‹ Isabel de BavièreChapitre 5 sur 8 · RUE VIVIENNE, 2 B!S · texte numérisé non relu

RUE VIVIENNE, 2 B!S

Tous droits réservés

ISÂBEL DE BiiVIÈIlE

Il faut maintenant que le lecteur, s'il veut nous suivre, franchisse avec nous l'intervalle de dix ans qui vient de s'écouler entre l'assassinat du duc d'Orléans et l'époque à laquelle nous reprenons celle chronique. Dix ans, qui tiennent tant de place dans la vie de l'homme, ne sont qu'un pas dans la marche du temps. Nous espérons donc qu'en réfléchissant k la difficulté de tout dire dans l'espace où nous sommes renfermé, on nous pardonnera cette lacune, ' que, du reste, nous remplirons, un jour, dans le grand travail que nous nous proposons de faire sur notre histoire, en supposant toutefois que le public nous encourage à l'entreprendre.

On était donc arrivé à la fin du mois de mai 1417, lorsque, vers sept heures du malin, la herse de la Il 1.

î ISABEL DE BAVIÈRE

porle Saint-Antoine se leva et laissa sortir de la bonne ville de Paris une petite troupe de gens à cheval qui prit incontinent la route de Vincennes. Deux hommes marchaient en tête de cette cavalcade, et les- autres, qui paraissaient de leur suite plutôt que de leur compagnie, se tenaient derrière eux, à quelques pas de distance, réglant, avec des marques de respect non équivoques, leur marche sur celle de ces deux personnages, dont nous allons essayer de donner une idée au lecteur.

Celui qui tenait la droite de la route montait une mule espagnole dressée à marcher l'amble, et qui semblait deviner la faiblesse de son maître, tant son pas était doux et régulier. En effet, le cavalier, quoiqu'il n'eût effectivement que quarante-neuf ans, paraissait vieux et surtout souffrant; du reste, sa confiance en sa monture était telle, que, de temps en temps, il abandonnait tout à fait la bride, pour serrer, comme par un mouvement convulsif, sa télé entre ses deux mains. Quoique l'air du matin fût encore froid, et qu'un léger brouillard descendit sur la plaine, sou chaperon était pendu à l'arçon droit de sa selle, et rien ne protégeait son front contre la rosée qu'on voyait trembler aux boucles rares de cheveux blancs, qui descendaient de ses tempes, le long de son visage maigre, pâle et mélancolique. Loin de paraître incommodé de la fraîcheur de celte rosée, on voyait, au contraire, que c'était avec plaisir qu'il la recevait sur sa tête chauve, et l'on devinait

facilement que ces perles glacées procuraient quelque soulagement aux douleurs qui, de moment en moment, le forçaient à renouveler le mouvement que nous avons indiqué comme lui étant habituel. Quant à son costume, rien ne le distinguait de celui des seigneurs âgés de cette époque. C'était une espèce de robe de velours noir, ouverte devant et garnie de fourrures blanches, mouchetées de noir, dont les manches larges, fendues et tombantes, laissaient sortir par leurs ouvertures les manches colîantes d'un pourpoint de brocart d'or, dont la richesse et l'élégance étaient considérablement diminuées par les longs services qu'il paraissait avoir rendus à son propriétaire. Au bas de cette robe, et dégagés de la gêne des étriers, pendaient, dans des espèces de bottes fourrées et pointues, les pieds du chevalier, qui, par leur ballottement continuel, auraient bien pu faire perdre patience au paisible animal auquel il se fiait si complélement, si l'on n'avait eu la précaution d'en ôler les éperons dorés et aigus, qui à cette époque étaient encore la marque distinclive des seigneurs et de^' chevaliers. Nos lecteurs auraient conc quelque peine à reconnaître, à celle de.^criplion si dilîorenle de celle que nous avons donnée du même personnage, au commencement de nolie premier volume, le roi Charles VI, se rendant à Vincennes pour visiter la reine îsabel, si, comme nous l'avons dit, dix ans ne tenaient tant de place- dans la vie d'un homme, et si, pendant ces

dix ans, toute chose n'avait marché au pire dans le royaume de France.

A sa gauche, et sur la môme ligne à peu près, s'avançait, en contenant avec peine son bon cheval de bataille, un chevalier à stature colossale, couvert de fer, comme s'il marchait au combat; son armure, plus forte qu'élégante, attestait cependant, par la flexibilité avec laquelle elle se prêtait aux mouvements de ses bras, l'adresse et l'habileté de l'ouvrier milanais qui l'avait faite. Aux arçons de sa selle de guerre pendait, du côté droit, une masse d'arme» pesante et dentelée, qui paraissait avoir été richement damasquinée en or, mais qui, dans les contacts fréquents que le bras de son maître l'avait forcé d'avoir avec les casques ennemis, avait perdu cette parure sans que cette perte lui ôtât rien de sa solidité. Du côté opposé, et comme pour faire son pendant, était accrochée une arme non moins respectable sous tous les rapports : c'était une épée à larme large du haut, allant en s'amincissant comme un poignard, et que les fleurs de lis semées sur son fourreau faisaient reconnaître pour celle de connétable. Si son maître l'eût tirée de la riche gaine oii elle dormait à cette heure, sans doute l'acier de sa large lame eût aussi, par ses dentelures, donné la preuve des coups qu'elle avait portés ; mais, pour le moment, ces deux armes semblaient être plutôt une précaution qu'une nécessité. Seulement, elle était là comme ces serviteurs fidèles auxquels on ne permet

de s'éloigner ni le jour ni la nuit, afin de n'avoir qu'à étendre la main pour les retrouver à l'instant du danger.

Mais, comme nous l'avons dit, aucun péril ne paraissait instant, et, si la figure du cavalier que nous décrivons paraissait sombre, on reconnaissait que c'était plutôt la fixité d'une idée qui lui avait donné cette expression habituelle, qu'une inquiétude momentanée. D'ailleurs, l'ombre de sa visière, qui s'étendait sur ses yeux noirs, contribuait peut-être à augmenter leur dureté. Cependant, comme, avec un nez aquilin fortement prononcé, un teint bruni par les guerres du Milanais, une cicatrice qui lui fendait la joue, et dontles deux extrémités se perdaient, l'un dans l'arc d'un large sourcil noir, l'autre dans la naissance d'une barbe épaisse et grisonnante, c'était tout ce qu'on voyait de sa figure, on pouvait penser, au premier abord, que l'âme qui habitait cette enveloppe de fer était éprouvée et inflexible comme elle.

Si le portrait que nous venons de tracer ne suffisait pas à nos lecteurs pour reconnaître Bernard VII, comte d'Armagnac, de Rouergue et de Fezenzac, connétable du royaume de France, gouverneur général de la ville de Paris, capitaine de toutes les places fortes du royaume, ils n'auraient qu'à reporter les yeux sur la petite troupe qui le suivait; ils pourraient distinguer, au milieu d'elle, un écuyer, à la jaquette verte et à la croix blanche, portant l'écu de son maître, et, sur le milieu de cet écu, les

quatre lions d'Armagnac*, surmontés d'une couronne de comte, fixeraient leurs doutes, pour peu qu'ils possédassent leur part delà science héraldique, assez généralement répandue à celte époque, et assez généralement oubliée dans la nôtre.

Les deux cavaliers avaient marché en silence, depuis la porte de la Bastille jusqu'à l'embranchement des deux chemins, dont l'un allait au couvent Saint- Antoine, et l'autre à la Croix-Faubin, lorsque la mule du roi, abandonnée, comme nous l'avons dit, h sa propre sagacité, s'arrêta au milieu de la route. Elle était habituée à aller, tantôtà Yincennes, où, ce jour, se rendait le roi, tantôtaucouventde Saint-Antoine, où il faisait souvent ses dévotions, et elle attendait qu'une indication de son cavalier lui fit connaître celle des deux roules qu'il lui fallait prendre ; mais le roi était dans un de ces moments d'atonie'qui ne lui permettaient pas de deviner ce quedemandait sa monture; il resta donc immobile sur sa mule à l'endroit où elle s'était arrêtée, sans qu'aucun changement en lui indiquât qu'il se fût môme aperçu qu'il avait passé tout à coup du mouvement à l'immobilité. Le comte Bernard essaya de rappeler le roi à lui-même en lui adressant la parole ; mais cette tentative fut inutile. Il poussa alors son cheval devant la mule, espérant

* Écartelé au premier et au quatrième cl'argenfau lion de gueules, au deuxième de gueules, et au troisième de gueules au lion léopardé cVor,

que la bête entêtée allait le suivre; mais elle releva la tête, le regarda s'éloigner, secoua les grelots qui tremblaient à son cou, et rentra dans son immobilité première. Le comte Bernard, impatienté de ces délais, sauta à bas de son cbeval, en jeta la bride sur le bras d'un écuyer, et s'avança vers le roi; tant était grand encore le respect de la royauté, que ce n'était qu'à pied qu'il osait, quelque puissant qu'il fût, toucher, pour la diriger, le frein de la mule du pauvre Charles l'Insensé. Mais ce respect et cette bonne intention furent loin d'être couronnés de succès ; car à peine le roi eut-il vu un homme saisir la bride de sa monture, qu'il jeta un cri perçant, chercha une arme à l'endroit où auraient dû pendre son épée et son poignard, et, n'en trouvant pas, se mit à crier d'une voix rauque et entrecoupée par la terreur :

— A moi!... à moi, mon frère d'Orléans!... à moi I c'est le fantôme !...

— Monseigneur le roi, dit Bernard d'Armagnac en adoucissant, autant qu'il put, sa voix rude, plût à Dieu et à M. saint Jacques , que votre frère d'Orléans vécût encore ! non pas pour venir à votre secours, car je ne suis pas -un fantôme, et vous ne courez aucun danger, mais pour nous aider de sa bonne épée et de ses bons conseils contre les Anglais et les Bourguignons.

— Mon frère, mon frère ! disait le roi, dont la crainte semblait diminuer, mais dont les yeux hagards et les cheveux dressés attestaient que l'irritation

dé ses nerfs était loin d'être calmée; mon frère Louis !

— Ne vous rappelez-vous donc plus, monseigneur, que voilà dix ans bientôt que votre frère bien-aimé a été traîtreusement assassiné, rue Barbette, par le duc Jean de Bourgogne, qui, à cette heure, s'avance en sujet déloyal contre son roi; et que, moi, je suis votre défenseur dévoué, comme je le prouverai en temps et lieu, avec l'aide de saint Bernard et de mon épée?

Le regard vague du roi se fixa lentement sur Bernard ; et, comme si, de tout ce que lui avait dit celui-ci, il n'avait entendu qu'une chose, il reprit avec un reste d'altération dans la voix :

— Vous disiez donc, mon cousin, que les Anglais étaient débarqués sur nos côtes de France?

Et il mit sa mule au pas, en lui faisant prendre le chemin de Yincennes.

— Oui, sire, reprit Bernard en sautant à son tour sur son cheval, et en reprenant près du roi sa première place.

— Où? ■

— A Touques, en Normandie. Et j'ajoutais que le duc de Bourgogne s'était emparé d'Abbeville, d'Amiens, de Montdidier et de Bcauvais.

Le roi poussa un soupir.

— Je suis bien malheureux, mon cousin ! dit-il en pressant sa tête entre ses deux mains.

Bernard lui laissa un moment de réflexion, espé-

rant que ses facultés reviendraient, et lui permettraient de continuer avec quelque suite une conversation aussi importante au salut de la monarchie.

— Oui, bien malheureux, reprit une seconde fois le roi, en laissant tomber et pendre avec découragement ses mains à ses côtés, tandis que sa tête s'inclinait sur sa poitrine. — Et que comptez-vous faire, mon cousin, pour repousser h la fois ces deux ennemis? Je dis vous... car, moi... je suis trop faible pour vous aider.

— Sire, j'ai déjà pris mes mesures, et vous les avez approuvées. Le dauphin Charles a été nommé par vous lieutenant général du royame.

— C'est vrai... Mais je vous ai déjà fait observer, mon cousin,^ qu'il était bien jeune : à peine s'il a quinze ans. Pourquoi ne m'avoirpas plutôt présenté, pour cette charge, son frère aîné Jean?

Le connétable regarda le roi avec étohnement; un soupir sortit de sa large poitrine, il secoua la tête tristement. Le roi répéta la question.

— Sire, dit-il enfin, est-il possible qu'il y ait des souffrances humaines portées à ce point, que le père oublie la mort de son fils?

Le roi tressaillit, pressa de nouveau sa tête entre ses mains, et, quand il les écarta de son visage, le connétable put voir deux larmes qui roulaient sur ses joues llétries.

— Oui, oui... je me rappelle, dit-il; il est mort dans notre ville de Compiègne.

iO ISABEL DE BAVIÈRE

Puis il ajouta plus bas :

— Et Isabeau m'a dit qu'il était mort empoisonné..; Mais, chut!... il ne faut point le répéter... Mon cousin, croyez-vous que cela soit vrai?

— Les ennemis du duc d'Anjou en ont accusé le prince, sire, et ils ont fondé cette accusation sur ce que celte mort rapprochait du trône le dauphin Charles, son gendre. Mais le roi de Sicile était incapable de commettre ce crime, et, s'il l'a commis, Dieu n'a pas souffert qu'il en recueillît les ïruits, puisque lui-même est mort, à Angers, six mois après celui dont on l'accuse d'être le meurtrier.

— Oui, — mort! — mort! — C'est ce que me répond l'écho, quand j'appelle autour de moi mes fils et mes parents. Le vent qui souffle autour des trônes est mortel, mon cousin, et, de toute cette riche famille de princes, il ne reste plus que le jeune arbre et le vieux tTonc... Ainsi donc, mon Charles bienaimé...?

— Partage avec moi le commandement des troupes; et, si nous avions de l'argent pour en lever de nouvelles...

— De l'argent, mon cousin? N'avons-nous pas les fonds réservés aux besoins de l'État?...

— Ils ont été soustraits, sire.

— Et par qui?

— Le respect arrête l'accusation sur mes lèvres...

— Mon cousin, personne autre que moi n'avait le droit de disposer de ces fonds, et nul ne pouvait se

les approprier qu'avec un bon signé de notre main royale et revêtu de notre sceau.

— Sire, la personne qui les a enlevés s'est, en effet, servie du sceau royal, quoiqu'elle ait jugé votre signature inutile.

— Oui, oui, l'onmeregardedéjàcomme mort. L'Anglais et le Bourguignon se partagent mon royaume, et ma femme et mon fils, mes biens. C'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas, mon cousin, qui a commis ce vol? car c'est un vol envers l'État, puisque l'État avait besoin de cet argent.

— Sire, le dauphin Charles est trop respectueux pour ije pas attendre, en quelque chose que ce soit, les ordres de son seigneur et père.

— Ainsi, comte, c'est la reine?...

Il soupira profondément.

— La reine! Eh bien, nous allons la voir, et je lui redemanderai cet argent; elle comprendra qu'il faut qu'elle me le rende.

— Sire, il a été employé à acheter des meubles et des bijoux.

— Que faire alors, mon pauvre Bernard? Nous mettrons une nouvelle taxe sur le peuple I

— Il est déjà écrasé.

— Ne nous reste-t-il donc pas quelques diamants?

— Ceux de votre couronne, et voilà tout. Sire, vous êtes bien faible avec la reine; elle perd le royaume, et, devant Dieu, sire, c'est vous qui en répondez. Voyez si la misère publique a diminué son luxe : au

contraire, il semble qu'il s'accroisse de la pauvreté générale; les dames et les demoiselles de son hôtel mènent leur train accoutumé, faisant grande dépense, et portant des accoutrements si riches, qu'ils étonnent tout le monde. Ces jeunes seigneurs qui l'entourent étalent en broderies, sur leurs pourpoints, un an de la solde des troupes. Sous prétexte de dangers que lui font courir les troubles de la guerre, elle a demandé une garde inutile à l'État, et que l'État paye. Les sires de Graville et de Giac, qui commandent cette troupe, obtiennent sans cesse, de madame Isabel, de l'argent et des joyaux. C'est une profusion qui fait murmurer les gens de bien, sire.

— Connétable, dit le roi du ton d'un homme qui sent le moment mal choisi pour annoncer une nouvelle , et qui cependant ne peut tarder plus longtemps à le faire, connétable, j'ai promis hier de nommer capitaine du château de Vincennes le chevalier de Bourdon; vous présenterez sa nomination à ma signature.

— Vous avez fait cela, sire?

Et les yeux du connétable étincelèrent.

Le roi murmura un oui presque inintelligible, comme un enfant qui sait avoir mal fait, et qui tremble d'être grondé. Ils étaient arrivés en ce moment k la hauteur de la Crcix-Faubin, et le chemin, qui cessait d'être circulaire, permettait d'apercevoir, à quelque distance encore, venant à la rencontre de la petite troupe avec laquelle nous avons voyagé, un

jeune cavalier mis avec toute la recherche du jour. Son chaperon bleu (c'était la couleur de la reine) flottait élégamment sur son épaule gauche, et, formant écharpe , venait retomber dans sa main droite, à laquelle il servait de jouet. A son côté pendait, pour toute arme, une épée d'acier bruni, si légère, qu'elle paraissait plutôt un ornement qu'une défense; il portait une veste courte et flottante de velours rouge, tandis que, sous cette veste, dessinant une taille élégante, étincelait de broderies un justaucorps de velours bleu, serré, au bas de la taille, avec une corde en or; un pantalon collant d'étoffe couleur sang de bœuf, des souliers de velours noir, si pointus et si recourbés, qu'ils avaient quelque difficulté à passer dans l'étrier, complétaient ce costume, que le plus riche et le plus élégant des seigneurs de la cour aurait pu prendre pour modèle. Joignez à cela des cheveux blonds et bouclés, une figure insouciante et joyeuse, des mains de femme, et vous aurez un portrait exact du chevalier de Bourdon, le favori, et quelques-uns disaient l'amant de la reine.

Du plus loin qu'il le vit, le connétable le reconnut. II haïssait Isabel, qui combattait son influence dans l'esprit du roi ; il savait Charles jaloux : il résolut de profiter de l'occasion qui se présentait pour arriver à l'exécution d'un grand projet politique, l'exil de la reine. Mais aucun changement sur son visage n'annonça qu'il eût reconnu le cavalier qui s'approchait.

— Je désire que vous fassiez savoir à ce jeune

homme que je ratifie sa nomination, ajouta le roi; n'est-ce pas mon cousin?

— Il est probable qu'il la connaît déjà, sire.

— Qui la lui aurait apprise?

— Celle qui vous l'a demandée avec tant d'instance.

— La reine?

— Elle a tant de confiance dans la bravoure de ce chevalier, que, pour lui confier la garde du château, elle n'a pas eu la patience d'attendre qu'il ait reçu sa commission de capitaine.

— Gomment cela?

— Regardez devant vous, sire.

— Le chevalier de Bourdon!...

Le roi pâlit; un soupçon le mordait au cœur.-

— Il aura passé la nuit au château ; il est impossible que, de si grand matin, il soit parti de Paris et revienne déjà de Yincennes.

— Vous avez raison, comte. Que dit-on, à ma cour, de ce jeune homme?

— Qu'il est très-avantageux près des dames, et que cela lui réussit. On prétend que pas une ne lui a résisté.

— On n'en excepte aucune, comte?

— • Aucune, sire.

Le roi devint si pâle, que le comte étendit la main, croyant qu'il allait tomber. Le roi le repoussa doucement.

— Serait-ce pour cela, dit-il d'une voix creuse.

qu'elle voulait que la garde du château lui fût'confiée? — Insolent jeune homme! — Bernard, Bernard, ne porte-t-il pas un chaperon bleu?

— C'est la couleur de la reine.

En ce moment, le chevalier de Bourdon se trouvait si près d'eux, que l'on pouvait entendre les paroles de la chanson qu'il chantait ; c'était un virelai d'Alain Chartier à la reine. La vue du roi et du comte ne lui parut pas un motif suffisant pour interrompre cette mélodieuse occupation ; car il se contenta d'écarter gracieusement son cheval, et, lorsqu'il fut près du roi, il le salua légèrement et d'une inclination de tête.

La colère rendit un instant au vieillard toute son énergie déjeune homme; il arrêta court sa monture, et s'écria d'une voix forte :

— Pied à terre, enfant ! Ce n'est point ainsi qu'on salue, quand la royauté passe ! — Pied à terre, et saluez !

Le chevalier de Bourdon, au lieu d'obéir à cet ordre, piqua son cheval des deux, et en quelques élans se trouva à vingt pas du roi. Puis il le remit à la môme allure qu'il lui avait fait quitter, et reprit sa chanson à l'endroit où la brusque apostrophe de Charles VI l'avait interrompue.

Le roi dit quelques mots au comte Bernard ; celuici se retourna vers la petite troupe :

— Tanneguy, dit-il en s'adressant au prévôt de Paris, qui avait auprès de lui deux de ses gardes

f6 ISABEL DE BAVIÈRE

armés de toutes pièces, faites arrêter ce jeune homme : le roi le veut.

Tanneguy fît un signe, et les deux gardes s'élancèrent à la poursuite du chevalier de Bourdon.

Ces préparatifs hostiles n'avaient point échappé à celui-ci, quoiqu'il ne parût pas autrement s'en inquiéter, qu'en retournant de temps en temps la tête. Cependant, lorsqu'il vit les deux gardes de la prévôté s'avancer vers lui, et qu'il ne put conserver aucun doute sur le motif qui les amenait, il arrêta son cheval et leur fit face : ils n'étaient plus qu'à dix pas de lui.

— Holà! mes maîtres, leur cria-t-il, pas un pas de plus, si c'est à moi que vous en voulez, à moins que vous n'ayez, ce matin, recommandé votre âme à Dieu.

Les deux gardes, sans répondre, continuèrent à s'avancer.

— Ah! ah! messieurs de la prévôté, continua Bourdon, il paraît que notre sire le roi aime les tournois de grand chemin?

Les deux gardes étaient si près du chevalier, qu'ils étendaient déjà la main pour le saisir.

— Tout beau! messieurs, dit-il en faisant faire un bond en arrière à son fidèle compagnon; tout beau!... laissez-moi prendre du champ, et je suis à vous.

A ces mots, il mit son cheval à un galop si rapide, qu'un instant on put croire qu'il lui confiait le salut de sa vie ; les deux gardes avaient si bien compris

que toute poursuite serait inutile, qu'ils restèrent stupéfaits à la même place, le suivant des yeux, et ne pensant pas même à lui crier d'arrêter. Leur étonnement redoubla lorsqu'au bout de quelques secondes, ils lui virent faire volte-face et revenir à eux.

Un moment avait suffi au chevalier de Bourdon pour faire ses préparatifs de combat; ils étaient aussi simples qu'ils étaient courts, et, lorsqu'il se retourna, l'écliarpe flottante, que nous avons désignée comme tombant de son chaperon, était roulée autour de son bras gauche, comme une espèce de bouclier. 11 tenait de la droite sa courte épée, sur laquelle on apercevait ces ctinnelures dorées, destinées à laisser égoutler le sang ; et son cheval, enrôné au pommeau de sa selle, et obéissant comme un être doué d'intelligence à la pression de ses jambes, laissait aux deux bras de son cavalier une liberté dont il était évident qu'ils ne tarderaient pas à avoir besoin.

Les gardes hésitèrent un instant à accepter le combat : on leur avait ordonné d'arrêter le chevalier de Bourdon, et non de le tuer, et les préparatifs de défense de celui-ci leur paraissaient assez décisifs pour leur indiquer clairement qu'il était disposé à ne pas tomber vivant entre leurs mains. II vit leur indécision, et sa témérité s'en augmenta.

— Allons, mes maîtres, leur cria-t-il, sus, sus! la dague au poing, et, avec l'aide de Dieu et de monseigneur saint Michel, nous allons avoir tout à l'heure du sang rouge et chaud sur les pavés^

Les deux gardes tirèrent leur épée et s'élancèrent à leur tour sur le chevalier, laissant entre eux deux un léger espace, afin de l'attaquer chacun d'un côté. D'un coup d'oeil rapide, celui-ci vit qu'il pouvait passer entre ses deux ennemis; il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui l'emporta avec la rapidité du vent; puis, lorsqu'il vit, à quelques pieds de lui seulement, la pointe des deux épées, il se laissa rapidement glisser le long du cou de sa monture, comme s'il voulait ramasser quelque chose sans quitter les étriers, de manière à ce que son corps décrivit une ligne presque horizontale, se retenant de la main droite à la crinière, tandis que, de la gauche, saisissant la jambe de l'un de ses ennemis, il le souleva violemment et le jeta de l'autre côté de son cheval : les épées des deux gardes ne frappèrent que l'air.

Lorsque celui qui venait de donner cette preuve d'habileté se retourna, il s'aperçut que le garde qu'il avait renversé n'avait pu dégager son pied del'étrier, où il était retenu par son éperon, et que son cheval, qui le traînait après lui, effrayé du bruit que taisait son armure bondissant sur le pavé, l'emportait avec une vitesse toujours croissante, les cris de ce malheureux ne contribuant pas peu à l'épouvanter encore davantage. Tous les spectateurs de ce combat le suivaient des yeux, le cœur serré, respirant à peine, tressaillant à chaque choc nouveau qui renvoyait jusqu'à eux le bruit du fer, étendant les bras, comme

s'ils pouvaient l'arrêter. Le cheval allait toujours, toujours plus vite, soulevant des flots de poussière, tandis qu'à chaque caillou l'armure faisait feu. Là, où il passait, et de place en place sur la route, on distinguait des morceaux de cuirasse qui se détachaient et luisaient au soleil. Bientôt ce cliquetis effrayant devint moins distinct, soit à cause de la distance, soit parce que ce n'était plus que de la chair et des os qui traînaient sur le pavé; puis, au détour du chemin dont nous avons déjà parlé, cheval et cavalier disparurent tout à coup comme une vision. Les poitrines respirèrent, et la voix de Bernard d'Armagnac fît entendre pour la seconde fois ces mots :

— Tanneguy Duchàtel, arrêtez cet homme; le roi le veut.

Le second garde de la prévoté, en entendant ce nouvel ordre, revint sur le chevalier avec une rage que la mort affreuse de son compagnon ne faisait qu'augmenter. Quant à celui-ci, il paraissait absorbé dans la vue du spectacle que nous avons essayé de décrire; ses yeux étaient fixés vers Tendroit oîi le cheval et le cavalier avaient disparu, et il est évident qu'il n'avait pas cru d'abord à la gravité du combat où il se trouvait engagé. Il ne revint à lui qu'en voyant flamboyer au-dessus de sa tête une espèce d'éclair : c'était l'épée que son second ennemi tenait à deux mains, et qui tournoyait avant de s'abattre. Entre cette épée et le front, il n'y avait que deux

pieds, h peine s'il y avait une seconde entre le coup et la mort ; un bond en avant jeta le chevalier côte à côte du soldat, qui, droit sur ses 6triers, les mains derrière la tête, s'apprêtait à frapper. De son bras gauche, il le saisit, enveloppant à la fois ses bras et sa tête sous son épaule ; avec une vigueur dont on l'aurait cru incapable, il le renversa de la première secousse, ployé sur la croupe de son cheval, et, d'un coup œil rapide, il chercha, sur cet homme bardé de fer, un passage pour la mort. La position cambrée, dans laquelle il l'avait mis, soulevait le gorgerin du casque, et, dans l'étroit intervalle qui se trouvait entre les deux lames d'acier, une épée aussi fine que celle du chevalier pouvait seule passer. Elle y passa deux fois, ressortit deux fois sanglante, et, lorsque, de sa main gauche, il lâcha la tête et les bras de son adversaire, que, de la droite,il secoua son épée, un soupir étouffé dans le casque du soldat annonça qu'il avait cessé d'exister.

Bourdon était resté au milieu de la route; il avait tourné la tête de son cheval vers la troupe du roi, et, là, exalté par son double triomphe, il raillait et défiait. Duchâtel hésitait à renouveler, aux hommes qui l'accompagnaient, l'ordre de l'arrêter, et délibérait s'il ne valait pas mieux qu'il remplît lui-même cette mission, lorsque le comte d'Armagnac, lassé de ces retardements, fit un signe. La petite troupe s'écarta pour le laisser passer; le géant s'avança lentement vers le chevalier, s'arrêta à dix pas de lui :

— Chevalir de Bourdon, lui dit-il d'une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre trace d'émotion, chevalier de Bourdon, au nom du roi, votre épée. Si vous avez refusé de la remettre à deux soldats obscurs , peut-être vous paraîtra-t-il moins humiliant de la rendre à un connétable de France.

— . Je ne la rendrai, répondit Bourdon avec hauteur, qu'à celui qui osera me la venir prendre.

— Insensé ! murmura Bernard.

Au même instant, et par un mouvement rapide comme la pensée, il détacha de l'arçon de sa selle, la lourde masse dont nous avons parlé : l'arme pesanle tournoya comme une fronde au-dessus de sa tête, et, s'échappant de sa m ain avec le sifflement et la rapidité d'une pierre lancée par une machine de guerre, alla se plier comme un jonc sur la tête du cheval. L'animal, frappé à mort, se leva sanglant sur ses pieds de derrière, demeura un instant debout et oscillant, puis cheval et cavalier tombèrent à la renverse, et restèrent étendus sur le pavé.

— Allez ramasser cet enfant, dit Bernard.

Et il revint prendre tranquillement sa place près du roi.

— Est-il tué? demanda celui-ci.

— Non, sire, je ne le crois qu'évanoui.

Tanneguy confirma ce que venait de dire le connétable. Il lui apportait les papiers trouvés sur le chevalier de Bourdon. Parmi eux, il y avait une lettre

dont l'adresse était écrite de la main d'Isabel de Bavière : le roi s'en empara convulsivement. Aussitôt les deux seigneurs s'éloignèrent par discrétion, suivant des yeux l'altération croissante du visage de Charles VI. Plusieurs fois, pendant la lecture, il essuya la sueur qui coulait de son front ; puis, quand il eut fini, qu'il eut broyé la lettre entre ses mains, qu'il en eut jeté les mille morceaux au vent, il dit d'une voix si sourde, qu'elle semblait sortir d'un cadavre :

— Le chevalier à la prison du grand Châtelet, la reine à Tours ! et moi... moi, à l'abbaye de Saint- Antoine. Je ne me sens pas la force de retourner à Paris.

Un effet, il était si pâle et si tremblant, qu'on eût cru qu'il allait mourir.

Un instant après, suivant les ordres donnés, la suite du roi se sépara en trois troupes, formant un triangle : Dupuy, l'âme damnée de Bernard, et deux capitaines, se rendant h. Yincennes, pour signifier à la reine son ordre d'exil; Tanneguy Duehâlel retournant vers Paris avec son prisonnier toujours évanoui," et le roi, resté seul avec le connétable d'Armagnac, et soutenu par lui, allant, à travei's la plaine, demander aux moines de l'abbaye de Suint- Antoine un asile, du repos et des prières.

Tandis que la porte de l'abbaye de Saint- Antoine s'ouvre pour le roi, et celle de la prison du Châtelet pour le chevalier de Bourdon ; que Dupuy fait halte à un quart de lieue de Vincennes, pour attendre un renfort de trois compagnies des gardes, que lui envoie de la prévôté Tanneguy Duchâtel , nous transporterons le lecteur au château qu'habite Isabel de Bavière.

Vincennes était tout à la fois, à cette époque de troubles, où les épées se tiraient dans un bal, oîi le sang coulait au milieu d'une fête, un château fort et une résidence d'été. Si nous faisons le tour des murailles extérieures, ses larges fossés, ses bastions à chaque coin de mur, ses ponts-levisqùi se dressent, chaque soir, en grinçant sur leurs lourdes chaînes, ses sentinelles jalonnées sur les remparts, nous présenteront l'aspect sévère d'une fo"teresse pour la défense et !a sûreté de laquelle rien n'a été épargné. Si nous entrons à l'intérieur, le spectacle changera : nous apercevrons encore, il est vrai, les sentinelles sur les hautes murailles; mais l'insouciance avec laquelle nous les verrons s'acquitter de leur faction, leur assiduité à regarder, dans l'intérieur de la première'cour remplie de soldats, les jeux divers de

leurs camarades, au lieu d'examiner si, au loin, dans la plaine, aucun parti ennemi ne s'avance, attestera leur impatience d'échanger leur arc et leurs flèches contre un cornet et des dés, et ne laissera aucun doute que le devoir qui leur est imposé est plutôt une affaire de discipline générale que d'urgence momentanée. Si nous passons de cette première cour dans la seconde, cet appareil militaire disparaîtra tout à fait. Ce ne sont que fauconniers sifflant leurs faucons, pages dressant des chiens, écuyers menant des chevaux ; puis, au milieu de cris, de rires, de sifflets, des jeunes filles passant, légères et bruyantes, jetant une raillerie aux fauconniers, un sourire aux pages, une promesse aux écuyers, pour disparaître, comme des apparitions, sous une porte basse et cintrée, faisant face à celle de la première cour, et formant l'entrée des appartements. Si elles s'inclinent en passant sous cette porte avec une coquetterie plus respectueuse, ce n'est point à cause des deux images de s.iints qui en ornentl'entrée, c'est que de chaque côté, auprèsde ces images adossées au mur, une jambe croisée sur l'autre, enveloppés d'élégantes robes de velours et de damas, deux jeunes et beaux seigneurs, les sires de Graville et de Giac, parlent de chasse et d'amour. Certes, qui les aurait vus ainsi aurait eu peine à reconnaître, sur leurs visages insoucieux, cette marque fatale que le doigt du destin imprime, dit-on, au front de ceux qui doivent mourir jeunes. Un astrologue, en étudiant les lignes de leurs mains bla.nches,

potelées, leur eût annoncé de longues et joyeuses années ; et cependant, cinq ans après, la lance d'un Anglais devait percer de part en part la poitrine du premier, et huit ans ne s'écouleront pas sans que les eaux de la Loire se referment sur le cadavre du second.

Si nous pénétrons au delà de cette entrée, que nous montions, à notre gauche, cet escalier à rampe de dentelle; que nous entr'ouvrions la porte ogive du premier étage, pour traverser, sans nous y arrêter, cette première pièce que, dans la distribution moderne de nos appartements, nous appellerions une antichambre , et que, marchant sur la pointe du pied et retenant notre haleine, nous soulevions la tapisserie à fleurs d'or qui sépare cette pièce de la seconde, nous verrons un spectacle, qui, au milieu de la longue description que nous venons de faire, mérite une mention particulière.

Dans une chambre carrée comme la tour dont elle forme le premier étage, éclairée par un jour qui perce avec peine les rideaux d'étoffe à fleurs d'or, tombant devant d'étroites fenêtres à vitraux coloriés, sur un de ces lits gothiques et larges, à colonnes ciselées, une femme, encore belle, quoiqu'elle ait passé le premier âge de la jeunesse, est couchée et endormie. Du reste, le crépuscule qui règne dans la chambre semble bien plutôt un calcul de la coquetterie qu'un accident du hasard. Certes, ces demi-teintes, qui n'ôtent rien à la rondeur des formes, qu'elles adoucissent, prêtent un merveilleux secours au poli de ce ji 2

bras qui pend hors du lit, à la fraîcheur de cette tête posée sur une épaule nue, et à la finesse de ces cheveux dénoués, dont une partie s''éparpille sur le traversin, tandis que l'autre accompagne le bras pendant, dépasse l'extrémité des doigts, et tombe jusqu'à terre.

Avons-nous besoin de mettre le nom au bas de ce portrait, et nos lecteurs n'ont-ils pas reconnu, à notre description, la reine Isabel, sur le visage de laquelle les années de plaisir ont imprimé plus légèrement leur passage que les années de douleur ne l'ont fait sur le front de son mari?

