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Le roi d'Angleterre renoncera à lu couronne de France

Le roi consent, pourvu qu'on ajoute : hormis pour ce qui sera cédé par le traité.

2. 11 renoncera a la Touraine, a l'Anjou, au Maine et h la souveraineté sur la Bretagne.

Cet article ne plaît pas au roi.

3. n jurera que ni lui ni aucun de ses successeurs ne recevront, en aucun temps ni pour quelque cause que ce soit, le transport de la couronne de France d'aucune personne qui y ait ou prétende y avoir droit.

Le roi en est content, à la condition que son adversaire jurera la même chose quant aux domaines et possessions d'Angleterre.

4. Il fera enregistrer ses renonciations, promesses et engagements, de la meilleure manière que le roi de France et son conseil pourront aviser.

Cet article ne plaît pas au roi.

5. Au lieu de Ponthieu et de Montreuil, il sera permis au roi de

à Pontoise, aûn qu'elles fussent mises sous les yeux du roi, le pressant toutefois de les accepter, la paix, à quelque prix que ce fût, étant, disaient-ils, le seul moyen de sauver la monarchie.

Le roi de France était dans un de ces moments de retour à la raison qu'on peut comparer à cette heure du crépuscule matinal oîile jour, luttant encore avec la nuit qu'il n'a pas vaincue, ne laisse entrevoir de chaque objet qu'une forme confuse et flottante. Le sommet des plus hautes montagnes seulement commence à s'éclairer des rayons du soleil ; mais la plaine est encore dans l'ombre. Ainsi, dans la tête bourdonnante du roi, les pensées primitives, pensées

France de donner un équivalent quelconque en tel endroit de son royaume qu'il le jugera convenable.

Cet article ne plaît pas au roi.

6. Comme il y a encore en Normandie diverses forteresses que le roi d'Angleterre n'a point encore conquises, et qui cependant doivent lui être cédées, il se désistera en cette considération de toutes les autres conqiiêtes qu'il a faites ailleurs ; chacun rentrera dans la jouissance de ses biens, en quelques lieux qu'ils soient situés; de plus, il se fera une alliance entre les deux rois.

Le roi approuve, à la condition que les Écossais et les rebelles ne seront pas compris dans cette alliance.

7. Le roi d'Angleterre rendra les six cent mille écus donnés au roi Richard pour la dot de madame Isabelle,' et quatre cent mille écus pour les joyaux de cette princesse, retenus en Angleterre.

Le roi compensera cet article avec ce qui reste dû de la rançon du roi Jean, et il fait remarquer cependant que les joyaux de madame Isabelle ne valent pas le quart de ce qu'on demande.

d'instinct général et de conservation personnelle, attiraient à elles les premiers rayons de lumière que faisait luire la raison, laissant dans la nuit ce qui n'était qu'intérêt vague et abstraction politique. Ces moments de transition, qui arrivaient à la suite des grandes crises physiques, étaient toujours accompagnés d'une faiblesse d'esprit et d'un abandon de volonté qui faisait que le vieux monarque cédait à toutes les demandes, dussent-elles avoir un résultat tout à fait contraire à son intérêt personnel ou à celui du royaume. Dans ces heures de convalescence, il éprouvait donc, avant tout, un besoin de repos et de sentiments doux, dont la continuation seule pouvait rendre à cette machine usée par les querelles intestines, la guerre étrangère, les émeutes civiles, ces jours de calme dont avait si grand besoin sa vieillesse prématurée. Certes, s'il eût simplement été un brave bourgeois de sa bonne ville, si d'autres circonstances l'eussent conduit à l'état oîi il était, une famille aimante et aimée, la tranquillité de l'àme, les soins du corps, eussent pu, pendant longues années encore, prolonger cette existence débile; mais il était roi! Les partis rugissaient au pied de son trône, comme les lions autour de Daniel: de ses trois fils aînés, triple espoir du royaume, il en avait vu mourir deux avant l'âge, et il n'avait point osé rechercher les causes de leur mort; un seul restait près de lui, h la tête jeune et blonde; celui-là passait souvent, dans ses accès de délire, au milieu des démons de ses

rêves, comme un ange d'amour et de consolation. Eh bien, celui-là, le dernier enfant de son cœur, le dernier rejeton de la vieille tige, celui-là qui, lorsque son père était abandonné de ses valets, oublié de la reine, méprisé de ses grands vassaux, se glissait quel- .cfuefors, la nuit, dans sa chambre sombre et solitaire, consolant le vieillard avec ses paroles, lui réchauffant les mains avec son souffle, lui rassérénant le front avec ses baisers; celui-là aussi, la guerre civile l'avait pris à bras-le-corps et l'avait jeté loin de lui; et, depuis ce départ, chaque fois que, dans la lutte de l'âme et de la matière, de la raison et de la folie, la raison était parvenue à l'emporter, tout tendait à abréger ces moments lucides, pendant lesquels le roi ressaisissait le pouvoir aux mains fatales qui en abusaient, tandis qu'au contraire, dès que la folie avait, comme une ennemie mal vaincue, repris le dessus sur la raison, elle avait pour auxiliaires fidèles la reine et le duc, seigneurs et valets, tout ce qui régnait enfin à la place du roi, quand le roi ne pouvait plus régner. Charles Vi sentait à la fois le mal et l'impuissance d'y remédier : il voyait le royaume déchiré par trois partis qu'une main for^e aurait pu soumettre ; il sentait qu'il fallait la volonté d'un roi, et lui, pauvre vieillard, pauvre insensé, i! en était à peine le fantôme : enfin, comme un homme surpris par un tremblement de terre, il entendait craquer tout autour de lui le grand édifice de la monarchie féodale; et, comprenant qu'il n'avait ni la force de soutenir la II 12.

