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Isabel de Bavière

Un des privilèges les plus magnifiques de l'historien, ce roi du passé, c'est de n'avoir, lorsqu'il parcourt son empire, qu'à toucher de sa plume les ruines et les cadavres pour rebâtir les palais et ressusciter les hommes ; à sa voix, comme à celle de Dieu, les ossements épars se rejoignent, des chairs vivantes les recouvrent, des costumes brillants les revêtent, et, dans cette Josaphat immense où trois mille siècles conduisent leurs enfants, il n'a qu'à choisir les élus de son caprice et qu'à les appeler par leurs noms pour qu'à l'instant même ceux-là soulèvent avec leur front la pierre de leur tombe, écartent de la main les plis de leur linceul et répondent, comme Lazare au Christ : «Me voilà, Seigneur; que voulez-vous de moi? »

Il est vrai qu'il faut un pas ferme pour descendre dans le.'^ profondeurs de l'histoire, une voix impérieuse pour interroger les i'antômes, une main qui I. i

ne tremble pas pour écrire les paroles qu'ils vous dictent. Les trépassés ont parfois des secrets terribles que le fossoyeur a scellés av^^c eux dans leur tombe. Les cbeveux de Dante blanchirent au récit du comte Ugolin, cl ses yeux en gardèrent un regard si sombre, ses joues une pâleur si mortelle, que, lorsque Virgile l'eut ramené à la surface de la terre, les femmes de Florence, devinant d'où venait l'étrange voyageur, le montraient à leurs fils, en disant : « Voyez-vous cet homme qui passe si grave et si triste, il est descendu dans l'enfer ! »

C'est à nous surtout, au génie près, que devient applicable cette comparaison dantesque et virgilienne : la porte des caveaux de Saint-Denis, qui va s'ouvrir devant nous, a bien quelques semblants avec celle de l'enfer ; la même légende va merveilleusement à toutes deux, et, si nous portions le flambeau de Dante, et que nous fussions conduit par la main de Virgile, nous n'aurions pas à chercher longtemps, au milieu des trois races royales qui peuplent les sépulcres de la vieille abbaye, pour trouver quelque meurtrier dont le crime soit aussi damné que l'est celui de l'archevêque Roger, quelque victime dont le malheur soit aussi pitoyable que le fut celui du prisonnier de la tour de Pise.

Il y a surtout, dans ce vaste ossuaire, une tombe près de laqoelle nous ne sommes jamais passé sans nous arrêter, croiser les bras et incliner le front. C'est, dans un caveau à gauche, une simple tombe de

marbre noir, sur laquelle sont couchées côte à côte deux stalues, l'une d'homme, l'autre de femme. Il y a tantôt quatre siècles qu'elles reposent ainsi les mains jointes et priant ; car l'homme demande à Dieu raison de sa colère et la femme grâce pour sa trahison; c'est que, voyez-vous, ces deux stalues sont celles d'un insensé et d'une adultère; vingt ans, la folie de l'un et les amours de l'autre ont ensanglanté la France, et ce n'est pas sans raison, croyezmoi, qu'autour du lit mortuaire qui les réunit, après ces mots : « Ci-gist le roi Charles le Bien -Aimé, VP du nom, et la reine Isabel de Bavière, sa femme, » la même main ajouta : « Priez pour eux ! »

C'est donc à Saint-Denis, puisque nous y sommes, que nous allons ouvrir les archives mystérieuses de ce règne bizarre qui passa, comme l'a dit un de nos poètes, « entre l'apparition d'un vieillard et celle d'une bergère, et qui laissa pour tout monument de sa durée, une amère dérision de la destinée des empires et de la fortune des hommes : un jeu de cartes.»

Pour quelques pages blanches quïl y aura dans ce livre, nous rencontrerons bien des pages rouges de sang, bien des pages noires de deuil; car Dieu voulut que tout ici-bas se teignît de ces trois couleurs, lorsqu'il en fit le blason de la vie humaine, et qu'il lui donna pour devise : innocence, passions et mort.

Maintenant, ouvrons ce livre, comme Dieu ouvre la vie, à ses pages blanches : nous arriverons assez vite aux pages de sang et aux pages de deuil.

Le dimanche 20 août de l'an 1389 *, il y avait, dès l'aube du jour, grande affluence de peuple sur la route de Saint-Denis à Paris.

C'est que madame Isabel, fille du duc Etienne de Bavière et femme du roi Charles YI, devait faire, comme reine de France, sa première entrée solennelle dans la capitale du royaume.

Il est vrai de dire, pour justifier cette curiosité, qu'on faisait de merveilleux récits sur cette princesse; on savait qu'à sa première entrevue avec elle, qui avait eu lieu un vendredi **, le roi en était devenu passionnément amoureux et que c'était à grand'peine qu'il avait accordé à son oncle de Bourgogne jusqu'au lundi suivant pour les préparatifs du mariage.

Cette alliance, du reste, avait été vue avec grand espoir dans le royaume; on savait que le roi Charles V avait manifesté, en mourant, le désir que son fils contractât mariage avec une princesse de Bavière, afindecontre-balancer l'iniluencede Richard d'Angle-

• Selon Froissant; les registres du parlement disent le 22 ** Le vendredi lo juillet {ô8o

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terre, qui avait épousé la sœur du roi d'Allemagne. L'amourdu jeune prince avait donc miraculeusement secondé les derniers désirs de son père; de plus, les matrones qui avaient examiné la fiancée avaient déclaré qu'elle était apte à donner des héritiers à la couronne, et la naissance d'un fils était venue, au bout d'un an, faire honneur à leur expérience. 11 y avait bien quelques prophètes de malheur, comme il y en a au lever de tous les règnes, qui avaient dit que cela tournerait au pire, le vendredi étant un mauvais jour pour une entrevue nuptiale; mais rien n'avait encore donné créance à leurs prédictions, et leurs voix, si elles avaient tenté de se faire entendre, auraient vite été étouffées par les cris de joie qui, au jour où nous commençons ce récit, s'échappaient insoucieusement de toutes les bouches.

Gomme les principaux personnages qui joueront un rôle dans celte chronique se trouvent appelés, par leur naissance ou leur dignité, à prendre place aux côtés ou à la suite de la reine, nous allons, si le lecteur le veut bien, suivre la marche du cortège, qui n'attend, pour se mettre en route, que l'arrivée du duc Louis deTouraine, frère du roi, que les soins de sa toilette, disent quelques-uns, et une nuit d'amour, disent quelques autres, ont déjà mis d'une demi-heure en retard. Ce sera, d'ailleurs, un moyen, sinon nouveau, du moins commode, de faire connaissance avec les hommes et avec les choses; il y aura, au reste, dans ce tableau que nous allons es-

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sayer d'esquisser, d'après les vieux maîtres *, quelques détails qui ne manqueront peut-être ni d'intérC't ni d'originalité.

Nous avons dit que, ce jour de dimanche, il y avait tant de peuple hors de Paris, que c'était merveille à voir, et comme si on l'eût mandé par ordre. La grande route était couverte d'hommes et de femmes aussi serrés les uns contre les autres que le sont les épis dans un champ de blé ; et la comparaison devenait encore plus sensible à chaque accident qui faisait onduler, comme une moisson, celte multitude trop compacte pour que la moindre secousse qu'éprouvait une de ses parties ne se communiquât point instantanément à la masse tout entière.

A onze heures, de grands cris qui se firent entendre en tête de cette foule, et un frissonnement qui la parcourut dans toute sa longueur, annoncèrent enfin à l'impatience générale qu'il allait se passer quelque chose de nouveau : c'étaient la reine Jeanne et la duchesse d'Orléans, sa fille, qui, à l'aide de sergents qui marchaient devant elles en frappant le peuple avec leurs baguettes, s'ouvraient un chemin au milieu de ces vagues humaines, tandis que, pour les empêcher de se refermer derrière elles, marchaient à cheval, par deux files et aux deux côtés de la route,

' Les auteurs ((ui donnent le plus de renseignements sur cette entrée, sont Froissart, le religieux de Saint-Denis et Juvénal des Ursins.

Télite des bourgeois de Paris, au nombre de douze cents. Ceux qui avaient été choisis pour former cette garde d'honneur étaient vêtus de longues robes de drap de soie vert et vermeil, et coiffés de chaperons dont les bouts retombaient sur leurs épaules, ou flottaient comme des écharpes, lorsque, par hasard, un souffle de vent passait rafraîchissant cette pesante atmosphère d'été , rendue plus dévorante encore par le sable qui s'élevait sous Iss pieds des hommes et des chevaux. Ouvert et refoalé par ce mouvement, le peuple déborda dans les champs qui s'étendaient aux deux côtés de la route, et le milieu du chemin forma une espèce de canal dont les bourgeois de Paris simulaient les deux bords, et au fond duquel le cortège royal pouvait circuler librement. Ce mouvement se fit avec moins de difficulté qu'on ne pourrait le penser au premier abord. 11 y avait, à cette époque, dans le peuple se portant au-devant de son roi, autant d'amour et de respect, au moins, que de curiosité ; et, si la monarchie d'alors descendait quelquefois jusqu'à lui, jamais encore il ne montait jusqu'à elle. Chacun donc, dans cette espèce d'expropriation qui, de nos jours, ne se ferait pas sans cris, sans gendarmes et sans blasphèmes, tira joyeusement de son côté, et, comme le terrain des champs était plus bas que celui de la route, se mit à gagner à grande course tous les points culminants qui lui permettaient de dominer le chemin. En un instant, les arbres et les maisons éparses aux environs se

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trouvèrent envahis et chargés de fruits et de locataires étrangers, qui, sur les arbres, s'établirent depuis le faîte jusqu'aux dernières branches, et, dans les maisons, depuis le toit jusqu'au rez-de-chaussée : ceux qui n'osèrent point tenter cette périlleuse ascension, s'échelonnèrent sur le talus de la route, dont les bourgeois couronnaient la crête; les femmes se haussèrent sur la pointe du pied, les enfants montèrent sur les épaules clj leurs pères, et chacun se retrouva placé tant iiien que mal, les uns dominant de leurs regards les cha])erons des bourgeois, les autres plongeant modestement les yeux entre les jambes de leurs chevaux.

L'espèce de désordre causé par le pass.ige de la reine Jeanne et de la duchesse d'Orléans, qui se rendaient d'avance au palais *, où les attendait le roi, fut h peine calmé, que l'on aperçut, sortant de la rue principale de Saint-Denis, la litière tant attendue de la reine. 11 y avait, comme je l'ai dit, dans la population réunie à cet oITet, une grande curiosité de voir celte jeune princesse, qui n'avait pas encore dix-neuf ans, et sur lacjuelle reposait la moitié de l'espoir de la monarchie; peut-être cependant que le premier regard que la foule jeta sur elle justifia mal cette réputation de beauté qui l'avait précédée dans la capitale, car c'était une beauté étrange et ;\ laquelle il fallait s'habituer : cela venait du contraste heurté

* Le palais de justice.

que formaient ses cheveux, d'un blond presque doré, avec des sourcils d'un noir d'ébène, types opposés et caractéristiques des races du Nord et du Midi, qui, se croisant dans cette femme, donnaient à la fois à son cœur les passions ardentes de la jeune Italienne, et à son front la hauteur dédaigneuse de la princesse allemande *.

Quant au reste de sa personne, un statuaire n'aurait pu désirer, pour modèle de la Diane au bain, des proportions plus harmonieuses. Son visage formait cet ovale parfait auquel, deux siècles plus tard, 11aphaël laissa son nom. Les robes serrées et les manches collantes, que l'on portait à cette époque, ne laissaient aucun doute sur la finesse de sa taille et le modelé de ses bras; et sa main que, par coquetterie peut-être plus encore que par abandon, elle laissait pendre, par l'une des portières, se détachait sur les étoffes qui tapissaient la voiture comme un bas-relief d'albâtre sur un fond d'or. Le reste de sa personne était entièrement caché, il est vrai, par les panneaux de la litière; mais on devinait facilement, en voyant le haut de ce corps si délicat et si aérien, qu'il devait être supporté par des jambes de fée et par des pieds d'enfant. Le sentiment étrange que l'on avait éprouvé d'abord en la voyant , disparaissait donc presque aussitôt qu'on l'avait vue, et le regard ardent

* La reine Isubel était, comme on sait, lille du duc Etienne de Bavière Ingolslat, et dcThaddée de Milan.

et velouté de ses yeux reprenait cet empire fascinaleur dont Milton, et tous les poètes après lui, ont fait la beauté caractéristique et fatale de leurs anges déchus.