Au bout d'un instant, les lèvres de la belle dormeuse se séparèrent avec un clappement pareil au bruit d'un baiser; ses grands yeux noirs s'ouvrirent avec une langueur qui l'emporta quelque temps sur leur expression de dureté habituelle, et qu'elle devait peut-être en ce moment à un songe, ou, mieux diraije, à un souvenir de volupté. Le jour, tout faible qu'il était, parut encore trop éclatant à ses yeux fatigués; elle les re'erma un instant, se releva en s'appuyant sur son coude, chercha de l'autre main, sous les coussins du lit, un petit miroir d'acier poli, s'y regarda avec un sourire complaisant; puis, le posant sur une table à la portée de sa main, elle y prit un sifflet d'argent, en fit entendre le son deux fois répété, et, comme épuisée de ceteflort, elle retomba sur son lit en poussant un soupir dans lequel on retrouvait plutôt l'expression delafatigue quecelledela tristesse.

A peine le bruit du sifflet avait-il cessé de retentir, que la portière de tapisserie, qui tombait devant la porte d'entrée, se souleva et donna passage à la tête d'une jeune fille de dix-neuf à vingt ans.

— Madame la reine me demande? dit-elle d'une voix douce et craintive.

— Oui, Charlotte, venez.

Elle s'avança, alors, en posant si légèrement le pied sur les nattes épaisses et linement tressées qui servaient de tapis, qu'il était évident qu'elle en avait fait une étude, lorsque, pendant le sommeil de sa belle et impérieuse maîtresse, les soins qu'elle remplissait près d'elle l'appelaient dans son appartement.

— Vous êtes exacte, Charlotte, dit la reine en souriant.

— C'est mon devoir, madame.

— Approchez-vous... Plus près.

— Madame veut-elle se lever?

— Non, causer un instant.

Charlotte rougit de plaisir ; car elle avait une grâce à demander à la reine, et elle vit bien que sa noble maîtresse était dans un de ces moments de bonheur 011 les puissants d'ici-bas accordent tout ce qu'ils peuvent accorder.

— Quel est donc tout ce bruit qu'on entend dans la cour? continua la reine.

— Les pages et les écuyers qui rient.

— Mais j'entends d'autres voix.

— Celles des sires de Giac et de Graville.

— Le chevalier de Bourdon n'est point avec eux?

— Non, madame, il n'a point paru encore.

— Et rien de nouveau, cette nuit, n'a troublé la tranquillité du château?

— Rien : seulement, quelques instants avant que le jour parût, la sentinelle a vu une ombre se glisser sur les murailles; elle a crié : Qui vive? L'homme, car c'était un homme, a sauté de l'autre côté du fossé, malgré la distance et la hauteur : alors la sentinelle a tiré dessus avec son arbalète.

— Eh bien? dit la reine.

Et la rougeur de ses joues disparut complètement.

— Oh! Raymond est un maladroit! Il a manqué son coup, et, ce matin, il a vu sa flèche fichée dans un des arbres qui poussent dans le fossé.

— Ah! ditlsabel.

Et sa poitrine respira plus librement.

— Le fou ! continua-t-elle en se parlant à ellemême.

— Certes, il faut que ce soit un fou ou un espion ; car, sur dix, neuf se seraient tués. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que voilà la troisième fois que cela arrive. C'est inquiétant, n'est-ce pas, madame, pour ceux qui habitent ce château?

— Oui, mon enfant; mais, quand le chevalier de Bourdon en sera gouverneur, cela ne se renouvellera plus.

Et un sourire imperceptible glissa sur les lèvres de

la reine, tandis que les couleurs de ses joues, un instant absentes, reparurent avec une lenteur qui prouvait que, quel que fût le sentiment qui les en avait éloignées, il était pénible et profond.

— Oh ! continua Charlotte, c'est un si brave chevalier que le sire de Bourdon !

La reine sourit.

— Ah ! tu l'aimes?

— De tout mon cœur, dit naïvement la jeune fille.

— Je le lui dirai, Charlotte, et il en sera fier.

— Oh! madame, ne lui dites pas cela : j'ai quelque chose à lui demander, et je n'oserais jamais...

— Toi?

— Opi.

— Qu'est-ce donc?

— Oh ! madame...

— Voyons, dis-moi cela.

— Je veux... Oh ! je n'ose pas.

— Parle donc.

— Je veux lui demander une place d'écuyer.

— Pour toi? dit en riant la reine.

— Oh!... dit Charlotte.

Et elle devint rouge et baissa les yeux.

— Mais ton enthousiasme pour lui pourrait me le faire croire. Pour qui donc alors?

Pour un jeune homme...

Charlotte murmura ces mots si bas, qu'à peine si on les put entendre.

— Ah! Et quel est-il?

— Mon Dieu, madame... Mais jamais vous n'avez daigné...

— Enfin, quel esl-il? répéta Isabel, avec une espèce d'impatience.

— Mon fiancé, se hâta de répondre Charlotte.

Et deux larmes tremblèrent aux cils noirs de ses longues paupières.

— Tu aimes donc, mon enfant? dit la reine avec un ton de voix si doux, qu'on eût dit une mère qui interrogeait sa fille.

— Oh ! oui, pour a vie...

— Pour la vie ! Eh bien, Charlotte, je me charge de ta commission : je demanderai à Bourdon celte place pour ton fiancé; de cette manière, il restera constamment près de toi. Oui, je comprends : il est doux de ne pas se séparer un instant de la personne qu'on aime.

Charlotte se jeta à genoux, baisant les mains de la seine, dont la figure, habituellement si hautaine, était en ce moment d'une douceur angélique.

— Oh ! que vous êtes bonne ! dit-elle. Oh .'que je vous remercie i Que Dieu et monseigneur saint Chai les étendent leurs mains sur votre tête!... Merci, merci... Qu'il sera heureux!... Permettez que je lui donne cette bonne nouvelle.

— Il est donc là?

— Oui, dit-elle avec un petit mouvement de tôte; oui, je lui avais dit hier que le chevalier serait probablement nommé gouverneur de Vincennes, et,

cette nuit, il a pensé à ce que je viens de vous dire, de sorte que, ce matin, il est accouru pour me parler de ce projet.

— Et où est-il?

— A la porte, dans l'antichambre.

— Et vous avez osé...?

Les yeux noirs d'Isabel étincelèrent; la pauvre Charlotte, à genoux, les mains croisées, se renversa en arrière.

— Oh ! pardon ! pardon ! murmura-t-elle. Isabel réfléchit.

— Cet homme serait-il attaché sincèrement à nos intérêts?

— Après ce que vous m.'avez promis, madame, il passerait, pour vous, sur des charbons ardents.

La reine sourit.

— Fais-le entrer, Charlotte; je veux le voir.

— Ici? dit la pauvre fille passant de la terreur à l'étonnement.

— Ici; je veux lui parler.

Charlotte pressa sa tête entre ses deux mains, comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas; puis elle se releva lefttement, regarda la reine d'un air étonné, et, à un dernier signe que fit celle-ci, elle sortit de l'appartement.

La reine rapprocha les rideaux de son lit, passa sa tête dans leur ouverture, serra l'étoffe au-dessous de son menton avec ses deux mains, sachant bien que

sa beauté ne perdrait rien à la teinte ardente que leur couleur rouge jetait sur ses joues.

A peine avait-elle pris cette précaution, que Char' lotte entra suivie de son amant.

C'était un beau jeune homme de vingt à vingt-deux ans, au front large et découvert, aux yeux bleus et vifs, aux cheveux châtains et au teint pâle; il était vêtu d'un justaucorps de drap vert, ouvert à la saignée des bras, de manière à laisser passer la chemise; un pantalon de môme couleur dessinait les muscles fortement prononcés de ses jambes; un ceinturon de cuir jaune soutenait une dague d'acier à large lame, qui devait le poli de sa poignée au mouvement habituel qu'avait contracté son maître d'y porter la main, tandis que, de l'autre, il tenait un petit chap'eau de feutre dans le genre de nos casquettes de chasse.

Il s'arrêta à deux pas de la porte. La reine jeta sur lui un coup d'œil rapide : sans doute, elle eût prolongé l'examen qu'elle fit de sa personne, si elle eût pu prévoir qu'elle avait devant elle un de ces hommes auxquels le destin a donné, dans leur vie, une heure pendant laquelle ils doivent changer la face des nations. Mais, nous l'avons dit, rien en lui n'annonçait cette étrange destinée, et ce n'était pour le moment qu'un beau jeune homme, pâle, timide et amoureux.

— Votre nom? dit la reine.

— Perrinet Leclerc.

— De qui étes-vous fils?

— De l'échevin Leclerc, gardien des clefs de la porte Saint-Germain.

— Et que faites-vous?

— Je suis vendeur de fer au Petit-Pont.

— Vous quitteriez voire état pour entrer au service du clievalier de Bourdon?

— Je quitterais tout pour voir Charlotte.

— Et vous ne seriez pas embarrassé dans votre service?

— De toutes les armes que j'ai chez moi, comme vendeur de fer, depuis la masse jusqu'à la dague, depuis l'arbalète jusqu'à la lance, il y en a peu que je ne manie aussi bien que le meilleur chevalier.

— Et, si j'obtiens pour vous cette place, vous me serez dévoué, Leclerc?

Le jeune homme releva les yeux, les fixa sur ceux de la reine, et dit avec assurance :

— Oui, madame, en tout ce qui s'accordera avec ce que je dois à Dieu et à monseigneur le roi Charles.

La reine fronça légèrement le sourcil.

— C'est bien, dit-elle; vous pouvez regarder la. chose comme faite.

Les deux amants échangèrent entre eux un coup d'œil d'indicible bonheur.

En ce moment, un violent tumulte se fil entendre.

— Qu'est cela? dit la reine.

Charlotte et Leclerc se précipitèrent à la môme fenêtre, et regardèrent dans la cour.

84 tSABEL DE BAVIÈRE

— Oh! mon Dieu I s'écria la jeune fille avec l'étonnement de la terreur.

■ — Qu'y a-t-il? reprit une seconde fois la reine.

— Oh ! madame, la cour est pleine de gens d'armes qui ont désarmé la garnison; les sires de Giac et de Graville sont prisonniers.

— Serait-ce une surprise des Bourguignons? dit la reine.

— Non , reprit Leclerc , ce sont des Armagnacs ; ils portent la croix blanche.

— Oh! dit Charlotte, voilà leur chef; c'est M. Dupuy. Il a avec lui deux capitaines; ils demandent l'appartement de la reine, car on le leur indique du doigt. Les voilà qui viennent; ils entrent, ils montent.

— Faut-il les arrêter? dit Leclerc en tirant à demi son poignard du fourreau.

— Non , non , reprit vivement la reine. Jeune homme, cachez-vous dans- ce cabinet : peut-être pourrez-vous m'être utile, si l'on ignore que vous êtes ici, tandis que, dans le cas contraire, vous ne pouvez que vous perdre.

Cliarlolle poussa Leclerc dans une espèce de petite chambre noire, qui élail auprès du chevet d'Isabel. La reine sauta à bas de son lit , passa une grande robe de brocart, garnie de fourrure, et s'enveloppa dedans sans avoir le temps de serrer autrement la taille qu'en la croisant avec ses mains; ses cheveux, comme nous l'avons dit, tombaient sur ses épaules et descendaient jusqu'au-dessous de sa cein-

ture. Au même instant, Dupuy, suivi des deux capitaines, souleva la portière, et, sans ôter son chapeau, dit en se tournant vers Isabel :

— Madame la reine, vous êtes ma prisonnière. Isabel jeta un cri dans lequel il y avait autant de

rage que d'étonnement; puis, sentant ses jambes faiblir, elle retomba assise sur son lit, regarda celui qui venait de lui adresser la parole en termes si peu respectueux, et elle lui dit avec un rire âpre :

— Vous êtes fou, maître Dupuy.

— C'est le roi notre sire, qui malheureusement est insensé, répondit celui-ci ; car, sans cela, madame, il y a longtemps que je vous aurais dit, pour la première fois, ce que je viens de vous dire à cette heure seulement.

— Je puis être prisonnière, mais je suis encore reine, et, ne fussé-je plus reine , je s'erai toujours femme. Parlez donc chapeau bas, messire, comme vous parleriez à voire maître le connétable; car je présume que c'est lui qui vous envoie.

— Vous ne vous Irompez pas; je viens par son ordre, répondit Dupuy en délaclianl lentement son chaperon, comme un homme qui obéit bien plus à sa propre volonté qu'à l'ordre qu'on lui donne.

—C'est bien, reprit la reine; mais, comme j'attends le roi, nous verrons qui, du connétable ou de lui, est le maître céans.

— Le roi ne viendra pas.

— Je vous dis qu'il doit venir.

— II a rencontré, à moitié route, le chevalier de Bourdon.

La reine tressaillit; Dupuy le remarqua et sourit.

— Eh bien? dit la reine.

— Eh bien, cette rencontre a changé ses projets, sans doute aussi ceux du chevalier; car il s'attendait à revenir à Paris seul, et, à l'heure qu'il est, il y rentre sous bonne escorte ; il croyait retrouver son appartement à l'hôtel Saint-Paul, tandis que nous lui en^gardions un au Châtelet.

— Le chevalier en prison ! et pourquoi? Dupuy sourit.

— Vous devez le savoir mieux que nous, madame.

— Sa vie ne court aucun danger, j'espère?

— Le Châtelet est bien près de la Grève, dit en riant Dupuy.

— On n'oserait Tassassiner !

— Madame la reine, dit Dupuy en la regardant d'un œil fier et dur, rappelez-vous monseigneur le duc d'Orléans : c'était le premier du royaume après notre sire le roi; il avait quatre valets de pied portant flambeaux, deux écuyers portant lance, et deux pages portant épée autour de lui, le dernier soir qu'il passa parla rue Barbette, en revenant de souper avec vous... Il y a loin d'un si noble seigneur à un si petit chevalier... Et, quand tous deux ont commis le même crime, pourquoi tous deux ne subiraient-ils pas le même châtiment?

La reine se releva avec l'expression de la plus vio-

lente colère; le sang lui monta si rapidement au visage, qu'on eût cru qu'il allait jaillir de toutes les veines. Elle étendit la main vers la porte, fit un pas, et, d'une voix rauque, prononça ce seul mot : ■ — Sortez !

Dupuy, intimidé, recula d'un pas.

— C'est bien, madame, répondit-il ; mais, avant de sortir, je dois ajouter une chose : c'est que la volonté expresse du roi et de monseigneur le connétable est que vous partiez sans délai pour la ville de Tours.

— Sans doute, en votre compagnie?

— Oui, madame.

— Ainsi, c'est vous qu'on a choisi pour mon geôlier? L'emploi est honorable, et vous va merveilleusement.

— C'est quelque chose dans l'État, madame, que l'homme qui est chargé de tirer les verrous sur une reine de France.

— Croyez-vous, reprit Isabel, qu'on anoblirait le bourreau, s'il me coupait la tête?

Elle se retourna, comme ayant assez parlé et ne voulant plus répondre.

Dupuy grinça les dents.

— Quand serez-vous prête, madame?

— Je vous le ferai savoir.

— Songez, madame, que je vous ai dit que le temps pressait.

— Songez, messire, que je suis la reine, et que je vous ai dit de sortir.

Dupuy murmura quelques mots; mais, comme chacun connaissait la grande puissance que la reine Isabel conservait sur le vieux monarque, il trembla qu'elle ne vînt à reprendre, tant qu'elle serait si près de lui, ce pouvoir qui ne lui était échappé que depuis un instant. Il s'inclina donc avec plus de respect qu'il n'en avait montré jusqu'alors, et sortit, comme la reine le lui avait ordonné.

A peine la portière fut-elle abaissée derrière lui et les deux hommes qui l'accompagnaient, que la reine tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, dans un fauteuil; que les sanglots de Charlotte éclatèrent, et que Perrinet Leclerc s'élança hors du cabinet.

Il était plus pâle encore que de coutume ; mais on voyait que c'était de colère bien plus que de crainte.

— Faut-il que je tue cet homme? dit-il à la reine, les dents serrées et la main sur sa dague.

La reine sourit amèrement. Charlotte se jeta pleurante à ses pieds.

Le coup qui avait frappé la reine avait atteint les deux jeunes gens.

— Le tuer! dit la reine. Crcis-tu, jeune homme, que j'aurais, pour cela, besoin de ton bras et de ton poignard?... Le tuer!... et à quoi bon?... Regarde la cour pleine de soldats... Le tuer!... Et cela sauverât-il Bourdon?

Charlotte pleura plus fort : il se mêlait, à sa dou-

leur pour les peines de sa maîtresse, une douleur personnelle non moins vive. La reine perdait le bonheur de l'amour, Charlotte en perdait l'espérance ; Charlotte était la plus à plaindre.

La reine reprit :

— Tu pleures, Charlotte... tu pleures!... et celui que tu aimes te reste!... car vous ne'serez séparés, vous autres, que par une absence momentanée!... Tu pleures! et cependant j'échangerais mon sort de reine contre le tien... Tu pleures! mais tu ne sais donc pas que, moi qui ne peux pas pleurer, j'aimais Bourdon comme tu aimes ce jeune homme ! Eh bien, ils le tueront, vois-tu; car ils ne pardonnent pas... Celui que j'aime autant que tu aimes celui-ci, ils le tueront, et je ne pourrai rien pour empêcher cet assassinat, et je ne saurai pas à quel moment ils lui enfonceront le fer dans la poitrine, et toutes les minutes de ma vie seront pour moi celle de sa mort, et je me dirai à chaque instant : «A cette heure, peutêtre, il m'appelle, il me nomme, il se débat dans son sang et se tord dans l'agonie, et moi, moi, je suis là, je ne peux rien, et cependant je suis reine, reine de France!...)) Malédiction ! et je ne pleure pas, et je ne puis pas pleurer!...

La reine se tordait les bras et se meurtrissait la figure; les deux enfants pleuraient, non plus de leur malheur, mais de celui de la reine.

— Oh! que pourrons-nous faire? disait Charlotte.

— Ordonnez, disait Leclerc.

— Rien, rien... Oh ! tout l'enfer est clans ce mot. Être prête à donner son sang, sa vie, pour celui qu'on aime, et ne pouvoir rien!... Oh! si je les tenais, ces hommes qui se sont fait deux fois un jeu de me torturer le cœur!... Mais rien contre eux, rien pour lui! J'ai été puissante cependant : dans un moment de folie du roi, j'aurais pu lui faire signer la mort du connétable, et je ne l'ai pas fait. Oh ! insensée! j'aurais dû le faire... C'est d'Armagnac, maintenant, qui serait dans un cachot, en face de la mort, comme il l'est, lui !... lui, si beau, si jeune! lui qui ne leur a jamais rien fait!... Ah! ils le tueront comme ils ont tué Louis d'Orléans, qui ne leur avait jamais rien fait non plus... Et Ieroi...leroi, qui voit tousces meurtres, qui marche dans le sang, et qui. lorsqu'il glisse, se retient h. des meurtriers!... Le roi insensé! le roi slupide!...Oh! mon Dieu, mon Dieu, prenez pitié de moi!... Sauvez-moi! vengez-moi!...

— Miséricorde ! disait Charlotte. . .

— Damnation ! disait Leclerc.

— Moi, partir !... Ils veulent que je parte ! ils croient que je partirai!... Non, non... Partir avant de savoir ce qu'il est devenu!... Ils m'arracheront d'ici par morceaux 1 Nous verrons s'ils osent porter la main sur leur reine. Je me cramponnerai 5 ces meubles Avec les mains, avec les dents... Oh ! il faudra qu'ils me disent ce qu'il est devenu, ou plutôt j'irai, quand la nuit sera sombre, j'irai moi-même à la prison... — Elle prit un coffre et l'ouvrit.— J'ai de l'or, voyez!...

dé l'or pour la rançon d'un homme, sang fet âme; et, si je n'en ai pas assez, voilà des bijoux, des perles, à acheter tout un royaume; eh bien, je donnerai tout, tout au geôlier, et je lui dirai : ((Rendez-le-moi vivant!... rendez-le-moi, sans qu'on ait touché un seul de ses cheveux; et tout cela, voyez, or, perles, diamants, tout cela, eh bien, c'est pour vous! pour vous, qui m'avez rendu plus que tout cela; pour vous, à qui j'en dois encore, à qui j'en donnerai d'autres. »

— Madame la reine, dit Leclerc, voulez-vous que j'aille jusqu'à Paris?... J'ai des amis, je les rassemblerai : nous marcherons sur le Châtelet.

— Oui, oui, dit amèrement la reine, et tu hâteras sa mort, n'est-ce pas?... Et, si vous réussissez à enfoncer la prison, vous trouverez, en entrant dans le cachot, un cadavre encore chaud et saignant; car il faut moins de temps à un seul poignard pour aller jusqu'au cœur qu'il n'en faut à tous vos amis pour briser dix portes, dix portes de fer!... Non, rien par la force : nous le tuerions... Va, pars, passe la nuit devant le Châtelet : s'ils le conduisent vivant à une autre prison, suis-le jusqu'à la porte; s'ils l'assassinent, accompagne son corps jusqu'au tombeau, et, dans l'un et dans l'autre cas, reviens me le dire, afin que, vivant ou mort, je sache où il est.

Leclerc fit un mouvement pour sortir : la reine l'arrêta.

— Par ici, dit-elle en metta.nt le doigt sur sa bouche.

Elle rouvrit la porte du cabinet, poussa un ressort; la boiserie glissa, et présenta les marches d'un escalier pratiqué dans le mur.

— Suivez-moi, Leclerc, dit la reine.

Et l'impérieuse Isabcl, redevenue femme et tremblante, prit la mai a de l'humble vendeur de fer, qui, à cette heure, était son espérance; elle le conduisit, marchant la première, le garantissant des angles de muraille, sondant le terrain du pied, dans le corridor étroit et sombre oiî ils étaient engagés. Après quelques détours, Leclerc aperçut le jour à travers les fentes d'une porte ; la reine l'ouvrit : elle donnait sur un jardin isolé, au bout duquel se trouvait le rempart. Elle suivit des jeux le jeune homme, qui monta sur ia muraille, lui fit de la main un dernier signe d'espérance et de respect, et disparut en sautant dans le fossé.

La confusion était telle, que personne ne le vit. Pendant que la reine retourne dans son appartement, suivons Leclerc, qui gagne, à travers plaine, la Bastille, descend sans s'arrêter la rue Saint-Ant^ino, passe sur la Grève, jette un coup d'oeil inquiet sur le gibet qui étend son bras décharné du côté de l'eau, s'arrête un instant, pour respirer, sur le pont Notre-Dame,, atteint l'angle du bâtiment de la Grande- Boucherie, et, s'apercevantque, de là, rien ne peut entrer au grand Chàtelet, ni en sortir sans qu'il le voie, se mêle h un groupe de bourgeois qui parlaient de l'arrestation du chevalier. ir

— Je vous assure, maître Bourdichon, disait une vieille femme à un bourgeois qu'elle arrêtait par le bouton de son pourpoint, afin de le forcer à lui prêter une attention plus soutenue, je vous assure qu'il est revenu à lui : je le tiens de la Cochette, la fille du geôlier du Châtelet; elle dit qu'il n'a qu'une meurtrissure derrière la tête, et pas autre chose.

— Je ne vous dis pas non, mère Jehanne, répondit le bourgeois ; mais tout cela ne m'apprend pas pourquoi il est arrêté.

— Oh ! ça, c'est bien facile à deviner : il s'entendait avec les Anglais et les Bourguignons pour livrer Paris, mettre tout à feu et à sang, faire battre monnaie avec les vases des églises... 11 y a bien plus, c'est qu'on dit qu'il était poussé à cela par la reine Isabel, qui en veut aux Parisiens, depuis l'assassinat du duc d'Orléans, si bien qu'elle dit qu'elle ne sera contente que quand elle aura fait raser la rue Barbette, et brûler la maison de l'Image Notre-Dame.

— Place! place! dit un boucher, voilà le tortureur.

Un homme vêtu de rouge passa au milieu de la foule, qui s'écarta... A son approche, la porte du Châtelet s'ouvrit toute seule, comme si elle le reconnaissait, et se referma sur lui.

Tous les yeux le suivirent. Il y eut un instant de silence, après lequel la conversation interrompue se renoua.

— Oh ! c'est bon , dit la femme en lâchant le

pourpoint de Bourdichon, je connais la fille du geôlier; je pourrai peut-être lui voir donner la question.

Et elle se mit h courir vers le Châtelet, aussi vile que le permettaient son âge et des jambes qui n'étaient pas exactement de la môme longueur.

Elle frappa h la porte; un petit guichet s'ouvrit; une jeune fille blonde y passa sa tôte ron^de^t gaie. Un petit colloque s'engagea; mais il n'eut point, h ce qu'il paraît, le résultat qu'en espérait la mère Jehanne, car la porte resta fermée; seulement, la jeune fille, passant son bras par l'ouverture grillée, indiqua de la main le soupirail du cachot, et disparut. La vieille fit signe au groupe de s'approcher ; quelques personnes s'en détachèrent; elle se mit à genoux devant le soupirail, et dit 'i ceux qui l'entouraient :

— Venez par ici, mes enfants; c'est la lucarne de la prison; nous ne le verrons pas, mais nous l'entendrons crier : ça vaut toujours mieux que rien.

Tout le monde se pressa donc avidement, contre cette ouverture, qu'on aurait pu prendre pour une issue de l'enfer ; car dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il en sortait des bruits de chaîne, des cris de rage et des lueurs de feu.

— Oh ! je vois le réchaud, disait la femme. Tiens, le torturcur y met une tenaille de fer... Le voilà qui souffle.

A chaque aspiration du soufflet, le réchaud jetait une flamme si vive, qu'on eût dit un éclair souterrain.

— Le voilà qui prend la pince; elle est si rouge, que le bout lui brûle les doigts... Il va au fond du cachot: je ne vois plus que ses jambes... Chut! taisez-vous : nous allons entendre...

Un cri aigu retentit... Toutes les têtes se rapprochèrent du soupirail.

— Ah ! voilà le juge qui l'interroge, reprit le cicérone femelle, qui, en sa qualité de première venue, avait la tête entièrement fourrée entre les deux barreaux de fer du soupirail; — il ne répond pas... Réponds donc, brigand; réponds donc, assassin : avoue tes crimes !

— Silence ! dirent plusieurs voix.

La femme retira sa tête du trou ; mais elle prit un barreau de chaque main pour être sûre de retrouver sa place quand elleaurait parlé ; puis elle dit avec la conviction d'une habituée :

— Vous voyez bien que, s'il n'avoue rien , on ne pourra pas le pendre.

Un second cri rappela sa tête à l'ouverture.

— Ah! c'est changé, dit-elle; car voilà la pince par terre à côté du réchaud... — Eh bien, il est déjà las, le tortureur !

On entendit des coups de maillet.

— Non, non, reprit la femme avec joie, c'est qu'on lui met les clavettes.

Les clavettes étaient des planches qu'on liait .avec des cordes à l'entour des jambes du patient, puis entre lesquelles on passait un large coin de 1er sur

lequel on frappait jusqu'à ce qu'en se rapprochant, elles aplatissent la chair et brisassent les os.

Il paraît que le chevalier n'avouait rien, car les coups de maillet se succédaient avec une force et une rapidité croissantes. Le tortureur y mettait de la colère.

Il y avait déjà quelque temps qu'on n'entendait plus de cris; quelques sourds gémissements y avaient succédé, puis ils s'é-iaient éteints à leur tour. Le bruit du maillet cessa tout à coup.

La mère Jehanne se releva aussitôt.

— C'est fini pour aujourd'hui, dit-elle en secouant la poussière attachée à ses genoux et en rajustant son bonnet; il s'est évanoui sans rien dire.

Et elle s'en alla, convaincue qu'une plus longue attente serait inutile.

La connaissance approfondie qu'elle paraissait avoir de la manière dont les choses se passaient habituellement entraîna sur ses pas tous les témoins de cette scène, à l'exception d'un jeune homme qui resta debout contre le mur; c'était Perrinet Leclerc.

Un instant après, comme l'avait prévu la mère Jehanne, le tortureur sortit.

Yeis le soir, nn prêtre entra dans la prison.

Quand la nuit fut tout à fait venue, on plaça des sentinelles dehors, et l'une d'elles força Leclerc de s'éloigner; il alla s'asseoir sur une borne, au coin du pont aux Meuniers.

Deux heures se passèrent : quoique la nuit fût

sombre, ses yeux s'y étaient tellement habitués, qu'il distinguait sur les murailles grisâtres la place noire où se trouvait la porte duChâtelet. Il n'avait pas prononcé une parole, n'avait pas ôté la main de dessus sa dague, et n'avait pensé ni à boire ni à manger.

Onze heures sonnèrent.

Le dernier coup vibrait encore, lorsque la porte du Châtelet s'ouvrit : deux soldais, tenant leur épée d'une main et une torche de l'autre, parurent sur le seuil; puis vinrent quatre hommes portant un fardeau, et suivis d'un individu dont la figure était cachée sous un chaperon rouge : ils s'approchèrent en silence du pont aux Meuniers.

Lorsqu'ils furent en face de Perrinet, celui-ci vit que l'objet que portaient ces hommes était un large sac de cuir. Il écouta : un gémissement parvint jusqu'à lui ; il n'y avait plus de doute.

En une seconde sa dague était hors du fourreau, deux des porteurs à terre, et le sac fendu dans toute sa longueur. Un homme en sortit.

— Sauvez-vous, chevalier! dit Leclerc.

Et, profitant de la stupéfaction que son attaque avait causée à la petite troupe, pour se mettre rapidement à l'abri de sa poursuite, il se laissa glisser le long du talus de la rivière, où il disparut à tous les yeux.

Celui auquel il venait de tenter, avec un courage si inouï, de rendre la liberté, essaya de fuir: il se dressa sur ses pieds; mais ses jambes, que ses os brisés ne

pouvaient soutenir, plièrent, et il retomba évanoui en jetant un cri de douleur et de désespoir.

L'homme au chaperon rouge fit un signe; les deux porteurs qui n'étaient pas blessés reprirent le prisonnier sur leurs épaules. Quand ils furent arrivés au milieu du pont, le chef s'arrêta etjdit :

— C'est bien, jetez-le ici.

L'ordre fut exécuté aussitôt que donné ; un objet sans forme tourbillonna un instant entre l'espace vide du pont et de la rivière, et le bruit d'un corps pesant retentit dans l'eau.

Au môme instant, une barque, montée par deux hommes, s'avança vers l'endroit où le corps avait disparu, et suivit un instant le fil de la rivière. Quelques secondes après, tandis que l'un d'eux ramait, l'autre accrocha avec un harpon un objet qui revint à la surface de l'eau, et allait le déposer dans sa barque, lorsque l'homme au chaperon rouge monta sur le parapet du pont, et, de là, jeta auvent, d'une voix forte, ces paroles sacramentelles :

— Laissez passer la justice du roi !

Le marinier tressaillit, et, malgré lesprières de son camarade, il rejeta dans la rivière le corps du chevalier de Bourdon.

Six mois environ s'étaient passés depuis la scène que nous avons essayé de décrire dans le chapitre précédent; la nuit s'abaissait sur la grande cité, et, du haut de la porte Saint-Germain, on voyait lentement et tour à tour, selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés, s'effacer dans la brume les clochers et les tours dont se hérissait le Paris de 1417. Ce furent d'abord les clochetons aigus du Temple et de Saint-Martin qui, vers le nord, se confondirent avec l'ombre, accourant rapide et épaisse comme une marée; bientôt elle atteignitet enveloppa les aiguilles aiguës et dentelées de Saint-Gilles et Saint-Luc, qui, de loin, semblaient, au milieu du crépuscule, deux géants prêts à lutter, gagna Saint -Jacques -la- Boucherie, qui n'apparut plus dans la brume que parce qu'il y traçait une ligne verticale plus foncée, puis se joignit au brouillard qui se levait de la Seine, et qu'un vent bas et pluvieux enlevait par immenses flocons; l'œil put distinguer encore un instant, à travers un voile de vapeur, le vieux Louvre et sa colonnade de tours, Notre-Dame la métropolitaine et le clocher élancé de la Sainte-Chapelle; puis, comme un cheval de course, l'ombre s'élança sur l'Université, enveloppa Sainte-Geneviève , gagna la Sorbonne,

tourbillonna sur les toits des maisons, s'abaissa dans les rues, dépassa le rempart, se répandit dans la plaine, alla effacer à l'horizon la ligne rougeâlre que le soleil avait laissée, comme un dernier adieu à la terre, et sur laquelle, quelques minutes auparavant, se détachait encore la silhouette noire des trois clochers de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.

Cependant, sur la ligne de remparts qui étreint comme une ceinture le colosse endormi, on distingue, de cent pas en cent pas, des gardes chargés de veiller à sa sûreté : le bruit mesuré et monotone de leur marche ressemble, si nous poursuivons la comparaison, à la pulsation du pouls qui annonce que la vie est là, quoiqu'elle revête un instant l'apparence de la mort ; de temps en temps, le cri de Sentinelles, veillez! part d'un point, et, comme un écho, parcourt de jalons en jalons toute cette ligne circulaire, pour revenir s'éteindre à l'endroit d'où il est parti.

Sous l'ombre projetée par la porte Saint-Germain, dont la masse carrée s'élève au-dessus des remparts, une de ces sentinelles se promène plus triste et plus silencieuse que les autres. A son accoutrement demimilitaire, demi-bourgeois, il est facile de deviner que, quoique momentanément celui qui le porte remplisse les fonctions d'un soldat, il appartient à cette corporation d'ouvriers qui, par l'ordre du connétable d'Armagnac, a fourni cinq cents hommes pour la garde de la ville ; de temps en temps, il s'arrête, s'appuie sur là perluisane dont il est armé, fixe

un regard vague sur un point de l'espace, puis, avec un soupir, reprend la marche circonscrite d'un factionnaire nocturne.

Tout à coup son attention fut attirée par la voix d'un homme qui, du chemin qui bordait les fossés extérieurs, demandait l'ouverture de la porte Saint- Germain; l'individu attardé paraissait compter sur la complaisance du gardien, qui seul pouvait, passé neuf heures du soir, en permettre l'entrée, et sous sa responsabilité personnelle. Il faut croire qu'il ne s'était pas trompé sur l'influence qu'il se flattait d'exercer ; car le jeune factionnaire eut à peine entendu sa voix, qu'il descendit le talus que le rempart formait intérieurement , et alla frapper à une petite fenêtre que dénonçait la clarté d'une lampe, en criant assez haut pour être entendu de l'intérieur :

— Mon père, levez-vous vite, et allez ouvrir la porte à messire Juvénal des Ursins.

La lampe annonça, par ses niouvements, que ces paroles avaient été entendues; un vieillard sortit de la maison, une lanterne d'une main et un trousseau de clefs de l'autre, et s'avança, accompagné du jeune homme qui l'avait appelé, sous la voûte formée par la porte massive.

Cependant, avant de mettre la clef dans la serrure, et comme si l'assurance donnée par son fils n'était pas suffisante , le vieillard s'adressa à l'individu qu'on entendait marcher, en frappant du pied, de l'autre côté de la herse.

— Qui ôtes-vous? demanda-t-il.

— Ouvrez, maître Leclerc; je suis Jean Juvénal des Ursins, conseiller au parlement de notre sire le roi. Je me suis attardé chez le prieur de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et, comme nous sommes de vieilles connaissances, j'ai compté sur vous.

— Oui, oui, murmura Leclerc, aussi vieilles connaissances que peuvent l'être un vieillard et un enfant. C'était votre père, jeune homme, qui pouvait parler ainsi; car nous sommes nés tous deux dans la ville de Troyes, en 1340, et une connaissance de soixante-huit ans méritait mieux que la nôtre le titre que vous lui donnez.