voûte, nî la puissance de fuir, il baissait sa lôte blanche et résignée, et attendait le coup.

On lui avait remis le message du duc et les conditions du roi d'Angleterre; ses valets l'avaient laissé seul dans sa chambre; quant à ses courtisans, depuis longtemps il n'en avait plus.

11 avait lu le parchemin fatal qui forçait la légitimité de traiter avec la conquête ; il avait pris la plume pour signer; puis, au moment d'écrire les sept lettres qui composaient son nom, il avait songé que chacune de ces lettres lui coûterait une province, et, jetant avec un cri d'angoisse sa plume loin de lui, il avait laissé tomber sa tête entre ses deux mains, en disant :

— Mon Dieu! Seigneur, ayez pitié de moi!

Il était depuis une heure absorbé dans des pensées incohérentes qui ressemblaient au délire, essayant de saisir, au milieu d'elles, celte volonté d'homme que son cerveau irrité n'avait la force ni de poursuivre ni de fixer, et qui, en lui échappant toujours, réveillait en son front mille nouvelles pensées qui n'avaient avec elle aucune relation. Il pressentait que, dans ce chaos, le reste de sa raison allait lui échapper; il pressait sa tête entre ses deux mains, comme pour l'y retenir; la terre tournait sous lui; il avait des bruissements dans les oreilles; il passait des lueurs devant ses yeux fermés; il sentait enfin la folie infernale s'abattre sur sa tête chauve, lui rongeant le cràae avec ses dents de feu.

Dans ce moment suprême, la porte, dont la garde était confiée au sire de Giac, s'ouvrit doucement; un jeune homme s'y glissa, léger cortime une ombre, vint s'appuyer sur le dos du fauteuil du vieillard, et après l'avoir contemplé un instant avec compassion et respect, il se pencha à son oreille et ne dit que ces deux mots :

— Mon père !

Ces paroles produisirent un effet magique sur celui auquel elles étaient adressées : aux accents de cette voix, ses mains s'écartèrent, sa tôle se releva; il demeura le corps plié, la bouche haletante, les yeux fixes, n'osant se retourner encore, tant il craignait d'avoir cru entendre et de n'avoir pas entendu.

— C'est moi, mon père, dit une seconde fois la voix douce.

Et le jeune homme, tournant autour du fauteuil, vint doucement se mettre à genoux sur le coussin où reposaient les deux pieds du vieillard.

Celui-ci le regarda un instant d'un œil hagard; puis, tout à coup poussant un cri, il lui jeta les bras autour du cou, serra cette tête blonde sur sa poitrine, appuyant ses lèvres sur ses cheveux avec un amour qui ressemblait à de la fureur.

— Oh ! oh ! dit-il d'une voix sanglotante, oh ! mon fils, mon enfant, mon Charles!

Et les larmes jaillissaient de ses yeux.

— Oh ! mon enfant bien-aimé, c'est toi, toi ! dans

les bras de Ion vieux'père ! Est-ce vrai ? est-ce vrai? Parle-moi donc encore... toujours!

Puis, de ses deux mains, il éloignait la tête de l'enfant, fixait ses yeux hagards sur les yeux de son fils ; et, celui-ci, qui ne pouvait parler non plus, tant sa voix était noyée dans les larmes, lui faisait, souriant et pleurant à la fois, signe de la tête qu'il ne se trompait pas.

— Comment es-tu venu? disait le vieillard; quels chemins as-lu pris? quels dangers as-tu courus pour moi, pour me revoir? Oh! sois béni, enfant, pour Ion cœur filial ! sois béni du Seigneur, comme tu es béni par ton père !

Et le pauvre roi couvrit de nouveau son fils de baisers.

— Mon père, dit le dauphin, nous étions à Meaux, lorsque nous avons appris les conférences qui allaient s'ouvrir pour traiter de la paix entre la France et l'Angleterre, et nous avons su en même temps que, souffrant et malade, vous ne pouviez assister à l'entrevue.

— Et comment as-tu appris cela?

— Par un de nos amis, dévoué à vous et à moi mon père, par celui à qui est confiée la garde de nuit de cette porte.

Et il indiqua celle par laquelle il était entré.

— Par le sire de Giac? dit le roi eifrayé. Le dauphin fit de la tête un signe affirmatif.

— Mais cet homme est au duc, continua le roi

avec un effroi croissant ; cet homme, il t'a fait venir pour le livrer peut-(!4re !

