LE CHAMPION
I.Vmiwreur Henry IV, d'Allemagne, était à celte époque l'un des plus malheureux priiu;es qui fût sur le trône. L'an KK'il!, a l'Age de six ans, il avait suecrdé .') son père llenryle■^ol^, cl la dirit- .ivali donné ,'i Agnès d'Aquitaine l'aduiiiilsiralion des alTaircs publiques pendant sa minorité, nuis les princes et barons d'Allemagne, humiliés d'obrir à une femme étrangère, •elaii'iii révoltés contre l'empereur, et UIhun, margrave de Saxe, a\ail conimeiicé colle série de guerres civiles, au milieu drsqnello Henry, toujours armé, soit contre ses vassaux, soit contre ses oiules, soit contre «on llls, de>ail consumer sa vie, ijuliM empereur, lantùl fiigilir, aujourd'hui pri>seripteur, demain proscrit. Apr^s avoir dcpusé le pipe Grégoire VII, aurès a>olr, en explalluii ilc
ce sacrilège, traversé en plein hiver les Apennins ù iiied, un bâton à la main el comme un mendiant *, après avoir attendu trois jours dans la cour du château de Canossa, sans habits, sans feu. sans pain, qu'il plût à Sa Sainteté de lui en ouvrir la porte, il avait enlin été admis en sa présence, lui avait baisé les pieds et avait fait serment sur la croix de se soumettre à sa décision. A ce prix, le pape l'avait absous de ce sacrilège ; mais alors les seignenrs lombards l'avaient accusé de lâcheté. Menacé par eux d'être déposé à son tour s'il ne rompait le honteux traité auquel il venait de se soumettre, il avait accepté leur alliance ; mais tandis qu'il faisait ce pacte, les barons allemands avaient élu empereur Rodolphe de Souabe. Henry, qui était venu vers l'Italie en suppliant, était retourné vers 1 Allemagne en soldat, et tout excommunié qu'il était, el tiuoique Rodolphe son rival etil reçu de Grégoire VU une couronne d'or en signe d'investi» ture temporelle, et une bulle qui appelait la malédiction du ciel sur son ennemi, il l'avait battu et tué â la batailie de VVolskeim, près de Géra. Alors il se retourne vainqueur et furieux contre l'Italie, conduisant avec lui l'evêque Guib<;rt, qu'il avait lait élire pape. Celle fois c'était à Grégoire de trembler, car il ne devait pas attendre plus de miséricorde qu'il n'avait accordé de merci : aussi, à son approche, s'èlait-il enfermé dans Rome, et lorsque Henry arriv?. en vue des murailles de la ville éternelle, trouva-l-il un envoyé de Grégoire, qui lui faisait proposer l'absolution el la couronne. Henry répond en s'cmparant de Rome. Alors le pape se réfugie dans le château Saint-Ange. Henry l'y poursuit, établit le blocus, et sur (|ue son ennemi ne peut lui échapper, il établit sur le trône de Saint-Pierre l'anti-pape Guibert, et retoit de sa main la couronne iinpériale. C'est alors qu'il apprend la nouvelle que les Saxons ont élu empereur Hermann, comte de Luxembourg. Henry repasse les Apennins, bat les Saxons, soumet laThuringe et s'empare d'Hermann, à qui il permet de vivre el de mourir ignoré dans un coin de l'cnipire. H rentre aussitôt en Italie, où il fait élire son lils Conrad roi des Romains. Croyant la paix bien assurée de ce côté, il revient tourner ses armes contre la Haviere et une partie de la Souabe, restées insoumises et rebelles. Son llls, qu'il vient de faire roi et qui rêve l'empire, se révolte, lève des troupes et fait excommunier une seconde fois son père par le pape Urbain 11. Henry convoque une diète à Aix-la- Chapelle, met à nu son cœur paternel tout déchiré de la rébellion de Conrad, el demande que Henry, son second lils, soit élu â la place de son frère roi des Romains. Au milieu d'une séance, il reçoit un avis mystérieux. Sa présence est nécessaire à Cologne, où l'on a, dit on, un grand secret à lui révéler. Henry quille la diète. Deux des plus nobles barons de l'empire, Ciunihram de Falkembourg et Waltherde Than, l'allendaient à la porte de son palais. Henry les invile à entrer ave»-, lui, les conduit dans sa chambre, et leur voyant le visage sombre cl sévère, il leur demande pourt|uoi ils sont ainsi tristes et soucieux.
