ISAIIKL Dh l'.AVlKliK
— Clisson, Clisson, lui dil le roi en riant, si vous 110 vous servez ))ns plus liabilemenl de voire épée de » ouuélable que de voire huiee de chevalier, je vous eu lelirerai la hune el ne vous laisserai que le fourreau; car, aussi bien, je vous conseille de venir désoi'uiais aux joules avec un roseau pour loulc arme; il vous rendra le môme service que votre lance, si vous comptez toujours vous en servir ainsi.
— Monseigneur, répondit Clisson, avec un roseau j'affronterais les ennemis de Votre Altesse, el, avec l'aide de Dieu, j'en triompherais, je l'espère; car l'amour et le respect que j'ai pour elle me donneraient autant de courage à la défendre qu'ils m'ont donné de crainte à l'attaquer. Quant à la manière dont je compte me servir de ma lance envers tout autre que vous, si vous voulez en juger vous-même, regardez, monseigneur, et vivement.
En elfel, messire Guillaume de Namur, après avoir désarçonné messire Geoffroy de Charny, avait repris du champ cl cherchait des yeux contre qui il allait courir. Mais chacun était occupé de son côté, et, quoiqu'il eût le droit d'aller porter secours à ceux de son parti qui étaient trop pressés, il dédaignait cette inégalité. Au môme moment, il entendit la voix du connétable qui criait :
— A moi, si vous le voulez bien, messire de Namur !
Guillaume inclina la tète en signe qu'il acceptait le déll, s'assura sur ses élriers, mit sa lance en arrêt,
rassembla ses rênes et courut sur messire Olivier, qui, de son côté, mit son cheval au galop, pour épargner à son adversaire la moitié du chemin : ils se rencontrèrent.
Messire Guillaume avait dirigé la pointe de sa lance vers le heaume de Clisson, et le coup était si bien calculé, qu'il atteignit le connétable au haut de sa visière et le désheauma. En môme temps, la lance de messire Olivier avait frappé son adversaire en pleine large. Guillaume de Xamur était trop bon cavalier pour vider les arçons; mais la violence du coup était telle, qu'elle rompit la sangle, et que le cavalier, tout ensellé, alla rouler à dix pas de son cheval. Des applaudissement? partirent de tous côtés. Les dames agitèrent leurs écharpes. C'était un des plus beaux coups de lance qui eussent été faits.
Clisson ne prit point le temps de demander un autre casque ; car il vit que sa petite troupe, qui n'avait pu reprendre son avantage, était vivement pressée. Il se jeta, la tête découverte , au milieu de la mêlée, brisa sa lance, déjà fatiguée de trois courses, sur le casque de messire Jean de Harpedanne, qu'il désheauma du coup; et, tirant son épée, il le pressa si vivement, avant qu'il eût le temps de se remettre, qu'il lui fit toucher la barrière. Alors il se retourna vers le champ de bataille. Deux cavaliers seulement tenaient encore l'un contre l'autre : c'étaient messire de Craon et le seigneur de Beaurjanoir. Quant au roi, il était resté spectateur de la joute, et n'y avait I. 5
point repris pari depuis qu'il avait couru contre Clisson. Le connétable fit comme lui, et attendit le résultat du combat de son dernier chevalier contre son dernier antagoniste. L'avantage paraissait être au seigneur de Beamnanoir, lorsque son épée se rompit sur le bouclier de messire Pierre de Craon. Comme il n'était permis de se servir que de la lance et de l'épée, et que le seigneur de Beaumanoir avait brisé ces deux armes, il se trouva, à son grand désespoir, sans moyen de continuer le combat, et fit signe de la main qu'il se déclarait vaincu, Messire Pierre de Craon se retourna, croyant rester seul tenant du champ, lorsqu'il aperçut, à dix pas de lui, Clisson, son vieil ennemi, qui le regardait en riant : l'honneur de la journée allait se décider entre eux deux.
Pierre de Craon rugit dans son heaume; car, bien qu'il fût habile chevalier et savant dans toutes les feintes des armes, il connaissait l'homme de fer contre lequel il allait lutter; cependant il n'hésita point un instant, et, lâchant à son cheval les rênes sur le cou, il se renversa presque sur sa croupe, prit son épée à deux mains et fondit sur le connétable. Dans le chemin, on vit tourner deux fois cette épée rapide et flamboyante; puis elle s'abattit, avec un bruit pareil à celui d'un marteau qui frappe une enclume, sur la targe à l'aide de laquelle Clisson garantissait sa tête nue. Certes, si cette épée eût été émoulue, cette targe, tout épaisse et de fin acier qu'elle était, se fût trouvée d'une faible défense pour
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un pareil coup ; mais on combattait à armes courtoises, et le connétable ne parut pas plus ébranlé de ce coup terrible, que s'il eût été frappé d'une baguette de saule par la main débile d'un enfant.
Le vieux guerrier se retourna vers Pierre de Craon, qui, emporté par son cheval, l'avait dépassé de plusieurs pas, mais qui, déjà en garde, l'attendait, la pointe au visage. Cette fois, c'était le connétable qui attaquait, et Pierre qui se défendait. L'attaque fut simple : messire Olivier écarta avec son épée celle de son ennemi; puis, prenant à son tour son arme à deux mains, et oomme s'il eût dédaigné de se servir de la lame, il en assena, avec le pommeau, un si violent coup sur le heaume de messire de Craon, qu'il le bossua comme il l'aurait pu faire avec une masse d'armes. Le chevalier étendit le bras et tomba évanoui sans prononcer une seule parole.
Alors le connétable, s'avançant vers le roi, sauta à bas de son cheval, et, prenant son épée par la pointe, il lui en présenta la poignée, déclarant ainsi qu'il se reconnaissait comme vaincu, et qu'il cédait au roi l'honneur de la journée; mais le roi, qui vit que cette action était chose de pure courtoisie, descendit de son cheval à son tour , embrassa Clisson, et le conduisit, au milieu des applaudissements des dames et des seigneurs, au pied du balcon de la reine, où il fut longuement félicité par madame Isabcl, par monseigneur le duc de ïouraine, qui avait vu avec plaisir la mésaventure de messire Pierre de Craon, et par
le duc de Nevers, qui, quoique peu porté d'amitié pour le connélablc, était trop bon jouteur lui-môme pour ne pas admirer les grand.^s armes qu'il avait faites.
En ce moment, une cavalcade s'arrêta devant la porte de l'église Sainte-Catherine; celui qui en paraissait le chef, descendit de cheval et s'achemina vers la lice. Il y entra tout poudreux et tout botté, et, allant droit au roi, il mit un genou en terre et lui présenta une lettre scellée des armes du roi d'Angleterre. Charles l'ouvrit : elle contenait la trêve accordée par le roi Richard et ses oncles, laquelle trêve devait durer trois ans, par terre et par mer, à savoir du i^"^ août 1389 au 19 août 1392. Le roi la lut aussitôt à haute voix, et cette nouvelle, que chacun attendait avec impatience et qui arrivait en un pareil moment, sembla encore un nouvel et excellent présage du bonheur que l'on espérait d'un règne qui commençait sous de si riches auspices. Aussi, le seigneur de Chateaumorand , qui était porteur de ce message, fut fort complimenté par la cour; et le roi, pour lui faire honneur et lui marquer son contentement, l'invita à dîner à sa table, et l'emmena tout botté, sans même lui permettre d'aller changer de vêtements.
Le soir du même jour, le seigneur de la Rivière etmessire Jean Lemercier, de la part du roi, niessire Jean de Beuil et le sénéchal de Touraine, de la part du duc, se présentèrent à l'hôtel de messire Pierre
lie Cnion, qui était situé proche du cimetière Saint- Jean, et lui signifièrent, pour le roi et le duc, que ni l'un ni l'autre n'avaient plus besoin de son service.
La nuit suivante, et quoiqu'il fut encore bien souffrant et endolori du coup qu'il avait reçu et de la chute qu'il avait faite, mcssire Pierre deCraon quitta Paris avec ses équipages et prit la route de l'Anjou, où il possédait un grand et fort château, que l'on nommait Sabié.
Le lendemain, à la pointe du jour, des hérauts à la livrée du duc de Touraine parcoururent les rues de Paris, précédés de trompettes, s'arrôtant à tous les carrefours et places, et y faisant lecture des lettres de déii qui, depuis un mois, avaient été envoyées en toutes les parties du roj^aume, ainsi que dans les principales villes d'Angleterre, d'Italie et d'Allemagne ; elles étaient conçues en ces termes :
« Nous, Louis de Valois, duc de Touraine, par la grâce de Dieu, fils et frère des rois de France, pour le grand désir que nous avons de voir et d'avoir la connaissance des nobles gentilshommes, chevaliers ou écuyers, soit du royaume de France, soit des autres royaumes, faisons savoir, non par orgueil, haine ou malveillance, mais par désir d'avoir leur hono-
rable compagnie, avec le consentement du roi uotre frère, que nous tiendrons la lice depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi; et ce, contre tout venant ; et au dehors de notre pavillon, qui s'élèvera à l'entrée du champ, seront attachés nos targes et ècus armoriés de nos armes : c'està entendre nos targes de guerre et nos écus de paix; et quiconque voudra jouter, enverra toucher parsonécuyer, ou viendra toucher lui-môme notre écu, du bois de sa lance, s'il veutla joute de paix; notre targe, du fer de sa lance, s'il veut la joute de guerre. Et, pour que tous gentilshommes, nobles chevaliers etécuyers auxquels cette chose viendra en connaissance la tiennent pour ferme et stable, nous avons fait publier ces lettres et les avons scellées du sceau de nos armes. Écrites, faites et données à Paris, en notre hôtel de ïouraine, le vingtième jour de juin de l'an 1389 depuis l'incarnation de Notre-Seigneur. »
L'annonce d'une joute où le premier prince du sang * devait tenir la lice, avait depuis longtemps fait grand bruit. Les gens du conseil du roi avaient essayé de s'y opposer, lorsque le duc de Touraine était venu demander à son frère la permission de faire cette emprise, à l'occasion de l'entrée de raa-
' Il ne faut cependant pas croire qu'a cette époque les princes du sang fussent ce qu'ils sont devenus depuis sous Henri IV; ils n'étaient véritablement regardés que comme les premiers gentilshommes du royaume, et ne partageaient nullement le caractère sacré dont la royauté et ùt déjà revêtue.
damelsabel; le roi, qui aimait lui-même ces sortes de jeux et qui excellait dans les armes, fit cependant venir le duc de Touraine pour le prier de renoncer à ce projet; mais celui-ci lui avait répondu qu'il avait pris l'engagement de cette joute devant les dames de la cour, et le roi, qui connaissait toute la valeur d'une semblable parole, avait permis que la chose se poursuivît.
Il y avait, d'ailleurs, peu de risques h courir dans de semblables jeux; presque toujours les adversaires combattaient à armes courtoises, et la large de guerre qui faisait devant le pavillon du tenant le pendant de l'écu de paix, était là seulement pour indiquer que son maître ne reculait devant aucune entreprise et était disposé à accepter tous les genres de défi. Cependant, il arrivait parfois que des haines particulières, profitant de cette occasion, se glissaient en amies dans la lice, et, là, se démasquant tout à coup, venaient offrir un combat réel au lieu d'un combat simulé; il y avait donc toujours dans le pavillon, ce cas échéant, des armes émoulues et un cheval armé en guerre.
Madame Valentine, quoique partageant l'enthousiasme chevaleresque de cette époque, n'était point cependant sans inquiétude sur l'issue de la. journée : la demande du conseil lui avait paru bien juste, et elle avait craint, avec son cœur, ce que les autres avaient pensé avec leur raison. Elle était donc plongée dans des réflexions pareilles à celles que nous
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venons de faire, lorsqu'on lui dit que la même jeune fille qu'elle avait envoyé chercher la surveille, attendait dans son antichambre que ce fût son bon plaisir de la recevoir. Madame Valentine fit elle-même quelques pas au-devant de la porte. Odette entra.
C'était toujours la môme beauté, la même grâce, la môme candeur; mais tout l'ensemble de cette douce créature avait pris une teinte de mélancolie mortelle.
— Qu'avcz-vous? lui dit la duchesse effrayée de sa pâleur; et qui fait que je suis assez heureuse pour vous voir?
— Vous avez été si bonne pour moi, répondit Odette, que je n'ai point voulu fermer la grille d'un couvent entre moi et le monde sans vous dire adieu.
— Gomment! pauvre enfant, dit madame Valentine attendrie, prenez-vous donc le voile?
— Non, pas encore, madame, car mon père m'a fait promettre de ne point prononcer de vœux tant qu'il vivrait; mais j'ai si fort et si longtemps pleuré sur sa poitrine, j'ai tant prié à ses genoux, qu'il m'a permis de me retirer, comme pensionnaire, au couvent de la Trinité, dont ma tante est la supérieure : et voilà que je m'y rends.
La duchesse lui prit la main.
— Ce n'est pas là tout ce que vous avez à me confier, n'est-ce pas? dit-elle; car il restait dans les yeux de la jeune fille une vive expression de tristesse et de cra-nte.
— Non, je voulais vous parler de...
— De qui?
— El de qui voulez-vous que je vous parle, si ce n'est de lui? pour qui voulez-vous que je craigne, si ce n'est pour lui ?
— Que pouvez-vous craindre?
— Vous me pardonnerez, n'est-ce pas ? de vous parler, à vous, madame Yalentine, de monseigneur le duc de Touraine ; mais cependant, si quelque danger...
— Quelque danger! s'écria madame Valentine. Expliquez-vous : vous me faites mourir !
— Le duc va tenir la joute aujourd'hui, n'est-ce pas?
— Oui. Eh hien?
— Eh bien, il est venu hier ch;?z mou père... — vous le savez, mon père a la réputation de tenir les meilleurs destriers qui puissent se trouver en la ville de Paris ; — eh bien , il est venu hier des hommes qui ont demandé à voir le plus fort et le plus dur cheval de guerre qu'il eût à vendre. Mon père leur a demandé si c'était pour la joute d'aujourd'hui, et ces hommes ont répondu que oui ; qu'un chevalier étranger}- voulait faire desarmes. «Il y aura donc une joute de guerre? reprit mon père. — Certes, ont-ils répondu en riant, et une rude ! » Alors, tremblante que j'étais à ces paroles, je les rà suivis; je suis descendue avec eux; ils ont choisi le cheval le plus fort qu'il y eût dans les écuries; ils lui ont essayé un chanfrein de bataille.
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Odette sanglota.
— Comprenez-vous, madame?... Oh! dites cela au duc; dites qu'il y a projet et menace contre lui; dites-lui qu'il se défende de toute sa force et de toute son adresse. A
Elle tomba à genoux.
— Qu'il se défende pour vous, qui êtes si belle et qui l'aimez tant; oh ! dites-lui comme je vous le dis, à genoux, les mains jointes; dites-lui cela comme je le lui dirais, moi, si j'étais vous.
— Merci, mon enfant, merci.
— Vous direz à ses écuyers, n'est-ce pas? de lui choisir sa plus forte armure; lorsqu'il a été vous chercher en Italie, il a dû en rapporter quelqu'une de Milan, où l'on dit qu'on les fait meilleures qu'en aucun lieu du monde. Dites-lui de veiller à ce que son heaume soit parfaitement attaché. Puis, enGn, si vous voyez, ce qui est impossible, car le duc de Touraine est le plus beau, le plus brave et le plus adroit chevalier du royaume... Que disais-je?... Ah ! oui : si vous voyez qu'il faiblisse, car son adversaire pourrait employer quelque sortilège, priez le roi, le roi sera là, n'est-ce pas? priez le roi de faire cesser la joute; il en a le droit, je l'ai demandé à mon père. Les juges du camp n'ont qu'à jeter leur bâton entre les combattants, et il faut que le combat cesse: eh bien, dites-lui de faire cesser cette malheureuse passe d'armes, puisqu'on ne la peut empêcher; et moi, pendant ce temps...
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Elle s'arrêta.
— Eh bien, que ferez-vous? dit plus froidement la duchesse.
— Moi, je m'enfermerai dans l'église du couvent. Maintenant que-ma vie est à Dieu, je dois prier pour tous les hommes et particulièrement pour mon souverain, ses frères et ses (ils. Eh bien, je prierai pour lui, le front sur le marbre ; je dirai à Dieu de prendre mes jours, car je n'ai que faire de mes jours, moi, en échange des siens; et Dieu m'entendra. Dieu m'exaucera peut-être... Vous, de votre côté, priez aussi. Dieu entendra, sans doute, votre voix avant d'entendre la mienne; car vous êtes une grande princesse, et moi, je ne suis qu'une pauvre fille. Adieu, madame, adieu 1
A ces mots, Odette se leva, baisa une dernière fois la main de la duchesse et s'élança hors de la chambre.
La duchesse de Touraine alla aussitôt aux appartements de son rairi; mais déjà, depuis une heure, il était à son pavillon, où il s'était rendu d'avance pour se faire armer de ses meilleures armes.
Au même instant, on vint la prévenir que la reine l'attendait pour se rendre au champ Sainte-Catherine.
La joute était préparée au même endroit que la veille; seulement, dans l'intérieur de l'enceinte et au-dessous du balcon du roi, on avait dressé la tente de monseigneur le duc de Touraine, surmontée d'un pennon à ses armes, et communiquant avec une grande chambre en charpente où se tenaient les
éciiycrs et chevaux, ces derniers au nombre de quatre, trois destinés aux joutes de paix, le quatrième armé en guerre. Au côté gauche de hi tente était la targe de guerre du duc sans blason aucun, et montrant pour seule devise un bâton noueux avec ces mots : «J'offre le défi. »
Au côlé droit était i'écu de paix, portant à son centre trois fleurs de lis d'or sur champ d'azur, qui étaient les armes des enfants de France. En face et à l'extrémilé de la lice était une porlc donnant sur un champ attenant aux Tournelles, et qui était destinée à donner entrée aux chevaliers.