— Ne craignez rien, mon père, reprit le dauphin, le sire de Giac est à nous.

Ce ton de conviction avec lequel parlait le dauphin rassura le roi.

— Et alors, quand tu as su que j'étais seul..,? reprit le vieillard.

— J'ai voulu vous revoir, mon père; etTanneguj-, qui avait lui-même à s'entretenir d'affaires importantes avec le sire de Giac, a consenti à m'accompagner; d'ailleurs, pour plus grande sûreté encore, deux autres braves chevaliers se sont joints à nous.

— Dis-moi leurs noms, que je les garde dans mon cœur.

— Le sire de Yignolles, dit la Hire, et Polhon de Xaintrailles. Aujourd'hui, à dix heures du matin, nous sommes partis de Meaux; nous avons tourné Paris par Louvres, où nous avons pris d'autres chevaux, et, à la tombée de la nuit, nous sommes arrivés aux portes de la ville, où Pothon et la Hire nous attendent. La lettre du sire de Giac nous a servi de sauf-conduit, et, sans qu'on se doutât qui nous sommes, je suis parvenu jusqu'à cette porte, que le sire de Giac m'a ouverte; et me voilà, mon père, me voilà à vos pieds, dans vos bras !

— Oui, oui, dit le roi laissant tomber sa main à plat sur le parchemin qu'il allait signer lorsqu'il avait été interrompu par le dauphin, et qui contenait

les conditions de paix onéreuses que nous avons rapportées ; oui, te voilà, mon enfant, venant, comme l'ange gardien du royaume, me dire : «Roi, ne livre pas la France!...» venant, comme mon ûls, me dire :* « Père, garde-moi mon héritage !.., » Oh ! les rois !... les rois 1... Ils sont moins libres que le dernier de leurs sujets; ils doivent compte à leurs successeurs, et puis encore à la France, du patrimoine légué par leurs ancêtres. Ah ! quand, bientôt, je me trouverai face à face avec mon royal père, Charles le Sage, quel compte fatal aurai-je à lui rendre du royaume qu'il m'a laissé riche, calme et puissant, et que je te laisserai, à toi, pauvre, plein de troubles et morcelé en lambeaux! Ah ! tu viens me dire : «Ne signe pas cette paix!» n'est-ce pas, tu viens me le dire?

— Il est vrai que cette p:^ix est onéreuse et fatale, dit le dauphin, qui venait de parcourir le parchemin sur lequel en étaient écrites les conditions; que moi et mes amis, continua-t-il, nous briserons nos épées jusqu'à la poignée sur le casque de ces Anglais, plutôt que de signer avec eux un pareil traité, et que nous tomberons tous jusqu'au dernier sur celte terre de France, plutôt que de la céder de notre plein gré à notre vieil ennemi... Oui, cela est vrai, mon père.

Charles VI prit d'une jnain tremblante le parchemin, le regarda quelque temps; puis, par un mouvement spontané, il le déchira en deux parties.

Le dauphin se jeta à son cou.

— Soit, dit le roi. Eh bien, soit, la guerre; mieux vaut une bataille perdue qu'une paix honteuse.

— Le Dieu des armées sera pour nous, mon père.

— Mais, si le duc nous abandonne, et passe aux Anglais?

— Je traiterai avec lui, répondit le dauphin.

— Tu as refusé jusqu'à présent toute entrevue.

— J'en solliciterai une.

— EtTanneguy?

— Y consentira, mon père; bien plus, il sera porteur de ma demande et l'appuiera, et alors, le. duc et moi, nous nous retournerons vers ces Anglais damnés, nous les pousserons devant nous jusqu'à leurs vaisseaux. Ah! nous avons de nobles hommes d'armes, de loyaux soldats, une bonne cause, c'est plus qu'il n'en faut, monseigneur et père; un seul regard de Dieu, et nous sommes sauvés.

— Le Seigneur t'entende!

Il prit le parchemin déchiré.

— En tout cas, dit-il, voici ma réponse au roi d'Angleterre.

— Sire de Giac? dit aussitôt le dauphin à haute voix.

Le sire de Giac entra, soulevant la tapisserie qui pendait devant la porte.

— Voici, dit le dauphin, la réponse aux propositions du roi Henri. Vous la porterez demain au duc deBourgogne; vous y joindrez cette lettre : c'estune

entrevue que je lui demande pour régler, en bons et loyaux amis, les affaires de ce pauvre royaume.

De Giac s'inclina, prit les deux lettres, et sortit sans répondre.

' — Maintenant, mon père, continua le dauphin en se rapprochant du vieillard ; maintenant, qui vous empêche de vous soustraire à lareine et au duc? qui vous empêche de nous suivre? Partout oîi vous serez sera la France. Venez ! vous trouverez près de nous, de la part de mes amis, respect et dévouement ; de ma part, à moi, amour et soins pieux. Venez, mon père, nous avons de bonnes villes bien gardées, Meaux, Poitiers, Tours, Orléans; leurs remparts crouleront, leurs garnisons se feront tuer, nos amis et moi tomberons jusqu'au dernier, sur le seuil de votre porte, avant qu'il vous arrive malheur.

