‹ Isabel de BavièreChapitre 4 sur 8 · iO · texte numérisé non relu

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gogne, notre oncle bien-aimé, vint nous dire que ce médecin donné par votre mari au roi prétendait que ma présence pourrait apporter quelque soulagement au mal de monseigneur; pensez-vous toujours de même?

— Toujours, madame, et c'est aussi l'avis de beaucoup de personnes de la cour.

— Eh bien, cela me détermine tout à fait; décidément je n'irai pas. Adieu, monsieur le duc, nous vous remercions de vos bons sentiments pour nous, et nous en sommes tout à fait reconnaissante.

Le duc s'inclina et sortit.

— C'est 'bien la supérieure du couvent de la Trinité, n'est-ce pas, madame de Coucy? continua Isabel 9€ retournant vers sa dame d'honneur.

— Elle-même.

— Faites entrer.

La supérieure entra; madame de Coucy la laissa seule avec la reine.

-^ Ma mère, dit Isabel, j'ai voulu vous parler sans témoin pour une chose fort importante, et qui regarde tout à fait les allaires du royaume.

— A moi, madame la reine? dit humblement l'abbesse; et comment, moi, retirée de ce monde et toute à Dieu, puis-je me racler des choses de la terre?

— Vous savez, continua la reine sans répondre à sa question, qu'après le beau spectacle qui m'a été donné devant votre couvent lors de mon entrée dans la ville de Paris, je vous ai fait remettre, pour vous

remercier et ycus indemniser, une châsse d'argent destinée à sainte Marthe, à laquelle je sais que vous avez une dévotion toute particulière ?

— Je suis de Tarascon, madame la reine, où sainte Marthe est en grand honneur, et j'ai été hien reconnaissante d'un si riche présent.

— Depuis, j'ai toujours choisi, vous le savez, lors des fêtes de Pâques, votre communauté pour y faire mes dévotions, et, chaque fois, vous vous êtes aperçue, je l'espère, que la reine de France n'était ni avare ni oublieuse?

— Nous sommes d'aulant plus reconnaissante de ceMe faveur, que nous n'avons encore eu le bonheur de rien faire pour la mériter.

— Nous sommes assez puissanle auprès de notre saint-père d'Avignon po::.- ajouter les dons spirituels aux dons temporels, et il ne nous refuserait certainement pas les indulgences que nous solliciterions pour Yotre communauté.

Les yeux de l'abbesse brillèrent d'une sainte ambition.

— Madame, vous êtes une grande et puissante reine, dit-elle, et, si notre couvent pouvait faire quelque chose pour reconnaître...

— Non point %olre couvent, mais vous peut-être, ma mère.

— Moi, madame! Ordonnez, el, s'il est en mon ' pouvoir...

— Oh ! c'est chose bien facile. Le roi est atteint,

comme tous le savez, de chaude maladie. Jusqu'à présent, enfermé avec des hommes vôtus de noir et masqués pour lui inspirer de la terreur, ce sont eux qui le forcent à se soumettre aux ordonnances des médecins; mais l'état d'agitation où le maintient cette violence empêche les remèdes d'avoir sur lui leur plein et entier effet. On voudrait essayer d'obtenir par la persuasion un résultat qui, jusqu'à présent, n'a été amené que par la force, et l'on a espéré que l'une de vos sœurs, par exemple, bien jeune, bien douce, lui apparaissant comme un ange au milieu des fantômes qui l'environnent, serait pour lui une vision céleste; que ses esprits en pren draient quelque calme, et c'est ce calme seul qui peut rendre la raison à cette pauvre tête perdue. Alors j'ai pensé à vous, et j'ai désiré que cet honneur de la guérison du roi rejaillît sur votre couvent; elle sera certes attribuée à vos prières, à l'intercession de sainte Marthe, à la sainteté de la digne abbesse qui dirige le blanc troupeau des sœurs de la Trinité. Voilà pourquoi je vous ai fait appeler, ma mère. Me suis-je trompée en pensant qu'une pareille demande vous serait agréable?

— Oh! vous êtes trop bonne, madame la reine, et d'aujourd'hui seulement notre couvent est élu. Vous connaissez plusieurs de mes filles; indiquez -moi vous-même celle à laquelle vous réservez l'honneur de veiller sur le précieux malade dont la France tout entière implore la guérison.

— Je laisse entièrement ce soin à votre sollicitude, ma mère; choisissez qui vous voudrez pour cette sainte mission; les colombes que le Seigneur vous a données en garde sont toutes belles et pures; prenez au hasard, Dieu conduira votre main, la bénédiction du peuple viendra sur elle, et les faveurs de la reine se répandront sur sa fomille.

Un éclair d'ambition illumina, sous sa coiffe, le front de la vieille abbesse.

— Je suis' prête à obéir à vos ordres, madame la reine, dit-elle, et mon choix est arrêté; indiquezmoi seulement ce qui me reste à faire.

— Le plus tôt possible, vous conduirez cette jeune fille au château de Creil ; des ordres seront donnés pour que la chambre du roi lui soit ouverte. Le reste est entre les mains de Dieu.

L'abbesse s'incHna, et fit quelques pas pour sortir.

— A propos, dit la reine, j'oubliais de vous prévenir quej'ai donné l'ordre de porter chez vous, ce matin, un reliquaire d'or pur, dans lequel est renfermé un morceau de la vraie croix, qui m'a été envoyé par le roi de Hongrie, lequel le tenait de l'empereur de Constanlinople. 11 attirera, j'espère, sur votre couvent, les grâces du Seigneur, et, dans voire trésor, les aumônes d^s fidèles. Vous le trouverez en votre église.

L'abbesse s'inclina de nouveau et sortit. Aussitôt la reine appela ses femmes, se fît habiller, et, demandant sa litière, sortit pour aller visiter, rue Bar-

belle, un pelit hôtel qu'elle venait d'acheter, et dont elle comptait faire son petit séjour.

Pendant ce temps, le roi, comme elle l'avait dit, entouré de douze hommes vêtus de noir et masqués, ne faisait rien que par force ; en proie aune mélancolie sombre, ses jours étaient partagés en intervalles de fureur et d'atonie, selon que la fièvre le prenait ou le quittait; dans le premier cas, il semblait entièrement brûlé de tous les feux de l'enfer; dans le second, il tremblait comme s'il eût clé exposé nu au froid le plus rigoureux; du reste, aucune mémoire pour se souvenir, aucun discernement ;pour juger, nul sentiment que celui de sa douleur.

Dès les premiers jours, maître Guillaume avait étudié sa maladie avec le plus grand soin; il avait remarqué que tout bruit rete-ntissant le faisait tressaillir et l'inquiétait longtemps: il ordonna, en conséquence, que les cloches cessassent de tinter; il s'était aperçu que la vue des fleurs de lis, sans qu'on pût deviner pourquoi, mettait le malade en colère, et l'on avait écarté de ses yeux tous les emblèmes héraldiques de la royauté; il refusait de boire et de manger; il ne voulait point se coucher lorsqu'il était levé, ni se lever lorsqu'il était couché :1e médecin imagina de le faire servir par des» hommes bizarrement vôtus et barbouillés de noir :' ces hommes entraient brusquement, et, alors, le courage moral disparaissant avec la raison du roi, laissait veiller seul l'instinct animal de la conservation. Charles, si hardi et si brave.

tremblait comme un enfant, obéissait comme un automate, respirait à peine, et cessait de parler même pour se plaindre. Mais l'habile docteur n'avait point été sans remarquer que le bien pbysique qu'auraient pu produire les remèdes qu'il forçait »le malade à prendre par ce moyen, était fort diminué, sinon détruit tout à fait, par le ravage moral que ce moyen lui-même entraînait après lui : c'était alors qu'il avait songé à substituer la douceur à la violence. Soit progrès vers la guérison, soit prostration de forces, \» roi était sensiblement calmé; il y avait donc espoir qu'une voix aimée irait chercher au fond de son cœur la mémoire absente de sa tête, et qu'il verrait avec plaisir un visage doux et gracieux succéder aux hideuses figures de ses gardiens: c'est alors qu'il avait songé à la reine, et avait demandé qu'elle vînt continuer la guérison qu'il avait si heureusement commencée. Nous venons devoir quels motifs avaient empêché madame Isabel de se prêter à ce plan, et par quelle substitution de personne elle espérait cependant le voir s'accomphr.

Maître Guillaume fut donc instruit des modifications qui venaient d'être faites k son projet; quoique moins certain du succès, à cause de ce changement adopté, il se décida cependant à le mettre à exécution, et attendit avec quelque espoir la jeune sœur qui devait venir.

Elle arriva à l'heure convenue, accompagnée de la supérieure; c'était bien la tête angélique que le doc-

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teur avait dû rêver pour cette cure merveilleuse; seulement, elle n'était point revêtue du saint costume des filles de la Trinité, et ses cheveux, intacts dans toute leur longueur, annonçaient qu'elle n'avait point prononcé de vœux.

Maître Guillaume crut devoir rassurer la pauvre enfant; mais il la vit si soumise et si résignée, qu'i^ ne put que la bénir; il avait préparé une série de recommandations, pas une seule ne sortit de sa bouche, et il abandonna tout au sentiment et à l'inspiration de cette ame blanche qui se dévouait.

Odette (car c'était elle) avait cédé aux instances de sa tante, dès qu'elle avait entrevu qu'il se cachait un grand dévouement au fond de ce qu'on sollicitait d'elle : lorsque l'amour est refoulé au fond d'une âme généreuse, il en sort tôt ou tard sous la forme d'une grande vertu ; il n'y a que ceux qui soulèvent le voile dont elle est couverte qui la reconnaissent pour ce qu'elle est; mais le vulgaire, qui la regarde passer seulement, conserve son erreur et l'appelle du nom qu'elle s'est donné.

Charles était sorti avec ses gardiens ; le soleil de midi le faisait souffrir, et le matin et le soir étaient choisis pour ses promenades. Odette se trouva donc seule dans la chambre royale. Alors il se passa quelque chose d'étrange dans l'àrae de cette enfant, née fi loin dutrône, et que son destin y poussait toujours comme une pauvre barque vers un rocher. Tout, dans celte chambre, indiquait la présence de soins

mercenaires et l'abandon des personnes chéries; alors elle se sentit prise d'une grande compassion pour ce grand malheur. La royauté, voilée de deuil et découronnée, implorant les soins d'une jeune fille du peuple, lui parut sublime: c'est que le Christ flagellé et portant sa croix est plus grand que Jésus chassant les vendeurs du temple.

Tout était silencieux et triste dans cette chambre immense, oîi le jour ne pénétrait que par des vitraux de couleur; une grande cheminée de pierre sculptée, dans laquelle brûlait un feu ardent, quoique l'on fût à l'époque des plus grandes chaleurs de l'été, faisait face à un grand lit encouriiné de damas vert à fleurs d'or, dont les rideaux, déchirés et en lambeaux, attestaient les luttes frénétiqups que la folie y avait soutenues. Le parquet était jonché de fragments de meubles et de vases que le roi avait brisés dans ses accès, et dont on avait négligé d'enlever les débris; tout, enfin, présentait l'image de la destruction inintelligente : on voyait que la matière seule vivait dans cette chambre, et le désastre dont on reconnaissait les traces semblait bien plutôt produit piir la présence de quelque hèle féroce que par l'habitation d'un homme.

A cet aspect, cette crainte personnelle qui tient à la faiblesse de la femme s'empara d'Odette; elle sentit que, pauvre et timide gazelle, elle était jetée dans l'antre d'un lion ; que l'insensé près duquel on l'avait conduite n'avait qu'à la toucher elle-même pour la I. 11

briser, comme ua de ces meubles dont elle foulait aux pieds les débris, elle qui n'avait pas la harpe de David pour dî:iriuer S.iûl.

Elle éiail tout entière à ces pensées, lorsqu'elle entendit un grand bruil; c'étaient des plaintes et des cris comme ceux que pousse un homme qui a peur; puis, à celte rumeur, se joignait la voix de plusieurs autres personnes qui semblaient poui'suivre quelqu'un : en effel, le roi s'était échappé des mains de ses gardiens, qui venaient de le rejoindre seulement dans l'appartement coni.gu, et, là, une lutte s'était engagée. Au bruit de ces vocifériilions étranges, Odette se sentit trembler : elle chercha, pour fuir, la porte perdue dans la tapisserie par laquelle elle était entrée, et, ne la trouvant point, elle courut à l'autre portemais le bruit s'en était tellement rappi-oché, qu'il lui sembla que ses panneaux seuls la séparaient de ceux qui le causaient; alors elle se jeta à l'angle du lit, s'envcloppant dans les rideaux pour se cacher, s'il était possible, aux premiers regards du roi furieux. A peine y élail-clle, que l'on entendit la voix de maître Guillaume, qui criait :

— Laissez faire le roi !

Et la porte s'ouvrit.

Charles entra; il avait les cheveux hérissés, la figure pâle et couverte de sui'ur, les habits en lambeaux: il courut au fond de la chambre, cherchant quelque arme pour se défendre; mais, n'en trouvant pas, il se retourna avec eflroi vers la porte. On l'avait refermée

derrière lui ; cela parut le rassurer un peu : il regarda fixement de ce côté pendant quelques secondes; puis, s'avançant sur la pointe du pied, pour n'être pas entendu, il tourna vivement la clef dans la serrure, s'enfermant ainsi en dedans. Alors il chercha des yeux quel nouveau moyen de défense il pourrait encore appeler à son aide, et, voyant le lit, il le prit par le côlé opposé à celui où était Odette, et le traîna devant la porte, qu'il voulait défendre contre ses ennemis; alors il poussa un de ces éclats de rire insensé qui font frissonner ceux qui les entendent, et, laissant tomber ses mains le long de son corps et sa tête sur sa poitrine, il revint lentement s'asseoir devant la cheminée, sans voir Odette, qui était restée au même endroit, mais découverte maintenant parle changement de place des rideaux.

Alors, soit que l'accès de la fièvre fût passé, soit que la crainte se fût évanouie avec l'éloignement des objets qui l'avaient causée, la faiblesse succéda à la fureur, le roi s'affaissa dans le fauteuil où il s'était assis, se plaignant doucement et tristement; bientôt il trembla de tout son corps, et ses dents se choquèrent; on voNait qu'il devait souffrir horriblement.

A cette vue, la frayeur s'éteignit dans l'âme d'Odette; elle était redevenue forte au fur et à mesure que le roi s'afiaiblissait. Elle étendit les mains vers lui, et, sans oser se lever encore, elle lui dit d'une voix timide :

— Monseigneur, que puis-je faire pour vous?

Le roi tourna la tête à cette voix, et il aperçut Odette à l'autre bout de l'appartement; alors il la regarda un instant avec ce regard triste et doux qui lui était habituel àl'époque de sa santé, puis il ditlentementet d'une voix qui allait toujours s'affaiblissant :

— Charles a froid... froid... froid...

Odette s'avança vivement et lui prit les mains; elles étaient effectivement glacées. Elle alla au lit, en enleva une couverture, la chauffa au feu, et enveloppa le roi dedans; il en éprouva quelque bien-être, car il se mit à rire comme un enfant : cela donna du courage à Odette.

— Et pourquoi le roi a-t-il si froid? dit-elle.

— Quel roi?'

— Le roi Charles?

— Ah ! Charles.

— Oui, pourquoi Charles a-t-il froid?

— Parce que Charles a eu peur.

Et il se remit à trembler.

— Et comment Charles, qui est un roi si grand et si brave, a-t-il peur? reprit Odette.

— Charles est grand et brave, et il n'a pas peur des hommes; — il baissa la voix; — mais il a peur du chien noir.

Le roi avait dit ces mots avec une telle expression de terreur, qu'Odette regarda autour d'elle pour voir si elle n'apercevrait pas l'animal dont il lui parlait.

— Non, non, il n'est pas entré, dit Charles; il entrera quand je me coucherai : voilà pourquoi je ne

veux pas qu'on me couche... Je ne veux pas... je ne veux pas. Charles veut rester près du feu. D'ailleurs, Charles a froid... froid... froid.

Odette réchauffa de nouveau la couverture, en enveloppa une seconde fois le roi, et, s'asseyant à ses pieds, elle lui prit les deux mains entre les siennes.

— II est donc bien méchant, le chien noir? dit-elle.

— Non ; mais il sort de la rivière, et il est glacé.

— Et il a couru après Charles, ce matin?

— Charles est sorti, parce qu'il brûlait et qu'il avait besoin d'air ; il est descendu dans un beau jardin où il y avait des fleurs, et Charles était bien content...

Le roi retira ses deux mains de celles d'Odette, et se pressa le front comme s'il eût voulu y engourdir une douleur. Puis il continua :

— Charles marchait toujours sur un gazon vert, plein des marguerites des prés; il marcha tant, tant, tant, qu'il fut fatigué. Alors il vit un bel arbre qui avait des pommes d'or et des feuilles d'émeraude, et il se coucha dessous en regardant le ciel : il était tout bleu, avec des étoiles de diamant. Charles regarda cela longtemps, car c'était un beau spectacle ; tout à coup il entendit hurler le chien, mais encore loin, bien loin. Alors le ciel devint noir, les étoiles devinrent rouges, les fruits de l'arbre se balancèrent comme s'il y avait eu grand vent, faisant, à chaque fois qu'ils se choquaient, le môme bruit que fait une lance en tombant sur un casque; bientôt il leur poussa, àcha-

cun de ces beaux fruits d'or, deux grandes ailes de chauve-souris qu'ils comniencèrenl à remuer; puis il leur vint des yeux, un nez, une bouche, comme à des têtes de mort. Le chien hurla de nouveau, mais plus près, plus près; alors l'arbre trembla jusque dans sa racine, les ailes s'agitèrent, les têtes poussèrent des cris, les feuilles se couvrirent de sueur, et chaque goutte tomba froide, froide, froide, sur Charles. Alors Charles voulut se lever et fuir; mais le chien hurla une troisième fois, tout à côté, tout à côté... Et il le sentit qui se couchait sur ses pieds, les engourdissant avec son poids; et il montait lentement, lentement sur sa poitrine, pesant comme une montagne; il voulut le repousser avec ses mains, et il lui lécha les mains avec sa langue de glace... Oh! oh! oh!... Charles a froid... froid... froid.

— Mais, si Charles se couchait, dit Odette, Charles aurait peut-être plus chaud?

— Non, non, Charles ne veut pas se coucher; il ne veut pas, il ne veut pas... Aussitôt que Charles est ' couché, le chien noir entre, tourne autour de son lit, soulève la couverture et se couche sur ses pieds, et Charles aime mieux mourir.

Le roi fit un mouvement comme pour fuir.

— Eh bien, non, non, dit Odette en se levant et en prenant le roi entre ses bras, Charles ne se couchera pas.

— Charles voudrait cependant bien dormir, dit le roi.

— Eh bien, Charles dormira là, sur ma poitrine. Elle s'assit sur le bras du fauteuil,, passa sa main

autour du cou du roi, et lui fixa la tôle sur son sein,

— Charles est-il bien ainsi? dit-elle.

Le roi leva les yeux sur elle avec une ineffable expression de reconnaissance.

— Oh! oui, dit-il, Charles est bien... bien... bien!...

— Alors Charles peut dormir, et Odette veiilera près de lui pour que le chien noir n'entre pas.

— Odette ! dit le roi, Odette!

Et il se mit à rire avec l'expression inintelligente de l'enfance.

— Odette !

Et il reposa sa tête sur la poitrine de la jeune fille, qui resta immobile et retenant son souffle.

Cinq minutes après, la petite porte s'ouvrit, et maître Guillaume entra doucement : il s'avança, sur la pointe du pied, vers le groupe immobile, prit la main que le roi laissait pendre et lui tâla le pouls, approcha l'oreille de sa poitrine et écouta sa respiration.

Puis, se relevant la ûgure joyeuse, il dit tout bas :

— Le roi dort mieux qu'il n'a jamais dormi depuis un mois. Dieu vous bénisse, jeune fille! car vous avez fait un miracle.

La nouvelle de la maladie du roi s'était répandue en Angleterre presque aussitôt qu'en France, et, comme en Fraqce, y avait produit de grandes divisions. Le roi Richard et le duc de Lancastre, qui aimaient Charles, en avaient été très-affligés ; le duc de Lancastre surtout déplorait cet accident, comme fatal non-seulement à la France, mais encore à toute la chrétienté.

— Cette folie est un grand malheur, répétait-il souvent aux chevaliers et écuyers qui l'entouraient; car le roi Charles était homme de volonté et de puissaiice, et qui ne désirait tant la paix entre les deux royaumes qu'afm de marcher contre les infidèles ; et, maintenant, la chose est bien retardée; car il eût été Tàme de cette croisade, et Dieu sait si maintenant elle se pourra faire.

