PIERRE LE CRUEL
qui vous a mis aux mains cette baguette blanche que vous avez l'uir de prendre pour yn soupire.
— Et c'est justement, répondit gravement et respectueusement l'as(iuale, parce que c'est le roi qui m'a remis cette baguette entre les mains, que je dois me montrer diune de riioniu'ur (|u'il m'a fait en me la conliant, cl non la déshonorer par une làclie complaisance.
— Trêve de morale , interrompit don Pèdre , que me veux-iu ?
— Sire, dit Juan Pasquale, un meurtre a été commis dons la nuit du dernier vendredi au dernier samedi. Voire Altesse le sait bien, puiscjue c'est elle-même qui me l'a annoncé.
— Après?
— Votre Altesse m'a donné trois jours pour décourrir l'assassin.
— Eh bien?
— Eh bien ! dit .Tuan Pasquale en regardant fixement le roi, je l'ai découvert.
— Ahl ah! fit le roi.
■—Alors je l'ai assigné à paraître à mon tribunal, car la justice est une, pour h s forts comme pour les faibles, pour les grands comme pour les petits. Roi don Pèdre de Castille, vous êtes accusé d'assassinat sur la personne d'Antonio Mendez, chef des gardes de nuit du quartier de la Giralda. Répondez an tribunal.
— Et qui a l'audace d'^^ccuser le roi d'assassinat?
— Un témoin à qui j'ai juré le secret.
— Et si le roi de Castille nie qu'il soit coupable.
— Il sera soumis à l'épreuve du cercueil. Le corps d'Antonio Mondez est exposé dans l'cgllse voisine, où il a été conservé dans ce but.
— C'est inutile, dit don Pèdre d'un air léger, c'est moi qui al tué cet homme.
— Je ri'greite, répondit Pasquale d'un ton plus grave encore, (pie le roi de Castille paraisse attacher aussi peu d'importance au meurtre d'un de ses sujets, surtout lorsque ce meurtre a été commis de sa propre main.
— Doucement, senor assistenic, reprit don Pèdre forcé par l'ascendant <|ue prenait sur lui Pasciuale de se défendre, doucement, il n'\ a pas de meurtre ici, mais un combat. Je n'ai point assassiné Antonio Mendez, je l'ai tué en légitime défense.
— Il n'y a pas de légitime défense contre un agent de la justice qui accomplit un ordre et exerce ses fonctions.
— Mais peut-être aussi son zèle pour son devoir l'avait-il entraîné trop loin, reprit don l'èdre.
— la loi n'est point si subtile, sire, répondit Vassistente d'un ton ferme, et d'après votre propre aveu, vous êtes convaincu de meurtre.
— Tu mens, misérable ! s'écria le roi ; je t'ai dit que je l'avais tué, c'est vrai, mais je ne l'ai tué qu'après lui avoir dit de se retirer. L'insensé alors a tiré sou épée, et il est tombé après un combat loyal. Tant pis pour lui, pour(iuoi a-t-il refusé d'obéir ;1 mes ordres?
— Parce que c'était à vous, sire, d'obéir aux siens, au lieu de leur opposer une résisiaïue coupable. Oh ! la menace ne m'empêchera point, sire, d'acconi()lir mes fonctions terribles. Lors(pie vous m'avez pris dans nu's montagnes sans me demander ma volonté, sire, lorsque malgré moi, vous m'avez fait primer assiftcnle, c'était pour avoir un juge et non pas un courtisan. Eh bien! vous avez un juge; répondez donc !
— J'ai dit ce que j'avais à dire, llui, j'ai tué Antonio Mendez dans un combat ; c'est donc un duel et non pas un meurtre.
— Il n'y a pas de duel, sire, entre un roi et ses sujets. Tant ipi'ils sont loyaux et tidèles, rien ne l'autorise ;■! tirer contre eux son épce. 11 les a revu,- en compte de Dieu, et il en rendra compte à Dieu. D'ailleuis, vous saviez que vous vous opposiez violemment ù l'exercice de la loi que vousmême vous avez laite; et votre rang royal, loin d'être une excuse eu cette circonstance, aurait dil vous faire lompren-
dreque plus haut vous êtes placé, plus grand devait être l'exemple. Écoutez donc votre arrêt.