Le roi regarda le dauphin a^ec tendresse. — Oui, oui, lui dit-il, tu ferais tout cela comme tu le promets... Mais il est impossible que j'accepte; va, mon aiglon, tu as l'aile jeune, forte et rapide; va, et laisse en son nid le vieil aigle dont l'âge a brisé les ailes et engourdi les serres; va, mon enfant, et qu'il te suffise de m'avoir donné une nuit heureuse avec ta présence, d'avoir écarté la folie de mon front avec tes caresses; va, mon fils, et que ce bien que tu m'as fait, Dieu te le rende!

Alors le roi se leva, la crainte d'une surprise le forçant d'abréger ces instants de bonheur si rares, que la présence du seul être dont il fût aimé faisait

desccudre sur sa vie. Il conduisit le dauphin jusqu'à la porte, le serra une fois encore contre son cœur; et le père et le fils, qui ne devaient plus se revoir, échangèreiU leur dernier b'u'ser. Le jeune Charles sortit.

— Soyc;< tranquille, disait au même moment de Giac à Taimcguy, je le conduirai sous voire hache comme le taureau sous la masse du boucher.

— Qui? dit le dauphin, paraissant tout à coup à côté d'eux.

— Personne, monseigneur, répondit froidement Tanneguy; le sieur de Giac me raconte une aventure passée depuis longues années.

Tanneguy et de Giac échangèrent un regard d'intelligence.

De Giac les conduisit hors des portes de la ville; au bout de dix minutes, ils retrouvèrent Polhonet la Hire. qui les attendaient.

— Eh bien, dit la Hire, le traité?

— Déchiré, répondit Tanneguy.

— Et l'entrevue? continua Pothon.

— Aura lieu d'ici à peu do temps, si Dieu le permet; mais quaniàprésent, messeigneurs, je crois que le plus pressé est de g.igncr du chemin. Il faut que demain, au point du jour, nous soyons h Meaux, si nous voulons éviter quelques escarmouches avec ces damnés Bourguignons.

l.a petite troupe parut convaincue de la justesse de cette observation, et les quatre cavaliers partirent it 13

aussi rapidement que pouvait les emporter le galop de leurs lourds chevaux de guerre.

Le lendemain, le sire de Giac se rendit à Meulan, chargé de son double message pour le duc de Bourgogne. Il entra dans le pavillon où ce prince conférait avec Henri d'Angleterre et le comte de Warwick.

Le duc Jean rompit avec empressement le lil de soie rouge qui fermait la lettre que lui présenta son favori, et auquel pendait le sceau royal. Il trouva, sous l'enveloppe, le traité déchiré : c'était la seule réponse du roi, ainsi qu'il l'avait promis au dauphin.

— Notre sire estdansun de ses moments de délire, dit le duc en rougissant de colère ; car. Dieu lui pardonne, il a déchiré ce qu'il devait signer.

Henri regardait fixement le duc, qui s'était formellement engagé au nom du roi.

— Notre sire, répondit tranquillement de Giac, n'a jamais été plus sain d'esprit et de corps qu'il ne l'est en ce moment.

— Alors, c'est moi qui suis fou, dit Henri en se levant, d'avoir cru à des promesses que l'on n'avait ni la puissance, ni peut-être la volonté de tenir.

A ces mots, le duc Jean se leva d'un bond ; tous les muscles de son village tremblaient, ses narines étaient gonflées de colère, son souffle était bruyant comme la respiration d'un lion; cependant il n'avait rien à dire, il ne trouvait rien à répondre.

— C'est bon, mon cousin, continua Henri, donnant

avec intention à Jean de Bourgogne le titre que lui donnait le roi de Fronce; c'est bon, maintenant je suis aise de vous dire que nous prendrons de force à votre roi ce que nous demandions qu'il nous cédât de bonne volonté, notre part de cette terre de France, notre place dans sa famille royale; nous aurons ses villes et sa fille, et tout ce que nous avons demandé avec elles, et nous le débouterons de son royaume, et vous de votre duché.

— Sire, répondit le duc de Bourgogne sur le même ton, vous en parlez à voire aise et selon voire désir ; mais, auparavant d'avoir débouté monseigneur le roi hors de son royaume, et moi hors de mon duché, vous aurez de quoi vous lasser, nous n'en faisons nul doute, et peut-être bien qu'au lieu de ce que vous croyez, vous aurez assez à faire de vous garder dans votre île.

Ce disant, il tourna le dos au roi d'Angleterre sans attendre sa réponse ni je saluer, et sortit par la porte qui donnait du côté de ses tentes.

De Giac le suivit.

— Monseigneur, lui dit-il, après avoir fait quelques pas, j'ai encore un autre message.

— Porte-le au diable, s'il ressemble au premier! dit le duc; quanta moi, j'en ai assez d'un pour un jour.

— Monseigneur, continua de Giac sur le même ton, c'est une lettre de monseigneur le dauphin : il vous demande une entrevue.

216 ISABEL DE BAV.IÈllE

— Ah! voilà qui raccommode toul, dit le duc en se retournant vivement; où est celle lettre?