En effet, Mourad-Bey, dont en français nous avons traduit le nom par celui d'Amurat, et que Froissart appelle, dans son vieux bngage. le Morabaquin, venait de s'emparer du royaume d'Arménie, et menaçait de détruire l'empire chrétien d'Orient. Le roi Richard et le duc de Lancastre étaient donc d'avis que les trêves accordées lors de l'entrée de madame Isabel à Paris devaient être maintenues et même prolongées.

Quant au duc de Glocester et au comte d'Essex, ils étaient d'un avis contraire, avaient rallié à leur parti le comte de Buckingham, connétable d'Angleterre, et étaient secondés par tous les jeunes chevaliers qui désiraient faire leurs armes; ils demandaient la guerre, disant que le moment était propice, et qu'il fallait proliter, à l'expiration des trêves, du grand trouble qu'amenait en France la maladie du roi pour réclamer Texécution du traité de Brétigny. Mais la volonté de Richard et du duc de Lancastre l'emporta, et les parlements assemblés à Westminster, et composés des prélats, des nobles et des bourgeois, décidèrent que les trêves par mer et par terre signées avec la France, et qui devaient expirer le 16 août 1392, seraient prolongées d'un an.

Pendant ce temps, les ducs de Berry et de Bourgogne menaient à leur gré le royaume de France. Ils n'avaient point oublié leur haine contre Clisson, et son exil de Paris ne leur parut point une peine suffisante : leur vengeance demanda davantage, et l'obtint. Gomme le connétable avait quitté Montlhéry, trop près de Paris pour qu'il s'y crût en sûreté, et qu'il avait gagiié un fort qu'il possédait en Bretagne, nommé Châtel-Gosselin, ils désespérèrent de le prendre. Mais ils voulurent du moins lui ôter ses dignités et sa charge : en conséquence, il fut ajourné h comparaître devant le parlement de Paris, pour répondre aux griefs dont on l'accusait, sous peine de se voir dégrader de ses titres et de perdre son office de con- 1. 11.

nétable. Le procès fut, au reste, fait avec ordre : tous les délais qu'obtiennent les coupables en pareil cas furent accordés ; enfin, quand la dernière quinzaine d'ajournement fut accomplie, on l'appela trois fois à la chambre du parlement, trois fois à la porte du palais, et trois fois au bas des degrés de la cour; et, comme il ne répondit point, ni personne pour lui, il fut banni du royaume comme faux et mauvais, traître contre la couronne de France, condamnéàcent mille marcs d'argent d'amende, en restitution des extorsions qu'on l'accusait d'avoir commises pendant l'exercice de sa charge, et enfin dépouilléàperpétuilé de son office de connétable. Le duc d'Orléans fut invité à assister à cette sentence; mais, ne pouvant l'empêcher, il ne voulut pas, du moins, lasanctionner par sa présence, et refusa de paraître à la chambre ; mais les ducs de Berry et de Bourgogne ne manquèrent pas de s'y rendre, et la condamnation fut prononcée en leur présence et en celle d'un grand nombre de barons et chevaliers. Ce jugement fit grand bruit par tout le royaume, et fut fort diversement accueilli; raiis chacun s'accordait à dire qu'on avait bien fait de profiter de la maladie du roi pour le f.iire rendre, vu que, pendant sa bonne santé, on n'en eût jamais obtenu de lui la ratification.

Cependant le roi était en voie deguérison. Chaque jour, on apprenait des nouvelles merveilleuses sur l'amélioration de sa santé. Une des choses qui avaient le plus contribué à le distraire de sa mélan-

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colie, c'était une invention njouvcllc d'un peintre nommé Jacquemin Gringonnc-ur, et qui demeurait dans la rue de la Verrerie. Odette s'était souvenue de cet homme, qu'elle avait connu chez son père ; elle lui avait écrit de venir et d'apporter les images bizarrement coloriées qu'elle lui avait vu exécuter. Jacquemin vint avec un jeu de cartes.

Le roi prit grand plaisir à ces peintures, qu'il regarda d'abord avec la naïve curiosité d'un enfant; mais il s'en amusa bien davantage, au fur et à mesure que sa raison lui revint, lorsqu'il apprit que chacune de ces figures avait une siynilîcalion, et pouvait remplir un rôle dans un jeu allégorique, image de la guerre et du gouvernement. Jacquemin lui apprit que Vos devait avoir la primauté sur toutes les autres cartes, et même sur les rois, parce que son nom était tiré d'un mot latin qui signifie argent ; or, chacun sait que l'argent est le nerl" de la guerre. Voilà pourquoi, lorsqu'un roi n'a pas d'as, il est si faible, qu'il peut être battu par un valet qui en a. Il lui dit que le trèfle, cette herbe de nos prairies, avait pour but de rappeler à celui qui le coupait, qu'un général ne doit jamais asseoir son camp dans un lieu où le fourrage peut manquer à son aniiùc. Qiuinl âux piques, il n'était pas difficile de deviner qu'ils désignaient les hallebardes que portaient, à cette époque, les fantassins; et les carreaux, les fers dont on armait le bout de ces traits qu'on appelait virelons, et qu'on lançait avec une arbalète. De leur côté, les cœurs

étaient évidemment l'emblème du courage des capitaines et des soldais. D'ailleurs, les quatre noms donnés aux quatre rois, David, Alexandre, César et Charlemagne, prouvaient que, quelque nombreuses et braves que soient des troupes, il faut encore, si l'on veut être sûr de la victoire, mettre à leur tôte des chefs prudents, courageux et expérimentés. Mais, comme à de braves généraux il faut de braves aides de camp, on leur avait choisi pour varlets, parmi les anciens, Lancdot et Ogier, qui étaient des pairs de Cbarleniagnc, et, parmi les modernes, i?<?«aM</* et Hector **, Comme ce titre de varlet n'avait rien que d'honorable, et que les plus grands seigneurs le portaient j'.îsqti'à ce qu'ils eussent été faits chevaliers, les susdits varlets représentaient les nobles, et avaient «ous leurs ordres les dix, les neufs, les huit et les sept, qui n'étaient rien autre chose que les soldats et les hommes des communes.

Quant aux dames, Jacquemin ne leur avait point encore donné d'autres noms que ceux de leurs maris, indiquant par là que la femme n'est rien par ellemême, et n'a de force et de splendeur que celle qu'elle reçoit de son seigneur e» maître ***.

* Renaud, châtelain de Coucy.

'* Hector de Galard.

*■* Ce ne fut que sous le rogne suivant qu'elles furent baptisées. Argine, dame de trèfle, dont le nom est l'anagramme de regitia, désigna la reine Marie d'Anjou, femme de Charles VU; la belle

Cette distraction amena chez le roi la tranquillité d'esprit, et la tranquillité d'esprit le retour des forces: bientôt il commença à boire et à mangeravec plaisir; ces cauchemars affreux, enfants de la ticvre, disparurent petit à petit avec elle : il ne craignit plus de se. reposer dans son lit; et, pourvu qu'Odette veillât près de lui, il dormait assez tranquille. Un jour, maître Guillaume le trouva assez fort pour pouvoir monter une mule. Le lendemain, on lui amena son cheval favori, sur lequel il fil une assez longue promenade ; enfin, on organisa une chasse aux alouettes, et Charles et Odette, l'épervier nupoing, se monlrèrentdans les campagnes environnantes, où ils furent accueillis, l'un avec des cris de joie, l'autre avec des cris de reconnaissance.

Il n'était bruit, du reste, à la cour de France, que du retour du roi à la santé et de la manière miraculeuse dont cette cure s'était faite. Beaucoup de dames jalousaient la belle inconnue, dont la conduite, selon elles, n'était que du calcul : toutes, aies croire, auraient eu le même dévouement, et cependant, aux jours malheureux, nulle ne s'était offerte. On craignait l'influence que cette jeune fille, pour

liacliel, dame de carreau, n'était autre qu'Agoès Sorel; la pucelle d'Orléans se fit reconnaître sous le nom de la chaste et guerrièie Pallas; enfin, Isabel de Bavière, se trahissant par son titre de dame de cœur, ressuscita, sous le nom de l'impératrice Juditii, femme de Louis le Débonnaire, qu'il ne faut pas confondre, sous peine de commettre une gi'ave erreur, avec la prude Juive qui coupa la tête d'Holopherne.

peu qu'elle fût ambitieuse, pouvait prendre sur le roi revenu en santé. La reine môme s'inquiéta de son propre ouvrage, fit demander la supérieure du couvent de la Trinité, envoya de riches cadeaux k sa communauté, et lui enjoignit de reprendre sa nièce. Odette reçut, en conséquence, l'ordre de retourner au couvent.

Au jour fixé pour son départ, Odette s'avança, les yeux pleins de larmes, vers le roi, et mit un genou en terre : Charles la regarda avec crainte, et, croyant qu'on lui avait fait quelque peine ou quelque inquiétude, il lui tendit la main en lui demandant pourquoi elle pleurait.

— Cher sire,' dit Odette, je pleure parce qu'il me faut vous quitter.

— Me quitter! toi, Odette! dit le roi étonné. Et pourquoi cela, mon enfant?

— Parce que vous n'avez plus besoin de moi, sire.

— Et tu crains, dit le roi, de rester un jour de trop près d'un pauvre insensé? Oui, c'est vrai, j'ai déjà pris assez de jours à ta belle et joyeuse vie pour les assombrir avec l'ombre des miens; j'ai dérobé assez de fleurs à ta fraîche couronne pour les faner avec mes mains brûlantes. Tu es lassée de la réclusion oii tu vis, et le plaisir t'appelle : va !

Et il s'assit en laissant tomber son front dans sa main.

— Sire, c'est la supérieure de la Trinité qui vient me chercher, et c'est le couvent qui me réclame.

— N'est-ce donc pas toi qui veux me quitter, Odette? dit le roi en relevant vivement la tête.

— Ma vie est à vous, sire, et j'eusse été heureuse de vous la consacrer jusqu'à mon dernier jour.

— Et qui t'éloigne donc de moi, alors?

— La reine, je crois, d'abord, et puis vos oncles de Bourgogne et de Berry.

— La reine, mes oncles de Bourgogne et de Berry? Eux, qui m'ont abandonné aux jours de ma faiblesse, ils vont revenir autour de moi aux jours de ma force! Odette, Odette, ce n'est pas toi qui veux me quitter, n'est-ce pas?

— Je n'ai d'autre volonté que celle de monseigneur et maître. Ce qu'il ordonnera, je le ferai,

— Eh bien, j'ordonne gue tu restes, dit Charles joyeux. Ce château n'est donc point une prison pour toi, chère enfant? les soins que tu me donnes ne sont donc pas seulement ceux de la pitié? Oh ! si cela était, Odette, oh! que je serais heureux! Regarde-moi encore. Oh! ne te cache point ainsi.

— Sire, sire, vous me faites mourir de honte.

— Odette, sais-tu, dit le roi lui prenant les deux mains et l'attirant à lui, sais-tu que j'ai pris l'habitude de te voir, le soir quand je m'endors, la nuit quand je rôve, le matin quand j'ouvre les yeux? sais-tu que tu es l'ange gardien de ma raison; que c'est toi dont la baguette magique a chassé les démons qui hurlaient autour de moi? Mes jours, tu les as faits purs; mes nuits, tu les as faites tranquilles.

Odette ! Odette ! sais-tu que la reconnaissance est un faible sentiment pour de pareils bienfaits? Odette! sais-tu que je t'aime?

Odette jeta un cri, dégagea ses mains de celles du roi, et demeura devant lui toute tremblante.

— Monseigneur! monseigneur! s'écria-t-elle, que me dites-vous là?

— Je te dis, continua Charles, que tu es maintenant nécessaire à ma vie. Ce n'est point moi qui suis allé te chercher, n'est-ce pas?... J'ignorais que tu existasses; c'est toi, âme d'ange, qui as deviné que l'on souifrait ici, et qui es venue. Je te dois tout, puisque jeté dois ma raison, et que, ma raison, c'est mon pouvoir,' ma' force, ma royauté, mon empire. Eh bien, va-t'en, et lu me laisseras aussi pauvre et aussi nu que tu m'as trouvé; car ma raison s'en ira avec toi. Oh ! je le sens, rien qu'à l'idée de te perdre, elle flotte déjà dans un nuage...

Il porta ses mains à son front.

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! conlinua-l-il avec effroi, vais-je redevenir fou? Mon Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi.

Odette jeta un cri et se précipita vers le roi.

— Oh! sire, sire, s'ccria-t-elle, ne parlez pas de cette manière.

Charles la regarda avec des yeux égarés.

— Oh! sire, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu, mon Dieu, c'est votre regard insensé qui m'a fait tant de mal.

ISABSL DE BAVIERE 197

— J'ai bien froid, dit Charles.

Odetle se jeta dans les bras du roi, le pressant contre sa poitrine pour le récliauffer et l'enveloppant de ses bras avec tout l'abandon de l'uinocence.

— Eloigne-toi, Odette, éloigne-toi, dit le roi.

— Non, non, reprit Odette sans Teutendre; non, vous ne redeviendrez pas fou; non, Dieu prendra mon sang. Dieu prendra rnes jours et vous laissera votre raison. Je resterai près de vous; je ne vous quitterai pas une minute, pas une seconde; je serai là toujours, toujours là.

— Dans mes bras, ainsi? dit le roi.

— Oui, ainsi.

— Et lu m'aimeras? reprit Charles la forçant de s'asseoir sur ses genoux.

— Moi, moi! dit Odette fermant les yeux et renversant sa tête pâle et échevelée sur l'épaule du roi ; oh! je ne le dois pas, je ne le puis pas.

Les lèvres brûlantes de Charles lui fermèrent la bouche.

— Grâce, grâce, sire, je me meurs, nmrmura Odette.

Et elle s'évanouit.

Odette resta.

Quelques jours après la scène que nous venons de raconter, et tandis que Odette était couchée aux pieds de Charles, le regardant la tête renversée sur ses genoux, maître Guillaume enlra vivement annonçant la reine.

— Ah! dit Charles, elle ne craint plus de se trouver avec le pauvre fou : on lui a dit que sa raison était revenue, et alors elle se hasarde à s'approcher de l'antre du lion. Faites entrer madame Isabel dans l'appartement k côté.

Maître Guillaume sortit.

— Qu'as-tu? dit le roi à Odette.

— Rien, répondit l'enfant en essuyant une grosse larme.

— Folle! dit le roi.

Puis il l'embrassa au front ; et, lui prenant la tête entre ses deux mains, il se leva, lui reposa la tûte sur le fauteuil, l'embrassi encore, et sortit. Odette resta dans la position où le roi l'avait mise. Un instant après, il lui sembla voir une ombre se projeter jusqu'à elle : elle se retourna.

— Monseigneur le duc d'Orléans! s'écria-t-elle cachant ses yeux entre ses mains.

— Odette!... dit le duc.

Et il la regarda avec l'immobilité de la stupéfaction.

— Ah! dit-il d'une voix amère. après un instant de silence, ah! c'est vous, madame, qui faites de tels miracles? Je savais que vous étiez une puissante enchanteresse; je savais que vous pouviez ôter la raison; mais j'ignorais que vous pussiez la rendre.

Odelle poussa un soupir.

— Maintenant, continua le duc, je comprends cette vertu sévère et armée : quoique bohémienne vous avait prédit que vous seriez reine de France, et l'amour du premier prince du sang ne vous suffisait pas.

— Monseigneur, dit Odette en se levant et en montrant au duc son visnge calme et digne, lorsque je suis venue près du roi, notre sire, j'y suis venue comme une victime qui se dévoue, et non comme une courtisane qui cherche fortune; peut-être que, si j'eusse alors trouvé, près du roi, quelque prince du sang, sa présence m'eût soutenue; mais je ne vis ici qu'un malheureux n'ayant d'autre couronne au front que la couronne d'épines, un être abandonné de Dieu, privé de la raison et de l'instinct, n'ayant plus m^e ce que la nature a donné au dernier des animaux, le sentiment de sa conservation. Eh bien, cet homme, ce malheureux, la veille, c'était un roi jeune, beau, puissant; dans l'espace d'une nuit, il avait vécu trente années; entre deux soleils, son front s'était ridé comme celui d'un vieillard ; de toute sa puissance, il ne lui restait plus même la volonté d'être puissant, car son esprit avait hissé échapper sa mémoire et sa raison. Alors, en voyant celte jeunesse

vieillie, celte beauté séchée, cette puissance évanouie, je me suis laissé prendre d'une grande compassion pour un si grand malheur. La royauté sans trône, sans sceptre, sans couronne, l'antique, la sainte royauté, se traînant sur ses genoux, criait miséricorde, et nul ne lui répondait; elle tendait les bras, et nul ne lui donnait la main; elle versait des larmes, et nul ne lui essuyait le visage. Oh! j'ai senti alors que j'étais élue, et que Dieu m'avait réservée pour une grande mission; qu'il y avait des positions si étrangement en dehors des calculs ordinaires de la vie, que les convenlions habituelles de la société s'effaçaient devant elles; que le mot de Tertu était, dans ce cas, "un poignard avec lequel on achevait de tuer un moribond , et qu'il valait mieux perdre son âme .et sauver une vie, quand cette âme n'est que celle d'une pauvre jeune fille, et que cette vie est celle d'un grand roi.

Le duc d'Orléans la regardait avec étonnement : il écoutait cette éloquence du cœur, qui lui était venue tout à coup, com.me ces fleurs qui s'ouvrent en une nuit.

— Vous ûtes une étrange jeune fille, Odette, lui dit le duc, et vous seriez un ange du ciel, si ce que vous me dites \k était vrai. Mais je veux le croire: pardon de vous avoir olTensée, alors; mais c'est que je vous aimais tant!

— Et moi donc, monseigneur; oh! si vous aviez été malheureux!...

— Oh! Charles, Charles! s'écria le duc d'Orléans en se frappant le front.

En ce moment, le roi rentra. Les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ; maître Guillaume venait derrière le roi.

— Monseigneur le duc d'Orléans, dit-il, Dieu merci, voilà le roi en bon état: je vous le rends et livre; mais, dorénavant, qu'on se garde bien de le fâcher ou de le surcharger, car il n'est point encoi e bien ferme dans ses esprits, et surtout — regardant Odette — ne le séparez pas de son bon génie; t;u;t qu'il l'aura près de lui, je réponds de tout.

— Maître Guillaume, répondit le duc, vous n'cslimez point assez votre science, et elle est assez uécessaire au roi pour que vous non plus ne le quitl'cz pas.

— Oh! monseigneur, dit maître Guillaume en mouvant la tète, je suis maintenant un pauvre vi"i!lard faible et impotent qui ne peux supporter l'ordonnance de la cour; laissez-moi m'en retour: fidans ma ville de Laon. J'ai accompli ma destinée, et maintenant je puis mourir.

— Maître Guillaume, dit le duc, votre récompei. se regarde messeigneurs de Berry et de Bourgogne, et j'espère qu'ils vous la feront riche et belle. En [u-ii cas, et si vous n'étiez pas content d'eux, venez tr jiiver Louis d'Orléans, et vous verrez qu'il n'a pciiil usurpé la réputation de magnifique.

— Dieu a déjà fait pour moi plus que les homni<'s

ne pourraient faire, dit maître Guillaume en s'inclinant, et le peu qu'ils feront après lui sera toujours tro-p relativement à mes mérites.

Maître Guillaume s'inclina et sortit ; le lendemain, quelque instance qu'on pût lui faire, il quitta le cMteau de Creil et s'en retourna dans sa maison, près de la ville de Laon, et jamais plus ne revint à Paris, quoiqu'on lui eût donné mille couronnes d'or, et qu'on eût mis à sa disposition, pour le voyage, quatre chevaux des équipages de lacour.

Le roi, de son cùlé, rentra en l'hôtel Saint-Paul, près .duquel il donna un petit séjour à Odette, et tout revint à peu près au même état qu'avant la maladie.

Le roi avait surtout hâté son retour aux affaires du gouvernement pour donner son appui à une grande et sainte entreprise qu'il avait toujours rêvée : c'était une croisade contre les Turcs.

Des ambassadeurs de Sigismond étaient arrivés à Paris pendant que leroi était à Creil, et, là, ils avaient raconté les projets de Bajazet, qui venait de succéder à SOI» père, tué dans une grande bataille qu'il avait livrée à Sigismond; lui-môme avait annoncé ses projets, qui n'étaient autres que d'envahir la Hongrie, de traverser les royaumes de la chrétienté, en les rangeant sous sa domination, et en laissant ensuite àchacund'eux la liberté de suivre saloi; puis d'arriver ainsi à Rome à grande puissance, et de faire manger l'avoine à son cheval de bataille sur le maître-

autel de Saint-Pierre. C'étaient là d'abominables blasphèmes, qui devaient soulever contre ce mécréant tout ce qui portait un cœur chrétien. Aussi le roi Charles avait-il juré que la France, cette fille aînée du Christ, ne souffrirait pas une pareille profanation, dùt-il marcher en porsonne contre les infidèles, ainsi que l'avaient fait les rois Philippe-Auguste, Louis IX et Louis VII, ses prédécesseurs. Le comte d Eu, qui avait repris l'épée de connétable des mains de Clisson, et le maréchal Boucicaut, qui avait voyagé dans les pays infidèles, appuyaient fortement la résolution du roi, et disaient qu'il était du devoir de tout chevalier faisant le signe de la croix de se réunir contre l'ennemi commun.