— Parce i|ue la majesté du (rdne est en péril, répondi Gunlhram.
— i;i (|ui l'y a mise? demanda Henry.
— L'impératrieo l'raxède, \olrc épouse! dit Gunlhram.
A ces mots, Henry pâlit davantage (|u'il ne l'eùl fait a toute autre nouvelle qu'il eût pu apprendre, car r<'llr Impératrice l'raxède, <|u'il avait épousée depuis deux ans seulement, et pour laquelle il avait .t la fois un amour d'époux el (le père, était le .seul ange auquel II eût dû les quelque» heures de repos el *le bonheur qu il ,ivail goù:ées au milieu de celle vie fatale et maudite que iu>us avons racontée; aussi eut-il lie.'oiii d'un nioment pour rappeler les forces de son cœur el demander ce qu'elle a«ail lail.
— l'.lli' a lait ilesihoses que nous ne pouvons souffrir pour l'honneur du trône inqierial. répondit Gnnihram , et i|iil nous merlleraieiii Ir non dr Irjiires envers notre seigneur si nous besktion» k les lui dire.
• J'oir piinr pivi» am|ilox rrn'x'lKnemens mit k» dVmiU-i 4> rtniplro el de lï Pu)>aulè, le procc* do Oanlc.
PRAXÈDE
— Mais enfin, qu'a-t-elle donc fait? demanda une seconde! (ois Henry.
— Elle a en votre absence, reprit Gunihram, encouragé l'amour d'un jeune cavalier, et cela si publiquement que s'il vous naissait un fils à celle heure, cet événement qui mettrait le peuple en joie mettrait la noblesse en deuil ; car tout maître est bon pour le peuple, tandis que la noblesse de l'empire, étant la première de toutes les noblesses, ne peut et ne veut recevoir d'ordres que d'un fils d'empereur.
Henry s'appuya au dossier d'un fauteuil pour ne pas tomber, car il avait, un mois auparavant, reçu une lettre de l'impératrice dans laquelle elle lui annonçait avec une joie d'enfant qu'elle avait l'espoir d'être mère.
— Et qu'est devenu ce chevalier? demanda Henry.
— Il a quitté Cologne comme il y était venu, tout à coup et sans qu'on sache où il est allé. Quant à son pays et à son nom, il ne l'a dit à personne, mais vous pourrez le demander à l'impératrice, car si quelqu'un peut le savoir, elle le sait.
— C'est bien, dit Henry ; entrez dans ce cabinet.
Les deux seigneurs obéirent. Alors l'empereur appela un chambellan et lui donna l'ordre de faire venir l'impératrice. Puis resté seul, cet élu du malheur qui avait tant souffert, et à qui il restait tant à soulfrir encore, manqua de force et se laissa tomber dans un fauteuil. Lui qui avait supporté sans plier la guerre civile, la guerre étrangère, l'excommunication romaine et la révolte filiale, se sentit briser par un doute. Sa tête qui avait porté quarante-cinq ans la couronne, et qui ne s'était pas courbée sous ce fardeau, faiblit sous le poids d'un soupçon et s'inclina sur sa poitrine comme si la main d'un géant avait pesé sur elle. Un instant le vieillard oublia tout, empire, guerre, malédiction, révolte, pour ne penser plus qu'à cette femme, qui était le seul être humain à qui il eût conservé sa confiance, et qui l'avait trompé plus indignement encore que les autres, et une larme coula de sa paupière et roula sur ses joues creusées. La verge du malheur avait frappé si profondément le rocher que, comme celle de Moïse, elle en avait fait jaillir une source cachée et inconnue.