— La voilà, monseigneur.

Le duc la lui arrachadesmains, etialutavidement.

— Qu'on lève les tentes et qu'on renverse les enceintes, dit le duc aux serviteurs et aux pages, et que ce soir il ne reste pastracc de cette entrevue maudite! Et vous, messieurs, conlinua-l-il en s'adressant aux seigneurs, que ces paroles avaient fait sortir de leurs pavillons, achevai, l'épce au vent, et guerre d'extermination, guerre à mort à tous ces loups allâmes qui nousarrivent d'outre-mer, et à ce fils d'assassin qu'ils appellent leur roi !

XXYI

Le 11 juillet suivant, sur les sept heures du malin, deux troupes assez considérables, l'une de Bourguignons, sortant de Corbeil, l'autre de Fraffçais, venant de Melun, marchèrent l'une vers l'autre comme pour se livrer une bataille. Ce qui aurait pu donner plus de poids encore à cette supposition, c'est que toutes les précautions habituelles en pareille occasion avaient été strictement observées de chaque côté : les hommes et les chevaux élaieni couverts de leurs armures de guerre; les écuyers et les pages

portaient les lances; et chaque cavalier avait à la portée (le sa main, pendue à l'arçon de sa selle, soit une massue, soit und liache d'armes. Arrivées près du château de Pouilly, sur la chaussée des étangs du Vert, les deux troupes ennemies se trouvèrent en vue; aussitôt, de part et d'aulre, une halte fut faite; les visières s'abaissèrent, les ccuycrs présentèrent leurs lances, e(, d'un mouvement unanime, les deux troupes se mirent en marche avec la lenteur de la défiance et de la précaution. Arrivées à deux traits d'arc, à peu près, l'une de l'autre, elles s'arrêtèrent de nouveau : de chaque côté, onze chevaliers sortirent des rangs, visière baissée, et s'avancèrent, laissant la troupe à laquelle ils appartenaient immobile derrière eux comme une muraille d'airain; à vingt pas seulement les uns des autres, ils firent une nouvelle halte ; de chaque côté encore un homme descendit de son cheval, en jeta la bride au bras de son Voisin, et s'avança à pied dans cet espice libre, de manière à avoir fait, en même temps que celui qui venait à sa rencontre, la moitié du chemin qui les séparait. A quatre pas l'un de l'autre, ils levèrent la visière de leurs casques, et chacun reconnut, dans l'un de ces deux hommes le dauphin Charles, duc de Touiaine, et, dans l'autre, Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne. Dès que le duc Jean vit que celui qui s'avançait k sa rencontre était bien le fils de son souverain et seigneur, il s'inclina plusieurs fois et mit un genou en terre. Le jeune Charles le prit aussitôt par la main.

l'embrassa sur les deux joues, et voulut le faire relever; mais le duc s'y refus'a :

— Monseigneur, lui dit-il, je sais bien comment je dois vous parler.

Enfin, le dauphin le força de se lever.

— Beau cousin, lui dit-il en lui présentant un parchemin revêtu de sa signature et scellé de son sceau, si au traité que voici, fait entre nous et vous, il est quelque chose qui ne soit pas à votre plaisir, nous voulons que vous le corrigiez, et dorénavant voulons et voudrons ce que vous voulez et voudrez.

— C'est moi qui me conformerai à vos ordres, monseigneur, répondit le duc ; car il est dans mon devoir et dans ma volonté de vous obéir désormais en tout ce que vous désirerez.

Après ces paroles, chacun d'eux étendit la main sur la croix de son épée, à défaut d'Évangile ou de saintes reliques, jurant de maintenir la paix d'une manière durable. Aussitôt tous ceux qui les avaient accompagnés les rejoignirent joyeux, criant « Noël ! » et maudissant d'avance celui qui désormais repreU' drait les armes pour une aussi fatale querelle.

Alors le dauphin et le duc échangèrent leurs épées et leurs chevaux en signe de fraternité; et, lorsque le dauphin se mit en selle, le duc lui tint l'élrier, quoique celui-ci le suppliât den'en rien faire; ensuite ils chevauchèrent quelque temps à côté l'un de l'autre, devisant amicalement. Français et Bourguignons mêlés à leur suite. Puis, après s'être embrassés une

seconde fois, ils se séparèrent, le dauphin pour retourner à Melun, elle duc de Bourgogne à Corbeil. Dauphinois et Bourguignons suivirent chacun leur maître.

Deux hommes restèrent les derniers.

— Tanneguy, dit l'un d'eux d'une voix sourde, j'ai tenu ma promesse ; as-tu tenu la tienne?

— Était-ce possible, messire de Giac, répondit Tanneguy, couvert de fer et accompagné comme il était? Mais, soyez tranquille, avant la fm de l'année, nous trouverons plus beau jeu et meilleure occasion.

— Satan le veuille ! dit Giac.

— Dieu me le pardonne ! dit Tanneguy.

Et tous deux piquèrent leurs chevaux, se tournant le dos, l'un pour rejoindre le duc, et l'autre le dauphin.