En disant ces paroles, le gardien faisait tourner deux fois la clef dans la serrure, fixait dans une position perpendiculaire la barre de fer horizontale qui fermait la'porte, et, de ses deux mains, poussant l'un, tirant l'autre, entre-bâillait les battants massifs, qui donnèrent à l'instant passage h un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans.

— Merci, maître Leclerc, dit celui-ci en frappant sur l'épaule du vieillard avec un geste mêlé d'affection et de respect; merci, et comptez sur moi dans l'occasion, comme j'ai compté sur vous.

— Messire Juvénal, dit le jeune factionnaire, puis-jeréclamerma partdanscctte promesse, comme j'ai eu ma part dans le service que mon père vient de vous rendre? Car, sans moi, qui l'ai prévenu, vous

eussiez couru grand risque de passer la nuit de l'autre côté des murailles:

— Ah! c'est toi/Perrinet! Et que fais-tu dans cet accoutrement, à cette heure de la nuit?

— Je monte la garde par l'ordre de M. le connétable, et, comme j'étais libre de choisir l'endroit de ma faction, je suis venu demander à dîner à mon vieux père...

— Et il a été le bienvenu, ajouta le vieillard ; car c'est un digne garçon qui craint Dieu, respecte le roi, et aime ses parents.

Le vieux Leclerc tendit à son fils une main ridée et tremblante. Celui-ci la serra dans les siennes ; Juvénal prit l'autre.

— Je vous remercie une seconde fois, mon vieil ami; ne restez pas plus longtemps dehors ; j'espère qu'un second importun ne viendra pas mettre votre complaisance à l'épreuve.

— Et il aura raison, messire des Ursins; car, fût-ce notre seigneur le dauphin Charles, que Dieu conserve, je crois que je ne ferais pas pour lui ce que j'ai fait pour vous. C'est une grande responsabilité, dans ces temps de troubles, que la garde des clefs d'une ville. Aussi, quand je veille, elles ne quittent pas ma ceinture, et, quand je dors, mon chevet.

Après avoir donné à sa louange cette preuve de vigilance, le vieillard secoua une dernière fois les deux mains qu'il tenait, ramassa la lanterne qu'il

avait posée à terre, et reprit le chemin de sa maison, laissant les jeunes gens seuls.

— Que voulais- tu me demander, Perrinet? reprit Juvénal en s'appuyant sur le bras du jeune vendeur de fer que nous avons introduit en scène dans le chapitre précédent, et que nous retrouvons ici.

— Des nouvelles, messire... Vous qui êtes maître des requêtes et conseiller, vous devez savoir tout ce qui se passe, et je suis bien inquiet ; car on dit que de grandes choses sont arrivées du côté de Tours, oîi est la reine.

— Vraiment, dit Juvénal, tu ne pouvais mieux t'adresser, et je vais t'en raconter de toutes fraîches.

— Remontons, si vous voulez bien, sur le rempart; le connétable fera probablement sa ronde de nuit, et, s'il ne me trouvait pas à mon poste, mon vieux père pourrait perdre sa place, et moi, j£ pourrais gagner quelques coups de ceinturon sur les reins.

Juvénal s'appuya familièrement sur le bras de Perrinet, et tous deux reparurent sur la plate-forme déserte un instant.

— Voici comme les choses se sont passées, reprit uvénal.

Son auditeur paraissait lui prêter la plus vive attention.

— Tu sais que la reine était prisonnière à Tours, sous la garde de Dupuy, le plus soupçonneux et le moins aimable des geôliers. Cependant, malgré sa vigilance, la reine avait trouvé moyen d'écrire au

duc de Bourgogne et de réclamer son secours. Celui-ci comprit bien vite quelle puissante alliée lui serait Isabel de Bavière, puisque, aux yeux de beaucoup, sa rébellion contre le roi devenait dès lors une protection chevaleresque accordée à une femme.

» Comme on n'observait pas aussi soigneusement Madame et la duchesse de Bavière que la reine, cette dernière avait, par leur moyen, des nouvelles du duc, et, lorsqu'elle apprit qu'il avait mis le siège devant Corbeil et que ses gens avaient pénétré jusqu'à Chartres, elle ne désespéra pas de se sauver.

» En conséquence, elle feignit une dévotion profonde à l'abbaye de Marmoutiers, et elle engagea Madame à prier Dupùy de permettre que les princesses et leurs femmes y allassent à la messe. Dupuy, tout brutal qu'il était, n'osa refuser à la fille de son roi une grâce qui ne lui parut d'aucune conséquence. La reine accoutuma insensiblement son geôlier à la voir aller faire ses dévotions à Marmoutiers. Elle parut ne plus remarquer l'insolence de cet homme : elle lui parla doucement. Dupuy, satisfait de voir plier deviint s:i volonté l'orgueil d'une reine, commença k s'humaniser. Il souflrit qu'elle allât à l'abbaye toutes les fois qu'elle le voulait, en prenant la précaution d'être toujours avec elle et de mettre sur la route des corps de garde de distance en distance, bien qu'il lui parût inutile de s'astreindre à tant d'exaclitude, à cinquante lieues qu'il était de l'ennemi.

» Mais la reine remarqua que ses gardes, convaincus de l'inutilité de leurs soins, faisaient leur service avec une extrême négligence, et que, si on les attaquait à rimproviste, on en aurait bon marché. Elle forma dès lors le projet de se faire enlever, à Marmoutiers, par le duc de Bourgogne; elle lui manda, par un de ses serviteurs, toutes ces particularités. Il les goûta, et la reine, par un nouveau message, lui désigna le jour oii elle devait se rendre à cette abbaye.

» L'entreprise était hasardeuse ; il fallait traverser cinquante lieues de pays sans ôtrc découvert. Si le duc de Bourgogne tentait ce coup de main avec peu de monde, Dupuy avait assez de gardes pour résister; s'il y allait à grande assemblée, il paraissait impossible que Dupuy ne fût pas averti, et alors il pouvait enlever la reine et la faire passer dans le Maine, le Berry ou l'Anjou. Le duc de Bourgogne ne se rebuta pas. Il comprenait trop que le seul moyen de soutenir son parti était de s'autoriser du nom d'Isabel, et il prit des mesures si justes, qu'il arriva à son but sans être découvert, et voici comment...

L'attention de PerrinetLeclerc parut redoubler.

— Il choisit, dans son armée, dix mille hommes de cheval, parmi les hommes les plus vaillants et les chevaux les plus robustes; il fit repaître abondamment les uns et les autres, et, la nuit du huitième jour du siège de Corbeil, il se mit h leur tète et prit le chemin de Tours, On marcha toute la nuit dani>

un profond silence, et l'on ne s'arrêta qu'une heure avant le jour pour faire manger les chevaux ; puis on recommença à marcher quinze heures de suite, mais avec beaucoup plus de diligence que pendant la nuit. A la fin du jour, on s'arrêta encore : on n'était qu'à six heues de Tours. Cette armée avait jeté l'étonnement dans tous les lieux 011 elle avait passé ; on était surpris de son silence et de sa vitesse ; mais, le matin du second jour, comme le duc de Bourgogne craignait, malgré les précautions qu'il avait prises, que les gardiens de la reine ne fussent prévenus, il arriva sur les huit heures du matin à Marmoutiers, entoura l'église, et ordonna au sire Hector de Saveuse d'y pénétrer avec soixante hommes. Lorsque Dupuy aperçut cette troupe, qu'il, reconnut pour bourguignonne, à la croix rouge qu'elle portait, il ordonna à la reine de le suivre, voulant la faire sortir par une petite porte latérale où. son carrosse l'attendait; mais elle s'y refusa formellement. Il fit alors un signe aux deux autres gardiens, qui essayèrent de l'enlever de force; mais elle se cramponna à la grille du chœur, près duquel elle était agenouillée, passant son bras à travers les barreaux, et jurant, sur le Christ, qu'on la tuerait plutôt que de l'arracher de là. Les dames et princesses qui l'accompagnaient, couraient çà et là, implorant du secours et criant à l'aide, si bien que le sire de Saveuse, voyant qu'il n'y avait pas à balancer, fit un signe de croix pour que Dieu, dans la maison duquel il se trouvait, lui II 4

pardonnât cette action, puis il tira son épée, et ses gardes en firent autant.

» A cette vue, Laurent Dupuy comprit bien que tout était perdu pour lui ; il se sauva par la petite porte, s'élança sur un cheval, et rentra bride abattue dans la ville de Tours, à laquelle il donna l'alarme, et qui se mit incontinent en défense.

» Aussitôt qu'il eut disparu, le sire de Saveuse s'avança vers la reine, et la salua respectueusement au nom du duc de Bourgogne.

» — Où est-il ?demanda-t-eile.

» — Devant le portail de l'église, où il vous attend.

» La reine et les princesses s'avancèrent alors vers la porte d'entrée, au milieu d'une haie d'hommes qui criaient :

» — Vivent la reine et monseigneur le dauphin !

» Le duc de Bourgogne, en l'apercevant, descendit de son cheval et mit un genou en terre.

» — Mon très-cher cousin, lui dit-elle en s'approchant gracieusement de lui et en le relevant, je dois vous aimer plus qu'aucun homme dans le royaume. Vous avez tout laissé pour vous rendre à mou mandement, et vous m'avez délivrée de ma prison. Soyez assuré que jamais je n'oublierai ces choses. Je vois bien que vous avez toujours aimé monseigneur le roi, sa famille, le royaume et la chose publique.

» Et, ce disant, elle lui donna sa main à baiser.

» Le duc lui répondit quelques mots de respect,

de dévouement, laissa près d'elle le sire de Saveuse et mille chevaux, et, avec le reste de son armée, s'avança rapidement vers Tours, avant que cette ville fût revenue de son élonnement. On ne lui fit aucune résistance, et, pendant que la plupart de ses gens se glissaient par les endroits les plus bas, le duc fit son entrée par les portes, que les soldats de Dupuy avaient abandonnées. Ce malheureux fut lui-môme au nombre des prisonniers, et servit d'exemple à la postérité, qu'on ne doit jamais manquer de respect aux têtes couronnées, en quelque extrémité qu'elles soient réduites.

— Que lui est-il arrivé? demanda Perrinet.

— Il fut pendu sur le midi, répondit Juvénal. ■^ Et la reine?

— Elle revint à Chartres, puis repartit pour Troyes en Champagne, où elle tient sa cour. Les états généraux de Chartres, qui sont composés de ses créatures, l'ont déclarée régente, de sorte qu'elle a fait faire un sceau, oîi sont, d'un côté, les armes écartelées de France et de Bavière, et, de l'autre, son portrait avec ces mots : Isabel,par la grâce de Dieu, reine régente de France.

Ces détails politiques paraissaient intéresser fort peu Perrinet Leclerc, tandis qu'au contraire il semblait désirer en connaître d'autres, qu'il hésitait â demander; enfin, après un instant de silence, et comœe il vit que messire Juvénal s'apprêtait à pren-

dre congé de lui, il lui demanda, d'un ton qu'il essaya de rendre aussi indifférent que possible :

— Et dit-on qu'il soit arrivé quelque accident aux dames qui accompagnaient la reine?

— Aucun, répondit Juvénal.

Perrinet respira.

— En quel endroit de la ville la reine tient-elle sa cour?

— Au château.

— Une dernière question, messire. Vous qui êtes un savant, qui connaissez le latin, le grec et la géographie, dites-moi, je vous prie, vers quel côté de l'horizon il faut que je me tourne pour regarder la ville deTroyes?

Juvénal s'orienta un moment ; puis, prenant de la main gauche la tête de Perrinet, il la tourna, vers un point de l'espace qu'il indiquait en môme temps de sa main droite.

— Tiens, lui dit-il, regarde entre les deux clochers de Saint-Yves et de la Sorbonne, un peu à gauche de la lune qui se lève derrière ce clocher : vois-tu une étoile plus brillante que les autres?

Perrinet fit signe qu'il la voyait.

— On la nomme Mercure. Eh bien, en traçant une ligne verticale de l'endroit où elle te paraît suspendue jusqu'à la terre, cette ligne, vue d'ici, partagerait en deux la ville dont tu me demandes la'posilion.

Perrinet laissa passer sans observation ce qui lui paraissait peu clair dans la démonstration astrono-

mico-géométrique du jeune maître des requêtes, et ne s'attacha qu'à ce point, qu'en regardant un peu à gauche du clocher de la Sorbonne, ses yeux seraient fixés vers l'endroit du monde où respirait Charlotte. Peu lui importait le reste : cet endroit n'était-il pas, pour lui, le monde tout entier?

Il remercia d'un geste Juvénal, qui s'éloigna gravement, enchanté d'avoir donné à son jeune compatriote cette preuve d'une science dont l'affectation était, avec la manie de vouloir persuader qu'il descendait de la famille Orsini *, le seul défaut que l'on pût reprocher à cet impartial et sévère historien.

Perrinet était resté, seul, adossé contre un'arhre, et, quoique la partie de Paris qu'on nommait alors l'Université fût devant ses yeux, comme son esprit l'emportait au delà, elle disparut complètement de sa pensée. Bientôt, comme si son regard eût percé réellement l'espace, il ne vit plus à l'horizon que la ville Troyes, dans la ville que le vieux château, et dans le château qu'une chambre, celle qu'habitaitCharlolte!... encore s'ouvrait-elle pour lui comme ces décorations de théâtre, fermées de tous côtés, excepté de celui qui se trouve en face du spectateur; et, là, dans cette chambre, dont il se figurait la couleur de la tenture, la forme des meubles, libre des soins que lui impo-

* Le père (le Juvénul tirait son nom de l'iiôtel des Uisins, que lui avait donné la ville de Paris, et sur le portique duquel étaient sculptés deux jeunes ours.

sait sa place près la reine, une jeune fille blonde et gracieuse, éclairant de ses vêtements blancs l'appartement sombre qu'elle habite, comme ces anges de Martinn et de Danby, qui, portant leur lumière en eux, illuminent de leurs rayons le chaos qu'ils traversent,et sur lequel n'a pas encore lui le premier soleil.

A force de rassembler toutes les puissances de son esprit sur une seule pensée, cette apparition était devenue, pour lui, une réalité; et, si son imagination lui eût présenté , au lieu de sa Charlotte calme et rêveuse, Charlotte courant quelque danger, certes il eût étendu les bras et se fût précipité en avant, croyant qu'il n'aurait eu qu'un pas à faire pour la protéger.

Perrinet était tellement absorbé dans cette contemplation, qui pourrait faire croire à ceux qui l'ont éprouvée qu'il existe, dans certains moments et dans certaines organisations, un don réel de la double vue, qu'il n'entendit point le bruit que fit, en montant la rue du Paon, une troupe d'hommes à cheval, qui, un instant après, déboucha à quelques pas de lui sur le rempart , à la sûreté duquel il était chargé de veiller.

Celui qui commandait cette ronde nocturne fit signe à sa troupe de s'arrêter, et s'avança seul sur la muraille. Là, sa vue chercha de tous côtés la sentinelle qui devait y être, et ses yeux s'arrêtèrent sur Perrinet, qui, dans la même position, continuant le

môme rêve, n'avait rien distingué de ce qui se passait autour de lui.

Le commandant de la petite troupe marcha alors vers cette ombre immobile, et enleva, du bout de son épée, lebonnetdefeutre qui couvrait la tête deLecIerc. La vision s'évanouit avec la rapidité d'un palais doré qui s'écroule et disparaît sous la secousse d'un tremblement de terre; une espèce de commotion électrique courut par tout son corps, et, par un mouvement instinctif, il écarta de sa pertuisane l'épée qui le menaçait, en criant :

— A moi, les écoliers!

— Tu n'es pas encore bien éveillé, jeune homme, ou tu rêves tout haut, dit le connétable d'Armagnac, tandis que la lame de son épée coupait comme un jonc la lance garnie de fer que Leclerc avait présentée à "Fa visière de son casque, et dont le bout se ticha en terre en tombant.

Leclerc reconnut la voix du gouverneur de Paris, jeta le tronçon qui restait entre ses mains, croisa les bras sur sa poitrine, et attendit avec calme que le connétable fixât la punition qu'il savait avoir méritée.

— Ah ! messieurs les bourgeois, continua le comte d'Armagnac, on vous confie la garde de votre ville, et c'est ainsi que vous vous acquittez de votre dev ;i;r? Holà! mes maîtres, ajouta-t-ii en se tournant vers sa troupe, qui fil un mouvement pour s'approcher de lui, trois hommes de bonne volonté !

Trois hommes sortirent des rangs.

— Que l'un de vous achève la faction de ce drôle, dit-il.

Un soldat descendit silencieusement de son cheval, en jeta la bride au bras de l'un de ses camarades, et alla prendre, sous l'ombre de la porte Saint-Germain, la place qu'y occupait Leclerc.

— Quant à vous, continua le connétable en s'adressant aux deux autres soldats qui attendaient ses ordres, pied à terre, enfants, et comptez sur épaules de ce truand vingt-cinq coups du fourreau de vos épées.

— Monseigneur, dit froidement Leclerc, c'est une punition de soldat, et je ne suis point un soldat.

— Faites ce que j'ai dit, ajouta le connétable en mettant le pied à l'étrier.

Leclerc marcha à lui et l'arrêta par le bras.'

— Réfléchissez, monseigneur.

— J'ai dit vingt-cinq : pas un de plus, pas un de moins, reprit ^6 connétable.

Et il se remit en selle.

— Monseigneur, dit Leclerc en se jetant à la bride du cheval, monseigneur, c'est une punition de serf et de vassal, et je ne suis ni l'un ni l'autre : je suis homme libre et bourgeois de la ville de Paris; ordonnez-moi quinze jours, un mois de prison, et je m'y rendrai. '

— Vous verrez, dit le connétable, qu'il faudra choisir à ces misérables une punition selon leur goût ! Arrière !

A ce mot, il piqua son cheval, qui fit un bond en avant, et, assenant sur la tôle nue de Lcclerc un coup de poing avec son gantelet de fer, il retendit aux pieds des deux soldats qui devaient être les exécuteurs de l'ordre qu'il venait de donner.

C'était toujours avec plaisir que de4)areils commandements étaient reçus par les gens de guerre, lorsque le patient était un bourgeois. II y avait, entre les soldats et les corporations, une haine réelle que les rapprochements politiques qui, de temps en temps, s'opéraient entre eux, ne pouvaient parvenir à éteindre; aussi était-il bien rare que, le soir, un écolier et un soldat se rencontrassent dans une rue écartée sans que l'un jouât du bâton et l'autre de l'épée. Nous sommes forcé d'avouer que Perrinet Leclerc n'était point un de ceux qui, dans l'occasion, cédaient le haut du pavé pour éviter ces sortes de rencontres.

Ce fut donc une véritable bonne fortune, pour les gens d'armes du connétable, que l'exécution dont les avait chargés leur maître, de sorte que, lorsque Perrinet roula' à leurs pieds, ils se jetèrent tous deux sur lui, si bien qu'en revenant de son étourdissement, il se trouva nu jusqu'à la ceinture, les poings liés en croix au-dessus de sa tête, et attachés à une branche d'arbre, de manière à ce que la pointe de ses pieds seulement touchât la terre; puis les soldats détachèrent leur épée du ceinturon, posèrent les lames sur le gazon, et, avec le fourreau élastique et pliant, ils

commencèrent à frapper, en alternant avec autant de flegme et de régularité que les bergers de Virgile.

Le troisième soldat s'était approché, et comptait les coups.

Les premiers résonnèrent sur ce corps ferme et blanc sans qu'ils parussent produire aucune impression sur celui qui les recevait, quoique, à la lueur de la lune, on pût distinguer les sillons bleuâtres qu'ils y traçaient; bientôt chaque fourreau, en se pliant comme un cerceau sur le dos meurtri, enleva avec lui une lanière de chair. Insensiblement, le bruit des coups changea de nature : d'aigu et sifflant qu'il était d'abord, il devint sourd et mat, comme s'ils tombaient sur delaboue; puis, vers la fin de l'exécution, les soldats furent obligés de ne plus frapper que d'une main, l'autre étant occupée à garantir leur visage de la rosée de sang et des parcelles de chair qui jaillissaient sous chaque volée.

Au vingt-cinquième coup, ils s'arrêtèrent, religieux observateurs de leur consigne. Le condamné n'avait pas jeté un cri, pas proféré une plainte.

Alors, comme c'était fini, un des hommes d'armes reprit son épée et la remit tranquillement dans le fourreau, tandis que l'autre, à l'aide delà sienne, coupait la corde entre la branche et les mains du patient.

Aussitôt que la corde fut coupée, Perrinet Leclerc, qui ne restait debout que soutenu par elle, tomba, mordit la terre et s'évanouit.

Un mois après que ces choses s'étaient passées à Paris , de grands événements politiques s'accomplissaient aux alentours de cette ville.

Jamais la monarchie française n'avait été menacée d'une ruine plus prochaine qu'en ce moment : trois partis déchiraient le royaume k belles dents, et c'était à qui en tirerait à lui les plus riches lambeaux.

Henri V, roi d'Angleterre, accompagné des ducs de Clarence et de Glocester, ses frères, était, comme nous l'avons dit, débarqué à Touques, en Normandie ; il avait aussitôt attaqué le château de ce nom, qui, après quatre jours de combats, avait capitulé ; de là, il était allé mettre un siège régulier devant Caen, que défendaient deux seigneurs de mérite et de nom, la Fayette et Montenais. Leur résistance opiniâtre ne servit qu'à faire prendre la ville d'assaut. Le souvenir récent des victoires d'Hondeur et d'Azincourt se mêlant au bruil de ces nouveaux triomphes, la consternation se répandit dans la Normandie; plus de cent mille personnes éaiigrèreiit et se sauvèrent en Bretagne, si bien que le roi d'Angleterre n'eut besoin, pouf conquérir Harcourt, Beauriiont-le- Rogcr, Evreux, Falaise, Bayeux, Lisieux, Coutances, Saint-Lô, Avranches, Argentan et Alençon, que de

se montrer devant ces villes, ou d'y envoyer des détachements. Cherbourg seul, défendu par Jean d'Augennes, l'arrêta plus de temps devant ces murs que ne l'avaient fait ensemble toutes les villes que nous avons nommées; mais cette place se rendit enfln à son tour, et, avec elle, toute la Normandie, dont elle est la porte, tomba sous la domination de Henri V d'Angleterre.

De son côté, la reine et le duc occupaient la Champagne, la Bourgogne, la Picardie, et une partie de l'Ile-de-France : Sentis tenait pour les Bourguignons; et Jean de Yilliers , seigneur de l'Ile-Adam , qui commandait, pour le roi, à Pontoise, ayant eu à se plaindre du connétable, qui le traitait avec hauteur, avait livré cette ville, située à quelques lieues de Paris seulement, au duc de Bourgogne, qui y avait envoyé un renfort et en avait maintenu l'Ile-Adam gouverneur.

Le reste de la France, où commandait le connétable, sous le nom du roi et du dauphin, était d'autant moins capable de résister longtemps à tous ses ennemis, que le comte d'Armagnac, obligé de concentrer toutes ses troupes sur la capitale du royaume, n'avait pu exécuter ce mouvement sans que les bourgeois de la ville et les paysans des environs eussent beaucoup souffert du passage et du séjour des soldats, qui, manquant de solde et de vivres, existaient à leurs dépens. Le mécontentement, était donc général, et le connétable avait presque autant à craindre

de la part de ses alliés que de celle de ses eilnemis.

Le duc de Bourgogne, désespérant de s'emparer de Paris par la force, essaya de tirer parti du mécontentement général que le connétable avait soulevé contre le gouvernement du roi, et de lier des intelligences dans la place. Des agents qui lui étaient dévoués pénétrèrent déguisés dans la ville, et une conspiration se forma pour lui livrer la porte Saint- Marceau. Un homme d'église et quelques bourgeois, qui demeuraient près de là, en avaient fait faire de fausses clefs , et avaient envoyé un message au duc pour convenir du jour et de l'iieure de l'entreprise. Il en chargea le sire Hector de Saveuse, qui lui avait déjà donné, en enlevant la reine, h Tours, une preuve de son habileté et de son courage, et lui-même, avec six mille hommes, se mit en marche pour le soutenir.

Tondis que cette armée s'avance silencieusement pour tenter ce coup hasardeux, nous introduirons le lecteur dans la grande salle du château de Troyes, * en Champagne, où la reine Isabel tient sa cour, entourée de la noblesse bourguignonne et française.

Certes, qui la verrait ainsi sur un fauteuil doré, dans cette chambre gothique , oii tout le luxe de la maison de Bourgo^me est déployé; qui la verrait, dis-je, sourire h l'un, tendre gracieusement sa belle main h l'autre, jeter quelques douces paroles à un troisième, et qui, descendant au fond du cœur de cette orgueilleuse princesse, y pourrait lire les sen-

timenls de haine et de vengeance qui le bouleversent, serait effrayé du combat qu'elle doit soutenir pour enfermer tant de passions dans son sein, et pour que son front calme présente avec elles un si étonnant contraste.

Ce jeune seigneur, debout à sa droite, auquel elle adresse la parole le plus souvent, parce qu'il est le dernier arrivé à sa cour, est le sire Villiers de rile-Adam. Lui aussi, sous un sourire gracieux et de douces paroles, cache des projets de vengeance et de haine, dont il a mis une partie à exécution en livrant au duc de Bourgogne la ville confiée à sa garde. Seulement, comme le duc a pensé que, traître une fois, il pourrait l'être deux; il n'a point voulu qu'il l'accompagnât dans le coup de main qu'il tente sur Paris, et, comme à un poste d'honneur, il l'a laissé près de la reine.

De chaque côté d'elle, et un peu en arrière, s'appuyant, dans une pose demi-respectueuse, demifamilière, sur le dossier de son fauteuil, causent à demi-voix, suivant une conversation particulière, nos anciennes connaissances, les sires de Giac et de Graville, qui, ayant payé rançon , se sont trouvés libres de revenir off'rir, à leur belle souveraine, leur amour et leur épée. Chaque fois qu'elle se retourne de leur côté, son front se rembrunit, car ils étaient les frères d'armes du chevalier de Bourdon, et souvent le nom de ce malheureux jeune homme, prononcé tout à coup par eux, lui semble un écho douloureux

et inattendu de la voix qui crie vengeance au fond de son cœur.

A sa gauche, et aux pieds des marches qui élèvent le fauteuil royal comme un trône, le baron Jean de Vaux raconte aux seigneurs de Chastellux , de Laon et de Bar, comment, avec son parent Hector de Saveuse, ils ont, quelques jours auparavant, surpris, dans l'église de Notre-Dame de Chartres, le sire Hélyon de Jacqueville, dont ils avaient juré la mort; comment, pour ne pas tacher de son sang le marbre de l'autel, ils l'ont traîné hors de l'église, et là, malgré ses prières, malgré l'offre d'une rançon de cinquante mille écus d'or, ils lui ont fait de si profondes blessures, que, dans les trois jours, il en est mort.

Derrière chacun de ces seigneurs, et sur une ligne circulaire, se tient une foule de pages richement vêtus aux couleurs de leurs maîtres ou à celles de leurs dames, parlant aussi, mais plus bas qu'eux, de chasse et d'amour.

Au milieu du bourdonnement général que faisaient tous ces chuchotements, parmi lesquels chacun suivait une conversation particulière, de temps en temps la voix de la reine s'élevait; tout rentrait dans le silence, et chacun entendait distinctement la question qu'elle adressait à l'un des seigneurs qui se trouvaient là, et la réponse que faisait celui-ci. Puis la conversation générale reprenait aussitôt son cours.

— Vous prétendez; donc, sire de Graville, dit la reine en se retournant à demi pour adresser la

72 ISADEL DE BAVIERE

parole au jeune seigneur de ce nom, que nous avons indiqué comme étant placé derrière elle, et en occasionnant par le seul son de sa voix une de ces interruptions dont nous avons parlé; vous prétendez donc que notre cousin d'Armagnac a juré, par la Vierge et le Christ, de ne point porter vivant la croix rouge de Bourgogne, que nous, sa souveraine, avons adoptée pour le signe de ralliement de nos braves et loyaux défenseurs?

— Ce sont ses propres paroles, madame la reine.

— Et vous ne les lui avez pas renfoncées dans la bouche avec le pommeau de votre épée ou la coquille de votre poignard, sire de Graville? dit d'un ton où perçait un peu de jalousie Yilliers de l'Ile-Adam.

— D'abord, je n'avais ni poignard ni épée, vu que j'étais son prisonnier, seigneur de Yilliers; puis, un si grand homme de guerre ne laisse pas, tel brave que l'on soit, d'imposer un certain respect à qui se trouve face à face avec lui. D'ailleurs, je sais quelqu'un à qui il a dit, une fois, de plus dures paroles encore que celles que je viens de rapporter: celui-là était libre, il portait à son côté une dague et une épée, et cependant il n'a point osé, ce me semble, mettre à exécution le conseil qu'il donne aujourd'hui avec une audace h laquelle l'absence du connétable doit ôter quelque peu de son prix aux yeux de notre royale souveraine.

Le sire de Graville se remit à causer tranquilleent avec de Giac.

L'IIe-Adara fit un mouvement ; la reine l'arrêta.

— Est-ce que nous ne ferons pas manquer le connétable à son serment, sire de Villiers? dit-elle.

— Écoutez, madame, répondit l'Ile-Adara ; je fais vœu, comme lui, par la Vierge et le Christ, de ne pas manger à une table, de ne pas coucher dans un lit, que je n'aie vu de mes yeux le connétable d'Armagnac porter la croix rouge de Bourgogne, et, si je manque à ce vœu, que Dieu n'ait miséricorde de mon âme ni dans ce monde ni dans l'autre.

— Le sire de Villiers, dit le baron Jean de Vaux en tournant la tète et en le regardant ironiquement pardessus son épaule, fait un vœu qu'il n'aura pas grandpeine à accomplir ; car il est probable qu'avant que le sommeil et l'appétit lui viennent, nous apprendrons, ce soir, que monseigneur le duc de Bourgogne estentré dans la^capitale, et, cela étant, le connétable sera trop heureux de présenter à deux genoux les clefs de ses portes à la reine.

— Dieu vous entende, baron, ditlsabel de Bavière. Il est temps enfin que ce beau royaume de France retrouve un peu de paix et de tranquillité, et je suis bien aise que l'occasion se soit présentée de reprendre Paris sans courir les chances d'un combat, où votre courage nous assurait certainement la victoire, mais dans lequel chaque goutte de sang versé fût sortie des veines de l'un de mes sujets.

— Messeigneurs, dit deGiac, à quand notre entrée dans la capitale?

Au môme instant, on entendit un grand bruit au dehors, comme serait celui d'une troupe considérable d'hommes h cheval qui reviendraient au galop. Des pas précipités résonnèrent sous le péristyle; les deux portes de la chambre s'ouvrirent ; un chevalier arme de toutes pièces, couvert de poussière, la cuirasse hachée et bosselée de coups, s'avança jusqu'au milieu de la salle, et jeta, avec un blasphème, son casque ensanglanté sur une table.

C'était le duc de Bourgogne lui-même.

Tous ceux qui se trouvaient là poussèrent un cri de surprise et restèrent effrayés de sa pâleur.

— Trahis ! dit-il en frappant sont front de ses deux poings armés de gantelets de fer, trahis par un misérable marchand pelletier!... Voir Paris, le toucher : Paris, ma ville, en être à une demi-lieue, n'avoir qu'à étendre la main pour la prendre, et échouer ! Échouer par la trahison d'un malheureux bourgeois qui n'a pas eu un cœur assez large pour enfermer un secret !... Eh ! oui, oui, messieurs ! Vous me regardez d'un air étonné ! Vous me croyiez, à cette heure, n'est-ce pas, frappant à la porte du palais du Louvre ou de l'hôtel Saint-Paul ? Eh bien, non! Moi, Jean de Bourgogne, qu'on a surnommé Sans-Peur, j'ai fui! Oui, messeigneurs, j'ai fui! et j'ai laissé sur la place Hector de Saveuse, qui ne pouvait fuir, lui! et j'ai laissé dans la ville des hommes dont les têtes tombent, en ce moment, en criant : Vive Bourgogne! et je ne puis les secourir! Comprenez-vous, mes-

sieurs? C'est une horrible revanche à prendre, et nous la prendrons, n'est-ce pas? Et, à notre tour... eh bien, à notre tour, nous donnerons besogne au bourreau, et nous verrons tomber les têtes qui crieront : Vive Armagnac ! Et, à notre tour, enfer et démons ! à notre tour !... Oh ! malédiction sur ce connétable! Cet homme me rendra fou, si je ne le suis déjà !

Le duc Jean poussa un éclat de rire horrible à entendre ; puis il fit un tour sur lui-môme, frappant du pied, tirant ses cheveux à pleines mains, etalla rouler, plutôt que s'asseoir, sur les marches du fauteuil de la reine.

Isabel, effrayée, se jeta en arrière.

Le duc de Bourgogne la regarda, appuyé sur ses deux poings, et, secouant sa tête, sur laquelle son épaisse chevelure se dressait comme la crinière d'un lion :

— Reine, lui dit-il, c'est cependant pour vous que se font toutes ces choses. Je ne parle pas de mon sang, — et il passa sa main sur son front ouvert par une blessure, — il m'en reste encore assez, comme vous le voyez, pour n'avoir pas à regretter celui que j'ai perdu, mais pour celui de tant d'autres, avec lequel nous engraissons les plaines des environs de Paris à y faire pousser des moissons doubles; et tout cela, Bourgogne contre France, sœur contre sœur ! Tandis que l'Anglais arrive, l'Anglais, que rien n'arrête, que personne ne combat ! Oh ! savez-vous, messieurs que nous sommes insensés?

76 iSAIiEL DE BAVIÈRE

Chacun comprenait que le duc était dans un de ces momeuls de violence qui ne permettent ni interruption ni conseils; aussi chacun le laissait-il parler, sachant qu'il en reviendrait bientôt à sa haine contre le roi et le connétable, et à son projet favori, la prise de Paris.

— Quand je pense qu'à l'heure qu'il est, continuât-il, je pourrais être à l'hôtel Saint-Paul, où est le dauphin, enlendre celle brave population de Paris, dont, après tout, plus des trois quaris est à moi, crier : Vive Bourgogne! que vous, ma reine, vous pourriez donner, par toute la France, de véritables ordres, signer de vrais édils ; que je verrais ce damné connétable demandant grûce et miséricorde! Oh! cela sera, continua-t-il en se dressant de toute sa hauteur; cela sera, n'est-ce pas, messeigneurs? cela sera, car je le veux; ci, si un seul de vous mcdit non, celui-là en aura menli par la gorge !

— Monsieur le duc, dit la reine, calmez-vous. Je vais faire appeler un médecin pour panser votre blessure, à moins que vous n'aimiez mieux que moimême...

— Merci, madame, merci, répondit le duc : c'est une égratignure, et plût au ciel que mon brave Hector de Saveuse n'en eût pas davantage !

— Et quel coup a-t-il donc reçu?

— Le sais-je? Ai-je eu seulement le temps de descendre de cheval pour aller lui demander s'il était mort ou vivant? Non; je l'ai vu tomber avec un trait

d'arbalète planté au milieu du corps comme un échalas dans une vigne. Pauvre Hector! c'est le sang d'Hélyon de Jacqueville qui retombe sur lui ! Messirc Jean de Vaux, prenez garde à vous ! vous étiez de moitié dans le meurtre; vienne un combat, et peutêtre serez-vous de moitié aussi dans la punition.