La litière de la reine était accompagnée des six premiers seigneurs de France : ceux qui marchaient en tête étaient le duc de Touraine et le duc de Bourbon. Sous ce nom de duc de Touraine, qui pourrait les égarer d'abord, nos lecteurs voudront bien reconnaître le frère puîné du roi Charles, le jeune et beau Louis de Valois, qui, quatre ans plus tard seulement, devait recevoir ce titre de duc d'Orléans, qu'il rendit si célèbre par son esprit, ses amours et ses malheurs. Depuis un an, il avait épousé la fille de Galéas Visconti, gracieuse apparition historique poétisée sous le nom de Yalentine de Milan, et dont la beauté, dans sa première fleur, ne suffisait pas pour retenir près d'elle ce papillon royal aux ailes d'or. Il est vrai que c'était le plus beau, le plus riche et le plus élégant seigneur de la cour. On sentait, en le voyant, que tout devait être en lui joie et jeunesse, qu'il avait reçu la vie pour vivre et qu'il vivait; que les malheurs pourraient venir au-devant de lui, maisque lui n'irait jamais au-devant d'eux; que cette i nsouciante tête de page, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, n'était point faite pour enfermer longtemps un grand secret ni une triste pensée, et que l'un et l'autre devaient bientôt s'en échapper par ces lèvres inconséquentes et rosées coHimc celles d'une femme. Ce jour, et avec une

grâce qui n'appartenait qu'à lui, il portait un costume merveilleux, qu'il avait fait faire à cette occasion. C'était une robe de velours noir, doublée de vermeil, des manches de laquelle descendait une broderie figurant une grande branche de rosier : le tronc, qui était d'or, soutenait, des deux côtés, des feuilles d'émeraude, au milieu desquelles étincelaient, sur chaque bras, onze roses de rubis et de saphir; les boutonnières, rappelant un ancien ordre institué par les rois de France, étaient faites d'une broderie courante de genêt, dont les cosses étaient de perles; l'un des pans, celui qui couvrait le genou du côté opposé à la litière, était entièrement caché par le soleil d'or rayonnant que le roi avait choisi pour sa devise, et que Louis XIV renouvela de lui; l'autre, sur lequel la reine avait arrêté plusieurs fois ses yeux, car il renfermait évidemment quelque emblème caché qu'elle cherchait à lire; l'autre, dis-je, représentait un jeune lion d'argent, enchaîné et muselé, qu'une main, perdue dans un nuage, conduisait en laisse, avec ces mots : Ou je voudrai. Ce riche costume était complété par un chaperon de velours vermeil, dans les plis duquel était entrelacée une magnifique chaîne de perles, dont chaque bout tombait aussi bas que le bout du chaperon, et avec laquelle le duc, tout en causant avec la reine, jouait de la main que lui laissait libre la bride de son cheval.

Quant au duc de Bourbon, nous passerons rapidement sur lui : c'était un de ces princes qui inscri-

vent leur nom dans l'histoire comme fils et aïeul de grands hommes. 7.

Derrière eux marchaient le duc Philippe de Bourgogne et le duc de Berry, frères de Charles V, oncles du roi. C'était le même duc Philippe qui, partageant les dangers du roi Jean' à Poitiers et sa captivité à Londres, mérita, sur le champ de bataille et dans la prison, le surnom de Hardi, que lui avait donné son père et que lui confirma Edouard le jour où, dans un repas, l'échanson du roi d'Angleterre ayant servi son maître avant le roi de France, le jeune Philippe lui donna un soufflet en lui disant : « Maître, qui t'a donc appris à servir le vassal avant le seigneur? d L'autre était le duc de Berry, qui partagea avec le duc de Bourgogne la régence de France, pendant la démence du roi, et qui, par son avarice, contribua à ruiner le royaume, autant, pour le moins, que le duc d'Orléans par ses prodigalités.

A leur suite venaient messire Pierre de Navarre et le comte d'Ostrevant. Mais, comme ils doivent prendre peu de part aux faits que nous allons raconter, nous renverrons le lecteur qui voudrait faire avec eux une connaissance plus entière, aux rares biographies qui parlent d'eux.

Derrière la reine venait, sans litière, sur un palefroi très-richement paré et orné, la duchesse de Berry, marchant tout doucement le pas, et conduite par les comtes de Nevers et de la Marche. Ici encovc, l'un des deux noms va cQaccr l'autre, et le

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plus petit se perdra dans l'ombre du plus grand; car ce comte de Nevers, fils de Philippe et aïeul de Charles, sera, un jour, Jean de Bourgogne. Son père se nommait le Hardi, son petit-fils s'appellera le Téméroire, et l'histoire a déjà réservé pour lui le surnom de Sans-Peur.

Le comte de Nevers, marié, le 12 avril 1385, à Marguerite de Hainaut, avait alors de vingt h vingtdeux ans; sans être d'une taille élevée, il était robuste et admirablement fait.: son œil, quoique petit et d'un bleu clair comme celui du loup, était ferme et menaçant; ses cheveux, qu'il portait longs et lisses, étaient de ce noir violet dont le plumage seul du corbeau peut donner une idée; sa barbe rasée laissait voir à découvert un visage plein et frais, image de la force et de la santé. A la manière négligente dont il tenait la bride de son cheval, on sentait la confiance du cavalier : tout jeune qu'il était, et quoiqu'il ne fût pas encore armé chevalier, le harnais de guerre lui était chose familière; car il n'avait négligé aucune occasion de s'endurcir aux fatigues et de s'accoutumer aux privations. Rude aux autres et à luimême, insensible à la faim et à la soif, au froid et à la chaleur, on eût dit un de ces hommes de pierre sur lesquels les besoins de la vie n'ont pas de prise; hautain avec les grands, affable avec les petits, il sema constamment la haine parmi ses pareils et l'amour chez ses inférieurs; accessible à toutes les passions violentes, mais sachant les enfermer dans

sa poitrine, et sa poitrine sous sa cuirasse, ce for intérieur, ce rempart d'acier et de chair, était un abîme oîi ne pouvait pénétrer l'œil des hommes, et où le volcan, en apparence endormi, rongeait ses propres entrailles, jusqu'à ce qu'il crût le moment favorable arrivé; alors il débordait, sombre et grondant, et malheur à celui sur qui s'épanchait la lave dévorante de sa colère ! Ce jour, et pour faire contraste, sans doute, avec Louis de Touraine, le costume de Jean de Nevers était d'une simplicité exagérée : c'était une robe plus courte qu'on ne les portait ordinairement, de velours violet, aux manches fendues et pendantes, sans ornement ni broderie, serrée autour de la taille par une ceinture en mailles d'acier, soutenant une épée à la garde de fer bruni; l'ouverture des revers, sur la poitrine, laissait voir un justaucorps de couleur bleu de ciel, serré autour du cou par un collier d'or plein, qui remplaçait le collet; son chaperon était noir, et un seul diamant en rassemblait les plis, mais c'était celui qui, sous le nom de Samy *, fit depuis partie des joyaux de la couronne de France.

' Ce diamant, qui, lors de la bataille de Granson, se trou\ait dans le trésor de Ciiarles le Ténicraire, tomba entre les mains des Suisses, fut vendu, en 1492, a Lucerne, au piix de u,000 ducats, et passa de la en Portugal, en possession de don Antonio, prieur de Crato.Ce dernier descendant de la brandie de Bragance, qui avait perdu le trône, vint a Paris et j mourut. Le diamant fut alors aciieté par Nicolas de Ilarlai, seigneur de Sancy ; de la son nom. La dernière estimation ((u'on en a faite en portait, je crois, la valeur a 1,820,000 francs.

Nous nous sommes attaché surtout à faire connaître ces deux nobles seigneurs, que nous retrouverons constamment placés à la droite et à la gauche du roi, parce qu'ils sont, avec la figure triste et poétique de Charles et la figure ardente et passionnée d'Isabel, les personnages les plus importants de ce malheureux règne.

Car, pour eux, la France se divisa en deux partis et prit deux cœurs, l'un battant au nom d'Orléans, et l'autre au nom de Bourgogne : chaque parti, partageant la haine et l'amour de celui qu'il avait choisi pour maître, aima de son amour et haït de sa haine, oubliant tout pour ne se souvenir que d'eux; tout, jusqu'au roi, qui était leur seigneur; tout, jusqu'à la France, qui était leur mère.

Sur un des côtés de la route, et sans suivre de rang, s'avançait, sur un cheval blanc, madame Valentine, que nous avons présentée à nos lecteurs comme la femme du jeune duc de Touraine : elle quittait son beau pays de Lombardie et venait pour la première fois en France, oîitout lui semblait riche et nouveau. A sa droite marchait messire Pierre de Craon, le favori le plus cher du duc de Touraine, vêtu d'un costume à peu près pareil au sien, et qu'il lui avait fait faire comme preuve de l'amitié qu'il lui portait. Il était à peu près du même âge que le duc, beau comme lui, et comme lui affeclait un air ..'insouciance et de gaieté. Cependant, en regardant fixement cet homme, il était facile de s'apercevoir que toutes les passions

d'un cœur violent rayonnaient au fond de son œil sombre, quec'élailune de ces volontés de fer qui arrivent toujours à leur but, soit de haine, soit d'amour, et qu'il y avait enfin peu à gagner en l'ayant pour ami, et tout à craindre à l'avoir pour ennemi. A la gauche de la duchesse, et vêtu de son armure de fer, qu'il portait avec la même facilité que les autres seigneurs leur costume de velours, était le sire Olivier de Clisson, connétable de France : sa visière levée laissait apercevoir la figure franche et loyale du vieux soldat, et une cicatrice qui lui partageait tout le front, souvenir sanglant de la bataille d'Auray, prouvait que l'épée fleurdelisée qui pendait à son côté avait été accordée non à l'intrigue ou à la faveur, mais à de bons et loyaux services. En effet, Clisson, né en Bretagne, avait été élevé en Angleterre; mais, à l'âge de dix-huit ans, il était revenu en France, et, depuis ce temps, avait chaudement et vaillamment combattu dans les armées royales.

Nous nous contenterons, après les personnes que nous venons de faire passer sous les yeux de nos lecteurs, de nommer simplement par leurs noms ceux et celles qui faisaient suite.

C'étaient la duchesse de Bourgogne et la comtesse de Nevers, conduites par messire Henri de Bar et le comte de Namur.

C'était madame d'Orléans, sur un palefroi très-bien et très-richement paré, et que menaient messire Jacques de Bourbon et messire Philippe d'Artois.

C'étaient madame la duchesse de Bar et sa fille, accompagnées de messire Charles d'Albret et du seigneur de Coucy, dont le nom éveillerait tout seul un grand souvenir, si nous ne nous hâtions de l'évoquer pour lui, en répétant cette devise, la plus modeste ou la plus hautaine peut-être du temps :

Ne suis prince ni duc aussy, Je suis le seigneur de Coucy.

Nous ne ferons maintenant nulle mention des seigneurs, dames et damoiselles qui venaient derrière, soit surcoursiers, chars couverts ou palefrois. Ilnous suffira de dire que la tête du cortège où se trouvait la reine touchait aux faubourgs de la capitale, que les pages et écuyers qui en formaient la fin n'étaient point encore sortis de Saint-Denis. Tout le long de la route, la jeune reine avait étéaccueillie parles cris de « Noël ! » qui remplaçaient alors ceux de aVive le roi ! » car, dans cette époque decroyance, le peuple n'availpoint trouvé demot qui exprimât mieux sa joie que celui qui rappelait le jour de la naissance du Christ. Maintenant,il est presque inutile d'ajouter que les regards des hommes se partageaient entre madamelsabel de Bavière et madame Valentine de Milan, et ceux des femmes entre le duc deTouraine et le comte de Nevers.

Arrivée à la porte Saint-Denis, la reine s'arrêta; car on avait préparé là, pour elle, une première station. — C'était une espèce de grand reposoir, tout tendu de satin bleu, avec un ciel étoile d'or : dans

les nuages qui couraient sur ce ciel, il y avait des enfants, vôtus en anges, qui chantaient doucement etmélodieusement, faisant concertàune jeune et belle fille qui représentait Notre-Dame : elle tenait sur ses genoux un petit enfant, image de l'Enfant Jésus, lequel jouait avec un moulinet fait d'une grosse noix; et le haut de ce ciel, armorié des écussons écartelés de France et de Bavière, était éclairé par ce soleil d'or resplendissant que nous avons dit être la devise du roi. La reine fut fort émerveillée de ce spectacle, et en loua beaucoup l'ordonnance; puis, lorsque les anges eurent fini leur cantique et que l'on pensa que la reine avait tout examiné, le fond du reposoir s'ouvrit, laissant voir toute la grande rue Saint-Denis couverte ainsi qu'une tente immense, et toutes les maisons tapissées de camelot et de soie, comme si, dit Froissart, les draps eussent été donnés pour rien, ou que l'on eût été à Alexandrie ou à Damas.

La reine s'arrêta un instant : on eût dit qu'elle hésitait à se hasarder dans cette capitale qui l'attendait avec tant d'im.patience et la saluait avec tant d'amour. Un pressentiment lui disait-il, à elle, jeune et belle, et qui entrait ainsi accompagnée de tant de pompes etdefôtes,que son cadavre sortirait, unjour, exécréet maudit de cette même ville, porté sur le dos d'un batelier chargé par le concierge de l'hôtel Saint-Paul de remettre ce qui restait d'Isabel de Bavière aux religieux de Saint-Denis?