Mais celui qui avait pi is le plus à cœur cette grande entreprise était le duc Philippe de Bourgogne; il y était poussé par son fils, le comte de Nevers, qui espérait être nommé chef de cette armée d'élite et faire, avec elle, de grandes et belles armes. Le duc de Berry, de son côté, n'y mettait nulle opposition : elle fut donc promptement résolue dans le conseil. Alors on congédia les ambassadeurs avec la parole du roi; on envoya des messagers à l'empereur d'Allemagne et au duc d'Autriche pour obtenir passage dans leurs États, et l'on écrivit au grand maître de l'ordre Teutonique et aux chevaliers de Rhodes, pour leur annoncer que Jean de Bourgogne allait marcher à leur secours, accompagné de mille chevaliers et écuyers choisis parmi les plus vaillants hommes du royaume,

afin de résister aux menaces et paroles du roi Bajazet, dit l'Amorath-Baquin.

Le duc de Bourgogne s'occupa donc activement de monter lui-même la maison militaire de son fils aîné, car il voulait qu'elle fût digne d'un prince de la fleur de lis. La premiôre chose à laquelle il songea fut de mettre près de lui un chevalier d'une grande expérience et d'un grand courage. Il écrivit donc au seigneur de Coucy, qui arrivait à poisit de Milan, afin qu'il vînt lui parler en l'hôtel d'Artois, qu'ils habitaient. Sire Enguerrand se nmdit en toute hâte à leur invitation, et à peine le duc et la duchesse l'eurent-ils aperçu, qu'ils allèrent au devant de lui en lui disant :

— Sire de Coucy, vous n'êtes pas sans avoir entendu, parler de la croisade qui se prépare, et dont notre fils doit être le chef; vous savez que ce fils sera le soleil de la maison de Bourgogne : eh bien, nous le confions entièrement à vous et à votre grand courage; car nous savons que, de tous les chevaliers de France, vous êtes le plus habile au métier des armes. Nous vous supplions donc d'être son compagnon et son conseiller pendant le rude voyage qu'il va entreprendre, et que nous prions Dieu de faire tourner à notre honneur et à celui de la chrétienté.

— Monseigneur, et vous, madame, répondit le sire de Coucy, une pareille requête est pour moi un ordre, et, s'il plaît h Dieu, je ferai ce voyage par deux raisons : la première, par dévotion e! pour défendre

la foi et Jésus-Chrisl; la seconde, pour tâcher de me rendre digne de Thonneur que vous me faites. Cependant, cher sire et chère dame, vous me devriez dispenser de cette responsabilité et en charger un plus digne, par exemple, messire Philippe d'Arlois, comte d'Eu et connétable de France, ou bien encore son cousin, le comte de la Marche; tous deux doivent être de cette expédition, je crois, et tous deux lui sont plus proches de sang et d'armes.

— Sire de Coucy, interrompit le duc, vous avez plus vu et plus fait que ceux que vous nous citez là. Vous connaissez le pays qu'il vous faut traverser, et eux ne l'ont jamais parcouru; ils sont de braves et loyaux chevaliers, mais vous êtes maître en loyauté et en chevalerie, et nous vous renouvelons notre prière.

— Monseigneur, répondit le sire de Coucy, j'obéirai à votre commandement, et je m'en tirerai à mon honneur, je l'espère, avec l'aide de messire Guy de la Trémouille, de messire Guillaume, son frère, et de l'amiral de France, messire Jean de Vienne.

Cette chose décidée, le duc s'occupa de se procurer de l'argent pour faire à son fils un état digne de lui. Illeva donc une taille, à l'occasion de la chevalerie deson fils, surtout leplatpays, .sur les seigneurs des châteaux et sur les bourgeois des villes fermées, . et celte taille monta à cent vingt mille couronnes d'or; mais, comme elle était encore loin d'être suffisante pour entretenir le train avec lequel on voulait qu'il parût, il fit ordonner à tous les seigneurs et I. 12

dames qui tenaient des fiefs de lui, d'avoir à se préparer à partir, les ayant désignés comme devant faire partie de la maison de son fils, libres cependant qu'ils étaient de se dispenser de ce voyage en payant une taxe raisonnable; et cette taxe était, pour les uns, de deux mille, pour lesautres, de mille, enfin, pour les autres, de cinq cents couronnes, selon le revenu de la terre.

Les vieilles dames et les anciens chevaliers qui, comme le dit Froissart, craignaient le travail de corps, payèrent à la volonté du duc ; quant aux jeunes gens, on leur répondait que ce n'était pas de leur argent, mais de. leur personne que l'on faisait cas; ainsi, qu'ils eussent à s'apprêter à partir à leur frais et à faire compagnie, en ce saint voyage, à leur seigneur Jean; et, de cette seconde taxe, le duc trouva encore soixante mille couronnes.

Tout se prépara donc aussi rapidement que possible, si bien que. vers le do du mois de mai, chacun se trouvant en or.lonance de guerre, le comte Jean donna le signal du départ en se mettant lui-même en marche. Il était suivi de plus de mille chevaliers et écuyers, tous gens de vaillance et de rang, parmi lesquels on comptait des seigneurs tels que le comte d'Eu, connétable uc France; messires Henri et Philippe de Bar, le sire de Coucy, messire Guy de la Trémouille, messire Boucicaut, maréchal de France; messire Begnault deîloye, le seigneur de Sainl-Py et messire Jean de Vienne. Le vingtième jour du mois de mai, toute celte armée entra en Lorraine; puis,

traversant le comlé de Bar et de Bourgogne, elle passa en Alsace, traversa le pays d'Aunay et le fleuve du Rhin, fit halte un instant en Wurtemberg, et atteignit l'Autriche, où ceux qui la composaient furent reçus à grand honneur et à grande chère par son due, qui les attendait; Ih, chacun se sépara, tirant de son côté, pour plus de facilité dans la marche, après s'être donné rendez-vous en la ville de Bude, en Hongrie. Sur ces entrefaites, de grandes et importantes affiiires se nouaient à Paris; des ambassadeurs d'Angleterre y étaient arrivés, demandant en mariage, pour le roi Richard, madame Isabel de France, qui n'était encore qu'une enfant. Celle union, excepté sous le rapport de l'âge, était convenable en tous points, l'Angleterre étant un royaume, et Richard un roi qui pouvaient s'allier parfaitement avec le royaume et le roi de France. De plus, celte union mettait à tout jamais fin à cette guerre d'extermination qui, depuis quatre règnes, désolait deux peuples nés sur la même terre, branches d'une même tige, qui, faibles par leur isolement, en s'appuyant Tune contre i'autre, résistent à toutes les tempêtes. Le mariage fut donc arrêté sans opposition, et madam^ Isabel fiancée à Richard d'Angleterre, qui devait, l'année suivante, la venir recevoir, à Calais*, des mains de Charles de France.

* Le mariage fut effectivement célébré en l' église Saint-Nicolas de Calais, le 4 novembre 1596.

Cependant les ordonnances que maître Guillaume avait laissées relativement au soin de la santé du roi étaient ponctuellement suivies, surtout en ce qu'il avait recommandé au sujet des distractions qu'il lui fallait prendre. Tous les jours, c'étaient des promenades à cheval, des dîners, soit au Louvre, soit au palais, et, tous les soirs, des danses k l'hôtel Saint- Paul; chacun, pour faire sa cour au roi et à ses parents, se mettait k la torture pour inventer quelques imaginations nouvelles, et les plus folles étaient toujours les mieux reçues. Quant à Odette, elle se mêlait peu de toutes ces fêtes, dont son caractère simple et triste l'eût éloignée, quand même une cause plus sacrée' ne les lui eût point interdites. Elle allait devenir mère!

Le roi, de son côté, l'aimait avec cet amour profond et reconnaissant des âmes élevées : pas un jour ne se passait qu'il ne trouvât une lieure à donner à sa douce garde-malade; et, lorsque, le soir, il récapitulait les fêtes de la journée, et, le matin, les plaisirs de la nuit, c'était toujours l'heure passée près d'elle qui lui apparaissait lumineuse entre les heures de ^•epos.

Or, il advint que, vers l'époque où nous sommes arrivés, un jeune chevalier de Vermandois, qui était de la suite du roi, se maria à une demoiselle allemande qui était de la maison de la reine. Les augustes patrons desjeuiiesépoux décidèrent, enconséquence, que les noces se fei'aient en l'hôtel Saint-Paul, et

chacun se mit en quête d'inventions nouvelles, afin que celte fête fût la plus joyeuse et la plus agréable que l'on eût donnée depuis longtemps. Comme le bal était masqué, le roi tenta de décider Odette k y assister; mais elle refusa constamment, alléguant le danger de sa position et la faiblesse de sa santé.

Le soir des noces arriva : chacun avait fait silencieusement ses préparatifs, afin de produire plus d'effet par la surprise qu'il comptait produire. Le bal s'ouvrit par les quadrilles de masques ordaiaircs; mais, sur les onze heures, les cris de « Place 1 place ! )> se firent entendre, et un valet de pique et un valet de carreau, la hallebarde à la main et vêtus des costumes caractéristiques de leur emploi, se placèrent ;>.ux deux côtés de la porte, qui donna presque aussitôt passage à un jeu de piquet complet : les rois arrivèrent par rang d'ancienneté; David marchait le premier, après lui venait Alexandre ; après Alexandre, César; puis anfin, après César, Charlcmagne. Chacun donnait la main à la dame de sa couleur, dont la queue de la robe était portée par un esclave. Le premier de ces esclaves représentait la paume; le second, le billard; le troisième, les échecs; le quatrième, les dés. A leur suite marchaient, comme . faisant partie de leur maison, dix as, costumés en capitaines des gardes, et commandant chacun neuf cartes. Enfin, le cortège se termina par les valets de trèfle et de cœur, qui fermèrent la porte, pour indiquer qu'il n'y avait plus personne à entrer. Alors I, 12.

la musique du bal donna le signal de la danse: aussitôt les rois, les dames et les valets formèrent des tierces et des quatorze, au grand amusement de la société; puis, enfin, les rouges s'étant rangés d'un côté, et les noirs de l'autre, le ballet fui terminé par une contredanse générale où toutes les couleurs se trouvèrent mêlées sans distinction d'âge, de rang, ni de sexe.

On riait encore de cette imagination, qui aviàt été trouvée extrêmement plaisante, lorsqu'une voix, partie d'une salle à côté, demanda, en français, l'ouverture de la porte. Comme on présuma que cette demande était faite pour l'introduction d'une nouvelle mascarade, .on s'empressa d'y faire droit. En effet, celui qui réclamait l'entrée du bal était un chef sauvage conduisant, avec une corde, cinq de ses sujets liés les uns aux autres et cousus dans des cottes de toile, sur larquelle on avait, à l'aide de poix-résine, collé du lin fort délié, auquel on avait donné, parla teinture, la couleur des cheveux : ces six hommes paraissaient donc nus et couverts de poils comme des satyres. Les dames poussèrent de grands cris et se reculèrent en les apercevant, si bien qu'il se forma . au milieu de la salle un cercle vide, au milieu duquel les nouveaux venus entrèrent et exécutèrent les danses les plus grotesques. Au bout d'un instant, la frayeur avait disparu, et toutes les dames s'étaient rapprochées, à l'exception de madame la duchesse de Berry, qui persistait h rester dans un coin; ce que

voyant le chef des sauvages, il alla à elle, croyant lui faire peur. Au même instant, de grands cris retentirent dans la salle: M. le duc d'Orléans venait imprudemment d'approcher une torche de l'un des masques; au même instant, les cinq sauvages, qui étaient liés l'un à l'autre, se trouvèrent en feu. L'un d'eux s'élança aussitôt hors de l'appartement, tandis qu'un autre, oubliant son propre danger et sa propre douleur, fit entendre ces mots terribles :

— Sauvez le roi ! au nom du ciel, sauvez le roi! Alors madame la duchesse de Berry, se doutant

que celui qui venait à elle n'était autre que Charles, lui jeta ses deux bras autour du corps; car il voulait retourner vers ses compagnons, quoiqu'il ne pût leur porter aucun secours et qu'il c^ urût le danger d'être brûlé avec eux, et, se cramponnant à lui, elle le retint en appelant àson aide; et l'e-a enlctidait toujours les mêmes cris de douleur et la même voix disant avec angoisse :

— Sauvez le roi ! sauvez le roi !

C'était un spectacle horrible que celui de ces quatre hommes tout en feu, et dont personne n'osait approcher; car la poix, comme une sueur ardente, ruisselait de leur corps sur le plancher, et les lambeaux qu'ils arrachaient de ces vêtements maudits déchiraient avec eux les chairs vivantes, comme la tunique de Nessus; si bien qu'en cette salle de Saint- Paul, sur l'heure de minuit, dit Froissart, c'était hideux et pitié que d'ouïr et de voir; car, des quatre

qui brûlaient, il y en avait déjà deux de morts et éteints sur la place : l'un était lejeune comte de Joigny et l'autre le sire Émery de Poitiers. Quant aux deux autres, on les emportait à demi brûlés en leur hôtel: c'étaient messire Henri de Guisay et le bâtard de Foix, lequel disait encore d'une voix mourante, sans songer à son propre martyre :

— Sauvez le roi! sauvez le roi !

Le cinquième, qui avait quitté la salle tout enflammé, était le sire de Nantouillet : il s'était rappelé qu'il avait passé, en venant près de la bouteillerie, et qu'il y avait vu de grandes cuves pleines d'eau où l'on rinçait les verres et les hanaps : il se dirigea donc de ce côté, et se jeta dans l'une d'elles; cette présence d'esprit le sauva.

Quant au roi, il avait dit qui il était à sa tante de Berry, et celle-ci, lui montrant madame Isabel évanouie aux bras de ses femmes, avait obtenu de lui qu'il courût ù ses appartements pour changer d'habits : la terreur que Ton avait eue, relativementàlui, fut donc bientôt calmée; car il rentra, au bout de quelques minutes, dans la salle, démasqué et vêtu de ses habits ordinaires. INIadame Isabt-l ne reprit ses sens qu'à sa voix; encore douta-t-elle longtemps que ce fût bien lui et qn'il ne lui fût rien arrivé.

Quant au duc d'Orléans, il étaii au désespoir; mais sa douleur ne remédiait à rien qu'à montrer que cet accident était arrivé par son trop d'imprudence et de jeunesse : il criait h qui voula'l l'entendre que

tout devait peser sur lui, punition et repentir, et que, maintenant qu'il voyait le malheur qui était advenu par sa folie, il donnerait ea vie pour racheter celle des malheureux qu'il avait tués. Le roi lui pardonna; car il était évident qu'il n'y avait eu aucune mauvaise intention de sa part.

La nouvelle de cet accident se répandit prompteraent dans Paris : seulement, on ignorait que le roi eût été sauvé, de sorte que, le lendemain matin, il y avait, dans toutes les rues, une grande afiluence de peuple, murmurant hautement contre ces jeunes insensés qui entretenaient le roi dans de pareilles oisivetés. On parlo.it de venger sa mort sur ceux qui l'avaient causée; et déjà de vagues soupçons circulaient sur le duc d'Orléans, auquel, à la-mort du roi, devait échoir le royaume de France. Les ducs de Berry et de Bourgogue, qui venaient, le premier de l'hôtel de Nesie, et le second de l'hôtel d'Artois, se rencontrèrent lemalin àl'hôtel Saint-Paul. Ils avaient traversé ces flots de peuple; ils avaient entendu les rugisscjnents sourds du lion; ils connaissaient et craignaient sa colère : ils se rendirent donc près du roi, et lui conseillèrent de monter à cheval et de se promener parles rues de Paris; et, lorsque le roi y eut consenti, le duc de Bourgogne fit ouvrir la fenêtre, s'avança sur le balcon, et cria ii haute voix:

— Le roi n'est pas moit, braves gens, et vous allez le voir.

Un instant après, le roi sortit effectivement, ac-

compagne de ses oncles, et, après avoir chevauché par tout Paris, pour apaiser ce peuple, il revint à la grande église de Notre-Dame, où il enlcMK-it-laraesse et fil ses offrandes. ïl retournait vers l'hûlel Saint- Paul, après avoir accompli ce devoir, lorsqu'on passant par la rue des Jardins, il entendit un cri si profondément sorti du cœur, qu'il tressaillit et leva la tête. Celle qui venait de le pousser était une jeune fille à demi renversée sur le bras de sa nourrice. A peine le roi l'eut-il aperçue, qu'il sauta à bas de son cheval, dit à ses oncles de revenir sans lui à son hôtel, courut vers la maison où était celte femme, monta rapidement l'escalier, et s'élança dans une chambre, s'écrianl tout épouvanté :

— Qu'as-lu donc, chère enfant, pour être ainsi pâle et tremblante?

— J'ai, répondit Odette, que je vous ai cru mort, et que je me meurs.

Odette avait effectivement cru mourir en prononçant ces mots, car elle était évariouie : Charles la prit dans ses bras, et la porta sur le lit qu'elle veriait de quitter. Jehanne lui laissa tomber quelques gouttes deau sur le visage; elle rouvrit lesycux.

— Ah! s'écria-t-elle en jetant ses bras autour du

COU de son amant, ah! mon Gliarles, mon roi, mon seigneur, vous n'ôles donc pas mort !

Et toute la vie de cet être angélique était concentrée dans ses yeux.

— Mon enfant chérie, dit le roi, je vis encore pour t'ai mer.

— Pour m'aimer?

— Oh ! oui.

— C'est hon d'être aimée, cela aide à mourir, dit trisLement Odette.

— Mourir?répéta le roi avec effroi ; mourir ? Voilà deux fois que tu redis ce mol ; mais tu es donc malade, tu es donc souffrante? Pourquoi es-tu si pâle?

— Vous le demandez, monseigneur? reprit Odette. Ne savez-vous donc pas qu'une funeste nouvelle a couru par toute la ville, qu'elle est entrée ici comme parlout , qu'il s'est élevé au milieu de la nuit un grand cri qui a été entendu d'un bout de Paris à l'aulre : «Le roi est mort?» Vous figurez-vous, monseigneur, quand j'ai entendu ces paroles? elles m'ont été au cœur, comme un poignard ; j'ai senti que quelque chose de nécessaire à la vie se brisait en moi; alors j'ai été bien contente, car j'ai été sûre de ne pas vous survivre, et j';ù béni Dieu ; maintenant, voiiàque vous vivez et que c'est moi seule qui meurs; Dieu soit béni encijre: s.i bonté est grande, sa miséricorde est infinie !

— Que dis-tu là, Odette? Mais tu es folle I Mourir! ci, mourir! ]]t pourquoi cela? et comment cela?

— Pourquoi, je vous l'ai dit ; comment, je l'ignore. Je sais seulement que mon âme a été prête à me quitter; et que. lorsque j'ai appris que vous viviez, je n'ai demandé à Dieu qu'une chose, c'était de vous revoir; car. pour lui demander de vivre aussi, je sentais que c'était inutile. Je vous ai revu, je suis heureuse, je puis mourir. 0 mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, si toutes mes pensées sont pour lui ! Charles, que je souffre ! Oh ! serre-moi dans tes bras, que je meure dans tes bras!...

Et elle s'évanouit une seconde fois.

Le roi la crut morte; il la pressait contre son cœur avec des cris et des sanglots. Tout h coup il tressaillit, car il avait senti un mouvement étrange; c'était l'enfant qui s'agitait dans le sein de sa mère.

— Oh ! s'écria Charles reprenant toute sa prése:)ce d'esprit, oh! courez, Jehanne, courez chez mon propre médecin, amenez-le ici. Dites-lui, s'il le faut, que c'est moi qui me meurs; mais qu'il vienne à l'inslant, à la minute : elle n'est pas morte, et l'on pourra peut-être la sauver.

Jehanne s'élança hors de l'appartement et courut aussi vite que le lui permettait son âge, à l'adresse que lai avait donnée le roi. Dix minutes après, e.lc rentra; le médecin la suivait.

Odette était revenue à elle, mais si faible, qu'elle ne. pouvait parler. Charles, les yeux fixés sur les siens, immobile, le front couvert de sueur, la re-

gardait avidement : de temps en temps, Odette poussait un léger cri.

— Oh! venez, venez, maître ! s'écria Charles en apercevant le docteur : venez et sauvez-la-moi : alors, vous aurez sauvé plus que ma couronne, plus que mon royaume, plus que ma vie ; vous aurez sauvé celle qui m'a rendu à la raison, quand j'étais fou; celle qui, près de moi, dévouée et patiente comme un ange, a veillé pendant de longs jours et d'éternelles nuits ; puis, lorsque vous l'aurez sauvée, demandez-moi ce que voudrez, et vous l'aurez, pourvu que ce que vous désirez soit au pouvoir du plus puissant roi de la chrétienté.