— Grand merci ! monseigneur, dit Jean de Vaux ; mais, cela arrivant, mon dernier soupir sera pourmon noble maître, le duc Jean de Bourgogne, ma dernière pensée pour ma noble maîtresse, la reine Isabel de Bavière.

— Oui, oui, mon vieux baron , dit en souriant Jean Sans-Peur, qui peu à peu oubliait sa colère, je sais que tu es brave, et qu'à ton dernier moment, si Dieu ne veut pas de ton âme, tu es liomme à la disputer au diable lui-môme, et à en rester propriétaire, malgré les petites peccadilles qui donnent bien à Satan quelques droits sur elle.

— Je ferai de mon mieux, monseigneur.

— Bien ; mais, si la reine n'a rien à nous ordonner, mon avis, messieurs, est que nous prenions un repos qui ne nous sera pas inutile demain. C'est toute une guerre à recommencer , et Dieu sait quand elle finira.

La reine Isabel de Bavière se leva, indiquant d'un geste qu'elle approuvait la proposition du duc de Bourgogne, et elle sortit de la salle, appuyée sur le bras que lui avait ofFert le sire de Graville.

Le duc de Bourgogne, aussi oublieux déjà de ce I. 5.

qui venait de se passer que si c'était un rêve, les suivait, riant avec Jean de Vaux, et paraissant totalement ift^ensible à la douleur de la blessure qui ouvrait sur son front ses lèvres rouges et saignantes. Chastellux, de Laon et de Bar venaient ensuite, puis, enfin, de Giac et l'Ile-Adam. Ils se rencontrèrent à la porte.

— Et votre vœu? dit en riant de Giac.

— Je l'accomplirai, répondit l'Ile-Adam, et ce, à compter de ce soir.

Ils sortirent.

Quelques minutes après, cette salle, pleine, un instant auparavant, de bruits confus et de clartés étincelantes, était redevenue le domaine du silence et de l'obscurité.

Si nous avons réussi à donner à nos lecteurs une connaissance exacte du caractère d'Isabel de Bavière, ils se représenteront facilementque la nouvelle que venait de lui annoncer Jean de Bourgogne, et qui lui enlevait toutes ses espérances, avait fait sur elle un effet tout contraire à celui que nous lui avons vu produire sur le duc; du sang-froid du combat, ce dernier était passé à la colère de la réflexion, qui s'était évanouie à son tour, dès qu'elle avait pu s'évaporer en paroles. Isabel, au contraire, avait écouté le récit avec le calme d'une âme haineuse, mais politique; c'était du fiel encore sur son cœur déjà plein de fiel, où tant de passions s'amassaient en silence, cachées à tous les yeux, pour en sortir enfin toutes à la fois, comme du cratère d'un volcan sortent, au

jour de l'éruption, avec ses propres entrailles, tous les corps étrangers que, dans ses intervalles de repos, y a jetés la main des hommes. '

Seulement, en rentrant chez elle, son visage était pâle, ses bras étaient roidis, ses dents serrées. Trop agitée pour s'asseoir, trop tremblante pour se tenir debout, elle saisit avec une convulsion nerveuse une des colonnes de son lit, laissa aller sa tête sur le bras qui la soutenait, et, à demi penchée, la poitrine oppressée et ardente, elle appela Charlotte.

Quelques secondes se passèrent sans qu'elle obtînt de réponse, ni qu'aucun bruit, dans la chambre voisine, annonçât qu'elle eût été entendue.

— Charlotte ! répéta-t-elle en frappant du pied et en donnant à sa voix une expression sourde et inarticulée qui faisait ressembler ce mot au cri d'amour ou de rage d'une béte fauve, plutôt qu'à un nom prononcé par une bouche humaine.

Presque aussitôt la jeune fille qu'elle appelait parut, craintive et tremblante, sur la porte; elle avait distingué dans cet accent, bien connu, de sa maîtresse, tout ce qu'il y avait de colère et de menace.

— N'entendez-vous pas que je vous appelle, dit la reine, et faut-il toujours vous appeler deux fois?

— Mille pardons, ma noble maîtresse; mais j'étais là... avec...

— Avec qui?

— Avec un jeune homme que vous connaissez, que

VOUS avez déjà vu... auquel vous aviez la bonté de vous intéi'csseï'.

— Qui? qui donc?

— Perrinet Leclerc.

— Leclerc dit la reine; d'où arrivc-l-il?

— De Paris.

— Je veux le voir.

— Lui aussi, madame, voulait vous voir et demandait à vous parler; mais je n'osais...

— Fais-le entrer, te dis-je. Tout de suite! h l'instant! Où est-il?

— Là, dit la jeune fille.

Et, soulevant i;i lapisserio, elle appela :

— Perrinet !

Celui-ci s'élança plutôt qu'il n'entra dans l'appartement; la reine cl lui se trouvèrent face à face.

C'était la deuxième fois que le pauvre venâeur de fer allait traiter d'égal à égal avec l'orgueilleuse reine de France; deux fois, malgré la différence de leurs conditions, les mômes sentiments les amenaient, des deux extrémités de l'échelle sociale, vis-à-vis l'un de l'autre. Seulement, la première fois, c'était l'amour, et la seconde, la vengeance.

— Perrinet ! dit la reine.

— Madame? répondit celui-ci en la regardant fixement, et sans que le regard de sa souveraine fit baisser le sien.

— Je ne l'ai pas revu, ajouta' Isabel.

— A quoi bon? Vous m'aviez dit, si on le transpor-

tait vivant dans une autre prison, de le suivre jusqu'à la porte; si l'on déposait son corps dans un tombeau, de l'accompagner jusqu'à la tombe, et, mort ou vivant, de revenir vous dire : Il est là! Reine, ils ont prévu que vous pouviez sauver le prisonnier ou déterrer le cadavre, et ils l'ont jeté, vivant et mutilé, dans la Seine,

— Pourquoi ne l'as-tu ni sauvé ni vengé , malheureux?

— J'étais seul ; ils étaient six : deux sont morts. J'ai fait ce que j'ai pu. Aujourd'hui, je viens foire davantage.

— Voyons , dit la reine.

— Ah! le connétable, vous l'exécrez, n'est-ce pas, madame? Paris, vous voudriez le reprendre : et, à un homme qui vous offrirait à la fois de vous livrer Paris et de vous venger du connétable, vous accorderiez bien une grâce, hein?...

La reine sourit avec une expression qui n'appartenait qu'à elle.

— Oh ! dit-elle, tout ce que cet homme me demanderait!... tout! la moitié de mes jours, la moitié de mon sang. Où est-il, seulement?

— Qui?

— Cet homme !...

— C'est moi, reine.

— Vous? toi? dit isabel élonnéc.

— Oui, moi.

-r- Et comment?

— Je suis filsdel'échevinLeclerc; mon père garde, la nuit, sous son chevet, les clefs de la ville; je puis aller, un soir, chez lui, l'embrasser, me mettre à sa table, me cacher dans la maison au lieu d'en sortir, et, la nuit, m'introduire dans sa chambre, voler les clefs, ouvrir les portes...

Charlotte poussa un léger cri; Perrinet ne parut pas l'entendre, la reine n'y fit point attention.

— Oui, cela est vrai, ditlsabel réfléchissant.

— Et cela sera comme j'ai dit, reprit Leclerc.

— Mais, dit timidement Charlotte, si, au moment où vous prendrez les clefs, votre père se réveille?

Les cheveux de Leclerc se dressèrent sur sa tète, la sueur coula de son front à cette idée; puis, après un instant, il porta la main à son poignard, le tira à demi, et prononça ces seuls mots :

— Je le rendormirai.

Charlotte poussa un second cri et tomba dans un fauteuil.

— Oui, dit Leclerc sans faire attention à sa maîtresse presque évanouie, oui, je puis être traître et parricide; mais je me vengerai !

— Que t'ont-ils donc fait? dit Isabel en se rapprochant de lui, en lui prenant le bras et en le regardant avec le sourire d'une femme qui comprend la vengeance, quelque atroce qu'elle soit, quelque chose qu'elle coûte.

— Que vous importe, reine? C'est mon secret, à moi. Tout ce que vous avez besoin de savoir,

c'est que je tiendrai ma promesse, si vous tenez la vôtre.

— Eh bien donc, que veux-tu? Est-ce Charlotte, que tu aimes?

Perrinet secoua la têle avec un rire amer.

— Est-ce de l'or? Je t'en donnerai.

— Non, dit Perrinet.

— Est-ce la noblesse, des honneurs? Si nous prenons Paris, je t'en donne le commandement et te fais comte.

— Ce n'est point cela, murmura Leclerc.

— Qu'est-ce donc? dit la reine.

— Vous êtes régente de France?

— Oui.

— Vous avez droit de vie et de mort?

— Oui.

— Vous avez fait faire un sceau royal qui peut conférer votre pouvoir à celui qui est porteur d'un parchemin scellé par lui?

— Eh bien?

— Eh bien, il me faut ce sceau au bas d'un parchemin, et que ce parchemin me donne une vie, une vie dont je pourrai faire ce que je voudrai, dont je ne devrai compte à personne, que j'aurai le droit de disputer même au bourreau.

La reine pâlit.

— Ce n'esL ni celle du dauphin Charles, ni celle du roi?

— Non.

8 4 fSABEL DE BAVIERE

— Un parchemin et mon sceau royal ! dit vivement la reine.

Leclerc prit, sur une table, l'un ell'autre, et les lui présenta. Elle écrivit :

« Nous, Isabel de Bavière, par la grâce de Dieu, régente de France, ayant, à cause de l'occupation de monseigneur le roi, le gouvernement et l'administration du royaume, cédons à Perrinet Leclerc, vendeur de fer au Petit-Pont, notre droit de vie et de mort sur... »

— Le nom? dit Isabel.

— Sur le comte d'Armagnac, connétable du royaume de France, gouverneur de la ville de Paris, répondit Leclerc.

— Ah ! dit Isabel on laissant tomber sa plume , c'est pour le tuer, au moins, que tu me demandes sa vie, n'est-ce pas?

— Oui.

— Et tu lui diras, à l'heure de sa mort, que je lui prends son Paris, sa capitale, en échange de l'existence de mon amant, qu'il m'a prise : troc pour troc; tu le lui diras, j'espère.

— Pas de condition, dit Leclerc.

— Pas de sceau, alors, dit la reine en repoussant le parchemin.

— Je le lui dirai; faites vite.

— Sur ton ame?

— Sur mon ûme !

La reine reprit la plume, et écrivit en continuant :

(( Cédons à Perrinel Leclerc, vendeur de fer au Petit-Pont, notre droit dévie et de mort sur le comte d'Armagnac, connétable du royaume de France, gouverneur de la ville de Paris; renonçant à tout jamais à réclamer aucun droit sur la personne et la vie dudit connétable. »

Elle signa et appliqua le sceau à côté de la signature.

— Tieiis, dit-elle en présentant le parchemin.

— Merci, répondit Leclerc en le prenant.

— C'est infernal ! s'écria Charlotte.

La jeune fille, blanche et pure, semblait un ange forcé d'assister au pacte que font entre eux deux démons.

— Maintenant, ajouta Leclerc, un homme d'exécution avec lequel je puisse me conceiter et m'enlendre; noble ou vilain, peu m'importe, pourvu qu'il ait pouvoir et volonté.

— Appelle un valet, Charlotte.

Charlotte appela; un valet parut.

— Dites au seigneur Yilliers de l'Ile-Adam que je l'attends à l'instant même, et ramenez-le ici.

Le valet s'inclina et sortit.

L'Ile-Adam, fidèle h son vœu, s'était jeté sur le parquet, tout habillé, dans son manteau de guerre; il n'eut donc qu'à se lever pour être en état de paraître devant la reine.

Cinq minutes après, il se trouvait en sa présence.

Isabel s'avança vers lui, et, sans faire attention à son salut respectueux :

— Sire de Villiers, dit-elle, voici un jeune homme qui me livre les clefs de Paris; j'ai besoin d'un seigneur de courage et d'exécution à qui je les remette : j'ai songé à vous.

L'Ile-Adara tressaillit; ses yeux s'enflammèrent; il se retourna vers Leclerc, étendant la main pour presser la sienne, lorsqu'il s'aperçut, à la mise du vendeur de fer, quelle était la basse extraction de celui à qui il allait donner cette marque d'égalité. Sa main retomba ;le long de sa cuisse, et sa figure reprit l'expression de hauteur habituelle qui, un instant, l'avait abandonnée.

Aucun de ces mouvements n'échappa à Leclerc, qui resta immobile, les bras croisés sur sa poitrine, lorsque l'Ile-Adam lui lendit la main, comnfe lorsqu'il la relira.

— Gardez votre main pour frapper l'ennemi, sire de rile-Âdam, dit en riant Leclerc, quoique j'aie quelque droit à la toucher; car, ainsi que vous, je vends mon roi et ma patrie. Gardez votre main, seigneur de Villiers, quoique nous soyons frères en trahison.

— Jeune homme!... s'écria l'Ile-Adam.

— C'est bien; parlons d'autre chose. Me répondezvous de cinq cents lances?

— • J'ai mille hommes d'armes dans la ^^lle de Pontoise, que je commande.

— La moitié de cette troupe suffira, si elle est brave. Je l'introduirai, avec vous, dans la ville. Là cesse ma mission. Ne me demandez rien de plus.

— Je me charge du reste.

— Eh bien, partons sans perdre un instant, et, le long de la route, je vous instruirai de mes projets.

— Bon courage, seigneur de l'Ile-Adam ! dit Isabel. L'Ile-Adam mit un genou en terre, baisa la main que lui tendait sa noble maîtresse, et sortit.

— Rappelez-vous votre promesse, Perrinet, dit la reine. Qu'il sache, avant de mourir, que c'est moi, son ennemie mortelle, qui lui prends Paris, en échange de la vie de mon amant.

— Il le saura, répondit Leclerc en enfonçant dans sa poitrine le parchemin et en boutonnant son pourpoint par-dessus.

— Adieu, Leclerc, dit à demi-voix Charlotte. Mais le jeune homme ne l'entendit pas, et s'élança

hors de l'appartement sans lui répondre.

— Que l'enfer les conduise et qu'ils arrivent au but ! dit la reine.

— Que Dieu veille sur eux ! murmura Charlotte. Les deux jeunes gens descendirent aux écuries;

l'Ile-Adam choisit ses deux meilleuj-s chevaux, chacun sella, brida le sien, et sauta dessus.

— Où en trouverons-nous d'autres, quand ceux-ci seront morts? dit Leclerc; car, au train dont nous allons les mener, ils ne nous conduiront guère qu'au tiers de la route.

— Je me ferai reconnaître aux postes bourguignons qui se trouveront sur notre passage, et l'on m'en donnera.

— Bien !

lis enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs montures, leur jetèrent la bride sur le cou et partirent comme le vent.

Certes, celui qui, à la lueur des étincell-es qu'ils faisaient jaillir dans leur course, les eût vus, dans l'ombre de cette nuit grisâtre, glisser ainsi côte à côte, chevaux et cavaliers dévorant l'espace, crinières et cheveux au vent, aurait raconté, pendant longues années, qu'il avait assisté au passage d'un nouveau Faust el d'un autre Mcphistophélès se rendant, sur des coursiers fantastiques, à quelque réunion infernale.

Le moment était on ne peut mieux choisi par Perrinet Leclerc pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu de livrer Paris ; l'exaspération des bourgeois était à son comble, et tout le monde accusait leconnélable, qui, chaque jour, redoublait de rigueur et de cruauté envers les Parisiens, de malheurs qui étaient ceux des temps. Ses gens d'armes maltraitaient les citoyens, sans qu'ils pussent avoir justice

deleurs mauvais traitements. Depuis que leur général avait été forcé de lever le siège de Senlis, ils étaient plus furieux encore à cause de leur défaite. Personne ne pouvait sortir de la ville, et, si quelqu'un, par hasard, voulait le faire malgré les ordres donnés, s'il était surpris par les soldats, il était dévalisé ou frappé; puis, s'il allait se plaindre au connétable ou au prévôt, ils répondaient : «C'est bon; qu'alliezvous faire là?» Ou bien : «Vous ne vous plaindriez pas ainsi, si c'étaient vos amis les Bourguignons;» et autres choses pareilles.

LeJournal de Paris raconte que les vexations s'étendaient jusqu'aux serviteurs de l'hôtel du roi. Quelques-uns d'entre eux étant allés au bois de Boulogne chercher des arbres pour fêter le 1" mai, les gens d'armes qui gardaient la Ville-l'Évêque, et qui appartenaient au connétable, les poursuivirent, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. Ce n'était pas tout : comme on manquait d'argent, le connétable résolut d'en faire par tous les moyens possibles. Il fit prendre les ornements des églises et jusqu'aux vases de Saint-Denis. Les campagnes ravagées ne fournissaient plus de vivres. On faisait travailler aux remparts et aux machines de guerre de pauvres ouvriers qu'on ne payait pas, et qu'on battait et appelait canaille, s'ils avaient l'imprudence de réclamer leur salaire. Ces vexations, qui toutes venaient originairement du comte d'Armagnac, occasionnaient, le soir, des rassemblements dans les rues de la capitale. Les bruits

les plus ridicules y circulaient et y étaient accueillis avec des cris de haine et de vengeance; mais bientôt une troupe d'hommes d'armes paraissait à l'extrémité de la rue, dont elle tenait toute la largeur, mettait l'épée à la main, les chevaux au galop, et, frappant et écrasant tout ce qui se trouvait devant elle, dissipait ces attroupements, qui allaient se reformer autre part.

Dans la soirée du 28 mai 1418, un de ces rassemblements encombrait la place de la Sorbonne. Des écoliers, armés de bâtons; des bouchers, leur couteau au côté; des ouvriers, tenant à la main les instruments qui leur servaient dans leurs travaux, et qu'à la rigueur et entré les mains d'hommes aussi exaspérés on pouvait regarder comme des armes, en formaient la majeure partie. Les femmes aussi y jouaient un rôle actif et qui n'était pas toujours sans danger pour elles ; car les gens d'armes frappaient indistinctement hommes, femmes, enfants, vieillards, qu'ils se défendissent ou non, qu'ils vinssent en ennemis ou en curieux, et posaient, dès cette époque, les principes d'un art dont les gouvernements modernes paraissent avoir retrouvé toutes les traditions.

— Savez-vous, maître Lambert, disait une vieille femme en se tenant sur celle de ses deux jambes qui était la plus longue, afin d'arriver au coude de celui auquel elle s'adressait ; savez-vous pourquoi on a pris de force la toire chez les marchands? Dites : le savez-vous?

— Je présume, mère Jehanne, répondit celui auquel elle s'adressait , et qui était un potier d'étain bien connu pour ne pas laisser passer un de ces attroupements sans s'y mêler; je présume, dis-je, que c'est pour faire, comme le dit ce damné connétable, des tentes et des pavillons pour l'armée.

— Eh bien, vous vous trompez : c'est pour coudre toutes les femmes dans des sacs, et les jeter à la rivière.

— Ah ! dit maître Lambert, qui paraissait beaucoup moins indigné que son interlocutrice de cette mesure arbitraire ; ah ! vous croyez?

— J'en suis sûre.

— Bah! si ce n'était que cela! dit un bourgeois.

— Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut donc de plus, maître Bourdichon? reprit notre ancienne connaissance, la mère Jehanne.

— Ce ne sont pas les femmes que les Armagnacs craignent, ce sont les corporations d'hommes ; aussi, tous ceux qui font partie de pareilles associations doivent être égorgés. Ceux d'entre eux qui, d'avance, ont prêté serment de vendre plutôt Paris aux Anglais que de le rendre aux Bourguignons, seront épargnés.

— Et à quoi les reconnaîtra-t-on? interrompit le potier d'étain avec une précipitation qui annonçait l'importance qu'il attachait à cette nouvelle.

— A un écu de plomb portant, d'un côté, une croix rouge, et, de l'autre, le léopard d'Angleterre.

— Moi, dit un écolier en montant sur une borne, j'ai vu un étendard aux armes du roi Henri V d'Angleterre; il avait été brodé au collège de Navarre, qui n'est composé en entier que d'Armagnacs, et les maîtres devaient le planter sur les portes de la ville.

— A sac! à sac, le collège! dirent plusieurs voix qui, heureusement, s'éteignirent les unes après les autres.

— Moi, dit un ouvrier, ils m'ont fait travailler vingt-cinq jours à leur grande machine de guerre qu'ils appellent la griète, et, quand j'ai été demander mon argent au prévôt, il m'a dit: « Canaille, n'as-tu donc pas un sou pour acheter une ficelle et l'aller pendre ? »

— A mort! à mort, le prévôt et le connétable ! Vivent les Bourguignons !

Ces cris eurent plus d'écho que ceux qui les avaient précédés, et furent bientôt répétés par toutes les bouches.

Au môme instant, on vit briller, à l'extrémité de la rue, les lances d'une compagnie franche, composée de Génois au service particulier du connétable.

Alors commença l'une de ces scènes dont nous avons parlé et que nous n'avons pas besoin de peindre, certains que nous sommes que chacun de nous peut s'en faire une idée. Hommes, femmes et enfants, se mirent h fuir en jetant des cris affreux. La troupe se déploya dans toute la largeur de la rue, et, comme un ouragan chasse les feuilles d'automne, balaya de-

TSABEL DE BAVIÈRE 93

vant elle ce tourbillon de créatures humaines, frappant les unes de la pointe de leur lance, écrasant les autres sous les pieds de leurs chevaux, fouillant chaque recoin de maison, chaque enfoncement de porte, avec un acharnement et une inhumanité que déploient presque toujours les gens de guerre, quand ils ont affaire aux bourgeois.

Au moment où les gardes avaient paru, tout le monde, comme nous avons dit, avait cherché à fuir, à l'exception d'un jeune homme couvert de poussière, qui, depuis quelques minutes seulement, s'était mêlé à l'attroupement : il s'était contenté de se retourner du côté de la porte contre laquelle il s'était appuyé, et, introduisant la lame de son poignard entre le pêne de la serrure et le mur, il avait, en l'employant comme un levier, fait céder la porte, était entré dans l'allée, et l'avait refermée sur lui. Puis, dès que le bruit des chevaux, qui allait s'aflaiblissant, lui eut appris que le danger était passé, il avait rouvert celte porte, avancé la tôle sur la place; et, voyant qu'à l'exception de quelques mourants qui râlaient, elle était libre, il avait pris tranquillement la rue des Cordeliers, qu'il descendit jusqu'au rempart Saint-Germain, et, s'arrêtant devant une petite maison qui y attenait, il pressa un ressort caché dont le jeu la fit ouvrir.

— Ah! c'est loi, Perrinet? dit un vieillard.

— Oui, mon père, je viens vous demander à souper,

— Sois le bienvenu, mon fils.

Il 6

— Ce n'est pas tout, mon père : il y a une grande émeute parmi la populace de Paris, et les rues sont mauvaises de nuit. Je voudrais coucher ici.

— Eh bien , répondit le vieillard , n'y as-tu pas toujours ta chambre et ton lit, ta place au foyer et à la table, et m'as-tu jamais entendu me plaindre que tu les ^^nsses prendre trop souvent?

— Non, mon père, dit le jeune homme en se jetant sur une chaise, et en appuyant sa tête dans ses mains ; non, vous êtes bon et vous m'aimez.

— Je n'ai que toi, mon enfant, et tu ne m'as jamais fait aucun chagrin.

— Mon père, dit Perrinet en se levant, je me sens souffrant, permettez que je me retire dans ma chambre : je ne pourrais pas souper avec vous,

— Va, mon fils, tu es libre, tu es chez toi. Perrinet ouvrit une petite porte qui amenait avec

elle les trois premières marches d'un escalier dont la continuation était pratiquée dans l'intérieur du mur, et se mit à monter lentement cette espèce d'échelle sans détourner la tête, sans regarder son père.

— Cet enfant est triste depuis quelques jours, dit en soupirant le vieux Leclerc.

Et il se mit seul h la table, où l'arrivée du jeune homme lui avait fait placer un second couvert.

Pendant quelque temps, il écouta au-dessus de sa tête le pas de son fils ; puis, n'entendant plus rien, il pensa qu'il dormait, murmura quelques prières

pour lui, et, rentrant dans sa chambre, se mit au lit, après avoir pris la précaution de glisser, selon son habitude, les clefs dont il avait la garde, sous le traversin où reposait sa tête.

Une heure à peu près s'écoula sans que le silence qui régnait dans la maison du vieil échevin fut troublé. Tout à coup un léger grincement se fît entendre dans la première pièce; la porte dont nous avons déjà parlé s'ouvrit, et les trois degrés de bois craquèrent successivement sous les pas de Perrinet, pâle et retenant son haleine. Lorsqu'il sentit le plancher sous ses pieds, il s'arrêta un instant pour écouter. Aucun bruit n'annonçait qu'il eût été entendu. Alors il s'avança sur la pointe des pieds, en s'essuyant le front avec la main, vers la chambre de son père : la porte n'en était point fermée; il la poussa.

La lanterne qui servait au vieillard, lorsque, par hasard, il était forcé de se lever pour aller reconnaître à la porte quelque bourgeois attardé, brûlait sur la cheminée, et sa pâle lueur jetait assez de clarté pour que l'éche^in, s'il s'éveillait, pût reconnaître qu'il n'était pas seul dans sa chambre; mais Leclerc craignit, s'il soufflait celte lumière, de heurter dans l'obscurité quelque meuble dont le bruit pourrait tirer son père du sommeil où il était plongé; il préféra donc la laisser brûler.

C'était une chose effrayante à voir, que ce jeune homme, les cheveux hérissés, le front ruisselant de sueur, la main gauche posée sur son poignard, s'ap-

puyant de la droite h la muraille, s'arrétant à chaque pas, pour donner au parquet le temps de s'assurer sous ses pieds, avançant lentement, niais avançant vers ce lit que ne quittait pas une seconde son regard étincelant, suivant, pour y arriver, une ligne circulaire comme celle du tigre, et tressaillant au bruit des battements précipités de son cœur, qui contrastaient avec le souffle calme du vieillard; enfin, le rideau à demi tiré lui cacha la tête de son père; il fit quelques pas encore, étendit la main, la posa sur la colonne du lit, s'arrêta un instant pour respirer; puis, ramassant son corps plié sur ses jarrets, il glissa sa main humide et tremblante sous le chevet, gagnant une ligne par minute, retenant son haleine, insensible aux douleurs que celte position forcée faisait courir par tous ses membres ; car il comprenait que, de la part du père, un mouvement, un soupir, faisait le fils parricide.

Enfin il sentit le froid du fer, ses doigts crispés touchaient les clefs ; il les passa dans l'anneau qui les rassemblait, les attira lentement à lui, les reçut dans sa seconde main, les serra de manière à ce que leur cliquetis ne pût être entendu; puis, avec les mômes précautions qu'il avait prises en entrant, il se dirigea vers la sortie, possesseur du trésor qui devait assurer sa vengeance.

A la porte de la rue, les jambes lui manquèrent, et il tomba sur les marches de l'escalier qui conduisait au rempart; il y était à peine depuis quelque mi-

nutes, que la cloche du couvent des Cordeliers sonna onze heures.

Perrinet se releva au onzième coup. Le seigneur de rile-Adam et ses cinq cents hommes devaient être à quelques pas du rempart.

Leclerc monta rapidement l'escalier. Lorsqu'il fut au haut, il entendit le hruit d'une cavalcade qui se dirigeait de son côté : elle venait de la ville.

— Qui vive? cria la sentinelle.

— Ronde de nuit, répondit la voix rude du connétable.

Perrinet se jeta ventre à terre. Le détachement passa à deux toises de lui; la sentinelle fut relevée et une autre laissée à sa place : le détachement s'éloigna.

Perrinet rampa, comme un serpent, vers le milieu delaligneque la sentinelle parcourait dans safaction; puis, quand celle-ci passa devant lui, il se leva tout à coup, et avant qu'elle eût eu le temps de se mettre en défense, de pousser un seul cri, il lui enfonça jusqu'à la coquille son poignard dans la gorge.

Le soldat ne poussa qu'un soupir, et tomba.

Perrinet traîna le cadavre à un endroit où la saillie de la porte rendait l'ombre plus épaisse, et, son casque sur la tête, sa pertuisane à la main, afin d'être pris pour lui, il s'approcha du bord de la muraille, fixa longtemps ses regards sur la plaine, et, quand ils se furent habitués à l'obscurité, il crut apercevoir une ligne noire et épaisse qui s'avançait silencieusement, n 6.

Perrinet approcha ses deux mains de sa bouche et imita le cri du hibou.

Un cri pareil lui répondit de la plaine : c'était le signal convenu.

Il descendit et ouvrit la porte. Un homme était déjà adossé, au dehors,, contre le battant : c'était le sire de l'Ile-Adam, que son impatience y avait poussé en avant des autres.

— C'est bien, tu es fidèle, dit-il à demi-voix.

— Et vos hommes?

— Les voici.

En effet, la colonne, commandée par le seigneur de Chevreuse, le sire Ferry de Mailly et le comte Lyonnet de Bournonville, apparut au coin de la dernière maison du faubourg Saint-Germain, introduisit sa tête sous la herse levée, et, comme un long serpent, se glissa par cette ouverture dans l'intérieur de la ville. Perrinet referma la porte derrière elle,remonta sur le rempart, et jeta les clefs dans les fossés pleins d'eau:

— Que viens-tu de faire? lui dit l'Ile-Adam.

— Je viens de vous ôter la possibilité de regarder en arrière, répondit-il.

— Allons donc en avant, reprit celui-ci.

— Voici votre chemin, dit Leclerc en lui indiquant la rue du Paon.

— Et toi?...

— Moi!... j'en prends un autre.

Et il s'élança dans la rue des Cordeliers, gagna le pont Notre-Dame, traversa la rivière, redescendit la rue Saint-Honoré jusqu'à l'hôtel d'Armagnac, et s'effaça derrière l'angle d'iin mur, où il demeura aussi immobile qu'une statue de pierre.

Pendant ce temps, Ille-Adam avait joint larivière, l'avait remontée jusqu'au Châtelet, et, arrivé là, avait partagé sa petite troupe en quatre bandes : l'une, commandée par le seigneur de Chevreuse, se dirigea vers l'hôtel du dauphin, qui logeait rue de la Verrerie; la seconde, conduite par Ferry de Mailly, descendit la rue Saint-Honoré pour investir l'hôtel d'Armagnac et surprendre le connétable, que l'Ile-Adam avait ordonné, sous peine de mort, qu'on ne lui amenât que vivant; la troisième, sous les ordres de l'Ile-Adara lui-même, s'avança vers l'hôtel Saint-Paul, où était le roi; la quatrième, qui obéissait à Lyonnet de Bournonville, demeura sur la place du Châtelet, afin de porter secours à celle des trois autres qui en aurait besoin.

Tous criaient :

— Notre-Dame de la paix ! Vive le roi ! vive Bourgogne ! Que ceux qui veulent la paix s'arment et nous suivent !

A ces cris, et tout le long de la route, des fenêtres s'ouvraient, des têtes effrayées se dessinaient pâles dans l'ombre, écoutaient ces vociférations, reconnaissaient les couleurs et la croix de Bourgogne,

répondaient par les cris de : « Mort aux Armagnacs! Vivent les Bourguignons ! » Et peuple, bourgeois, écoliers, suivaient en armes et en tumulte chacune de ces bandes.

Ce fut, certes, une grande imprudence aux chefs qui les commandaient d'avoir^insi donné l'éveil, car le plus précieux des prisonniers qu'ils comptaient faire leur échappa. Tanneguy Duchàtel, au premier bruit , courut chez le dauphin , renversa tout ce qui s'opposait à son passage, pénétra jusqu'à la chambre où il était couché, et, le trouvant accoudé sur son lit et écoutant la rumeur qui arrivait déjà jusqu'à lui , sans perdre une minute, sans répondre à ses questions, l'enveloppa dans les couvertures de son lit, le jeta sur ses épaules robustes, comme une nourrice son enfant, et l'emporta. Robert Le Masson, son chancelier, lui tenait un cheval prêt; il y monta avec son précieux fardeau, et, dix minutes après, la Bastille imprenable se referma sur eux, mettant à l'abri, sous ses épaisses murailles, le seul héritier de la vieille monarchie française.

Ferry de Mailly, qui s'avançait vers l'hôtel d'Armagnac, ne fut pas plus heureux que le seigneur de Chevreuse; le connétable, que nous avons vu commandant quelques hommes de ronde , entendit les cris des Bourguignons, et, au lieu de rentrer à êon hôtel, après avoir reconnu que toute défense était inutile, il songea à sa vie. II se réfugia dans la maison d'un pauvre maçon, lui avoua qui il était, et lui pro-

mit une récompense proportionnée au service qu'il réclamait de lui : celui-ci le cacha et promit de lui garder le secret.

La troupe qui croyait le surprendre s'approcha donc de l'hôtel d'Armagnac, en garda toutes les issues, et se. mit à enfoncer la porte principale. Au moment où elle cédait, un homme se détacha de la muraille en face, écarta tout le monde, et s'élança le premier dansl'hôtel; Ferry de Mailly n'y entra que'le second.

Pendant ce temps, le seigneur de llle-Adam, plus heureux, investissait l'hôtel Saint-Paul, et, après un faible combat avec les gardes, pénétrait dans l'intérieur des appartements et parvenait jusqu'à celui du roi. Ce pauvre et vieux monarque, dont se raillaient des serviteurs qui depuis longtemps n'obéissaient plus àses ordres, paraissait avoir été, ce soir-là, complètement oublié par eux : une lampe mourante éclairait à peine son appartement ; quelques restes d'un feu qui ne pou.vait suffire à chasser le froid et l'humidité de cette vaste chambre tremblaient sur l'âtre et dans un coin de la large cheminée gothique ; sur un escabeau de bois grelottait un vieillard à demi nu.

C'était le roi de France.

L'Ile-Adam se précipita dans la chambre, alla droit au lit, qu'il trouva vide, et, en se retournant, aperçut le vieux monarque qui, de ses mains ridées et tremblantes, assemblait quelques restes de tisons.

Il s'avança respectueusement vers lui, et le salua au nom du duc de Bourgogne.

Le roi se tourna, laissant ses mains étendues vers le feu, regarda vaguement celui qui lui parlait, et dit:

— Comment se porte mon cousin de Bourgogne? Il y a longtemps que je ne l'ai vu.

— Sire, il m'envoie vers vous pour que toutes les calamités qui désolent votre royaume prennent une fin.

Le roi se retourna vers le feu sans répondre.

— Sire, ajouta l'Ile- Adam, qui vit que, dans ce moment de démence, le roi ne pouvait ni comprendre ni suivre les raisons politiques qu'il allait développer; sire , le duc de Bourgogne vous prie de monter à cheval , et de paraître , à mes côtés , dans les rues de la capitale.

Charles VI se leva machinalement, s'appuya sur le bras de l'Ile-Adam, et le suivit sans résistance, par il ne restait plus à ce pauvre prince ni mémoire ni raison. Peu lui importait donc ce qu'on ordonnait en son nom, et entre les mains de qui il tombait. Il ne savait plus même ce que c'était qu'Armagnac ou Bourguignon..

L'Ile-Adam, avec sa royale capture, se dirigea vers le Ghâtelet. Le capitaine avait compris que la présence du monarque au milieu des Bourguignons serait un signe d'approbation royale pour tout ce qui allait se passer; il remit donc son prisonnier entre les mains de Lyonnet de Bournonville, en lui recommandant une surveillance active, mais pleine d'égards.

Cette mesure politique accomplie, il prit au galop la rue Saint-Honoré, descendit à la porte de l'hôtel d'Armagnac, dans l'intérieur duquel on n'entendait que cris et blasphèmes ; et, s'élançant sur l'escalier, heurta avec tant de violence un homme qui le descendait, que tous deux se retinrent l'un à l'autre pour ne pas tomber. Ils se reconnurent.