Elle se remit cependant en route ; mais on la vit

pâlir en s'engageant dans cette longue rue, et en partageant cette foule immense en murailles humaines qui n'auraient eu qu'à se rapprocher pour briser entre elles reine, chevaux et litière. Cependant nul accident n'advint, les bourgeois gardèrent leurs rangs, et l'on arriva bientôt devant une fontaine couverte de drap d'azur avec un semis de fleurs de lis d'or; tout autour de cette fontaine étaient des colonnes peintes et ciselées, auxquelles on avait suspendu les plus nobles écussons de France ; au lieu d'eau, elle versait à pleins bords du piment et de l'hypocras, parfumés d'épiceries et d'aromates d'Asie, et, autour des colonnes, se tenaient debout des jeunes filles portant à la main des coupes d'or et des hanaps d'argent, dans lesquels elles offrirent à boire à Isabel et aux princes et seigneurs de sa suite. La reine prit une coupe des mains de l'une d'elles, la portant à sa bouche pour lui faire honneur, et la lui rendit aussitôt ; mais le duc deTouraine saisit vivement, aux mains de la jeune fille, la même coupe, parut chercher la place oîi les lèvres de la reine s'étaient posées, et, la pressant des siennes au môme endroit, il avala d'un trait la liqueur que la bouche de la souveraine avait effleurée. Les couleurs bannies un instant des joues d'Isabel y reparurent rapidement; car il n'y avait point à se tromper à cette action du duc, qui, si rapide qu'elle fût, ne passa point sans être remarquée ; si bien qu'on en causa, le soir, fort diversement à la cour, et Que les gens les plus opposés d'opinion se réunirent à cet

égard pour trouver le duc bien téméraire d'avoir osé se permettre une pareille liberté envers la femme.de son seigneur et maître, et la reine bien indulgente de ne l'avoir désapprouvée que par sa rougeur.

Un nouveau spectacle vint promptement, dureste, faire diversion à cet incident : on était arrivé en face du couvent de la Trinité, et, devant la porte, s'élevait un échafauù en forme de théâtre, sur lequel devait être reprcscnlé le pas d'armes du roi Sallah-Eddin. Les ciiiciiens y étaient, en conséquence, rangés d'une part, les Sarrasins de l'autre, et, dans les deux troupes, on reconnaissait tous les personnages qui avaientfiguré dans cette fameuse joute, les acteurs qui les représentaient portant des armures du xiii° siècle et les écussons et devises de ceux dont ils jouaient les rôles. Au fond était assis le roi de France Philippe-Auguste, et debout, autour de lui, les douze pairs de son royaume. Au moment où la litière de la reine fit halte devant l'échafaud, le roi Richard Cœur-de-Lion sortit des rangs, vint à Philippe de France, mit un genou en terre, et lui demanda permission d'aller combattre les Sarrasins : Philippe- Auguste la lui accorda gracieusement; aussitôt Richard se leva, alla joindre ses compagnons, les mit en ordonnance de guerre, et vint incontinent avec eux assaillir les infidèles ; alors il y eut grand ébattement de part et d'autre, à la fin duquel les Sarrasins furent vaincus et mis en déroute. Une partie des fuyards se sauva par les fenêtres du couvent, qui

étaient de plain-pied avec le théâtre, et qu'on avait laissées ouvertes à cet effet : mais cela n'empêcha point qu'il n'y eût nombre de prisonniers de faits; le roi Richard les amena devant la reine, qui demanda leur liberté et qui, pour leur rançon, détacha un bracelet d'or et le donna au vainqueur.

— Oh ! dit alors le duc de Touraine appuyant sa main sur la litière, si j'avais su que cette récompense fût réservée à l'acteur, nul autre que moi n'aurait joué le rôle du roi Richard!,..

Isabel porta les yeux sur le second bracelet, dont l'un de ses bras était encore paré; puis, réprimant ce premier mouvement, qui avait trahi sa pensée :

— Vous êtes fou et insensé, monseigneur le duc, lui dit-elle; de pareils jeux sont bons pour baladins ou bouffons, et ne seraient point séants au frère du roi.

Le duc de Touraine allait répondre, sans doute; mais Isabel donna le signal du départ, et, tournant la tête vers le duc de Bourbon, elle causa avec lui sans plus regarder son beau-frère, jusqu'au moment où elle arriva devant la seconde porte Saint-Denis, qui s'appelait la porte aux Peintres, et qui fut démolie sous François I". Là, il y avait un château magnifiquement simulé, et, comme à la première porte, un ciel étoile au milieu duquel apparaissait en toute majesté Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; puis, autour de la Trinité, de jeunes enfants de chœur chantant doucement le Gloina et le Veni Creator. Au

moment où la reine passa, la porte du paradis s'ouvrit, et deux anges aux auréoles d'or, aux ailes peintes, vOtus l'un de rose et l'autre de bleu, portant aux pieds des souliers à la poulaine tout brodés d'argent, en sortirent tenant une très-riche couronne d'or garnie de pierres précieuses, et, se laissant glisser jusqu'à la reine, la lui posèrent sur la tête en chantant ce quatrain :

Dame enclose entre fleurs de lys, Vous êtes royne de Paris, De France et de tout le pays.

Nous en râlions en paradis,

Et, à ce dernier vers, ainsi qu'ils venaient de le dire, ils remontèrent au ciel, dont l'entrée se referma sur eux.

Cependant, de l'autre côté de la porte, de nouveaux personnages attendaient la reine, et l'on vint doucement la prévenir de leur présence, afin que leur aspect ne lui fît pas une impression de frayeur, ce qui n'aurait probablement pas manqué d'arriver sans cette précaution; c'étaient les députes des six corps des marchands, portant un dais, qui venaient réclamer le vieux privilège qui les autorisait à accompagner, lors de leur entrée h. Parfs, les rois et les reines de France, depuis la porte Saint-Denis jusqu'au palais. Ils étaient suivis par les représentants des difierenls corps de métiers, velus d'habits de caractère et figurant les sept péchés morlels : Orgueil, Avarice,

Paresse, Luxure, Envie, Colère et Gourmandise; et, par opposition, les sept vertus chrétiennes : Foi, Espérance, Charité, Tempérance, Justice, Prudence etForce, tandis qu'à côté d'eux, et formant un groupe à part, étaient la Mort, le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis. Quoique prévenue, la reine manifesta, en apercevant cette étrange mascarade, une certaine répugnance à se remettre entre ses mains. Le duc de Touraine, de son côté, était fort irrité de quitter la place qu'il occupait auprès de la litière; mais les privilèges du peuple étaient là, vivants, et réclamant leur place aux deux côtés de la royauté. Le duc de Bourbon et les autres seigneurs avaient déjà abandonné la voiture et étaient allés reprendre leurs rangs. Isabel se retourna vers le duc de Touraine, qui se tenait obstinément à la portière.

— Monseigneur, lui dit-elle, votre plaisir serait-il de céder la place à ces bonnes gens, ou attendez-vous notre congé pour vous retirer ?

— Oui, madame et reine, répondit le duc, j'attendais un ordre de vous, et surtout un regard qui me donnât la force d'y obéir.

— Monsieur mon beau-frère, dit Isabel en se penchant du côté du duc, je ne sais si nous pourrons nous revoir pendant cette soirée, mais n'oubliez pas que, demain, je suis non-seulement reine de France, mais encore reine des joutes, et que ce bracelet sera la récompense du vainqueur.

Le duc s'inclina jusqu'aux panneaux de la voiture

d'Isabel : ceux qui étaient éloignés de l'endroit où se passait celte scène ne virent dans cette salutation qu'une de ces marques de respect que tout sujet, fût-il prince du sang, doit à sa souveraine; mais quelques-uns, qui, placés sur un plan plus rapproché, purent plonger leur regard dans l'étroit intervalle qui se trouvait entre la litière et le cheval, crurent remarquer que, dans ce moment, les lèvres du duc, ayant rencontré la main de sa belle-sœur, s'y étaient attachées avec plus d'ardeur et l'avaient pressée plus longtemps que ne le permettait l'étiquette du baisemain.

Quoi qu'il en soit, le duc se releva sur ses arçons, le front radieux de joie et de bonheur; Isabel ramena, comme un voile, sur son visage les longues barbes qui tombaient de son hénin ; un dernier regard s'échangea entre eux à travers celte gaze complaisante ; puis le duc piqua son cheval et alla prendre près de sa femme la place du connétable de Clisson. Pendant ce temps, les députés des six corps de marchands passèrent aux deux bords de la litière royale, trois de chaque côté, soutenant le dais au-dessus de la reine; les Vertus chrétiennes et les Péchés mortels prirent place h leur suite, et derrière eux marchèrent au pas, et avec la gravité qui convenait à leur rôle, la Mort, le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis. Le cortège reprit donc sa marche; mais un accident bizarre en vint bienlùl déranger l'ordonnance.

Au coin de la rue dos Lombards et de la rue Saint-

ISABEL DE r-AVIÈRE 2o

Denis, deux hommes montés sur le même cheval causaient une grande rumeur; la foule était telle, que c'était merveille qu'ils fussent parvenus là; il est vrai qu'ils paraissaient peu soucieux des menaces que poussaient contre eux les pauvres diables qu'ils culbutaient sur leur route; leur audace avait môme été jusqu'à braver les sergents, et recevoir avec une indifférence stoïque les coups de baguette à l'aide desquels ceux-ci espéraient leur faire rebrousser chemin; mais menaces et coups avaient été perdus. Ils n'en avançaient pas moins, rendant avec usure, à droite et à gauche, les horions qu'ils recevaient, poussant devant eux le peuple avec la poitrine de leur cheval, comme un vaisseau pousse la mer avec sa proue, et s'ouvrant, au milieu de ces flots qui se refermaient sur leur sillage, un chemin lent mais continu : ils étaient arrivés enfin, et de cette manière, à temps pour voir le cortège, et l'on espérait qu'ils allaient tranquillement le regarder défder, lorsqu'au moment où la reine Isabel passait devant eux, celui des deux qui tenait les rênes parut recevoir un ordre de son camarade. Aussitôt, prompt à lui obéir, il frappa presque en même tcmjjs du bâton qu'il tenait à la main la tète et la croupe des deux chevaux de la garde bourgeoise qui barraient le passage : l'un s'avança, l'autre recula; une espèce de brèche s'ouvrit par cette solution de continuité. Les cavaliers en profilèrent pour s'élancer au milieu du cortège, passèrent à deux pas du cheval de la duchesse de Tou- I. 2

raine, qui, effarouche de celte l^rusque apparition, eût certainsmont renversé madame Valenline, si le sire de Craon n'eût saisi le palefroi par le mors, au moment oîi il se cabrait, et se précipilèrenl vers la reine, renversant le Paradis sur l'Enfer, la Mort sur le Purgatoire, et les Vertus chrétiennes sur les Péchés capitaux. Ils arrivèrent ainsi près de la litière, au milieu des cris de tout le peuple, qui les prenait pour de mauvais garçons ou des insensés, et poursuivis par les ducs de Tourainc et de Bourbon, qui, les voyant se diriger vers madame Isabel et craignant de leur part quelque mauvaise intention, avaient mis l'épée à la main pour la défendre.

La reine, de son côté, avait eu grand'peur à tout ce bruit. Elle ignorait encore quelle en était la cause, lorsqu'elle aperçut, entre les députés des marchands qui tenaient le dais et la litière, les deux coupables. Son premier mouvement fut de se renverser en arrière ; mais celui des deux cavaliers qui était en croupe lui dit quelques mots à demi-voix, souleva son chaperon, en détacha une grosse chaîne d'or enrichie de fleurs de lis en diamants, la passa au cou de la reine, qui s'inclina gracieusement pour recevoir son présent, et piqua des deux son cheval, qui repartit comme un trait. Presque au même instant arrivèrent les ducs de Touraine et de Bourgogne, qui n'ayant rien vu de ce qui s'était passé, si ce n'est que ces hommes tenaient la reine en leur puissance, brandissaient leur épée et criaient :

— A mori, à mort les traîtres !

Le peuple était si serré partout, qu'il n'y avait pas de doute qu'ils ne parvinssent àrejoindre les cavaliers inconnus, d'autant plus que ceux-ci éprouvaient la racme peine à sortir de la rue Saint-Denis qu'ils avaient eue à y arriver; chacun était donc dans l'attente de quelque catastrophe, lorsque la reine, voj^ant ce dont il s'agissait, se leva à demi dans sa litière, étendit les bras vers son beau-frère et son cousin, criant :

— Messeigneurs, qu'allez-vous faire? C'est le roi !...

Les deux ducs s'arrêtèrent à l'instant; puis, tremblant à leur tour qu'il n'arrivât quelque chose à leur souverain, ils se dressèrent presque debout sur leurs étriers, et, étendant, avec le geste du commandement, leur épée vers la foule, ils crièrent d'une voix forte :

— C'est le roi, messieurs et seigneurs ! Puis, ôtant leur chaperon, ils ajoutèrent :

— Honneur et respect au roi !