Odette regarda le roi avec une indicible expression de reconnaissance. Le médecin s'approcha d'elle et lui toucha le pouls.

— Cette jeune femme va entrer dans les douleurs de l'enfantement, dit-il au roi, et cependant son fruit n'est point à ternie; elle aura eu quelque frayeur violente, quelque secousse inattendue.

— Oui, c'est cela ! dit le roi. Eh Lien, maître, puisque vous connaissez si parfaitement la cause de son mal, vous pouvez la sauver, n'est-ce pas?

— Monseigneui' , vous devriez rentrer à l'hôtel Saint-Paul, puis Ton vous irait quérir qr.and tout serait fini.

Odette fit un mouvement pour retenir le roi; puis, presque aussitôt, ouvrant ses bras et les laissant tomber sur son lit :

2iS ISABEL DE BAVIÈRE

— Monseigneur, dit-elle d'une voix faible, le maître a raison : mais vous reviendre:^ n'est-ce pas?

Le roi prit le médecin dans un coin, et, le regardant flxeaient :

— Maître, lui dit-il, est-ce pour m'éloigner?.est-ce pour que je ne la voie pas mourir? Alors rien ne me fera sortir, voyez-vous ; ne me l'ôtez pas une minute, une seconde, si vous ne devez pas me la rendre vivante.

Le médecin alla à Odette, lui prit de nouveau la main, la regarda attentivement ; puis, retournant au roi :

— Vous pouvez sortir, monseigneur, lui dit-il ; cette enfant peut vivre jusqu'à demain.

Le roi serra convulsivement les mains du docteur, et deux larmes coulèrent sur ses joues.

— Mais c'est donc vrai qu'elle est condamnée? murmura-t-il d'une voix creuse ; mais elle va donc mourir? je vais donc la perdre? Oh ! je ne la quitte pas alors ! Rien ne me fera sortir d'ici , rien au monde. '

— Vous en sortirez cependant, sire, et une seule parole vous déterminera : l'émotion produite par votre présence peut rendre plus douloureuse et plus difficile la crise qui va se passer, et tout dépend de cette crise; s'il y a un espoir, il est là.

— Je pars! je pars, alors ! je la laisse! dit le roi. Puis, courant à Odette, il la pressa dans ses

bras.

Ê f — Odette, lui dit-il, sois patiente et courageuse; je voudrais ne pas te quitter, mais on me dit qu'il le faut. Garde-toi pour moi; je reviens, je reviciis.

— Adieu, monseigneur, dit tristement Odette.

— Non, pas adieu; au revoir.

— Dieu le veuille ! murmura l'enfant en fermant les yeux et en laissant retomber sa tête sur son oreiller.

Le roi rentra à l'hôtel Saint-Paul, pleurant et désespéré; il se renferma dans son appartement, et passa deux heures qui lui parurent deux siècles, essayant vainement de se distraire, et constamment obsédé par une seule pensée : lui-même sentait des douleurs aiguës traverser sa tête; des flammes passaient devant ses yeux; il pressait son front brûlant entre ses mains, comme pour y retenir la raison; car, revenue d'hier à peine, il la voyait s'envoler de nouveau. Enfin, au bout de quelque temps, il sentit qu'il n'y pouvait plus tenir, se précipita hors de son appartement, sortit en courant de l'hôtel Saint-Paul, reprit le chemin de la rue des Jardins, aperçut la maison, puis s'arrêta tout à coup ; il tremblait de tout son corps. Au bout d'un instant, il se remit à marcher, mais aussi lentement que s'il eût déjà suivi le convoi funéraire. Il arriva enfin, hésitant à passer le seuil, tout près qu'il était de retourner à l'hôtel Sainl-Paul et d'attendre qu'on l'y vînt chercher, comme on le lui avait promis. Enfin, il monta machinalement l'escalier, il arriva à la porte, et, là, prêtant l'oreille, il entendit des cris.

Au bout de quelques minutes, les cris cessèrent. Jehanne tira rapidement la portière; le roi était agenouillé derrière.

— Eh bien, dit-il avec angoisse, Odette? Odette?

— Elle est délivrée; elle vous attend.

Le roi s'élança dans Tappartement, riant et pleurant à la fois ; puis il s'arrôla tout à coup devant le lit 011 Odette était couchée, ayant sa fille entre ses bras *; car elle était sj pâle, qu'elle semblait une madone de marbre.

Et cependant, malgré celte pâleur, il y avait sur •les lèvres de la jeune mère un sourire doux et plein d'espérance, un sourire ineffable et inconnu, un sourire comme la mère en a pour son enfant , un de ces sourires composés d'amour, de prière et de foi.

Voyant l'hésitation de Charles, elle rassembla toutes ses forces, prit son enfant, et, le présentant au roi :

— Monseigneur, voilà ce qui vous restera de moi, lui dit-elle.

— Oh! la mère et l'enfant vivront! dit Charles les rassemblant l'un et l'autre sur sa poitrine. Dieu laissera sur la môme tige la rose et le boulon : que lui aurions-nous fait, pour qu'il nous séparât?

— Monseigneur, dit le médecin, il serait bon que cette pauvre souffrante prît du repos.

' Cette fille, qui s'appela Marguerite de Valois, fut mariée au sire de Harpedanne, et reçut en dot la terre de Belleville en Poitou.

— Oh ! laissez-le-moi, dit Odette; mon repos sera plus doux et plus calme, quand je le saurai là. N'oubliez pas que, s'il me quitte, je puis ne pas le revoir, et que je n'ai vécu si longtemps que parce que la nature a fait un miracle en faveur de l'enfant que j'avais à mettre au jour.

A ces mots, elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Charles. Jehanne prit la petite fille; le médecin sortit. Odette et le roi restèrent seuls.

— Maintenant, mon enfant, dit le roi, je vais veiller à mon tour près de ton chevet, comme lu veillas si longtemps près du mien. Dieu a fait un miracle en ta faveur : je suis moins digne que toi de sa bonté; mais j'espère dans son indulgence. Dors; je prierai.

Odette sourit tristement, serra d'une manière presque insensible la main du roi, et ferma les yeux. Quelques minutes après, le souffle de sa bouche et le soulèvement de sa poitrine annoncèrent qu'elle dormait.

Charles, retenant son haleine, et sans mouvement, regardait ce visage si pâle, qu'on eût dit qu'il appartenait déjà à la tombe, sises lèvres, colorées d'un rouge vif, et le battement précipité de ses artères, n'eût indiqué qu'une vie toute fébrile courait encore ^ dans ses veines. De temps en temps, des mouvements ,^j nerveux couraient par tout ce faible corps, et, immé- U diatement après eux, des gouttes de sueur froide e| roulaient sur son front. Enfin, ces mouvements de- É

vinrent plus fréquents, des soupirs étouffés sortirent' de sa poitrine, r!e faibles et légers cris annoncèrent qu'elle se débattait sous le poids d'un rêve. Charles vit que son sornm .i était devenu une souffrance; il la réveilla.

Odette ouvrit les yeux; ses regards, déjà ternis, restèrent un instant vagues et incertains, parcourant tous les objets qui l'entouraient; enfin, ils s'arrêtèrent sur le roi : elle le reconnut et poussa un cri de joie.

— Oh! vous voilà donc, monseigneur! C'était un rêve, et je ne vous ai point quitté encore!

Charles la pressa contre son cœur.

— Imaginez-vous , lui dit-elle , qu'à peine j'étais endormie, lorsqu'un ange est descendu au pied'de mon lit, là; il avait une auréole d'or au front, des ailes blanches aux épaules, et une palme à la main. 11 m'a regardée doucement, et m'a dit :

» •— Je viens te chercher, Dieu te demande.

)) Je lui ai montré que vous me teniez dans vos bras, et je lui ai répondu que je ne pouvais pas vous quittCi. Aussitôt il me toucha de sa palme, et j'ai senti que j'avais des ailes. Puis, je ne sais plus comment cela s'est fait, c'était moi qui veillais, et vous qui dormiez. Alors il s'est enlevé,, l'ange ; je l'ai suivi, vous emportant dans mes bras, et nous avons commencé de monter ensemble vers le ciel. D'abord, j'étais bien heureuse, je me trouvais forte et légère, et je respirais facilement; mais, peu à peu, j'ai senti

que vous pesiez à mes bras : n'importe, je montais toujours ; mais ma respiration devenait pénible, haletante. Je voulus vons réveiller, et je ne pus; vous dormiez d'un sommeil de plomb. Je tentai de crier, espérant que vous entendriez ma voix; mais ma voix s'arrêta dans ma goi'ge. Je tournai ma tête vers l'ange, pour lui demander secours ; ii m'attendait à la porte du ciel, et me faisait signe de le rejoindre. Je voulus lui dire que je ne pouvais plus avancer, que j'étouffais, que vous pesiez à mes bras comme un monde ; mais pas un son, pas une parole ne sortait de ma bouche ; mes bras s'engourdissaient, je vou: sentais près de . m'échapper. Je n'avais plus que deux coups d'aile à donner pour rejoindre l'ange ; je le touchais presque ! J'étendis la main pour saisir les plis de sa robe : c'était mon dernier effort ! Je ne trouvai qu'une vapeur sans résistance et sans force; le i)ras qui vous portait relomba comme s'il était mort, et je vous vis, vous, roulant précipité. Je jeidi un cri : c'est alors que vous m'avez réveillée... Merci, merci!

Elle colla ses lèvres contre les joues de Charles, et, succombant sous les émotions de ce rêve, elle ferma de nouveau les yeux.

Le roi la vit se rendormir ; pendant quelques instants encore, il veilla sur son sommeil, de peur qu'un autre songe ne revînt la tourmenter. Puis il lui sembla à lui-même que des vertiges passaien t sur son front ; les objets qui l'environnaient semblaient tourner; la chaise sur laquelle il était assis vacillait. II aurait

224 ISAJBEL DE BAVIÈRE

voulu se lever, ouvrir une fenêtre, chasser cette espèce de délire; mais il fallait réveiller Odette; Odette, qui dormait si calme dans ses bras, dont les lèvres étaient redevenues plutôt pâles qu'animées, dont le sang s'était calmé; Odette, à qui deux heures de repos pouvaient rendre des forces : il n'en eut pas le courage. Pour échapper à ce délire, il posa sa tête près de celle d'Odette, ferma les yeux à son tour, continua de voir, quelque temps encore, des objets étranges et insaisissables qui flottaient en Tair et passaient sans toucher le sol ; une espèce de fumée, dans laquelle pétillaient des étincelles, vint couvrir tout cela; puis les étincelles s'éteignirent, tout rentra dans l'immobilité, la nuit et le silence : il s'endormit.

Au bout d'une heure, une sensation glacée le réveilla : la tête d'Odette était tombée sur sa joue, et c'est là qu'il avait froid; il se sentait tout engourdi par le poids du corps de la jeune fille. Il voulait la replacer sur son lit : elle était plus pâle que jamais; toutes couleurs avaient disparu de ses lèvres. Il approcha sa bouche de la sienne, et ne sentit plus son souffle; il se précipita sur elle, la couvrant de baisers, puis tout à coup il poussa un grand cri.

Jehanne et le docteur entrèrent et coururent au lit : Odette n'y était plus; ils regardèrent autour d'eux, et ils aperçurent, dans un coin, Charles assis, lenanl dans ses bras le corps de la jeune fllle enveloppé dans ses draps : les yeux d'Odette étaient fer-

mes, ceux de Charles étaient fixes et ouverts. Odette était morte, Charles était fou.

On ramena le roi à l'hôtel Saint-Paul; il avait perdu tout sentiment et tout souvenir, se laissant faire et mener comme un enfant. Le bruit se répandit aussitôt, partout'l'hôtel, du malheur qui lui était arrivé, et chacun l'attribua à la terreur de la nuit. La reine apprit cette nouvelle en revenant de la rue Barbette, où elle faisait meubler un petit séjour; elle courut aussitôt à la chambre du roi. Il était toujours dans la même immobilité; mais à peine eut-il aperçu les fleurs de lis dont était parsemée la robe de madame Isabel, que son ancienne haine pour cet emblème de la royauté reparut. Jetant alors un cri qui ressemblait au rugissement d'un lion, il saisit une épée qu'on avait imprudemment laissée contre son fauteuil, la tira hors du fourreau, et s'avança vers sa femme pour l'en frapper. La reine, menacée, saisit, de ses mains nues, le fer près de la garde et à l'endroit oii il ne coupe pas; mais Charles, tirant violemment à lui l'épée qu'il voulait dégager, en fît glisser la lame dans toute sa longueur entre les mains de madame Isabel. Le sang jaillit; la reine se précipita vers la porte en poussant de grands cris, et, là, rencontrant le duc d'Orléans, elle lui montra ses blessures.

— Qu'y a-t-il donc, s'écria le duc pâlissant, et qui vous a traitée ainsi?

— Il y a, s'écria madame Isabel, que monseigneur est plus insensé et plus féroce que jamais, et qu'il a

voulu me tuer, cette fois, comme il avait voulu vous tuer l'autre. Oh! Charles, Charles! continua-l-elle en se retournant vers le roi et en secouant ses mains toutes ruisselantes, voilà du sang qui retombera sur ta tête: malheur à toi, malheur!

Pendant ce temps, les croisés avaient passé le Danuhe et étaient entrés en Turquie : ils y avaient fait des armes merveilleuses, avaient pris à merci des villes et des châteaux, et nul n'était venu contre eus qui pût résister à leur puissance. Ils étaient arrivés devant Nicopolis, et, y ayant mis le siège, ils le pressaient durement, poussant assaut sur assaut; si bien que, comme on n'jivait nulle nouvelle de Bajazel, le roi de Hongrie disait déjà aux seigneurs de France, aux comtes de Nevers, d'Eu, de la Marche, de Soissons, aux seigneurs de Coucy et aux boirons et chevaliers de Bourgogne :

— Beaux seigneurs. Dieu merci, la saison a été bonne ; car nous avons fait de grandes armes, anéanti la puissance de la Turquie, dont cette ville est le dernier rempart; une fois prise, — car je ne doute pas que nous ne la prenions, — mon avis est que nous n'allions pas plus avant celte année: nous nous retirerons, si vous le voulez bien, en mon royaume de

iSABEL DE liAVlEKE 227

Hongrie, où j'ai foule de forteresses, de villes et de châteaux prêts à vous recevoir. Cet hiver sera employé à prendre toutes nos mesures pour l'été à venir; nous écrirons au roi de France, nous lui dirons en quel train sont nos besognes, et, au printemps prochain, il nous enverra des troupes fraîches ; peutêtre môme que, lorsqu'il saura où nous en sommes, il viendra lui-môme en personne, car il est jeune, de grande volonté, et aime fort les armes, comme vous le savez ; mais, qu'il vienne ou non , l'été prochain, s'il plaît kDieu, nous chasserons les infidèles du royaume d'Arménie, nous passerons le brac Saint- Georges *, et nous irons en Syrie délivrer les ports de Jaffa et de Bérouth, et conquérir Jérusalem et toute la terre sainte; si le Soudan vient au-devant de nous, il ne s'en ira point sans bataille.

De pareils projets plaisaient fort au^ courage et au caractère des chevaliers français; aussi, chacun les accueillait-il avec enthousiasme, et les jours se passaient au milieu de cette brave et insoucieuse gaieté qui est, chez nos soldats, moins un effet de leur orgueil personnel que de la confiance- naïve qu'ils prennent si facilement en des chefs de rang et de cœur : les choses cependant devaient se passer bien autrement qu'ils ne l'espéraient.

Bajazet, dont on n'entendait point parler, et iiont la prétendue inertie entretenait les chevaliers dans la

* Le détroit des Dardanelles,

22S JSABEL DE BAVIERE

confiance, avait passé l'été à rassembler son armée: elle se composait de soldats tirés de tous pays, et il leur avait promis de tels avantages, qu'il lui en était venu même du fond de la Perse. A peine s'élait-il vu en pareille puissance, qu'il s'était mis en marche, avait traversé le détroit des Dardanelles par des chemins couverts, avait séjourtié à Andrinople le temps nécessaire pour refaire son armée, et était parvenu à quelques lieues seulement de la ville que les chrétiens tenaient assiégée : alors il chargea Urnus-Bog, l'un de ses plus braves et de ses plus fidèles, de reconnaître le pays et de prendre langue, si la chose était possible, avec Dogan-Beg, gouverneur de Nicopolis; mais, celui qu'il avait envoyé à la découverte revint, disant qu'une innombrable armée de chrétiens fermait toutes les issues et l'avait empêché d'avoir aucune communication avec les assiégés. Bajazel sourit avec mépris; et, lorsque la nuit l'ut venue, il ordonna qu'on lui amenât son cheval le plus rapide, s'élança sur son dos, et, traversant tout le camp chrétien endormi, léger et silencieux comme un esprit de l'air, il parvint au haut d'une colline qui dominait Nicopolis; là, il s'arrêta, et, d'une voix tonnante, il cria :

— Dogan-Beg !

Ce4ui-ci, que sa bonne fortune avait conduit sur le rempart, reconnut la voix qui l'appelait, et lui répondit : alors le Soudan l'interrogea, en langue turque, sur l'état de la ville, sur ses vivres et ses mun i

tions. Dogan, après avoir souhaité au Soudan une longue vie et une grande félicité, lui répondit :

— Par la grâce de Mahomet, les portes et les murailles de la ville sont fortes et bien défendues; les soldats, comme tu le vois de tes yeux sacrés, veillent le jour, veilleut la nuit, et ils ont suffisamment de vivres et de munitions.

Alors Bajazet, ayant appris ce qu'il désirait savoir, descendit de la colline; car le sire de Helly, qui commandait une patrouille de nuit, ayant entendu la voix qui interrogeait, venait de donner l'alarme et marchait vers la coliine ; tout à coup il vit passer devant lui une espèce de liuilôme à cheval, léger comme lovent, et qui, comme lui, rasait rapidement la terre. Il s'élança à sa poursuite avec sa troupe; mais, quoiqu'il fût l'un des chevaliers les mieux montés de l'armée, il ne put même atteindre la poussière qire le destrier royal ftiisait voler dans sa fuite. Bajazet fit ainsi huit lieues en une heure, et, arrivé 'au milieu de son armée, il poussa un grand cri qui réveilla les hommes et fit hennir les chevaux; c'est qu'il voulait profiter de c(! qui restait de nuit pour s'approcher le plus qu'il pourrait de l'armée chrétienne; il se mit donc aussitôt en marche, el, lorsque le jour vint, il ordonna la bataille. En homme de des grande expérience et qui connaissait le courage avant, croisés, ii jela d'abord huit mille Turcs en reste et les fit suivre, h une lieue à peu près, par le de son armée, «'i laquelle il donna la forme d'un V,

se plaçant au fond, et ordonnant à ses deux ailes d'envelopper l'armée ennemie, lorsque la fuite simulée de l'avant-garde l'aurait entraînée dans l'espace vide qui se trouvait ménagé par cette ordonnance; ce corps d'armée et les deux ailes formaient un total de cent quatre-vingt-dix mille hommes, à peu près. Pendant que cette armée s'avançait, nombreuse comme les grains de sable, dévorante comme le simoun, les chevaliers chrétiens passaient leur temps en fêtes et en orgies; le camp était devenu une véritable ville oii semblaient s'être donné rendez-vous toutes les délices de la vie. Les tentes des simples chevaliers étaient 'd'étoffes brochées d'or; on suivait les modes de France^, on en inventait de nouvelles, et, à défaut d'imagination, on chargeait les anciennes. C'est ainsi qu"on avait tellement exagéré le bec des poulaines, que le cercle qu'il formait en se recourbant empêchait le pied de passer dans l'élrier : quelques-uns même avaient eu l'idée d'en rattacher l'extrémité au genou avec une chaîne d'or. Cette dissolution et ce luxe étaient un grand sujet d'étonnement pour les peuples étrangers; ils ne pouvaient comprendre comment des seigneurs qui s'étaient croisés pour l'honneur de la religion, donnaient aux infidèles un si grand scandale; comment des chevaliers, si braves au combat, étaient si futiles une ibis désarmés; et comment les mêmes hommes pouvaient portera la fois des habits aussi légers et des armures aussi pesantes.

On était arrivé au 28 du mois d'octobre, veille de la fête du saint archai»ge Michel : il était dix heures du matin; toute la seigneurie française était rassemblée sous la tente du comte de Nevers, qui donnait un grand diner. On venait de boire avec profusion les vins de Hongrie et de l'Archipel, et toute cette jeunesse bavarde et joyeuse escomptait l'avenir, qu'elle brodait de projets dorés. Messire Jacques de Helly seul était triste et sombre, et on le raillait de cette taciturnité ; quelque temps, il laissa dire toute cette folle jeunesse, puis enfin, levant son front bruni sous le soleil d'Orient :

— Messeigneurs, dit-il, riez et raillez, c'est bien : vous dormiez pendant quejeveillais, et vous n'avez rien vu ni entendu de ce que j'ai vu et entendu. Cette nuit, pendant que je menais la garde du camp, j'ai vu un prodige céleste, j'ai entendu une voix humaine, et j'ai bien peur que le ciel et la terre ne nous présagent rien de bon.