— Où est le connétable? dit l'Ile-Adam.

— Je le cherche, dit Perrinet Leclerc.

— Malédiction sur Ferry de Mailly, qui l'a laissé échapper !

— Il n'est pas rentré dans son hôtel.

Et tous d'eux s'élancèrent dehors comme deux insensés, prenant, chacun de son côté, la première rue qu'ils trouvèrent devant eux.

Pendant ce temps, un carnage affreux s'exécutait. On n'entendait que ces cris : A mortl à mort, les Armagnacs! Tuez! tuez tout! Des corporations d'écoliers, de bourgeois et de bouchers, parcouraient les rues, enfonçant les maisons qu'on savait appartenir aux partisans du connétable, et découpaient ces malheureux à coups de hache et d'épée. Des troupes de femmes et d'enfants achevaient, avec leurs couteaux, ceux qui respiraient encore.

Le peuple avait nommé, aussitôt qu'il s'était vu délivré du joug du connétable, Vaux de Bar prévôt de Paris, en remplacement de Duchâtel. Le nouveau magistrat, trouvant les Parisiens agités d'une telle rage.

104 ISAliEL DE BAVIÈRE

n'osait pas leur résister, et disait, à l'aspect de ces massacres :

— Mes amis, faites ce qui vous plaira.

Aussi, ce ne fut bientôt qu'une horrible boucherie. Des Armagnacs s'étaient réfugiés dans l'église du prieuré de Sainl-Éloi, quelques Bourguignons découvrirent leur retraite et la signalèrent à leurs camarades. Vainement, pour les protéger, le sire de Villette, abbé de Saint-Denis, s'avança sur la porte, revêtu <le ses habits sacerdotaux et tenant la sainte hostie en main. Déjà les haches teintes de sang dégouttaient sur sa chasuble et tournoyaient sur sa tête, lorsque le seigneur de Chevreusc le prit sous sa protection, et l'emmena. Son départ fut le signal d'une tuerie générale dans l'intérieur de l'église ; on n'entendait que des cris, ou ne voyait flamboyer que haches et épées; les morts s'entassaient dans la nef, et, de ce monceau de corps humains, coulait, comme une source au bas d'une montagne, un ruisseau de sang. L'Ile-Adam, qui passait, entendit ces vociférations, s'élança à cheval sous le portail :

— C'est bon, dit-il en les voyant à l'œuvre; voilà qui va bien, et j'ai là de bons bouchers!... Enfants, n'avez- vous pas vu le connétable?

— Non ! non! dirent vingt voix à la fois. — Non ! Mort au connétable ! mort aux Armagnacs!

Et la destruction continua.

L'Ile-Adam tourna bride, et alla chercher sou ennemi ailleurs.

ISABEL DE BAVIEHE lOo

Une scène du môme genre se passait à la tour du palais. Quelques centaines d'hommes s'y étaient réfugiés, et tentaient de s'y défendre. Au milieu d'eux, le crucifix à la main, étaient les évoques de Coutances, de Bayeux, de Senlis et de Xaintes; l'assaut ne dura qu'un instant; les Bourguignons escaladèrent la tour malgré une pluie de pierres; puis, une fois maîtres du palais, ils égorgèrent tous ceux qui y étaient renfermés.

Au milieu de ce carnage, un homme plus pâle, plus haletant, plus couvert de sueur que les autres, se précipita tout à coup.

— Le connétable, dit-il, le connétable est-il ici?

— Non, répondirent en foule les Bourguignons.

— Où esl-il?

— On ne sait pas, maître Leclerc : le capitaine l'Ile- Adam a fait proclamer qu'il donnerait miile écus d'or à celui qui lui apprendrait où il est caché.

• Perrinetn'en écouta pas davantage, il s'élança vers l'une des échelles dressées contre la tour, et, s'y laissant glisser, se trouva dans la rue.

Une troupe d'arbalétriers génois avait été surprise près du cloître Saint-Honoré, et, quoiqu'ils se fussent rendus et qu'on leur eût promis la vie, on les égorgeait après les avoir désarmés; ces malheureux recevaient la mort à genoux en criant miséricorde : c'était à qui les frapperait. Deux hommes, cependant une torche à la main, se contentaient de leur arracher leurs casques, de les examiner les uns après, 11 7

i06 ISABEL DE BAVIERE

les autres, puis ils laissaient à ceux qui les suivaient /e soin de les tuer, se livrant à cette recherche avec la minutie de la vengeance. Ils se rencontrèrent au milieu de la foule, et se reconnurent.

— Le connétable? dit l'Ile-Adam.

— Je le cherche, répondit Perrinet.

— Monsieur Leclerc! dit en ce moment une voix. Perrinet tourna la tête, et reconnut celui qui lui

adressait la parole.

— Eh bien, Thiébert, dit-il, que me veux-tu?

— Pouvez-vous me dire où je trouverai le seigneur de l'Ile-Adam?

— C'est moi, dit le capitaine.

Un homme vêtu d'un pourpoint taché de plâtre et de chaux s'avança.

— Est-il vrai, dit-il, que vous ayez promis mijle écus d'or à celui qui vous livrera le connétable?

— Oui, dit l'Ile-Adam.

— Venez me les compter, continua le maçon, et je vous indiquerai le lieu oii il est caché.

— Tends ton tablier, dit l'Ile-Adam.

Et il y jeta des poignées d'or.

— Maintenant, où est-il ?

— Chez moi; je vais vous y conduire.

Un éclat de rire retentit derrière eux : l'Ile-Adam se retourna pour chercher Perrinet Leclerc ; celui-ci avait disparu.

— Allons vite, dit le capitaine; guide-raoii

ISABEL DE BAVIÈRE i07

— Un instant, reprit Tliiébert ! tenez-moi . cette torche, queje compte.

L'Ile- Adam, tremblant d'impatience, éclaira le maçon, qui compta les écus les uns après les autres, et jusqu'au dernier; il en manquait une cinquantaine.

— Je n'ai pas mon compte, dit-il.

L'Ile-Adam jeta dans son tablier une chaîne d'or qui valait six cents écus. Thiébert marcha devant lui.

Un homme les avait précédés : c'était Perrinet Leclerc.

A peine avait-il entendu le marché de sang que faisaient Thiébert et le capitaine, qu'il s'était élancé à perdre haleine dans la direction de^la retraite du connétable. Il s'arrêta devant la porte de la maison de Thiébert; elle était fermée en dedans ; son poignard lui rendit le même service que sur la place de la Sorbonne, et la porte s'ouvrit.

11 entendit quelque bruit dans la seconde chambre.

— Il est là!.... dit-il.

— Est-ce vous, mon hôte? murmura à demi-voix le connétable.

— Oui, répondit Leclerc; mais éteignez votre lumière, elle pourrait vous trahir.

Et il vit, à travers les fentes de la cloison, que le connétable venait de suivre ce conseil.

— Maintenant, ouvrez-moi. • La porte s'entre-bâilla : Perrinet s'élança sur le connétable, qui jeta un cri ; le poignard de Leclerc venait de lui traverser l'épaule droite.

Une lutle demorts'engageaenlreces deux hommes.

Le connétable, qui se croyait en sûreté sur la foi de Thiébert, était sans armes et à demi nu. Malgré ce désavantage, il eût facilement étouffé Leclerc dans ses bras robustes, sans sa blessure, qui paralysait le mouvement de l'un d'eux; néanmoins, de celui qui lui restait, il enveloppa le jeune homme, l'étreignit sur sa poitrine, et, pesant sur son adversaire de tout son poids et de toute sa force, il se laissa tomber avec lui, espérant lui briser le crâne sur le pavé.

Effectivement, il y eût réussi, si la tête de Perrinel n'eût porté sur le matelas qu'on avait jeté par terre pour servir d^lit.

Le connétable jeta un second cri.

Perrinet, qui n'avait pas lâché son poignard, venait de le lui enfoncer dans le bras gauche.

Il lâcha le jeune homme, se releva en chancelant, et alla tomber à reculons 5ur une table qui se trouvait au milieu, de l'appartement, perdant par ces deux blessures son sang et ses forces.

Perrinet se releva, le cherchant et l'appelant, lors' que tout à coup une troisième personne, une torche à la main, parut h la porte de la chambre, et éclaira cette scène.

C'était l'Ile-Adam.

Perrinet se jeta de nouveau sur le connétable. — Arrête!... dit l'Ile-Adam ; sur la vie, arrête ! - Et il lui saisit le bras.

— Seigneur de l'Ile-Adam , l'existence de cet homme m'appartient, lui dit Leclerc; la reine me l'a donnée. Voilà son sceau; laissez-moi donc.

II tira le parchemin de sa poitrine, et le montra au capitaine.

Le comte d'Armagnac, renversé sur la table, rendu incapable, par ses deux blessures, de faire aucune résistance, regardait ces deux hommes : ses deux bras blessés pendaient et saignaient.

— C'est bien, dit l'Ile-Adam :je ne veux passa vie; ainsi tout est pour le mieux.

— Sur votre âme? dit Leclerc en l'arrêtant encore.

— Sur mon âme! Mais j'ai un vœu à accomplir; laisse-moi faire.

Leclerc croisa les bras et regarda ce qui allait se passer. L'Ile-Adam tira son épée, prit l'extrémité de la lame à pleine main, de manière à ce que la pointe dépassât d'un pouce seulement le petit doigt, et s'approcha du connétable.

Celui-ci, voyant que tout était finipour lui dans ce monde, ferma les yeux, renversa la tête. en arrière, et se mit à prier.

— Connétable, dit l'Ile-Adam en lui arrachant la chemise qui couvrait sa poitrine, connétable, te souviens-tu d'avoir juré, un jour, par laVierge et le Christ, de ne point porter vivant la croix rouge de Bourgogne?

— Oui, répondit le connétable, et j'ai tenu mon serment, car je vais mourir.

— Comte d'Armagnac, reprit l'Ile-Adam en se

no ISABEL DE BAVIÈRE

baissant vers lui et en lui labourant la poitrine de la pointe de son épée, de manière à y tracer une croix sanglante, tu en as menti par la gorge ; car tu portes vivant la croix rouge de Bourgogne. Tuas faussé à ton serment, et moi, j'ai lenu le mien.

Le connétable ne répondit que par un soupir. L'Ile- Adam remit son épée dans le fourreau.

— Yoilà tout ce que je voulais de toi, dit-il ; maintenant, rneurs comme un parjure et comme un chien. A ton tour, Perrinet Lecierc.

Le connétable rouvrit Ifs yeux et répéta d'une voix mourante :

— Perrinet Leclerc ! ^

— Oui, dit celui-ci an se jetant de nouveau sur le malheureux comte d'Armagnac près d'expirer, oui, Perrinet Leclerc, celui que tu as fait déchirer de coups par tes soldats. Il paraît que vous avez fait chacun un serment, ici? Eh bien, moi, j'en ai fait deux : le premier, connétable, c'est que tu apprendrais à ton lit de mort .que c'était la reine Isabel de Bavière qui te prenait Paris en échange de la vie du chevalier de Bourdon : le voilà accompli, car tu le sais. Le second, comte d'Armagnac, c'est que tu mourrais en l'apprenant; et celui-là, ajouta-t-il en lui enfonçant sa dague dans le cœur, celui-là, je l'ai rempli aussi religieusement que le premier. Dieu soit en aide, dans ce monde et dans l'autre, à qui tient honnêtement sa parole !

Ainsi Paris, imprenable pour le puissant duc de Bourgogne et sa nombreuse armée, avait, comm.e une courtisane capricieuse, nuitamment ouvert ses portes à un simple capitaine commandant de sept cents lances. Les Bourguignons, la flamme ^'une main, le fer de l'autre, s'étaient épandus dans les vieilles rues de la cité royale, éteignant le feu avec du sang, séchant le sang avec du feu. PerrinotLeclerc, cause obscure de ce grand événement, après y avoir pris ce qu'il en désirait avoir, la vie du connétable, était rentré dans les rangs du peuple, où l'histoire désormais le cherchera vainement, où il mourra obscur comme il était né inconnu, et d'où il était sorti une heure pour attacher à l'une des plus grarides catastrophes de la monarchie son nom populaire, tout ébloui de l'immortalité d'une grande trahison.

Cependant, par toutes ses portes, fondaient sur Paris, comme des vautours sur un champ de bataille, les seigneurs et les hommes d'armes qui voulaient emporter leur part de cette grande proie, que jusqu'à cette heure la royauté seule avait eu le privilège de dévorer. C'était d'abord l'Ile-Adam, qui, arrivé le premier, avait pris la part du lion; c'étaient le sire de Luxembourg, les frères Fosseuse, Crèvecœur et

Jean de Poix ; c'étaient, derrière les seigneurs, les capitaines des garnisons de Picardie et de l'Ile-de- France; enfin, c'étaient, à la suite des capitaines, les paysans des environs, qui, pour ne rien laisser après eux, pillaient le cuivre , tandis que leurs maîtres pillaient l'or.

Puis, quand les vases des églises furent fondus, quand les coffres de l'État furent vides, quand il ne resta plus une frange ni une Heur de lis d'or au manteau royal, on en jeta le velours nu aux épaules du vieux Charles ; on le fit asseoir sur son trône à demi brisé; on lui mit plume à la main, quatre lettres patentes sur la table. L'Ile-Adara et Chastellux furent maréchaux; Charles de Lens, amiral; Robert de Maillé, grand pannelier, et, quand il eut signé, le roi crut avoir régné.

Le peuple regardait tout cela par les fenêtres du Louvre.

— Bon ! disait-il, après qu'ils ont pillé l'or, les voilà qui pillent les places ; heureusement qu'il y a plus de signatures au bout de la main du roi qu'il n'y avait d'écus dans ses coffres. Prenez , prenez , messeigneurs; mais Ilannotin de Flandre va venir, et, s'il n'est pas content de ce que vous lui aurez laissé, il pourra bien se faire une seule part avec toutes les vôtres.

Cependant Hannotin de Flandre (c'était le nom qu'en riant le duc Bourgogne se donnait quelquefois lui-môme) ne se pressait pas de venir; il n'avait pas

VU sans jalousie un de ses capitaines entrer dans une ville aux portes de laquelle il avait deux fois frappé avec son épée sans qu'elle les lui ouvrît. Il reçut à Montbéliard le message qui lui'annonçait cette nouvelle inattendue, et aussitôt, au lieu de continuer sa route, il se retira à Dijon, l'une de ses capitales. La reine Isabel était, de son côté, demeurée à Troyes, toute tremblante encore du succès de son entreprise; le duc et elle ne se voyaient pas, ne s'écrivaient pas : on eût dit deux complices d'un meurtre nocturne qui hésitaient à se retrouver face à face à la lumière du soleil.

Pendant ce temps, Paris vivait d'une vie fiévreuse et convulsive. Comme on disait que la reine et le duc ne rentreraient point dans la ville tant qu'il y resterait un Armagnac, et qu'on désirait revoir le duc et la reine, chaque jour ce bruit, auquel leur double absence paraissait donner quelque fondement, était le prétexte d'un nouveau massacre. Chaque nuit, on criait : « Alarme ! » Le peuple parcourait la ville avec des torches. Tantôt les Armagnacs, disait-on, rentraient par la porte Saint-Germain, tantôt par la porte du Temple. Des groupes d'hommes, à la tête desquels on distinguait les bouchers à leurs larges couteaux luisant au bout de leurs bras nus, parcouraient Paris dans toutes les directions; puis, quelqu'un disait-il : « Holà ! les autres ! voici la maison d'un Armagnac! » les couteaux faisaient justice du maître, et le feu de la maison. Il fallait, pour sortir n 7.

sans craînte, porter le chaperon bleu et la croix rouge. Des adeptes, renchérissant sur le tout, formèrent une compagnie bourguignonne, qu'on nomma de Saint-André; chacun de ses membres portait une couronne de roses rouges; et, comme beaucoup de prêtres y étaient entres, soit par prudence, soit par sentiment, ils disaient la messe avec cet ornement sur la tête. Bref, envoyant de telles choses, on aurait pu croire Paris dans l'ivresse des fêtes du carnaval, si l'on n'avait pas rencontré dans chaque rue tant de places noires là où des maisons avaient été brûlées, tant de places rouges là oîi des hommes étaient morts.

Parmi les plus acharnés coureurs de nuit et de jour, il y en avait un qui se faisait remarquer par son impassibilité dans le massacre et son habileté dans l'exécution. 11 n'y avait pas un incendie oîi il ne portât sa torche, pas un meurtre où il n'ensanglantât sa main. Quand on l'apercevait avec son chaperon rouge, sa huque sang-de-bœuf, son ceinturon do buffle serrant contre sa poitrine une large épée à deux mains, dont la poignée touchait son menton, et la pointe ses pieds, ceux qui voulaient voir décoller proprement un Armagnac n'avaient qu'à le suivre; car il y avait un proverbe populaire qui disait que maître Cappeluche faisait sauter la tête sans que le bonnet eût le temps de s'en apercevoir.

Aussi Cappeluche était-il le héros de ces fêtes; les bouchers mômes le reconnaissaient pour maître, et lui «cédaient le pas. C'était lui qui était la tête de tous

les rassemblements, l'âme de toutes les émeutes. D'un mot, il arrêtait la foule qui le suivait; d'un geste, il la jetait en avant : c'était une magie de voir comme tous ces hommes obéissaient à un homme.

Tandis que Paris retentissait de tous ces cris, s'éclairait de toutes ces lueurs, et, chaque nuit, se réveillait en sursaut, la vieille Bastille s'élevait à son extrémité orientale, noire et silencieuse. Les cris du dehors n'y avaient point d'écho, la clarté des torches point de reflets; son pont était haut, sa herse était basse. Le jour, nul être vivant ne se montrait sur ses murailles; la citadelle semblait se garder elle-même; seulement , lorsqu'un rassemblement s'approchait d'elle plus que cela ne lui paraissait convenable, on voyait sortir de chaque étage et s'abaisser vers cette foule autant de flèches qu'il y avait de meurtrières, sans qu'on pût distinguer si c'étaient des hommes ou une machine qui les faisaient mouvoir. A cette vue, la foule, fût-elle conduite par Cappeluche luimême, tournait le dos en secouant la tête; les flèches rentraient au fur et à mesure que le rassemblement s'éloiimait, et la vieille forteresse avait repris, au bout d'un instant, un air d'insouciance et de bonhomie pareil à celui du porc-épic, qui, lorsque le danger s'éloigne, couche sur son dos, comme les poils d'une fourrure, les mille lances auxquelles il doit le respect que lui portent les autres animaux.

La nuit, même silence et même obscurité ; vainement Paris éclairait ou ses rues ou ses croisées, null

ii6 ISABEL DE BAVIÈRE

lumière ne passait derrière les fenêtres grillées de la Bastille, nulle parole humaine ne se faisait entendre à l'intérieur de ses mars; seulement, de temps en temps, aux fenêtres des tours qui s'élevaient aux quatre angles, passait la tête vigilante d'une sentinelle, qui ne pouvait que dans cette posture veiller à ce qu'on ne préparât point quelque surprise au pied des remparts; encore cette tête, une fois passée, restait-elle tellement immobile, qu'on aurait pu, lorsqu'un rayon de lune l'éclairait, la prendre pour un de ces masques gothiques que la fantaisie des architectes clouait, comme un ornement fantastique, aux arches des ponts ou h l'entablement des cathédrales.

Cependant, par une nuit sombre, vers la fin du mois de juin, tandis que les sentinelles veillaient aux quatre coins de la Bastille, deux hommes montaient l'escalier étroit et tournant qui conduisait à sa plateforme. Le premier qui parut sur la terrasse était un homme de quarante-deux à quarante-cinq ans ; sa taille était colossale, et sa force tenait tout ce que promettait sa taille. 11 était couvert d'une armure complète quoique pour arme offensive, à côté de la place où manquait l'épée, son ceinturon ne supportât qu'un de CCS poignards longs et aigus qu'on appelait poignards de merci; sa main gauche s'y appuyait par habitude, tandis que de la droite il tenait respectueusement un de ces bonnets de velours garnis de poil, que les chevaliers échangeiiienf, dans leurs moments

de repos, contre leurs casques de bataille, qui quelquefois pesaient de quarante à quarante-cinq livres. Sa tête nue laissait donc voir, sous d'épais sourcils, des yeux bleu foncé; un nez aquilin, un teint bruni par le soleil, donnaient à l'ensemble de cette physionomie un caractère d'austérité qu'une barbe longue d'un pouce, taillée en rond, de longs cheveux noirs qui descendaient de chaque côté des joues, ne contribuaient nullement à adoucir.

A peine l'homme que nous venons d'esquisser futil arrivé sur la plate-forme, que, se retournant, il étendit le bras vers l'ouverture à fleur de terre qui venait de lui livrer passage; une main fine et potelée en sortit pour s'attacher à cette main forte et puissante, et aussitôt, à l'aide de ce point d'appui, un jeune homme de seize à dix-sept ans, tout de velours et de soie, à la tête blonde, au corps aminci, aux membres délicats, s'élança sur la terrasse, et, s'appuyant sur le bras de son compagnon, comme si cette légère montée eût été une longue fatigue, parut chercher par habitude un siège sur lequel il pût se reposer. Mais, voyant qu'on avait jugé cet ornement inutile sur la plate-forme delà citadelle, il prit son parti, forma avec sa seconde main, qu'il attacha à la première, une espèce d'anneau au moyen duquel il fit supporter au bras athlétique auquel il se suspendit plutôt qu'il ne s'appuya la moitié au moins du poids que la nature avait destiné ses jambes à soutenir, et commença ainsi une promenade qu'il paraissait faire plutôt par

condescendance pour celui qu'il accompagnait que par une décision de sa propre volonté.

Quelques minutes se passèrent sans que l'un ni l'autre troublât le silence de la nuit par une simple parole, ou interrompît celte promenade que l'exiguïté de la plate-forme rendait assez rélrécie. Le bruit des pas de ces deux hommes ne formait qu'un seul bruit, tant la marche légère de l'enfant se confondait avec la marche alourdie du soldat : on eût dit un corps et son ombre, on eût cru qu'un seul vivait pour les deux. Tout à coup l'homme d'armes s'arrêta, le visage tourné vers Paris, et força son jeune compagnon d'en faire autant : ils dominaient toute la ville.

C'était précisément une de ces nuits de tumulte que nous avons essayé de peindre. D'abord on ne distinguait, delà plate-forme, qu'un amas confus de maisons s'étendant de l'orient à l'occident, et dont les toits, dans l'obscurité, semblaient tenir les uns aux autres, comme les boucliers d'une troupe de soldats marchant à un assaut. Mais tout à coup, et quand un rassemblement prenait un chemin parallèle au cercle que pouvaient embrasser les regards, la lumière des torches, en éclairant une rue dans toute sa longueur, semblait fendre un quartier de la cité; des ombres rougeàtres s'y pressaient confusément avec des cris et des rires ; puis, au premier carrefour qui changeait sa direction, cette foule disparaissait avec ses lumières, mais non pas avec son bruit. Tout redevenait sombre, et la rumeur qu'on entendait semblait les

plaintes étouffées de la cité, dont la guerre civile déchirait les entrailles avec le fer et le feu.

A ce spectacle et à ce bruit, la figure du soldat devint plus sombre encore que de coutume; ses sourcils se touchèrent en se fronçant, son bras gauche s'étendit vers le palais du Louvre, et c'est à peine si ces paroles, adressées à son jeune compagnon, purent passer entre ses lèvres, tant ses dents étaient serrées :

— Monseigneur, voilà votre ville ; la reconnaissezvous?

La figure du jeune homme prit une expression de mélancolie dont, un instant auparavant, on l'aurait cru incapable. 11 fixa ses yeux sur ceux de l'homme d'armes, et, après l'avoir regardé un instant en silence :

—.Mon brave Tanneguy, dit-il, je l'ai souvent regardée, à pareille heure, des fenêtres de l'hôtel Saint- Paul, comme je la regarde en ce moment de la terrasse de la Bastille. Quelquefois je l'ai vue tranquille; mais je ne crois pas l'avoir jamais vue heureuse.

Tanneguy tressaillit : il ne s'attendait pas à une pareille réponse de la part du jeune dauphin. 11 l'avait interrogé, croyant parler à un enfant, et celui-ci avait répondu comme l'aurait fait un homme.

— Que Votre Altesse me pardonne, dit Duchâtel ; mais je croyais que, jusqu'à ce jour, elle s'était plus occupée de ses piaisirs que des affaires de la France.

— Mon père (depuis que Duchâtel avait sauvé le

jeune dauphin des mains des Bourguignons, celui-ci lui donnait ce nom), ce reproche n'est qu'à moitié juste. Tant que j'ai vu près du trône de France mes deux frères, qui maintenant sont près du trône de Dieu, oui, c'est vrai, il n'y a eu place en mon âme que pour des joyeusetés et des folies; mais, depuis que le Seigneur les a rappelés à lui d'une manière aussi inattendue que terrible, j'ai oublié toute frivolité pour ne me souvenir que d'une chose, c'est qu'à la mort de mon père bien-aimé (que Dieu conserve !), ce beau royaume de France n'avait pas d'autre maître que moi.

— Ainsi, mon jeune lion, reprit Tanneguy avec une expression visible de joie, vous êtes disposé à le défendre, des griffes et des dents, contre Henri d'Angleterre et contre Jean de Bourgogne?

— Contre chacun d'eux séparément, Tanneguy, ou contre tous deux ensemble, comme ils l'aimeront mieux.

— Ah! monseigneur. Dieu vous inspire ces paroles pour soulager le cœur de votre vieil ami. Depuis trois ans, voilà la première fois que je respire à pleine poitrine. Si vous saviez quels doutes passent dans le cœur d'un homme comme moi, lorsque la monarchie à laquelle il a dévoué son bras, sa vie, et jusqu'à son honneur peut-être, est frappée de coups aussi rudes que l'a été celle dont vous êtes aujourd'hui l'unique espoir ; si vous saviez combien de fois je me suis demandé si les temps n'étaient pas venus où cette rao-

narchie devait faire place à une autre, et si ce n'était pas une révolte envers Dieu que d'essayer de la soutenir, quand lui paraissait l'abandonner; car... que le Seigneur me pardonne, si je blasphème ! car, depuis trente ans, chaque fois qu'il a jeté les yeux sur votre noble race, c'a été pour la frapper, et non pour la prendre en miséricorde. Oui, continua-t-il, on peut penser que c'est un signe fatal pour une dynastie, quand son chef est malade de corps et d'esprit, comme l'est notre sire le roi; on peut croire que toutes choses sont bouleversées, quand on voit le premier vassal d'une couronne frapper de la hache et de l'épée les branches de la tige royale, comme l'a fait le traître Jean à l'égard du noble duc d'Orléans, votre oncle; on peut croire enfin que l'État est en perdition, quand on voit deux nobles jeunes gens, comme les deux frères aînés de Votre Altesse, tomber, l'un après l'autre, de mort si subite et si singulière, que, si l'on ne craignait d'offenser Dieu et les hommes, on dirait que l'un n'est pour rien dans cet événement, et que les autres y sont pour beaucoup; — et quand, pour résister à la guerre étrangère, à la guerre civile, aux émeutes populaires, il ne reste qu'un faible jeune homme comme vous, — oh ! monseigneur, monseigneur, le doute qui tant de fois a manqué me faire faillir le cœur est bien naturel, et vous me le pardonnerez !

Le dauphin se jeta à son cou.

— Tanneguy, tous les doutes sont permis à celui

qui, comme toi, doute après avoir agi, à celui qui, comme toi, pense que Dieu, dans sa colère, frappe une dynastie jusqu'en son dernier héritier, et enlève le dernier héritier de cette dynastie àla colère de Dieu. — Et je n'ai pas hésité, mon jeune maître. Quand j'ai vu entrer les Courguignons dans la ville, j'ai couru à vous comme une mère à son enfant; car, qui pouvait vous sauver, si ce n'était moi, pauvre jeune homme? Ce n'était point le roi votre père; la reine, de loin, n'en aurait pas eu le pouvoir, et, de près (Dieu lui pardonne!) n'en aurait peut-être pas eu le désir. — Vous, monseigneur, eussiez-vous été libre de fuir, eussiez-vous trouvé les corridors de l'hôtel Saint- Paul déserts et sa porte ouverte, qu'une fois dans la rue, vous auriez été plus embarrassé dans cette ville aux mille carrefours, que le dernier de vos sujets. Vous n'aviez donc que moi; en ce moment, monseigneur, il m'a bien semblé aussi que Dieu n'abandonnait pas votre noble famille, tant j'ai senti ma force doublée. Je vous ai enlevé, monseigneur, et vous ne pesiez pas plus à mes mains qu'un oiseau aux serres d'un aigle. — Oui, eussé-je rencontré toute l'armée du duc de Bourgogne, et le duc à sa tête, il me semblait que j'eusse renversé le duc et traversé l'armée sans qu'il nous arrivât malheur ni à l'un ni à l'autre, et, à cette heure, certes. Dieu était avec moi. — Mais depuis, monseigneur, depuis que vous êtes en sûreté derrière les remparts imprenables de la Bastille ; quand ,chaque nuit, après avoir contemplé seul, du

haut de cette terrasse, le spectacle que, ce soir, nous regardons à deux; — quand après avoir vu Paris, la ville royale, en proieà de telles révolutions, que c'est le peuple qui règne et la royauté qui obéit; — quand, les oreillespleines de tumulte, les yeux fa ligués de lueurs, jeredescendais dans votre chambre, et que, silencieux et appuyé sur votre chevet, je voyais de quel sommeil calme vous dormiez, tandis que la guerre civile courait par votre Etat et l'incendie par votre capitale, je me demandais s'il était bien digne duroyaume, celui qui dormait d'un sommeil si tranquille et si insouciant, tandis que sonroyaumeavait une veille si agitée et si sanglante? Une expression de mécontentement passa, comme un nuage, sur la figure du dauphin.

— Ainsi, tu épiais mon sommeil, Tanneguy?

— Monseigneur, je priais, près de votre lit, pour la France et pour Votre Altesse.

— Et si, ce soir, tu ne m'avais pas trouvé tel que tu le désirais, quelle était ton intention?

— J'aurais conduitVotre Altesse en lieu de sûreté, et je me serais jeté, seul et sans armure, au milieu de l'ennemi à la première rencontre ; car je n'aurais plus eu qu'à mourir : le plus tôt aurait été le mieux.

— Eh b"en, Tanneguy, au lieu d'aller seul et sans armure au-devant de l'ennemi, nous irons tous deux et bien armés : qu'en dis-tu?

— Que le Seigneur vous a donné la volonté, qu'il faut maintenant qu'il vous accorde la force.

— Tu seras là pour me soutenir.

— C'est une guerre longue que celle que nous allons faire, monseigneur, — longue et fatigante, non pas pour moi qui, depuis trente ans, vis dans ma cuirasse, comme vous depuis quinze dans votre velours. — Vous avez deux ennemis à combattre, dont un seul ferait trembler un grand roi. Une fois l'épéehors de la gaine et l'oriflamme hors de Saint-Denis, il faudra que ni l'un ni l'autre ne rentrent dans leur fourreau, que, de vos deux ennemis, Jean de Bourgogne et Henri d'Angleterre, le premier soit sous la terre de France, et l'autre hors de la terre de France. — Pour en venir là, il y aura de rudes mêlées. — Les nuits de guet sont froides, les journées des camps sont meurtrières; —c'est une vie de soldatàprendre, au lieu d'une existence de priiice à continuer; ce n'est point une heure de tournoi, ce sont des jours de combat; ce ne sont pas quelques mois d'escarmouches et de rencontres, ce sont des années entières de luttes et de batailles. — Monseigneur, songez-y bien.

Le jeune dauphin, sans répondre à Tanneguy, quitta son bras, et marcha droit à l'homme d'armes qui veillait dans l'une des tourelles de la Bastille; en un instant le ceinturon qui soutenait la trousse de l'archer fut serré autour de la taille du dauphin, l'arc de frêne du soldat passa entre les mains du prince, et la voix du jeune homme avait pris un accent de fermeté que personne ne lui connaissait, lorsque, se tournant vers Duchâtel étonné, il luidit :

— Mon père, tu dormiras tranquille, je pense, quoique ce soit la première veille d'armes de ton fils.

Duchâtel allait lui répondre, lorsqu'un développement de la scène qui se passait au pied de la Bastille vint changer la direction de ses idées.

Depuis quelques instants, le bruit s'était rapproché, et une grande lueur montait de larue de la Cerisaie; cependant il était impossible de découvrir ceux qui causaient ce bruit, ni de deviner la véritable cause de cette lueur, la position transversale de la rue et la hauteur des maisons empêchant lesregards de pénétrer jusqu'au rassemblement qui les occasionnait. Tout à coup des crisplus distincts se firent entendre, et un homme à moitié nu s'élança de la rue de la Cerisaie dans la rue Saint-Antoine, fuyant et appelant du secours. Il était poursuivi, aune faible distance, par quelques hommes qui, de leur côté, criaient :

— A mort ! à mort l'Armagnac ! tue l'Armagnac ! A la tête de ceux qui poursuivaient ce malheureux,

on reconnaissait maître Cappeluche à son grand sabre à deux main^, qu'il portait nu et sanglant sur son épaule, à sa huque sang de bœuf et à ses jambes nues. Cependant le fugitif, h la course duquel la peur donnait une rapidité surhumaine, allaitéchapper à ses assassins en gagnant l'angle de la rue Saint- Antoine, et en se jetant derrière le mur des Tournelles, lorsque ses jambes s'e'mbarrasscrent dans la chaîne que l'on tendait chaque soir à l'extrémité de

la rue. Il fît quelques pas en trébuchant, et vint tomber à une portée de trait des murs de la Bastille. Oeux qui le poursuivaient, prévenus par sa chute même, sautèrent par-dessus la chaîne, ou passèrent par-dessous, de sorte que, lorsque ce malheureux voulut se relever, il vit briller au-dessus de sa tête l'épée de Cappeluche. Il comprit alors que tout était fini pour lui, et retomba sur ses deux genoux en criant : Merci! non pas aux hommes, mais à Dieu. Dès le premier moment oîi la scène que nous venons de raconter avait eu pour théâtre la grande rue Saint- Antoine, aucun de ces détails n'avait pu échapper ni à Tanneguy ni au dauphin. Celui-ci surtout, moins habitué à de semblables spectacles, y prenait un intérêt que trahissaient ses mouvements convulsifs et les sons inarticulés de sa voix, de sorte que, lorsque l'Armagnac tomba, Cappeluche n'avait pas été plus prompt à se précipiter sur sa victime que le jeune homme à tirer une Uèche de sa trousse et à l'assujettir sur la corde de l'arc avec les deux doigts de la main droite. L'arc plia comme un roseau fragile, s'abaissant dans la main gauche, tandis que la droite ramenait la corde jusqu'à l'épaule du jeune homme, et il eût été bien difficile de juger, quelle que fût la différence de la dislance, laquelle arriverait le plus vite à son but, de la flèche du dauphin ou de répée de Cappeluche, lorsque Tanneguy, étendant vivement son bras, saisit la flèche par le milieu, et la brisa entre les deux mains de l'archer royal.

— Que fais-tu, Tanneguy? que fais-tu? lui dit le dauphin en frappant du pied ; ne vois-tu pas que cet homme va tuer un des nôtres, qu'un Bourguignon va assassiner un Armagnac?

— Meurent tous les Armagnacs, monseigneur, avant que Votre Altesse souille le fer d'une de ses flèches dans le sang d'un pareil homme !