L'impératrice entra, ignorant quelle cause avait ramené Henry, et s'avança d'un pas si léger qu'il ne l'entendit point venir. Celait une belle fille du Nord, aux yeux bleus et au teint de neige, blonde et élancée comme une vierge d'Holbein ou d'Owerheek. Elle s'arrêta devant le vieillard, sourit d'un sourire chaste, et s'inclina |)Our l'embrasser d'un baiser moitié de fille moilié d'épouse ; mais alors fcs cheveux touchèrent le front de l'empereur et il tressaillit comme si un serpent l'avait piqué.
— Qu'avez-vous, monseigneur? dit Praxède.
— Feninu», répondit le vieillard en relevant la tête et en lui montrant ses yeux humides, vous m'avez depuis (jualre ans vu porter des i)eines plus lourdes que la croix du Christ, et ma couronne impériale se changer en couronne d'épiiu's ; vous avez vu ruisseler la sueur sur mes joues et le sang sur mon front, mais vous n'avez pas vu tomber de mes yeux une larme. Eh bien I regardez-moi, voil;"! (juc je pleure.
— Et pourquoi pleurez-vous, monseigneur bieu-aimé? répondit l'impératrice.
— Parce ([n'abandonné par mes peuples, renié par mes vassaux, proscrit par mou fils, maudit par Dieu, je n'avais plus dans le monde entier que vous, et que vous m'avez trahi.
Praxède se releva pAle et raide comme une statue.
— Monseigneur, dit-elle, sauf votre gn'u-e, cela n'est point vrai. Vous êtes mon empereur et nuui mnitre, et vous avez le droit de dire ce que vous voudrez ; mais si tout autre homme que vous répétait ces mêmes paroles, je répondrais que cet homme ment, ou par envie ou par mauvais vouloir.
— Entrez, dit Henry d'une voix forte en se retournant vers le cabinet.
Aussilt'it la porte s'ouvrit, et Gunthram de Falkembourg etWalther de Than parurent. A leur vue rimpêratriee frissoiuia par tons ses membres, car elle les avait toujours inslinctivement regardés coiuiue ses ennemis. Us s'avancèrent
lentement de l'autre côté du fauteuil de l'empereur, et étendant la main,
— Seigneur, dirent-ils, la chose que nous avons dite est vraie, et nous la soutiendrons au péril de notre corps et de notre âme, en combattant, deux contre deux, tous chevalier» qui oseraient nous démentir.
— Écoutez bien ce qu'ils disent, madame, répondit l'empereur, car il sera fait ainsi qu'ils le demandent; et sachez que si d'ici à un an et un jour vous n'avez pas trouvé de chevaliers qui vous disculpent par la bataille, vous serez briilée vive sur la grande place de Cologne, en face du peuple et par la torche du bourreau.
— Seigneur, dit l'impératrice, je prie Dieu qu'il me soil en aide, et j'espère que par sa grâce la vérité et l'innocence seront reconnues.
— Ainsi soit-il ! dit Henry; et appelant des gardes, il fit conduire l'impératrice dans une salle basse du château qui ressemblait fort à une prison.
Et elle y était renfermée depuis trois cent soixante-quatre jours sans avoir pu, malgré les promesses qu'elle avait faites et les dons qu'elle avait votés, trouver un seul chevalier qui voulût s'armer pour sa défense, tant la crainte qu'inspirait la renommée de ses accusateurs était grande. Dans cette retraite, Praxède qui, ainsi qu'elle l'avait écrit à l'empereur, se trouvait enceinte lors de l'accusation portée contre elle, était accouchée d'un fils, et elle nourrissait de son lait et elle élevait de ses mains, comme eût fait une femme du peuple, son pauvre enfant condamné comme elle à la honte et au bûcher. Seule entre toutes ses femmes. Douce de Provence, qui depuis trois ans avait abandonné son beau pays, tout plein de guerres en ce moment, pour venir chercher un asile à la cour de sa suzeraine, lui était restée fidèle au plus profond de son malheur. Mais il n'y avait plus que trois jours pour (jue le délai accordé par l'empereur fût écoulé, et elle ne voyait pas revenir son envoyé, et elle n'en entendait point parler. Elle commençait à désespérer elle-même, elle qui avait jusqu'alors soutenu l'impératrice de son espérance.