Aussitôt que le roi, la reine, et les seigneurs et dames de la cour furent placés, un héraut s'avança, précédé de deux trompettes, et lut à haute voix les lettres de défi dont nous avons donné connaissance à nos lecteurs au commencement de ce chapitre : seulement, les juges du camp y vivaient ajouté une clause relative à la manière de jouter, c'est à savoir que tout chevalier ou écuycr qui toucherait I'écu de paix s'engageait à ne courir que deux lances; quant à ceux qui heurteraient la targe de guerre, il était d'habitude que les armes fussent à leur volonté.
Celte proclamation faite, le héraut rentra dans la tente. Les juges du camp, qui étaient messire Olivier de Clisson et monseigneur le duc de Bourbon, se placèrent aux deux côtés du champ clos, et les trom. •peltes firent entendre la fanfare du défi. Madame Valcntine était pâle comme la mort.
Il y eut un moment de silence, au bout duquel une ciutre Irompette répondit en dehors de la lice, répétant les mêmes sons. Les portes du fond s'ouvrirent; un chevalier s'avança, la visière levée, et chacun put reconnaître messire Boucicaut le jeune ; la duchesse respira en le voyant.
Dès qu'on l'eut reconnu, un murmure bienveillant parcourut toute la galerie ; les seigneurs saluèrent de la main, et les dames agitèrent leur mouchoir; car celui qui venait d'entrer était des plus braves et des meilleurs jouteurs qu'il y eût parmi les chevaliers de l'époque.
Messire Boucicaut s'inclina d'abord pour remercier les spectateurs de l'accueil qu'ils lui faisaient; ensuite, marchant droit au balcon de la reine, il la salua gracieusement, baissant la pointe de sa lance jusqu'à terre; puis, abaissant de sa main gauche la visière de son heaume, il frappa courtoisement du bois de sa lance l'écu de paix du duc de Touraine, et, mettant son cheval au galop, gagna l'extrémité opposée de la lice.
Au même moment, le duc sortit tout appareillé, sa large bouclée à son cou et sa lance en arrêt. 11 avait une armure milanaise, de Tacier le plus fin, toutiacrustée d'or; les caparaçons de son cheval étaient de velours vermeil, et tout ce qui est ordinairement en fer, mors et étriers, était de pur argent; la cuirasse était, dureste, si bien priseet si artistement travaillée qu'elle se prêtait à tous les mouvements de son maître
avec autant de souplesse qu'aurait pu le faire un haubergeon de mailles ou un surcol de drap.
Si un murmure avait accueilli messire Boucicaut, de véritables applaudissements saluèrent le duc; car il était impossible de se présenter et de saluer avec meilleure grâce qu'il ne le fit : ils ne cessèrent que lorsque le duc ferma son heaume; alors les trompettes sonnèrent, les deux adversaires mirent leurs lances en arrêt, et les juges du camp crièrent :
— Laissez aller!
Les deux chevaliers donnèrent de l'éperon et fondirent l'un sur l'autre de toute l'impétuosité de leurs chevaux ; tous deux se frappèrent en pleine large, et brisèrent leur lance; les deux chevaux s'arrêtèrent court, plièrent sur leurs deux jambes de derrière et se relevèrent tout tremblants; mais ni l'un ni l'autre des deux adversaires ne perdit même un seul étrier; ils tournèrent aussitôt bride et revinrent prendre chacun une lance des mains de leur écuyer.
A peine se furent-ils ordonnés pour cette seconde course, que les trompettes sonnèrent de nouveau ; alors ils revinrent l'un sur l'autre plus rapidement encore peut-être que la première fois; mais chacun d'eux alors changea la direction de sa lance : tous deux se touchèrent à la visière, sedésheaumèrentet passèrent outre; puis, se retournant l'un vers l'autre, ils se saluèrent courtoisement. Il était impossible d'avoir maintenu l'un contre l'autre une égalité plus parfaite;
aussi trouva-t-on que cette course devait faire un honneur pareil à chacun des adversaires.
Les deux chevaliers laissèrent leurs casques à ramasser à leurs écuyers et revinrent tête nue, messire Boucicaut à la porte par laquelle il était entré, le duc de Tûuraine à la tente d'où il était sorti.
Un murmure flatteur accompagna ce dernier jusqu'à son pavillon; car il semblait l'archange Michel, tant il était beau avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus, doux comme ceux d'un enfant, et son teint de jeune fille.
La reine se pencha tout entière hors de son estrade pour le voir plus longtemps, et madame Valentine, se rappelant ce que lui avait dit Odette, regarda la reine avec l'effroi du pressentiment.
Au bout d'un instant, les trompettes annoncèrent que le duc était prôt pour une nouvelle passe; elles restèrent quelques minutes sans réponse, et l'on se demandaitsi une si belle joute allait se terminer aussi vite, faute de tenants, lorsqu'une autre trompe fit entendre un air étranger; au même instant la porte s'ouvrit, et un chevalier parut visière baissée et targe au cou.
Madame Valentine trembla; car elle ne connaissait pas ce nouvel adversaire, et cette joute de guerre qu'elle craignait lui mettait dans l'âme une crainte vague et continue, qui s'augmenta au fur et à mesure qu'elle vit l'inconnu s'approcher du pavillon. Arrivé devantle balconroyal, celui-ciarrôla son destrier, posa
le bas de sa lance à terre, l'assujettit avec son genou, et, pressant le ressort de son casque, il se désheauma. On vit alors un beau jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, dont le visage pâle et hautain resta étranger à la plus grande partie des assistants.
— Salut à notre cousin de Lancastre, comte de Derby, dit le roi, qui avait reconnu le cousin de Richardd'Angleterre ; il sait qu'il n'avait pas besoin de la trêve que noire frère d'outre- mer, que Dieu conserve I vient de nous accorder, pour être le bienvenu à notre cour; notre envoyé, messire deChàteau- Morand nous avait annoncé hier son arrivée ; c'est un messager de bonnes nouvelles.
— Monseigneur, dit le comte de Derby en s'inclinaut de nouveau, le bruit nous est venu, dans notre île, des merveilleusesjoutes et emprises qui se devaient faire en voire cour, et, tout Anglais que nous sommes de corps et d'esprit, nous avons voulu traverser la mer, afin de rompre une lance en l'honneur des dames françaises; j'espère que monscignenr le duc de Touraine voudra bien oublier que nous ne sommes que cousin de roi.
Le comte de Derhy dit ces derniers mots avec une amertume railleuse qui prouvait que, dès cette époque, il pensait déjà à franchir la distance qui le séparait du trône.
Alors, saluant une dernière fois le roi et madame Isabel, il remit son heaume, et alla frapper du bois de sa lance l'écu de paix du duc de Touraine. Les cou-
leurs que la crainte en avait bannies reparurent seulement alors sur les joues de madame Valentine; car elle avait tremblé jusque-là que la haine nationale de l'Angleterre contre laFrance n'eût amené le comte de Derby à ce tournoi.
Les deuxadversaires, avant de commencer la joute, se saluèrent avec la courtoisie qui devait distinguer deux si nobles seigneurs; puis les trompettes sonnèrent, ils mirent leurs lances en arrêt et coururent l'un sur l'autre.
Ils s'atteignirent en pleine targe; mais, les chevaux s'étant croisés, ils furent forcés tous deux de lâcher leurs lances, qui tombèrent dans la lice. L'écuyer du duc de Touraine et celui du comte de Derby s'avancèrent aussitôt pour les ramasser et les présenter à leurs maîtres; mais tous deux et en même temps firent un signe, et l'écuyer anglais vint offrir au duc de Touraine la lance du comte de Derby, tandis que l'écuyer français allait présenter au comte de Derby la lance du duc de Touraine. Cette action fut fort applaudie, el on la trouva d'une chevalerie parfaite.
Les deux chevaliers so croisèrent de nouveau, pour aller reprendre chacun sa place; puis, remettant leur lance en arrêt, ils fondirent l'on siir l'autre.
Cette fois, les chevaux servirent mieux l'adresse de leurs cavaliers ; car ils se chargèrent si droit, que l'on eût cru qu'ils allaient se briser le front l'un contre l'autre. Cette fois encore, comme la première, les chevaliers s'atteignirent en pleine armure avec une
telle force, que les deux lances volèrenten morceaux, et qu'à chacun des adversaires il n'en resta qu'un tronçon dans la main.
Tous deux se saluèrent alors; le duc de ïouraine rentra dans son pavillon, le comte de Derby sortit de la lice : à la porte, l'attendait un page du roi qui venait le prier, au nom de son maître, de prendre, à la gauche de la reine, place parmi les assistants. Le comte accepta cet honneur, et parut, un instant après, sur l'estrade royale, tout armé, comme ilavait combattu, à l'exception de son heaume, qu'un page à sa livrée portait derrière lui. Aussitôt que le comte fut assis, les trompettes firent un troisième appel.
Cette fois, la réponse fut si prompte, qu'on eût dit un écho; seulement, elle se fit avec une de ces longues trompes de guerre, dont on ne se servait que dans les mêlées, et dont le son, éclatant et terrible, était destiné à effrayer l'ennemi. Chacun tressaillit, et madame Valentine se signa en grand'crainte, disant:
■ — Mon Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi!
Tous les yeux se fixèrent sur la porte, qui s'ouvrit et donna passage à un chevalier armé de toutes pièces pour une joute de guerre, c'est-à-dire d'une forte lance, d'une de ces longues épées dont on pouvait se servir alternativement à une ou deux mains, et d'une hache d'armes ; il avait sa targe bouclée au cou, son écu au bras; et ses armoiries, pour répondre à celles du duc de Touraine, qui, nous l'avons dit, étaient un bûton noueux avec cet exergue :
Je porte le défi, étaient un rabot destiné à enlever les nœuds du bâton, avec cette réponse : Je le tiens.
Chacun porta les yeux sur le chevalier avec la curiosité qu'une pareille circonstance excitait toujours; mais sa visière était hermétiquement fermée, aucune armoirie héraldique ne brillait sur sa targe, son casque seul portait un ornement qui attestait merveilleusement ou sa naissance ou sa dignité : c'était une couronne comtale d'or pur.
Il s'avança dans la lice, faisant manœuvrer son cheval de guerre avec cette habileté gracieuse qui dénonçait le chevalier habitué aux armes. Arrivé devant le balcon royal, il inclina son front jusqu'à la crinière de son destrier; puis, au milieu d'un silence que la respiration même n'osait troubler, il alla au pavillon du duc de Touraine, et heurta fortement du fer de sa lance la targe de guerre du noble tenant. L'appel de mort retentit d'un bout à l'autre du champ clos; la reine devint pâle, madame Valentine jeta un cri.
Un écuyer du duc de Touraine se présenta aussitôt à la porte du pavillon, examina quelles étaient les armes offensives et défensives du chevalier; puis, le saluant avec courtoisie :
— Il va être f;iit ainsi que vous le désirez, monseigneur, lui dit-il.
Et il se retira.
Le chevalier gagna le bout de la hce, où il devait attendre que le duc de Ta^^-^aine eût fait ses apprêts.
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Au bout de dix minules, ce dernier sortit de sa tente revêtu de la môme armure qui lui servait depuis le matin, mais monté sur un autre cheval, frais et vigoureux; il portait, comme son adversaire, une forte lance à fer aigu, une longue épée au côté, et une hache d'armes à l'arçon de sa selle : toutes ces armes étaient pareilles à la cnirasse, merveilleusement riches comme elle, et damasquinées d'or et d'argent.
Le dvi: de Touraine fit un signe de la main pour indiquer qu'il était prêt; les trompettes sonnèrent, les adversaires assurèrent leurs lances en les appuyant sur le faucre et en les serrant sous le hras; puis, éperonnant leurs chevaux, ils fondirent à tonte volée l'an sur l'autre, et se rencontrèrent juste au milieu de la lice, tant chacun d'eux avait mis le même empressement avenir au-devant de son adversaire.
Chacun y avait été vigoureusement et de bonne foi, car la lance du chevalier inconnu avait pris le heaume du casque du duc de Touraine aux lumières, et, le lui arrachant de la tête, elle ra\ ail jeté à dix pas derrière son cheval; de son côté, la lance du duc de Touraine avait frappé son adversaire en pleine large, et, la perçant d'outre en outre, elle avait rencontré la cuirasse, et, glissant sous l'épaulière, était allée lui blesser légèrement le bras gauche; de ce coup, la lance s'était rompue k un pied du fer, et le tronçon était resté dans la large.
— Monseigneur de Toaraine, dit le chevalier, remettez, je vous prie, un autre heaume, tandis que je m'en vais arracher ce tronçon, qui ne me blesse pas, mais qui me génc.
— Merci, mon cousin deNevers, répondit le duc; car il l'avait reconnu à cette haine profonde et intelligente que chacun d'eux nourrissait dans son cœur, merci; je vous donnerai tout le temps nécessaire pour faire bander et étancher votre bras; mais je continuerai le combat ainsi.
— Qu'il soit fait ainsi que vous voudrez, monseigneur; mais, comme un combat peut se continuer aussi bien avec un fer de lance dans la large qu'avec la tête désheaumée, je n'ai plus besoin, pour le reprendre, que du temps qu'il me faut pour jeter cette lance et tirer cette épée.
Il joignit en môme temps le geste à la parole et se trouva l'épée à la main.
Le duc de Touraine suivit son exemple, et, lâchant les rênes de son cheval, il couvrit sa tête désarmée avec son 6cu; quant au comte de Nevers, il laissa pendre son bras gauche, dont l'armure, faussée par le tronçon de la lance, ne lui permettait plus de se servir. Les écuyers, qui s'étaient approchés pour porter secours à leurs maîtres, se retirèrent en les voyant continuer le combat.
Efl'eclivement , il avait repris avec une nouvelle vigueur : le comte de Nevers s'inquiétait peu de la
gêne que lui causait l'impossibilité de se servir de son bras gauche, et, comptaut sur la trempe de son armure, il s'olfrit, entièrement couvert par elle, aux coups de son adversaire; il attaquait donc sans relâche cette tôle nue, qui n'était plus abritée que par le bouclier, et chacun de ses coups retentissait sur lui comme un marteau sur une enclume, tandis que le duc de Touraine, plus remarquable encore par son élégance et son adresse que par sa force, tournait autour du duc, cherchant avec son épée le défaut de l'armure en attaquant de la pointe ce qu'il n'espérait pas atteindre avec le tranchant. Pas un bruit ne s'élevait dans toute l'enceinte, on n'entendait que le fer heurtant le fer; on eût dit que le souffle môme craignait de sortir de la bouche des spectateurs, et que toute la vie de cette foule immobile était passée dans ses yeux et se concentrait dans ses regards. Cependant, et comme chacun ignorait le nom de son adversaire, toutes les sympathies, tous les désirs étaient pour le duc de Touraine; sa tête, sur laquelle son bouclier portait une ombre, eût pu servir de modèle à un imagier pour peindre l'archange Michel; le caractère insouciant de sa physionomie avait disparu; ses yeux lançaient des flammes, ses cheveux flottaient comme une auréole, et ses lèvres, écartées par une crispation nerveuse, laissaient apercevoir le blanc émail de ses dents; de sorte qu'à chaque coup que frappait sans relâche la rude épée de son adversaire, un frémissemnt courait dans celte assemblée comme
si tons les pères eussent tremblé pour leur fils, toutes les femmes pour leur amant.
En effet, l'écu protecteur s'entamait petit à petit, chaque atteinte en enlevait un morceau d'acier, comme s'il eût frappé sur du bois; bientôt, il se fendit par le milieu, et le duc sentit peser sur son bras les coups qui jusque-là étaient tombés sur le bouclier; enfin, une dernière atteinte, glissant le long de ce bras, tomba sur sa tête, et lui entama légèrement le front.
Alors le duc de Touraine, voyant que son écu mu» tilé n'était plus pour lui qu'une défense inutile, que son épée était trop faible pour entamer l'armure de son adversaire, fit faire un bond de retraite à son cheval, et, jetant loin de lui, de la main gauche, son écu, de la droite son épée, il saisit de toutes deux la lourde hache d'armes accrochée à son arçon, et, revenant sur le comte de Nevers avant que celui-ci eût pu soupçonner son intention, il lui en assena sur le heaume un tel coup, que les attaches de la visière se rompirent, et que le comte de Nevers, sans être désheaumé, se trouva le visage découvert; il secoua la tôte, et le casque tomba; tout le monde poussa un grand cri en le reconnaissant.
Au même instant, et comme il se dressait sur ses arçons afin de rendre coup pour coup, les bâtons des deux juges du camp tombèrent entre lui et le duc de Touraine, et la voix forte du roi cria, au-dessus de toutes les voix :
— Assez, messieurs, assez !
C'est qu'au coup du comte de Nevers, et en voyant le sang couler sur le visage du duc, madame Valentine s'était évanouie, et que la reine, pâle et tremblante, avait saisi le bras du roi en lui disant :
— Faites cesser, monseigneur! au nom du ciel, faites cesser !
Les deux combattants, si acharnés qu'ils fussent, s'arrêtèrent aussit(M. Le comte de Nevers laissa pendre son épée à sa chaîne; le duc de Touraine rattacha sa hache d'armes à ses arçons. Les écuyers s'approchèrent de leurs maîtres : les uns étanchèrent le sang qui coulait du front du duc de Touraine, les autres arrachèrent de la targe du comte de Nevers le tronçon de la lance dont le fer allait jusqu'à son épaule.
Lorsque celte double opération fut faite , ils se saluèrent avec une froide courtoisie, et comme gens venant déjouer un jeu ordinaire. Le comte de Nevers sortit de la lice, et le duc de Touraine s'avança vers sa tente pour reprendre un autre casque. Le roi se leva sur son estrade et dit à hauts voix :
— Messeigneurs, notre plaisir est que la joute soit ainsi terminée et tinie.