— Mais, Tanneguy ! Tanneguy ! . . . Ah ! regarde ! . . . Au cri du dauphin, Tanneguy jeta de nouveau les

yeux sur la rue Saint-Antoine; la tête de l'Armagnac était à dix pas de son corps, et maître Cappeluche faisait tranquillement égoutter sa longue épée, en sifflant l'air de la chanson si connue :

Duc de Bourgogne, Dieu te tienne en joie !

-— Regarde, Tanneguy, regarde, disait le dauphin en pleurant de rage; sans toi, sans toi!... Mais regarde donc...

— Oui, oui, je vois bien, dit Tanneguy... [Mais, je vous le répète, cet homme ne pouvait pas mourir de votre main.

— Mais, sang-Dieu ! quel est donc cet homme?

— Cet homme, monseigneur, c'est maître Cappeluche, le bourreau de la ville de Paris'.

Le dauphin laissa tomber ses deux bras, et pencha sa tête sur sa poitrine.

— 0 mon cousin de Bourgogne, dit-il d'une voix

sourde, je ne voudrais pas, pour conserver les quatre plus beaux royaumes de la chrétienté, employer les hommes et les moyens dont vous vous servez pour m'enlever ce qui me reste du mien.

Pendant ce temps, un des hommes de la suite de Cappelucheraraassait d'une main, par les cheveux, la tête du mort, et l'approchait d'une torche qu'il tenait de l'autre. La lumière porta sur le visage de celte tête, et les traits n'en étaient pas tellement défigurés par l'agonie, que Tanneguy, du haut de la Bastille, ne pût reconnaître ceux de Henri de Marie, son ami d'enfance, et l'un des plus chauds et des plus dévoués Armagnacs ; un profond soupir sortit de sa large poitrine.

— Pardieu! maître Gappeluche, dit l'homme du peuple en portant cette tête au bourreau, vous êtes un rude compère de décoller la lôte du premier chancelier de France aussi proprement et sans plus d'hésitation que si c'était celle du dernier truand 1

Le bourreau sourit avec complaisance ; il avait aussi ses flatteurs *.

' Si l'on nous accusait de nous complaire a de pareils détails, nous répondrions que ce n'est ni noire goiU ni notre faute, mais seulement la faute de l'histoire. Une citation, prise dans les Ducs de Bourgogne, de M. de Barante, prouvera peut-être que nous n'avons choisi ni les teintes les plus lugubres, ni les tableaux les plus hideux de cette malheureuse époque. Quand les rois et les princes arment les peuples pour des guerres civiles, quand ils prennent des instruments humains pour trancher leurs différends

ISABEL DE BAVIERE d29

La même nuit, deux heures avant que le jour parût, une troupe peu nombreuse, mais bien montée et bien armée, sortit avec précaution par la porte extérieure de la Bastille, prit en silence le chemin du pont de Charenton, et, après l'avoir traversé, suivit pendant huit heures à peu près la rive droite de la Seine, sans qu'aucune parole fût échangée, sans qu'aucune visière se levât. Entin, vers les onze heures du matin, elle arriva en vue d'une ville de guerre.

— Maintenant, monseigneur, dit Tanneguy au cavalier qui se trouvait le plus près de lui, vous pouvez

et démêler leurs intérêts, ce n'est plus la faute de l'instrument qui fiappe, et le sang versé retombe sur la tète qui commande et sur le bras qui conduit.

Revenons à notre citation; la voici :

« On avait du sang jusqu'il la cheville dans la cour des prisons ; on tua aussi dans la ville et dans les rues. Les malheureux arbalétriers génois étaient chassés des maisons où ils étaient logés, et livrés a la populace furieuse. Des femmes et des enfants furent mis en pièces; une malheureuse femme grosse fut jetée morte sur le pavé, et, comme on voyait son enfant palpiter dans ses flancs : K Tiens, disait-on, le petit chien remue encore. » Mille horreurs se commettaient sur les cadavres : on leur faisait une écharpe sanglante, comme au connétable ; on les traînait dans les rues ; les corps du comte d'Armagnac, du chancelier Robert le Masson, de Raimond de la Guerre, furent ai^si promenés sur une claie dans toute la ville, puis laissés, durant trois jours, .sur les degrés du palais. »

M. deBarante avait dû puiser lui-même ces détails dans Juvénal des Ursins, auteur contemporain avec lequel nos lecteurs ont fait connaissance.

Ji 8

lever votre visière, et crier : Saint Charles et France! car voici l'écharpe blanche des Armagnacs, et vous allez entrer dans votre fidèle ville de Melun.

C'est ainsi que le dauphin Charles, que l'histoire surnomma depuis le Victorieux, passa sa première veille de nuit, et fit sa première marche de guerre.

Les motifs politiques qui retenaient le duc de Bourgogne loin de la capitale sont faciles à expliquer.

Du moment où un autre, plus heureux que lui, s'était emparé de Paris, il avait pensé à lui en laisser l'honneur, qu'il ne pouvait lui enlever, mais à en tirer pour lui-même le bénéfice qui pouvait lui en revenir. Il ne lui avait pas été difficile de prévoir que les réactions naturelles qui suivent de semblables changements politiques entraîneraient après elles des meurtres et des vengeances sans nombre ; que sa présence à Paris ne les pourrait empêcher qu'en le dépopularisanl aux yeux de ses partisans eux-mêmes, tandis que son absence lui épargnait la responsabilité du sang répandu. — D'ailleurs, ce sang coulait des veines des Armagnacs ; c'était une large saignée qui affaiblissait pour longtemps le parti qui lui était

ISABEL DE BAVIÈRE I3i

opposé : ses ennemis tombaient, les uns après les autres, sans qu'il prit môme la peine de les frapper. Puis, lorsqu'il jugerait que le peuple serait fatigué de massacres; quand il verrait la ville arrivée- à ce point de lassitude oîi le besoin du repos remplace celui de la vengeance; quand on pourrait épargner sans peine et sans danger les restes mutilés d'un parti frappé dans ses chefs, alors il rentrerait dans la ville, comme l'ange gardien de ses murs, éteignant le feu, étanchant le sang, et proclamant paix et amnistie pour tout le monde.

Le prétexte sur lequel il motivait son absence se trouve avoir avec la suite de notre histoire une connexilé trop grande pour que nous ne le fassions pas connaître à nos lecteurs.

Le jeune sire de Giac, que nous avons vu, au château de Vincennes, disputant aux sires de Graville et de l'Ile- Adam le cœur d'Isabel de Bavière, avait, comme nous l'avons dit, accompagné la reine à Troyes. Chargé par sa royale souveraine de plusieurs messages importants auprès du duc de Bourgogne, il avait remarqué, à la cour du prince, mademoiselle Catherine de Thian, l'une des femmes de la duchesse de Charolais *. Jeune, brave et beau, il avait cru que ces trois qualités, jointes à la confiance que lui donnait la conviction de les posséder, étaient des titres

* Le comte de Charolais, fils du duc Jean, avait épousé la princesse Michelle, fille du roi Charles VI.

suffisants près de cette belle et noble jeune fille : ce fut donc avec un étonnement toujours croissant qu'il s'aperçut que seshomnaages étaient reçus sans qu'ils parussent être distingués de ceux des autres seigneurs.

L'idée qu'il avait un rival fut la première qui vint au sire de Giac ; il suivit mademoiselle de Thian comme son ombre, il épia tous ses gestes, surprit tous ses regards, et finit, malgré la persévérance de la jalousie, par demeurer convaincu qu'aucun des jeunes gens qui l'entouraient n'était plus heureux ni plus favorisé que lui. Il était riche, portait un noble nom; il pensa que l'offre de sa main séduirait peutêtre la vanité à défaut de l'amour. La réponse de mademoiselle de Thian fut à la fois si précise et si polie, que le sire de Giac perdit le reste de son espoir et conserva tout son amour. C'était à en devenir fou, à force d'y penser et de n'y rien comprendre. Sa seule ressource était l'absence : il eut la force de l'appeler à son secours. Il prit, en conséquence^ les ordres du duc, et retourna près de la reine.

Six semaines s'étaient à peine passées, lorsqu'un nouveau message le ramena à Dijon. L'absence lui avait été plus favorable que la présence. Le duc le reçut avec plus d'amitié, et mademoiselle de Thian avec plus d'abandon : il fut quelque temps à douter de son bonheur; mais enfin, un jour, le duc Jean lui offrit de se charger de l;\ire une nouvelle démarche auprès de celle qu'il aimait. Une si puissante protec-

tion devait aplanir bien des difficultés ; le sire de Giac accepta l'olTre avec joie, et, deux heures après, une seconde réponse, aussi fiivorable que la première avait été désespérante, prouva que, soit que mademoiselle de Thian eût réfléchi au mérite du chevalier, soit que l'influence du duc fût toute-puissante, il ne fallait jamais, en pareille circonstance, accorder une croyance trop prompte au premier refus d'une femme.

Le duc déclara donc qu'il ne rentrerait pas à Paris avant que les noces des deux jeunes époux fussent célébrées. Elles furent splendides. Le duc voulut en faire les frais. Le matin, il y eut des tournois et des joutes où de belles armes furent faites; le dîner fut suspendu par des entremets magnifiques et tout à fait ingénieux, et, le soir, un mystère, dont le sujet était Adam recevant Eve des mains de Dieu, fut joué avec grande acclamation. On avait fait venir, à cet effet, de Paris, un poëte en renom : il fut défrayé de son voyage et reçut vingt-cinq écus d'or. Ces cho|es se passaient du 15 au 20 juin 1418.

Enfin le duc Jean pensa que le moment était venu de rentrer dans la capitale. Il chargea le sire de Giac de l'y précéder et d'annoncer son arrivée. Celui-ci ne consentit à se séparer de sa jeune épousée que lorsque le duc lui eut promis de la faire entrer au nombre des femmes de la reine et de la lui ramener à Paris. De Giac, devait, sur sa route, prévenir Isabel de Bavière que le duc serait le 2 juillet à Troyes, et l'y prendrait en passant.

Le 14 juillet, Paris s'éveilla au son joyeux des cloches. Le duc de Bourgogne el la reine étaient arrivés à la porte Saint-Antoine ; toute la population était dans les rues; toutes les maisons devant lesquelles ils devaient passer pour se rendre à l'hôtel Saint-Paul étaient tendues de tapisseries comme lorsque Dieu sort ; tous les perrons étaient chargés de fleurs, toutes les fenêtres de femmes. Six cents bourgeois, vôlu? de huques bleues, et conduits par le seigneur de l'Ile-Adam et le sire de Giac, allaient au-devant d'eux, leur portant les clefs de la ville comme à des vainqueurs. Le peuple suivait h flots, divisé par corporation, rangé sous ses étendards respectifs, criant joyeusement : Noël! oubliant qu'il avait eu faim la veille, et qu'il aurait faim le lendemain.

Le cortège trouva la reine, le duc, et leursui'e qui attendaient à cheval. Arrivé en face du duc, h jurgeois qui portait les clefs d'or dans un plat d'argent mit^n genou en terre :

— Monseigneur, dit l'Ile-Adam, les touchant de la pointe de son épée nue, voici les clefs de votre ville. En votre absence, nul ne les a reçues, et l'on vous attendait pour vous les remettre.

— Donnez-les-moi, sire de l'Ile-Adam, dit le duc; car, en bonne justice, vous avez le droit deles toucher avant moi.

L'Ile-Adam sauta à bas de son cheval, et les présenta respectueusement au due; celui-ci les accrocha h l'arçon de sa selle, en face de sa hache d'armes. Bien

des gens trouvèrent cette action trop hardie' de la part d'un homme qui entrait en pacificateur, et non en ennemi ; mais telle était la joie qu'on avait de revoir la reine et le duc, que l'enthousiasme ne fut aucunement refroidi par cet incident.

Alors un autre bourgeois s'avança, et présenta au duc deux cottes de velours bleu, l'une pour lui, l'autre pour le comté Philippe de Saint-Pol, son neveu*.

— Merci, messieurs, dit-il; c'est une bonne pensée à vous, que d'avoir prévu que j'aimerais à rentrer dans votre ville, vêtu des couleurs de la reine.

Quittant alors sa robe de velours, il revêtit la cotte qui venait de lui être offerte, et ordonna à son neveu d'en faire autant. A cette vue, tout le peuple cria :

— Vive Bourgogne! vive la reine!

Les trompettes sonnèrent; les bourgeois se divisèrent en deux lignes et se placèrent en haie de chaque côté du duc et de la reine; le peuple se mit à leur suite. Quant au sire de Giac, il avait reconnu sa femme au milieu de la maison de madame Isabel ; il quitta la place que l'étiquette lui avait réservée pour prendre près d'elle celle que lui indiquait son impatience. Le cortège se mit en marche.

Partout, sur son passage, des cris d'espérance et de joie l'accueillaient; les fleurs pleuvaient, de toutes les fenêtres, comme une neige embaumée, et couvraient

* Le comte de Saint-Pol était le fils du duc de Brabant, mort la bataille d'Azincourt

le pavé sous les pieds du cheval de la reine; c'était un délire à enivrer, et l'on eût cru insensé celui qui serait venu dire, au milieu de cette i'ète, que, dans ces mêmes rues où s'effeuillaient tant de fleurs fraîches, oîi s'épandaient tant de clameurs joyeuses, le meurtre, la veille encore, avait répandu tant de sang» et l'agonie jeté tant de cris.

Le cortège arriva en face de l'hôtel Saint-Paul. Le roi l'attendait sur la dernière marche du perron. La reine et le duc mirent pied à terre et montèrent les degrés; le roi et la reine s'embrassèrent. Le peuple jeta de grandes acclamations : il croyait toutes les discordes éteintes dans le baiser royal ; car il oublail que, depuis Judas et le Christ, les mots trahison et baiser s'écrivent avec les mêmes lettres.

Le duc avait mis un genou en terre ; le roi le releva.

— Mon cousin de Bourgogne, dit-il, oublions tout ce qui s'est passé, car de grands malheurs sont advenus de tous nos débats; mais. Dieu merci! nous espérons, si vous nous y aidez, y porter un bon et sûr remède.

— Sire, répondit le duc, ce que j'ai fait a toujours été pour le plus grand bien de la France et le plus grand honneur de Votre Majesté; ceux qui vous ont dit le contraire étaient encore plus vos ennemis que les miens.

En achevant ces. mots, le duc baisa la mainduroi, qui rentra à l'hôtel Saint-Paul : la reine, le duc et leur maison l'y suivirent. Tout ce qui était doré ren-

tra dans le palais; le peuple seul resta dans la rue, et deux gardes placés à la porte de l'hôtel rétablirent bientôt la barrière d'acier qui sépare prince et sujets, royauté et population. N'importe, le peuple était trop ébloui pour s'apercevoir qu'il était le seul à qui aucune parole n'eût été adressée , à qui aucune promesse n'eût été faite. Il se dispersa en criant : (( Vive le roi ! vive Bourgogne ! » et ce ne fut que le soir qu'il s'aperçut qu'il avait plus faim encore que la veille.

Le lendemain, de grands rassemblements se formèrent, ainsi que de coutume. Comme il n'y avait pas de fête ce jour-là, pas de cortège à voir passer, le peuple alla vers l'hôtel Saint-Paul, non plus pour crier : « Vive le roi ! vive Bourgogne ! » mais pour demander du pain.

Le duc Jean parut au balcon ; il dit qu'il s'occupait défaire cesser la famine et la misère qui désolaient Paris; Ihais il ajouta que cela était difficile, à cause des déprédations et des ravages qu'avaient faits les Armagnacs dans les environs de la capitale.

Le peuple reconnut la justesse de cette raison, et demanda que les prisonniers qui étaient à la Bastille lui fussent livrés; car, disait-il, ceux qu'on garde dans ces prisons se rachètent toujours à force d'or, et c'est nous qui payons la rançon.

Le duc répondit à ces allâmes qu'il serait fait selon leur désir. En conséquence, à défaut de pain, une ration de sept prisonniers leur fut délivrée. Ce

i3S ISABEL DE BAVIERE

furent messire Enguerrand de Marigny, martyr descendant d'un martyr; messire Hector de Chartres, père de l'archevêque de Reims, et Jean Tarannc, riche bourgeois ; l'histoire a oublié le nom des quatre autres *. La populace les égorgea; cela lui fit prendre patience. Le duc, de son côté, perdait à ce massacre sept ennemis, et gagnait un jour de repos : c'était tout bénéfice.

Le lendemain, nouveau rassemblement, nouveaux cris, nouvelle ration de prisonniers; mais, cette fois, la multitude avait plus laim de pain quesoif desang; elle conduisit, à leur grand étonnement, les quatre malheureux à la prison du Cbâtelet, et les remit au prévôt; puis elle s'en alla piller l'hôtel Bourbon, et comme il s'y trouvait un étendard sur lequel était brodé un dragon, quelques centaines d'bommcs allèrent le montrer au duc de Bourgogne comme une •louvelle preuve de l'alliance des Armagnacs et de l'Angleterre, et, l'ayant mis en morceaux, ils en traînèrent les lambeaux dans la boue, en criant : a Mort aux Armagnacs! mort aux Anglais! » mais sans tuer personne.

Cependant le duc voyait bien que peu à peu la sédition s'approchait de lui, comme une marée du rivage; il craignit qu'après s'en être pris si longtemps aux causes apparentes, le peuple ne s'en prît enfin aux causes réelles; il fit donc, pendant la nuit, venir

" Juvénal, Enguerrand de Monstrelet.'

à l'hôtel Saint-Paul quelques notables bourgeois de Ja ville de Paris, qui lui promirent que, s'il voulait rétablir la paix et remettre chaque chose à sa place, ils seraient à son aide. Certain de leur appui, le duc attendit plus tranquillement la journée du lendemain.

Le lendemain, il n'y avait plus qu'unseulcri, car il n'y avait plus qu'un seul besoin: «Du pain! du pain! » Le duc parut au balcon et voulut parler : les vocilérations couvrirent sa voix; il descendit, sejeta, sans armes et la télé nue au milieu de ce peuple hâve et affamé, donnant la main à tout le monde, jetant l'or à pleines volées. Le peuple se referma sur lui, l'étouffant de ses replis, le pressant de ses ondes, effrayant dans son amour de lion comme dans sa colère de tigre. Le duc sentit qu'il était perdu, s'il n'opposait la puissance morale de la parole à cette effrayante puissance physique; il demanda de nouveau à parler, et sa voix se perdit sans être entendue; entin il s'adressa à un homme du peuple qui paraissait exercer quelque influence sur cette masse. Celui-ci monta sur une borne et dit :

— Silence ! Le duc veut parler, écoutons-le. La foule obéissante se tut. Le duc avait un pourpoint de velours brodé d'or, une chaîne précieuse au cou; cet homme n'avait qu'un vieux chaperon rouge, une cotte sang de bœuf et les jambes nues. Cependant il avait obtenu ce qu'avait vainement demandé le puissant duc Jean de Bourgogne.

Il fut aussi heureux dans ses autres commandements que dans le premier. Quand il vit que le silence était rétabli :

— Faites cercle, dit-il.

La foule s'écarta. Le duc, mordant ses lèvres jusqu'au sang, honteux d'être obligé de recourir à de telles manœuvres et de se servir de tels hommes, remonta sur le perron au bas duquel il se repentait déjà d'être descendu. L'homme du peuple l'y suivit, promena ses yeux sur cette multitude, pour savoir si elle était prête à entendre ce qu'on avait à lui dire; puis, se tournant vers le prince :

— Parlez maintenant, mon duc, dit-il; on vous écoute.

Et il se coucha à ses pieds, comme un chien à ceux de son maître.

En môme temps, quelques seigneurs qui étaient au duc de Bourgogne élant arrivés de l'intérieur de l'hôtel Saint-Paul, se rangèrent derrière lui, prêts à lui prêter assistance, si la chose devenait nécessaire. Le duc fit un signe de la main ; un chut impérieux et prolongé sortit, comme un grognement, de la bouche de l'homme à la coite rouge, et le duc prit la parole :

— Mes amis, dit-il, vous me demandez du pain. Il m'est impossible de vous en donner; c'est à peine si le roi et la reine en ont pour leur table royale. Vous feriez bien mieux, au lieu de courir sans fruit à travers les rues de Paris, d'aller mettre le siège devant

Marcoussis et Montlhéry, où sont les dauphinois*; vous trouveriez des ^ ivres dans ces villes, et vous en chasseriez les ennemis du roi , qui viennent tout ravager jusqu'à la porte Saint-Jacques, et qui empêchent de faire la moisson.

— Nous ne demandons pas mieux, dit la foule tout d'une voix; mais que l'on nous donne des chefs.

— Sires de Cohen et de Rupes, dit le duc en tournant la tête à demi par-dessus son épaule et en s'adressant aux seigneurs qui étaient derrière lui, voulez-vous une armée? Je vous la donne.

— Oui, monseigneur, répondirent-ils en s'avançant.

— Mes amis , continua le duc en s'adressant au peuple et en lui présentant ceux que nous venons de nommer, voulez-vous ces nobles chevaliers pour chefs? Je vous les offre.

— Eux ou tous autres, pourvu qu'ils marchent devant.

— Alors, messeigneurs, à cheval, dit le duc; et vivement! ajouta-t-il à demi-voix.

Le duc allait rentrer : l'homme qui était à ses pieds se leva et lui lendit la main; le duc la lui serra comme il avait fait aux autres : il avait quelques obligations à cet homme.

— Ton nom? lui dit-il.

* C'est ainsi que, depuis laraoït du comte d'Armagnac, on nom malt les partisans du dauphin.

— Cappeluche, répondit celui-ci en ôtant respectueusement son chaperon de la main que le duc lui laissait libre.

— Ton état? continua le duc.

— Maître bourreau de la ville de Paris.

Le duc lâcha la main comme si c'eût été un fer rouge, recula deux pas et devint pâle. Le plus puissant prince de la chrétienté avait, à la face de Paris tout entier, choisi ce perron comme un piédestal pour pactiser avec l'exécuteur des hautes œuvres.

— Bourreau, dit le duc d'une voix creuse et tremblante, va au grand Châtelet, tu y trouveras de la besogne.

Maître Cappeluche obéit à cet ordre comme à une injonction à laquelle il était accoutumé.

— Merci, monseigneur, dit-il.

Puis, en descendant le perron, il ajouta tout haut :

— Le duc est un noble prince, pas du tout fier, et aimant le pauvre peuple.

— L'Ile-Adam, dit le duc en étendant le bras vers Cappeluche qui s'éloignait, faites suivre cet homme, car il faut que ma main ou sa têle tombe.

Le même jour, les seigneurs de Cohen, de Rupes et messire Gaultier Raillard sortirent de Paris avec une mullitudede canons et de machines compélenlcs à mettre un siège. Plus de dix mille hommes des plus hardis éniouveurs de populace les suivirerit volontairement; derrière eux, les portes de Paris furent fermées, et, le soir, les chaînes tendues à toutes

les rues, ainsi qu'au haut et au bas de la rivière. Les corporations de bourgeois partagèrent avec les archers le service du guet , et ce fut la première fois peut-être, depuis deux mois, qu'une nuit s'écoula tout entière sans qu'elle fût une seule fois troublée par les cris « Au meurtre ! » ou « Au feu ! »

Cependant Cappeluche, tout fier de la poignée de main qu'il avait reçue et du message dont il était chargé, s'acheminait vers le grand Châtelet, rêvant à l'exécution qui devait, sans doute, avoir lieu le lendemain, et à la part d'honneur qui ne manquerait pas de lui en revenir, si, comme cela arrivait quelquefois, la cour y assistait. Quelqu'un qui l'aurait rencontré aurait reconnu dans son allure l'aplomb d'un homme parfaitement content de lui, et aurait deviné que les gestes qu'il faisait en fendant l'air de sa main droite en différentes lignes, étaient une répétition mentale de la scène dans laquelle il croyait avoir, le lendemain, à jouer un rôle si important.

11 arriva ainsi à la porte du grand Châtelet, y frappa un seul coup ; mais la promptitude avec laquelle la porte s'ouvrit prouva que le concierge avait reconnu que celui qui frappait ainsi devait avoir le ppivilége de ne pas attendre.

Le geôlier soupait en famille; il offrit à Cappeluche de prendre sa part du repas : celui-ci accepta»avec un air de bienveillante protection, fort naturel dans • un homme qui venait de donner une poignée de main au plas grand vassal de la couronne de France.

En conséquence, il déposa sa grande épée près de la porte, et s'assit à la place d'honneur.

— Maître Richard, dit Cappeluche au bout d'un instant, quels sont les principaux seigneurs que vous logez dans votre hôtellerie?

— Ma foi, messire, répondit Richard, je ne suis ici que depuis peu de temps, mon prédécesseur et sa femme ayant été tués lorsque les Bourguignons ont pris le Châtelet. Je sais bien la quantité de gamelles que je fais descendre aux prisonniers ; mais j'ignore le nom de ceux qui mangent ma soupe.

— Et ce nombre est-il considérable?

— Ils sont cent vingt.

— Eh bien, maître Richard, demain ils ne seront plus que cent dix-neuf.

— Gomment cela? Est ce qu'il y a une nouvelle émeute parmi le populaire? dit vivement le geôlier, qui craignait le renouvellement des scènes dont son prédécesseur avait été victime. Si je savais lequel on me demandera, je le préparerais, pour ne pas faire attendre le peuple.

— Non, non, dit Cappeluche, vous ne m'avez pas compris; le populaire marche en ce moment vers Marcoussis et Monllhéry; ainsi vous voyez qu'il tourne le dos au grand Châtelet. Ce n'est pas d'une émeute qu'il s'agit, c'est d'une exécution.

— Étes-vous certain de ce que vous dites?

— Vous me demandez cela, à moi? reprit en riant Cappeluche.

— Ah! c'est vrai, vous aurez reçu les ordres du prévôt.

— Non, je sais la nouvelle de plus haut; je la tiens du duc de Bourgogne.

— Du duc de Bourgogne !

— Oui, continua Cappeluche en renversant sa chaise sur les pieds de derrière et en se dandinant avec nonchalance, oui, du duc de Bourgogne; il m'a pris la main, il n'y a pas plus d'une heure, et m'a dit : « Cappeluche, mon am^ fais-moi le plaisir d'aller au plus vite à la prison du Châtelet, et d'y attendre mes ordres. » Je lui ai dit : « Monseigneur, vous pouvez compter sur moi ; c'est à la vie et à la mort. » Ainsi, il est évident que l'on conduit demain quelque noble Armagnac en Grève, et que le duc, devant y assister, a voulu voir de la besogne bien faite; et, par conséquent, m'en a chargé. S'il en eût été autrement, l'ordre serait venu du prévôt, et c'est Gorju, mon valet, qui l'aurait reçu.

Comme il achevait ces mots, deux coups de marteau retentirent, frappés sur la porte extérieure; le geôRer demanda à Cappeluche la permission de prendre la lampe, Cappeluche y consentit d'un signe de tête : le geôlier sortit, laissant les convives dans l'obscurité.

Au bout de dix minutes, il rentra, s'arrêta à la porte de la chambre, qu'il ferma avec soin, fixa, avec une expression singulière d'étonnement, les yeux sur son hôte, et lui dit, sans aller se rasseoir :

»— Maître Cappeluche, il faut me suivre.

— C'est bon, répondit celui-ci en vidant ce qui restait de vin dans son verre et en faisant claquer sa langue, comme un homme qui apprécie mieux un ami au moment de s'en séparer; c'est bon, je sais ce que c'est.

Et maître Cappeluche se leva et suivit le geôlier, après avoir pris l'épée qu'il avait déposée, en entrant, contre la porte.

Quelques pas dans un corridor humide les conduisirent à l'entrée d'un escalier si étroit, que l'on était forcé de convenir que l'architecte avait merveilleusement compris que les escaliers ne sont que des accessoires dans une prison d'État. Cappeluche descendait avec la tacilité d'un homme à qui le chemin est familier, sifflantl'air de sa chanson favorite, s'arrôtant à chaque étage, et disant, lorsque le concierge continuait sa route :

— Diable ! diable ! c'est un grand seigneur.

Ils descendirent ainsi soixante marches, à peu près.

Arrivés là, le concierge ouvrit une porte si basse, que maître Cappeluche, qui était d'une taille fort ordinaire, fut obligé de se baisser pour pénétrer dans le cachot auquel elle communiquait.il remarqua, en passant, sa solidité : elle était en chêne, avait quatre pouces d'épaisseur, et était recouverte d'une lame de fer. Il fit un mouvement deléte, comme un connaisseur qui approuve. Le cachot était vide. . Cappeluche fit cette remarque du premier coup

d'œil; mais il pensa que celui près duquel il croyait être envoyé était ou à l'interrogatoire ou à la torture. Il posa son épée dans un coin, et se disposa à attendre le prisonnier.

— C'est ici, dit le geôlier.

— Bien , répondit laconiquement maître Cappeluclie.

Richard allait sorlir, emportant la lampe; maître Cappeluche le pria de la lui donner. Comme on n'avait pas ordonné au geôlier de le laisser sans lumière, il lui accorda cette demande. A peine Cappeluche l'eut-il entre les mains, qu'il se mit en quête, tellement préoccupé par la recherche qu'il faisait, qu'il n'entendit pas la clef tourner deux fois dans la sei> rure et les verrous se fermer sur lui.

Il avait trouvé, dans la paille du lit, ce qu'il cherchait avec tant d'attention.

C'était un pavé, dont quelque prisonnier s'élait fait un chevet.

Maître Cappeluche porta le pavé au milieu du cachot, en approcha un viel escabeau de bois, posa sa lampe dessus, alla prendre son épée où il l'avait déposée, mouilla le pavé avec un reste d'eau qui croupissait dans un tronçon de cruche, et, s'asseyant par terre, le pavé entre ses jambes, se mit gravement à repasser son épée, qui avait un peu souffert des services réitérés qu'elle lui avait rendus depuis quelques jours, n'interrompant cette occupation que pour en tâter le fd, en passant le pouce sur le tranchant,

puis se remettant, chaque fois, au travail avec une nouvelle ardeur.

Il était tellement absorbé dans cette intéressante occupation, qu'il ne s'était pas aperçu que la porte s'était ouverte et refermée, et qu'un homme s'était approché lentement de lui, le regardant avec un élonnement tout naïf. Enfin, le nouveau venu rompit le silence.

— Pardieu! dit-il, maître Cappeluche, vous faites là une drôle de besogne!

— Ah! c'est loi, Gorju? dit Cappeluche en levant les yeux, qu'il reporta aussitôt sur le pavé qui absorbait toute son attention; qu'est-ce que tu dis?

— Je dis que vous êtes fameusement bon de vous occuper de pareils détails.

— Que veux-tu, mon enfant! dit Cappeluche, on ne fait rien sans amour-propre, et il en faut dans notre état aussi bien que dans un autre. Cette épée, tout ébréchée qu'elle était, pouvait encore aller dans une émeute, parce que, là, pourvu qu'on tue, peu importe qu'on soit obligé de s'y prendre à deux fois; mais le service qu'elle doit fiiire demain n'est pas comparable à celui qu'elle fait depuis un mois, et je ne peux prendre trop de précautions pour que tout se passe à mon honneur.

Gorju était passé de l'air étonné à l'air stupide; il regardait, sans lui répondre, son maître, qui semblait mettre à son ouvrage d'autant plus d'attention qu'il approchait de la fin.

Enfin, maître Cappeluche leva de nouveau les yeux vers Gorju.

— Tu ne sais donc pas, lui dit-il, qu'il y a demain une exécution?

— Si fait, si fait, répondit celui-ci; je le sais.

— Eh bien... qu'est-ce qui t'étonne alors?... Cappeluche se remit à la besogne.

— Vous ne savez donc pas, dit à son tour Gorju, le nom de celui qu'on exécute?

— Non, répondit Cappeluche sans s'interrompre : cela ne me regarde pas, à moins que cehe soit un nom de bossu; alors il faudrait me le dire, parce que je prendrais mes précautions d'avance, vu ladifficullé.

— Non, maître, répondit Gorju, le condamné a le cou comme vous et moi, et j'en suis bien aise, parce que, comme je n'ai pas encore la main aussi habile que la vôtre...

— Qu'est-ce que tu dis? .

— Je dis qu'étant nommé bourreau de ce soir seulement, ce serait bien malheureux si, pour la première fois, j'étais tombé sur...

— Toi, bourreau? dit Cappeluche l'interrompant, et laissant tomber son épée.

— Oh! mon Dieu, oui, il y a une demi-heure que le prévôt m'a fait .venir, et m'a rerais cette patente.

En disant ces mots, Gorju tira de son pourpoint un parchemin, et le présenta à Cappeluche,

Celui-ci ne savait pas lire; mais il reconnut les armes de France et le sceau de la prévôté, et, le n 9.

comparant de souvenir avec le sien, il vit qu'il était exactement pareil.

— Oh! dit-il comme un homme abattu, la veille d'une exécution publique, me faire cet afTront !

— Mais il était impossible que ce fût vous , maître Cappeluche.

— Et pourquoi cela?

— Parce que vous ne pouviez pas vous exécuter vous-même; c'est la première fois que ça se serait vu.

Maître Cappeluche commençait à comprendre : il leva des yeux étonnés sur son valet ; ses cheveux se dressèrent sur son front, et de leur racine tombèrent à l'instant même des gouttes de sueur qui descendirent le long de ses joues creuses.

— Ainsi donc, c'est moi? dit-il.

— Oui, maître, répondit Gorju.

— Et c'est toi...?

— Oui, maître.

— Qui donc a 'donné cet ordre? •

— Le duc de Bourgogne.

— Impossible ! il n'y a qu'une heure qu'il me prenait la main.

— Eh bien, c'est cela, dit Gorju; maintenant, il vous prend la tête.

Cappeluche se leva lentement, oscillant sur ses jambes comme un homme ivre, et alla droit à la porte : il en prit la serrure entre ses larges mains, et, à deux reprises, la secoua à faire sauter les gonds, s'ils eussent été moins solides.

Gorju le suivait des yeux avec toute l'expression d'intérêt qu'était susceptible de prendre sa figure dure et basanée.

Lorsque Cappeluche se fut aperçu de l'inutilité de ses efforts, il revint s'asseoir à la place où Gorju l'avait trouvé, ramassa son épée, et, la remettant sur le pavé, il lui donna le dernier coup qui lui manquait.

— Encore? dit Gorju.

— Si c'est à moi qu'elle doit servir, répondit Cappeluche d'une voix sourde, raison de plus pour qu'elle coupe bien.

En ce moment, Vaux de Bar, le prévôt de Paris, entra, suivi d'un prêtre, et procéda, pour la forme, à l'interrogatoire. Maître Cappeluche avoua quatrevingt-six meurtres en dehors de ses fonctions légales; un tiers à peu près avait été commis sur des femmes et des enfants.

Une heure après, le prévôt sortit, laissant avec Cappeluche le prêtre et le valet devenu bourreau.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, la grande rue Saint-Denis, la rue aux Fèves et la place du Pilori étaient encombrées de peuple; les fenêtres de toutes les maisons étaient garnies de têtes; la grande boucherie, près le Châtelet, le mur du cimetière des Saints-Innocents, près des halles, semblaient prêts à crouler sous le poids qui les surchargeait. L'exécution devait avoir lieu à sept heures.