Quant à Henry, nulle douleur ne pouvait se comparer à la sienne. Frappé à la fois comme empereur, comme père et comme époux, il avait fait vœu public, pour détourner la colère de Dieu, d'aller rejoindre les croisés en Terre-Sainte; et ce jour qu'il avait fixé lui-même pour le supplice de l'impératrice, lui était à cette heure d'une attente aussi cruelle qu'à Praxède elle-même. Aussi avait-il tout abandonné à la garde du Seigneur, intérêts politiques, affaires privées ; et retiré au plus profond de sou palais de Cologne, il attendait, n'ayant plus de force que pour attendre ; car, ainsi que nous l'avons dit, trois cent soixante-quatre jours s'étaient écoules, et le soleil venait de se lever sur le trois cent soixante-cinquième.
Ce jour-là, après nones, et comme Henry sortait de son oratoire, on lui annonça qu'un chevalier étranger, arrivant d'un pays fort distant de l'Allemagne, demandait à lui parler à l'instant même. Le vieillard tressaillit, car, au fond du cœur, il n'avait pas perdu tout espoir ; il ordonna qu il fût introduit.
Henry le reçut dans la même chambre et assis sur le même fauteuil où il avait reiuiu l'arrêt contre l'impératrice. Le chevalier entra et mit un genou en terre. L'empereur lui ayant fait signe de se relever, il lui demanda quelle cause l'amenait.
— Seigneur, dit le chevalier inconnu, je suis un comte d'Espagne; j'ai entendu dire en matines que llmpérairice votre épouse était accusée par deux chevaliers de votre cour, et que si dans l'espace d'iui an et un jour elle n'avait pas trouvé un champion qui la défeiulit en bataille, elle serait brûlée de\ani le peuple. Or, par le grand bien que j'ai enleiulu dire d'elle, et pour la sainte renommée de vertu qu'elle a dans le monde, je suis venu de ma lerre afin de demander le combat à ses deux accusateurs.
— Comte, s'écria l'empereur, soyez le bien venu; certes, c'est un praïul honneur et un grand amour que vous lui fejles, et vous arrivez à temps, car il n y avait plus que trois
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
jours avant qu'elle ne subit la peine des adultères, selon la coutume de l'empire.
-^Seigneur, reprit le comte, maintenant j'ai une grâce à vous demander, c'est de me laisser parler avec l'impératrice, cardans cet entretienne saurai bien si elle est innocente ou coupable; si elle est coupable, je n'exposerai ni ma vie ni mon âme pour elle, soyez-en certain ; mais si elle est innocente, je corabailrai, non pas contre un, non pas contre deux, mais s'il le faut contre tous les chevaliers de l'Allemagne.
— Il sera fait ainsi que tous désirez, car c'est justice, répondit l'empereur.
Le chevalier inconnH salua et fit quelques pas vers la porte, mais Henry le rappela.
— Seigneur comte, lui dit-il, avez-vous fait vœu de rester le visage couvert?
— Non, monseigneur, répondit le chevalier.
— Alors, continua l'empereur, faiiesiiioi la grâce de lever votre casque que je puisse graver dans ma numoire les traits de celui qui se met en pareil péril pour sauver mon honneur.
Le chevalier détacha son casque, et Henr\- vit apparaître une tète brune et fortement accentuée, mais qui paraissait appartenir à un jeune homme de dix-huit à vingt ans. L'empereur le regarda un instant en silence et avec tristesse, puis soupirant malgré lui en pensant que Gunihram de FalkembourgelWaliher de Than étaient tous les deux dans la force de l'âge.