En conséquence , le duc de Touraine, au lieu de
continuer son chemin, s'avança vers le balcon royal
pour recevoir le bracelet qui était le prix réservé au
tenant de la joute; mais, arrivé au bas, madame
sabel lui dit gracieusement :
— Montez à nous, monseigneur; cai-, pour donner plus de prixà noire présent, nous voulons nous-méiiie l'attacher à votre bras.
Le duc sauta légèrement à bas de son cheval. Un instant après, il recevait, à genoux devant la reine, le bracelet qui lui avait été promis au cortège; et, tandis que madame Yalentine essu3'ait le front de son mari pour s'assurer que sa blessure n'était point profonde, tandis que le roi invitait le comte de Derby à dîner au palais , la main du duc rencontra celle de madame Isabel, et la première faveur adultère fut mystérieusement donnée et reçue.
Toutes ces fêtes et joules term.inées, le roi pensa aux gouvernement et administration de son royaume; tout était parfaitement en paix au dehors, et la France pouvait sommeiller un instant tranquille au milieu de ses alliés : à l'orient, celait le duc Galéas Visconti, que le mariage de madame Yalentine liait, par monseigneur le duc de Tour;iine, à la maison des fleurs de lis; au midi, c'était le roi d'Aragon, parent du roi de France par sa femme, madame lolande de Bar; au couchant, le duc de Bretagne, vassal remuant et insoumis, mais non adversaire déclaré; enfin, au nord, c'était l'Angleterre, la plus vieille et la plus
mortelle ennemie de la France, mais qui, sentant remuer dans son sein tous les germes d'une guerre civile, venait de laisser endormir sa haine et d'accorder, comme une faveur, à sa rivale, une trôve de trois ans qu'elle aurait pu elle-même solliciter comme une grâce. Les provinces seulement réclamaient donc , à celte heure, la sollicitude du roi ; mais aussi elle§ la réclamaient instamment. Pillés, ruinés par les administrations successives des ducs d'Anjou et de Berry, le Languedoc et la Guyenne, épuisés d'or et de sang, tendaient vers leur jeune souverain leurs mains décharnées et suppliantes. Messire Jean Lemercier et le sire Guillaume de la Piivière, qui étaient du conseil le plus intime du roi, l'exhortaient depuis longtemps à visiter les marches lointaines de son royaume. Il s'y décida enfin, et le départ fut résolu pour la Saint-Michel prochaine *. L'itinéraire fut tracé par Dijon et Avignon, et, par conséquent, le duc de Bourgogne et le pape Clément reçurent avis du prochain passage du roi.
Au jour dit, Charles partit de Paris en compagnie du duc Louis de Touraine, du sire de Coucy, et de beaucoup d'autres chevaliers encore; il rencontra, à Châtillon-sur-Seine, le duc de Bourbon et le comte de Nevers, qui venaient au-devant de lui pour lui faire honneur. Arrivé à Dijon, il y trouva la duchesse de Bourgogne, qui s'y était fait une cour des dames et
* 29 septembre i389.
(lamoisellc's qu'elle savait être les plus agréables au roi : c'étaient madame de Sully, mademoiselle de Xevers, la dame de Vergy, el d'autres encore, fleurs écloses aux tiges des plus nobles familles de France. Là, il y eut dix jours encore de fôtes; et le roi prit congé de sa tante après bien des compliments el des cadeaux aux dames de sa cour. Quant au duc, il monta sur une grande barque, descendit le Rbône, et arriva presque en même temps que le roi à Avignon.
Connaissez-vous Avignon, la ville sainte, aujourd'hui triste et sombre comme une puissance déchue, et qui se mire éternellement dans le Rhône, cherchant à son front la tiare papale? C'était alors la courtisane de Clément VIL Un grand maître de l'ordre de Malte venait de nouer autour de sa taille une ceinture neuve de remparts *. Jean XXH, Benoît XII, Clément VI, Urbain V, l'avaient dotée, la veille, de son palais pontifical, et saint Bénézet de son pont miraculeux. Elle avait une cour dorée de cardinaux libertins et d'abbesses mondaines : elle vivait, le jour, dans une atmosphère parfumée par l'encens de ses cérémonies et de ses fêtes, et, le soir, elle s'endormait voluptueusement aux chants mélodieux de Pétrarque el aux murmur-i's lointains de la fontaine de Vaucluse.
Ce fut Philippe le Bel qui, ramassant la couronne
* Louis Vlll avait fait aLattie les premiers.
100 ISABEL DE iîAVlÈllK
papale, tombée de la tête deBonifaceVlII, au soufllel que lui donna Galonné, la posa sur le front de Clément VI, et qui, pour réunir dans sa main et dans celle de ses successeurs le pouvoir spirituel au pouvoir temporel, conçut le projet de déshériter Rome de sa royauté catholique et d'en doter la France. Avignon reçut l'hôte sacré du Vatican, et le Rhône vit le vicaire du Christ étendre sur son balcon la main qui lie et qui délie, et les Français entendirent pour la première fois prononcer la bénédiction universelle : Urhi et orbi.
Mais un grand schisme s'était élevé dans l'Eglise; Rome, effrayée au premier abord, avait repris courage et avait élevé autel contre autel. Le monde chrétien s'était séparé en deux partis : l'un reconnaissant le pape d'Avignon, l'autre niant qu'il pût exister un siège ponliiical hors de la ville oîi saint Pierre l'avait fondé. Les deux papes, de leur côté, loin de rester inaclifs dans cette guerre civile oîi ils avaient un si puissant intérêt, s'étaient faits chefs de la double et grande armée chrétienne, et, s'analhématisant réciproquement, ils ruinaient leur pouvoir par leur pouvoir lui-même et éteignaient imprudemment leurs foudres spirituelles en se les lançant l'un à l'autre.
Dans cette grande querelle, et selon qu'ils avaient été alliés ou ennemis de la France, les peuples avaient tour à tour reconnu le pape d'Avignon ou celui de Rome. Les seuls qui fléchissent alors le
genou devant Clément YII étaient- le roi d'Espagne, le roi d'Ecosse et le roi d'Aragon; mais comme ils ne le faisaient que par considération pour le roi de France, ce fut donc une grande fête pour Clément que de recevoir le souverain qui seul le soutenait encore contre les prétentions de son rival; et, si, aux dîners et fêtes qu'il lui donna, il se fit servir sur une lable à part et prit le pas sur lui, il essaya bien vite de lui faire oublier cette suprématie de l'aulel sur le trône, en remettant au roi la nomination de sept cent cinquante bénéfices à son choix en faveur des pauvres clercs de son royaume, en lui accordant la faculté de nommer aux évêchés de Chartres et d'Auxerre, enfin en ordonnant archevêque de Reims le savant Ferry Cassinel, que le roi honorait de sa protection, et qui, un mois après son élection, mourut empoisonné par les dominicains.
Le roi de France, en échange de ces faveurs, s'engagea à lui donner aide et secours contre l'antipape; lui promit que, de retour en France *, il s'occuperait activement, et même par la voie des armes, de détruire le schisme existant; enfin, après huit jours de séjour en la ville d'Avignon, le roi prit congé de Clément, et s'en revint à Villeneuve.
Là, il remercia, à leur grand élonnement, ses oncles, les ducs deBcrry et deBourgogne, delà bonne
* Avignon n'était point France : il formait la capitale d'un État ii fiart, sous le titre de comtat.
\02 ISAHEL DE L^WIEUE
compagnie qu'ils lui avaicnl fiiito, et leur déclara que son désir était qu'ils retournassent, l'un à Dijon, l'autre à Paris; que, quant à lui, il allait continuer sa route vers Toulouse, accompagné du duc de ïouraine et du duc de Bourbon.
Les deux oncles du roi virent alors seulement quel était le véritable motif de ce voyage, et que le roi, en l'entreprenant, n'avait d'autre but que de faire une enquête sur le gouvernement arbitraire qui venait de désoler le Languedoc. Ils laissaient avec lui messire de la Rivière et Lemercier, Montagne et le Bègue de Villaine, qu'ils savaient être des hommes intègres et sévères, que le duc de Berry croyait ses ennemis personnels, et qui, de fait, n'étaient ennemis que de ses exactions. Aussi les deux ducs quittèrent-ils Villeneuve fort tristes.
— Que pensez-vous de cela, frère? dit le duc de Berry au duc de Bourgogne, en sortant de la ville.
— Je pense, répondit celui-ci, que notre neveu est jeune, et qu'il lui arrivera malheur pour écouter de jeunes conseils; mais, pour le moment, il faut souffrir. Un jour viendra où ceux qui le conduisent où il va s'en repentiront, et le roi aussi. Quant à nous, mon frère, retournons en nos pays : tant que nous serons ensemble, personne ne nous fera tort; car, après le roi, nous sommes les plus grands du royaume de France.
Le lendemain, le roi passa à Nîmes, et, sans s'arrêter dans la vieille ville romaine, il s'en alla coucher
à Lunel : le lendemain encore, il s'arrêta, pour dîner, à Montpellier, et c'est là qu'il commença d'entendre les gémissements et les plaintes : encore lui dit-on que, plus il irait en avant, plus il trouverait le pays ruiné ; et que ses deux oncles, les ducs d'Anjou et de Berry, qui successivement venaient de l'administrer, l'avaient laissé si pauvre, que les plus riches et les plus puissants avaient à peine de quoi faire sarcler leurs vignes et labourer leurs terres.
— Ce sera grande pitié pour vous, lui disait-on, sire, que de voir vos enfants rançonnés au tiers, au quart, au douzième du leur, payant cinq ou six tailles par an, et toujours écrasés par une nouvelle taxe avant d'avoir acquitté l'ancienne; car les deux seigneurs vos oncles ont, entre le Rhône et la Gironde, levé arbitrairement plus de trente mille livres.
Le duc d'Anjou encore ne s'en prenait qu'aux riches et aux puissants; mais le duc de Berry lui avait succédé, et n'épargnait ni riche ni pauvre; il avait tout fauché et moissonné devant lui. On ajoutait que toutes les exactions s'étaient faites par les mains de son trésorier, qui était de la cité de Béziers, et qu'on appelait Bétisac, et que ce Bétisac, glanant encore où son maître avait récolté, ne laissait pas même au peuple ce que le fermier laisse aux oiseaux t!u ciel, l'épi qui tombe du chariot de la moisson.
A ces paroles, le roi répondait que, si Dieu lui donnait secours, toutes ces malversations cesseraient; qu'il n'aurait pas plus de considération pour les ducs,
ses oncles, que s'ils n'étaient pas les frères de son père; et que, quant à leurs mauvais conseillers et agents, il ferait faire sur eux des inquisitions impartiales et sévères. C'est au milieu de ce concert de malédictions que le roi entra dans la ville de Bézicrs, où était Bétisac : mais il recommanda le secret sur les plaintes qui lui avaient été faites, et donna ostensiblement les trois ou quatre premiers jours de son arrivée aux fêles, tandis que secrètement il avait commis des inquisiteurs [.our faire une enquête. Or, le quatrième jour, ces inquisiteurs vinrent lui dire qu'il s'élevait contre le trésorier de son oncle de telles charges, qu'elles n'étaient point à pardonner, car elles entraînaient la peine capitale.
Le conseil du roi se rassembla donc, et, lorsqu'il fut réuni, on fit prendre chez lui Bétisac, qu'on amena et qu'on introduisit devant ses juges.
Alors ils lui montrèrent, sur la table, une foule de papiers et de preuves constatant ses exactions, et lui dirent :
— Bétisac, regardez, et répondez. Qu'avez-vous k répondre contre ces cédules-ci?
A ces mets, un greffier les prit une à une, et les lui lut toutes : mais à chacune il avait les réponses prêtes; car les unes, et c'étaient celles où était sa signature, il k's reconnaissait bien, mais il ajoutait que c'était d'après les ordres du duc de Berry qu'il avait ajgi, et qu'on n'avait qu'à interrogerson maître; quant aux autres, il les niait, disant :
ISABKL DK BAVIERE 103
— Je n'en ai nulle connaissance; parlez-en aux sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne, ou bien encore au chancelier de Berry.
Les inquisiteurs étaient fort embarrassés; mais, en attendant de nouvelles pi'cuves, ils l'envoyèrent en prison. Sitôt qu'il y futccroué, ils se rendirent à son hùlel, saisirent tous ses papiers, les emportèrent et les visitèrent à loisir. Là, on trouva qu'il avait été fait de telles exactions et levé de telles sommes sur les sénéchaussées et seigneuries du roi, que ceux qui entendaient lire doutaient de ceux qui lisaient : alors on le fit venir de nouveau, et il reconnut l'exactitude de tous les comptes, dit que toutes les sommes en étaient bonnes et vraies; mais il ajouta qu'elles n'avaient fait que passer entre ses mains et étaient tournées au profit de monseigiicur de Berry, et qu'en un lieu qu'il désigna il avait quittance de tout en son hôtel ; en effet, ces quittances furent apportées devant le conseil, comparées ain recettes, et se trouvèrent à peu près exactes. Il y en avait pour une somme de trois millions.
Les inquisiteurs restèrent stupéfaits devant dépareilles preuves de la cupidité de monseigneur de Berry.
On demanda à Bctisac ce que son maître avait pu faire de pareilles sommes.
— Monseign-^ur, répondit-il, je ne puis le savoir, moi; une gran( e partie est passée, à ce que je crois, en ach;ii ; de châteaux, d'hôtels, de terres et de
100 ISAKKL DE BAVIKRR
pierreries, à mcssoigneurs les comtes de Boulogne et d'Étampcs; ses maisons, vous le savez, sont d'ailleurs splendidement tenues, et il a tant donné à Thibaut et à Morinot, ses valets, qu'à Theure qu'il est ils sont riches.
— Et vous, Bctisac, lui dit le sire de la Rivière, avez-vous bien eu cent mille francs, pour votre part, dans celle pillorie?
— Messire, répondit Bélisac, monseigneur le duc de Berry tenait son pouvoir du r.M, je tenais le mien de monseigneur le duc de Berry; je suis donc autorisé de fait par le roi, puisque j'étais l'avoué de son gouverneur. Dès lors, toutes les taxes que j'ai levées sont légitimes. Quant à ce qu'il m'en est resté entre les mains, ce fut parla permission de monseigneur de Berry. Monseigneur de Berry tient que ses gens soient riches : ma richesse est donc bonne et raisonnable, puisqu'elle me vient de lui.
— C'est follement parler, lui répondit messire Jean Lemercier ; il n'est point de richesse bonne et raisonnable, si elle est mai acquise. Retournez en prison, tandis que nous allons peser ce que vous nous avez dit. Nous rapporterons toutes vos défenses au roi, et il en sera fait ainsi qu'il décidera.
— Dieu veuilic le conseiller! dit Bélisac.
Et, sur Ce, il salua ses juges, et on le ramena en prison.
Cependant, dès que celle nouvelle fut répandue dans le pays, que Bélisac était en prison de par le
roi et allait être jugé, tout le peuple des campagnes environnantes afflua dans la ville ; les malheureux qu'il avait dépouillés entraient de force jusqu'en l'hôtel du roi pour demnuder justice; cl, lorsqu'il sortait, ils se mettaient à genoux sur son passage, et lui présentaient des supplications et des pla'ntes. Les uns, c'étaient des enfants qu'il avait faits orphelins; es autres, c'étaient des femmes qu'il avaU faites veuves; les autres, enfin, c'étaient des fdles qu'il avait faites mères : où la persuasion manquait, la force avait été employée. Il avait tout tari, cet homme, les trésors, les veines et l'honneur. Le roi voyait hien que le sang du pauvre peuple criait et gémissait hautement, appelant vengeance sur le prévaricateur, et il ordonna que le conseil rendit son arrêt contre lui.
Mais voilà qu'au moment où les juges étaient assemblés entrèrent deux chevaliers : c'étaient les sires de Xantouillet et de Mespin. Ils venaient, au nom du duc rleBerry, avouer tout ce que Bétisac avait fait, et requéiir le roi et son conseil de rem.ettre cet homme entre leurs mains, et de tourne, si tel était leur plaisir, l'enqucte contre le duc.
Le conseil, alors, se trouva dans un embarras extrême. Le duc de Berry pouvait, un juur ou l'autre, reprendre sur le roi l'ascendant qu'il avait perdu; et, dans cette prévoyance, chacun craignait de le mécontenter. D'une autre part, les crimes et l'oppression de Bétisac étaient si patents et si visibles, que c'était fâcher Dieu que de permettre qu'il sortît in-
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tact de sa p'rison. On proposa bien de faire saisir ses meubles et ses héritages, de les mettre en vente, et d'en distribuer l'argent au pauvre peuple; de cette manière, il se retrouverait pauvre et nu comme monseigneur de Berry l'avait pris ; mais le roi ne voulut point de demi-justice : il dit qu'il n'y avait que ceux qu'il avait ruinés qui se contenteraient de cette restitution; mais que. pour les familles où il avait semé trépas et honte, il fallait sa morl et son infamie.
Sur ces entrefaites, un vieillard se présenta devant le conseil; il avait appris ce dont il s'agissait, et il venait offrir au roi et aux inquisiteurs de faire avouer à Bétisac un crime qui lui serait personnel, et que monseigneur de Berry ne pourrait prendre pour son compte. On lui demanda ce qu'il était nécessaire de faire pour cela.
— Il faudrait me mettre dans la même prison que Bétisac, répondit-il.
Mais, pour d'autres explications, il n'en voulut pas donner, disant que la chose était son affaire et le regardait, puisqu'il s'était chargé de la mener à bien. Il fut donc fait ainsi qu'il le désirait : des gardes le conduisirent publiquement à la prison; le geôlier reçut leur instruction, poussa le nouveau venu dans le cachot du prisonnier, et referma la porte derrière lui.
Le vieillard parut ignorer complètement que le cachot fût habité; il étendit les bras devant lui connue un homme qui n'y voit pas clair; puis, lorsqu'il tut
arrivé à son extrémité, il s'assit, adossé contrôle mur, et, ramenant ses genou?; contre lui-même, il y appuya les coudes et laissa tomber sa tête entre ses mains.