Le soir de ce jour, un grand orage éclata à l'endroit môme où avait eu lieu la conférence, et le tonnerre brisa l'arbre de la chaussée, sous lequel la paix avait été jurée. Beaucoup regardèrent cela comme un mauvais présage, et quelques-uns dirent tout haut que cette paix ne serait pas plus durable qu'elle n'était sincère.

Cependant, quelques jours après, le dauphin et le duc publièrent leurs lettres de ratification du traité.

Les Parisiens en avaient reçu la nouvelle avec une grande joie : ils avaient pensé que le duc ou le dau

phin allait revenir à Paris pour les défendre; leur attente fut trompée. La reine et le roi avaient quitté Pontoise, laissant dans celle ville, trop voisine des Anglais pour qu'ils y demeurassent avec sécurité, le sire derile-Adamià la tôle d'une nombreuse garnison. Le duc les rejoignit à Saint-Denis, où ils s'étaient retirés, elles Parisiens, ne voyant faire aucune assemblée pour marcher contre les Anglais, retombèrent dans le dcoouragemcnt.

Quant au duc, il s'était de nouveau abandonné à cette apathie inconcevable dont quelques exemples se retrouvent dans la vie des hommes les plus braves et les plus actifs, et qui, pour presque tous, a été un signe augurai que leur heure suprême allait bientôt sonner.

Le dauphin lui écrivait lettre sur lettre pour l'engager à bien défendre Paris, tandis que lui ferait une diversion sur les frontières du Maine : le duc, en les recevant, donnait quelques ordres; puis, comme s'il eût été incapable de conlinuer une lulte que depuis douze ans il soulenait, il allait, ainsi qu'un enfant lassé, se coucher aux pieds de sa belle maîtresse, perdant le souvenir du monde entier dans un des regards de ses yeux. C'est le propre d'un amour violent de faire prendre en dédain toutes les choses de la vie qui n'ont pas rapport k cet amour même : c'est que toutes les autres passions viennent de la tèle, et celle-là seule du cœur. Cependant les murmures, que la paix avait calmés, reprirent bientôt naissance; des

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bruits vagues de trahison recommencèrent àcirculer, et un événement qai se passa sur ces entrefaites vint y donner une nouvelle créance.

Henri de Lancastre avait bien jugé de quel désavantage devait Cire pour lui l'alliance du dauphin et du duc; en conséquence, il résolut de s'emparer de Ponloise avant que ses deux ennemis n'eussent le temps de combiner leurs mouvcmeuts. A cet effet, trois mille hommes, conduits par Gaston, second fils d'Archambault, comte de Foix, qui s'était rendu Anglais, partirent de Meulan dans la soirée du 31 juillet, et arrivèrent, à la nuit noire, au pied des murailles de la ville de Pontoise. Ils posèrent en silence des échelles contre le rempart, à quelque dislance de l'une' des portes, et, sans être aperçus du guet, ils montèrent un à un sur la muraille au nombre de trois cents : alors ceux qui étaient montés mirent l'épée k la main, se dirigèrent vers la porte, égorgèrent le poste qui la gardail, et ouvrirent à leurs camarades, qui se ruèrent dans les rues en criant :

— Saint-Georges, et ville gagnée!...

L'ile-Adam cntenliit ces cris; il les reconnut pour les avoir proférés lui-même : il se jeta aussitôt en bas de son lit, s'habilla à la hâte, et n'était encore qu'à moitié vêtu, lorsque les Anglais vinrent frapper, à coups redoublés, à la porlc de la maison qu'il habitait. II n'eut que le temps de saisir une pesante hache d'armes, d'éteindre la lampe qui pouvait le trahir, et de s'élancer par une fenêtre qui donnait dans n 13.

une cour. Au môme instant, les Anglais enfoncèrent la porte de la rue.

L'Ile-Adam courut à ses écuries, sauta sur le premier cheval venu, et, sans selle, sans bride, s'élança sous le porche encombré d'Anglais qui montaient dans les chambres, passa au milieu d'eux, au moment où ils s'y attendaient le moins, tenant d'une main la crinière du cheval, et de l'autre faisant tournoyer sa hache.

Un Anglais avait voulu se jeter au-devant de lui, et il était tombé la tête fendue; sans cet homme sanglant et étendu à leurs pieds, les autres auraient cru voir passer une apparition.

L'Ile-Adam s'élança vers la porte de Paris; elle était fermée. La confusion était telle, que le concierge n'en put retrouver les clefs : il fallait la rompre à coups de hache; l'Ile- Adam se mit à l'œuvre. Derrière lui, les bourgeois fuyants s'amassaient dans la rueétroile, augmentant à chaque instant de nombre, n'ayant d'espoir que dans la promptitude avec laquelle la hache de l'Ile-Adam, qui se levait et retombait sans relâche, leur ouvrirait une issue.