— Que Dieu vous ait en sa sainte garde, dit-il, seigneur tomie, car vous me paraissez bien jeune pour mettre à bonne fin l'aventure que vous avez entreprise. Réfléchissez donc, car il est encore temps de retirer votre parole.
— Faites-moi conduire vers l'impératrice, répondit le chevalier.
— Allez donc, dit l'empereqr en lui présentant une bague, car voilà mon sceau, et devant lui toute porte s'ouvrira.
Le chevalier mit un genou en terre, baisa la main qui lui présentait l'anneau, le passa à son doigt, et s'élanl relevé salua l'empereur et sortit.
Ainsi que l'avait dit Henry, le sceau im|)érial ouvrit toutes les portes au chevalier inconnu, si bien que dix minutes après avoir quitté le juge il se trouva en face de l'accusée.
L'impératrice était assise sur son lit, allaitant son enfant, et comme depuis longtemps elle ne recevait d'autres visites que celles de ses geôliers, car il lui était défendu do coinmirniquer même avec ses femmes, elle ne leva pas même la léte lorsque la porte s'ouvrit ; seulenu-nl, par un mouvement de pudeur instinctive, elle ramena son manteau sur sa [loilrine, berçant son (Ils d'un moiivemenl lent d'é|aulrs et d'un chant triste et noux. Le chevalier contempla un instant en silence ce tableau éloquent des misères royales ; puis enfin, voyant que l'impératrice ne paraissait pas songer à lui,
— Madame, lui dit-il, ne daipnerrz-vous |>as lever les yeux Bur on hnmm>> qui est venu d'un bien lointain pays pour l'amour de Votre renommée? Vous êtes accusée, et j'olTre de rous défendre, mais auparavant repomlez-nioi comme vou.t répondriez à Dieu, et songez que dans l'aventure que j'ai cn- Ireprisc, j'ai non-seulement besoin de la force de mon bras, mais encore de la cnnviclion de ma conscience. Au nuni du ciel dltes.moi donc toute la vérité ; car s'il m'est demuniré, comme je l'espjfc, que vous êtes inno<-enle. je vous jure par la chrvaliTit' (picjai reçue que vous sitc/ dcfriidiii' par moi et que )« ne vinis faillirai pas au niooient de la laiaillo.
— Ht d'abord ^rand merci, dit l'iuipérairice, mais ne puitje savoir a qui je vais raconter les ('liose:> que j'ai a dire, et avpz-vous fait viBU df cai Iht viilre nom et votre visage ?
— Mon visaite, madanir, répondit le i bevalier en otanl soi casque, peut étn* vu de tout ii; monde, car il rsl, je le crois, bien inconnu dans l'empire ; (|iiaiil a mon nouit c'est autre ck4M<>, car j'ai juré qu'il ne scrail su qui> de vous.
— Mors, diles-lenioi, reprit l'impératrice.
— kladain>',iuoiiiiua le chevalnr, je suis un prin<e dTspagne qu'un appelle iU^mond liurriigir , comte du Uarce-
A ce nom, si célèbre de père en fils, l'impératrice, qui avait souvent entendu parler de la grande noblesse et du grand courage de celte famille, joignit les mains, joyeuse et consolée ; puis, regardant le comte à travers le nuage de larmes qui voilait ses beaux yeux :
— Seigneur, lui dit-elle, jamais, en aucune occasion, je ni pourrai vous rendre la centième partie de ce que vous faites aujourd'hui pour moi; mais, comme vous l'avez dit, je dois tout vous dire et vais vous dire tout.