Le roi, car c'était en effet Charles VI lui-même qui était en croupe derrière messire Charles de Savoisy, répondit à ces paroles en levant à son tour son aumusse, et le peuple put reconnaître à ses longs cheveux châtains, à ses yeux bleus, à sa bouche un peu grande, mais ornée de dents magnifiques, à l'élégance de sa tournure et surtout à l'air de bienveillance répandu par toute sa personne, le souverain auquel il conserva, malgré les malheurs qui

avaient accablé ses sujets durant le cours de son règne, le nom de Bien-Aimé, qu'il lui avait donné par avance le jour où il monta sur le trône.

Alors les cris de a Noël ! » retentirent de tous côtés : les écuyers et les pages agitèrent les bannières de leur maître, les dames leurs écharpes et leurs mouchoirs; puis ce serpent gigantesque qui rampait dans toute la longueur de la rue Saint-Denis, comme dans un immense ravin, sembla redoubler de vie, et roula plus activement de la tête à la queue ses anneaux bariolés, car un grand mouvement se fil oii chacun essaya de voir le roi; mais, profitant de la voie que le respect ouvrait devant son incognito trahi , Charles VI avait déjà disparu.

Il s'écoula bien une demi-heure avant que le désordre causé par cet événement fût calmé. Il courait encore par la foule un reste d'agitation qui l'empêchait de reprendre ses rangs : messire Pierre de Craon en profita pour faire malicieusement remarquer à madame Valentine que son mari, le seul qui aurait pu abréger peut-être celte station en revenant prendre place à ses côlés, la prolongeait, au contraire, en causant avec la reine et en empêchant la litière, qui devait donner le signal du départ, de se remettre en marche. Madame Valentine essaya de sourire insoucicusement à ces paroles, mais un soupir à demi étouffé sortit du fond de sa poitrine et donna un démenti à ses yeux ; puis elle ajouta, avec une voix dont elle voulait en vain cacher l'émotion :

— Messire Pierre, que ne faites-vous cette observation au duc lui-même, vous qui êtes son fidèle ?

— C'est ce dont je me garderai sans votre ordre exprès, madame ; son retour ne m'ôtera-t-il pas le privilège que me donne son absence, celui de veiller sur vous ?

— Mon seul et véritable gardien est monseigneur le duc de Touraine, et, puisque vous n'attendiez que mon ordre, allez lui dire que je le prie de revenir près de moi.

Pierre de Craon s'inclina et alla porter au duc les paroles de madame Valentine. Au moment oîi ils revenaient ensemble vers elle, un cri perçant partit de la foule; une jeune fille venait de s'évanouir. Cet accident était chose trop commune en pareille circonstance pour que les hauts personnages dont nous nous occupons en ce moment y fissent la moindre attention. Us revinrent donc, sans même jeter les yeux du côté où cet événement était arrivé, prendre leur place près de madame la duchesse de Touraine; et, comme si le cortège n'eût attendu que ce moment, il se remit aussitôt en marche, mais il trouva bientôt un motif pour s'arrêter de nouveau.

A la porte du Chàtelel de Paris, il y avait un échafaud représentant un château en bois peint comme des pierres, et aux angles duquel s'élevaient deux guérites rondes supportant des sentinelles armées de toutes pièces ; la grande chambre du rez-de-chaussée de ce château était ouverte aux regards du public, I. 2.

comme si on en avait abattu la muraille donnant sur la rue : dans cette chambre, il y avait un lit parc et encourtino aussi richement que l'était celui du roi en son hôtel Saint-Paul, et, dans ce lit, qui figurait le lit de justice, était couchée une jeune fille représensentant madame sainte Anne.

Autour de ce château, on avait planté tant de beaux arbres verts, qu'on eût dit une forêt des plus touflues, et dans cette forêt courait une multitude de lièvres et de lapins, tandis qu'une foule d'oiseaux de toutes couleurs voletaient de branche en branche, au grand étonnement de la multitude, qui se demandait comment on avait pu priver ainsi des animaux ordinairement aussi farouches. Mais on s'émerveilla bien davantage, lorsqu'on vit sortir de ce bois un beau cerf blanc de la grandeur de ceux qui étaient enfermés à l'iiôtel du roi, si artisteraent travaillé, qu'on l'eût cru vivant et animé ; car un homme, caché dans son corps, faisait remuer ses yeux, ouvrir sa bouche et marcher ses jambes. Il avait les bois dorés, une couionne pareille ù la couronne royale au cou, et sur sa poitrine pendait l'écusson d'azur à trois ileurs de lis d'or, représentant les armes du roi et de la France. Ainsi fier et beau, le noble animal s'avança vers le lit de justice, prit avec sa patte droite le glaive qui en est le symbole, et, le levant en l'air, il le lit trembler. En cet instant, et de la forêt opposée, on vil sortir un lion et un aigle, symboles de la force, et qui voulnrenl, pai' force, enlever le glaive

ISABEL DE BAVIERE 3t

sacré ; mais douze jeunes filles vêtues de blanc, portant chacune un chapelet d'or d'une main, une épée nue de l'autre, sortirent à leur tour de la forêt, et, symboles de religion, entourèrent le cerf et se mirent en mesure de le défendre. Après quelques vaines tentatives pour accomplir leur dessein, le lion et l'aigle, vaincus, rentrèrent dans la forêt. Le rempart vivant, qui défendait la justice, s'ouvrit, et le cerf vint gentiment se mettre à genoux devant la litière de la reine, qui le flatta et le caressa comme elle avait l'habitude de faire à ceux que le roi nourrissait en son hôtel. Cette ordonnance fut trouvée trèscurieuse et par la reine et par les seigneurs de sa suite.

Cependant la nuit était venue ; car, depuis Saint- Denis, on n'avait pu marcher qu'au petit pas, et les différents spectacles échelonnés le long de la route avaient grandement retardé le cortège; mais enfin l'on approchait de Notre-Dame, oîi serendaitla reine. Le pont au Change seul restait à traverser, et Ton ne croyait pas que l'on put encore inventer quelque chose de nouveau, lorsqu'on vit tout à coup un spectacle merveilleux et inattendu : un homme vêtu comme un ange apparut au faîte des tours de Notre- Dame, portant un flambeau de chaque main, et marchant sur une corde si fine, qu'à peine si elle se vo5'ait; il descendit par-dessus les maisons semblant glisser en l'air comme par miracle, etvinî, en faisant une foule de tours cl d'expertises, se poser sur une

32 ISAliEL DE BAVIERE

des maisons qui bordaient le pont*. Lorsque la reine fut en face de lui, eile lui défendit de s'en aller par le même chemin, de peur de quelque accident; mais lui, sachant bien quel motif lui avait fait donner cet ordre, n'en tint aucun compte, et, remontant à re- . culons, pour ne pas tourner le dos à sa souveraine, il regagna le sommet de la tour de la cathédrale, et s'enfonça dans la même ouverture par laquelle il était sorti. La reine dcmam^i quel était cet homme si léger et si habile; il lui fut répondu que c'était un Génois d'origine, maître en ces sortes de jeux.

Pendant cette dernière féerie, des marchands d'oiseaux s'étaient rassemblés en grand nombre sur la route de la reine, portant en cage une foule de passereaux auxquels ils donnèrent la volée tout le long du pont, et tandis que la reine passait. C'était une vieille coutume, qui faisait allusion à l'espérance que le peuple avait toujours qu'un nouveau règne donnerait le vol à de nouvelles libertés; la coutume s'est perdue, mais non l'espérance.

Arrivée à l'église Notre-Dame, la reine trouva debout sur les marches du portail Tévèque de Paris,

* Froissart et le reli.deux de Saint-Denis racontent le même fait ; seulement, Froissart indique comuic théâtre de ce jour le pont Saint-Miciiel, tandis que le religieux de Saint-Denis nomme le pont au Cliangc. Froissait se trompe évidemment : un pareil spectacle ne pouvait pas être préparé sur le pont Sainl-Michcl, placé de l'autre coté de l'église Notre-Dame, et qui, par conséquent, ne se ti'ouvait point sur la route de la reine.

revêtu de sa mitre et de son élole, casque et cuirasac de Noire-Seigneur; autour de lui étaient le grand clergé et les députés de l'Université, à laquelle son titre de fille aînée du roi donnait le privilège d'assister au couronnement. La reine descendit de sa litière, ce que firent aussi les dames de sa suite, ainsi que les chevaliers, qui donnèrent leurs chevaux à garder à leurs pages ou varlets, et, accompagnée des ducs de Touraine, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, elle entra dans l'église, suivant l'évoque et le clergé, qui chantaient haut et clair les louanges de Dieu et de la Vierge Marie.

Arrivée en face du grand autel, madame Isabcl se mit dévotement à genoux, et, ayant dit ses oraisons, fit cadeau à l'église Notre-Dame de quatre draps d'or et de la couronne que les anges lui avaient posée sur la tète <'i la deuxième porte Saint-Denis. En échange, messire Jean de la Rivière et messire Jean Le Mercier en apportèrent une plus riche et plus belle, pareille h celle que portait le roi lorsqu'il siégeait sur son trône. L'évoque la prit par la fleur de lis qui la fermait, et les quatre ducs, la soutenant de la main, la posèrent doucement sur la tête de madame Isabel; de grands cris de joie s'élevèrent aussitôt de tous côtés; car, de ce moment seulement, madame Isabel était bien véritablement reine de France.

La reine et les seigneurs sortirent alors de l'église et remontèrent comme auparavant sur leur litière,

palefrois el chevaux; il y avait, aux deux côtés du cortège, six cents serviteurs portant des cierges, si bien qu'il brillait autant de clarté dans les rues que si le soleil eût été au ciel. C'est ainsi que la reine fut conduite au palais de Paris, où l'attendait le roi, ayant h sa droite la reine Jeanne, et à sa gauche la duchesse d'Orléans. Arrivée devant lui, la reine descendit et se mit à genoux comme elle l'avait fait en l'église : indiquant par là qu'elle reconnaissait Dieu comme son .seigneur au ciel, et le roi comme son seigneur sur la terre. Le roi la releva et l'embrassa; le peuple cria : « Noël ! » car il crut, en les voyant si unis, si jeunes et si beaux, que les deux anges gardiens du royaume de France avaient quitté la droite et la gauche do Dieu.

Alors les seigneurs prirent congé du roi et de la reine pour se retirer chacun en son hôtel ; il ne resta autour d'eux que ceux q-oi étaient de leur maison ; quant au peuple, il demeura devant le palais, et cria : «f Noël! )) jusqu'à ce que le dernier page fût entré derrière le dernier seigneur; alors la ,porte se referma, les lumières qui éclairaient la place se dispersèrent ou s'éteignirent petit à petit, la foule s'écoula par ces mille rues divergentes qui portent, comme des artères et des veines, la vie aux extrémités de la capitale; bientôt tout ce bruit ne fut plus qu'un bourdonnement, puis ce bourdonnement lui-même diminua peu à peu. Une heure après, tout était silence et obscurité, eU'on n'entendait frémir quelavagueet

ISABEL DE DAVIERE 35

sourde rumeur qui se compose de ces bruils nocturnes et indéfinissables qui semblent la respiration profonde d'un géant endormi.

Nous nous sommes longuement étendu sur Tentrée de la reine Isabel en la ville de Paris, sur les personnages qui l'accompagnaient, et sur les fêtes qui lui lurent données à cette occasion; et cela, non-seulement pour donner à nos lecteurs une idée d. 5- mœurs et coutumes du temps, mais encore pour montrer, faibles et timides comme des Heuves à leur source, ces amours funestes et ces haines mortelles qui, dès lors, prenaient naissance autour du trône. Maintenant, nous allons les voir s'agiter à tous les vents , grossir à tous les orages, et traverser, effrénées et fatales, cette terre de France, où elles devaient creuser de si profondes traces, et ce malheureux règne, que leur débordement devait ravager.

II n'est pas de romancier ou d'historien qui n'ait fait son amplification métaphysique sur les causes minimes et les grands effets; c'est qu'en vérité il est impossible de sonder les profondeurs de l'histoire ou les replis du cœur sans être effrayé en voyant combien facilement un frivole incident, qui passa d'abord indifférent et inaperçu à sa naissance, au milieu de cette multitude d'infiniment petits événe-

ments qui composent la vie, peut, au bout d'un certain laps de temps, devenir catastrophe pour une existence ou pour un empire; aussi est-ce une des plus attachantes études du poëte et du philosophe, que de descendre dans cette catastrophe accomplie, comme dans le cratère d'un volcan éteint, puis, la suivant dans toutes ses ramifications, de la remonter jusqu'à sa source. 11 est vrai que ceux que leur esprit porte à se livrer à de pareilles recherches, qui s'y livrent longuement et avec passion, risquent d'échanger petit à petit leurs idées anciennes contre des idées nouvelles; et, selon qu'ils marchent guidés par le flambeau de la science ou l'étoile de la foi, de religieux qu'ils étaient, deviennent athées, ou, d'irréligieux, croyants; car, dans l'enchaînement des circonstances, l'un a cru reconnaître le caprice fantastique du hasard, l'autre a cru voir la main intelligente de Dieu. L'un a dit, comme Ugo Foscolo : Fatalité; l'autre a dit, comme Sylvio Pellico : Pi^ovidence; et alors ont été proférés par eux les deux seuls mots qui aient leurs équivalents complets dans notre langue : désespoir et résignation.