Bétisac, dont les yeux s'étaient habitués, depuis huit jours, à l'obscurité, regardait faire ce nouvel hôte avec toute la curiosité d'un homme qui se trouve en pareille situation. Il fit un mouvement pour attirer son attention; mais le vieillard resta immobile et comme plongé dans une rêverie profonde ; alors, il prit le parti de lui adresser la parole, et lui demanda s'il ne venait point du dehors.
Le vieillard leva les yeux et aperçut, dans un coin celui qui l'interrogeait; il était à genoux et dans l'attitude de la prière. Cet homme osait prier. Le vieillard tressaillit en se voyant si près de celui qu'il avait promis de perdre. Bétisac répéta sa demande.
— Oui, répondit le vieillard d'ime vois creuse.
— Et de quoi s'occupait-on dans la ville? demandat-il en affectant un air d'insouciance.
— D'un certain Bétisac, repartit le vieUlard.
— Et qu'en disait-on? continua timidement celui qui avait tant d'intérêt à la question qu'il adressait.
— On disait que justice serait faite enfin, et qu'on allait le pendre.
— Mon Seigneur Jésus ! dit Bétisac en se levant tout debout.
Le vieillard laissa retomber sa têle dans ses mains, et le silence du cachot ne fut troublé que par la res- X. 7
liO ISABEL DE BAVIERE
piralion oppressée de celui qui venait d'apprendre cette terrible nouvelle.
Il resta un moment immobile; mais lienlùt les jambes lui faiilircnl: il s'adossa contre le mur et s'essuya le iVo.at. Puis, après un instant d'accablement, il continua d'une voix rauquc et sans changer d'attitude :
— Saini • Marie, n'est-il aucun espoir pour lui? Le vieillard resta silencieux et immobile, comme
s'il n'aj^ait pas enlcndu cette question.
— Je vous demande s'il n'y a aucun espoir? dit Bétisac marchant à lui et lui secouant le bras avec frénésie.
— Si, répondit Iranquillemcnt le vieillard, il y en a un : c'est que la corde casse.
— 0 mon Dieu! mon Dieu! s'écria Bétisac en se tordant les mains; que faire? et qui me donnera un conseil?
— Ah! dit le vieillard en le regardant d'un air sombre, comme s'il n'eût pas voulu peidrc une expression de son désespoir. Ah! c'est donc vous, cet homme qu'un peuple tout entier maudit? N'est-ce pas qu'elles sont lourdes à porter, les dernières heures d'une pareille vie?
— Oh! dit Bétisac, qu'on me prenne tout: meubles, argent, maisons! qu'on les jette à ce peuple qui crie, et qu'on me laisse la vie, dussé-je la passer dans ce cachot, les fers aux pieds et aux mains, sans revoir le jour ! Mais la vie ! la vie I oh ! je veux vivre !
ISABEL DE BAVIÈRE Hl
Le malheureux se ritulait comme un forcené : le vieillard le retrardait faire; puis, lorsqu'il le vit iialetant et épuisé :
— Et celui qui vous donnerait un moyen de vous tirer de là? lui dit-il.
Bélisnc se reh'va sur ses genoux : il regarda"! le vieillard comme s'il eût voulu lire au fond de son cœur.
— Qu'est-ce que vous dites?
— Je dis que vous me faites pitié, et que, si vous voulez suivre mon conseil, tout ira bien.
— Oh ! dites! Je suis riche... Ma fortune tout entière...
Le vieillard se mil à rire.
— C'est cela, tu espères racheter ta vie avec ce qui te la fait perdre, n'est-ce pas? et, alors, tu te croiras quitte envers les honmies et envers Dieu?
— Non, non, je serai toujours un grand coupable; je le hais, et je me repens dans l'amertume de mon âme... Mais vous m'avez dit qu'il y avait un moyen... Quel est-il?
— Si j'étais à votre place, et Dieu m'en garde ! voici ce que je ferais...
Bélisac dévorait les paroles au fur et à mesure qu'elles sortaient de la bouche du vieillard; celui-ci continua :
— Lorsque je reparaîtrais devant le conseil du roi, je continuerais de nier...
— Oui, oui, dit Bétisac.
— Mais je dirais que, touché de repentir pour un autre crime, je désirerais le confesser pour le salut de mon âme ; je dirais que j'ai longtemps erré contre la foi, que je suis manichéen et hérétique.
— Cela n'est point vrai, interrompitBétisac; je suis bon chrétien, croyant en Jésus et en la vierge Marie.
Le vieillard continua, comme si Bétisac n'avait rien dit :
— Je dirais donc que je suis manichéen et hérétique, et que je tiens toujours dans mon opinion : alors l'évéque de Béziers me réclamerait ; car, dès lors, j'appartiendrais à la justice ecclésiastique; il m'enverrait au pape d'Avignon, et, comme notre saint-père Clément est grand ami de monseigneur le duc de Berry...
— Je comprends, dit Bétisac l'interrompant. Oui, oui, notre seigneur de Berry ne permettra pas qu'il me soit fait aucun dommage. Ah ! vous êtes mon sauveur !
Et il voulut se jeter dans les bras du vieillard; mais celui-ci le repoussa. En ce moment, la porte s'ouvrit; on venait chercher Bétisac pour le conduire devant le conseil.
Alors il pensa que c'était l'heure d'employer la ruse qui lui avait été suggérée, et, mettant un genou en terre, il demanda à parler : la parole lui fut incontinent accordée.
— Beaux seigneurs, dit-il, j'ai regardé en mes besognes et en ma conscience, et je crains d'avoir grande-
ment courroucé Dieu, non pas pour avoir pillé ou dérobé l'argent du pauvre peuple; car, Dieu merci, il appert à tous que je n'ai agi que par l'ordre de mon maître; mais pour avoir erré contre la foi. Les juges se regardèrent étonnés.
— Oui, continua Bétisac, oui, raesseigneurs ; car mon esprit se refuse h. croire qu'il soii rien de la Trinité, ni que jamais le Fils de Dieu se soit abaissé à descendre du ciel pour s'incarner dans une femme; et, de mon âme, je pense qu'il ne restera rien à ma mort.
Un murmure d'étonnement frémit par toute l'assemblée. Alors lesircLemercier, qui cependant était son plus mortel ennemi, se leva et lui dit :
— Bétisac, songez à ce que vous venez de dire; car voilà des paroles qui blessent grandement la sainte Église, notre mère, et qui demandent le feu. Avisezvous donc.
— Je ne sais, répondit Bétisac, ce que mes paroles demandent, ou du feu, ou de l'eau; mais cette opinion a été mienne depuis quej'ai eu la connaissance, et elle sera encore mienne jusqu'à ce que je la perde.
Alors les juges firent un signe de croix, et, craignant, pour leur propre salut, d'en entendre davantage, ils le firent reconduire dans la prison. En y entrant, il chercha le vieillard pour lui dire ce qui lui était arrivé; mais le vieillard n'y était plus.
Ce qui se passa dans l'àme de cet homme, du jour au lendemain, ne fut su que de Dieu. Seulement,
H4 ISABKL DE BAVIERE
le lendemain, il aurait pu nier qu'il fût l'homme de la veille. Di u avait converti ses heures en années; dans une nuit, ses cheveux avaient binnchi.
Le roi, en apprenant la déposition de Bétisac, fut fort émervcil'c de ses aveux.
— Ah! dil-il alors, c'est un mauvais homme; nous ne le croyions que larron, et voilà qu'il est hérétique ; nous pensions qu'il ne mérilait que la corde, et voilh qu'il réclame en plus le bûcher. Eh bien, soit; il sera brûlé et pendu : et, maintenant, vienne mon oncle de Cerry pour se charger de ses méfaits, nous venons s'il convient de celui-là.*
Bientôt le bruit des aveux laits par Bétisac se répandit dans la cité ; alors vous eussiez vu, dans toutes les rues, une grande foule de peuple réjoui, car il était au plus fort haï et exécré; mais nuls ne furent plus étonnés, en apprenant ces nouvelles, que les deux chevaliers qui él.iieut venus pour le réclamer au nom du duc de Beny. Ils virent bien qu'il était perdu, et pensèrent qu'il n'avait fait un pareil aveu que par le conseil d'un ennemi ; mais,, par quelque conseil que ce fût, l'aveu était fait, le roi avait prononcé sa sente, ce; il n'y avait donc qu'un espoir, c'était de lui faire nier, le lendemain, sa déposition de la veille.
En conséquence, ils coururent à sa prison pour esiayer de le voir et de redresser sa défense; mais le geôlier leur répondit qu'il lui avait été, ainsi qu'à quatre sergents d'armes envoyés à cet effet, défendu.
de par le roi et sur îeur tôle, de laisser parler qui que ce soit à Béiisac. Alors les chevaliers se regardèrent, tout marris, et, regagnant leur hùtcl, ils monlcrcnt à cheval et s'en retournèrent devers le duc de Berry, qui les avait envoyés.
Le lendemain, vers dis heures du malin, on vint prendre Béiisac à sa prison. Lorsqu'il vit qu'on le menait, non pas devant le conseil du roi, mais au palais de l'évêque, il commença à reprendre son esprit. Là, il trouva réunis les inquisiteurs du roi et les officiers de la sainte Eglise ; ce qui lui prouva de nouveau qu'il y avait conflit entre la justice temporelle et la justice ecclésiastique; bientôt le bailli de Béziers, qui jusqu'alors l'avait tenu en prison, dit aux gens de l'évêque :
— Messeigneurs, voici Bétisac, que nous vous rendons comme hérétique et prêchant contre la foi : si son crime eût été du ressort de la justice royale, justice lui eût été rendue par elle; mais il appartient, par son hérésie, à la justice ecclésiastfque : faites de lui ce que ses œuvres demandent.
Bétisac se crut sauvé.
Alors l'official de l'évêque lui demanda s'il était aussi pécheur qu'on le disait là; et lui, voyant que l'affaire prenait la tournure qu'on lui avait indiquée comme lui étant la plus favorable, répondit que oui, Alois on lit entrer le p 'uple, cl on enjoi;;nità Bétisac de répéter sa confession devant lui, et il la répéta trois fois, tant le vieillard l'avait enchanté, et trois
llfi ISABEL DE BAVIERE
fois le peuple accueillit cet aveu avec le rugissement que le lion pousse à l'odeur du sang.
L'official fit un signe, etBétisac fui remis aux mains des sergents d'armes, qui le firent sortir au milieu d'eux; le peuple descendit autour de lui et derrière lui les degrés du palais, l'enveloppant et le pressant, comme s'il eût eu peur encore qu'il ne lui échappât. Pour Bélisac, il croyait qu'on l'emmenait hors de la ville pour le conduire à Avignon. Au bas de l'escalier, il trouva le vieillard assis sur une borne; sa figure avait une expression de joie que Bélisac interpréta à bien : il lui fit un signe de tête.
— Oui, oui, voilà qui va bien, dit le vieillard , n'est-ce pas?
Et 11 se mit à rire; puis il monta sur la borne, et, dominant toute la foule, il cria à Bélisac :
— Bélisac, n'oublie pas à qui lu dois le conseil qui le mène; c'est h moi.
Puis aussilôt il descendit de la borne, et prit, avec toute la rapidité que lui laissait la vieillesse, unerue transversale qui conduisait au palais.
Bélisac, de son côté, y était mené par la grande rue, toujours entouré de la foule, qui, de temps en temps, poussait une de ces grandes rumeurs que nous connaissons maintenant pour les avoir entendues tant de fois. Le coupable ne reconnaissait dans ces cris que l'expression de la colère du peuple, qui voit sa proie lui échapper, et il s'étonnait qu'elle le laissât si tranquillement sortir des murs de Béziers,
lorsque, en arrivant sur la place du palais, un grand cri s'éleva de cette place et fut répété par ceux qui l'accompagnaient. Le cortège s'ouvrit, se précipitant vers le centre; car vers ce centre était placé un bûcher, du milieu duquel sortait un gibet, étendant vers la grande rue son bras décharné, au bout duquel pendait une chaîne et un collier de fer. Bétisac se trouva seul au milieu de ses quatre gardes, tant chacun avait eu empressement de prendre la meilleure place autour de l'échafaud.
Alors la vérité toute nue se dressa devant cet homme; elle avait la forme de la mort.
— Ah ! monseigneur le duc de Berry, s'écria- t-il, c'en est fait de moi; à mon secours ! à mon secours!
La foule répondit par des cris de malédiction contre le duc de Berry et contre son trésorier. Alors, comme le coupable refusait d'avancer, les quatre sergents le prirent dans leurs bras et l'emportèrent; il se débattait et criait qu'il n'était point hérétique, qu'il croyait au Christ fait homme et à la vierge Marie. Il adjurait Dieu de la vérité de ses paroles, demandait merci au peuple, et, chaque fois, un grand rire accablait sa demande. Il demandait secours au duc de Berry, et, chaque fois, les cris « A mort! à mort! » répondaient à son invocation.
Enfin, les sergents le déposèrent au pied du bûcher, (Contre l'un des poleaux qui en fermaient la barrière; le vieillard y était appuyé.
— Ah! maudit, s'écria Bétisac en l'apercevant, 1. 7.
c'est toi qui me mènes où je suis! Messeigneurs , messcigneurs, je ne. suis point coupable, et voilà le méchant homme qui m'a jeté un sort : à moi 1 messeigneurs, h moi !
Le vieillard se mit à rire.
— Allons, tu as de la mémoire, lui dit-il, et tu n'as pas oublié les amis qui te donnent bon conseil. Un dernier, Bélisac : pense à ton kme.
— Oui, messeigneurs, dit Lélisac, qui espérait ainsi gagner du temps; oui, un pi'êlrc, un prêtre !
— Et pourquoi faire, s'écria le vieillard, puisqu'il n'a pas d'âme à sauver, et que son corps est perdu?
— A. mort! h mort! hurla le peuple.
Le bourreau s'approcha.
— Bétisac, il est ordonné que vous mouriez, lui dit-il ; vos mauvaises œuvres vous mènent à mauvaise fin.
Bétisac était immobile, les yeux stupides, les cheveux hérissés. Le bourreau le prit par la main ; il se laissa conduire comme un enfant. Arrivé sur le bûcher, il le souleva dans ses bras, et ses valets, ouvrant la charnière du collier, le lui passèrent au cou. Bétisac resta pendu sans être étranglé; au même moment, le vieillard se précipita sur la torche de résine quv bridait dans le fourneau de fonte et mit le feu au bûcher; le bourreau et ses aides sautèrent en bas.
La flamme rendit toute son énergie au malheureux qu'elle allait dévorer. Alors, sans pousser un cri, sans plus demander grâce, il saisit de ses deux mains
ISABEL DE BAViEUE il9
la chaîne à laquelle il élait suspendu, et, remontant à la force du poignet le long de ses anneaux, il gagna la branche du gibet, qu'il embrassa de ses mains et de ses, genoux , s'éloignant du bûcher autant quïl était en son pouvoir. Il se tint ainsi hors de l'atteinte du feu tant que la flamme brûla la base du bûcher; mais bientôt elle s'étendit aux parties supérieures, et, comme un être animé et intelligent, comme un serpent qui se dresse, elle leva sa tête vers Bétisac, poussant à lui de la fumée et des étincelles, puis enfin elle sembla le lécher de sa langue flamboyante. Le malheureux jeta un cri à cette caresse mortelle : ses habits venaient de prendre feu.
Alors un silence solenm-I se fit, pour que rien ne fût perdu de cette dernière lutte de la créature et de l'élément de la vie et de la mort; on entendit les plaintes pitoyables de l'un, les rugissements joyeux de l'autre. L'homme et le feu, c'est-à-dire le patient et le bourreau semblaient s'enlacer, s'étreindre et se tordre; mais, au bout d'un instant, l'hoinme s'avoua ■vaincu, ses genoux affaiblis abandonnèrent leur soutien, ses mains ne purent continuer de serrer la chaîne rougie, il jeta un grand et lamentable cri, et, se laissant tomber, il se retrouva de nouveau suspendu au milieu des flammes quelques secondes encore.Cet être informe, qui avait été une créature humaine, s'agita convulsivement au milieu du feu, puis se roidit, puis demeura immobile. Un instant après, l'anneau qui était scellé dans le gibet se détacha,
car le bois du gibet lui-racme était calciné, et alors, comme s'il eût été entraîné dans l'enfer, le cadavre tomba et disparut au milieu du foyer.
Aussitôt toute cette foule s'écoula muette et silencieuse ; il ne resta aux pieds du bûcher que le vieillard, si bien que chacun se demandait si ce vieillard n'était pas Saian venant réclamer une ûme jugée.
Ce vieillard était un homme dont Bélisac avait violé la fille.
Maintenant, si nos lecteurs, pour mieux embrasser par leurs détails l'ensemble des événements que nous nous sommes en^^^gé à faire passer sous leurs yeux, veulent bien nous suivre hors des murs de Béziers; s'ils consentent à abandonner les riches plaines du Languedoc et de la Provence, les villes au nom sonore où l'on parle une langue fille de Rome et d'Athènes; les champs d'oliviers au feuillage gris où coulent les rivières bordées de lauriers-roses; les rivages que viennent baigner des Ilots tièdes encore du soleil du Bosphore, pour les plaines montagneuses de la Brelagi'.e, pour ses forêts de chênes séculaires, pour sa langue primitive, et pour son Océan aux eaux vertes et profondes, nous les conduirons à
quelques lieues de la vieille ville de Vannes, et nous les introduirons dans l'un de ces châteaux forts, résidence prudente d'un de ces grands vassaux toujours prêts à devenir de grands rebelles. Là, en entre-bâillant la porte sculptée d'une chambre basse qui sert de salle à manger, nous verrons deux hommes assis près d'une table, ayant au milieu d'eux un hanap d'argent ciselé, plein de vin épicé, avec lequel l'un d'eux établit de frécjuentes et amicales relations, tandis que l'autre, sobre comme s'il était sous le coup d'une ordonnance hj'giénique, repousse toutes les avances qui lui sont faites, et couvre son verre de sa main chaque fois que son partenaire, ne pouvant lui faire vider la liqueur vierge qui s'élève à la moitié de sa coupe, essaye au moins d'en augmenter le volume.