Le roi lit un mouvement de lierlé. Ses yeux élincelèrent, et il porta la main à la garde de son épêe. Juan Pasquale coutinua :
— Demain à midi, je vous somme, don Pèdre de Castille, de vous trouver sur la place de la Giralda, la plus voisine de l'endroit où le crime a été commis, pour y écouter et subir la sentence que la justice trouvera couvenable de prononcer. Si vous espérez dans la miséricorde de Dieu, je vous engage à ne pas manquer à cet appel, niais à vous y rendre avec tous les sentimens qui fout la dernière espérance du coupable.
Et ayant ainsi prononcé l'arrêt d'une voix lente, mais ferme, Juan Pasquale lit signe au roi qu'il pouvait se retirer. Après quoi il se leva lentement lui-même et sortit de la salle d'audience suivi des veniiqualros.
Le premier mouvement de don Pèdre avait été la colère, le second fut l'admiration. A celte époque, le roi de Castille était encore dans cette première moitié de la vie qui lui avait fait donner le titre de justicier; son coeur était donc accessible à tout grand exemple, et c'était pour lui un exemple inouï et surtout iiiailendu, au milieu de ses courtisans agenouillés sur son passage, que celui d'un homme i|ui osait faire publiquement le procès d'un roi qui n'avait pas exécute les lois de son royaume. 11 se décida donc à obéir à la sommation de Vassislenle et à comparaître le lendemain, revêtu des insignes du rang suprême, sur la place de la Giralda. Don Pèdre désigna pour l'accompagner Ferrand de Castro et Juan dePadilla, ne voulant pas d'autre suite, afin qu'oa ne put pas l'accuser d'intimidation.
Cependant la nouvelle de ce procès étrange s'était répandue dans Séville et y avait excité une vive curiosité. Cette citation faite au roi, et dont nul ne pouvait prévoir le résultat ; cette obéissance de don Pèdre à l'ordre d'un de ses magistrats, lui qui était habitué à commander à tout le monde-, cette fermeté d'un juge, inouïe jusqu'alors, et qui, en face, avait si imprudemment bravé l'autorité royale, to;it présageait pour le lendemain une de ces scènes solennelles dont les peuples gardent le sou\enir : aussi, dès le point du jour, toute la population de Séville se précipita-t-elle vers la place de la Giralda. Quant ù don Pèdre, il attendait avec ses deux compagnons l'Iieure à laquelle il devait comparaître pour entendre la lecture de son jugement. Ceux-ci avaient Lien- essayé d'obtenir de lui qu'il prit un cortège plus nombreux et une garde armée; mais le roi avait répondu positivement qu'il désirait que tout se passât ainsi qu'il l'avait ordonné, et qu'il n'y eût d'autre garde que celle qui présidait d'habitude aux jugemens du printer assisteiUe ; seulement il permit qu'une douzaine de seigneurs le suivissent par derrière, mais sans armes, et après leur avoir fait jurer que, quelque chose qui arrivât, lis ne feraient rien sans un ordre positif de sa bouche.
A peine le peuple le vil-il paraître, qu'il le salua avec ces acclamations que les rois sont rarement habitués c"! entendre. Don Pèdre ne se trompa point à ce témoignage, car ce que le peuple applaudissait en lui, c'était son obéiss;ince bien plus (pie sa majesté. 11 continua donc de s'avancer vers la place de la (iiralda, mais, arrivé à une certaine rue des gardes lui barrèrent le passage et lui indii|nèrent un autre chemin. Les seigneurs voulaient continuer nonobstant la défense , mais don Pèdre leur rappela leur promesse et donna l'exemple de l'oliéissance on prenaiil, sans objection aucune, la roule indi(|uée. Les acclamations redoijblèrenl. Les seigneurs froncèreni le sourcil, car il leur sembla visible, celte fois, que les acclamations étaient une insulte au pouvoir royal abaissé dans leur sou>erain. Mais don Pèdj'e dcnu'ura impassible, et sa ligure n'exprima rien dont ses courtisans pussent s'auloriNcr ;>our désobéir. Ils le suivirent donc en silence et arrivèn nt ainsi par un long détour;^ la place de la Giralda. Une enceinte était r(>>ervée pour le corlége royal.