A six heures et demie, un mouvement d'ondula-

tion, un frémissement électrique, une grande clameur, poussée par ceux qui étaient près du Châtelet, annoncèrent à ceux de la place du Pilori que le condamné se mettait en marche. Il avait obtenu de Gorju, de qui dépendait celte dernière faveur, de n'être ni conduit sur un âne, ni traîné sur une charrette : il marchait d'un pas ferme, entre le prêtre et le nouvel exécuteur, saluant de la main et de la voix ceux qu'il reconnaissait dans la foule. Enfin, il arriva sur la place du Pilori, entra dans un cercle d'une vingtaine de pieds de diamètre, formé par une compagnie d'archers, et au milieu duquel était un billot debout près d'un tas de sable. Le cercle, qui s'étai lo vert pour le laisser passer, se ferma derrière lui. De chaises et des bancs avaient été disposés pour ceux qui, trop éloignés, ne pourraient voir par-dessus la tête des plus voisin?; chacun prit sa place comme sur un Yaste amphithéâtre circulaire dont les toits des maisons formaient le dernier gradin, et simulant un immense entonnoir de têtes humaines superposées les unes aux autres.

Cappeluche marcha droit au billot, s'assura s'il était posé d'aplomb, le rapprocha du tas de sable dont il était trop éloigné, et examina de nouveau le tranchant de l'épée; puis, ces dispositions faites, il se mit à genoux et pria à voix basse. Le prêtre lui faisait baiser un crucifix. Gorju était debout près de lui, appuyé sur sa longue épée. Sept heures commencèrent à sonner; maître Cappeluche cria

tout haut merci à Dieu, et posa la tête sur le billot.

Pas un souffle ne semblait sortir de toutes ces bouches, pas un mouvement ne remuait cette foule; chacun semblait cloué à sa place : les yeux seuls vivaient.

Tout à coup l'épée de Gorju flamboya comme un éclair; le dernier coup frappa sur l'horloge, l'épée s'abaissa, et la tête alla rouler sur le tas de sable, qu'elle mordit et teignit de sang.

Le tronc recula par un mouvement contraire, se traînant hideusement sur ses mains et sur ses genoux; le sang jaillissait par les artères du cou, comme l'eau à travers le crible d'un arrosoir.

La foule poussa un grand cri : c'était la respiration qui revenait à cent mille personnes.

Les prévisions politiques du duc de Bourgogne s'étaient réalisées : la ville de Paris était lasse de la vie tourmentée qui l'agitait depuis si longtemps; elle attribua la cessation de ses maux, qui arrivaient naturellement à leur terme, à la présence du duc, à la sévérité qu'il avait déployée, et surtout à l'exécution de Cappeluche, cet ardent émouveur de populace. Aussitôt après sa mort, l'ordre était rétabli, et toutes

iU ISABEL DE BAVIÈRE

les voix chantaient les louanges du duc de Bourgogne, lorsqu'un nouveau fléau vint se ruer sur la cité toute saignante encore : c'était la peste, celte sœur hâve et décharnée de la guerre civile.

Une épidémie affreuse se déclara. La famine, la misère, les morts oubliés dans les rues, les passions politiques qui font bouillir le sang aux veines, étaient les voix infernales qui l'avaient appelée. Le peuple, qui commençait à se refroidir, et qui était épouvanté de ses propres excès, crut voir la main de Dieu dans ce nouveau fléau : un fièvre singulière s'empara de lui. Au lieu d'attendre la maladie dans ses maisons et d'essayer de la prévenir, la population tout entière se répandit dans les rues ; des hommes couraient comme des insensés, criant que des flammes de l'enfer les brûlaient ; et, sillonnant celte foule qui s'ouvrait tremblante devant eux, quelques-uns se jetèrent dans les puits, d'autres dans la rivière. Une seconde fois les tombeaux manquèrent aux morts et les prêtres aux mourants. Des hommes atteints des premiers symptômes du mal arrêtaient les vieillards dans les rues, et les forçaient d'entendre leur confession. Les seigneurs n'étaient pas plus à l'abri de l'épidémie que le pauvre peuple; le prince d'Orange elle seigneur de Poix y succombèrent; l'un des frères Fosseuse, allant faire sa cour au duc, sentit les premières atteintes du mal au bas du perron de l'hôtel Saint- Paul ; il essaya de continuer son chemin ; mais à peine avait-il monté six marches, qu'il s'arrêta pâle, ^^^

cheveux hérissés et les genoux tremblants. Il n'eût que le temps de croiser les bras sur sa poitrine, en disant ; « Seigneur, ayez pitié de moi! » et il tomba mort. Le duc de Bretagne, les ducs d'Anjou et d'Alençon, se retirèrent à Corbeil, et le sire de Giac et sa femme au château de Creil, que leur avait donné le duc de Bourgogne.

De temps en temps, derrière les vitraux de l'hôtel Saint-Paul, apparaissaient, comme des ombres, ou le duc, ou la reine; ils jetaient les yeux sur ces scènes de désolation, mais ils n'y pouvaient rien, et se tenaient enfermés dans le palais. Quant au roi, on disait qu'il était retombé dans un de ses accès de folie. Pendant ce temps, Henri d'Angleterre, accompagné d'une puissante armée, avait mis le siège devant Rouen. Toute la ville avait jeté un cri de détresse qui s'était perdu dans les clameurs de Paris, avant d'arriver au duc de Bourgogne : c'était cependant le cri d'une ville tout entière. Les Rouennais, abandonnés, n'en avaient pas moins fermé leurs portes et juré de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

De leur côté, les dauphinois, conduits par l'infatigable Tanneguy, par le maréchal de Rieux, etparBarbazan, qu'on appelait le Chevalier sans reproche, ii^rès s'être emparés de la ville de Tours, que défendaient, pour le duc, Guillaume deRommeneletCharlesLabbe, poussaient des reconnaissances armées jusqu'aux portes de Paris.

Le duc Jean avait donc à sa gauche les dauphinois,

ennemis de la Bourgogne; à sa droite les Anglais, ennemis de la France ; en face et derrière lui la peste, ennemie de tous.

Dans celte extrémité, il songea à traiter avec le dauphin, à laisser au roi, à la reine et à lui la responsabilité de la garde de Paris, et à aller devers Rouen pour lui porter secours.

En conséquence, les articles de paix arrêtés quelque temps auparavant à Bray et à Montereau furent de nouveau signés par la reine et le duc de Bourgogne. Le 17 septembre, ils furent publiés à son de trompe dans les rues de Paris, et le duc de Bretagne, porteur du traité, fut chargé de le soumettre à l'approbation du dauphin; et, en même temps, pour le disposer à une réconciliation, il lui conduisit sa jeune femme *, qui était restée à Paris, et pour laquelle la reine et le duc avaient eu les plus grands égards.

Le duc de Bretagne trouva le dauphin à Tours : il obtint une audience de lui. Lorsqu'il fut introduit en sa présence, le dauphin avait à sa droite le jeune duc d'Armagnac, arrivé la veille de la Guyenne pour réclamer justice de la mort de son père, et à qui justice avait été hautement promise; à sa gauche, Tanneguy Duchâtel, ennemi déclaré du duc de Bourgogne; derrière lui, le président Louvet, Barbazan, et

' Marie d'Anjou, fille de Louis, roi de Sicile. Le dauphin l'avait épousée en 1413; mais, comme il n'avait que onze ans, ce fut en 1416 seulement que le mariage fut consommé. *

Charles Labbe, qui venait de passer du parti de Bourgogne au sien, tous gens désirant la guerre, car ils avaient une haute fortune à espérer avec le dauphin, et tout à craindre avec le duc Jean.

Quoique, au premieraspect, le duc de Bretagne jugeât bien quelle serait l'issue de la négociation, il mit un genou à terre, et présenta le traité au duc de Touraine.

Celui-ci le prit, et, sans le décacheter, il dit au duc en le relevant :

— Mon cousin, je sais ce que c'est... On me rappelle à Paris, n'est-ce pas? On m'offre la paix, si je veux revenir. Mon cousin, je ne ferai point la paix avec des assassins, je ne rentrerai pas dans une ville encore tout éplorée et sanglante. Monsieur le duc a fait le mal, qu'il le guérisse; quant à moi, je n'ai point commis le crime, et ne veux point m'offrir en expiation.

Le duc de Bretagne voulut insister; mais toute instance fut inutile. Il retourna vers Paris, portant le refus du dauphin au duc de Bourgogne; il trouva celui-ci près d'entrer au conseil, où devaitétre entendu un envoyé de la ville de Rouen. Le duc écouta avec attention ce que son ambassadeur lui rapportait; puis, lorsqu'il eut cessé de parler, il laissa tombersa tête sur sa poitrine, réfléchit profondément quelques minutes :

— C'est lui qui m'y aura forcé, dit-il tout à coup. Et il entra dans la salle du conseil du roi.

L'explication de la pensée du duc de Bourgogne est facile à donner.

Le duc était le plus grand vassal de la couronne de France et le plus puissant prince de la chrétienté. Il était adoré des Parisiens; depuis, trois mois, il gouvernait sous le nom du roi, et l'état continuel de maladie de ce malheureux prince ne permettait pas à ceux qui le désiraient le plus d'espérer qu'il pût vivre longtemps; en cas de mort, de l'espèce de régence que tenait le duc à la royauté, il n'y avait qu'un pas. Les dauphinois ne possédaient que le Maine eUl'Anjou; la cession de la Guyenne et de la Normandie au roi d'Angleterre lui faisait de celui-ci un allié et un appui. Les deux Bourgognes, la Flandre et l'Artois, qu'il tenait de son chef et qu'il réunissait à la couronne de France, étaient pour elle un dédommagement de celte perte ; enfin, l'exemple de Hugues Capet n'était pas si loin, qu'il ne pût être renouvelé; et, puisque le dauphin refusait toute alliance et voulait la guerre, il n'aurait à se plaindre à personne, lorsque les conséquences de son refus retomberaient sur luimême.

Dans ces conséquences, la politique du duc de Bourgogne était aussi simple que facile : laisser traîner en longueur le siège de Rouen, ouvrir les négociations avec Henri d'Angleterr'e, et tout préparer, de concert avec lui, pour que, la mort de Charles VI arrivant, toute puissance étant d'avance concentrée entre ses mains, il n'eût à ajouter au pou-

voir royal, dont il était déjà investi, que le titre de roi qui lui manquait encore.

Le moment était on ne peut plus favorable pour commencer à mettre à exécution ce grand dessein : le roi, malade d'esprit comme il l'était, ne pouvait assister au conseil, et n'avait pas môme été prévenu de sa convocation; le duc était donc libre de faire à l'envoyé de la ville de Rouen la réponse qui lui semblerait la plus avantageuse, non pas aux intérêts de la France, mais à ses intérêts particuliers.

C'est dans ces dispositions, que venait de confirmer le refus du dauphin, qu'il entra dans la salle du conseil, et alla s'asseoir, comme pour s'essayer au rôle qu'il espérait jouer un jour, sur le trône du roi Charles.

On n'attendait que lui pour ordonner que le messager fût introduit.

C'était un vieux prêtre à cheveux blancs; il était venu de Rouen pieds nus et un bâton à la main, comme il convient à un homme qui requiert secours. Il s'avança jusqu'au milieu de la salle, et, après a voir salué le duc de Bourgogne, il allait commencer à lui exposer l'objet de sa mission, lorsqu'un grand bruit se fit entendre vers une petite porte, couverte d'une tapisserie, qui donnait dans les appartements du roi. Chacun se retourna, et l'on vit avec surprise la tapisserie se soulever, et, se débarrassant des mains de ses gardiens qui voulaient le retenir, le roi Charles VI s'avancer à son tour dans cette salle où

i60 ISABEL DE BAVIÈRE

personne ne l'allendait, et, les yeux étincelants de colère, les habits en désordre, marcher d'un pas ferme droit au trône sur lequel s'était prématurément assis le duc Jean de Bourgogne.

Cette apparition inattendue frappa tout le monde d'un vague sentiment de crainte et de respect. Le duc de Bourgogne surtout regardait Charles s'avancej, se soulevant du trône au fur et à mesure qu'il approchait, comme si une force surnaturelle le contraignait de se tenir debout; et, quand le roi mit le pied sur la première marche du trône pour y monter, le duc, du côté opposé, mit machinalement le pied sur la dernière marche pour en descendre.

Chacun regardait, silencieux, ce singulier jeu de bascule.

— Oui, je comprends, messeigneurs, dit le roi; on vous avait dit que j'étais fou, peut-être môme vous avait-on dit que j'étais mort. — Il se mit à rire d'une manière étrange. — Non, non, messeigneurs, je n'étais que prisonnier. Mais j'ai su qu'on tenait le grand conseil en mon absence, et j'ai voulu y venir. Mon cousin de Bourgogne, j'espère que vous voyez avec plaisir que mon état, dont sans doute on vous avait exagéré le péril, me permet encore d§ présider les affaires du royaume.

Puis, se retournant vers le prêtre :

— Parlez, mon père, lui dit-il ; le roi de France vous écoute.

Et il s'assit sur le trône.

Le prêtre fléchit le genou devant le roi, ce qu'il n'avait pas fait devant le duc de Bourgogne, et commença à parler dans cette posture.

— Notre sire, dit-il, les Anglais, vos ennemis et les nôtres, ont mis le siège devant la ville de Rouen.

Le roi tressaillit.

— Les Anglais au cœur du royaume, et le roi n'en sait rien ! dit-il. Les Anglais devant Rouen !... Rouen, qui était ville française sous Clovis, l'aïeul de tous les rois de France; qui n'a été perdue que pour être reprise par Philippe-Auguste!... Rouen, ma ville!... un des six fleurons de ma couronne !... Oh ! trahison, trahison! murmura-t-il à voix basse.

Le prêtre, voyant que le roi avait cessé de parler, continua :

— Très-excellent prince et seigneur, il m'est enjoint, de par les habitants de la ville de Rouen, de crier à vous, sire, et contre vous, duc de Bourgogne, qui avez le gouvernement du roi et de son royaume, le grand haro, lequel signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais, et vous mandent et font savoir par moi que si, par faute de voire secours, il convient qu'ils soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires ennemis qu'eux, et que, s'ils peuvent, ils détruiront vous et votre génération.

— Mon père, dit le roi en se levant, vous avez accompli votre mission et m'avez rappelé la mienne. Retournez vers les braves habitants de la ville de Rouen; dites-leur de tenir, et que je les sauverai

par négociation ou par secours, dussé-je, pour obtenir la paix, donner ma fille Catherine au roi d'Angleterre; dussé-je, pour faire la guerre, marcher de ma personne à rencontre de nos ennemis, en appelant à moi toute la noblesse du royaume,

— Sire, répondit le prêtre en s'inclinant, je vous remercie de votre bon vouloir, et prie Dieu qu'aucune volonté étrangère à la vôtre ne le change. Mais, soit pour la paix, soit pour la guerre, il faut vous hâter, sire; car plusieurs milliers de nos habitants sont déjà morts de faim dans ladite ville, et, depuis deux mois, nous ne vivons que de chair que Dieu n'a pas faite pour la nourriture humaine. Douze mille pauvres gens, hommes, femmes et enfants, ont été mis hors des murs, et se nourrissent, dans les fossés, de racines et eau croupie, si bien que, lorsqu'une malheureuse mère accouche, il faut que les gens pitoyables tirent les petits nouveau-nés avec des cordes, dans des corbeilles, les fassent baptiser, et les rendent aux mères, afin que, du moins, ils meurent en chrétiens.

Le roi poussa un soupir, et se tourna vers le duc de Bourgogne.

— Vous entendez? lui dit-il en lui jetant un regard d'indicible reproche; il n'est pas étonnant que moi, le roi, je sois dans un si triste état de corps et d'es. prit, quand tant de malheureux, qui croient que leur malheur vient de moi, élèvent vers le trône de Dieu un concert de malédictions à faire reculer l'ange de

la miséricorde. Allez, mon père, dit-il en se retournant vers le prêtre, retournez vers la pauvre ville, à laquelle je voudrais pouvoir envoyer mon propre pain; dites-lui que, non pas dans un mois, non pas dans huit jours, non pas demain, mais aujourd'hui, tout à l'heure, des ambassadeurs partiront pour Pont-de-l'Arehe, afin de traiter de la paix, et que moi, le roi, j'irai à Saint-Denis prendre de ma main l'oriflamme pour me préparer à la guerre.

» Monsieur le premier président, ajouta-t-il en se tournant vers Philippe de Morvilliers, et successivement vers ceux auxquels il adressait la parole, messire Regnault de Folville, messire Guillaume de Champ-Divers, messire Tierry-le-Roi, vous partirez, ce soir, chargés de mes pleins pouvoirs, pour traiter de la paix avec Henri de Lancastre, roi d'Angleterre; et vous, mon cousin, vous allez donner des ordres pour que nous nous rendions à Saint-Denis : nous partons à l'instant même.

A ces mots, le roi se leva et chacun en fit autant. Le vieux prêtre vint à lui et lui baisa la main.

— Sire, dit-il, Dieu vous rende le bien que vous allez faire : demain, quatre-vingt mille personnes béniront votre nom.

— Qu'elles prient pour moi et la France, mon père, car nous en avons tous deux besoin.

Le conseil se sépara sur ces paroles. Deux heures après, le roi détachait de ses propres mains l'orillamme des vieilles murailles de Saint-Denis. Le roi

demanda au duc un chevalier de nom et de bravoure pour le lui confier; le duc lui en désigna un.

— Voire nom? dit le roi en lui présentant la sainte bannière.

— Le sire de Montmort, répondit le chevalier.

Le roi, chercha dans sa mémoire, à quel grand souvenir et à quelle noble tige se rattachait ce nom.

Après un instant, il lui remit l'oriflamme avec un soupir ; c'était la première fois que la bannière royale était confiée à un seigneur de si petite maison.

Le roi, sans revenir à Paris, envoya ses instructions à ses ambassadeurs. L'un d'eux, le cardinal des Ursins, reçut un portrait de la princesse Catherine : il devait le faire voir au roi d'Angleterre.

Le soir, 29 octobre 1418, toute la cour alla coucher à Pontoise, où elle devait attendre le résultat des négociations de Pont-de-l'Arche; et mandement fut fait à tous les chevaliers de s'y rendre, avec leurs équipages de guerre, écuyers et hommes d'armes.

Le sire de Giac fut un des premiers qui se rendirent à cet appel : il adorait toujours sa femme, et cependant, au cri de détresse qu'au nom de la France avait jeté son roi, il avait tout quitté, sa belle Catherine aux caresses d'enfant, son chùleau de Creil, oîi chaque chambre gardait un souvenir de volupté, ses allées si délicieuses à fouler, quand on pousse devant ses pieds les feuilles jaunâtres que les premiers vents de l'automne détachent de leur tige, et dont le bruissement mélancolique est si bien en harmonie avec

les vagues rêveries d'iïn amour jeune et heureux.

Le duc le reçut comme un ami; il invita, le même jour, à dîner plusieurs jeunes et nobles seigneurs, pour faire fêle à l'arrivant : le soir, il y eut réceplion et jeu chez le duc. Le sire de Giac était le héros de la soirée, comme il l'avait été du jour; chacun lui demandait des nouvelles de la belle Catherine, qui avait laissé plus d'un souvenir dans le cœur des jeunes seigneurs.

Le duc paraissait préoccupé; mais son iront riant annonçait que c'était d'une pensée jo3euse.

De Giac, pour échapper aux compliments des uns, fuir les plaisanteries des autres, et plus encore pour se soustraire à la chaleur de la salle de jeu, se promenait, avec son ami le sire de Graville, dans la première des chambres dont la suite formait l'appartement du duc. Comme il n'y était installé que de la veille, le service des valets, pages et écuyers, était encore si mal organisé, qu'un paysan pénétra dans cette première pièce sans y être conduit par personne, et s'adressa au sire de Giac pour savoir comment il pourrait remettre une lettre au duc de Bourgogne lui-même.

— .De quelle part? lui dit de Giac.

Le paysan'parut embarrassé, et renouvela sa question.

— Écoute, luiditdeGiac, il n'y a que deux moyens : le premier, c'est de traverser avec moi ces salon's remplis de riches seigneurs ou de nobles dames, II 10

16fi ISABEL DE BAVIERE

parmi lesquels un manant comme toi ferait une singulière tache; le second, c'est d'amener ici le duc, ce qu'il ne me pardonnerait pas, si la lettre que tu lui apportes ne méritait pas la pein€ qull aurait prise, ce dont j'ai peur.

— Comment faire alors, monseigneur? dit le manant.

— Me donner cette lettre, et attendre ici la réponse.

Et, avant que le paysan eût eu le temps de la retenir, il avait pris la lettre entre ses deux doigts, l'avait lestement tirée des mains du messager, et s'acheminait, donnant toujours le bras à Graville, vers la chambre du fond.

— Pardieu ! dit celui-ci, à la manière dont la missive est pliée, à la finesse et au parfum du vélin sur lequel elle est écrite, cela m'a bien l'air d'un billet amoureux.

De Giac sourit, jeta machinalement les yeux sur la lettre, et s'arrêta comme frappé de la foudre. Il avait reconnu, dans le sceau qui la fermait, l'empreinte d'une bague que sa femme portait avant son mariage, et dont souvent il lui avait demandé l'explication sans qu'elle la lui donnât : c'était une seule étoile dans un ciel nuageux, avec cette devise : la même.

— Qu'as-tu? lui dit Graville en le voyant pâlip.

— Rien, rien, répondit de Giac eu se remettant aussitôt, et en essuyant son front, duquel coulait une

sueur froide, rien qu'un éblouissement. Allons porter cette lettre au duc.

Et il entraîna Graville si rapidement, que celui-ci crut qu'il était subitement devenu insensé.

Le duc était au fond de l'appartement, le dos tourné vers une cheminée dans laquelle brûlait un feu ardent ; de Giac lui présenta la lettre en disant qu'un homme en attendait la réponse.

Le duc la décacheta. Un léger mouvement de surprise passa sur sa figure aux premiers mots qu'il lut; mais, grâce à l'empire qu'il avait sur lui-même' il le réprima aussitôt. De Giac était debout devant lui, fixant ses yeux perçants sur le visage impassible du duc. Lorsque celui-ci eut fini, il roula machinalement la lettre entre ses doigts et lajeta, derrière lui, dans le foyer.

De Giac aurait volontiers plongé la main dans ce brasier ardent pour ^' poursuivre cette lettre; il se contint cependant.

— Et kl réponse? dit-il d'une voix dont il ne pu^ cacher toute l'altération.

Un regard rapide et scrutateur jaillit des yeux bleus du duc Jean, et sembla se réfléchir sur la figure de Giac, comme la réverbération d'un miroir.

— La réponse? dit-il froidement. Graville, allez dire à cet homme que je la porterai moi-môme.

En achevant ces mots, il prit le bras de Giac, comme pour s'appuyer dessus; mais, en effet, pour l'empêcher de suivre son ami.

Tout le sang de Giac reflua vers son cœur et bourdonna à ses oreilles, lorsqu'il sentit le bras du duc s'appuyer sur le sirn. Il ne voyait plus, n'entendait plus; il lui prenait envie de frapper le duc au milieu de celte assemblée, de ces lumières, de cette fôte; mais il lui semblait que son poignard tenait au fourreau; tout tournait autour de lui, il ne sentait plus la terre sous ses pieds , il était dans un cercle de feu, et, quand le duc, au retour de Graville, quitta tout à coup son bras, il tomba sur ua fauteuil qui se trouvait là par hasard, comme s'il eût été foudroyé.

Quand il revint à lui, il jeta les yeux sur toute cette assemblée, réunion insouciante et dorée, qui continuait sa nuit joyeuse sans se douter qu'au milieu d'elle il y avait un homme qui enfermait tout l'enfer dans son sein. Le duc n'y était plus.

De Giac se leva d'un seul boryl, comme si un ressort de fer l'eût remis sur ses pieds; il alla de chambre en chambre comme un insensé, les yeux hagards, la sueur au front, et demandant le duc.

Tout le monde venait de le voir passer.

Il descendit jusqu'à la porte extérieure : un homme enveloppé d'un manteau venait d'en sortir et de monter à cheval. De Giac entendit, au bout de la rue, le galop du cheval; il vit les étincelles jaillir sous ses pieds.

— C'est le duc, dit-il.

Et il se précipita vers les écuries.

— Ralff! s'écria-t-il en entrant, à moi, mon Ralff ! Et, au milieu des chevaux qui étaient là, un seul

hennit, leva la tête, et essaya de briser le lien qui le retenait au râtelier.

Celait un beau cheval espagnol de couleur isabelle, au pur sang, à la crinière et à la queue flottantes, aux veines croisées sur les cuisses, comme un réseau de cordes.

— Viens, Ralff, dit Giac en coupant avec son poignard le lien qui le retenait.

Et le cheval, joyeux et libre, bondit comme un faon de biche.

De Giac frappa du pied avec un blasphème : le cheval, épouvanté à la voix de son maître, s'arrêta pliant sur ses quatre jambes.

De Giac lui jeta la selle, luimitla bride, et s'élança sur son dos à l'aide de la crinière.

— Allons, Ralff, allons !

Il lui enfonça ses éperons dans le ventre; le cheval partit comme la foudre.

— Allons, allons, Ralff, il faut le rejoindre, disait de Giac parlant à son cheval, c*mme si celui-ci eût pu l'entendre. Plus vite! plus vite, mon Ralff!

Et Ralff dévorait le chemin, ne touchant la terre que par bonds, jetant l'écume par les naseaux et le feu par les yeux.

— Oh! Catherine, Catherine, avec une bouche si pure, des yeux si doux, une voix si candid'e, tant de trahison au fond du cœur! Enveloppe d'ange, âme de

démon! Ce matin encore, elle accompagnait mon départ de caresses et de baisers ; elle passait sa blanche main dans ta crinière, flattant ton cou, et te disant : « Ralff, mon Ralff, ramène-moi bientôt mon bien-aimé. » Dérision !... Plus vite, Ralff ! plus vite !

Il frappait le cheval de son poing fermé à la place où l'avait caressé la main de Catherine. Ralff ruisselait.

— Catherine, le bien-aimé revient, et c'est Ralff qui te le ramène !... Oh ! s'il est vrai, s'il est vrai que tu me trompes ; oh ! la vengeance. . . oh ! il faudra bien du temps pour la trouver digne de vous deux. Allons, allons! il faut que nous arrivions avant lui; Ralff, plus vite 1 plus vite !

Et il lui déchirait le ventre avec ses éperons, et le cheval hennisait de douleur.

Le hennissement d'un autre cheval lui répondit ; bientôt de Giac aperçut un cavalier qui allait lui-même au galop. Ralff dépassa cheval et cavalier d'un élan, comme l'aigle, d'un coup d'aile, dépasse le vautoui\ De Giac reconnut le duc; le duc crut avoir vu passer une apparition fantastique.

Ainsi le duc Jean allait bien au château de Creil.

Le duc continua son chemin; en quelques secondes, cheval et cavalier avaient disparu; d'ailleurs, celte vision ne pouvait prendre place dans son esprit, tout plein de pensées d'amour. Il allait donc se reposer un mstant de ses combats politiques et de ses combats armés, Adieu à toutes les fatigues du corps.

à tous les tourments de l'esprit! Il allait s'endormir aux bras de sa belle maîtresse, l'amour allait lui souffler au front : ce sont les cœurs de lion, les hommes de fer, qui seuls savent aimer.

11 arriva à la porte du château. Toutes les lumières étaient éteintes : une seule fenêtre brillait lumineuse, et, derrière le rideau de cette fenêtre, on voyait se dessiner une ombre. Le duc attacha son cheval à un anneau, et tira quelques sons d'un petit cor d'ivoire qu'il portait à sa ceinture.

La lumière s'agita, laissa bientôt la chambre où elle brillait d'abord dans la plus complète obscurité, et passa successivement derrière la longue suite de fenêtres, qu'elle illumina chacune à son tour. Au bout d'un instant, le duc entendit, de l'autre côté du mur, un pas léger courir sur l'herbe et les feuilles sèches, et une douce et fraîche voix dit, à travers la porte :

— Est-ce vous, mon duc?

— Oui, oui, ne crains rien, ma belle Catherine ; oui, c'est moi.

La porte s'ouvrit; la jeune femme était toute trémie,tié anl raoide frayeur, moitié de froid.

Le duc lui jeta une partie de son manteau sur les épaules, et la rapprocha de lui en s'enveloppant avec elle : ils traversèrent ainsi la cour au milieu de l'obscurité. Au bas del'escaher, une petite lampe d'argent brûlait une huile parfumée. Catherine la prit; elle n'avait pas osé sortir avec cette lampe, craignant

d'être aperçue, ou que le vent ne la soufflât : ils montèrent l'escalier, toujours dans les bras l'un de l'autre.

Pour arriver à la chambre à coucher, il fallait traverser une grande galerie sombre ; Catherine se rapprocha davantage encore de son amant.

— Croiriez-vous, mon duc, lui dit Catherine, que je suis passée seule ici?

— Oh ! vous êtes une belle guerrière, ma Catherine! "

— C'était pour aller vous ouvrir, monseigneur! Catherine posa sa tête sur l'épaule du duc, et le

duc ses lèvres sur le front de Catherine! ; ils traversèrent ainsi la longue galerie, la lampe formant autour d'eux un cercle de lumière tremblante, qui éclairait la tête brune et sévère du duc, la tête blonde et fraîche de sa maîtresse : on eût cru voir marcher un tableau de Titien. Ils arrivèrent à la porte de la chambre, d'où sortait une atmosphère tiède et parfumée : la porte se ferma sur eux; tout rentra dans l'obscurité.

Ils avaient passé à deux pas de Giac, et ils n'avaient pas vu sa tête livide sous les plis du rideau rouge qui tombait devant la dernière croisée.

Oh ! qui dira ce qui s'était passé dans son cœur, quand il les avait vus s'approcher dans les bras l'un de l'autre! Quelle vengeance il devait rêver, cet homme, puisqu'il ne s'était pas jeté au-devant d'eux et ne les avait pas poignardés !...

Il traversa la galerie, descendit lentement l'escalit r, marchant comme un vieillard, les jambes cassées, et la tête sur la poitrine.

Quand il fut arrivé au bout du parc, il ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne, et dont lui seul avait la clef. Personne ne l'avait* vu entrer, personne ne le voyait sortir; il appela Ralff d'une voix sourde et tremblante ; le brave cheval bondit, et vint • à lui hennissant.

— Silence, Ralff! silence ! dit-il en se mettant lourdement en selle.

Et il laissa tomber la bride sur le cou du fidèle animal, s'abandonnant à lui, incapable de le diriger, insoucieux, d'ailleurs, de l'endroit où il le conduirait.

Une tempête se pr(;parait au ciel, une pluie fine et glaciale tombait, des nuages lourds et bas roulaient comme des vagues. Ralff marchait au pas.

De Giac ne voyait rien, ne sentait rien; il était absorbé dans une seule idée. Cette femme venait de corrompre tout son avenir avec un adultère.

De Giac avait rêvé la vie d'un vrai chevalier : la gloire des combats, le repos de l'amour. Cette femme, qui avait encore vingt ans h être belle, avait reçu comme un dépôt le bonheur de toutes ses années de jeune homme. — Eh bien, tout était flétri; plus de guerre, plus d'amour : une seule pensée devait désormais remplir sa tête, rongeant toutes les autres ; une pensée de double vengeance, pensée h. le rendre fou. — La pluie tombait plus épaisse, de larges coups

de vent courbaient les arbres de la route comme des roseaux, leur arrachant violerament les dernières feuilles que l'automne leur laissait encore; l'eauruisselait sur le front nu de Giac, et il ne s'en apercevait pas : le sang, un instant arrêté au cœur, s'élançait maintenant à sa.tôte, ses artères battaient avec bruit; il voyait passer devant ses yeux des choses étranges, comme en doit voir un homme qui devient insensé; une seule pensée^ pensée éternelle et dévorante, bouillonnait dans son cerveau, confuse, brisée, n'amenant rien que le délire.

— Oh ! s'écria-t-il tout à coup, ma main droite à Satan, et que je me venge!

Au même instant, Ralff fît un bond de côté, et, à la lueur d'un éclair bleuâtre, de Giac s'aperçut qu'il marchait côte à côte avec "un autre cavalier.

Il n'avait pas remarqué ce compagnon de voyage; il ne comprenait pas comment il se trouvait tout à coup si près de lui. RalfF paraissait aussi étonné que son maître ; il hennissait avec terreur, et toute la peau de son corps frissonnait comme s'il sortait d'une rivière glacée. De Giac jeta un regard rapide sur le nouveau venu, et s'étonna, quoique la nuit fût sombre, dele voir aussi distinctement. Une opale, quel'étrangerportait sur sa toque, à la naissance de la plume qui l'ornait, jetait cette lueur étrange, qui permettait de le distinguer au milieu de l'obscurité. De Giac jeta lesyeux sur sa propre main : il y portait une bague où était enchâssée la même pierre; mais, soit qu'elle

fût moins fine, soit qu'elle fût montée d'une autre manière, elle ne possédait pas la même qualité lumineuse. Il reporta ses regards sur l'inconnu.

C'était un jeune homme à la figure pfile et mélancolique, tout vêtu de noir, monté sur un cheval de même couleur : de Giac remarqua avec étonnement qu'il n'avait ni selle, ni bride, ni élriers; le cheval obéissait à la seule pression des genoux.

De Giac n'était point d'humeur à entamer la conversation. Ses pensées étaient un trésor douloureux dont il ne voulait donner sa part à personne : un coup d'éperon indiqua à Ralff ce qu'il avait à faire; il partit au galop.

Le cavalier et le cheval noir en firent autant, d'un mouvement spontané. De Giac se retourna après un quart d'heure, croyant avoir laissé bien loin derrière lui son importun compagnon; et ce fut avec un profond étonnement qu'il aperçut à la même distance le voyageur nocturne. Ses mouvements et ceux de son cheval s'étaient réglés sur ceux de Giac et de Ralff; seulement, le cavalier semblait se laisser emporter plutôt qu'il ne paraissait conduire; on eût dit que son cheval galopait sans toucher la terre : aucun bruit ne retentissait sous ses pieds, aucune étincelle ne jaillissait sur son chemin.

De Giac sentit courir un frisson dans ses veines, tant ce qui se passait sous ses yeux lui paraissait étrange. Il arrêta son cheval, l'ombre qui le suivait en fit autant; ils étaient à l'embranchement de deux

ne ISABEL DE BAVIÈRE

roules: l'une d'elles conduisait, à travers plaines, 'usqu'à Pontoise, l'autre s'enfonçait dans l'épaisse et sombre forêt de Beaumont. De Giac ferma quelques instants les yeux, croyant être en proie à un vertige; lorsqu'il les rouvrit, il vit à la même place le même cavalier noir : la paliçnce lui échappa.

— Messire, lui dit-il en lui indiquant du bras l'endroit où les deux routes se séparaient devant eux, nous n'avons probablement pas mêmes affaires, et n'allons certes pas au même but : prenez celui de ces deux chemins qui est le vôtre; celui que vous ne prendrez pas sera le mien.

— Tu te trompes, de Giac, répondit l'inconnu d'une voix douce, nous avons mêmes affaires et nous marchons au môme but. Je ne te cherchais pas ; lu m'as appelé, je suis venu.

De Giac se rappela tout à coup l'exclamation de vengeance qui lui avait échappé, et la manière dont le cavalier s'était, au môme inslant, trouvé près de lui, comme s'il fût sorti de terre. Il regarda de nouveau l'homme extraordinaire qui était devant lui. La umière que l'opale jetait semblait une de ces flammes qui brûlent au front des esprits infernaux. De Giac était crédule comme un chevalier du moyen âge; mais il était aussi intrépide que crédule. Il ne recula point d'un pas; seulement, il sentit ses cheveux se dresser sur son front; Ralfl', de son côté, se cabrait, piétinait sous lui, mordait son frein.

— Si lu es celui que tu dis être, reprit alors de

Giac d'une voix ferme, si tu es venu parce que je t'appelais, tu sais pourquoi je t'ai appelé.

— Tu veux te venger de ta femme, tu veux te venger du duc; mais tu veux leur survivre et retrouver joie et bonheur entre deux tombes.