Les chevaliers se mirent à rire, raillant l'Amorath- Baraquin sur son absence; quelques-uns dirent même qu'ils étaient certains qu'un chien d'infidèle comme lui n'oserait s'attaquer à des chevaliers chrétiens.

— Le roi Basaac* est un infidèle, c'est vrai, répondit le sire de Helly ; mais c'est un prince sincère et sérieux dans sa fausse croyance : suivant avec autant de soin les instructions de son faux prophète,

* Nom par lequel Bigazel est désigné dans les chroniques.

que nous suivons, nous, avec peu de zèle, les comraandemcnls du vrai Dieu. Quant à sa bravoure, celui qui l'a vu, comme moi, un jour de bataille, n'en doutera de sa vie. Vous l'appelez à grands cris; il viendra, soyez tranquilles, si toutefois il n'est déjà venu.

— Messire Jacques, dit le comte de Nevers en se levant et en s'appuyant sur l'épaule du marécbal de Boucicaut, moitié par amitié, moitié par nécessité de maintenir son équilibre, vous n'êtes plus jeune, c'est un malheur ; vous n'êtes pas gai, c'est un vice ; mais vous voulez nous rendre tristes, c'est un crime ! Cependantvous êtes un cavalier de grande expérience et de grand courage : dites-nous ce que vous avez vu et entendu. Je suis le chef de la croisade ; fattes-moi votre rapport.

Puis, prenant son verre et se retournant vers les boutcillers :

— Versez-nous du vin de Chypre, dit-il ; si c'est le dernier, qu'il soit bon. ,

Puis, levant son hanap :

— Mosseigneurs, dit-il, à la plus grande gloire de Dieu cl à la santé du roi Charles!

Chacun se leva, vida son verre et se rassit. Messire Jacques de Helly resta seul debout.

— Nous écoutons, dit le comte de Nevers posant ses coudes sur la table et appuyant son menton entre ses poings fermés.

— Messeigneurs, je faisais donc, ainsi que je vous

ai dit, ma garde de nuit, lorsque j'entendis au ciel, et cela vers l'orienî, des cris qui n'avaient rien d'humain; je me tournai de ce côté, et je vis, et cela fut vu de toute ma troupe, une grosse étoile assaillie par cinq petites: les cris venaient de ce point du ciel où se passait l'étrange combat, et ils étaient apportés à notre oreille par un vent merveilleux qui semblait mourir aux limites du camp, comme si, messager de funestes présages, Dieu l'avait charg»^ de les apporter à nous seuls, et qu'après avoir rempli cette tâche, il n'eût pas besoin d'aller plus loin. Devant cette grosse étoile passaient et repa*ssaient des ombres ayant forme d'hommes armés, et qui allaient toujours s'épaississant, jusqu'à ce qu'enfin elle disparût, éteignant avec elle deux de ses ennemies ; alors les trois qui restaient s'assemblèrent en triangle, et on put les voir, jusqu'au, jour briller dans cette 'forme symbolique. Nous marchions, encore tout préoccupés d'un semblable prodige, el cherchant vainement h. l'expliquer, lorsque, en passant dans une espèce de ravin creusé entre la montagne et les murailles, nous entendîmes une voix; mais, cette fois, c'était bien une voix d'homme qui partait de lu colline, passait sur notre tête, et allait mourir sur la vilfc. Aussitôt une autre voix lui répondit des remparts; elles causèrent ainsi quelque temps, tandis que, les yeux fixés sur la colline, nous lâchions de distinguer, au milieu de l'obscurité, quel était l'homme qui, au milieu de notre camp, parlait ainsi une langue étrangère. Enfin, nous'

aperçûmes une ombre qui semblait glisser, comme un nuage, le long de la colline; nous marchâmes vers elle, et alors, à quelques pas de nous, passa un corps bien réel et bien véritable. Nos soldats, en le voyant vêtu de blanc, le prirent pour un fantôme couvert d'un linceul; mais, moi, je reconnus le cavalier arabe, enveloppé de son l^urnous, et je me mis à sa poursuite. Vous connaissez tous, messéigneurs, mon cheval nommé Tadmor; il est de cette race arabe qui ne le cède qu'aux descendants d'Al-Borak: eh bien, en quelques élans, le cheval de l'inconnu avait laissé Tadmor aussi loin derrière lui que Tadmor laisserait les vôtres. Je dis donc que, comme il n'y a que le roi Basaac qui possède de pareils chevaux, ce cavalier était un de ses généraux, auquel il avait prêté cette précieuse monture ; ou plutôt, messéigneurs, c'était l'ange exterminateur, c'était l'Antéchrist, c'était Basaac lui-même.

Sire Jacques s'assit, et alors il se fit un grand silence, car il avait parlé avec un accent si vrai, que la conviction était descendue dans tous les cœurs. Les plus jeunes des chevaliers avaient bien encore le sourire sur les lèvres; mais les plus expérimentés d'entre eux, tels que le connétable, le sire de Coucy, le maréchal de Boucicaut et messire Jean de Vienne, indiquaient, par la contraction de leurs sourcils, qu'ils pensaient, comme messire Jacques de Helly, que quelque grand malheur menaçait l'armée.

Au même instant, les rideaux de la tente s'ouvri-

rent, et un coureur, tout couvert de sueur et de poussière, cria du seuil :

— Or tôt, messeigneurs, apprêtez-vous et armez, afin que vous ne* soyez point surpris ; car voici huit ou dix mille Turcs qui viennent et chevauchent.

Puis il disparut, allant porter cet avis aux autres chefs de l'armée.

Les chevaliers s'étaient tous levés à cette nouvelle, et se regardaient les uns les autres avec étonnement, lorsque le comte de Nevers, courant à la porte de sa tente, cria d'une si puissante voix, que chacun l'entendit :

— Aux armes, messeigneurs ! aux armes ! voici l'ennemi.

Bientôt on entendit ce cri retentir par tout le camp.

Les pages se hâtèrent de seller les chevaux ; les chevaliers appelèrent leurs écuyers, et, tout échauffés encore par l'orgie , coururent à leur armure. Comme les jeunes chevaliers eussent éprouvé de la difficulté à passer leurs pieds aux étriers, à cause de leurs poulaines, le comte de Nevers donna l'exemple, en coupant, avec son épée, le bec recourbé des siennes. En un instant, ces hommes de velours se trouvèrent couverts de fer. Chacun sauta sur son cheval de bataille, se rangea sous son pennon. On déploya et mil au vent la bannière de Notre-Dame, et mcssire Jean de Vienne, amiral de France, la reçut des mains du comte de Nevers. ,^

En ce moment, un chevalier portant un pennon à ses armes, qui étaient d'argent à une croix noire ancrée, arriva à toute bride, et s'arrétant devant la bannière de Notre-Dame, autour de laquelle était déjà rangée la plus grande partie des barons de France, il dit à haute voix ;

— Moi, Henry d'Eslen Lemhallè, maréchal du roi de Hongrie, je suis envoyé vers vous par monseigneur, qui vous avertit et mande de ne point livrer la Dataille avant d-'avoir d'autres nouvelles ; car il craint que nos coureurs n'aient mal vu, et que l'armée ennemie ne soit beaucoup plus considérable qu'ils ne l'ontdit : iladonc envoyé deschevaucheurs qui pénétreront plus avant que ne l'ont fait les autres. Or, meseigneurs, faites ce que je vous dis; yar c'est l'ordonnance du roi et de son conseil ; et mainlenaiil, je m'en retourne, "car je ne puis demeurer plus longtemps.

A ces mots, iheparlit aussi rapidement qu'il était venu.

Alors le comte deNevers demanda au seigneur de Co,ucy ce qu'il cro3ait qu'il y eût à faire.

— Il faut suivre les conseils du roi de Honarie, répondit le sire Enguerrand, car ils me semblent bons.

Mais le comte d'Eu s'avança vers le comte de Ne- \ers, tout irrité qu'on eût demandé l'avis du sire de Coucy avant le sien.

4- Oui, c'est cela monseigneur, dit-il, le roi de Hongrie veut avoir l'honneur et la fleur de la jour-

ISABEL DE BAVIERK, 237

née ; nous avions l'avant-garde, il est venu nous la reprendre. Lui obéisse qui voudra ce ne sera pas moi.

Et, tirant de son fourreau fleurdelisé son épée de connétable :

— En avant ma bannière ! cria-t-il au chevalier qui la portait; au nom de Dieu et de saint Georges, en avant! C'est le cri de tout bon chevalier.

Quand le sire de Coucy*it comment allait la chose, il se tourna vers messire Jean de Vienne, qui tenait la bannière de Notre-Dame, souvenance de toutes les autres.

— Et maintenant, qu'y a-t-il à faire? lui dit-il. Car vous voyez ce qui se passe.

— Ce qu'il y a à faire? lui dit le sire de la Trémouille en raillant cette demande. II y a que les vieux chevaliers n'ont qu'à rester derrière, et laisser les jeunes aller devant!...

— Messire de la Trémouille, répondit tranquillement le seigneur de Coucy, nous verrons tout h l'heure, à la besogne, qui ira devant ou qui restera derrière ; tâchez seulement que la tête de votre cheval suive la queue du mien. Mais ce n'esj^ point à vous que je parle, c'est k messire Jean do Vienne, et je lui demande, une seconde fois, ce qu'il pense qu'il y ait à faire?

— Il y a, mon cher Enguerrand , répondit messire Jean de Vienne, il y a que, là où la raison ne peut être entendue, il convient que la témérité règne. Oui?

sans doute, nous devrions attendre le roi de Hongrie, ou, tout au moins, trois cents des nôtres que j'ai envoyés, ce malin, aux fourrages; mais, puisque le comte d'Eu veut marcher aux ennemis, il faut le suivre, et combattre du mieux que nous pourrons. D'ailleurs, regardez, regardez; nous voudrions reculer, maintenant, qu'il serait trop tard.

En effet, à droite et à gauche des chevaliers s'élevait un nuage de poussière, au milieu duquel une armure brillait, de temps en temps, comme un éclair. C'étaient les deux ailes de l'armée de Bajazet, qui, ayant dépassé le point où se tenaient les chrétiens, se repliaient, afin de les étouffer entre elles. Alors tous ceux qui avaient quelque expérience des armes virent bien que la journée était perdue; mais, loin d'essayer de battre en retraite, messire Jean de Vienne cria le premier : « En avant ! » et mit son cheval au galop. Aussitôt tous les seigneurs, répétant ce cri, suivirent la bannière de Notre-Dame, et Ton vit cet étrange spectacle de sept cents chevaliers qui attaquaient cent quatre-vingt mille hommes.

Ils arriveront ainsi , à grande course et la lance en arrêt, sur lavant-garde turque, qui recula, démasquant une rangée de pieux aiguisés et plantés en biais, contre laquelle les chevaux des chevaliers vinrent donner du poitrail. Un pareil retranchement aurait dû être emporté par l'infanterie ; mais cette arme était tout entière sous les ordres du roi de Hongrie : quelques cavaliers sautèrent donc à bas de leurs

chevaux, et commencèrent, malgré les traits qu'on faisait pleuvoir sur eux, à abattre à grands coups de pique cette palissade. Bientôt il y eut une brèche oh purent passer vingt hommes de front; c'était plus qu'il n'en fallait : toute l'armée des croisés s'élança par cette ouverture assez large pour l'attaque, s'inquiétant peu si elle serait assez large pour la retraite. Ils arrivèrent ainsi sur l'infanterie turque, la traversèrent d'outre en outre, puis, faisant volte-face, revinrent sur elle et l'écrasèrent aux pieds de leurs chevaux. Alors ils entendirent, à leur droite et à leur gauche, un grand bruit de trompettes et de cimbales» c'étaient les deux ailes de l'armée turque qui se rapprochaient, tandis que le corps de cavalerie, composé de huit mille hommes, et dont nous avons dit que Bajazet avait fait son avant-gai-fe, s'avançait de face contre eux. Lorsqu'ils virent cetfo troupe d'élite tout élincelante d'or, les chrétiens pensèrent que l'empereur marchait dans ses rangs ; et, se reformant en bataille, ils fondirent sur elle du même élan qu'ils avaient attaqué l'infanterie. Cette troupe ne résista pas plus que la première à l'impétuosité française, et, malgré la supériorité du nombre, elle se dispersa, fuyant de tous côtés comme un troupeau de moutons au milieu duquel i:e serait jetée une bande de loups^ Les Français, on les poursuivant, vinrent se heurter contre le véritable front de bataille de Bajazel, et c'est là que commença la résistance, car c'était là qu'était l'empereur. Cependant nos chevaliers, pro-

tégés par leurs excellentes armures, entrèrent dans ces masses épaisses, comme un coin de fer dans un tronc de chêne; mais, comme un coin, ils se trouvèrent bientôt pris et serrés entre les ailes. Alors, chacun vit bien la faute que l'on avait faite en n'attendant pas le roi de Hongrie et ses soixante mille hommes; car à peine si l'armée chrétienne formait un point au milieu de cette multitude d'infidèles qui semblait n'avoir qu'à se presser pour étouffer, au milieu d'elle, cette poignée d'hommes qui s'y était témérairement engagée.

C'est alors que le connétable, qui avait fait la faute, l'eût réparée, si la bravoure avait suffi pour cela : entouré de tous côtés, il faisait face à tous ; il avait brisé d'abord sa lance, puis son épée de connétable t puis enfin il avait détlché de l'arçon de sa selle un de ces grands glaives à deux mains qui nous semblent aujourd'hui des armes forgées pour une race de géants, et, faisaiit le moulinet, il abattait tout ce qu'il touchait de sa terrible lame. Le maréchal de Boucicaut s'élançait, de son côté, au plus épais des ennemis, et, là' se creusait des chemins comme un faucheur dans un champ, s'inqniétant peu s'ils se fermaient derrière lui, marchant toujours, et faisant, à droite et à gauche, un horrible massacre. Le sire de Coucy s'était élancé aumilieu d'un corps de mécréants armés de massues dont les coups tombaient sur lui comme ceux des bûcherons sur un cljêne; mais tous s'aniorlissaienl sur son armure, tandis que lui, ren-

dant coup pour coup, taillait d'effroyables blessures en échange des contusions qu'il recevait. Les deux sires de la Trémouille marchaient à côté l'un de l'autre, le fils parant les coups qu'on portait à son père, le père n'ayant d'inquiétude que pour ceux que l'on portait à son fils; le cheval de ce dernier fut tué, l'autre le couvrit de son bouclier tandis qu'il se dégageait de ses étriers; puis, tournant autour de lui comme une lionne autour de son lionceau, il abattait tous les bras qui s'avançaient pour le saisir, tandis que celui-ci, qui était remis sur ses pieds, frappant les chevaux de la pointe de son cpée, renversait avec eux les chevaliers, que son père achevait avant qu'ils eussent eu le temps de se relever. Messire Jacques de Helly traversa toute la bataille par un chemin de sang et se trouva de l'autre côté des ailes. Là, il eût pu confier sa vie au léger Tadmor, fuir et mettre le Danube entre lui et ses ennemis; mais, lorsqu'en levant la tête il eut vu au milieu des infidèles ses rares compagnons, qui, debout sur leurs hautes selles, les dépassaient de la tète, comme font quelques épis de seigle dans un champ de blé, il se rejeta dans la bataille et usa si merveilleusement de son épée, qu'il se retrouva bienlôt près du comte de Nevers, dont le cheval venait d'èlre tué, et qui faisait bravement son office de chef d'armée au milieu d'un rempart d'ennemis morts. Il aperçut près de lui le chevalier, et, au lieu de penser à lui demander secours : — Messire de Helly, lui cria-t-il, que devient la I. 14

bannière de France? Elle est toujours honorable ment debout, j'espère?

— Oui, debout et au vent, répondit Jacques, et vous allez la voir vous-même, monseigneur.

Alors il sauta h bas de Tadmor, et le présenta au comte. Celui-ci refusait de le prendre; mais le sire de Helly lui dit :

— Monseigneur, vous êtes notre chef; vous mort, l'armée est perdue : au nom del'armée, je vous somme donc de monter sur mon cheval.

Le comte de Nevers céda,';et, en effet, à peine fut-il sur ses arçons, qu'il aperçut messire Jean de Vienne qui faisait, en ce jour, plus qu'on ne peut attendre d'un homme. Le comte de Nevers et le sire de Helly marchèrent à son aide, et le trouvèrent combattant, lui dixième seulement, avec une armure en pièces, et perdant son sang par d'affreuses blessures. C'était la cinquième fois qu'il changeait de cheval. Cinq fois on l'avait cru tué, en voyant disparaître la bannière; cinq fois il s'était remonté, avec l'aide des chevaliers qui l'entouraient, et, chaque fois, de grands cris avaient salué la bannière de ralliance toujours abattue et toujours debout.

— Monseigneur, dit-il en apercevant le comte de Nevers, notre dernier jour est arrivé. 11 nous faut mourir; mais laieux vaut mourir martyr que vivre mécréant. Que E'.eu vous sauve, et en avant saint Jean elNolr:>D\r^ !

Et, à ces mots, il s'élança de nouveau au milieu des

infidèles, où il tomba une sixième fois pour ne plus se relever.

Ce fui ainsi que la bataille se perdit, et que les chevaliers français moururent ; quant aux Hongrois, qui avaient pris la fuite sans combattre, leur lâcheté ne les sauva point; les Turcs, mieux montés qu'eux, les joignirent et en firent un horrible carnage. De soixante mille hommes qu'il commandait, le roi se sauva lui septième seulement, et eut le bonheur de gagner, avec Philibert de Naillac, grand maître de Rhodes, la flotte vénitienne, commandée par Thomas Moncenigo, qui les reçut à son bord et reconduisit Philibert de Naillac à Rhodes et Sigismond en Dalmatie.

La bataille dura trois heures. Il fallut trois heures à cent quatre-vingt mille hommes pour en réduire sept cents. Lorsqu'elle fut finie, Bajazet parcourut le camp des chrétiens, et, choisissant pour lui la tente du roi de Hongrie, oij était encore étalée toute la vaisselle d'or et d'argent qui avait servi au repas que celui-ci venait de prendre, il abandonna les autres à ses chefs et à ses soldats; puis, se faisant désarmer pour se rafraîchir, car il avait combattu comme le dernier de ses soldats, il s'assit devant la porte, les jambes croisées, sur un tapis, et fit venir devant lui ses généraux et ses amis pour causer avec eux de la victoire qu'il venait de remporter. Ils se rendirent aussitôt à cet ordre, et, comme il était content de la journée, il rit et plaisanta beaucoup avec eux, disant

que prochainement ils allaient conquérir la Hongrie, et, après elle, tous les autres royaumes et pays chrétiens; car, disait-il, il voulait régner comme son ancêtre Alexandre de Macédoine, qui, douze ans, tint le monde en sa seigneurie; el chacun s'inclinait devant lui, l'approuvant et le félicitant. Alors il fît trois commandements: lepremierétait que quiconque aN'ait fait un prisonnier l'amenât devant lui le lendemain; le second, que tous les morts lussent cherchés et visités, et que l'on mît de côlé, comme une hécatombe, ceux qui paraissaient les plus nobles" et les plus puissahts, car il comptait aller souper devant leurs cadavres; le troisième, que l'on s'informât avec soin si le roi de Hongrie était sauvé, mort, ou prisonnier.

Lorsque Bajazet se fut rafraîchi et eut donné ces ordres, on lui amena un cheval frais; car on lui avait dit que le combat avait été cruel pour ses gens, et il voulait visiter le champ de bataille : du reste, il nepouvaitcroire ce qu'onluirapportait du massacre qu'avait fait cette poignée d'hommes. Il s'avança donc vers le champ mortuaire; et, là, il trouva qu'on lui avait encore caché la vérité, car, pour un chrétien qui était gisant, on trouvait trente infidèles morts. Alors il fut fortement courroucé, et dit tout haut :

— Il y a eu ici une cruelle bataille sur nos gens, et ces chrétiens se sont défendus comme des lions; mais, soyez tranquilles, je ferai payer les morts aux vivants. Allons plus avant.

Et il alla plus avant; et plus il alla, plus il s'émer-

veilla des amies qu'avaient faites ses ennemis. Il vint à l'endroit où messire de la Trémouille et son fils étaient tombés l'un sur l'autre, et, autour d'eux, les morls étaient amoncelés. II suivit la route qu'avait parcourue Jean de Vienne, et il la vit, à droite et à gauche, jonchée de cadavres. Enfin il arriva à l'endroil où ce brave chevalier était tombé, et le trouva couché sur la bannière de Notre-Dame, qu'il tenait tellement serrée entre ses mains roidies, qu'on fut obligé de les abattre avec une hache pour la lui arracher.