Bientôt des cris de désespoir partirent de l'autre extrémité de celte rue : les fuyards avaient eux-mêmes indiqué le chemin li leurs ennemis. Les Anglais entendirent les coups qui retentissaient sur la porte; et, pour arriver à TIle-Adam, ils chargeaient celte foule désarmée, qui n'opposait qu'une masse inerte, mais épaisse, mais profonde; rempart vivant et serré,

que sa terreur môme rendait plus difficile encore à entamer. Cependant les hommes d'armes fouillaient cette fouis à coups de lance, les arbalétriers en abattaient des rangs entiers; les flèches venaient, autour del'Jle-Adam, s'enfoncer en tremblant dans la porte ébranlée, gémissante, mais résistant toujours. Les cris se rapprochaient de lui ; un instant, il crut que le rempart de bois serait plus lung à enfoncer que le rempart de chair : les Anglais n'étaient plus qu'à trois longueurs de lance de lui; enfin la porte se brisa, vomissant au dehors un flot d'hommes, à la tête duquel le cheval épouvanté emporta l'Ile-Adam comme l'éclair.

Lorsque le duc de Bourgogne apprit cette nouvelle, au lieu d'assembler une armée et de marcher aux Anglais, il fit monter le roi, la reine et madame Catherine dans un carrosse, monta lui-même à cheval, et, avec les seigneurs de sa maison, il se retira, par Provins, à Troyes en Champagne, laissant en la ville de Paris le comte de Saint-Pol comme lieutenant, l'Ile-Adam comme gouverneur, et maître Eustache Delaistre comme chancelier.

Deux heures après le départ du duc de Bourgogne, les fugitifs commencèrent à arriver à Saint-Denis. C'était pitié de voir ces pauvres gens blessés, sanglants, à demi nus, mourant de faim, et exténués d'une marche de sept lieues, pendant laquelle ils n'avaient pas osé se reposer un instant. Le récit des atrocités commises par les Anglais était écouté par-

loul avec autant d'avidité que de terreur; des groupes se formaient dans les rues tout autour de ces malheureux; puis, tout à coup, le cri :« Les Anglais! les Anglais ! n retentissait, et chacun fuyait, rentrant dans sa maison, fermant ses fenôlres, barricadant ses portes et criant merci !

Cependant les Anglais pensaient plus à profiter de leur victoire qu'à la poursuivre. Le séjour de la cour à Ponloise en avait fait une ville de luxe : l'Ile-Adam et une partie des seigneurs qui s'étaient enrichis h la prise de Paris y avaient entassé leurs trésors; les Anglais y firent un pillage de plus de deux millions.

En môme temps, on apprit la prise de Chàleau- Gaillard, l'une des citadelles les plus fortes de la Normandie. Olivier de Mauny en était le capitaine; et, quoiqu'il n'eût, pour toute garnison, que cent vingt gentilshommes, il tint seize mois, et ne fut forcé que par une circonstance que l'on n'avait pu prévoir: les cordes pour tirer l'eau des puits s'usèrent et se rompirent. Ils supportèrent sept jours la soif, puis, enfin, ils se rendirent aux comtes de Hunlington et de Ryme, qui tenaient le siège.

J-e dauphin apprit en même temps, à Bourges, où il rassemblait son armée, la reddition honorable de Château-Gaillard et la surprise inattendue de Pontoise. On ne manqua pas de lui représenter cette dernière ville comme ayant été vendue aux Anglais. Ce qui donnait quelque apparence de fondement à ce bruit, c'est que le duc de Bourgogne en avait confié

la garde à run des seigneurs qui lui étaient le plus dévoués, et que ce seigneur, quoique d'une bravoure reconnue, l'avait laissé prendre sans rien faire ostensiblement pour sa défense. Les ennemis du duc qui entouraient le dauphin, saisirent celte occasion, de faire rentrer dans l'esprit du prince des soupçons qu'ils y avaient déjà nourris si longtemps. Tous demandaient la rupture du traité et une guerre franche et loyale, en place de celte alliance fausse et traîtresse; Tanneguy seul, malgré sa haine bien connue contre le duc, suppliait le dauphin de réclamer une seconde entrevue avant d'avoir recours à aucune démonstration hostile.

Le dauphin prit une résolution qui conciliait à la lois les deux avis : il vint, avec une puissance de vingt mille combattants, àMontereau,atin d'être prêt à la fois à traiter, si le duc acceptait la nouvelle entrevue, ou à recommencer les hostilités, s'il la refusait. Tanneguy, qui, au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient son caractère décidé, avait constamment été pour les moyens conciliateurs, fut envoyé à Troyes, où nous avons dit qu'était le duc: il portait à celui-ci des Ictîrcs signées du daupliin, qui fixaient Montereau pour le lieu de la nouvelle entrevue ; el, comme il n'y avait pas de place au châîeau pour Duehâtel et sa suite, le sire de Giac lui donna l'hospitalité.

Le duc accepta l'entrevue; mais il y mit pour condition que le dauphin viendrait à Troyes. où étaient

le roi et la reine. Tanneguy revint à Montereau.