Celui des deux que nous avons indiqué comme le moins partisan de la tempérance est un homme de cinquante à soixante ans, vieilli sous le harnais de guerre dont il est encore à celte heure presque entièrement revêtu : son front brun et coloré, sur le milieu duquel se partagent des cheveux grisonnants, est ridé bien moins par l'âge que par le poids éternel de son casque ; dans l'intervalle de repos que lui laisse l'occupation à laquelle nous l'avons vu se livrer, ses coudes s'appuient sur la table ; alors son menton repose sur ses deux puissantes mains, et sa bouche, ombragée d'une épaisse moustache, qu'il pince habilement avec sa lèvre inférieure, se trouve
ainsi à la hauteur du hanap, dans lequel de temps en temps ses yeux plongent comme pour suivre dans sa retraite la liqueur qui fuit devant ses attaques réitérées.
L'autre est un beau jeune homme tout de soie et de velours, nonchalamment étendu dans un grand fauteuil ducal, sur le dossier duquel sa tête est renversée, et qui ne quitte cette altitude nonchalante que pour étendre, comme nous l'avons vu, la main sur son verre, chaque fois que le vieux guerrier le menace d'un surcroît de la liqueur que chacun d'eux semble apprécier d'une manière si diQcrcnle.
— Pardieu! mon cousin de Craon, dit le vieillard en reposant pour la dernière fois le hanap sur la table, il est vrai de dire que, tout descendant du roi Robert que vous êtes par les femmes, vous avez pris d'une manière merveilleusement philosophique l'affront que vous a fait monseigneur le duc de Touraine.
— Eh ! monseigneur de Bretagne, répondit Pierre de Craon sans clianger d'attitude, que diable vouliezvous que je fisse contre le frère du roi?
— Contre le frère du roi, soit; quoique, après tout, cela ne serait pas une considération pour moi : le frère du roi n'est que duc et gentilhomme comme jele suis, et, s'il me faisait, à moi, ce qu'il vous a fait, à vous... Mais je ne m'y exposerai jamais : ainsi ne parlons pas de lui. Mais, voyez-vous bien, il y a un homme qui a tramé toute cette alfaire.
— Je le crois, répondit flegmaliquement le chevalier.
— Et cet homme, voyez-vous, continua le duc remplissant de nouveau son verre, qu'il conduisit à moitié chemin de sa bouche, cet homme... aussi vrai que cet hypocras, qui ne paraît pas de votre goût, du reste, est composé cependant du meilleur vin que l'on vendange à Dijon, du meilleur miel que l'on récolte à Narbonne, et des plus fins aromates qu'on cueille sur la terre d'Asie, — le duc vida le verre, — cet homme, voyez-vous, n'est autre que cet infâme Glisson.
Et il frappa la table en même temps du poing et du fond de la coupe.
— Je .suis de votre avis, monseigneur, répondit avec la même tranquillité messire Pierre, qui semblait avoir pris à tâche de redoubler de froideur au fur et à mesure que le duc de Bretagne redoublait d'emportement.
— Et vous avez quitté Paris avec celle convictionlà dans le cœur, sans essayer de vous venger de cet homme ?
— J'en ai eu un instant l'idée; mais une réûexion m'a arrêté.
— Et laquelle, s'il vous plaît? dit le duc se renversant à son tour dans son fauteuil.
— Laquelle? dit Pierre.
Et, appuyant à son tour les coudes sur la table, son
inonlon sur ses mains,etenregarclant fîxementleduc :
— Laquelle ? Vous allez le savoir, monseigneur. Jemesuis dit : Cet homme qui vient de m'insulter, moi, simple chevalier, un jour insulta bien plus outrageusement encore un des premiers de France, un duc, et un duc si puissant et si riche, qu'il eût pu l'aire la guerre à un roi ! Ce duc, il avait donné le château de Gavre au fameux Jean Chandos, et, lorsqu'il annonça à Clisson cette donation, qu'il avait certes le droit de faire, Clisson lui dit pour tout compliment : « Au diable, monseigneur, si jamais Anglais est mon voisin! » Le soir môme, le château de Gavre était pris; le lendemain, il était rasé. Je ne me rappelle plus à qui le connétable a fait cette insulte; mais je sais qu'il y a un duc auquel il l'a faite. A votre santé, monseigneur!
Pierre de Craon prit son veire, le vida d'un coup, et le reposa sur la lable.
— Par lame de mon père ! dit le duc en pâlissant, vous nous dites cela pour nous faire peine, notre cousin ; car vous savez bien que c'est à nous que la chose est arrivée ; mais vous savez aussi que, six mois après, ce coupable était prisonnier dans ce même château où nous sommes,
— Et dont il est sorti sain et sauf.
— Oui, en me payant cent mille livres, et en m'abandonnant une ville et me livrant trois châteaux.
— Mais en gardant sa vie damnée, dit Craon en haussant la voix; sa vie, que le puissant duc de Brc-
tagne n'a pas osé lui enlever de peur d'encourir la haine de son souverain. Cent mille livres, une ville, trois châteaux ! Oh ! la belle vengeance à tirer d'un homme qui possède dix-septcent mille livres d'argent, dix villes et vingt forteresses. Non, non, mon cousin, parlons franc; vous le teniez ici désarmé, enchaîné, dans le plus sombre et le plus profond de vos cachots; vous le haïssiez mortellement, et vous n'avez pas osé lui donner la mort !
— J'en avais donné l'ordre à Bavalan, et Balavan ne l'a pas fait.
— Et il a eu raison, monseigneur; car, lorsque le roi l'aurait réclamé comm.e le meurtrier du connétable, peut-être celui qui lui avait donné cet ordre n'aurait pas osé encourir la colère royale, peut-être que le serviteur fidèle, qui n'aurait été cependant que l'épée, eût été abandonné par le bras qui l'avait poussé, et plus l'épée est de fin acier, plus facilement on la brise.
— Mon cousin, dit le duc en se levant tout debout, vous suspectez notre honneur, je crois; nous avions donné à Bavalan notre parole de le protéger, et nous l'eussions fait, par Dieu! fùt-ceconlreleroi deFrance, fût-ce contre l'empereur d'Allemagne, fût-ce contre le pape de l^ome. Nous n'avons qu'un regret seulement, continua-L-il en se rasseyant d'un air sombre et en reprenant toute sa haine, c'est queBavalan nous ait désobéi, et que personne ne soit prêt à faire ce qu'il a refusé de faire.
— Et, si quelqu'un se présentait pour cela, serait-il sûr, la chose faite, de trouver près du duc de llretagne un asile et un appui?
— Un asile aussi sûr que l'est le sanctuaire d'une église, dit le duc d'une voix solennelle, un appui aussi fort que ce bras peut le donner; et cela, je le jure par la tombe de mes pères, par le blason de mes armes, par la croix de mon épée. Vienne un homme, c'est chose olfcrtc.
— Et chose acceptée, monseigneur, s'écria Craon en se levant et en serrant la main du vieux duc avec une force dent celui-ci l'aurait cru incapable. Que ne disiez-vous cela plus tôt? ce serait déjà œuvre faite.
Le duc regarda Craon avec étonnement.
— C'est-à-dire, poursuivit ce dernier en croisant les bras, c'est-à-dire que vous avez cru que cette injure avait glissé sur ma poitrine comme uiîe lance sur l'acier d'une cuirasse. Non, non! elle est entrée bien avant, et elle a mordu le cœur. Je vous ai paru gai et insouciant, oui; mais souvent vous m'avez dit rependant que j'étais pâle; eh bien, c'était ce cancer qui me rongeait et qui me rongera la poitrine avec les dents de cet homme, tant que cet homme sera vivant. Maintenant, les couleurs de la joie et de la santé vont me revenir; à compter d'aujourd'hui, j'entre en convalescence, et, dans quelques jours, je l'espère, je serai guéri. ,,
— Gomment cela?
Craon se rassit à son tour.
— Écoutez, monseigneur ; car je n'altendais que celte parole pour tout vous dire. J'ai à Paris, près le cimetière Saint-Jean*, un grand hôtel qui n'estgardé que par un concierge, homme à m(5i et dont je suis sûr. Je lui ai écrtt, il y a plus de trois mois, de laire dans cethûtel force provisions de vins, de farines et de chairs salées, d'acheter des armures, des cottes de fer, des gantelets et des coiffe! tes d'acier, pour armer quarante hommes; et ces quarante hommes, je me suis chargé de les engager, et je les ai choisis, monscigiieur : ce sont de hardis compagnons, ne craignant ni Dieu ni diable, et qui descendraient en enfer, pourvu que je marchasse à leur têle.
— Mais, dit le duc, vous serez remarqué, si vous rentrez avec cette troupe dans Paris.
— Aussi m'en garderai-je. Voici tantôt deux mois qu'au fur et à mesure de leur engagement, je les achemine vers la capitale, par petites troupes de trois ou de quatre; une fois arrivés à l'hôtel, ils ont ordre de n'en plus sortir, et le concierge a ordre de ne leur rien refuser : ce sont des espèces de moines qui gagnent l'enfer. Comprenez-vous maintenant, monseigneur? Cet infâme connétable passe presque toutes ses soirées chez le roi, il en sort à niinuit ; et, pour se rendre en son hôtel Clisson, situé en la grande rue de Bretagne, il passe derrière le rempart du roi Philippe-Auguste, dans les rues désertes de
* Aujourd'hui le marché Saint-Jean.
Sainle-Catherine et des Poulies, devant le cimetière Saint-Jean, où est mon hôtel.
— Sur ma foi, cousin, dit le duc, la chose est bien commencée.
— Et finira bien, monseigneur, si Dieu ne s'en mêle; car tout ceja est besogne du diable.
— Et quel temps demeurez-vous encore auprès de nous, où vous êtes le bien reçu, du reste?
— Le temps de faire seller mon cheval, monseigneur; car voici la lettre du concierge, venue, ce matin, par un de mes varlets, qui me dit que mes derniers hommes sont arrivés et que ma compagnie est au complet.
A ces mots, Pierre de Craon siffla son écuyer et ordonna qu'on lui apprêtât son cheval.
— Ne restorez-vous point celte nuit encore en notre château de l'Hermine, mon beau cousin? dit le duc en voyant ces préparatifs.
— Je vous suis reconnaissant, monseigneur; mais, maintenant que je sais que tout est prêt, et que l'on n'attend plus que ma personne, comment voulezvous que je tarde d'une heure, d'une minute, d'une seconde? comment voulez-vous que je repose dans un lit, ou que je m'asseye devant une table? Il me faut partir, monseigneur, parle chemin le plus droit et le plus court : j'ai besoin d'air, d'espace et de mouvement. Adieu, monseigneur, j'ai votre parole.
— Et je vous la renouvelle
— Vous en demander une seconde serait douter de la première : merci.
A ces mots, messire Pierre de Graon sangla autour de son corps le ceinturon de son épée, tira au-dessus du genou ses bottes de cuir grises doublées de peluche rouge, et, prenant un dernier congé du duc, s'élança lestement à cheval.
Il chevaucha tant et si bien, que, vers la soirée du septième jour, depuis son départ du château de l'Hermine, il aperçut Paris. Il attendit que la nuit fût bien sombre pour rentrer, et arriva en son hôtel sans faire plus de bruit et d'éclat que n'en avait fait chacun des hommes qu'il avait envoyés; seulement, h. peine descendu de cheval, il fit venir le varlet qui gardait la porte, et lui commanda, sur les yeux de sa tête à crever, de ne laisser entrer personne dans la chambre où il était. Le varlet alla transmettre le même ordre au concierge qui gardait l'hôtel, et consigna dans sa chambre sa femme, ses enfants et sa chambrière.
(f Et ce fut raison, dit naïvement Froissart, d'autant, que si femme et enfants fussent allés par les rues, la venue de messire Pierre eût été vite dévoilée; car femme et enfants, par nature, cachent avec peine ce qu'ils voient et qu'on veut celer. »
Ces précautions prises, messire Pierre de Craon choisit les plus intelligents de ses hommes, les fit reconnaître du concierge pour qu'ils pussent sortir et rentrer Hbreraent. Ils furent chargés d'épier toutes
les démarches du connétable et de le suivre pas à pas, afin que son ennemi fût informé de loulce qu'il faisait. Aussi, chaque soir, savait-il où il avait été dans le jour el où il devait se rendre la nuit; cependant les choses restèrent en cet état, et sans qu'une occasion certaine fût oiïerte k sa vengeance, depuis le li mai jusqu'au 18 juin, jour de la Fête-Dieu.
Or, ce jour de la Fête-Dieu, le roi de France tenait cour ouverte en son hôtel de Saint-Paul, et tous les barons et seigneurs qui se trouvaient à Paris avaient été invités à un dîner où assistaient la reine et madame la duchesse de Touraine. Après ce dîner, et, peur amuser ces dames, une joute avait été tenue dans le clos de l'hôtel par les jeunes chevaliers et écuyers; et messire Guillaume de Flandre, comte de Namur, proclamé vainqueur par les hérauts, avait reçu le prix des mains de la reine et de celles de madame Valenline; puis, le soir, on avait dansé jusqu'à une heure après minuit. A celte heure, chacun songea h. se retirer en son hôtel ou en son logis, et presque tous sortirent sans garde. Messire Olivier de Clisson était resté l'un des derniers, et, ayant pris congé du roi, il s'en revint par les appartements du duc de Touraine : il le trouva occupé de rajuster sa toilette au lieu de la défaire, et, le voyant occupé de ces détails, il lui demanda en souriant s'il ne venait point coucher chez Poulain. Ce Poulain était le trésorier du duc de Touraine, et souvent, pour plus de liberté, leduc, sous prétexte de vérifier
les comptes de ses finances, quillait, le soir, l'hôtel de Sain!-?aiil, dont il n'aurait pu soriir la nuit, gardé qu'il élait comme résidence royale, se rendait à la croix duTrahoir, oij demeurait cet homme, et, de là, s'en allait où le menait son plaisir. Le duc vit bien ce que le connétable voulait dire; et, lui mettant la main sur l'épaule, il lui réporulil en riant :
— Connétable, je ne sais encore, où je coucherai, et s'il me faudra pour cela aller loin ou près. Peutêtre ne quilterai-je pas l'hôtel de Saint-Paul cette nuit ; mais, quant à vous, partez, il en est l'heure.
— Dieu vous donne bonne nuit, monseigneur, dit le connétable.
— Merci. Mais, sous ce rapport, repondit en riant le duc, je n'ai ras trop à me plaindre, et je suis tenté de croire qu'il s'occupe encore plus de mes nuits que de mes jours. Adieu, Clisson.
Le connétable vit bien qu'il le générait en restant plus longtemps ; il s'inclina donc en signe de congé, et alla rejoindre ses gens et ses chevaux, qui l'attendaient devant la place de l'hôiel. Ses gens étaient au nombre de huit, plus deux varlets portant des torches.
Lorsque le connétable l'ut à cheval, les deux varlets allumèrent leurs flambeaux, et, le précédant de quelques pas, ils prirent le chemin de la grande rue Sainte-Catherine. Le reste de ses gens marchait derrière lui, à l'exception d'un ccuyer qu'il avait appelé h ses côtés pour lui recommander de veiller sur un
dîner qu'il devait donner, le lendemain, au duc de Touraine, au sire de Coucy, h messire Jean de Vienne et à quelques autres, et pour lequel il désirait ne rien épargner.
En ce moment, deux hommes passèrent prùs des éclaireurs et éteignirent leurs torches.
Messire Olivier s'arrêta court; mais, pensant que c'était une plaisanterie du duc de Touraine qui venait de le rejoindre, il s'écria gaiement :
— Ah ! par ma foi, monseigneur, c'est mal fait ; mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune, et tout est pour vous jeu et plaisir.
A ces mots, il se retourna et vit qu'un grand nombre de cavaliers inconnus étaient mêlés à ses hommes, et que deux d'entre eux n'étaient qu'à quelques pas de lui. Alors le soupçon de quelque danger viut à lui, et il s'arrêta en disant :
— Qui ôtes-vous? et que veut dire..?
s. — A mort ! à mort, Glisson ! répondit l'homme qui se trouvait le plus près de lui en tirant son épée,
— A mort Glisson? s'écria le connétable. Voilà des paroles bien arrogantes! Et qui es-tu donc, pour les dire?
— Je suis Pierre de Graon, votre ennemi, dit ii^ chevalier; et vous m'avez tant courroucé, qu'il laul que je me venge.
Alors, se dressant sur ses élriers, il se retourna vers ses gens :
--J'ai celuiqne je voulais avoir, cria-t-il. Sus! sus!
ISAPEL DE RAVIKRE 433
A ces paroles, il s'élança sur le connétable, tandis que ses gens frappaient et dispersaient sa troupe. Mais, quoique sans armure etpris au dépourvu, messire Olivier n'était point bête de chasse que l'on courût facilement. Il lira un petit coutelas de deux pieds de long à peu près, qu'il avait pris comme parure bien plus que comme défense, et, se couvrant la tête de son bras gauche, il accula son cheval contre un mur, afin qu'on ne pût l'attaquer que par devant.
— Tuerons-nous tout? criaient les gens de Pierre de Craon.
— Oui, répondait celui-ci en frappant sur le connétable. Mais à moi! à moi ici! Que ce connétable maudit meure ! Venez !
Deux ou trois hommes se détachèrent et accoururent.