Après que Bajazet eut employé deux heures à cette dernière visite, il se retira dans sonlogis, et passa la nuit à maudire ces infidèles sur lesquels une victoire coûtait plus cher que sur les autres une défaite. La malin , lorsqu'il ouvrit les rideaux de sa tente, il trouva devant elle les principaux de son armée, qui attendaient pour savoir ce que l'on allait faire des prisonniers; car le bruit avait couru qu'ils allaient tous avoir la tête tranchée sans qu'un seul fût pris à pitié ni merci. Cependant Bajazet avait réfléchi à la rançon qu'il pourrait tirer d'aussi nobles seigneurs : il lit donc venir ses interprètes et leur demanda quels étaient, parmi ceux qui avaient survécu à la bataille, les plus riches et les plus grands; ils dirent que six d'entre eux avaient déclaré leurs noms comme étant des plus nobles de la chevalerie; que c'étaient, premièrement, messire Jean de Bourgogne, comte de Nevers, chef de tous les autres; secondement, mes- I. 14

sire Philippe d'Artois, comte dEu; troisièmement, le sire Euguerrand de Coucy; quatrièmement, le comte de la Marche ; cinquièmement, messire Henri deBar, etsixièmement,mesbireGuy de laTrémouille. Bajazet voulut les voir, et on les lui amena : alors ils furent conjurés, sur leur foi et sur leur loi, de dire qui ils étaient, et ils firent le serment que les noms qu'ils avaient pris étaient bien les leurs. A cette réponse, Bajazet fit signe au comte de Nevers de s'approcher de lui :

— Si lu es bien, lui dit-il par son interprète, celui que tu prétends être, c'cst-à-uire Jean de Eourgogne, tu auras la vie sauve, non point à cause de ton nom et de ta rançon, mais parce qu'un nécromancien m'a prédit que tu verserais plus de sang chrétien k toi seul, que tous les Turcs eiisemble.

— Basaac, lui répondit le comte de Nevers, point de favçur pour moi, je te prie; car il est de mon devoir départager le sort de tous ceux que j'ai conduits contre toi. S'ils sont mis à rançon, je rachèterai ma vie; s'ils sont mis à mort, je mourrai avec eux.

— 11 en sera l'ait à mon plaisir et non au tien, répondit l'empereur.

Et il le lit reconduire vers ses compagnons, avec lesquels on le ramena à la tente qui leur servait de prison.

Or, il advint que, tandis que l'empereur était fort soucieux de savoir si les seigneurs étaient bien ceuxlà dont ils avaient pris les noms, on amena devant lui

un chevalier qui avait servi dans l'armée de son frère Amurat, et qui parlait quelque peu la langue turque. C'était le sire de Hellv. Bajazet se le rappela pour l'avoir vu autrefois, et lui demanda s'il connaissait bien les chevaliers qui étaient dans la tente des prisonnier?. Le sire de Helly répondit que, pour peu qu'ils marquassent dans la chevalerie française, il pourrait dire au sultan qui ils étaient. Alors Bajazet le fit conduire devant eux, après que défense leur eut été faite d'échanger aucune parole, de peur de connivence ou de tT'omperie. Le sire de Helly n'eut besoin que de les \oir pour les reconnaître. Il retourna donc aussitôt vers Bajazcl, qui lui demanda quels étaient les noms de ceux qu'ils avait vus, ce à quoi le chevalier répondit que les captifs étaient monseigneur le comte de Nevers, messiie Philippe d'Artois, messire Enguerrand de Coucy, le comte de la Marche, messire Henri de Bar et messire Guy de la Trémouille; c'est-à-dire ce qu'il y avait déplus noble et de plus riche dans la seigneurie de France, et que quelques-uns môme étaient parents du roi.

— C'est bien, répondit l'empereur; ceux-là auront la vie sauve. Qu'on les conduise donc d'un côté de mat ente, et le reste des captifs de l'autre.

L'ordre^ que venait de donner Bajazet fut à l'instant exécuté. Les six chevaliers furent placés à la droite de l'empereur. Au bout d'un instant, ils virent s'avancer, nus ju.îqu'à la ceinture , trois cents de leurs compagnons , prisonniers comme eux; mais

ceux-là étaient destinés à mourir. On les conduisit, les uns après les autres, devant Bajazet, qui les regardait avec une insouciante curiosité, puis faisait un signe pour qu'on les emmenât. Celui qu'il renvoyait passait alors entre deux haies de soldats inîldèles qui l'attendaient l'épée nue, et, en un instant, était mis en morceaux, et cela, aux yeux du comte de Nevers et de ses six compagnons.

Or, il arriva que, parmi ces hommes jugés, était le maréchal de Boucicaut; on l'amena, comme les autres devant Bajazet, qui allait l'envoyer comme les autres, à la mort, lorsque Jean de Bourgogne l'aperçut : alors il quitta ses compagnons, et, allant à l'empereur, il mit un genou en terre, priant et suppliant qu'on l'épargnât, disant qu'il était allié du roi de France, et indiquant, par ses gestes, qu'il pourrait payer une rançon de prince. Bajazet s'inclina en signe de condescendance; Boucicaut et Jean de Bourgogne se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et Bajazet fit signe qu'il était temps que le massacre recommençât; il dura trois heures.

Lorsque le dernier chrétien fut tomhé, lorsqu'ils furent tous morts sans avoir poussé d'autre cri que ces mots : « Seigneur Jésus-Christ ayez pitié de nous! » Bajazet dit qu'il voulait faire savoir la nouvelle de sa victoire au roi de France, et, faisant amener, devant le comte de Nevers, le sire de Helly et deux autres seigneurs, qu'on avait gardés sains el saufs à cet effet, il lui demanda lequel de ces trois chevaliers il

choisissait pour aller traiter de sa rançon et de celle de ses compagnons; le comte de Nevers indiqua le sire de Helly; à l'instant même, les deux autres chevaliers furent n.iis à mort.

Alors Jeau de Bourgogne el les cinq seigneurs donnèrent des lettres à messire Jacques de Helly : le comte de Nevers pour le duc et la duchesse de Bourgogne; le sire de Coucy pour sa femme, et les autres pour leurs parents ou trésoriers; ]:uis, quand cela fut fini, Bajazct Iraça lui-même à 'son messager la route qu'il devait suivre, lui ordonna de passer par Milan> afin de donner avis de sa victoire au duc de cette ville, et lui iit jurer, sur sa foi de chevalier, de revenir se remettre entre ses mains, après avoir fait son message.

Messire Jacques de Helly se mit en route le soir même.

Précédons-le en France, et jetons un coup d'oeil ïiur les positions qu'ont prises les différents partis depuis que nous l'avons quittée.

Personne ne connaissait la véritable cause de la démence du roi. Odelte avait constamment évité tout éclat; son influence sur le roi ne s'était manifestée que par le bien qu'elle avait trouvé moyen de faire, et elle avait pris autant de soin à dérober sa vie à tous les yeux que les autres favorites en' mettaient, d'ordinaire, à réfléchir les rayons du soleil. Elle disparut donc sans bruit; et nul autre que Charles ne

sut qu'une de ses plus pures étoiles était tombée du ciel de la royauté.

Quant au duc d'Oi-léans, quoique ses amours avec la reine durassent toujours, ils ne tenaient plus assez de place dans son cœur pour y éteindre, comme lors de la première démence du roi, tout désir d'ambition : soit calcul, soit souvenir du cœur, il avait profité de l'intervalle de raison du roi pour obtenir la mise en liberté de messire Jean Lemercier et du seigneur de la Rivière; le sire de Montaigu, de son côté, avait été rappelé au gouvernement des finances du roisur sesinstances réitérées. Leduc de Bourbon, qui l'avait élevé, exaltait sans cesse ses belles qualités et palliait ses défauts; le duc de Berry, qu'on ramenait toujours à son parti avec de l'argent, avait eu de son neveu des sortîmes considérables, et lui avait, en échange, promis son appui, si une occasion se présentait pour lui de le réclamer; et le conseil, gagné par ses manières attables, séduit par son esprit, entraîné par son éloquence, lui avait laisséf dans son sein même, former un parti qui comiuençait à contre-balancer le pouvoir du duc de Bourgogne.

La mésintelligence entre les princes devenait donc de plus en plus forte, et chacun employait tout son crédit à ruiner celui de son adversaire. Charles, faible de corps, faible d'esprit, tiraillé des deux côtés par son manteau royal, n'avait plus même la volonté d'interposer son autorité pour faire cesser

ISABEL DE BAVIERE Soi

les troubles ; chacun s'attendait donc à des discordes fatales, lorsqu'une affreuse nouvelle commença de circuler en Franco et rallia tout le monde à une même douleur.

Les trois cents chevaliers et écuyers qui, comme nous l'avons dit, étaient au fourrage au moment où s'engagea l'afl'aire, avaient gagné le pays à grande course de chevaux, se dispersant et prenant chacun le chemin qu'il croyait le plus court; ils arrivèrent enfin en Valachie. Mais là commença, pour eux, une série de malheurs et de fatigues auxquels plusieurs succombèrent. Les Valaques connaissaient déjà le résultat de la bataille; de sorte que, pensant qu'ils n'avaient rien à craindre de maliieureux fuyards, ils les laissaient entrer dans leurs villes, comme pour leur y offrir une bonne et franche hospitalité, et, le lendemain, ils leur enlevaient leurs armes et leurs chevaux : trop heureux ceux que l'on renvoyait avec du pain et de l'argent pour leur journée; il fallait encore, pour cela, qu'on les sût de grands seigneurs; car ceux qu'on reconnaissait pour varlets et écuyers de petite maison étaient mis complètement nus et battus sans pitié. Ils eurent donc beaucoup de peine à traverser la Valachie et la Hongrie en mendiant leur pain, obtenant, à force de prières, un gîte dans le? «^curies et couverts seulement de lambeaux d'habits que les plus pauvres avaient partagés avec eux. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Vienne, où de bonnes gens les recueiUirenl plus doucement, et leur don-

lièrent des vêtements et quelque argent pour continuer ieur route. Ils entrèrent bientôt en P>ohôrae, et trouvèrent dans ce pays les petits secours dont ils avaient si grand besoin; et ce fut pour eux un j^rand bonheur; car, si les Allemands avaient été aussi impitoyables que les Vrdaques et les Hongrois, tous ces malheureux lussent morts de faim et de misère sur les bords des chemins. Ils cheminaient donc vers la France, racontant partout de tristes nouvelles, tant et si bien qu'ils passèrent la frontière, et que quelques-uns arrivèrent enfin à Paris.

Mais, là, personne ne voulut croire à ce qu'ils disaient; car c'étaient de trop tristes récils que les leurs pour qu'on y ajoutât foi ainsi tout à coup. Bien loin de là, il y avait quelques personnes qui pensaient que ces hommes n'étaient autres que de misérables aventuriers qui tentaient d'exploiter la pitié publique, et l'on disait touthaut, dans les carrefours, qu'il fallait pendre et noyer cette ribaudaille qui allait semant de pareilles tromperies; mais, nonobstant ces menaces, chaque jour de nouveaux fuyards arrivaient et donnaient plus de consistance aux récits des premiers, si bien que ces nouvelles, à force de s'ébruiter parmi le peuple, finirent par aller retentir chez les grands. Le roi, au milieu de sa maladie, en entendit parler en son hôtel Saint-Paul, et ce furent de nouveaux nuages sur son ciel déjà si sombre. On ordonna donc d'étouffer ces bruits tant que l'on n'aurait pas de nouvelles certaines, et les ordres

furent donnés pour que le premier chevalier de quelque renom, qui arriverail de la croisade, fût conduit près du roi.

Or, pendant la nuit de la Nativité, et tandis que la reine, le duc d'Orléans, les ducs de Bourbon, de Berry et de Bourgogne, le comte de Saint-Pol, et une grande assemblée de seigneurs et de dames, entouraient le roi en son hôtel et fêtaient avec lui cette solennité de Noël, on annonça un seigneur venant tout droit de Nicopolis, et apportant des nouvelles certaines du comte de Nevers et de l'armée. Au même instant, le chevalier fut introduit dans cette riche assemblée, tout poudreux et tout botté : c'était messire Jacques de Helly. Il remit au roi et au duc de Bourgogne les lettres dont il était chargé, et raconta les choses que nous avons déjà dites.

On peut penser quelle consternation un pareil récit jeta dans la noble assemblée; il n'y avait pas un seul seigneur qui n'eût quelqu'un qui lui fût cher parmi les morts ou les prisonniers : l'un perdait un frère, l'autre un fils, l'autre un époux; le roi de France perdait sa belle et riche chevalerie.

Cependant, en même temps qu'on pleurait les I. 15

254 ABEL DE BAVIÈ ISRE

morts, on songea à délivrer les captifs; on voulait envoyer un présent à Bajazet pour le bien disposer aux négociations qu'on allait ouvrir avec lui, et l'on s'informa de tous côtés quelles choses lui seraient le plus agréables. On sut qu'il prenait grand plaisir à la chasse à l'oiseau, et que, chaque année, son bon ami, le seigneur Galéas de Milan, lui envoyait des faucons blancs. On se prccura à prix d'or, car celte espèce est très-rare, douze beaux gerfauts tout dressés ; ensuite le sire de Helly, qui avait remarqué le goût de Bajazet pour les tapis, donna le conseil de joindre à ce premier présent quelques-unes de ces belles tapisseries à personnages que l'on ne savait faire qu'à Arras. Le duc de Bourgogne se rendit donc lui-môrae en cette ville, et acheta un lapis magnifique qui représentait en entier l'histoire du grand roi Alexandre de Macédoine, dont Bajazet prétendait descendre; on y ajouta des pièces d'orfèvrerie travaillées par les meilleurs ouvriers, de la toile de Reims, de l'écarlate de Bruxelles, douze grands lévriers, et dix beaux chevaux tout caparaçonnés de harnais de velours resplendissant d'or et d'ivoire.

Comme le seigneur de Helly avait fini son message, il vint prendre congé du roi et du duc de Bourgogne; car il retournait acquitter sa parole et se remettre fidèlement aux mains de Bajazet. Le duc Philippe le pria de se charger des présents qu'il envoyait à Bajazet, pensant que l'empereur les recevrait avec plus

de plaisir des mains de celui qu'il avait choisi pour son messager; mais, sur l'observation de cj brave chevalier, qu'il ignorait le sort que lui' réservait le vainqueur#et qu'il était possible qu'il ne revînt jamais en France, on lui adjoignit, pour rapporter des nouvelles de l'ambassade, le sire de Vergy, gouverneur du comté de Bourgogne; le sire de Châleau- Morand, qui avait si heureusement, autrefois, fait signer les trêves avec l'Angleterre, et le sire de Leuringhen, gouverneur de la comté de Flandre. La dame de Coucy, de son côté, envoya près de son mari et près de ses deux frèics un chevalier du Carabrésis, nommé Robert Desne, et lui donna, pour l'accompagner, une suite de cinq varlets et écuyers. Cette double ambassade devait passer par Milan, et, recommandée par madame Valentine, prendre des lettres du duc Galéas pour l'empereur Bajazet : ce fut en reconnaissance de ce service que le roi de, France permit à ce seigneur de placer de? llcurs de lis dans son écusson.

Lorsque ces messagers furent pn.rtis, le duc et la duchesse de Bourgogne s'occupèrent de rassembler l'argent nécessaire au rachat des captifs; en conséquence, ils quittèrent Paris et se retirèrent à Dijon, afin de veiller aux taxes qui allaient être levées sur leurs États. Le duc d'Orléans resta donc <^eul au pouvoir; il en profita vitement et habilement pour s'y consolider, et fit si bien, que le roi lui attribua le gouvernement entier et absolu du royaume, avec le

droit de le suppléer en tout, lorsqu'il ne serait pas en état de gérer lui-même.

.Vers cette époque, une révolution qui devait avoir une grande influence sur les destinées de#a France, éclata en Angleterre.

Le comte de Derby, que nous avons vu, au commencement de cette histoire, venir faire des armes contre le duc d'Orléans, lors des fêtes qui furent données pour l'entrée de madame Isabel, était, comme nous rivons dit, le fils du duc de Lancastre, et avait un parti puissant en Angleterre. Son père venait de mourir, et le roi Richard, craignant que la riche succession qu'il allait recevoir ne lui servit à se faire de nouveaux clients, avait, nonobstant son droit, refusé de la lui délivrer. Le comte de Derby était à cette époque en France, non plus,- comme la première fois, messager de la couronne, mais exilé d'État. Une querelle particulière qu'il avait eue avec le comte de Nottingham, avait fourni au roi un prétexte pour éloigner d'Angleterre celui qu'il commençait à regarder comme un rival.

Cette injustice du roi envers le comte de Derby avait produit un effet contraire à celui qu'en espérait Richard; toute la noblesse et la prélature s'était rangée au parti de l'exilé. Le peuple, abîmé d'impôts, écrasé par les déprédations des gens d'armes, que l'on ne payait pas et qui vivaient en pillant les laboureurs et en dévalisant les marchands, murmurait fort de ces vexations auxquelles il n'était pas habitué, et parais-

sait n'attendre qu'une occasion pour faire, contre le roi, cause commune avec la noblesse. Le comte de Derby, lesyeux fixés sur l'Angleterre, attendait que les choses fussent à point. Elles y arrivèrent promptement, et, tandis que Richard étaitallé faire une expédition en Irlande, il reçut avis que, s'il avait le cœur assez fort pour jouer sa îète contre un royaume, il était temps qu'il traversât le détroit. Le comte de Derby n'hésita point uq instant; il prit congé du duc de Bretagne, son cousin, près duquel il était retiré, partit du Havre, et, après deux jours et deux nuits de navigation, débarqua à Ravenspur, dans le Yorkshire, entre Hall et Brintington.

Sa marche vers Londres fr.t un triomphe continuel, tant l'ancien roi était haï. Les bourgeois des villes ouvraient les portes et lui en présentaient les clefs à genoux, les ménestrels le suivaient en chantant ses louanges, et les femmes jetaient des Qeurs sur le chemin qu'il allait parcourir. Lorsque Richard apprit ces nouvelles, il revint avec son armée contre la capitale, mais, abandonné de ses soldats, sans avoir pu les déterminer à combattre, il fut obligé de se rendre prisonnier. On le conduisit en la grosse tour de Londres; son procès s'instruisit, les chambres le déposèrent, et le comte de Derby, proclamé roi sous le nom de Henri IV, reçut le sceptre et la couronne des mains mômes de celui qu'il avait détrôné.

Cette nouvelle fut appx)rtée en France par la dame deCoucy, qui était près de madame Isabelle : cette

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pauvre enfant, qui n'avait connu de l'amour que ses dégoûts, de la royauté que ses malheurs, revenait en France veuve d'un mari vivant, mais déjà condamné. Chacun sentait bien qu'un pareil affront fait à la couronne de France ne pouvait rester impuni, et cependant on comprenait en môme temps l'impossibilité de faire la guerre, tant le royaume clait ruiné d'hommes et d'argent. Le duc d'Orléans éprouvait un tel courroux de celte insulte et un tel chagrin de cette impuissance, qu'il envoya défier, en son nom, le roi d'Angleterre, par Orléans, son héraut, et Champagne, 'son roi d'armes, lui proposant le combat à outrance et sans merci, dans quelque lieu qu'il vouïût fixer et à quelque arme qu'il choisît. Henri IV refusa le combat.

Cependant le duc d'Orféans usait de son gouvernement en homme qui, dit Juvénal, le sévère historien de cette époque, aurait eu besoin lui-même d'un gouverneur : pour fournir h ses profusions et à celles de la reine, les taxes se succédaient avec une telle rapidité, qu'on en proclamait une nouvelle avant que la dernière fût payée. Enfin, lorsque le peuple fut épuisé, le duc décréta une taille sur le clergé; il est vrai que, pour déguiser l'extorsion, elle fut ordonnée sous le titre de prêt. Cela amena de grandes divisions parmi les prélats, car les uns refusèrent la taxe et laissèrent saisir par force le quart de leur récolte dans les granges elles greniers, tandis que les autres, au contraire, pieux flatteurs du duc d'Orléans, excommu-

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nièrent tous ceux qui n'obéissaient point à l'édit. Le régent, loin d'être éclairé par un pareil scandale, répondit à ce schisme par la publication d'une taxe générale frappant, cette fois, la noblesse, le clergé et le peuple : l'acte portait que la chose avait été résolue en présence et duconsenteraenl des ducs de Bourgogne, de Bourbon et de Berry; ce qui était faux. Les deux derniers déclarèrent qirils n'étaient pour rien dans cet impôt; quant au duc de Bourgogne, comme il avait réglé le rachat de son fils, et qu'on venait d'apprendre que le comte de Nevers était en route pour revenir, il résolut de se rendre immédiatement à Paris pour donner lui-même un démenti à son neveu.