C'est sans doute par le mépris qu'ils ont fait de ces petits détails et de ces curieuses recherches, que nos historiens modernes nous ont rendu si sèche et si fatigante l'étude de notre histoire *; ce qu'il y a de plus

• n est bien entendu que, des attaques de ce genre, sont toujours exceptes Guizot, Chateaubriand et Tliierry,

ISABEL DE BAVÎEllE 37

intéressant <lans l'organisation de la machine liumaino, cenesontpasies orijanes nécessaires dela\ie, ce son! les muscles qui en recoiventlaforce,et la combinaison muUiple des veines qui leur portent le sang.

Au lieu de cette critique à laquelle nous voudrions nous boustraire, peut-être encourrons-nous le reproche opposé; cela tient à notre conviction que, dans Torganisalioa niatcrielle de la nature, comme dans l'existence morale de l'homme, dans la succession des êtres comme dans les événements de la vie, rien n'est heurté, aucun degré de l'échelle de Jacob n'est rompu, et que chaque espèce a son lien, toute chose son précédent.

Nous ferons donc tout ce qui sera en notre pouvoir pour que jamais ce fil, qui liera les petits événements aux grandes catastrophes, ne se rompe entre nos mains, et nos lecteurs n'auront qu'à le suivre pour parcourir avec nous les mille détours du jardin de Dédale. Q

Cet exorde nous a semblé nécessaire au commencement d'un chapitre qui pourrait d'abord paraître étranger à celui que nous venons d'éciire, et sans adhérence avec ceux qui vont le suivre: il est vrai qu'on se serait promptement aperc^Hi de la méprise; mais nous cédons à une peur d'expérience, et nous tremblons qu'on ne nous juge par partie, avant de nous embrasser dans no'.re ensemble. Celte explicafiondonnée, nous revenons à notre sujet.

Si ](' \t'c\f"-M- ii<> orMin' r);i^ <]*'• v;i-> hasarder avec

nous dans ces rues de Paris que nous lui avons montrées à la fin du chapitre précédent si désertes et si sombres, nous le transporterons à l'angle de la rue Goquillière et de la rue du Séjour; à peine y serons-nous embusqués, que rtous verrons, par une porte dérobée de l'hôtel de Touraine, qui devint depuis l'hôtel d'Orléans, sortir un homme enveloppé d'une de ces grandes houppelandes dont le capuchon se rabattait sur le visage, lorsque celui qui les portait voulait demeurer inconnu. Cet homme, après s'être arrêté pour compter l'heure, qui sonne dix fois à la grosse horloge du Louvre, trouve sans doute que cette heure est dangereuse; car, pour ne pas être surpris à l'improviste, il tire son épée du fourreau, la fait plier en l'appuyant sur le seuil, comme pour s'assurer de sa trempe, et, content, sans doute, de l'examen qu'il vient de faire, se met insoucieusement en marche, tirant, avec la pointe d'acier, des étincelles des pavés , et chantant à demi-voix un vieux virelai du châtelain de Coucy.

Suivons-le dans la rue des Étuves, mais avec lenteur cependant, car il s'arrête au pied de la croix du Trahoir pour y faire une courte prière; puis, se relevant, il reprend sa chanson oii il l'a abandonnée, et suitlagrand'rue Saint-Honoré, chantant toujours plus bas au fur et à mesure qu'il se rapproche de la rue de la Ferronnerie; arrivé là, il cesse tout à fait de chanter, longe silencieusement le mur du cimetière des Saints-Iunocents dans les trois quarts de sa longueur;

puis, tout à coup, traversant la rue rapidement et en ligne droite, il s'arrête devant une petite porte, à laquelle il frappe sourdement trois coups; il paraît, du reste, qu'il est attendu, car, si léger qu'ait été l'appel, on y répond par ces paroles :

— Est-ce vous, maître Louis?

Et, sur sa réponse affirmative, la porte s'ouvre doucement et se referme aussitôt qu'il en a franchi le seuil.

Cependant, si pressé qu'il nous ait paru d'abord, ce personnage, que nous venons d'entendre nommer maître Louis s'arrête dans l'allée, remet son épée au fourreau, et. jetant sur les bras de son introductrice l'espèce de manteau àmianchesdont il est enveloppé, paraît revêtu d'un costume simple mais élégant; ce costume, qui était celui d'un écuyer de bonne maison, se composait d'un chaperon de velours noir et d'un justaucorps de même étoffe et de même couleur, fendu depuis le poignet jusqu'à l'épaule pour laisser voir une manche collante de cendalvert, et se trouvait complété par un pantalon collant, d'étoffe violette, sur l'une des cuisses duquel était brodé un écusson supportant trois fleurs de lis d'or, et surmonté d'une couronne ducale.

Lorsqu'il se trouva débarrassé de son manteau, maître Louis, quoiqu'il n'eût ni lumière, ni miroir, donna un instant à sa toilette, et ce ne fut que lorsqu'il eut tiré le bas de son justaucorps, afin qu'il collât gracieusement sur sa taille, et qu'il se fut assuré que

iO ISAHEI. DE lîAVlKRK

ses beaux cheveux blonds tombaient bien lisses et bien carrés sur ses épaules, qu'il dit d'un ton de voix léii-er :

— Bonsoir, nourrice Jelianne; vous ('tes de bonne garde; merci. Que fait votre jolie maîtresse?

— Elle vous attend.

— C'est bien; me voilà. Dans sa chambrette, n'estce pas ?

— Oui, maître.

— Son père?

— Couché.

— Bon.

En ce moment, la pointe de sa poulaine rencontra la première marche de l'escalier tournant qui conduisait aux étages supérieurs de la maison, et, quoiqu'il n'y eût aucune clarté, il en monta les degrés en homme à qui le chemin est familier. Arrivé au second étage, il aperçut la lumière à travers l'ouverture d'une porte; aussitôt il s'en approcha doucement, et n'eût qu'à la pousser de la main pour se trouver dans un appartement dont l'ameublement était celui d'une personne de moyenne condition.

L'inconnu était entré sur la pointe des pieds et sans être entendu. 11 put donc considérer un instant le tableau gracieux qui s'offrit à sa vue.

Prés d'un lit à colonnes torses et encourtiné de damas vert, une jeune fille se tenait à genoux devant son prie-Dieu; elle était vêtue d'une longue robe l^lancbe dont b's manoJies. nemlant in^inn'à f^rre.

15ABEL DE liAVlKHE 41

laissaient voir, à partir du cùude, des bras gracieusement arrondis, terminés par deux mains blanches et effilées sur lesquelles reposait en ce moment sa tête; ses longs cheveux blonds, tombant sur ses épaules, suivaient les ondulations de sa taille et descendaient, comme un réseau d'or, jusqu'au plancher : il y avait dans ce costume quelque chose de si simple, de si céleste et de si aérien, qu'on aurait pu croire que celle qui le portait appartenait à un autre monde, si quelques sanglots étouffés n'avaient dénoncé une fille de la terre, née de la femme et faite pour souffrir.

En entendant ses sanglots, l'inconnu lit un mouvement : la jeune fille se retourna. L'inconnu resta immobile en la voyant si triste et si pâle.

Alors elle se leva, s'avança lentement vers le beau jeune homme, qui la regardait venir, tout silencieux et tout étonné ; puis, arrivée à quelques pas de lui, elle mit un genou en terre.

— Que faites-vous, Odette? lui dit-il, et que signifie cette altitude?

— C'est, répondit la jeune fille en secouant doucement la tête, celle qui convient à une pauvre enfant comme moi, lorsqu'elle se trouve en face d'un grand prince comme vous.

— Jlêvez-vous, Odette?

— Plût au ciel que je rêvasse, monseigneur, et qu'en me réveillant je me trouvasse comme j'étais

42 ISABEL DE bAVlEUE

avant de vous voir, sans larmes dans les yeux, sans amour dans le cœur!

— Sur mon Urne, vous êtes folle, ou quelqu'un vous aura dit un mensonge. Voyons.

A ces mois, il jeta les bras autour de la taille de la jeune fille et la releva; mais elle éloigna sa poitrine de celle du duc en le repoussant avec les deux mains et en se courbant en arrière, ;mais sans cependant pouvoir rompre le lien qui la retenait.

— Je ne suis pas folle, monseigneur, continuât-elle sans essayer de faire, pour se dégager, un autre effort dont elle sentait l'impuissance, et personne ne m'a dit un mensonge : je vous ai vu.

— Où cela?

— Au cortège, parlant à madame la reine, et je vous ai reconnu, quoique vous fussiez bien magnifiquement vêtu, monseigneur.

— Mais vous vous trompez, Odette, et quelque ressemblance vous abuse.

— Oui, j'ai essayé aussi de le croire, et je l'eusse cru peut-être ; mais un autre seigneur est venu vous parler, et j'ai reconnu celui qui vint, avant-hier, avec vous ici, que vous appeliez votre ami, et que vous disiez, comme vous, au service du duc de Touraine.

— Pierre de Craon?

— Oui, c'est ce nom, je crois... que l'on m'a dit. Elle fit une pause, puis elle reprit tristement :

— Vous ne m'avez pas vue, vous, monseigneur ; car vous n'aviez de regards que pour la reine ; vous

n'avez pas entendu le cri que j'ai poussé lorsque je me suis évanouie et que j'ai cru mourir; car vousn'écoutiez que la voix de la reine; et cela est tout simple, elle est si belle! Ah!... ah! mon Dieu! mon Dieu!

A ces mots, le cœur de la pauvre enfant se fondit en sanglots.

— Eh bien, Odette, dit le duc, qu'importe qui je suis, si je t'aime toujours?

— Qu'importe, monseigneur? dit Odette en se détachant de ses bras. Qu'importe, dites-vous? Je ne vous comprends pas.

Mais presque aussitôt, et comme fatiguée de cet effort, elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, regardant toujours le duc.

— Et que serais-je devenue, dit-elle, si, vous croyant mon égal, je vous eusse cédé, dans l'espoir que vous m'épouseriez, quand vous m'imploriez à genoux? Ce soir, en venant, vous m'eussiez trouvée morte. Oh ! mais vous m'auriez bien vite oubliée : la reine est si belle!...

— Voyons, Odette ; eh bien, oui, je fai trompée en te disant que je n'étp^s qu'un écuyer : je suis le duc de Touraine, c'est vrai.

Odette poussa un profond soupir.

— Mais, dis-moi, ne m'aimes-tu pas mieux riche et brillant comme tu m'as vu hier, que simple et pauvre comme me voilà?

— Moi, monseigneur, je ne vous aime pas.

44 I^AJii':L. DE liAVlKUW

— Comment! M:iis lu m'as dit vingt fois...

— J'aimerais l'écuycr Louis, j'aimerais celui-là qui est l'égal (le la pauvre Odelte de Chanipdivers; je l'aimerais à lui donner en souriant mon sang et ma vie : je les donnerais aussi, par devoir, à monseigneur le duc de Touraine. Mais que ferait de mu vie et de mon sang le noble mari de madame Valenline de Milan, le galant chevalier de la reine Isabel de Uavière?

Le duc allait répondre, lorsqu'en ce moment la nourrice entra tout effrayée.

— OIi! ma pauvre enfant, dit-elle en courant à Odette, que veulent-ils faire de vous?

— Oui donc? dit le duc.

— Oh! maître Louis, on envoie chercher mademoiselle.

— Et d'où cela?

— De la cour.

Le duc fronça le sourcil.

— De la cour?

Il regarda Odette.

— Et qui l'envoie cherchjy;, s'il vous plait? njoulat-il en regardant Jehanne iUf^i défiance.

— Madame Valenlinr; de Milan.

— Ma femme? s'écria le duc.

— • Sa femme! répéta Jehanne interdite.

— Oui, sa femme, dit Odette eu appuyant sa main sur l'épaule de sa nourrice : c'est monseigneur le frère uu roi que tu vois. Et il a une femme, et il lui

ISAlîEL DE JîAVIERE 4o

aura dit, en riant, à cette femme : «Il y a, dans la rue de la Ferronnerie, en face du cimetière des Saints- Innocents, mie pauvre fille qui me reçoit tous les soirs, pendant que son vieux père... Oh! c'est miraculeux comme elle m'aime! »

Odette se mit à rire amèrement,

— Voilcà ce qu'il lui a dit. Et sa femme veut me voir, sans doute,

— Odette, interrompit violemment le duc, si cela est, que je meure! J'aurais mieux aimé perdre cent jnille livres, et que cela ne fût pas arrivé ! Oh ! je vous le jure, je saurai qui peut avoir révélé nos secrets; et malheur à celui qui se sera ainsi joué de moi !

Il lil un mouvement pour sortir.

— Où allez-vous, monseigneur? dit Odette.

— Nul, dans mon hôtel de Touraine, n'a le droit de donner d'ordres que moi seul, et je vais donner l'ordre aux gens qui sont en bas de se retirer à l'instant même.