Malgré la force et l'adresse de Clisson, une lutte aussi inégale ne pouvait durer, et, tandis qu'il parait un coup avec le bras gauche et en portait un autre avec le bras droit, l'épée de messire de Craon s'abattit sur sa tête nue. Clisson poussa un soupir, lâcha son couteau et tomba de cheval, la tête contre une porte qui céda; il se trouva donc étendu par terre, ayant la moitié du corps dans la maison d'un boulanger qui faisait son pain, et qui, entendant un grand "fracas d'hommes et de chevaux, avait entre-baillé sa porte, pour voir qui causait toute cette rumeur.
Messire Pierre de Craon essaya d'entrer dans cette 1. 8
maison tout ensellé; mais la porte élail trop basse et il ne le put.
— Faut-il que je descende et que je l'achève? dit un de ses liommes.
Craon, sans lépo'id^e, fil marcher son cheval sur les jambes et les cuisses du connétable, et, voyant qu'il ne donnait aucun sigiie dévie:
— Ce." l inutile dit-il, cl nous en avons assez fait: s'il n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux; il a été touché à la tôle, et cela de bon bras, je vous jure. Ainsi, messieurs, au large! et rendez-vous au delà de la porte Saint-Antoine *.
A peine les assassins furent-ils partis, que les gens du connétable, qui n'avaient pas' eu grand mal, se réunirent autour du corps de leur maître. Le boulanger, voyant que cet honiuie était le connétable, offrit de grand cœur sa maison : on posa le blessé sur un lit, on apporta de la lumière, et tous poussèrent de grands cris, car ils croyaient bifu leur maître mort, en lui voyant au fionl une si large blessure et tant de sang sur le visage et les vêtements.
Cependant l'un d'eux avait coiuu à l'hôtel Saint- Paul, et, comme on le reconnut pour un serviteur du connétable, on l'introduisit dans la chambre da roi, qui, fatigué de la journée et du bal, s'était retiré
* Craon indiquait celle porte parce que, depuis la révolte des maiîlotins, les chaînes et les barrières eu avaient été enlevées par or.ke du connétable lui-mAmc.
ISAUEL DE BAVIERE 435
des appartements de la reine et s'apprêtait à passer la nuit dans les siens. Il était donc pi-êt à se mettre au lit, lorsque cet homme entra, pâle, effaré, et criant :
— Oh! monseigneur, monseigneur, quelle triste chose et quel grand malheur !
— Qu'y a-t-il donc? dit le roi.
— Messire Olivier de Clisson, votre connélahle, vient d'être assassiné.
— Et qui a fait ce crime? dit le roi.
— Hélas! nous ne savons; mais ce raalhour lui est arrivé près de voire liôlcl, on la grande rue Sainte- Catherine.
~ Or tôt, dit Charles : aux torches ! aux torches, mes serviteurs ! Mort ou vivant, je veux revoir mon connétable.
Alors il jeta seulement une houppelande sur ses épaules; on lui mit vivement ses souliers aux pieds : en cinq minutes, les gens d'armes et les huissiers ordonnés pour faire le guet se trouvèrent réunis. Le roi ne voulut pas même atteadre qu'on lui amenât un cheval, et sortit à pied de l'hôtel Saint- Paul, accompagné seulement de ses éclaireurs et de ses chambellans, messire Guillaume Martel et messire Hélion de Lignac. Il marcha d'un bon pas et arriva bientôt h la maison du boulanger : ses chambellans et ses éclaireurs restèrent dehors; mais lui entra vivement, et, marrhanl droit au lit, il prit la main du blessé en lui disant :
— C'est moi, connétable; comment vous sentezvous?
— Cher sire, répondit le connétable, petitement et faiblement.
— Et qui vous a mis en cet état, mon brave Olivier?
— Messire Pierre de Craon et ses complices, qui m'ont attaqué traîtreusement, quand j'étais sans défense et sans défiance.
— Connétable, dit le roi en étendant la main sur lui, jamais crime ne sera expié comme celui-là, je vous le jure; mais, maintenant, occupons-nous de vous sauver. Où sont les médecins et les chirurgiens?
— On est allé les chercher, monseigneur, dit un des hommes du connétable.
En ce moment, ils entrèrent. Le roiallaà celui qui marchait le premier et l'amena devant le lit.
— Regardez-moi mon connétable, messieurs, leur dit-il, et sachez me dire promptement où il en est; car je suis plus triste de sa blessure que si l'épée m'avait frappé moi-même.
Alors les médecins visitèrent le connétable ; mais le roi était si impatient, qu'il donna à peine le temps de mettre l'appareil.
— Y a-l-il péril de mort, messieurs ? disait-il à chaque instant. Mais répondez-moi donc !
Alors celui qui paraissait le plus habile se retourna vers le roi.
ISA BEL DE BAVI nE 137
— Non, sire, dit-il, et nous vous jurons que, dans quinze jours, nous vous le rendrons à cheval.
Le roi chercha une chaîne, une bourse, quelque chose enfin à donner à cet homme; mais, ne trouvant rien, il l'embrassa, et, allant au connétable :
— Eh bien, Olivier, vous entendez? lui dit-il, dans quinze jours vous serez aussi bien portant que si nulle chose n'était arrivée. Vous m'avez donné là de riches nouvelles, messieurs, et nous n'oublierons pas voire adresse. Quant à vous, Glisson, ne vous inquiétez de rien que de guérir; car je vous l'ai dit et je le répète, jamais délit n'aura encouru la peine que je réserve à celui-ci, jamais traîtres n'auront été punis plus largement de leur trahison, jamais sang répandu n'aura fait couler tant de sang : reposez-vous donc sur moi; la chose est mienne.
— Dieu vous le rende, sire ! dit le connétable, et surtout qu'il vous récompense de la bonne visite que vous me faites.
— Et ce ne sera pas la dernière, mon cher Glisson, car je vais donner l'ordre qu'on vous transporte dans notre hôtel, qui est moins éloigne d'ici que n'est le vôtre.
Glisson voulut porter la mdin du roi à ses lèvres; mais Gharles l'embrassa comme il eût fait à un frère.
— Il faut que je vous quitte, Glisson, lui dit-il; car j'ai mandé à Saint-Paul le prévôt de la ville de Paris, et j'ai des ordres à lui donner.
A ces mots, il prit congé du co.çinétable et rentra I. H.
lis iSABEL DE BAVIÉRK
en son hôtel, où il trouva effectivement celui qu'il avait envoyé clicrcher.
— Prévôt, lui dit le roi en se jetant dans un fauteuil, prenez gens de toutes paris, où vous voudrez, où vous pourrez; faites-les monter sur de bons chevaux, et, par clos et par chemins, pitr monts et par vaux, poursuivez ce trailie de Craon, qui m'a blessé mon connétable ; et sachez que vous ne pourrez faire de service plus agréable que de le trouver, de le prendre et de nous l'amener.
— Sire, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, répondit le prévôt; mais quel chemin peut-on supposer qu'il ail pris?
— Cela est votre affaire, dit le roi; informez-vousen, et faites diligence. Allez.
Le prévôt sortit.
L-i commission du prévôt était difficile; car, à celte époque, les quatre principales portes de Paris restaient nuit et jour ouvertes, on vertu d'une ordonnance qui avait été faite au retour de la bataille de Rosbecque , où le roi défit les Flamands : c'était messire Olivier de Clisson Ini-même qui avait fait rendre celle ordonnance, afin que le roi fût toujours maître dans sa ville de Paris, dont les bourgeois s'étaient révoltés en son absence. Dès lors, les portes avaient été enlevées des gonds et les ballants couvhés à terre; les chaînes avaient été ôlées des rues et des carrefours, afin que le guet du roi pût les parcourir de nuit. Et ne fut-ce pas merveille, dites-moi, que
raessire de Clisson, qui avait sollicité cette ordonnance, en portât ainsi la peine? car, si les portes eussent été closes et les chaînes levées, jamais messire Pierre de Craon n'eût osé faire au roi et au connétable l'outrage qu'il leur fit; il eût bien su que, le crime commis, il n'aurait pu échappera la punition.
Mais il n'en était point ainsi : en arrivant au rendez-vous, messire de Craon et ses complices trouvèrent les portes ouvertes et les champs libres. Les uns disent qu'il traversa la Seine au pont de Charenton; les autres prétendent qu'il fit le tour des remparts, passa au pied de Montmartre, et, laissant à gauche la porte Saint-Honoré, vint traverser la rivière au Ponçon. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il arriva sur les huit heures à Chartres, avec les mieux montés de sa troupe ; c;ir les autres s'étaient dispersés soit par fatigue de leur monture, soit pour ne pas éveiller les soupçons p.ir une si grande chevauchée. Là, il trouva des chevaux prêts, chez un chanoine qui avait été son clerc, et qui, sans savoir pour quelle cause, les avait réunis sur son ordre. Une heure après, il était sur la route du Maine, et, trente heures après, en son château de Sablé. C'est là seulement qu'il s'arrêta; car, là seulement, il put se croire en sûreté.
Cependant le prévôt du Châtelet était, sur l'ordre du roi, sorti de Paris avec une soixantaine d'hommes armés ; il avait pris son chemin par la porte Saint-
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Honoré, et, trouvant des traces de chevaux toutes fraîches, il les avait suiviesjusqu'à Chennevières : là, voyant qu'elles se dirigeaient vers la Seine, il avait demande au pontonnier du Ponçon, si, le matin, personne n'était passé ; celui-ci lui avait répondu que, sur les deux heures, il avait vu une douzaine d'hommes et de chevaux traversant la rivière , mais qu'il n'avait reconnu personne, vu que les uns étaient armés de pied en cap et les autres enveloppés dans leurs manteaux.
— Et quelle route tiennent-ils? dit le prévôt.
— Le chemin d'Évreux, répondit cet homme.
— C'est cela, avait repris le prévôt; ils s'en vont droit à Cherbourg.
Alors il prit le chemin de cette ville et laissa celui de Chartres. Au bout de trois heures de marche, ils rencontrèrent un gentilhomme qui chassait au lièvre, et qui, sur leurs questions, répondit qu'il avait vu, le matin, une quinzaine d'hommes à cheval qui paraissaient indécis et perdus; qu'enfin, ils avaient pris le chemin de Chartres. Ce gentilhomme les conduisit lui-même à l'endroit où les cavaliers avaient traversé les champs ; et, comme la terre était molle et fraîche des dernières pluies, ils virent effectivement sur le sol les traces d'une troupe assez considérable : le prévôt et ses gens reprirent donc au grand trot le chemin de Chartres; maià la fausse roule qu'ils avaient fiiite leur avait pris du temps, et ils n'arrivèrent que le soir dans cette ville.
Là, ils apprirent que messire Pierre de Craon était passé le matin. On leur dit le nom du chanoine où il avait déjeuné et renouvelé ses chevaux; mais tous ces renseignements arrivaient trop tard ; il était impossible de rejoindre le coupable. Le prévôt donna donc l'ordre de retourner à Paris, et y arriva le samedi soir.
De son côté, le duc de Touraine avait envoyé à la poursuite de son ancien favori messire Jean de Barres ; celui-ci avait rassemblé une cinquantaine de cavaliers, et, suivant la bonne route d'abord, il était sorti avec eux par la porte Saint-Antoine ; mais, arrivé là, et n'ayant ni guide ni renseignements, il avait tourné à droite, passé la Marne et la Seine au pont de Charenton, était arrivé devant Etampes, et enfin, le samedi soir, avait gagné Chartres. Là, il apprit les mêmes nouvelles qui avaient été données au prévôt, et, désespérant comme lui de rejoindre celui après lequel ils étaient en quête tous deux, il avait tourné bride et repris le chemin de Paris.
Pendant ce temps, des sergents du roi qui battaient la campagne avaient trouvé, dans un village à quelques lieues de Paris, deux hommes d'armes et un page qui n'avaient pu suivre la troupe à cause de la fatigue de leurs chevaux; ils furent pris aussitôt, amenés à Paris et enfermés au Ghâtelet.
Deux jours après, ils furent conduits dans la grande rue Sainte-Catherine, devant la maison du boulanger où le crime avait été commis : là, ils curent le poi-
142 ISADKL DE BAVIÈRE
gnet coupe; ensuite on les mena aux Halles, où ils curent la tôle tranchée; puis enQn au gibet, où ils furent pendus par les pieds.
Le mercreiii suivant, même justice fut faite du concierge; car. ].iOur n'avoir pas dénoncé le crime, il avait encouru la môme peine que ceux qui ra\aient coinrv'S.
LechanoineoùmessirePicîre ueCraonavait renouveléscs chevauxfalpris etjugé pcir fajusliceecclcsiaslique.On luiôla tous ses biens et bénélices. Par faveur spéciale, et parce qu'il nia constamment avoir eu connaissance du crime, on lui lai^sa la vie; maison le condanma à ne vivre que de pain et d'eau, dans une pris'm perf.étuelle.
Quant à messire Pierre de Craon, son jugement lui fut fait par contumace : ses biens furent confisqués, ses m'.'ubîcs apporlés au trésor, et ses terres distribuées au duc de Toiiraine et aux couitisans du roi.
L'amiral Jean de Vienne, chargé de la saisie di^ la terre du château Hernaru, entra nuitamment dans ce ch;\teau avec ses hommes d'armes; il fit lever de son lit Jeanne de Chàtlilon, femme de Pierre de Craon, l'une des plus belles p- rsonnes de son temps, et la fit jeter nue, avec sa fille, aux portes de sa maison. Quant ii Ihôtel où le complot s'était Iramé, il fut déni'-li de fond en comble : on fit passer la charrue la où il avait été. Le terrain fut donné au cimetière S.ÙQl-Jean, et la rue de Craon, q.:e son noble sei-
ISA BEL DE i-AVIKRE US
gneur avait baplibL-e, reçut lenomde rue des Mauvais- Garçons, quelle porte encore de nos jours.
Lorsrr.ril apprit ct s nouvelus cl que son procts lui élail ainsi fait, messin- Pierre de Ciaon ne se crut pliis on sùreié dans son cliàlear. di -ablé, et se i-t n- (iiî pn's tiuduc de Bretagne. Cciin-ri (•oiinaissait déjà 1'' Tt^aultat de cette mauvaise entre prie, et savait que leurennemi commun n'était pas mort; aussi, lorsqu'il vit entrer messire Pierre de Craon tout honteux, daiis celte môme salle d'oii il était sorti si lièiement, i! ne put s'empêcher de lui crier d'un bout à l'autre de la chambre :
— Ah ! mon cousin, vous êtes bien chétif de n'avoir pu tuer un boniine qui était ainsi en votre pouvoir.
— Monseigneur, répondit Pierre deCi-aon. je crois que tous les diables d'enfer dont il est la chose l'ont gardé etdélivréde mes mains; car je lui ai, pouriaa part, porté plus de soixante coMps d'épée. si bien que, lorsqu'il tomba de clieval, sur mon Diju, je Ir croyais mort; mais son bonheur voulut qu'une porte Jut entr'ouverte au lieu d'être ferm.ée, et qu"il tombât dedans au lieu de tomber dehors; s'il lût tombé dans la rue, nous l'eussions broyé aux pieds de nos chevaux.
— Oui, dit le duc d'un air sombre ; mais il en est arrivé tout autrement, n'est-ce pas? Et, puisque vous voilii ici, je suis certain que je ne tarderai pas h avoir bonnes nouvelles du roi; mais n'importe, mon cou-
sin, quelque haine et quelque guerre que j'encoure à cause de vous, vous aviez ma parole pour revenir : vous voilà ; soyez le bienvenu.
Le vieux duc tendit la main au chevalier, et siffla unvarlet pour qu'il apportât de l'hypocras et deux verres.
Le duc de Bretagne avait bien jugé le péril qu'il encourait en donnant asile et protection à messire Pierre de Craon; en effet, trois semaines après l'événement que nous venons de raconter, un chevaucheur aux armes du roi s'arrêta à la porte du château de l'Hermine, demanda le duc de la part de son royal maître, et lui remit une lettre cachetée aux armes de France.
Cette lettre, du reste, était bien celle d'un suzerain à un vassal ; le roi Charles réclamait, au nom de la justice de Paris, Pierre de Craon, comme traître et assassin, et menaçait, en cas de refus, le duc de Bretagne, d'aller chercher lui-môme le coupable à grande assemblée. Le duc reçut noblement le courrierroyal, détacha une magnifique chaîne d'or qui brillait sur sa poitrine, la lui passa au cou, et ordonna à ses gens de lui faire fête, en attendant qu'il répondit au roi.
ISABEL DE BAVIÈRE j4ë
Le surlendemain, cette réponse fut remise au chevaucheur avec de nouvelles marques de libéralité.
Le duc disait, dans cette réponse, que le roi avait été trompé, quand on lui avait dit que messire Pierre de Craon était en Bretagne; qu'il ignorait et le lieu de la retraite de ce chevalier et les motifs de la haine qu'il portait à Olivier de Clisson ; que, en conséquence, il priait le roi de le tenir pour excusé.
Le roi reçut celle lettre au milieu de son conseil : il la relut plusieurs fols et avec une figure toujours plus sombre; puis enfin, la froissant entre ses mains, il s'écria en riant amèrement :
— Savez-vous bien, messeigneurs, ce que me dit mon cousin de Bretagne? Il me dit, et cela sur son honneur, qu'il ignore où est ce trailre et meurtrier de Craon. Ne croyez-vous pas, dites, que son honneur est grandement aventuré? Voyons votre avis.
— Beau cousin, dit le duc de Berry en se levant, je crois que le duc de Bretagne dit ce qu'il doit dire, et, puisque messire de Craon n"est pas près de lui, il ne peut en répondre.
— Et vous, mon frère, qu'en pensez-vous?
— Avec votre permission, sire, je pense que le duc de Bretagne n'a dit cette chose que pour donner au meurtrier le temps de passer en Angleterre, et...
Le roi l'interronipit.