Il II est vrai qu'il est venu, en l'absence de monseigneur Henry, un jeune et beau chevalier en celte cour de Cologne ; mats, soit qu'il eût fait un vœu à sa dame ou à son roi, il y vint sans dire son nom, et nul ne le sait, pas plus moi que les autres; mais l'on disait que c'était quelque Uls de prince, tant il était maguifique et généreux; or, il est encore vrai que je le rencontrais partout sur mou passage, mais toujours si respectueusement placé et se tenant ù une telle distanc^, que je n'en pouvaisriendiresansque cefùtmoi qui eusse l'air de faire attention à lui. Cela dura ainsi quelque temps, saus que le chevalier de lÉmeraude, car on l'appelait ainsi, ne sachant pas son nom, d'une bague précieuse qu'il portait au doigt, fit rien autre que me suivre ou me précéder ainsi partout où j'allais. Donc, un jour il advint que j'étais sortie avec mes femmes et les deux méchans chevaliers qui m'ont accusée, pour chasser à l'oiseau le long du Rbiu ; et comme nous étions venus jusqu'à Lusdorf sans rencontrer de gibier, il arriva que l.i seulement un héron se leva et que je décbaperonnai mon faucon, qui prit sou vol dessus. Comme c'é lait un faucon de fine race norvégienne, il eut bientôt rejoim le fuyard, et je mis ma haqueuee au galop pour arriver ài la mort. J'étais tellement emportée d'ardeur, que mon cheval sauta par-dessus une petite rivière. Arrivées au bord, mes femmes n'osèrent faire le même saut que moi ; de sorte qu'il n'y eut que Douce qui me suivit, parce que, où j'allais, disait-elle, elle devait y aller aussi. .Mes femmes prirent doue uu loug délour pour chercher un endroit moins escùrpé, et les deux chevaliers les suivirent ; car ils élaieul moulés sur de lourds chevaux qui ne pouvaienl sauier qu'uu espace beaucoup moins grand que celui que j'avais franchi. Nous contiuu^ies doac notre roule saus nous inquiéter d'eux, et, lorsque nous arrivâmes à l'endroit où ctaieut lombes les comballaus, il nous sembla voir, à travers un bois qui descendait jusqu'à la rive, fuir uu cavalier sur un cheval si rapide que nous ne sûmes si c'était une vision; d'ailleurs, nous étions trop occupées de la chasse pour prendre attention à aulru-chose. Nous piquâmes droit au vaincu que nous voyions se débattre, tandis que le vainqueur lui rongeait déjà lacer, velle. Mais nous filmes bien étonnées lorsque, mcllant pied à terre, nous viiuesqiie l'ou avait passé au loit^; bec du lié' ron uue magnifique éiueraude enchâssée dans uu anneau d'or. Douce el moi nous nous regardâmes, ne comprvnaal rien à cette aventure, nuis soupçounanl que celle ombre que nous avions vue disparaître étal l le chevalier iucouuu ; puis, el ce fut un tort de ma part, je l'avoue, mais vous savez uotre vanité a nous autres femmes, au lieu de jeter la l>a^ue dans le fleuve, comme j'aurais dû le lawe peut-être, je la pris H la mis à mou doigl; el, comme eu ce moment ma suite arrivait, je racontai ce (|ni s'était passé et je montrai l'emeraude. Chacun s'émerveilla du cet vvéuemcui, car nul, excepU' les chevaliers, ne pensa à soupçonner que je ne dl.sals pas la vérité ; mais Guiilliram el Waltber sourirent du» air de doute. Leur donner des e\pllrations. c'était leur reconnailre le droit de me soupçonner. Je passai mon (!aul, j« repris mon faucon sur le poiug, et uuus cunliniiiiues uolre cha.sse sans qu'il nous arnv.'it ricu autre chose d'extraordinaire. Lr Undeuiaiii, je reuconirai a l°< t:li.M* le cltevaiier inconnu. Mes yeux se porléreul sur sa maiu , il n' avait plus sa ba^iue. Dè> >e momeiii, je ireu.s plus du doute que mou umeraude aofdl la sienne, et je résolus île la lui r«ndre.