Au milieu de la place, adossé au (Zamp.inile. et sur une estrade élevée, siégeait le tritiunal des vcutiquatros, présidé par Juan Pasquale. .\ sa droite el formant une des extrémi-
OEUVRES COSIPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
tés du cercle, était la statue en |iied du roi don PiHlre, revêtue des insignes royaux ; seulement le piédestal avait été masqué par un édiafaud. Et le bourreau, sa grande épée à la main, se tenait deliout sur la plaie-forme. En face était Iréservée la place ijue, avons-nous dit, le roi était venu prendre avec sa suite; toute l'autre partie du cercle était réscrivée aux spectateurs Quant aux intervalles qui se trouvaient à droite entre le tribunal et l'édiafaud, :t'a !;aucbe entre le tribunal et le roi, ils étaient remplis par la garde montagnarde du primer assistertte.
Aussitôt que le roi parut, un roulement de tambours, rendus plus lugubres par le voile de crêpe qui les recouvraient, se lit entendre et répandit aussitôt dans Tûme des assistans ce sentiment sourd et pénible que l'on éprouve malgré soi dans les circonstances suprêmes. Don Pèdre n'en fut pas plus exempt que les autres, et les seigneurs qui l'accompagnaient manifestèrent hautement leur indignation ; mais le roi leur imposa silence. Lorsque le roulement eut cessé, i' huissier se leva et appela à haute voix :
— Don Pèdre, roi de Castille.
— Me voici, dit le roi du haut de son cheval : que me voulez-vous?
— Sire, répondit l'huissier, vous êtes cité pour entendre votre sentence et pour la voir mettre ù exécution.
— Insolent! s'écria Padilla en faisant franchir la barrière à son cheval et en le dirigeant vers l'homme de justice.
— Soldats, dit Juan Pasquale, qu'on amène le cavalier.
— Le premier qui me touche est mort ! cria Padilla tirant son épée.
— Sir castillan, dit don Pèdre d'une voix ferme et sonore, retirez-vous, je vous l'ordonne.
Padill.» remit son épée au fourreau et (Il sortir son cheval de l'enceinte. Un grand murmure d'élonnenient courut par toute la foule et la curiosité redoubla.
— Don Pèdre de Castille, dit .luan l'asquale se levant à son tour, vous êtes atteint et convaincu d'avoir commis un bomicidf volontaire sur la per?onne du garde de nuit Antonio Mendcz lorsqu'il était dans l'exercice de ses (ouclious; ce crime mériie la mort.
Il se (Il alors dans la foule uup exclamalion puis-^an'-.^ qui dégénéra en un long murmure pareil au grondemeni d'une tempête. Le peuple lui-même commençait à trouver que le juge allait trop loin.
— Silence I cria don Pèdre ; laissez le magistrat continuer son oîhce.
On se lut.
— .le prononce donc contre vous, continua avec le même sang-froid Juan Pasquale, la sentence de mort! Mais, comme votre personne est sacrée et que nul que Dieu, qui vous a mis la couronne sur la tête, ne peut toui her ni à votre lête ni à votre couronne, cette sentence sera exécutée sur votre elllgie; et maintenant que j'ai accompli auiaiit (|u'il est en moi le devoir que ma place m'impose, que le bourreau fasse le sien.
Le bourreau leva son épée, et la tête de la statue royale, brisée à la hauteur des épaules, roula au bas de l'échafaud.
— Maintenant, dit Juan Pasquale, que cette tête soit placée au coin de la rue où a été tué Antonio Mendez, et qu'elle y reste pendant un mois en mémoire du crime du rui.
Alors don Pèdre descendit de cheval, et s'avançaul vers Juan Pasquale :
— Très digne oMi'sJente de Sévillc, lui dit-il d'une voix calme, je m'applaudis de vous avoir roulié l'administration de ma justice, car je vois (|ue je ne la pouvais remettre ù personne qui la merit;Xl autant que vous. Je vous confirme donc dans les fonctions que vous avez jusqu'à ce jour ^i loyalement et si impartialement remplies. Votre sentence est juste, qu'elle demeure entière ; seulement, ce n'est point un mois, mais toujours, que cetie tête Iramliée par la main du bourreau restera exposée, alln qu'elle iran^meite à la postérité le souvenir de votre ju;;cment.
La volonté de don Cèdre fut exécutée, et de nos jours encore on peut voir au coin de la rue del Candilcjo cette tète déposée dans une niche, et que le peuple assure êire la même qui y fut déposée en l'au 1557 par la main du bourreau.
Vuilù la légende de don Pèdre. telle qu'elle est raconléa par riiistoricD Zurila dans ses Annales de SéoiUe.