— Et vous avez raison, ïouraine, celaestainsi que vous dites. Quant à vous, bel oncle, nous savons bien que le connétable n'est point de vos amis, et nous
146 ISAÇEL DE BAVIÈRE
avons entendu dire, quoique nous ne vous en ayons pas parlé, que, le jour môme de l'assassinat, il vous était venu un familier de messire de Craon, lequel vous avait révélé tout le complot, et que, sous prétexte du peu de foi que vous aviez eu en ses paroles, et pour ne point troubler la fcte, vous avez laissé la chose aller au pire ; nous le savons, bel oncle, et cela de science certaine; d'ailleurs, il y a un moyen de nous prouver que nous errons ou que nous sommes mal informé, c'est de nous accompagner en Bretagne, où nous allons faire la guerre. Ce duc, qui n'est ni Anglais ni Français, ni chien ni loup, nous lasse; car on ne sait s'il aboie ou s'il glapit ; la Bretagne ne peut oublier qu'elle a été royaume, il lui coûte de devenir province. Eh bien, s'il le faut, nous frapperons tant et si bien sur sa couronne ducale, que nous en ferons tomber les feuilles de vigne, et nous la donnerons en baronnie à quelqu'un de nos serviteurs, comme nous donnons à notre frère, en ce moment, le duché d'Orléans en place de celui de Touraine. Le duc s'inclina.
— Oui, oui, mon frère, continua le roi, et nous vous le donnons tel que l'a eu Philippe, avec tous ses revenus et dépendances, et désormais nous ne vous appellerons plus Touraine, car ce duché se réunit à compter d'aujourd'hui à la couronne, mais Orléans, car d'aujourd'hui ce duché est avons. Vous avez entendu, bel oncle, nous partons tous, et vous êtes des nôtres.
— Cher sire, répondit le duc de Berry, ce me sera
toujours une fête de vous accompagner partout où vous irez; maisje^ crois qu'il faudrait aussi avoir notre beau-frère de Bourgogne en notre compagnie.
— Eh bien, dit le roi, nous le prierons de nous faire cet honneur; et, si cela ne suffit pas, nous le lui ordonnerons; et, si cela ne suffit pas encore, nous rirons chercher nous-même. Voulez-vous notre parole que nous ne ferons pas le voyage sans lui? Nous vous la donnons. Quand on insulte un roi de France, on insulte toute la noblesse, et il n'est point de blason pur, lorsque l'écusson royal est taché. Préparez donc vos équipages de guerre, bel oncle, car, avant huit jours, nous partons.
Le roi leva aussitôt la séance; mais ce fut pour se renfermer avec ses secrétaires. Le môme jour, vingt seigneurs de nom, à la tête desquels était le duc de Bourgogne, reçurent l'ordre de venir avec la plus grande assemblée qu'ils pourraient réuîiir. Cet ordre fut promptement exécuté, car le duc de Bretagne était grandement haï de tout ce qui était véritablement Français; on disait qu'il y avait longtemps que le roi aurait pris le parti de marcher contre lui, s'il n'en avait été empêch'é par le comte de Flandre et madame de Bourgogne; qu'il était Anglais dans l'âme, et qu'il ne haïssait tant Clisson que parce qu'il s'était fait Français. Mais cette fois les ordres étaientsi précis et si sévères, qu'on espérait que le roi mènerait son projet à bout, s'il n'y avait pas quelque trahison; car on avait la prescience que plusieurs de ceux qui devaient
marcher avec le roi ne marcheraient pas de grand cœur; et l'on nommait tout bas les ducs de Berry et de Bourgogne.
Effectivement, le duc de Bourgogne se faisait attendre : il disait que ce voyage chargerait beaucoup ses provinces; que c'était une guerre sans raison et qui finirait mal; qu'il y avait des gens que les démêlés du connétable et de raessire Pierre de Craon ne touchaient en rien ; qu'il était injuste de forcer ceux-là d'entrer en guerre pour eux, et qu'on pouvait bien les laisser vider leur querelle sans fouler et grever les pauvres gens des provinces. Le duc de Berry était de cet avis ; mais le roi, le duc d'Orléans et tout le conseil étaient de l'avis contraire; il fallut donc bien que les deux ducs se décidassent à obéir. D'ailleurs, aussitôt que le connétable put monter à cheval, le roi donna l'ordre de partir de Paris; le môme soir, il prit congé de la reine, de madame Yalentine et des dames et demoiselles qui logeaient en l'hôtel Saint-Paul ; puis il s'en alla souper, avec le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, le comte de N.imur et le seigneur de Goucy, chez le sire de Montaigu, où il resta à coucher. '
Le lendemain, il partit en grand attirail de guerre; mais il s'arrêta à Saint-Germain enLaye, pour y attendre les ducs de Berry et de Bourgogne : voyant qu'ils n'arrivaient pas, il leur envoya des ordres tcii', qu'il y avait crime de rébellion à ne pas les exécuter, et se remit en marche, quoique les médeciiiS
l'en dissuadassent, lui disant que sa santé n'était pas bien ferme en ce moment; mais il était poussé par une si grande volonté, qu'il répondit à toutes leurs observations quTl ne savait ce qu'ils voulaient dire, et que jamais il ne s'était mieux trouvé.
Il partit donc, quoi qu'on pût faire, passa la Seine, prit le chemin de Chartres, et s'en vint, sans s'arrêter, à Anneau, beau et noble cîiàtel appartenant au sire de la Rivière, qui y reçut le roi grandement et honorablement. Charles s'y arrêta trois jours, et le quatrième, au malin, il repartit pour Chartres, oîi il fut reçu au palais épiscopal, ainsi que les ducs de Bourbon et d'Orléans, par le frère du sire de Montaigu, qui tenait le siège de l'évêché.
Au bout de deux jours d'attente, le roi vit arriver le duc de Berry et le comte de la Marche. Il leur demanda s'ils n'avaient point quelques nouvelles de la Bourgogne ; ils répondirent que le duc venait derrière eux; enfin, le quatrième jour, on vint dire au roi qu'il entrait dans la ville.
Le roi resta sept jours h Chartres, puis il prit le chemin -du Mans. Tout le long de la route, et à chaque instant, il était rejoint par des gens d'armes qui arrivaient de l'Artois, de la Picardie, du Vermandois, et enfin de toutes les parties de la France, même les plus lointaines, et tous ces gens étaient fort irrités contre le duc de Bretagne, qui leur donnait une si dure besogne; le roi entretenait avec grand soin cette colère et l'attisait avec la sienne.
Cependant, il avait trop présumé de ses forces ; l'état d'irritation continuel où le mettaient les embarras suscités à chaque moment par ses oncles pour entraver le voyage, brûlait son saflg; si bien qu'en arrivant au Mans, il était tout fiévreux et hors d'état de chevaucher : force lui fut donc de s'arrêter, quoiqu'il dit que le repos lui était plus cruel que la fatigue ; mais ses médecins, ses oncles et le duc d'Orléans lui-même, furent d'avis qu'il fallait demeurer où ils étaient l'espace de quinze jours ou de trois semaines.
On profita de ce séjour pour déterminer le roi à envoyer un nouveau message au duc de Bretagne: en conséquence, mcssire Regnault de Roye, le sire de Garencières,le sire de Château-Morand et messire Taupin de Cantemelle, châtelain de Gisors, furent ordonnés pour ce voyage; mais, cette fois, le roi voulut que l'ambassade eût un caractère auquel ne pût se méprendre celui auquel elle était adressée. Les x^uatre envoyés partirent donc du Mans, accompagnés de quarante lances, traversèrent la ville d'Angers trompettes en tête et pennons déployés, et,deuxjours après, arrivèrent à Nantes, où ils trouvèrent le duc.
Ils lui exposèrent la demande du roi, qui était qu'on lui livrât messire Pierre de Craon; mais, comme la première fois, le duc, après avoir fait de riches cadeaux aux ambassadeurs,, leur répondit qu'il lui serait impossible de livrer l'homme qu'on réclamait de lui, vu qu'il ignorait où il s'était retiré ; qu'il
avait bien entendu raconter, depuis un an, que messire de Graon haïssait le connétable de tout son cœur et lui avait juré une guerre mortelle; que ce chevalier lui-même lui avait dit que, partout où il rencontrerait Clisson, soit de jour, soit de nuit, il le mettrait à mort, mais qu'il n'en savait pas davantage, et qu'il s'émerveillait' que le roi lui vint faire la guerre pour une chose qui le regardait si peu.
Le roi était fort malade, lorsqu'on lui apporta cette réponse ; toutefois, il n'en donna pas moins l'ordre de pousser en avant, et appela ses écuyers pour qu'on l'armât. Au moment où il se levait de son lit, un envoyé arriva d'Espagne et fut introduit près de lui; il lui remit une lettre portant cette suscription : (( A notre très-redouté seigneur le roi de France; » et signée Yolande de Bar, reine d'Aragon, de Majorque, et dame de Sardaigne.
Cette lettre était effectivement de la reine d'Aragon, qui écrivait au roi que, jalouse de lui complaire en toute chose, et sachant quelle affaire le préoccupait en ce moment, elle avait fait arrêter et garder en prison, à Barcelonne, un chevalier inconnu qui avait voulu louer, à prix d'or, un vaisseau pour se rendre à Naples ; elle ajoutait que, soupçonnant ce chevalier d'être messire de Craon, elle faisait part de ses soupçons au roi, afin qu'il envoyât promptement des hommes pour le reconnaître et le ramener, dans le cas où elle ne se serait pas trompée. Elle terminait en disant qu'elle serait heureuse que ces nou-
velles fussent agréables à son cousin et seigneur.
A l'arrivée de cette lettre, les ducs de Bourgogne et de Berry s'écrièrent que la campagne était finie, et qu'il n'y avait plus qu'à congédier chacun, puisque l'homme après lequel on cherchait était, sans aucun doute, arrêté : mais le roi n'en voulut rien faire, et tout ce que l'on put obtenir de lui fut qu'il enverrait quelqu'un pour s'assurer de la vérité. Trois semaines après, le messager revint et annonça que le chevalier arrêté n'était nullement raessire Pierre de Craon.
Alors le roi entra dans une grande colère contre ses oncles, car il vit bien que tous ces retards venaient'd'eux; il se résolut, en conséquence, à ne plus rien écouter que son désir, et fit venir ses maréchaux en son appartement ; car il était si souffrant, qu'il gardait la chambre. Alors il leur ordonna de faire filer en grande diligence tous leurs gens et équipages sur Angers, sa volonté étant de ne retourner en arrière qu'après avoir dépossédé le duc et donné un gouverneur à ses enfants.
Le lendemain, entre neuf et dix heures du matin, après avoir entendu la messe et s'y être évanoui, le roi monta h cheval; il était si faible, que le duc d'Orléans fut obligé de l'aider à se mettre en selle. Le duc de Bourgogne haussait les épaules en voyant cet entêtement, et disait que c'était tenter Dieu que de vouloir aller en avant, quand il descendait de pareils avertissements du ciel; mais le duc de Berry,
qui avait entendu ces paroles, s'approcha de lui et lui dit tout bas :
— Soyez tranquille, mon frère, j'ai pourvu au dernier de tous ; et, si Dieu nous est en aide, nous réviendrons, je l'espère, coucher, ce soir, en la ville du Mans.
— Je ne sais ce que vous entendez par là, dit le duc de Bourgogne; mais, par quelque moyen que nous brisions ce malheureux voyage, ce moyen sera bon.
Sur ces entrefaites, le roi se mit en marche, et chacun le suivit. Bientôt on entra dans une grande et sombre forêt contemporaine des druides. Le roi était triste et mélancolique, laissant son cheval marcher h sa volonté, et répondautà peine à ceux qui lui adressaient la parole. On le laissa donc aller seul en avant, comme il paraissait le désirer. On avait ainsi marché en silence, en parlant bas, pendant une heure, à peu près, lorsque tout à coup un vieillard, tête nue et vêtu d'un linceul blanc, s'élança d'entre deux arbres où il était caché, saisit la bride du cheval du roi, et, l'arrêtant tout court :
— 0 roi! roi! s'écria-t-il, ne chevauche pas plus avant, mais retourne en arrière, car tu es trahi !
Le roi frémit de tout son corps à cette apparition inattendue; il étendit les bras~et voulut crier, mais sa voix se glaça: tout ce qu'il put faire, ce fut d'indiquer, par ses gestes, qu'il voulait qu'on écartât ce fantôme. En effet, les gens d'armes s'élancèrent sur I. 9.
lui et frappèrent cet homme, si bien qu'il lâcha la bride; mais, au même instant, le duc de Berry arriva à son secours et le tira de leurs mains, disant que c'était pitié de battre ainsi un pauvre fou; qu'on voyait bien que cet homme ne pouvait rien être autre chose, et qu'il fallait le laisser aller. Quoique certes on n'eût pas dû écouter un pareil conseil, et qu'il eût été bon d'arrêter cet inconnu et de l'interroger sur ses intentions, chacun était si troublé, qu'on laissa dire et faire le duc de Berry; et, tandis que l'on s'occupait de secourir le roi, l'homme qui avait causé tout cet émoi disparut, et personne depuis ne le revit ou n'en eut connaissance.
Malgré cet incident, qui paraissait, dans le moment, avoir rendu grand espoir aux ducs de Berry et de Bourgogne, le roi passa outre et se trouva bientôt sur la lisière de la forêt. A peine l'eut -on dépassée, qu'à l'ombre succéda une lumière ardente : le soleil, à son midi, embrasait toute l'atmosphère; on était dans les plus chaudes journées de juillet, et pas une encore n'avait été dévorante coimne l'était celle-ci. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle glissait sur des champs de sable qui ondulaient comme des vagues et réfléchissaient la lumière; les chevaux les plus vifs baissaient la tête et hennissaient tristement; les hommes les plus forts se sentaient languir et haletaient. Le roi, pour lequel on avait craint la fraîcheur matinale, était vêtu d'un justaucorps de velours noir, et portait sur sa lêle un simple chape-
ISABEL DE BAVIÈRE 15b
ron de drap écarlale dans les plis duquel se tordait un chapelet de grosse? perles, que la reine lui avait donné en partant. On le laissait chevaucher à part, afin qu'il souffrît moins de la poussière; deux pages seulement se tenaient à ses côtés, marchant à la suite l'un de l'autre : le premier portait en tCte un casque de Monlauban, d'acier fin et clair, qui resplendissait au soleil; le second tenait une lance rouge avec son liinon de soie : au bout de cette lance, il y avait une pointe d'acier, merveilleusement travaillée, et qui sortait des ateliers de Toulouse. Le sire de la Rivière en avait acheté douze pareilles, qu'il avait données au roi, et le roi en avait donné trois au duc d'Orléans, et trois au duc de Bourbon.
Or, il advint que, tout en chevauchant ainsi, le second page, cédant à la chaleur qui l'accablait, s'endormit, et, pendant son sommeil, laissa échapper sa lance; le fer alla heurter le casque du page qui marchait le premier, et le choc de l'acier contre l'airain rendit un son clair et aigu. Alors on vit tressaillir soudainement le roi : il fixa devant lui des yeux égarés; il devint afireusement paie; puis, tout à coup, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, il tira son épée hors du fourreau et s'élança sur les deux pages en criant à grande voix :
— En avant ! en avant, sur ces traîtres !
Les pages, épouvantés , se séparèrent , fuyant chacun de son côté. Le roi continua sa course, et vint droit au duc d'Orléans. Celui-ci ne savait s'il devait
attendre ou fuir son frère, lorsqu'il entendit la voix du duc de Bourgogne qui lui -criait :
— Fuyez, beau neveu d'Orléans! Fuyez, monseigneur vous veut tuer !
En effet, le roi, courant toujours sur lui, brandissait son épée comme un furieux, si bien que le duc n'eut que le temps de faire faire un bond de côté à son cheval. Le roi passa outre; mais, rencontrant sur son chemin un chevalier do Guyenne, nommé le bâtard de Polignac, il lui enfonça son épée dans la gorge : le sang jaillit, le chevalier tomba. La vue de ce sang, au lieu de calmer le roi, redoubla encore sa frénésie. Il se mit k courir sans suivre de ligne, frappant tout ce qu'il rencontrait, ne donnant aucun relâche à son cheval, et criant toujours :
— En avant ! en avant, sur ces traîtres !
Alors, ceux des écuyers et chevaliers qui étaient couverts de leurs armures formèrent une haie autour de lui, se laissant frapper sans rendre les coups, jusqu'à ce que l'on vit que sa force s'en allait : aussitôt un chevalier de Normandie, nommé messirc Guillaume Marcel, vint par derrière et le saisit à bras-lecorps. Le roi frappa encore quelques coups; mais enfin l'épée lui échappa des mains : il se renversa en arrière en jetant un grand cri. On le descendit de son cheval, qui ruisselait de sueur et tremblait de tous ses membres; puis on lui ôta son justaucorps et son chaperon, pour le rafraîchir. Ses oncles et son frère s'approchèrent alors de lui; mais il avait perdu
toute connaissance, et, quoique ses yeux fussent ouverts, il était évident qu'il ne distinguait rien de ce qui se passait autour de lui.
La stupéfaction des seigneurs et chevaliers était grande : chacun ne savait que dire ni que faire. Le duc de Berry lui »rra la main et lui parla avec amitié ; mais le roi ne répondit ni par geste ni par parole. Alors le duc de Beriy secoua la tête, et dit :
— Messeigneurs , il nous faut retourner au Mans, et le voyage est fait pour celle saison.
On lia le roi, de peur que sa fureur ne le reprît; on le coucha dans une litière, et l'on reprit tristement la route de la ville, où, coii:me l'aviiit prédit le duc de Berry, l'on rentra le soir luôme.