— Cela se peut-il?

— Cela se peut.

De Giac sourit comiilsivement.

— Et que te faut-il pour cela? dit-il.

— Ce que tu m'as offert, répondit l'inconnu.

De Giac sentit les nerfs de sa main droite se crisper ; il hésita.

— Tu hésites? reprit le cavalier noir; tu appelles la vengeance, et trembles devant elle? Cœur de femme, qui as su envisager ta honte , et qui n'oses pas envisager leur châtiment !

— Les verrai-je mourir tous deux? reprit de Giac.

— Tous deux.

— Sous mes yeux? .

— Sous tes yeux.

— Et j'aurai, après leur mort, des années d'amour, de puissance, de gloire? continua de Giac.

— Tu deviendras le mari de la plus belle fen^ne de la cour, tu seras le favori le plus cher du roi^ tu es déjà un des chevaliers les plus braves de l'arfnée.

— C'est bien; maintenant, que faut-il faire? dit Giac avec l'accent de la résolution.

— Venir avec moi, répondit l'inconnu.

— Homme ou démon, va devant, je te suivrai...

Le cavalier noir s'élança, comme si son cheval avait des ailes, vers le chemin qui conduisait à la forêt. RalfF, l'agile Ralff, le suivait avec peine et tout haletant; puis, bientôt, chevaux el cavaliers disparurent, s'enfonçant, comme des ombres, sous les arcades séculaires de la forêt de Beauraont.

L'orage dura toute la nuit.

Cependant les ambassadeurs français étaient arrivés à Pont-de-l'Arche ; de son côlé. le roi d'Angleterre avait choisi, pour le représenler, le comte de Warwich, l'archevêque de Canturbéry, et autres notables personnes de son conseil. Mais, dès les premières entrevues, il demeura bien prouvé aux envoyés français que le roi Henri, à qui des intelligences avec Guy le Boutillier, commandant de la place de Rouen , donnaient la certitude de réduire celle ville, ne voulait que gagner du temps. D'abord, de longues discussions s'établirent pour décider si les actes seraient rédigés en français ou en anglais. C'était une question de mots qui cachait une question de choses : les ambassadeurs français le virent el cédèrent. Mais, à la place de celte difliculté résolue, on en vit surgir une autre : le roi d'Angleterre écrivit qu'il venait d'apprendre que son frère Charles VI était de nou-

veau retombé dans un accès de folie; qu'il ne pouvait, en conséquence, signer, en ce moment, aucun traité avec lui; que le dauphin , son fils, n'était pas encore roi, et ne pouvait pas le remplacer; que, quant au duc de Bourgogn3, il ne lui appartenait pas de décider des affaires de la France, et de porter la main sur l'héritage du dauphin. Il était clair que le roi d'Angleterre, dans son espérance ambitieuse, regardait comme désavantageux à ses intérêts de traiter d'une partie de la France, quand il pouvait conquérir le tout, grâce aux grands désordres qui, pour le moment, séparaient le dauphin et le duc de Bourgogne.

Lorsque le cardinal desUrsins, que le pape Martin V avait envoyé pour essayer de rétablir la paix dans la chrétienté, et qui, chargé de sa mission pontificale et conciliatrice, avait suivi les ambassadeurs à Pontde-l'Arche, vit tous les retardements apportés, il se rendit devers Rouen, pour conférer de vive voix avec le roi d'Angleterre lui-même. Celui-ci reçut l'envoyé du saint-père avec tous les égards dus à sa mission; mais, d'abord, il ne voulait rien entendre.

— C'est la bénédiction de Dieu, dit-il au c#dinal, qui m'a inspiré de venir en ce royaume pour en châtier les sujets et régner sur eux comme un roi véritable : toutes les causes pour lesquelles un royaume doit être transféré d'une personne à une autre et changer de main s'y rencontrent à la fois. C'est la volonté de Dieu qui ordonne que cette translation ait

lieu, que je prenne possession de la France; il m'en a donné le droit.

Le cardinal, alors, lui parla d'une alliance avec la maison royale de France ; il lui présenta le portrait de madame Catherine, fille du roi, qui n'avait encore que seize ans et passait pour une des plus belles personnes de l'époque. Le roi d'Angleterre prit le portrait, le regarda longtemps avec admiration, et promit de donner, le lendemain, une réponse au cardinal : il tint parole.

Henri acceptait l'alliance proposée; mais il exigeait qu'on donnât pour dot à madame Catherine cent mille écus d'or, le (^uché de Normandie, dont il avait déjà conquesté une partie, le duché d'Aquitaine, le comté de Ponlhieu et plusieurs autres seigneuries; le tout sans serment de vassalité et sans ressort du roi de France.

Le cardinal et les ambassadeurs, voyant qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir mieux, portèrent ces propositions au roi , à la reine et au duc de Bourgogne : elles étaient inacceptables; elles furent refusées, et le duc et son armée s'avancèrent jusqu'à Beauv^i^.

Lorsque ceux de Rouen, auxquels un peu d'espoir était revenu au cœur en voyant s'ouvrir ces négocialions, l'eurent perdu en les voyant se rompre, ils résolurent, privés qu'ils étaient- de secours de paix, d'aller jusqu'à Beauvais chercher un secours de guerre.

A cet effet, dix mille hommes bien armés se rassemblèrent; ils prirent pour chef Ala'n Blanchard. C'était un brave homme, tenant plus au peuple qu'à la bourgeoisie, et qui, depuis le commencement du siège, avait été choisi, par les communes gens, pour capitaine. Chaque homme fît provision de vivres pour deux jours, et, à la tombée de la nuit, ils se préparèrent à mettre à exécution leur entreprise.

Il avait été convenu que tous sortiraient par la porte du château. Cependant Alain Blanchard jugea à propos de changer cette disposition, pensant qu'il valait mieux attaquer des deux côtés à la fois; en conséquence, il sortit par une porte voisine de celle du château, afin de commencer l'attaque avec deux mille hommes. Il devait être soutenu par les huit mille autres, qui, à la même heure, sortaient de leur côté, combinant leur mouvement avec le sien.

A l'heure convenue, Alain Blanchard et les deux mille braves sortirent sans bruit, s'avancèrent dans l'ombre, puis, au premier cri de la sentinelle ennemie, se jetèrent en désespérés à travers les logis du roi d'Angleterre. Ils firent d'abord un grand carnage parmi ses troupes, car elles étaient désarmées et pour la plupart endormies; mais bientôt l'alarme parcourut tout le camp : les trompettes sonnèrent, les chevaliers et les hommes d'armes coururent à la tente du roi. Ils le trouvèrent à moitié armé : il ne prit pas môme le temps de mettre son casque, et, afin d'être bien reconnu par ses gens , qui pouvaient le croira

mort et prendre l'alarme, il fit porter, de chaque côté de son cheval, deux torches allumées, aCn qu'amis et ennemis pussent reconnaître son visage. Ceux qui s'étaient ralliés autour du roi, et leur nombre allait toujours croissant, virent bientôt à quel petit nombre d'ennemis ils avaient affaire : ils se ruèrent donc sur eux; d'assaillis qu'ils avaient été, devenus assaillants, et s'allongeant en demi-cercle, ils se mirent à battre les flancs de cette petite troupe avec leurs puissantes ailes. Alain Blanchard et ses hommes se défendaient comme des lions, ne comprenant rien à l'abandon dans lequel les laissaient leurs amis. Enfin, de grands cris se firent entendre du côté de la porte du château ; les Français crurent que c'étaient des cris de secours, et reprirent courage: c'étaient des cris de détresse.

Guy, le traître, ne pouvant prévenir le roi d'Angleterre de la résolution qui avait été prise spontanément, avait voulu, du moins, y porter obstacle; il avait fait scier aux trois quarts les pièces sur lesquelles reposait le pont, et limer les chaînes qui le soutenaient. Deux cents hommes, à peu près, passèrent; mais, derrière eux, sous le poids du canon et de la cavalerie, le pont se rompit, et chevaux, hommes, artillerie, roulèrent pôle-môle dans les fossés; ceux qui tombèrent, ceux qui les virent tomber, poussèrent ensemble un grand cri, les uns de déses* poir, les autres de terreur, et c'est ce cri qu'avaient entendu Alain Blanchard et sa troupe.

Les deux cents hommes qui étaient déjà de l'autre côté du fossé, ne pouvant rentrer dans la ville, s'élancèrent au secours de leurs camarades. Les Anglais crurenî que c'était la garnison tout entière qui sortait, et s'ouvrirent devant eux. C'est. alors qu'Alain Blanchard apprit quelle trahison le livrait; mais, en même temps, d'un coup d'oeil rapide, il vit le chemin que l'erreur des Anglais lui avait rouvert. Il ordonna la retraite ; elle se fit en bon ordre, soutenue par les deux cents hommes qui venaient de lui arriver. Us reculèrent, combattant toujours, jusqu'à la porte par laquelle ils étaient sortis. Leurs amis, que la chute du pont avait retenus dans la ville, étaient accourus sur le rempart, protégeant leur retraite par une pluie de pierres et de flèches. Enfin, le pont-levis se baissa, la porte s'ouvrit, et la petite armée rentra, ayant perdu cinq cents hommes. Alain Blanchard était suivi de si près par les Anglais, que, craignant qu'ils n'entrassent en même temps que lui dans la ville, il ciiait de lever le pont, quoiqu'il fût encore de l'autre côté des fossés.

Cette tentative manquée emp'ra la situation des assiégés. Qui.ique le duc de Bourgogne fût venu à grande puissance jusqu'à Beauvais, ils n'en recevaient aucun secours. Ils lui envoyèrent quatre nouveaux députés; ils étaient porteurs d'une lettre conçue en ces termes :

a Vous, notre père, le roi, et vous, noble duc de Bourgogne, les bonnes gens de Rouen vous ont déjà

plusieurs fois signifié et fait à savoir la grande nécessité et détresse qu'ils souffrent pour vous : à quoi vous n'avez encore pourvu, comme promis aviez. Et pourtant, celte dernière fois encore, nous sommes envoyés devers vous, pour vous annoncer, de parlesdits assiégés, que, si dedans bref jour ils ne sont secourus, ils se rendront au roi anglais, et dès maintenant, si ce ne faites, ils vous renvoient la foi, serment, loyauté, service et obéissance qu'ils ont à vous. »

Le duc de Bourgogne leur répondit que le roi n'avait point encore autour de lui une assez grande puissance de gens armés pour forcer les Anglais de lever leur siège, mais qu'au plaisir de Dieu ils seraient bientôt secourus. Les envoyés demandèrent qu'on leur fixât un terme, et le duc engagea sa parole que ce serait avant le quatrième jour aprèsNoël; puis les députés retournèrent, à travers mille dangers, porter ces paroles à la pauvre ville pressée par les Anglais, abandonnée par le duc, oubliée parle roi, qui, cette fois, était réellement retombé dans un de ses accès de folie.

Le quatrième jour après Noël arriva, et nul secours ne parut devant Rouen. Deux simples gentilshommes résolurent alors de faire ce que n'osait pas ou ne voulait pas essayer Jean Sans-Peur : c'étaient messire Jacques de Harcourt et le seigneur de Moreuil. Ils assemblèrent deux mille com.baltanis, et tentèrent de surprendre le camp des Anglais; mais, s'ils avaient assez grand courage, ils avaient trop faible troupe :

ISABEL DE BAVIÈRK 185

le seigneur de Cornouailles les mil en déroute, et, dans cette déroute, furent pris le seigneur de Moreuil et le bâtard de Croy. Jacques de Harcourt ne dut lui-même son salut qu'à la vitesse de son cheval, auquel il fit sauter un fossé de dix pieds de largeur.

Les assiégés virent bien alors qu'on les regardait comme perdus : ils étaient en si misérable état, que leur ennemi môme en eut pitié. En l'honneur de la nativité du Christ, le roi d'Angleterre fit porter quelques vivres aux malheureux qui mouraient de faim dans les fossés de la ville. Les assiégés, se voyant donc délaissés du roi, qui était insensé, et du duc de Bourgogne, qui était parjure, résolurent de traiter. Ils avaient bien aussi pensé au dauphin; mais celui-ci avait, pour son compte, une assez rude guerre à soutenir dans le Maine, forcé comme il l'était de frapper de la main gauche les Anglais, et de la droite les Bourguignons.

Un héraut vint donc, de la part des assiégés, demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, qui l'accorda. Deux heures après, six ambassadeurs, nu-tête et vêtus de noir, comme il convient à des suppliants, traversaient le camp et marchaient lentement vers la tente de Henri : c'étaient deux hommes d'Église, deux chevaliers et deux bourgeois. Le roi les reçut sur son trône, entouré de toute la noblesse armée; puis, après les avoir laissés un instant devant lui, pour qu'ils se pénétrassent bien de l'idée qu'ils étaient à sa merci, il leur fit signe de parler.

186 ISABEL DE BAVIÊBE

— Sire, dit l'un d'eux d'une voix ferme, c'est bien peu de gloire à vous, et ce n'est pas montrer un grand courage, que d'affamer un pauvre peuple simple et innocenf. Ne serait-ce pas chose plus digne de vous de laisser passer ces misérables, qui périssent entre nos murailles et vos fossés, pour qu'ils aillent chercher leur vie ailleurs; puis, de nous livrer un vigoureux assaut, et de nous soumettre par la vaillance et par la force? Ce serait plus de gloire devant les hommes, et vous mériteriez la gloire de Dieu par votre miséricorde envers ces malheureuses gens.

Le roi avait commencé d'écouter ce discours en caressant la têle de son favori couché à ses pieds; mais bientôt sa main était restée immobile de surprise; car il s'attendait à des prières, et il entendait des reproches. Son sourcil se fronça, un sourire amer rida sa bouche, et, après les avoir regardés un instant, comme pour leur donner le loisir de rétracter leurs paroles, voyant qu'ils demeuraient muets, il leur répondit, avec l'accent de la hauteur et de la raillerie :

— La déesse de la guerre, dit-il, tient à ses ordres trois servantes : l'épée, la flamme et la famine. Il était à mon choix de les employer toutes les trois, ou seulement une d'entre elles; j'ai appelé à mon aide la plus douce de ces trois filles, pour punir votre ville et la mettre à la raison. Au reste, quelle que soit celle dont use un capitaine, pourvu qu'il réussisse, le succès n'en est pas moins honorable, et c'est à lui

de se déterminer pour celle qui lui paraît la plus avantageuse.

» Quant aux malheureux qui meurent dans les fossés, la faute en est à vous, qui avez eu la cruauté de les chasser, au risque que je les fisse tuer. S'il ont reçu quelques secours, c'est de ma charité et non de la vôtre; et, puisque votre requête est si audacieuse, je vois bien que votre besoin n'est pas grand : je les laisserai donc à votre charge pour vous aider à manger vos provisions. Quant à l'assaut, je le donnerai quand et comme je le voudrai, et c'est à moi et non à vous d'y aviser.

— Mais, sire, reprirent les' députés, au cas où nous serions chargés, par nos concitoyens, de vous rendre la ville, quelles conditions nous seraient accordées?

Un sourire de triomphe passa sur la figure du roi.

— Mes conditions , répondit-il , seraient celles qu'on accorde à des hommes pris les armes à la main et à une ville gagnée : hommes et ville à ma discrétion.

— Alors, sire, dirent-ils d'un air résigné, qu'à votre défaut le ciel nous prenne en sa miséricorde, car hommes et femmes, vieillards et enfants, nous périrons tous jusqu'au dernier, plutôt que de nous rendre à pareille condition.

Alors ils s'inclinèrent respectueusement, et, prenant congé du roi, ils reportèrent ses paroles aux ha-

bitants delà ville, qui les attendaient avec l'impatience de l'agonie.

Il n'y eut qu'un cri parmi cette noble population ; vivre ou mourir en combattant, plutôt que se mettre en la sujétion et volonté de l'Anglais. En conséquence, il fut convenu que, dans la nuit du lendemain, ils abattraient un pan de mur, mettraient le feu à la viiJe, placeraient au milieu d'eux leurs femmes et leuis enfants, et, le fer à la main, traverseraient toute l'iu mée anglaise, allant où Dieu voudrait les conduire.

He))ri d'Angleterre apprit, le soir même, cette héroïque résolution; Guy le Boutillier la lui fit connaître. I' voulait la ville, et non les cendres; il envoya donc aux assiégés un héraut portant les conditions suivantes, qui furent lues sur la place publique ;

Par la première, les bourgeois et habitants de la ville de Rouen devaient payer la somme de trois cent cinquante-cinq mille écus d'or au coin de France.

Elle fut acceptée.

Par la deuxième, le roi -exigeait que trois hommes fussent remis à sa discrétion. C'était, à savoir :

Messire Robert de Linet, vicaire général de l'archevêque de Rouen ;

Jeaa Jourdain, commandant des canonniers;

Alain Blanchard, capitaine du menu commun.

Un cri d'indignation et de refus sortit de toutes I bouches; Alain Blanchard, Jean Jourdain et Robe de Linet sortirent des rangs.

— Ceci est notre affaire, dirent-ils, et non la vôtre. Il nous plaît, à nous, nous rendre au roi d'Angleterre ; cela ne regarde personne : laissez -nous passer.

Le peuple s'écarta devant eux, et les trois martyrs prirent le chemin du camp anglais.

■ Par la troisième, le roi Henri réclamait, de tous les citoyens indistinctement, foi, loyauté, obéissance et serment, pour lui et ses successeurs, promettant, de son côté, de les défendre contre toute force et toute violence, et de leur conserver les privilèges, franchises et libertés qu'ils possédaient du temps du roi Louis. Quant à ceux dont le bon plaisir serait de quitter la ville pour échapper à cette condition, ils n'en pourraient sortir qu'avec l'habit qu'ils portaient, le reste de leurs biens étant confisqué au profit du roi ; les gens d'armes devaient se rendre où il plairait au vainqueur de les envoyer, et faire la route imposée à pied, le bâton au poing, comme des pèlerins ou des mendiants.

Cette condition était cruelle; cependant il fallut l'accepter.

Aussitôt que l'observance de ce traité fut jurée, le roi autorisa les assiégés, mourant de faim, à venir chercher des vivres dans son camp : tout y était en si grande abondance, que la chair d'un mouton entier ne s'y vendait que six sous pa?'isis.

Les choses que nous venons de raconter se

190 PiSABSL DE BAVIÈRE

passaient dans la journée du 16 janvier 1419 *.

Le 18 au soir, veille du jour fixé par le roi d'Angleterre pour son entrée dans la ville soumise, le duc de Bretagne, qui ignorait la reddition de Rouen, arriva au camp de Henri, pour lui proposer, avec le duc de Bourgogne, une entrevue dans laquelle il serait traité de la levée du siège.

Le roi Henri le laissa dans son ignorance, lui répondit qu'il lui rendrait réponse le lendemain, et lui tint, toute la soirée, bonne et fidèle compagnie.

Le lendemain, 19 janvier, à huit heures du matin, le roi entra dans la tente du duc, et lui proposa une promenade sur la montagne Sainte-Catherine, d'où l'on découvre toute la ville de Rouen. Un page tenait, à la porte, deux beaux chevaux par la bride, l'un pour le roi, l'autre pour le duc. Celui-ci accepta la promenade, espérant, dans ce tête-à-lôte, saisir un moment favorable pour faire consentir le roi à l'entrevue qu'il venait solliciter.

Le roi conduisit son hôte sur le versant occidental delà montagneSainte-Catherine, Un brouillard épais, qui s'élevait de la Seine, couvrait la ville tout entière; mais, aux premiers rayons du soleil, un vent du nord, qui arrivait par bouffées, déchira la nuée en gros flocons, qui s'éloignèrent rapidement, comme les vagues d'une marée qui se retire, et laissèrent embrasser

* Nouveau style. — 1418, vieux style. L'année ne commençait que le 26 avril.

à la vue le magnifique panorama que l'on découvre de l'endroit où l'on retrouve encore aujourd'hui les traces d'un camp romain, que l'on appelle le camp de César.

Les yeux du duc de Bretagne embrassèrent avec admiration ce vaste tableau : à droite, une chaîne de collines couvertes de vignes, tachetées de villages, borne la vue; en face, le cours de la Seine rampe et tournoie daus la vallée, semblable à une immense pièce d'étofTe de soie déroulée et ondoyante, puis, s'éclaircissant toujours, va se perdre dans un si vaste horizon, que derrière lui l'on devine l'Océan; à gauche s'étendent, comme un tapis, les riches et vastes plaines de la Normandie, s'eofonçant dans la mer comme une presqu'île, où, les yeux fixés sur l'Angleterre, veille constamment Cherbourg, la sentinelle de la France.

Mais ce fut lorsqu'il ramena les yeux au centre du tableau, que sa vue s'arrêta véritablement sur un spectacle aussi étrange qu'inattendu.

La ville, triste et soumise, était couchée à ses pieds : aucun étendard ne flottait sur ses murs ; toutes les portes étaient ouvertes; la garnison désarmée attendait dans les rues ce qu'il plairait au vainqueur d'ordonner d'elle : toute l'armée anglaise» au contraire, était sous les armes, panonceaux déployés, chevaux piaflants, trompettes sonnantes; ceinture de fer qui étreignait la ville à travers sa ceinture de murailles.

Le duc de Bretagne devina la vérité. Il baissa sa tête humiliée sur sa poitrine; une part de la honte qui accablait la France rejaillissait sur lui, deuxième vassal de la royauté, deuxième fleuron de la couronne.

Le roi Henri rie parut pas s'apercevoir de ce qui se passait dans le cœur du duc; il appela un écuyer, lui donna à voix basse quelques ordres : l'écuyer partit au galop.

Un quart d'heure après, le duc de Bretagne vit la garnison se mettre en marche. Selon les co:i • niions arrêtées, elle était pieds et tête nus, et portai un bâton à la main. Elle sortit par la porte du Puni, et fut conduite, côtoyant la Seine, jusqu'au pont de Saint- Georges, oîi des commis avaient été placés par ordre du roi d'Angleterre; ils visitaient les chevaliers elles hommes d'armes, leur enlevant or, argent et joyaux, et leur donnant, en échange, deux sous parisis. 11 y en eut même à qui l'on arracha leurs robes fourrées de martre ou chargées d'orfèvreries, et qu'on força de revêtir, en leur place, des robes de gros drap et de mauvais velours. Alors ceux qui venaient derrière, voyant comment on traitait les premiers, jetaient leurs bijoux, leurs bourses et leurs trousselels dans la Seine, plutôt que de voir passer leur fortune aux mains de leurs ennemis.

Lorsque toute la garnison fut de l'autre côté du pont de Saint-Georges, le roi se tourna vers le due de Bretagne.

— Seigneur duc, lui dit-il en souriant, voulez-vous

entrer avec moi dans ma ville deRouen? Vous y serez le bienvenu.

— Sire, je vous rends grâce, répondit le duc de Bretagne; je ne ferai point partie de votre suite. Vous êtes un triomphateur, il est vrai ; mais je ne suis pas encore un vaincu.

En disant ces mots, il descendit du cheval que lui avait prêté le roi Henri, malgré les instances que celui-ci fit pour qu'il le gardât à titre de don, déclarant qu'il attendrait là sa suite, et que nulle considération humaine ne le forcerait à mettre le pied dans une ville qui n'appartenait plus au roi de France.

— C'est fâcheux, dit Henri piqué de celte ténacité, car, demain, vous auriez assisté à un beau spectacle ; les têtes des trois manants qui ont tenu le siège tomberont sur la grande place de la ville.

Alors il piqua des deux, sans prendre congé du duc, qui resta seul, attendant ses hommes et ses chevaux. Il vit le roi se diriger vers la ville, suivi d'un page qui. au lieu d'un étendard, portait au bout d'une lance, une queue de renard. Au-devant de lui était Tenu le clergé, revêtu de ses habits sacrés, et portant plusieurs reliques. Ils le conduisirent en chantant à la grande église cathédrale de Notre-Dame, où il fit, à genoux, son oraison de grâce devant le grand autel, reprenant ainsi possession de la ville de Rouen, que le roi Philippe-Auguste, aïeul de saint Louis, avait, deux cent quinze ans auparavant, enlevée à Jean Sans-Terre, lorsque h l'occasion de la mort de son

neveu Arthur — ses biens furent mis en séquestre.

Pendant ce temps, la suite du duc de Bretagne le rejoignit.

Aussitôt il monta à cheval, jeta un dernier regard sur la ville, poussa uti profond soupir en pensant à l'avenir de la France, et partit au galop, sans se retourner davantage.

Le lendemain, ainsi que l'avait dit le roi d'Angleterre, la tête d'Alain Blanchard tomba sur la place publique de Rouen. Robert de Linet et Jean Jourdain se rachetèrent à force d'argent.

Guy, le traître, fut nommé lieutenant du duc de Glocesler, qui prit le gouvernement de la ville gagnée. Il prêta serment de fidélité au roi Henri, qui, deux mois plus tard, lui fit cadeau, en pur don et pour le récompenser, du château et des terres de la veuve de messire de la Roche-Guyon, tué à la bataille d'Azincourt.

Et, au compte de l'Angleterre, ce fut justice; car cette noble et belle jeune femme avait refusé de prêter serment au roi Henri. Elle avait deux jeunes enf.mts, dont le plus âgé ne comptait que sept ans; elle avait un château royal, une fortune à rendre jalouse une duchesse; elle vivait au milieu de ses terres et de ses vassaux avec un luxe de souveraine : elle quitta tout, château, terres et vassaux; elle prit un de ses beaux enfants de chaque main, revêtit une robe de toile, et s'en alla par les chemins, demandant du pain pour elle et pour eux, et cela plutôt que dede-

venirla femme de GuyleBoutillier, et de se mettre aux mains des anciens et immortels ennemis du royaume. Si nous nous sommes autant appesanti sur les détails du siège de Rouen, c'est que la prise de cette \ille était un événement fatal, qui eut un prompt et terrible retentissement dans tout le royaume. A compter de ce jour, les Anglais posèrent réellement les deux pieds sur la terre de France, dont ils possédaient les deux extrémités, la Guyenne sous la foi et hommage, la Normandie par droit de conquête. Les deux troupes ennemies n'avaient plus qu'à marcher l'une au-devant de l'autre pour se joindre et traverser la France, comme l'épée traverse le cœur. Toute la honte de la prise de Rouen revint au duc de Bourgogne, qui vit tomber cette capitale, qui n'avait qu'à tendre la main pour la sauver, et qui ne le fît pas. Ses amis ne savaient quel nom donner à cette inaction étrange; ses ennemis l'appelèrent trahison. Ceux qui entouraient le dauphin y puisèrent de nouvelles armes contre le duc; car, s'il ne les avait pas livrées, il avait au moins laissé prendre les clefs de la poterne par laquelle les Anglais pouvaient entrer dans Paris; et la terreur fut si grande, que vingt-sept villes de Normandie ouvrirent leurs portes, lorsqu'elles apprila prise de léTir capitale *.

* Ce fut, du côté droit de la Seine : Caudebec, Montivilliei-s, Dieppe, Fècamp, Arques, Neufchàtei, Denicourt, Eu, Monchaux; et, du côté gauclie : Vernon, Mantes, Gournay, Ronfleur, Pont-

Lorsque les Parisiens virent ces choses, et que l'ennemi n'était plus qu'à trente lieues de leur ville, le parlement, l'Université et les bourgeois envoyèrent une ambassade au duc Jean ; ils le suppliaient de revenir avec le roi, la reine, et toute sa puissance, pour défendre la capitale du royaume. La seule réponse du duc fut de leur envoyer son neveu, Philippe, comte de Saint-Pol, âgé de quinze ans, avec le titre de lieutenant du roi et la charge de conduire toutes les affaires de la guerre dans la Normandie, l'Ile-de- France, la Picardie, les bailliages de Senlis, Meaux, Melun et Chartres. Lorsqu'il virent entrer dans la ville cet enfant, qu'on leur envoyait pour les défendre, ils pensèrent bien qu'ils étaient abandonnés comme leurs frères de Rouen; et, là aussi, de grands murmures éclatèrent contre l'honneur du duc de Bourgogne.

Par une belle matinée du commencement de 'mai de l'année suivante, une barque élégante, à la proue façonnée en col de cygne, à la poupe abritée d'une

Audemer, Chàteau-Molliiiaiix, le Trait, Tancarville, Abrechier, Maulévrier, Yallemont, Bellencombre, Neuville-Fontaine, le Bourg- Préaux, Nougon-Dourvillc, Longentpré, Sainl-Gerniain-sur-Cailly, Beausemont, Bray,Villftterre,Cliàtel-Chenil, les Boules, Galincourt, Ferry, Fontaine-le-Bec, Crepin et Facqueville.

tente fleurdelisée, et surmontée d'un pavillon aux armes de France, à l'aide de dix rameurs et d'une petite voile, glissait comme un oiseau aquatique sur la surface de la rivière de l'Oise. Les rideaux de cette tente étaient ouverts au midi, pour laisser arriver • jusqu'aux personnes qu'elle abritait de tous les autres côtés, le rayon matinal d'un jeune soleil de mai, et le premier souffle si embaumé de l'air tiède et vivace du printemps. Sous cette tente, deux femmes étaient assises ou plutôt couchées sur un riche tapis de vel'jurs bleu brodé d'or, s'adossant à des coussins de même étoffe, et, derrière elles, une troisième se tenait respectueusement debout.

Certes, il eût été difficile de trouver dans le reste du royaume trois femmes qui pussent disputer à celles-ci le prix de la beauté, dont il semblait qu'il eût pluauhasardde rassembler dans cetétroit espace les trois typesles plus accentués et les plus différents. La plus âgée est déjà connue de nos lecteurs par la description que nous en avons faite; mais, en ce moment, son visage pâle et hautain était couvert d'un coloris factice, qu'elle devait au reflet ardent de l'étoffe rouge de la tente, derrière laquelle frappaient les rayons du soleil, et qui ajoutait à sa physionomie une expression étrange. Celle-ci était Isabel de Bavière.

L'enfant qui était couchée à ses pieds, dont la tête reposait sur ses genoux, dont elle tenait les deux petites mains enfermées dans une des siennes, dont les

cheveux noirs s'échappaient d'un hennin doré en grosses boucles garnies de perles, dont les yeux, veloutés comme ceux des Italiennes, jetaient, en souriant à demi, des rayons si doux, qu'ils paraissaient incompatibles avec leur couleur foncée, c'était la jeune Catherine, douce et blanche colombe qui devait sortir de l'arche pour rapporter à deux nations le rameau d'olivier.

Celle qui se tenait debout derrière les deux autres, c'était mademoiselle de Thian, dame de Giac; tête blonde et rosée, à demi penchée sur une épaule nue; taille fragile qui semblait près de se briser au moindre souffle; bouche et pieds d'enfant, corps aérien, aspect d'ange.

En face d'elle, appuyé contre le mât, une main à la garde de son épée, l'autre tenant un bonnet de velours fourré de martre, un homme contemplait ce tableau de l'Albane : c'était le duc Jean de Bourgogne^

Le sire de Giac avait voulu rester à Pontoise : il s'était chargé de la garde du roi, qui, quoique convalescent, n'était point encore en état d'assister aux conférences qui allaient avoir lieu. Rien, au reste, dansles relations du duc, du sire de Giac et de sa femme, n'était changé, malgré la scène que nous avons essayé de peindre dans l'un de nos préjédents chapitres; et les deux amants, les yeux fixés l'un sur l'autre, silencieux et absorbés dans une seule pensée, celle de leur amour, ignoraient qu'ils eussent été épiés et

découverts, dans cette nuit où nous avons vu le sire deGiac disparaître dans la forêt de Beaumont, emporté par Ralff sur les traces de son compa gnon inconnu.

Au moment où nous avons attiré l'attention de nos lecteurs sur la barque qui descendait le fleuve, elle était bien près du tieu où elle devait déposer ses passagers, et déjà, de l'endroit où ils étaient, ils pouvaient apercevoir, dans la petite plaine située entre la ville deMeulan et la rivière de l'Oise, plusieurs tentes surmontées, les unes d'un panoncel aux armes de France, les autres d'un étendard aux armes d'Angleterre. Ces lentes avaient été construites à cent pas de distance en face les unes des autres, de manière à simuler deux camps. Au milieu de l'espace qui les séparait, on avait bâti un pavillon ouvert, dont les deux portes opposées se trouvaient dans la direction des deux entrées d'un parc clos de portes solides et environné de pieux et de larges fossés. Ce parc enfermait de tous côtés le camp que nous venons de décrire, et cbacune de ses bairières était gardée par mille bommes, les uns de l'armée de France et Bourgogne, les autres de l'armée d'Angleterre.

A dix beures du matin, les portes du parc s'ouvrirent simultanément aux deux extrémités opposées. Les clairons sonnèrent,et, du côié des Français, s'avancèrent les personnages que nous avons déjà vus dans la barque, ta .dis que, du côté opposé, venait à leur rencontre le roi Henri V d'Anglelerre, accom-

pagné de ses frères, les ducs de Glocester et de Cla-

rence.

Ces deux petites troupes royales marchèrent audevant l'une de l'autre, afin de se joindre sous le pavillon. Le duc de Bourgogne avait à sa droite la reine, à sa gauche madame Catherine ; le roi Henri était au milieu de ses deux frères, et derrière eux, à quelques pas, marchait le comte de Warwick.

Arrivés sous le pavillon où devait avoir lieu l'entrevue, le roi salua respectueusement madame Isabel, et l'embrassa sur les deux joues, ainsi que la princesse Catherine. Quant au duc de Bourgogne, il fléchit un peu le genou; le roi le prit par la main, le releva, et ces deux puissants princes, ces deux vaillants chevaliers, se trouvant enfin face à face, se regardèrent quelques instants en silence avec la curiosité de deux hommes qui avaient souvent désiré se rencontrer sur le champ de bataille. Chacun connaissait la force et la puissance de la main qu'il serrait : l'un avait mérité le nom de Sans-Peur, et l'autre obtenu celui de Conquérant.

Cependant le roi revint bientôt à la princesse Catherine, dont la gracieuse ligure l'avait déjà vivement touché, lorsque, devant Rouen, le cardinal des Ursins lui avait présenté son portrait. Il la conduisit, ainsi que la reine et le duc, aux sièges qui avaient été préparés pour les recevoir, s'assit en face d'eux, et fit avancer le comte de Warwick, afin qu'il lui servit d'interprète. Celui-ci mit alors un genou en terre.

— Madame la reine, dit-il en français, vous avez •désiré une entrevue avec notre gracieux souverain le roi Henri, afin d'aviser aux moyens de conclure la paix entre les deux royaumes. Monseigneur le roi, aussi désireux que vous de cette paix, s'est empressé d'accepter cette entrevue. Vous voici en face l'un de l'autre, tenant, comme Dieu, le sort des peuples dans votre droite. Parlez, madame la reine; parlez, monsieur le duc, et puisse Dieu mettre dans vos bouches royales et souveraines des paroles de conciliation !

Le duc de Bourgogne se leva sur un signe de la reine, et prit à son tour la parole :

— Nous avons reçu, dit-il, les demandes du roi ; elles consistent en trois réclamations : l'exécution du traité de Brétigny *, l'abandon de la Normandie, et la souveraineté absolue de ce qui lui serait cédé par le traité. Voici quelles sont les répliques présentées par le conseil de France.

Le comte de Warwick prit le parchemin que lui présentait le duc.

Le roi Henri demanda un jour pour l'examiner et y ajouter ses remarques, puis il se leva, offrant la main à la reine et à la princesse Catherine, et les reconduisit jusqu'à leur tente avec des marques de respect et de tendre courtoisie, qui prouvaient assez

* Le traité de Brétigny était celui par lequel le roi Jean fut remis en liberté.

Page 1