• ('.'iLiil liiiit Jours après la tète de Colivue, vous Mvei combien celle fêle est leU-lM'ifpar loule l'Mleuagne : les ménestrels, les Ualadius cl li>s jongleurs y abundasl. l'arini ir* derniers, il y avait un muiilr< iir de U'-les Untcts qui. ai>aiU M en barlwria, oa avait rameui ua lioa «t ua imre , il avaM
PRAXÈDE
bâti son cirque sur la grande place, et l'on pouvait voir ces deux magniliques animaux d'une galerie élevée de douze ou quinze pieds au-dessus d'eux. J'y allai avec toutes mes femmes, et là, comme partout, je rencontrai l'étranger mystérieux dont je portais la bague au doigt. Ce moment me parut favorable pour la lui rendre. Je tirai la bague de ma main et j'allais charger Douce d'aller la lui rendre, lorsque le tigre, excité par le bateleur qui le piquait avec une lance, fit un bond si prodigieux et poussa un cri si terrible, que je laissai tomber la bague, qui roula jusque dans la cage du lion. Au même moment, et avant que j'eusse eu le temps de prononcer une seule parole, le chevalier était dans le cirque, l'épée à la main. Le tigre resta un instant comme étonné d'une pareille audace, puis, d'un seul bond, il s'élance sur le chevalier. Alors on vil comme une espèce d'éclair, et la tête du monstre alla rouler d'un côté, ouvrant sa gueule ensanglantée, tandis que le corps tomba de l'autre, se cramponnant hideusement de ses quatre pattes sur le sable. Le chevalier prit sa toque, en arracha une agrafe de diamant, la jeta au bateleur, puis, passant son bras à travers les barreaux de la cage, il alla entre les grilfes du lion prendre la bague que j'avais laissée tomber el me l'apporta au milieu des applaudissemens de la multitude. Mais, comme j'avais résolu de la lui rendre, je prolitai de cette occasion ; et, repoussant sa main :
» —Non, lui dis-je, seigneur chevalier, cette bague a failli vous coûter trop cher pour que je vous la reprenne ; gardezla donc en souvenir de moi.
» Ce sont les seules paroles que je lui aie jamais adressées, car le soir même, et comme cette aventure avait fait du bruit, je chargeai Douce d'aller trouver le chevalier de l'Emeraude et de le prier en mon nom de quitter Cologne ; ce qu'il lit dans la même soirée, sans que je sache moi-même ce qu'il est devenu depuis. «
Yoilù tout ce qu'il y a eu entre nous, seigneur comte, et, si j'ai été imprudente, j'ai payé celte imprudence d'une année de prison et d'une accusation mortelle.
Alors tirant son épée el l'étendant vers la reine :
— Jurez-moi, dit le comte, sur cette épée que tout ce que vous m avez dit est vrai, madame.
— Je le jure I s'écria la reine.
— Eh bien I par cette épée, reprit le comte, vous sortirez de celte prison où vous êtes restée un an, et vous serez lavée de l'accusation mortelle qui pèse sur vous.
— Dieu vous entende! dit l'impératrice.
— Et maintenant, continua le comte, je vous prie, madame, de me donner un de vos joyaux eu signe que vous m'acceptez pour votre chevalier.
— Seigneur comte, dit-elle, voici une chaîne d'or ; c'est le seul témoin qui me reste de mon ancienne puissance ; prenez-la comme preuve que je remets ma cause entre vos mains.
— Grand merci, madame, dit le comte.
El à CCS mots, ayant remis son épée dans le fourreau et son casque sur sa tête, il salua la prisonnière el retourna vers l'empereur qui l'attendait avec anxiété.
— Sire, lui dit-il, j'ai vu madame l'impératrice. Faites savoir a ceux qui l'ont accusée qu'ils se tiennent prêts à me combattre, soit ensemble, soit séparément.
— Seigneur comte, répondit l'empereur, ils vous combattront l'un après l'autre, car il ne sera pas dit qu'un chevalier détendant une aussi noble cause n'aura |ias trouvé de nobles ennemis.
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