— Vous êtes le maître de faire ce que vous voudrez, monseigneur; mais ces hommes vous reconnaîtront : ils diront à madame Yalentine que vous êtes ici, ce qu'elle ignore peut-être; elle me croira plus coupable que je ne le suis encore, et alors je serai perdue sans miséricorde.

— Mais vous n'irez pas à l'hôtel de Touraine?

— Au contraire, monseigneur, il faut que j'y aille. Je verrai madame Valentine, et, si elle n'a que des soupçons, je lui avouerai tout; puis je tomberai àses

46 ISABEL DR DAVIÈRE

genoux : elle me pardonnera. Quant à vous, monseigneur, elle vous pardonnera aussi, et votre absolution sera môme plus facile à obtenir que la mienne.

— Faites ce que vous voudrez, Odette, dit le duc ; vous avez toujours raison et vous êtes un ange.

Odette sourit tristement, et fît signe à Jehanne de lui donner une mante.

— Et comment allez-vous aller à l'hôtel?

— Ces hommes ont une litière, répondit Jehanne en posant la mante sur les épaules nues de sa maîtresse.

— Dans tous les cas, je veillerai sur vous, dit le duc.

— Dieu y a déjà veillé, monseigneur, et j'espère qu'il me fera la grâce d'y veiller encore.

A ces mots, elle salua le duc avec respect et dignité; puis, descendant l'escalier :

— Me voilà, messieurs, dit-elle aux hommes qui l'attendaient; je suis à vos ordres : conduisez-moi où vous voudrez.

Le duc resta un moment immobile et silencieux à la place où l'avait laissé Odette; puis, s'élançanthors de l'appartcm.ent, il descendit rapidement l'escalier, s'arrôta un instant à la porte de la rue, pour voir quelle direction avaient prise les hommes qui emmenaient la litière; il la vit s'avancer, entre deux torches, vers la rue Saint-Honoré; alors il tourna, toujours courant, par la rue Saint-Denis; prit en retour la rue aux Fers, et, traversant la halle aux blé, il arriva à

l'hôtel de Touraine assez à temps pour apercevoir le cortège au bout de la rue des Étuves. Certain de l'avoir devancé de quelques minutes, il rentra alors par la porte dérobée d'où nous l'avons vu sortir, et, gagnant son appartement, il se glissa sans bruit vers un cabinet qui donnait dans la chambre à coucher de madame Valentine, et à travers les carreaux duquel il pouvait voir tout ce qui se passait dans cette chambre. Madame Valentine était debout, irritée et impatiente; au moindre bruit, elle tournait ses regards vers la porte d'entrée, et ses beaux sourcils noirs, qui formaient un arc si parfait lorsque son visage était calme, se contractaient avec violence; elle était, du reste, vôtue richement et à son plus grand avantage; cependant, de temps en temps encore, elle allait àun miroir, forçait son visage à reprendre cette expression de douceur qui faisait le caractère principal de sa physionomie, puis ajoutait quelque ornement à sa coiffure; car elle voulait doublement écraser cette femme qui avait l'audace d'être sa rivale, et sous la dignité de son rang et sous la splendeur de sa beauté. Enfin, elle entendit un bruit réel dans la chambre qui précédait la sienne ; elle s'arrêta écoutant, porta une main à son front, tandis que, de l'autre, elle cherchait un point d'appui sur le dossier aigu d'un fauteuil sculpté; car un éblouissement passait sur ses yeux et elle sentait trembler ses genoux. Enfin la porte s'ouvrit, et un valet parut, annonçant que la jeune fille que la duchesse avait désiré voir attendait

48 ISAI5EL DE lUVlliRE

que ce fut son bon plaisir qu'elle entrât : la duchesse fît signe qu'elle était prête à la recevoir.

Odette avait laissé sa mante dans l'antichambre; elie païut donc dans cette simple parure que nous lui avons v;:e; seulement, elle avait lait une tresse de ses longs cheveux, et, comme elle n'avait rien trouvé dans la litière pour l'attacher sur son front, elle tombait de côté sur sa poitrine et descendait jusqu'à ses genoux. Elle s'arrêta h la porte, qui se referma di^rricre elle.

La duchesse resta muette et immobile devant celte blanche et pure apparition ; elle s'étonnait de trouver cette jeune fille, dont elle s'était fait, sans doute, une autre idée, si modeste et si digne; enfin, elle sentit que c'était à elle de parler la première, car tout l'embarras était de son côté.

— Approchez, dit-elle d'une voix dont l'émotion altérait la douceur naturelle.

Odette s'avança les yeux baissés, mais le front calme ; puis, arrivée à trois pas de la duchesse, elle mit un genou en terre.

— C'est donc vous, continua madame Yalentinc, qui voulez me faire tort de l'amour de monseigneur, et qui croyez, après cela, qu'il n"y a qu'à vous agenouiller devant moi pour que je vous pardonne?

Odette se releva vivement; une rougeur brûlante lui monta au visage.

— J'ai mis un genou en terre, madame, dit-elie, non pour que vous me pardonniez; car, gi'àce au

ciel, je n'ai h me reprocher aucune faute envers vous. J'ai mis un genou en terre, parce que vous ôtes une grande princesse et que je ne suis qu'une pauvre fille ; mais, maintenant que j'ai rendu cet honneur à voire rang, je vous parlerai debout. Que Votre Altesse m'interroge, et je suis prête à lui répondre.

Madame Valentine ne s'(!'tait pas attendue à ce calme; elle comprit qu'il n'y avait que la candeur qui le pût soutenir ou l'effronterie qui le pût imiter. Elle vit ces beaux yeux bleus, si doux et si transparents, qu'ils semblaient destinés à laisser voir jusqu'au fond du cœur, et elle sentit que ce C(eur devait être pur comme celui de la Vierge. La duchesse de Touraine était bonne, le premier moment de jalousie italienne qui l'avait fait agir et parler s'éteignit; elle tendit la main à Odette, et lui dit avec une douceur de voix indéfinissable :

— Venez.

Ce changement, dans le Ion et dans les manières delà duchesse, opéra une révolution subite chez la pauvre enfant. Elle s'était prémunie contre la colère et non contre l'indulgence. Elle prit la main de la duchesse et y colla ses lèvres.

— Oh! dit-elle en sanglotant, oh! je vous le jure, ce n'est point ma faute. Il est venu chez mon père comme un simple écuyer du duc de Touraine, sous prétexte d'y acheter des chevaux pour son maître. Je le vis, moi, je le vis! il est si beau! Je le regardais

sans déQance; je le croyais mon égal : il vint à moi et me parla; je n'avais jamais entendu une voix si douce, 'si ce n'est dans mes rêves d'enfant, à cette époque où les anges descendaient encore dans mon sommeil. J'ignorais tout : qu'il fût marié, qu'il fût duc, qu'il fût prince. Si je l'eusse su votre époux, madame, et que je vous eusse connue belle et magnifique comme vous l'êtes, j'aurais bien deviné tout de suite qu'il se raillait de moi. Mais, enfin, tout est dit : il ne m'a jamais aimée, et... et je ne l'aime plus...

— Pauvre enfant! dit Valentine en la regardant; pauvre enfant, qui croit qu'on l'a aimé une fois et qu'on l'oublie !

— Je n'ai pas dit que je l'oublierais, répondit Odette tristement, j'ai dit que je ne l'aimerais plus; car on ne peut aimer que son égal, on ne peut aimer qu'un homme dont on puisse être la femme. Oh ! hier, hier, quand je l'ai vu à ce magnifique cortège, sous ces splendides habits; quand j'ai reconnu, traits pour traits, ce Louis que je croyais mien, dans Louis, duc de Touraine, qui est vôtre, oh ! je vous le jure, je crus qu'on avait jeté sur moi quelque maléfice et que mes yeux me trompaient. Il parla : je cessai de respirer et de vivre pour écouter. C'était sa voix. Il parlait à la reine. Oh! la reine!

Odette trembla convulsivement et la duchesse pâlit un instant.

— Est-ce que vous ne lu haïssez pas, la reine?

ajouta Odeite avec une expression de douleur impossible à rendre.

Madame Valenline mit vivement sa main sur la bouche de la jeune fille.

— Silence, enfant ! lui dit-elle, madame Isabel est notre souveraine : Dieu nous l'a donnée pour maîtresse, et nous devons l'aimer.

— C'est aussi ce que m'a dit mon père, répondit Odette, lorsque je suis rentrée mourante et que je lui ai dit que je n'aimais pas la reine.

Les yeux de la duchesse se fixèrent sur Odette avec une expression de douceur et de bonté extrêmes. En ce moment, la jeune fille leva timidement les siens. Les regards des deux femmes se rencontrèrent : la duchesse ouvrit ses bras, Odette se précipita à ses pieds et baisa ses genoux.

— Maintenant, je n'ai plus rien à vous dire, répondit madame Valentine; promettez -moi de ne plus le revoir, voilà tout.

— Je ne puis vous promettre cela, pour mon malheur, madame, car le duc est riche et puissant; il peut, si je reste à Paris, pénétrer jusqu'à moi ; si je m'éloigne, il peut me suivre. Je n'ose donc vous promettre de ne plus le revoir ; mais je puis vous jurer de mourir quand je l'aurai revu.

— Vous êtes un ange, dit la duchesse, et j'espérerai quelque bonheur en ce monde, si vous me promettez de prier Dieu pour moi.

— Prier Dieu pour vous, madame ! Eh ! n'êtes-vous

52 1SAI{I:L de BAVIÈnH

point une de ces princesses fortunées qui ont une fée pour marraine? Vous êtes jeune, vous ûtes belle, vous êtes puissante, et il vous est permis de l'aimer.

— Alors, priez donc Dieu pour qu'il m'aime, lui!...

— Je tâcherai, dit Odette.

La duchesse prit un petit sifflet d'argent posé sur une table, et siffla. A cet appel, le mCnie valet qui avait annoncé Odette rouvrit ta porte.

— Reconduisez cette jeune fille chez elle, dit la duchesse, et veillez à ce qu'il ne lui arrive aucun accident. Odette, ajouta la duchesse, si vous avez jamais besoin d'aide, de protection et de secours, pensez à moi et venez à moi.

Elle lui tendit la main comme à une sœur.

— J'aurai désormais besoin de bien peu de chose en ce monde, madame; mais croyez bien qu'il ne sera pas nécessaire que j'aie besoin de vous, pour penser h vous.

Elle s'inclina devant la duchesse et sortit.

Restée seule, madame Yalentinc s'assit, sa têts s'inclina sur sa poitrine, et elle tomba dans une rêverie profonde. 11 y avait déjà quelques minutes qu'elle était absorbée dans ses pensées, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit doucement. Le duc entra sans être entendu, et, s'avançant vers sa femme de manière à n'élrc point aperçu d'elle, il alla s'appuyer contre le dossier du fauteuil sur lequel elle était assise; puis, au bout d'un instant, voyant qu'elle ne remarquait pas sa présence, il enleva de son cou un

ISAJ^EL ])E liAVIHRE a3

collier de magnifiques perles, et, le suspendant audessus de la lète de la duchesse, il le laissa tomber sur ses épaules. Yalenline fit un cri, et, levant la tête, elle aperçut le duc.

Le regard qu'elle jeta sur lui fut rapide et profond; mais le duc était préparé à cette investigation, et il la soutint avec le sourire calme d'un homme qui n'aurait rien su de ce qui venait de se passer; bien plus, lorsque la duchesse baissa le front, il lui pas.sa la main sous le cou, et, lui soulevant la tête, il la lui renversa doucement en arrière, la forçant ainsi de le regarder une seconde fois.

— Que voulez-vous de moi, monseigneur? dit Yalenline.

— C'est vraiment une honte pour ce pays d'Orient, dit le duc en prenant doucement entre ses doigts la chaîne qu'il venait de donner à sa femme et en lui séparant les lèvres avec les perles : voici un collier qui m'est envoyé, comme une merveille, par le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg; il croit me faire un présent d'empereur, et voilà que j'ai des perles plus blanches et plus précieuses que les siennes.

Yalentine soupira; le duc ne parutpoint s'en apercevoir.

— Savez-vous que je n'ai rien vu de pareil à vous, ma belle duchesse, et que je suis un homme heureux de posséder un si grand trésor de beauté? 11 y a quelques jours, mon oncle de Berry me vantait si haut

les yeux satinés de la reine, que je n'avais point remarqués encore, qu'hier je profitai du rang que je tenais auprès d'elle pour les examiner k mon aise.

— Eh bien? dit Valentine.

— Eh bien, je me souviens en avoir vu deux— il est vrai que je ne me rappelle pas trop où — qui pourraient hardiment soutenir la comparaison avec les siens. Regardez-moi maintenant. Ah ! oui, c'était à Milan que je les vis, dans le palais du duc Galéas; ils brillaient sous les deux plus beaux sourcils noirs que le pinceau d'un imagier ait jamais tracés au front d'une Italienne. Ils appartenaient à une certaine Valentine, qui est devenue la femme de je ne sais quel duc de Touraine, lequel, il faut bien en convenir, ne méritait pas ce bonheur.