Aussitôt que le duc d'Orléans le sut en marche, il pensa qu'il ne pourrait se maintenir dans la position qu'il avait prise ; il se hâta donc de faire publier que le roi, d'après ses instances et celles de^madame Isabel, relirait la dernière taxe, et qu'en conséquence elle ne serait point levée : cela n'arrêta point le duc Philippe; il vit, au contraire, dans ce pas de retraite un aveu de la faiblesse de son adversaire, et résolut d'en profiter. Aussi, à peine arrivé à Paris, il s'entendit avec les ducs de Berry et de Bourbon, dont les noms avaient été compromis en même temps que le sien, et, faisant de respectueuses remontrances au roi, ils obtinrent que le conseil fût assemble pour décider auquel des deux princes resterait le pouvoir, proposant, du reste, pour que toute liberté fût laissée à

la discussion, de ne point paraître à cette assemblée, si, de son côté, son neveu consentait à n'y point venir. Le duc d'Orléans accepta, quoiqu'il présumât bien que la décision lui serait défavorable; car on lui accordait généralement toutes les qualités d'un bon et gentil chevalier, mais on niait aussi généralement, au moins, qu'il eût aucune des vertus d'un homme, d'Etat; il éprouva donc plus de dépit que d'étonnement lorsqu'on lui annonça que le parti du duc de Bourgogne l'avait emporté sur le sien, et que celui-ci avait le gouvernement des affaires en son lieu et place.

Les deux rivaux se retrouvèrent donc en face l'un de l'autre avec une haine de plus, et cependant ils en avaient déjà tant de vieilles au fond du cœur, qu'ils n'auraient pas cru eus-méœes qu'une nouvelle y pût tenir. Le duc d'Orléans parut se consoler de cet échec eu faisant une cour ostensible et assidue à madame la comtesse de Nevers, belle-fille du duc. C'était sa manière de se venger : nous verrons bientôt quelle fut celle du comte de Nevers.

Tout avait été réglé, comme nous l'avons dit, avec Bajazet, pour la rançon des cinq captifs, car ils n'étaient plus que cinq; le sire de Coucy était mort en captivité, à la grande douleur de ses compagnons. L'empereur avait rendu la liberté à raessire Jacques de Helly, en lui faisant de grandes louanges sur son courage et sa loyauté; les chevaliers se rendirent donc à l'audience de congé que leur avait accordée

l'empereur. Le comte de Nevers se chargea, au nom de ses amis et au sien, de le remercier de la courtoisie avec laquelle il les avait traités; alûrsBajazet le fit approcher de lui, et, comme il voulait mettre un genou en terre, il le prit par la main, et lui dit, en langue turque, ces paroles, que ses interprètes répétèrent en langue latine :

— Jean, je sais que tu es, en ton pays, un grand seigneur, et fils d'un noble père qui avait des aïeux roj'aux; tu es jeune, et il se peut que, de retour en ton pays, on te blâme et l'on te raille sur ce qui t'est arrivé en ta première chevalerie, et que, toi, dans l'espoir de recouvrer ton honneur, tu assembles une grande puissance d'hommes pour faire, comme vous l'appelez, une nouvelle croisade; si je te craignais, je te ferais, ainsi qu'à cens qui sont en ta compagnie, jurer sur ta croyance et ton honneur de ne jamais porteries armes contre moi: mais, loin delà, une fois de retour en ton pays d'Occident, fais ce que bon te semblera; rassemble contre moi la plus grosse armée que tu pourras réunir; viens, et tu me trouveras toujours prêt et armé pour la bataille. Et je dis cela, non-seulement pour toi, mais encore pour tous ceux à qui il te plaira de le répéter; car je suis né pour les entreprises de guerre et les conquêtes de villes.

Après ces paroles, dont se souvinrent toute leur

vie ceux qui les avaient entendues, les prisonniers

furent remis aux mains des seigneurs de Mételin et

d'Abydos, qui s'étaient chargés de la négociation et

l'avaient menée à bien. Cependant les gens de l'empereur les conduisirent jusqu'à leurs galères, et ne ies quittèrent qu'au moment où ils levèrent l'ancre. La flotte fit voile pour Mételin, où elle arriva sans accident. Les chevaliers y étaient attendus avec impatience : ils y furent merveilleusement reçus par la femme de ce seigneur, qui avait été dame de llmpératrice de Constantinople, et qui, pendant ce temps, avait entendu faire de grands récits sur la France. Elle fat donc très-honorée de recevoir quelques-uns de ses plus nobles enfants; elle leur fitpréparer les chambres les plus magnifiques de son palais, et, dans ces chambres, ils trouvèrent, en place de lem-s vêtements usés et flétris, des habits de forme grecque faits des plus riches étoffes de l'Asie. Ils venaient de les revêtir,' lorsqu'on leur annonça l'arrivée de messire Jacques de Braquemont, maréchal de Rhodes : il venait chercher les chevaliers pour les conduire dans celte île, où ils étaient attendus par le grand prieur avec désir et impatience. Ils prirent donc congé du seigneur et de la dame de Mételin, qui les avaient si courtoisement reçus, et se remirent en mer. Quelques jours de traversée leur suffirent pour atteindre le port, et sur le rivage les attendaient, pour leurfaire honneur, les principaux seigneurs de Rhodes, bons juges en matière de religion et de chevalerie ; car ils portaient sur leurs habits la croix blanche, en mémoire de la Passion, et soutenaient, chaque jour, quelque nouvel assaut contre les infidèles.

Le grand maître et, après lui, les plus nobles chevaliers se partagèrent l'honneur de recevoir le comte de Nevers et ses compagnons; ils leur offrirent môme de l'argent, chose dont ils avaient grand besoin, et Jean de Nevers accepta, pour lui et pour ses amis, une semme de trente mille francs, dont il fit personnellement sa dette envers le grand prieur, quoique le tiers au plus eût été distribué à ses compagnons.

Tandis qu'ils étaient en la ville de Saint-Jean, attendant la galère de Venise qui devait les y venir prendre, messire Guy de la Trémouille, seigneur de Sully, tomba malade et passa de vie à trépas. Il semblait que la mort laissât échapper avec peine ces hommes qui s'étaient vus si près de la tombe, qu'ils avaient moins de chemin à faire pour y descendre que pour en sortir : déjà le sire de Coucy avait succombé, et voilà qu'à son tour le sire de la Trémouille fermait les yeux pour ne plus Les rouvrir. Les chevaliers crurent que quelque malédiction pesait sur eux, et que pas un n'était destiné à revoir le sol de la patrie; ils rendirent tristement les devoirs funèbres à cet ami, dont la mort les réduisait au nombre de quatre, et, l'ayant déposé en l'église Saint-Jean de Rhodes, ils montèrent sur les vaisseaux vénitiens, qui étaient entrés dans le port tandis qu'ils s'acquittaient de ce dernier devoir..

En partant, l'ordre fut donné au pilote, pour moins de fatigue et pour que le comte pût visiter les terres qui sont entre Venise et Rhodes, de relâcher d'île en

île. C'est ainsi que les voyageurs débarquèrent tour à tour à Modon, à Corfou, à Leucade et àCéplialonie; là, ils séjournèrent quelques jours, caries femmes de cette île leur parurent si belles, qu'ils les prirent pour des nymphes et des fées, et que le comte de Nevers et ses compagnons employèrent, en présents à ces enchanteresses, la meilleure partie de l'or que lur avait prêté, pour un autre usage, sans doute, le bon prieur des chevaliers de Rhodes.

Ce ne fut qu'avec peine qu'on les arracha de ce paradis; mais il fallut enfin qu'ils se décidassent à le quitter, car ils avaient encore bien du pays à voir avant d'arriver h Venise. Ils remontèrent donc sur leurs vaisseaux, puis naviguèrent tant et tant au vent et à la rame, qu'ils s'en vinrent à Raguse, à Zara et àParenzo; là, ils montèrent sur des nefs plus légères, afin de pouvoir parvenir jusqu'à Venise, la mer qui en baigne le pied n'étant pas assez profonde pour porter de grosses galères.

Arrivé là, le comte de Nevers trouva une partie de ses gens, que le duc et la duchesse avaient envoyés pour l'attendre. Bientôt les sires de Haugier et de Helly arrivèrent, conduisant le reste de sa maison et menant avec eux des fourgons chargés de vaisselle d'or et d'argent, d'habits magnifiques et de linge de toute espèce. Jean de Bourgogne se mit donc en roule avec l'état qui convenait à un seigneur de son rang, et arriva en France plutôt en vainqueur qu'en vaincu.

ÎSABEL DE BAVIERE 26o

Quelque temps après son retour, mourut, en son château de Halle, dans la soixante et treizième année de son âge, Philippe le Hardi, et, par cette mort, la régence revint au duc d'Orléans.

Mais le comte de Nevers se trouva duc de Bourgogne.

Onze mois après, la duchesse mourut, et le duc Jean de Bourgogne se trouva comte de Flandres et d'Artois, seigneur de Salins, palatin de Malines, d'Âlost et de Talmund, c'est-à-dire l'un des plus puissants princes de la chrétienté.

Cet événement allait mettre k la grande lumière les discussions qui, jusqu'à ce jour, avaient divisé les deux familles. Jusque-là, lerespcct que commandait l'âge du duc Phihppe, et la prudence que le duc Philippe tenait de cet âge même, avaient jeté sur ces discordes princières un vernis politique qui allait s'effacer; les haines particulières, les haines d'ambition personnelle, les haines d'amour et d'amour-propre blessé, les haines vivaces et sanglantes enfin, allaient lever leurs tètes démasquées, et se prendre corps à corps comme deux athlètes acharnés. Chacun sentait que l'avenir était gros de malheurs, qu'i

y avait dans l'air quelque chose de terrible, et que, lorsque l'orage éclaterait, il pleuvrait du sang.

Et cependant ni l'un ni l'autre des deux princes n'avait encore donné des marques publiques de celte haiue. Le duc de Bourgogne était retenu dans ses États pour recevoir l'hommage de ses bonnes villes ; et, tout occupé par ces soins, ce n'était que de temps en temps qu'il pouvait jeter sur Paris un regard plein de promesses de vengeances.

Quant au duc d'Orléans, naturellement insoucieux comme il l'était, il s'occupait peu de ce que faisait le duc de Bourgogne; ses amours avec Isabcl avaient repris une nouvefle ardeur, et, dans les instants de liberté qu'ils lui laissaient, il s'amusait à disputer savamment avec les docteurs et les gens de loi; puis il rêvait au moyen de leve>r de nouvelles taxes. C'était à peu près sa seule manière de se mêler du gouvernement.

Aussi, tout allait-il au pire dans le royaume. La trêve avec l'Angleterre n'était plus qu'un vain mot, et, à défaut d'une déclaration de guerrè'^otiverte et générale, les entreprises particulières, autorisées par les deux gouvernements, ensanglantaient tantôt un point de l'Angleterre, tantôt une province de la France. De jeunes gentilshommes de Normandie, ayant à leur tête les sires de Martel, de la Ilochc- Guyon et d'Acqueville, sans demander congé ni au roi ni au duc d'Orléans, s'embarquèrent, au nombre de deux cent cinquante, abordèrent à l'île de Port-

land, et la pillèrent; mais les habitants, revenus de leur première terreur, et voyant leur petit nombre, revinrent sur eux, en tuèrent une partie et firent prisonnier le reste.

Les Bretons, de leur côté, mais cette fois avec l'autorisation du conseil du roi, tentèrent une nouvelle attaque qui ne fut pas plus heureuse : elle était conduite par le sire Guillaune Duchâlel et les seigneurs de la Jaille et de Châteaubriant; Guillaume Duchâtel y fut tué.

Alors Tanneguy, son frère, se mit la tête de quatre cents gentilshommes, descendit près de Darmouth, y mit tout à feu et à sang. Guillaume, vengé, eut une hécatombe et un bûcher.

Cependant la guerre allait éclater bientôt et se faire sur de plus vastes proportions. Un jeune exilé anglais étaitvenu demander asile à la cour de France; il se nommait Oven Glendor, descendait des anciens princes de Galles, et éJait fils 'd'Ivan de Galles, qui, lié de/ralernité d'armes avec les chevaliers françias, avait péri au service du roi Charles; il demandait secours contre Henry de Lancastre, et cet appel aux vieilles haines de la France contre l'Angleterre, avait trop d'échos dans le royaume pour ne pas ôlre entendu. On décida donc qu'il serait équipé une puissante flotte dans le por.t de Brest, et que le commandement d'une expédition composée de huit mille hommes serait donné au jeune comte delà Marche,

que nous avons vu combattre, à Nicopolis, avec Jean de Bourgogne.

Les Anglais, instruits de ces préparatifs, résolurent "deles détruire avant qu'ils fussent achevés. Ils descendirent donc près de Guérande, qu'ils espéraient prendre par surprise ; mais Clisson veillait ; son bras n'était point désarmé pour avoir perdu l'épée de connétable : il lui restait la sienne. Au cri d'alarme qu'il jeta, Tanneguy Duchâtel accourut avec cinq cents lances, et, abattant d'un coup de hache le comte de Beaumont, capitaine de l'entreprise, il força les Anglais à se rembarquer, après avoir pris ou tué la moitié de leur troupe.

Cependant la flotte était prête à mettre à la voile : les chevaliers étaientrassemblés; on n'attendait plus que le chef de l'expédition. On l'attendit ainsi vainement pendant cinq mois. Le comte de la Marche avait oublié, dans les bals, les jeux de cartes et de dés, qu'il avait à mettre une armure de combat.

Cette expédition avortée coûta fort cher, et ne mena à rien qu'à fournir l'occasion au duc d'Orléans de lever une nouvelle taxe sur tout le royaume.

Cette fois, le duc de Bourgogne, que l'on aurait pu croire endormi, se réveilla pour donner l'ordre à ses sujets de ne point payer.

Leduc d'Orléans, qui n'avait aucun moyen d'exécution dans les États du duc de Bourgogne, se vengea de lui en mariant mademoiselle d'Harcourt, cousine du roi, au duc de Gueldre, ennemi mortel

du duc de Bourgogne. Le coup porta vite et en plein; car, le jour même du mariage, un héraut entra dans la salle du festin, et, en face de tous les convives, défia le duc de Gueldre au nom du comte Antoine de Bourgogne, qui devait hériter du duché de Limbourg. Le duc de Gueldre se leva, dévêtit sa robe de noces, la donna au héraut pour lui faire honneur, et accepta le défi.

De ce côté aussi, la guerre s'alluma donc.

A tous ces signes de la terre commençaient à se mêler les présages du ciel. Un jour que, dans la forêt de Saint-Germam , la reine se promenait en litière et le duc à cheval, un grand orage éclata tout à coup; la reine ouvrit sa voiture et y donna place à son amant; h peine l'eut-il prise, que le tonnerre tomba, tuant le cheval dont il venait de descendre. A ce bruit et à cette vue, l'attelage de la litière s'effraya, emporta la voiture vers la Seine, et allait se précipiter avec elle, lorsque les traits se rompirent comme par un miracle de Dieu, et les chevaux s'élancèrent dans la rivière, comme si îj[uelque démon les y poussait.

Les gens pieux virent dans cet accident un avertissement de la Providence : excité par eux, le confesseur du duc d'Orléans lui parla avec force et sincérité, blâmant la vie dissolue et antireligieuse qu'il menait. Le duc convint qu'il était un grand pécheur, promit de s'amender, et, pour preuve de sa conversion, fit publier, à son de trompe, qu'il allait payer

ses dettes ; il fixa, en conséquence, un jour à ses créanciers, pour qu'ils se présentassent à son hôtel.

Selon le religieux de Saint-Denis, huit cents se présentèrent au jour dit, apportant leurs mémoires additionnés et réglés; mais sept jours s'étaient passés depuis l'accident de Saint-Gerrnain, le ciel était redevenu d'un bleu d'azur, et son dernier nuage avait emporté le dernier remords du duc; en conséquence, sa caisse était fermée. Les créanciers poussèrent de grandes clameurs, déclarant qu'ils ne s'en iraient pas sans être payés; m.ais on leur répondit que les rassemblements étaient défendus, et que, s'ils ne se retiraient promptement, on allait faire venir les sergents, qui sauraient, bien les disperser.

Cependant, les mêmes personnes qui avaient fait des remontrances au duc 'd'Orléans profitèrent d'un retour de raison pour en faire au roi. On lui montra l'or des particuliers et l'or de l'État fondant entre les mains du duc et de la reine, comme dans un creuset. On lui dit de prêter l'oreille, et il entendit les cris du peuple. On lui dit d'ouvrir les yeux, et il vit que la misère publique était entrée jusque dans son palais. Aussitôt il s'informa, et il apprit des choses inouïes ; il fit venir la gouvernante de ses enfants, et elle lui avoua que souvent les jeunes princes manquaient du nécessaire, et que parfois elle n'avait su comment leur donner de quoi manger et se vêtir. Il appela le duc d'Aquitaine, et l'enfant arriva à moitié nu et disant qu'il avait faim. Alors le roi poussa un

profond soupir, chercha de l'argent pour en donner à la gouvernante, et, n'en trouvant point, il lui remit pour l'aller vendre une coupe d'or dans laquelle il venait de boire.

Avec une lueur de raison, un instant d'énergie revint au pauvre insensé. Il ordonna qu'un conseil général fût assenriblé, afin d'aviser au plus prompt moyen de porter remède h la maladie de l'État; puis, sans rien dire à personne, il fit écrire au duc de Bourgogne pour l'inviter à assister à la délibération. C'était tout ce que celui-ci attendait.

Le lendemain, il partit d'Arras avec huit cents hommes, et marcha sur Paris.

Eu arrivant à Louvres, il reçut des lettres qui lui annonçaient que le duc d'Orléans et la reine, en apprenant sa venue, avaient quitté Paris pour se rendre à Melun, et, de là, à Chartres, laissant l'ordre au prince Louis de Bavière de leur amener dans cette ville le duc d'Aquitaine, daupbin de Vienne. Malgré l'urgence de ces nouvelles, le duc était si fatigué, qu'il s'arrêta pour dormir quelques heures. Le lendemain, au point du jour, il partit pour Paris; mais il y arriva encore trop tard ; le dauphin venait de partir.

Alors le duc de Bourgogne, sans desseller ni rafraîchir, mit son cheval au galop, et ordonna à ses gens de le suivre. Il traversa ainsi Paris dans toute sa largeur, prit la route de Fontainebleau, et rejoignit le dauphin entre Villejuif et Corbeil. Ce jeune

prince était accompagné de son oncle Louis de Bavière, dumarquisdePont, ducomtedeDammartin, de Montaigu, grand maître d'hôtel du roi, et de plusieurs autres seigneurs; dans sa litière, et à ses côtés, étaient assises sa sœur Jeanne et la dame de Préaux, femme de monseigneur de Bourbon. Le duc de Bourgogne s'approcha de la portière, s'inclina devant le dauphin, et le supplia de revenir à Paris, lui disant qu'il avait à lui parler de certaines choses qui le touchaient de près: alors le prince Louis, voyant que le désir du duc d'Aquitaine était effectivement de revenir avec Jean de Bourgogne, comme celui-ci l'en priait, s'avança et dit :

— Sire duc, laissez aller monseigneur d'Aquitaine, mon neveu, près de la reine, sa mère, et de monseigneur d'Orléans, son oncle.; car il y va du consentement du roi, son père.

A ces mois, le duc Louis défendit à qui que ce soit de tourner bride, et ordonna au cocher de continuer sa route. Il allait donc reprendre son chemin, lorsque le duc de Bourgogne lui-même prit les chevaux au mors, leur fit retourner la tête du côté de Paris, et, tirant son épce :

— Sur ta vie, dit-il au conducteur, marche, et vilement!

Le cocher, tremblant, mit ses chevaux au galop; la troupe du duc entoura la litière, et, tandis que le duc d'Aquitaine retournait vers la capitale, accompagné de '^n oncle Louis de Bavière, qui n'avait pas

voulu le quitter, le duc de Bar, le comte de Dammartin et le marquis de Pont gagnaient Corbeil, et racontaient au duc d'Orléans et à la reine ce qui venait de se passer.

Cette action donnait la mesure de ce que pouvait oser le duc de Bourgogne, Aussi le duc et la reine, qui venaient de se mettre à table, interrompirent-ils leur dîner, et, montant en voiture, partirent-ils en grande hâte pour Melun. Quant au duc de Bourgogne, il irouva aux portes de Paris le roi de Navarre, le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte de la Marche, plusieurs autres seigneurs encore, et une foule de bourgeois qui venaient au-devant de lui, louant beaucoup celte entreprise, et tout joyeux de revoir le jeune duc leur dauphin. Alors, le duc de Bourgogne, qui était à la portière avec ses deux frères, ordonna de marcher au pas, tant la multitude était grande, et vint en cette ordonnance jusqu'au château du Louvre, où le dauphin fut logé. Le duc de Bourgogne y demeura près de lui, afin de faire autour du jeune prince sûre et bonne garde.