Op fît aussitôt venir les médecins; car les uns prétendaient que le roi avait été empoisonné avant de sortir du Mans ; les autres cherchaient une cause surnaturelle à la maladie, et disaient qu'on, lui avait jeté un sort. Comme, dans l'un ou l'autre cas, les soupçons planaient sur les princes, ils exigèrent que les gens de l'art fissent une enquête sévère; ils s'informèrent de ceux qui l'avaient servi à dîner, et s'il avait beaucoup ou peu mangé : ils répondirent qu'à peine s'il avait touché un ou deux mets; qu'il ne faisait que penser et soupirer, serrant de temps en temps son front entre ses deux mains, comme si la tête lui faisait mal. On lit venir llobert de Teukes, maître des échansons, et l'on s'informa quel était celui de ses bouteiilers qui lui avait servi le dernier
à boire; il répondit que c'était Hélion de Lignac. On envoya aussitôt chercher celui-ci, elonlui demanda oii il avait pris le vin que le roi avaitbu avant son départ; il répondit qu'il n'en savait rien, mais qu'il en avait fait l'essai avec Robert de Teukes; en même temps, il alla à une armoire, prit la bouftille à moitié vide, versa de ce même vin dans un verre, et le but. En ce moment, un médecin sortit de la chambre du roi, et, entendant la discussion, il s'avança vers les princes, et leur dit :
— Messeigneurs, vous travaillez et débattez en vain : le roi n'est ni empoisonné ni ensorcelé; le roi est atteint de chaude maladie, le roi est fou !
Les'ducs de Bourgogiie et de Berry se regardèrent : le roi fou, la régence du royaume appartenait^ de droit, soit au duc d'Orléans, soit à eux. Le duc d'Orléans était bien jeune pour que le conseil le chargeât d'une si grande affaire. Le duc de Bourgogne rompit donc le silence , et , s'adressant aux deux autres ducs :
— Beau frère et beau cousin, leur dit-il, je crois qu'il convient que nous retournions en toute hâte à Paris; car le roi y sera mieux traité et soigné que dans la marche lointaine où nous nous trouvons; puis le conseil décidera en quelles mains tombera la régence.
— Je suis de voire avis, répondit le duc de Berry; mais où le mènerons-nous?
— Point à Paris surtout, dit vivement le duc d'Or-
léans; la reine est enceinte, et un pareil spectacle pourrait lui faire grand mal.
Les ducs de Bourgogne et de Berry échangèrent un sourire.
— Eh bien, reprit le dernier, nous n'avons qu'à le faire conduire au château de Creil; l'air en est bon, l'aspect en est beau, et la rivière doit couler à ses pieds. Quant à la reine , ce que dit notre beau cousin d'Orléans est trop juste, et, s'il veut partir devant nous pour la préparer à cette nouvelle, nous resterons encore un ou deux jours près du roi pour veiller à ce que rien ne lui manque, puis nous irons le rejoindre à Paris.
— Soit fait ainsi que vous dites, répondit le duc d'Orléans.
Et il sortit pour ordonner ses équipages.
Les ducs de Berry et de Bourgogne , restés seuls, se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer plus tranquillement.
— Eh bien, beau frère, que pensez-vous de tout cela? dit le duc de Bourgogne.
— Ce que j'en ai toujours pensé : que le roi était une tête menée par dé trop jeunes conseils, et que cette guerre de Bretagne finirait mal. Mais on n"a pas voulu nous croire : tout va maintenant par entêtement et caprice, rien par raison.
— 11 faudra porter remède à tout cela, et prompteraent, dit le duc de Bourgogne. Il n'y a aucun doute que la régence du royaume ne nous revienne. D'ail-
leurs , notre beau neveu, le duc d'Orléans, est trop occupé pour désirer beaucoup de gouvernement. Ainsi, frère, rappelez-vous ce que je vous ai dit lorsque le roi nous congédia de Montpellier : nous sommes les deux plus puissants seigneurs du royaume, et, tant que nous serons réunis, nul ne peut rien contre nous. Eh bien, le moment est venu où nous pouvons tout contre les autres.
— Autant que cela s'accordera avec les intérêts du royaume, mon frère, il est de nos intérêts à nous d'écarter nos ennemis des affaires. D'ailleurs, ils combattraient tous nos projets, entraveraient toutes nos décisions. Le royaume, tiraillé d'un côté par eux, et retenu de l'autre par nous, aurait beaucoup à souffrir; il faut, pour que cette besogne marche grandement, union parfaite entre la tête et les bras. Croyez-vous que le connétable obéirait de bon coeur à des ordres qu'il recevrait de nous, voyons? Cette désunion pourrait, en cas de guerre, faire le plus grand tort à la France. L'épée de connétable doit être tenue par la main droite du gouvernement.
— Vous avez bien raison, mon frère; mais il y en a qui, en temps de paix, sont aussi dangereux que le connétable le serait en temps de guerre; je veux parler de messires de la Rivière, deMontaigu, le Bègue de Yillainc, et antres.
— Oui, oui, il faudraccarter tous ces hommes, qui ont poussé le roi ii tarit de fautes.
— Mais le ducd'Orléans ne les souliendra-t-i! point?
ISADEL DE BAVIÈRE 161
— Il n'est pas que vous ne vous soyez aperçu, dit le duc de Berry en regardant autour de lui et baissant la voix, que notre beau neveu d'Orléans a de grandes besognes d'amour à cette heure ; laissonslui sa liberté, croyez-moi, et il nous laissera la nôtre.
— Silence! le voici, dit le duc de Bourgogne.
Effectivement, le duc d'Orléans, pressé de retourner à Paris, comme l'avaient pensé les deux oncles, venait prendre congé d'eux. Il entra dans la chambre du roi avec les ducs de Berry et de Bourgogne : ils demandèrent à ses chambellans s'il avait dormi; mais ils répondirent que non, et qu'il ne pouvait prendre un instant de repos. Le duc de Bourgogne secoua la tête.
— Ce sont de pauvres nouvelles, mon beau cousin, dit-il en se tournant vers le duc d'Orléans.
— Dieu gardera monseigneur, répondit le duc.
Il s'approcha du lit du roi, et lui demanda comment il se portait. Le maiade ne répondit rien: il tremblait de tout son corps; ses cheveux étaient hérissés, ses yeux fixes, et une sueur froide lui coulait du front; de temps en temps, il se soulevait sur son lit en criant :
-»- A mort ! à mort, les traîtres !
Puis il retombait sans force, jusqu'à ce qu'un nouvel accès de fièvre lui rendit quelque énergie en le brûlant de nouveau.
— Nous n'avons que faire ici, dit le duc de Bourgogne, et nous le fatiguons plus que nous ne lui som-
mes en aide. Il a plus, en ce moment, besoin de ses médecins et docteurs que de ses oncles et frère. Ainsi, croyez-moi, sortons.
Le duc d'Orléans resté seul, se baissa vers le lit, prit le roi dans ses bras et le regarda tristement; bientôt des larmes remplirent ses veux et coulèrent silencieusement sur ses joues ; c'était raison, car le pauvre insensé qui était là gisant l'avait grandement aimé, et peut-être qu'en retour de cette amitié sainte il avait à se reprocher, lui , de n'avoir rendu que trahison et ingratitude : sans doute qu'au moment de le quitter ainsi, pour le trahir encore peut-être, il avait scruté son âme, et avait reconnu avec remords, qu'après le premier instant passe, il n'avait point été aussi attristé du malheur de ce frère bien-aimë qu'il aurait dû l'être. C'est que nous tâchons toujours, tant la nature mauvaise l'emporte, chez nous, sur la bonne, de chercher par quel côté l'infortune des autres se présente avantageuse à nos intérêts, et si des chagrins et des larmes d'autrui ne découle pas, pour nous, quelque source, inaperçue d'abord, de tranquillité ou de plaisirs; alors, et s'il en est ainsi, la sensibilité s'émousse, le cœur "s'engourdit, le crêpe qui s'était étendu sur nos yeux se soulève, l'avenir que l'on croyait à tout jamais attristé, resplendit sur quelqu'une de ses mille faces : le bon et le mauvais principe luttent encore quelque temps ensemble, et, le plus souvent, misérables que nous sommes, c'est Arimane qui l'emporte ; si bien que parfois, les yeux
humides et l'âme joyeuse, nous ne voudrions pas, le lendemain, que le malheur de. la veille ne fût pas arrivé : c'est que l'égoïsme est le médecin du cœur.
Pendant ce temps, les oncles du roi donnaient des ordres h. tous les maréchaux, afin que les seigneurs et leurs chevaliers reprissent chacun la route de leur province doucement et courloisement, sans faire de dégâts ni de violence dans le pays, disant que, partout où il en serait commis, les seigneurs seraient responsables des délits de leurs hommes d'armes.
Deux jours après le départ du duc d'Orléans, le roi se mit en route, porté dans une litière douce et commode, et marchant h. petites journées. Le bruit de son accident s'était répandu avec une merveilleuse rapidité : les mauvaises nouvelles ont des ailes d'aigle. Chacun en parlait fort diversement, et, selon son opinion, l'attribuait à des causes différentes; les seigneurs y voyaient un maléfice diabolique, les prêtres un châtiment divin, les partisans du pape de Rome disaient quelachose était arrivée enpunilion de ce que le roi avait reconnu le pape Clément; les sectateurs du pape Clément prétendaient, au contraire, que Dieu le frappait de celte verge, parce qu'il n'avait pas détruit le schisme en portant la guerre en Italie, ainsi qu'il l'avait promis ; quant au peuple, il était fort triste de ce malheur: il avait fondé grand espojr sur la bonté et la justice du roi. Aussi encombrait-il les églises, où des prières publiques avaient été ordonnées partout où il y avait quelque saint
connu pour guérir la frénésie; on dépêcha diligemment des hommes porteurs de présents, et on envoya à saint Aquaire, le plus renommé de tous dans ce genre de spécialité, une image du roi, de grandeur naturelle, modelée en cire„et un magnifique cierge, afin qu'il suppliât Dieu que la maladie du roi fût allégée; mais tout cela était chose inutile, et le roi arriva au château de Creil sans qu'on s'aperçût d'aucune amélioration sensible dans son état.
Cependantonnenégligeaitpaslesmoyens humains: le sire de Coucy avait parlé d'un très-sage et très-savant médecin nommé maître Guillaume de Hersilly, et onl'avait fait venir d'un village près Laon, oîi il demeurait, ir avait donc pris la souveraine administration de la maladie du roi, qu'il avait déclaré connaître parfaitement.
Quanta la régence du royaume, elle était tombée, ainsi qu'on a pvi le prévoir, entre les mains des oncles du roi; le conseil, après quinze jours de délibération, avait déclaré que le duc d'Orléans était trop jeune pour entreprendre une si large besogne, et en avait, en conséquence, chargé les ducs de Berry et de Bourgogne. Le lendemain du jour oîi ils avaient été nommés, le sire de Clisson se présenta, avec ses gens, chez le duc de Bourgogne, pour office de connétablie. Le concierge leur ouvrit la porte comme de coutume. Ils descendirent de leurs chevaux, et Clisson, suivi d'un écuyer seulement, monta les degrés de l'hôtel. Arrivé à la première salle, il trouva deux
des chevaliers du duc; il leur demanda où était leur maître et s'il pourrait lui parler; l'un d'eux sortit et alla trouver le duc, qui causait avec un héraut d'une grande fôte qui venait de se tenir en Allemagne.
— Monseigneur, dit le chevalier interrompant le duc, voici messire Olivier de Clisson qui vient pour parler à Votre Seigneurie, si tel est votre plaisir.
— Be par Dieu ! s'écria-t-il, qu'on le fasse venir, et tout de suite ; car il arrive fort h propos pour ce que nous en voulons taire.
Le chevalier revint donc vers le connétable, laissant toutes les portes ouvertes, et lui faisant signe qu'il pouvait passer. Le connétable entra. Le duc, en l'apercevant, changea de couleur. Clisson ne parut point s'en apercevoir ; il ôta son chaperon, et, s'inclinant :
— Monseigneur, dit-il, je suis venu ici pour prendre vos ordres et m'inquiéter de vous comment ira désormais le royaume.
— Comment ira le royaume, Clisson? répondit le duc d'une voix altérée. C'est chose qui me regarde,
et non pas un autre. Quant à mes ordres, les voici: c'est que vous sortiez à l'instant môme de ma présence, dans cinq minutes de cet hôtel, et dans une heure de Paris.
Alors ce fut Cli>^son qui pâlit à son tour. Le duc ét;iit régent du royaume, et il fallait obéir. Il sortit donc de la chnmbre, traversa les appartements tout pensif et baissant la tête, remonta à cheval ; puis.
rentrant à son hôtel, il ordonna sur-le-champ ses "équipages, et, le môme jour, accompagné de deux hommes seulement, il sortit de Paris, traversa la Seine à Charenton, et ne s'arrêta que le soir au château de Montlhéry, qui lui appartenait.
Le plan que venait de suivre le duc de Bourgogne à l'égard de Clisson s'étendait à tous les favoris du roi; ausKsi, lorsque Montaigu apprit ce quivenait d'arriver au connétable, il sortit bien secrètement de Paris par la porte Saint-Antoine, prit le chemin de Troyes en Champagne, et ne s'arrêta qu'à Avignon. Messire Jean Lemercier en voulut faire autant; mais, moins -heureux que lui, il trouva des gardes à sa porte, et fut conduit au château du Louvre, oij l'attendait déjà messire le Bègue de Villaine. Quant au sire de la Rivière, quoiqu'il fût prévenu à temps, il ne voulut pas quitter son château, disant qu'il n'avait rien à se reprocher, et qu'il arriverait de lui ce qu'il plairait à Dieu; aussi, quand on vint lui dire que des hommes à main armée voulaient entrer chez lui, il fit ouvrir toute les portes et vint courtoisement au devant d'eux.
Alors tous les actes d'une réaction odieuse s'accomplirent sur eux ; ce qu'on avait fait contre Craon meurtrier, on le fit contre eux innocents. Les biens et héritages que Jean Lemercier possédait à Paris et dans le reste du royaume furent saisis et partagés; une belle maison qu'il possédait au diocèse de Laon, et qui lui avait bien coûté cent mille livres par les
embellissements qu'il y avait fait faire, fut donnée au sire de Coucy, ainsi que toutes ses dépendances, rentes, terres et possessions.
Quant à messire de la Rivière, on fut encore plus sévère pour lui; car on lui enleva tout, comme à messire Jean Lemercier, elonnelaissaàsa femme que les biens qu'elle possédait en propre ; de plus, il avait une fille, jeune et belle, qui avait épousé d'amour le seigneur de Châtillon, dont le père 'fut depuis le maître des arbalétriers de France. Tout ce qu'il y avait de puissant devant les hommes avait lié ce mariage ; tout ce qu'il y avait de saint devant Dieu l'avait consacré. On brisa cette union sans pitié et sans remords; on trancha ce que le pape avait seul le droit de délier, et les deux enfants furent remariés ailleurs et ainsi qu'il plut au duc de Bourgogne.
Et toutes ces persécutions se faisaient- sans que le roi pût rien contre elles; car son élat était toujours au pire, et l'on n'espérait plus qu'en une chose, l'effet que produirait sur lui la présence de la reine. Comme c'était elle qu'il avait le plus aimée, on espérait qu'après avoirvoublié loutle monde, il se souviendrait encore d'elle.
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Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, l'accident arrivé au roi venait d'entraîner après lui une
révolution tont entière dans les affaires du royaume. Les favoris de sa raison étaient les disgraciés de sa démence : le gouvernement de l'État, échappé de ses mains débiles, était entièrement tombé entre celles des ducs de Bourgogne et de Berry, qui, soumettant la politique générale à leurs passions personnelles, avaient frappé avec l'épée de la haine et non avec le glaive de la justice. Le duc d'Orléans seul aurait pu balancer leur influence au conseil; mais, tout entier à son amour pour la reine, il avait facilement abandonné ses prétentions à la régence, et ne s'était senti le courage de lutter ni pour lui-même, ni pour, ses amis. Confiant dans son titre de frère du roi, se reposant sur sa puissance ducale, riche de ses immenses revenus, jeune et insouciant, il retenait dans sa poitrine bondissante tout souffle d'ambition qui eût pu pousser quelque nuage sur son ciel d'azur. Libre désormais de voir sa royale amante à toute heure, en tous lieux, ce bonheur remplissait sa vie; et si, de temps en temps, un soupir étouffé trahissait le remords caché au fond de son cœur, si son Iront se plissait tout à coup à quelque triste souvenir, il suffisait d'un mot de sa maîtresse pour dérider son front, d'une caresse pour endormir son cœur. Quant à Isabel, toute jeune qu'elle était, c'était bien déjà l'Italienne que vous savez, avec son amour de louve et sa haine dclionne, ne connaissant de la vie que les sentiments passionnés, n'en cherchant que les émotions extrêmes, mal à l'aise dans
les situations ordinaires, parce que quelque chose lui manquait comme le simoun manque au désert, comme la tempête manque à l'Océan.
Et belle avec cela, belle à perdre toutes les âmes ; car n'était ce rayon d'enfer qui, par intervalles, illuminait ses yeux, c'était toute la forme d'un ange, et qui l'eût vue couchée comme elle Tétait à l'heure où nous revenons à elle, ayant un prie-Dieu près de son lit, et sur ce prie-Dieu un livre d'heures ouvert, l'aurait prise pour quelque vierge pure, attendant le baiser que sa mère, tous les matins, vient lui donner au front; c'était une épouse adultère qui attendait son amant, et cet amant était le frère de son mari, de son seigneur et de son roi, mourant et insensé.
Bientôt une porte, cachée dans la tapisserie, et qui donnait dans les appartements du roi, s'ouvrit, el le d'Orléans parut : il regarda si personne n'était près de la reine; et, reconnaissant qu'elle était seule, il referma la porte et s'avança rapidement vers son lit. Il était pâle et agité. ^
— Qu'avez-vous, mon beau duc? lui dit Isabel étendant vers lui les bras en souriant; car elle était habituée à ces fréquents nuages du cœur qui passaient au front de son amant. Venez me dire cela.
— Ah !quevient-on de m'apprendre, madame ! dit le duc en se metlûnt à genoux devant le lit de la reine, et en passant un bras sous son cou ; que l'on vous mande à Creil, et qu'il est nécessaire que vous soyez près du roi?