— Et croyez-vous que ce bonheur lui paraisse bien grand? dit Valentine en le regardant avec une expression de tristesse et d'amour.

Le duc lui prit la main, et la mit sur son cœur; Valentine essaya de la retirer; le duc la retint entre les siennes, et, tirant une bague magnifique de son doigt, il la passa à celui de sa femme.

— Qu'est-ce que cette bague? dit Valentine.

— Une chose vous appartenant de droit, ma belle duchesse, car c'est vous qui me l'avez fait gagner. II faut que je vous conte cela.

Le duc quitta la place qu'il occupait derrière le fauteuil de sa femme, et, s'asseyant sur un tabouret,

à ses pieds, il appuya ses deux coudes sur le bras du fauteuil.

— Oui, gagner, répéta- t-il, et à ce pauvre sire de Coucy, encore.

— Comment cela?

— Or, vous saurez, et je vous conseille de lui garder rancune, qu'il prétendait avoir vu deux mains au moins aussi belles que les vôtres.

— Et où les avait-il vues?

— En allant acheter un palefroi, dans la rue de la Ferronnerie.

— Et à qui?

— A la fille d'un marchand de chevaux. Vous sentez que je niai que la chose fût possible. Par entêtement, il soutint ce qu'il avait dit, si bien que nous pariâmes, lui, cette bague, moi, ce collier de perles. — Valentine regardait le duc, comme pour lire au fond de son âme. — Alors, je me déguisai en écuyer pour voir cette merveille, et j'allai, chez le vieux de Champdivers, acheter, à un prix fou, les deux plus mauvais destriers que jamais chevalier portant couronne de duc ait montés en punition de ses fautes. Mais aussi je vis la déesse aux bras blancs, comme l'aurait appelée le divin Homère. Il faut en convenir, Coucy n'était pas un si grand fou que je l'avais cru tout d'abord, et c'est merveille comment une si belle fleur a pu pousser dans un pareil jardin. Cependant, ma belle duchesse, je ne m'avouai pas vaincu ; en brave chevalier, je soutins l'honneur de la dame de

r>G iSAHEL DE HAVIKHK

mes pensées. Coucy mainlint son dire. Bref, nous allions demander à monseigneur le roi d'autoriser une joute pour décider la chose, lorsqu'il fut convenu qu'on s'en rapporterait à Pierre de Craon, juge du camp, très-expert en pareilles matières. Tant il y a que nous allâmes ensemble, il y'a, par ma foi, trois jours, je crois, chez celle belle enfant, et que, sur mon honneur, Craon est un excellent juge, et que voih'i !a bague à votre doigl!... Que dites-vous de Ce [[■: histoire?

— Que je la connaissais, monseigneur, dit Valenline en le regardant encore avec doute.

-- Uh ! oh! comment cela? Coucy est trop galant chevalier pour être venu vous faire pareille confidence.

— Aussi n'est-ce point de lui que je la liens.

— Et de qui donc? dit Louis en affectant un Ion de parfaite insouciance.

— De votre juge du camp.

— De messire Pierre de Craon? Ah I...

Les sourcils du duc se contractèrent violemment et ses dents craquèrent les unes contre les autres ; mais il reprit aussitôt son air riant.

— Oui, je comprends, conlinua-l-il ; Pierre sait que je le tiens pour mon compagnon, et qu'il est fortement dans mes bonnes grâces, il a voulu aussi entrer dans les vôtres. A merveille ! Mais ne trouvezvous pas qu'il se fait bien tard pour causer ainsi de choses vaines? Songez que le roi nous attend demain

ISAREL DE l! A Y] EUE 57

;ï dîner, qu'il y a joute en sortant de table, que je vais soutenir, à la pointe de ma lance, que vous êtes la plus belle, et que, là, je n'aurai plus pour arbitre Pierre de Craon.

A ces mots, le duc alla vers la porte, dans les anneaux de laquelle il passa la traverse de bois couverte de velours fleurdelisé destinée à la lermer en dedans. Yalentine le suivit des yeux; puis, lorsqu'il revint à elle, elle se leva, et, lui jetant les bras au cou :

— Oh ! monseigneur, lui dit-elle, vous ôtes bien coupable, si vous me trompez !

Le lendemain, le duc de Touraine se leva de grand matin et s'en vint au palais, où il trouva le roi Charles sur le point d'entendre la messe. Le roi, qui l'aimait beaucoup, s'avança vers lui tout souriant et avec bon visage; mais il s'aperçut que, de son côté, le duc paraissait fort triste : cela l'inquiéta; il lui lendit la main, et, le regardant fixement:

— Beau-frère, lui dit-il, quelle chose vous peine? Dites-le moi, car vous paraissez fort troublé.

— Monseigneur, dit le duc, il y a bien cause.

— Allons, (lit le roi en passant son bras sons le siep pt en 'e '•oodiiisaul ^« 'mk^ ''Mi^ire. 'lil^^-mni

cela, car nous voulons le savoir; et, si c'est quelqu'un qui vous a fait tort, ce sera notre besogne de vous faire rendre justice.

Alors le duc de Touraine lui raconta la scène qui s'était passée la veille, et que nous avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur. Il lui dit comment messire Pierre de Craon avait trahi sa confiance en racontant ses secrets à madame Valentine, et ce à mauvaise intention; puis, lorsqu'il vit que le roi partageait son ressentiment, il ajouta :

— Monseigneur, par la foi que je vous dois, je vous jure que, si vous ne me faites justice de cet homme, je l'appellerai traître et menteur aujourd'hui en face de toute la cour, et qu'il ne mourra que de ma main.

— Vous n'en ferez rien, dit le roi, et ce à notre prière, n'est-ce pas? Mais nous lui ferons dire, nous, et ce soir au plus tard, qu'il vide notre hôtel, et que nous n'avons plus que faire de son service. Aussi bien ce n'est pas la première plainte qui nous arrive sur son compte, et, si nous y avons fermé l'oreille, c'est par égard pour vous et parce qu'il était l'un de vos plus spéciaux. Notre fr^re le duc d'Anjou, roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, où est le Calvaire, <— le roi se signa, — a eu, si nous l'en croyons, fortement à s'en plaindre pour des sommes considérables qu'il lui a détournées. D'ailleurs, il est cousin du duc de iîretagne, qui ne tient aucun compte de notre vouloir, et nous le prouve tous les jours, puis-

qu'il n'a rien accompli de la réparation que nous avions exigée de lui à l'égard de notre bon connétable ; puis il m'est encore revenu que ce méchant duc continue h ne pas reconnaître l'autorité du pape d'Avignon, qui est le vrai pape, et qu'il continue, malgré ma défense, à battre monnaie d'or, quoiqu'il ne soit permis à un vassal de frapper que de la monnaie de cuivre. Puis encore, continua le roi en s'animant de plus en plus, je sais, et cela de bonne source, mon frère, que les officiers de sa justice ne reconnaissent pas la juridiction du parlement de Paris, et, ce qui est presque crime de haute trahison, qu'il va môme jusqu'à recevoir le serment absolu de ses vassaux, sans réserve de ma suzeraineté. Toutes ces choses, et beaucoup d'autres encore , font que les parents et amis de ce duc ne peuvent être les miens; et cela vient à point, que vous ayez à vous plaindre de messire Pierre de Craon, contre lequel moi-même je commençais à entrer en défiance. Ainsi, qu'il ne soit donc question de rien aujourd'hui, et, ce soir, faites-lui signifier votre volonté, je lui ferai signifier la mienne. Quant au duc de Bretagne, c'est une affaire de suzerain à vassal, et, si le roi Richard nous donne la trêve de trois ans que nous lui avons demandée, quoiqu'il soit soutenu par notre oncle de Bourgogne, dont la femme est la nièce, nous verrons bien lequel, de lui ou de moi, est le maître au royaume de France.

Le duc remercia le roi, car il était grandement

60 ISAHEL Di: liAVlKUK

ri^connaissant de la part qu'il avait prise à son injure, et s'apprôla à se r(itirer; mais, comme la cloche (le la Sainte-' Ihapelle sonnait en ce moment la messe, le roi l'invila ;i venir l'entendre, d'autant plus que, par e\lraor<linaire, elle devait être dite par l'archevêque de Honcn, messire Guillaume de Arienne, et que la reine devait y assister.

Après la messe, le roi Charles, la reine Isabel et monseigneur le duc de Touraine entrèrent dans la salle du festin, oij ils trouvèrent rassemblés et les y attendant tous les seigneurs et dames que leur rang, leur dignité, ou le plaisir du roi ou de lareine avaient conviés à dîner. Le repas était servi sur la grande table de marbre, et, en outre, contre une des colonnes de la salle, on avait élevé le dressoir du roi, richement couvert et orné de vaisselles d'or et d'argent ; tout autour de la table, il y avait des barrières gardées par des huissiers et massiers, afin que ne pussent entrer que ceux qui étaient ordonnés pour servir la table; et, malgré toutes ces précautions, c'était à grand 'peine si le service s'y pouvait faire, tant la presse du peuple était grande. Lorsque le roi, les prélats et les dames eurent lavé leurs mains dans des aiguières d'argent que des valets leur présentèrent à genoux, l'évéque de Xoyon, qui faisait le chef de la table du roi, s'assit; après lui, l'évéque de Langres, l'archevêque de Houen, puis le roi; il était \ètu d'un surcot d(> velours vermeil tout fourré d'hermine, portail, .u.i l'mnl la cfturnniu' (l<^ !-'r'ance. oi avait nr''^

ISAHEL DE ii A VI HUE (il

de lui madame Isabe.l, couronnée aussi d'une couronne d'or; à la droite de la reine était le roi d'Arménie, et. au-dessous de lui,, dans l'ordre que nous allons dire, la duchesse de iJerrv, la ducliesse de Bouri^oyne, la duchesse de Toulouse, mademoiselle de -Nevcrs, mademoiselle Bonne de Liar, la dame de Coucy, mademoiselle Marie de Harcourt; puis, euiin, tout au-dessous, la dame de Sully, i'emme de messire Guy de la Trémouille.

Outre ces tables, il y en avait deux autres dont les honneurs étaient faits par les ducs de Touraine et de Bourbon, de Bourgogne et de Bcrry, et autour desquelles étaient bien assis cinq cents seigneurs et demoiselles; mais la presse était si forte, qu'on ne les s ervit qu'à grand'peine,

« Quant aux mets, qui étaient grands et notables, dit Froissart, je n'ai que faire de vous en tenir compte ; mais vous parlerai des entremets, qui furent si bien ordonnés, que l'on ne pourrait mieux. »

Ce genre de spectacle, qui, à cette époque, coupait le repas eu deux, était fort en usage et fort estimé : aussitôt que le premier service fut lini, les convives se levèrent donc et allèrent prendre, aux fenêtres, sur les gradins et même sur des tables placées, à cet elfet, autour de la cour, les meilleures places qu'il fut possible à chacun de se ))rocurer; il y avait une si grande presse, que le balcon où étaient le roi et la reine était, comme les autres, encombré de dames et de seigneurs.

Au milieu de la cour du palais, des ouvriers, qui, depuis plus de deux mois , travaillaient à celte besogne, avaient charpenté en bois un château de quarante pieds de haut et de soixante pieds de long, les ailes comprises : aux quatre coins de ce château, il y avait quatre tours, et, au milieu, une cinquième tour plus haute que toutes les autres. Or, le château représentait la grande et forte cité de Troie, et la haute tour, le palais d'Ilion; autour des murailles étaient peintes, sur des pennons, les armoiries du roi Priam, du preux Hector, son fils, et des rois et princes qui furent enfermés à Troie avec eux. Cet édifice était posé sur quatre roues, que des hommes faisaient manœuvrer en dedans, et à l'aide desquelles ils pouvaient lui imprimer tous les mouvements qui étaient nécessaires à sa défense. Leur adresse fut bientôt mise à l'épreuve; car de deux côtés s'avancèrent, pour l'assaillir en même temps, et se portant aide l'un à l'autre, un pavillon et un vaisseau : le pavillon représentait le camp, et le vaisseau la flotte des Grecs; tous deux étaient pavoises des armoiries des plus vaillants chevaliers qui suivaient le roi Agamemnon, depuis Achille aux pieds légers jusqu'au prudent Ulysse : il y avait bien deux cents hommes, tant dans ce pavillon que dans ce vaisseau, et, sous une porte des écuries du roi, on apercevait la tête du cheval de bois qui attendait tranquillement que son heure fût arrivée pour entrer en scène. Mais, à la grande désolation des assistants, la fête ne put arri-

ver à ce point; car, au moment où les Grecs du vaisseau et du pavillon, ayant Achille à leur tête, assaillaient avec le plus grand courage les Troyens du château, merveilleusement défendus par Hector, un grand craquement se fit entendre, suivi de mouvements et de rumeurs effroyables : c'est que l'un des échafauds venait de se rompre devant la porte du parlement , entraînant dans sa chute tous ceux qu'il supportait.