La surveillance était d'autant plus facile au duc de Bourgogne, qu'à son ordre et à celui de ses frères, des hommes d'armes arrivaient de tous côtés, venant de leurs États; au bout de quelques jours, il se trouva donc à la tête de six mille combattants à peu près, tous à lui, et commandés par le comte de Clèves et par l'évêque de Liège, que l'on appelait Jean Sans- Pitié.

Le duc d'Orléans, de son côté, n'avait point perdu de temps; il avait envoyé des messagers dans tous ses duchés et comtés, avec ordre à ses capitaines de lever autant d'hommes qu'il serait possible, et de faire la plus grande diligence pour les lui amener. Aussi vit-il promptement venir le sire de Harpedanne avec lesgens du Boulonnais; le duc de Lorraine avec ceux de Chartres et de Dreux, et, enfin, le comte d'Alençon avec les chevaliers et les communes d'Orléans.

Tous ces mouvements de troupes étaient fort onéreux au pauvre peuple des environs de Paris. Les gens d'armes des deux partis parcouraient la Bric et l'Ile-de-France, pillant et ravageant tout. Ceux du duc d'Orléans avaient pris pour Lannière le bâton noueux dont leprince avait fait sa devise au tournoi, avec ces mêmes mots : a Je porte le défi ! » et les Bourguignons, de leur côté, s'étaient ralliés au rabot du duc Jean, et avaient pris pour mot d'ordre: ((Je le tiens!»

Les deux troupes se trouvaient donc en présence; et, quoiqu'il n'y eût entre les princes aucune déclaration de guerre patente, tout homme sage sentait bien qu'il suffisait d'une querelle particulière entre deux soldats pour amenerun choc entre les deux armées et une guerre civile dans toute la France.

Cet état durait depuis quelque temps, lorsque le duc d'Orléans résolut de le faire cesser par une démarche décisive. En conséquence, il donna l'ordre à son armée de marcher sur Paris. Le duc de Bourgo-

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gne était en son hôtel d'Artois, lorsqu'on vint lui dire que son ennemi s'avançait avec toute sa puissance. Il se fit armer proffiptement, sauta sur son cheval de bataille, courut à l'hôtel d'Anjou, où il trouva le roi de Sicile, les ducs de Berry et de Bourbon, et plusieurs autres princes et seigneurs du conseil du " roi, prit acte, devant eux, que ce n'était pointlui qui commençait les hostilités, et, menant la tête de ses troupes, il les vint mettre en bataille devant Montfaucon.

En voyant le duc et les soldats traverser ainsi au grand galop les rues de Paris, les bourgeois s'éirurent vivement. Le duc d'Orléans avait imprimé, par ses exactions, un tel cachet d'avarice sur son gouvernement, que le bruit courut qu'il revenait sur Paris pour le piller. Aumômeinstant, toute la^mmunauté de la ville se leva en masse et marcha aux portes; les écoliers descendirent en armes cle l'Université; on abattit plusieurs maisons des faubourgs, et l'on en porta les pierres au milieu de la route pour en faire des barricades; enfin toutes les mesures furent prises pour seconder le duc de Bourgogne et combattre le duc d'Orléans.

En ce moment passèrent devant les travailleurs le roi de Sicile, les ducs de Berry et de Bourbon; ils se rendaient prùs du duc d'Orléans peur l'informer des dispositions de Paris à sou égard et le supplier d'éviter toute effusion de sang. Le duc répondit que ce n'était pas lui, quec'élaitsoncousin Jean, quiavait commencé

les hostilités, en enlevant à sa mère le jeune duc d'Aquitaine; que, du reste, il était prêt à entendre toute proposition raisonnable, et la preuve, c'est qu'il interrompait sa marche. En effet, il cantonna ses hommes à Corbeil et autour du pont de Charenton, conduisit lareine à Vincennes, et se retira lui-même en son château de Beauté.

Les pourparlers se nouèrent aussitôt et durèrent huit jours, au bout desquels on commença à s'entendre : les deux ducs convinrent de renvoyer chacun leurs troupes, et de s'en rapporter sur leurs prétentions au jugement du conseil du roi. Serment départ et d'autre fut échangé sur l'Évaugile, et le renvoi des troupes signala son commencement d'exécution.

Dès que Paris fut délivré des gens d'armes des deux partis, la refpe se décida à y faire son entrée : ce fut une grande fête pour la capitale, que cette preuve de confiance que madame Isabel donnait à ses sujets, en revenant se placer au milieu d'eux; toute la population se porta joyeusement au-devant d'elle. La reine était dans le premier chariot suspendu qui ait été construit, et dont lui avait fait cadeau le duc d'Orléans; les dames suivaient dans des litières; les deux ducs réconciliés venaient à cheval, se tenant par la main, et portant chacun la devise de son adversaire. Après avoir conduit madame Isabel à l'hôtel du roi, tous deux se rendirent à Notre-Dame, communièrent avec la môme hostie rompue en deux, s'embrassèrent au pied de l'autel, et, pour plus grande preuve de récon-

cilialion et de confiance, le duc de Bourgogne demanda l'hospitalité pour celte nuit au duc d'Orléans. Le duc d'Orléans lui offritalors la moitié de son propre lit : Jean de Bourgogne accepta. Le peuple, toujours dupe des apparences, les reconduisit en criant: « Noël ! » jusqu'au nouvel hôtel du duc d'Orléans, qui était derrière Saint-Paul.

Ces deux hommes, qui huit jours auparavant, marchaient l'un contre l'autre sous des bannières opposées, et vêtus de leurs armures de guerre, rentrèrent à l'hôtel appuyés au bras l'un de l'autre, comme deux amis qui se revoient après une longue absence.

Ils y trouvèrent les ducs de Berry et de Bourbon, leurs oncles, qui ne pouvaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles. Le duc de Bourgogne leur confirma de nouveau la sincérité de sa réconciliation, ,et le duc d'Orléans leur dit que jamais jour ne lui civait paru aussi beau que celui qui allait finir.

Les deux princes, restés seuls, continuèrent de se promener en causant. On leur apporta du vin épicé, qu'ils burent en échangeant leurs coupes. Le duc de Bourgogne surtout était d'un abandon extrême. Il loua beaucoup l'ordonnance de la chambre à coucher, en examina avec une attention minutieuse les tapisseries et les portières, et, indiquant du doigt une petite clef qui ouvrait une porte secrète, il demanda en riant si ce n'était point l'entrée des appartements de madame Valentine.

Le duc d'Orléans passa vivement entre Jean de 1. ' Ifi

Bou''gogne et la tapisserie, et, mettant la main sur la clef:

— Point tout à fait, mon beau cousin, lui dit-JI; il lui est, au contraire, expressément défendu d'y entrer : cette porte est celle d'un oratoire où je fais mes dévotions secrètes.

Puis, en riant, et comme par inadvertance, il tira la clef de la serrure, joua quelque temps avec, sans paraître môme savoir quel objet il tenait à la main; enfin, la mettant dans une des poches de son pourpoint, avec un air de distraction parfaitement naturel :

— Si nous nous couchions, mon cousin? dit-il. Jean de Bourgogne ne répondit qu'en détachant la

cordelière d'or qui soutenait son poignard et son escarcelle, et qu'en posant ces objets sur un fauteuil. Le duc d'Orléans, de son côté, commença de se dévêtir, et, comme il se trouva plus tôt prêt que son cousin, il se mit au lit le premier, laissant le bord, c'est-à-dire la place d'honneur, au duc de Bourgogne, qui ne tarda point à la prendre.

Les deux princes causèrent encore quelque temps de guerre et d'amour ; puis, enfin, le duc Jean parut éprouver le besoin de céder au sommeil : le duc d'Orléans cessa donc deparlei. regarda encore quelque temps, d'un airbienveillant. son cousin, qui s'était promplement endormi pui-, faisant; un signe de croix, il murmura quelques prières et ferma les yeux à son tour.

Au bout d'une heure d'immobilité, ceux du duc Jean se rouvrirent ; il tourna doucement la tête du côté de son cousin: celui-ci dormait comme si tous les anges du ciel veillaient sur lui.

Lorsqu'il se fut bien assuré que son sommeil était véritable, il se souleva Icntemcut sur le coude, sortit une jambe, ensuite l'autre, chercha le plancher sur la pointe du pied, puis, l'ayant rencontré, glissa doucement le reste de son corps hors du lit, alla vers le fauteuil où le duc d'Orléans avait déposé ses habits, fouilla dans le pourpoint, en tira la petite clef que son cousin y avait cachée, prit la lampe sur la table où le valet l'avait posée, marcha sans bruit et en retenant san haleine vers la porte secrète, glissa avec précaution la clef dans la serrure : la porte s'ouvrit, et le duc entra dans le cabinet mystérieux.

Un instant après, il en ressortit pâle et les sourcils contractés, s'arrêta quelque temps comme pour réfléchir à ce qu'il allait faire, étendit la main pour prendre le poignard qu'il avaiL déposé sur le fauteuil; mais, changeant de résolution, il posa la lampe sur la table. Au bruit qui. i.t dans ce dernier mouvement, le duc d'Orléans s'éveilla :

— Auriez-vous besoin de quelque chose, mon beau cousin? dit-il à Jean de Bourgogne.

— Nullement, monseigneur, répondit celui-ci; mais celte lampe m'empêchait de dormir, et je me suis levé pour la souffler.

A ces mois, ill'éteignil, et, marchant vers le lit, il se recoucha.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis celte nuit do réconciliation, lorsque, dans la soirée du 23 novembre 1407, deux liommes à cheval s'arrêtèrent, rue Barbette, en face de la maison de l'Image Notre- Dame; ils regardèrent autour d'eus, afin de bien reconnaître oîi ils étaient, et l'un des deux dit à l'autre :

— C'est ici.

Alors ils descendirent de cheval, conduisirent leurs montures sous l'ombre que forçiait un appentis, en attachèrent les brides aux poteaux qui le soutenaient et se promenèrent silencieusement sous la voûte. Un instant aprèSjdeuxautres hommes arrivèrent, parurent se livrer à la même investigation, descendirent de cheval comme les premiers, et, voyant des armures d'acier reluire dans l'ombre, allèrent rejoindre ceux qui les portaient. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'on entendit le bruit de nouveaux arrivants; enfin, au bout d'une demi-heure, la petite troupe, qui s'était successivement augmentée, comptait dixhuit personnes.

Elle était au complet depuis environ un quart d'heure, lorsqu'on entendit au haut delà rue le galop

d'un seul cheval. Au moment où son cavalier passai!, emporté par lui, devant la maison de l'Image, un<^ voix partit du hangar, et dit :

— Est-ce vous, de Courteheuse?

— C'est moi, répondit le cavalier arrêtant- court sa monture. Qui m'appelle, ami ou ennemi?

— Ami, dit celui qui paraissait le chef de la troupe, sortant à pied de l'ombre où il était caché et s'approchantde sire Thomas de Gourteheusc. — Eh bien, sommes-nous prêts?

Et il appuya sa main sur le cou du cheval.

— Ah! c'est toi, Raoullet d'Octouville! répondit le chevalier. Bien ! es-tu là avec tous tes hommes?

— Oui, et nous vous attendons depuis une bonne demi-heure.

— Il y a eu retard dans l'ordre ; je crois qu'au moment d'agir, le courage lui a failli.

— Comment cela? renoncerait-il à son dessein?

— Non point.

— Et il fait bien ; car je le prendrais pour mon compte. Je %'ai point oublié que ce duc. que Dieu damne, m'a ôté, pendant son gouvernement, l'office des généraux, dont le roi m'avait pourvu à la requête du défunt Philippe de Bourgogne. Je suis Normand, sire Thomas, et j'aide la rancune; il peut donc compter sur deux bons coups de dague, je vous en réponds : le premier, pour la promesse que j'ai faits au duc, et le second pour le serment que je me suis fait à moi-même.

— Maintiens-toi dans ces bonnes dispositions, mon brave chasseur; car le gibier est dclournô, et, d'ici à un quart d'heure, je te l'amène.

— Allez doue !... dit Raoullet en frappant du plat de sa main la croupe du cheval, qui repartit au galop.

Et il rentra sous le hangar.

Laissons le cavalier continuer sa route, et entrons au petit séjour de la reine.

C'était un joli hôtel, qu'elle avait achetédu sire de Montaigu, et où elle s'était retirée lorsque le roi, dans un accès de folie, lui avait coupé les mains avec son épée. Depuis ce moment, ellen'élait rentrée à l'hôtel Saint-Paul que dans les occasions solennelles, et pour n'y rester que le temps strictement nécessaire aux convenances; cela, d'ailleurs, donnait plus de liberté à ses amours avec'le duc.

Le soir de ce môme jour, la reine était donc à cet hôtel comme d'habitude, mais gardant le lit à la suite d'une fausse couche qu'elle venait de faire, et dont l'enfant n'avait pas vécu. Le duc d'Orléans était assis à son chevet, et l'on venait de leur servir un souper, que la convalescence de la malade avait rendu trèsgai, lorsque Lsabel, regardant son amant avecdes yeux où le retour de la santé commençait à faire briller l'amour :

— Mon beau duc, lui dit-elle, il faudra, lorsque je serai tout à fait remise, que vous me donniez, un soir, à souperen votre hôtel, commejeviens devousdonnerà

souper au mien; puis, après, je requerrai de vous une grâce.

— Dites quevous me donnerez un ordre, ma noble Isabel, répondit le duc ; et ajoutez que je rexécuterai à genoux.

— Cela n'est pas certain, Orléans, continua la reine en le regardant, cette fois, d'un air de doute; et j'ai bien peur que, lorsque vous connaîtrez l'objet de ma demande, vous ne me la refusiez bien net.

— Vous ne pouvez rien me demander qui me soit plus cher que la vie, et, vous le savez bien, ma vie est à vous.

— A moi ... et à la France : chacun a le droit d'en réclamer sa part; c'est ce que ne manquent pas de faire les dames de ma cour.

Le duc d'Orléans sourit.

— De la jalousie? dit-il. ' '

— Oh ! non, de la curiosité et pas autre chose ; or, comme je suis fort curieuse, je désirerais entrer dans un certain cabinet attenant k la chambre à coucher de monseigneur le duc d'Orléans, et où l'on dit qu'il a fait faire le portrait de toutes ses maîtresses.

— Et vous voudriez savoir?...

— Si je suis en bonne compagnie, voilà tout.

— La choseadvenant, mon Isabel, vous vous y verriez seule, comme vous êtes dans mon cœur et sur mon cœur.

A ces mots, il tira de sa poitrine le portrait que la reine lui avait donné.

— Oh! mais voilà une preuve à laquelle je ne m'attendais pas. Comment! vous avez encore cette image?

— Et elle ne me quittera qu'à la mort.

— Ne parlez pas de mourir, monseigneur; il vient de me passer, à ce mot, un frisson étrange dans les veines, un éblouissemenl bizarre devant les yeux. Oh ! qui entre? qui vient? que veut-on?

— C'est sire Thomas de Conrteheuse, valet de chambre du roi, qui demande monseigneur le duc, répondit le page qui venait d'ouvrir la porte.

— Permettez-vous qu'il entre, ma belle reine? dit le duc d'Orléans.

— Oui, certes; mais que veut-il ?Je suis toute tremblante.

Messire Thomas entra.

— Monseigneur, dit-il en s'inclinant, le roi vous mande que, sans délai, vous veniez devers lui; car il veut vous parler hâtivement et pour choses qui touchent grandement à lui et à vous.

— Dites au roi que je vous suis, messire, répondit le duc.

Thomas remonta à cheval, repartit au galop, et jetaces mots en repassant devant la maison de Notre- Dame :

— A l'affût, Raoullet! voilà le gibier! • Puis il disparut.

Au môme instant, un mouvement confus se fit sous le hangar; on entendit le froissement du fer

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contre le fer, car chacun remontait sur son cheval; puis le bruit cessa bientôt, et tout rentra dans le silence.

Au bout de quelques minutes, il fut interrompu par les sons d'une voix douce qui venait du côté de la rue du Temple, et qui chantait un petit poëme de Froissart; un instantaprès, on put apercevoir le chanteur, car il était précédé de deux valets portant des torches; devant eux marchaient deux écuyers montés sur le môme cheval, et derrière lui venaient deux pages et quatre hommes armés; il était vôlu d'une grande robe de damas noir, montait une mule qui marchait le pas, et jouait en jetantson gant en l'air et en le retenant avec la main.

Arrivé à quelque distance de l'appentis, le cheval des deux écuyers hennit; un autre hennissement partit du hangar et répondit comme un écho.

— Ya-t-il quelqu'un là? dirent les écuyers. Personne ne répondit.

Alors ils pressèrent leur cheval avec les genoux, cl il se cabra ; ils le piquèrent de l'éperon, et il bonditau galop comme s'il courait à travers les flammes.

— Tiens-toi bien, Simon, cria le chanteur riant de l'aventure, et annonce-moi au roi; car, si tu vas toujours ainsi, tu arriveras bien un quart d'heure avant moi.

— C'est lui! dit une voix qui partit du hangar. Et une vingtaine d'hommes à cheval s'élancèrent

dans la rue; l'un d'eux marcha droit au duc, en criant :

— A mort ! à mort !

Puis il le frappa d'un coup de hache qui lui abattit le poignet.

Le duc jeta une grande plainte, s'écriant :

— Qu'est ceci? et que veut dire ceci? Je suis le duc d'Orléans.

— C'est ce que nous demandons, répondit le môme homme qui l'avait déjà frappé.

Et, lui assénant un second coup de hache, illuifendit tout le côté droit de la tête, depuis le fr .nt jusqu'au bas de la joue. Le duc d'Orléans poussa un soupir et tomba.

Cependant il se releva encore sur ses genoux; mais alors tous l'assaillirent, chacun frappant avec une arme différente, les uns de leur épée, les autres de leur masse, ceux-ci de leur poignard ; un page allemand, qui voulut défendre le du^, tomba sur lui mortellement blessé, et les coups se partagèrent entre l'enfant et le maître ; l'autre page, légèrement atteint d'un coup d'épée, se réfugia en appelant du secours dans une boutique de la rue des Rosiers. La femme d'un cordonnier ouvrit sa fenêtre, et, voyant vingt hommes qui en frappaient deux, cria au meurtre.

— Taisez-vous !... lui répondit un des assassins. Et, comiiie elle continuait, il prit une flèche dans

sa trousse et l'ajusta; le trait partit et alla s'enfoncer dans le contre vent qu'elle tenait entr'ouvert.

Il y avait, parmi les meurtriers, un homme dont la tête était couverte d'un chaperon rouge qui lui cachait le visage; celui-ci ne frappait point, mais il regardait frapper. Lorsqu'il vit le duc sans mouvement, il ramassa une torche, et, l'approchant de son visage :

— C'est bien, dit-il; il est mort.

En même temps il, jeta la torche sur un tas de paille qui se trouvait contre lamaison de l'Image Notre-Dame; la flamme s'y communiqua rapidement : alors il sauta sur son cheval, criant :« Au feu! net partit au galop, prenant la rue qui conduisait aux jardins de l'hôtel d'Artois. Ses compagnons le suivirent, criant comme lui : « Au feu ! au feu ! » e.t jetant derrière eux des chausse-trapes, afin de ne point être poursuivis.

Cependant le cheval des deux écuyers s'était calmé, et les cavaliers étaient parvenus à le faire retourner vers l'endroit où il avait pris une si grande peur, lorsqu'en revenant ils aperçurent la* mule du duc d'Orléans, qui courait sans maître; ils crurent qu'elle l'avait jeté bas, et, la prenant par la bride, ils la ramenèrent en face du hangar. Là, ils virent à la lueur du feu, le duc étendu; près de lui était sa main coupée, et, dans le ruisseau, une partie de sa cervelle.

Alors, ils coururent en toute hâte au petit séjour de la reine, et, poussant de grands cris, ils entrèrent à l'hôtel, pâles, s'arrachant les cheveux. On conduisit aussitôt l'un d'eux à la chambre de madame Isabel, qui lui demanda ce qu'il y avait.

— Un malheur épouvantable, dit-il ; le duc d'Or-

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léans vient d'ôlre assassiné rue Barbette, en face de l'hôtel du maréchal de Rieux.

Isabel pâlit alFreusemenl; puis, prenant d'une main une bourse pleine d'or, qui était sous son chevet, et de l'autre le bras de cet homme :

— Tu vois cette bourse? lui dit-elle; eh bien, clic esta toi, si tu le veux.

— Que faut-il faire? dit l'écuyer.

— 11 faut courir auprès de ton maître, avant que personne enlève le corps, tu entends bien?

— Oui; et alors?

— Et alors tu lui arracheras un portrait de ni-ji, qu'il porte sur la poitrine.

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