Alors, et comme il arrive toujours en pareille occasion, chacun craignant pour soi le même accident, cria comme si cet accident était déjà arrivé; il y eut donc un grand trouble parmi cette foule; car tout le monde voulut descendre à la fois et se précipita vers les degrés, qui se rompirent. Quoique la reine et les dames, qui étaient sur les balcons de pierre du palais, n'eussent rien à craindre, la frayeur ne les en gagna pas moins d'une manière panique, et, soit terreur irréfléchie pour un danger qui ne pouvait les atteindre, soit afin de ne point voir la scène de confusion qui se passait sous leurs yeux, elles se rejetèrent en arrière pour rentrer dans la salle du repas; mais derrière elles s'était étagée et amoncelée une haie épaisse d'écuyers , de varlets et de pages; derrière ceux-ci était le peuple, qui avait profité de l'empressement avec lequel les huissiers et les massiers s'étaient portés aux fenêtres pour envahir l'appartement, si bien que madame Isabel ne put fendre cette foule, et tomba demi-morte et toute

04 JSAniiL 1)K JJAVIKRE

pâmée entre les bras de M. le duc de Touraine, qui se trouvait à côté d'elle. Le roi, alors, donna ordre de cesser les jeux : on enleva les lable&, où le second service était tout appareillé; on abattit les barrières dressées à l'entour, de sorte qu'à la place qu'elles tenaient les convives purent se répandre librement. Heureusement, aucun accident grave n'était arrivé : madame de Coucy, seulement, avait été un peu froissée, et madame Isabel restait toujours évanouie; on la porta vers une fenêtre isolée que l'on brisa pour lui donner plus vitemcnt de l'air, ce qui la fît revenir à elle. JNlais elle avait pris une si grande frayeur, qu'elle voulut partir aussitôt; quant aux spectateurs de la cour, il y en avait quelques-uns de tués et un grand nombre avait attrapé, dans cet accident, des blessures plus ou moins graves.

En conséquence, la reine monta dans sa litière, et, accompagnée des seigneurs et dames formant autour d'elle un cortège de plus de mille chevaux, elle se rendit, par les rues, à l'hôtel Saint-Paul ; quant au roi, il descendit, en un bateau, au-dessus du pont au Change, et remonta la Seine avec les chevaliers qui allaient prendre part à la joute qu'il devait conduire. En arrivant à son hôtel, le roi trouva un beau cadeau que venaient lui offrir, au nom des bourgeois

deParis, quarante des plus notables d« la >ille; ils étaient tous vêtus d'un drap de même couleur, comme d'un uniforme. <le présent était dans une litière, recouverte d'un crêpe de soie qui laissait voir les joyaux

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qtii le composaient : o'cHaient quatre pots, quatre trempoirs et six plats, le tout d'or massif cl pesant cinquante marcs.

Lorsque le roi parut, les porteurs de la litière, qui étaient vêtus en sauvages, la déposèrent devant lui au milieu de la chambre, et l'un des bourgeois qui l'accompagnaient mil un genou en terre devant le roi, et lui dit :

— Très-cher sire et noble roi , vos bourgeois de Paris vous présentent, au joyeux avènement de votre règne, tous ces joyaux qui sont en cette litière; et de pareils sont offerts, en ce moment, à madame la reine et à madame la duchesse de Touraine.

— Grand merci ! répondit le roi; ces présents sont beaux et riches, et nous nous rappellerons en toutes circonstances ceux qui nous les ont faits.

En effet, deux litières pareilles attendaient chez elles la reine et madame la duchesse de Touraine : celle de la reine était portée par deux hommes déguisés l'un en ours et l'autre en licorne, et elle contenait une aiguière, deux flacons, deux hanaps, deux salières, six pots, six trempoirs, le tout d'or pur et massif, et douze lampes, vingt-quatre éeuelles, six grands plats et deux bassins d'argent; en tout, trois cents marcs pesant.

Quant aux porteurs qui conduisaient la litière destinée à madame la duchesse de Touraine, ils étaient vôtus en Mores, avaient le visage noirci, portaient des turbans blancs, comme s'ils étaient Sarrasins ou Tari . 4.

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lares, et claicnt couverts de riches étoffes de soie. La litière contenait, en objets d'or, un vaisseau, un f,Tand pot, deux drageoirs, deux grands plats, vingtquatre écuelles, vingt-quatre salières et vingt- quatre tasses; et le tout, tant en or qu'en argent, pesait deux cents marcs. La valeur générale des objets donnés montait, dit Froissart, à plus de soixante mille couronnes d'or.

Les bourgeois, en offrant ces magnifiques présents à la reine, avaient l'espoir de gagner ses bonnes grâces et de la décider à faire ses couches en la ville de Paris, pour obtenir par ce moyen quelque diminution sur les impôts; mais il en arriva tout autrement; car, lorsque l'époque de sa délivrance fut arrivée, le roi emmena madame Isabel; on rehaussa la gabelle et l'on décria encore de douze et de quatre deniers, la monnaie d'argent qui courait depuis le règne de Charles V; si bien que, comme celle monnaie était celle du menu peuple et des mendiants, ils manquèrent alors des choses de première nécessité, faute de pouvoir la passer *.

Ces présents, du reste, réjouirent fort grandement la reine et madame Valentine; elles remercièrent gracieusement ceux qui les leur avaient apportés ; puis elles s'apprêtèrent ;\ se rendre au champ de Sainte-Catherine, où une lice avait été préparée pour les chevaliers et des échafauds établis pour les dames.

* Froissart, le moine de Saint-Denis.

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Sur ces trente chevaliers, qui devaient faire les armes de ce jour*, et qui étaient appelés les chevaliers du Soleil d'or, parce qu'ils portaient sur leurs boucliers un soleil rayonnant, vingt-neuf attendaient, déjà tout armés, dans la lice. Le trentième entra ; toutes les lances s'abaissèrent pour le recevoir : c'était le roi.

Un grand murmure annonça presque en même temps l'arrivée de la reine ; elle s'assit sur l'estrade qui était préparée pour elle, ayant à sa droite madame la duchesse de Touraine et à sa gauche mademoiselle de Nevers **. Derrière les deux princesses se tenaient debout le duc Louis et le duc Jean, échangeant de temps en temps quelques paroles rares, avec cette politesse froide, familière aux gens que leur position force à dissimuler leur pensée. Une fois

* C'étaient le roi, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le comte de la Marche, niessire Jacquemart de Bourbon, son frère ; niessire Guillaume de Namur, messire Olivier de Clisson, messire Jean de Vienne, messire Jacquemin de Vienne, son frère; messire Guy de la Trémouille, messire Guillaume, son frère; messire Philippe de Bar, le seigneur de Rochefort, le seigneur de Rais, le sire de Beaumanoir, messire Jean de Barbançon, le halze de Flandre, le seigneur de Coucy, messire Jean de Bar, le seigneur de Nantouillet, le seigneur de la Rochefoucauld, le seigneur de Garancières, messirejean deHarpedanne, le baron de Saint-Véry, messire Pierre de Craon, messire Regnault de Roye, messire Geoffroy de Charny, et messire Guillaume de Lignac.

On appelait mademoiselle toute femme dont le mari n'était point encore aimé chevalier.

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la reine assise, toutes les autres clames, qui n'atlendaient que ce moment, se répandirent à flots dans l'enceinte qui leur était réservée, et qui bientôt se bariola d'élofîes d'or et d'argent et ruissela de diamants et de pierreries.

En ce moment, les chevaliers qui devaient jouter se mirent en ordre un à un, ayant le roi à leur tête; après lui venaient les ducs de lîerrj', de Bourgogne et de Bourbon, puis les vi:;gt-six autres tenants, marchant selon Leur rang et leur dignité. Chacun, en passant devant la reine, incli:;a jusqu'à terre la pointe de sa lance, et la reine salua autant de fois qu'il y avait de chevaliers.

Cette évolutio.î finie, les tenants se partagèrent en deux troupes. Le roi prit le commandement de l'une et le connétable celui de l'autre. Charles conduisit la sienne au pied du balcon de la reine. Clisson se retira vers l'extrémité opposée.

— Monseigneur de Touraine, dit alors le duc de Xcvers, ne vous a-t-il pas pris quelque envie de vous mêler à ces nol/ics chevaliers et de rompre une lance en l'honneur de madame Yalentine?

— Mon cousin, répondit sèchement le duc, le roi, mon frère, m'a permis d'être le seul tenant de la journée de demain; ce n'est pas dans une mêlée, c'est dans une joute; ce n'est pas un contre un, c'est seul contre tous, que je veux soutenir la beauté de ma dame et l'honneur de mon nom.

— Et vous pourriez ajouter, monseigneur, que l'un

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et rautie pout-raieiit r-trc soutenus avec d'autres armes qu'avec les hochets d'enfant dont on se sert pour de pareils jeux.

— Aussi, mon cousin, suis-je prêt à les soutenir avec celles dont on se servira pour les attaquer. Il y aura, à la porte de mon pavillon, une large de paix et une targe de guerre : ceux qui frapperont sur la targe de paix me feront honneur; ceux qui frapperont sur la large de guerre me feront plaisir.

Le eue de Nevers s'inclina comme un homme qui, ayant appris tout ce qu'il voulait savoir, désire que la conversation en reste là : quant au duc de Touraine, il parut n'avoir pas compris le but de ces questions, et se mit à jouer insouciamment avec une des bandes de dentelle qui tombaienl du hénin de la reine.

En ce moment, les trompettes sonnèrent; les chevaliers, à cet appel qui leur annonçait que la mêlée allait commencer, bouclèrent leur large à leur cou, s'assurèrent sur leurs arçons, assujettirent leur lance au faucre, si bien que chacun était prêt lorsque la dernière note de la fanfare s'éteignit, et qu'on entendit la voix des juges du camp qui criaient en même temps et des deux côtés de la lice :

— Laissez aller!

A peine ces mots furent-ils prononcés, que le sol disparut sous des llols de poussière, au milieu desquels il était impossible de suivre les combattants. Presque aussitôt, on entendit le bruit que fh-ent les deux troupes en se heurtant; la lice apparut alors aux

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roga''(ls comme nue mer soulevée qui roule des llols d'or et d'acier. De temps en temps, on voyait paraître au sommet de l'un d'eux, comme un flocon d'écume au bout d'une vague, quelque noble panache blanc; mais presque tous les faits d'armes de celte première course furent perdus, et ce ne fut que lorsque les trompettes sonnèrent la trêve et que les deux troupes se retirèrent chacune dans son camp, que l'on put reconnaître de quel côté avait été l'avantage... Huit chevaliers montés et armés restaient encore autour du roi : c'étaient monseigneur le duc de Bourgogne, messire Guillaume de Namur, messirc Guy de laTrémouille, messire Jean de Harpedanne, le baron de Saint-Véry, messire Regnaud de Royc, messire Philippe de Bar, et messire Pierre de Graon.

Le roi avait bien eu l'idée, un instant, de défendre la joute à ce dernier, à cause de la colère qu'il avait amassée contre lui; mais il avait réfléchi que sa retraite désorganiserait la mêlée, pour laquelle le nombre pair était de toute nécessité.

Six seulement accompagnaient le connétable : c'étaient monseigneur le duc de Berry, messire Jean de Barbançon, le seigneur de Beaumanoir, messireGeoffroy de Charny, messire Jean de Vienne et le sire de Coucy. Tous les autres avaient été portés à terre, et ils n'avaient plus le droit de remonter à cheval, ou avaient louché la barrière en reculant devant leur adversaire, et, par ce fait, étaient regardés comme vaincus; l'honueur de la première passe fut donc

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au roi, qui avait conserve le plus de chevaliers.

Les pages et les varlels profitèrent de ce moment de repos pour arroser la lice afin d'abattre la poussière; les dames approuvèrent fort cette invention, et les chevaliers, certains que leurs prouesses seraient désormais vues et applaudies, en reprirent un nouveau courage; chacun appela son page ou son écuyer, lui fit visiter son armure, ressangler son cheval, boucler plus solidement sa large, et se prépara à c">mbattre de nouveau.

Le signal ne se fit pas attendre : les trompettes sonnèrent une seconde fois, les lances furent remises en arrêt, et, au mot «Laissez aller! » les deux petites troupes, déjà diminuées de plus de moitié, fondirent l'une sur l'autre.

Tous les yeux se portèrent sur le roi et sur messire Olivier de Glisson, qui couraient l'un contre l'autre. A moitié chemin de la lice, ils se rencontrèrent : le roi atteignit son adversaire en pleine targe, si fort et si ferme, que la lance se rompit; mais, quoique l'atteinte dût être rude, le vieux soldat resta droit et debout sur ses arçons ; son cheval seulement plia un peu sur ses jarrets de derrière, mais se releva noblement au premier coup d'éperon. Quant au connétable, il avait mis sa lance en arrêt comme pour menacer le roi; mais, arrivé à portée, il en avait levé la pointe, indiquant ainsi qu'il tenait à honneur de jouter contre son souverain, mais qu'il le respectait trop pour le frapper, môme dans un jeu.

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