Le dauphin et ceux qui l'entouraient étaient d'avis de prendre la réponse du duc pour une déclaration de guerre, et de recourir aux armes. Tanneguy seul, infatigable, impassi!)le, oOrait au dauphin de faire de nouvelles démarches, et s'opposait avec entêtement à toute mesure hoslile. Ceux qui savaient quelle haine il y avait au fond du cœur de cet homme contre le duc Jean n'y comprenaient plus rien : ils le croyaient gagné, comme tant d'autres l'avaient été, et faisaient part de leurs soupçons au dauphin ; mais celui-ci les rapportait aussitôt à Tanneguy, en lui disant :

— N'est-ce pas, mon père, que tu ne me trahiras pas?

Enfin arriva une lettre du sire de Giac; grâce h ses instances, le duc élait chaque jour moins éloigné de venir traiter avec le dauphin. Cette lettre étonna tout le monde, excepté Tanneguy, qui paraissait s'y attendre.

En conséquence, Duchâtel retourna à Troyes au nom du dauphin;. il proposa au duc le pont de Montereau comme le lieu le plus favorable à l'enlrevue. 11 était autorisé à s'engager, au nom du dauphin, à livrer au duc le château et la rive droite de la Seine, avec liberté de celui-ci de loger, dans cette forteresse et dans les maisons bâties sur celte rive, tout autant de gens d'armes qu'il le croirait nécessaire. Le dauphin se réservait la ville et la rive gauche : quant à la

langue de terre qui se trouvait entre l'Yonne et la Seine, c'était un terrain neutre qui ne devait appartenir à personne; et comme, à cette époque, à l'exception d'un moulin isolé qui s'élevait aux bords de l'Yonne, il était complètement inhabité, il était facile de s'assurer qu'aucune surprise n'y serait préparée.

Le duc accepta ces conditions; il promit de partir pour Bray-sur-Seine le 9 septembre. Le 10 devait avoir lieu l'entrevue, et le sire de Giac, qui possédait toujours la confiance du duc, fut choisi par lui pour accompagner Tanneguy et veiller à ce que toutes sûretés fussent prises aussi bien d'une part que de l'autrs.

Maintenant, il faut que nos lecteurs jettent un coup d'œil avec nous sur la position topographique de la ville de Montereau, afin que nous les fassions assister, autant qu'il est en notre pouvoir, à la scène qui va se passer sur ce pont, auquel Napoléon, en 1814, a rattaché un second souvenir historique.

La ville de Montereau est située à vingt lieues à peu près dé Paris, au coniluent de l'Yonne et de la Seine, où la première de ces deux rivières perd son nom en se jetant dans l'autre. Si l'on remonte, en partant de Paris, le cours du fleuve qui le traverse, von aura, en arrivant en vue de Montereau, h gauche, la montagne élevée de Surville, sur laquelle était bâti le chùteau, et, au pied de cette montagne, une espèce de faubourg séparé de la ville par le fleuve : c'est ce côté qu'on avait oflert au duc de Bourgogne.

En face de soi, on découvrira, simulant l'angle le pins aigu d'un V, et à peu près dans la position où se Irouve, à Paris, la pointe du Pont-Neuf où furent brûlés les Templiers, la langue de terre par laquelle le duc devait arriver, venant de Bray-sur-Seine, langue de terre qui va toujours s'élargissant entre le fleuve et la rivière qui la bordent, jusqu'à ce que la Seine jaillisse de terre à Baigneux-les-Juifs, et que l'Yonne prenne sa source non loin de l'endroit où était située l'ancienne Bibracte, et où, de nos jours, s'élève la ville d'Autun.

A droite, la cité tout entière se déploiera, gracieusement couchée au milieu de ses moissons et de ses vignes, dont le lapis bariolé s'étend à perte de vue sur les riches plaines du Gâtinais.

Le pont sur lequel devait avoir lieu l'entrevue joint encore aujourd'hui, en parlant de gauche à droite, le faubourg à la ville, et traverse d'abord le fleuve, ensuite la rivière, posant, à l'endroit de leur jonction, un de ses pieds massifs sur la pointe de terre dont nous avons parlé.

Ce fut sur la partie droite du pont, au-dessus de la rivière d'Yonne, qu'on éleva, pour l'entrevue, une espèce de loge en charpente, avec deux portes opposées, qui, de chaque côté, se fermaient au moyen d'une barrière h trois traverses; deux autres barrières avaient encore été placées, l'une à l'extrémité du pont, du côté de la ville, l'autre un peu en deçà du chemin par lequel devait arriver le duc. Tous ces

préparatifs furent hâtivement. faits dans la journée du 9.

Notre espèce humaine est à la fois si faible et si orgueilleuse, que, chaque fois que s'accomplit icibas un de ces événements qui secouent un empire, renversent une dynastie, bouleversent un royaume, elle croit que le ciel, intéressé à nos pauvres passions et à nos misérables cataclysmes , change pour nous le cours des astres, l'ordre des saisons*, et nous envoie ceriains signes à l'aide desquels l'homme pourrait, s'il n'était.si aveugle, se soustraire à sa destinée : peut-être aussi, les grands événements une fois révolus, ceux qui y survivent, ceux qui les ont vus s'accomplir sous leurs yeux, se rappelant les moindres circonstances qui les ont précédés, y trouvent-ils, avec la catastrophe, une coïncidence que le fait de l'événement seul a pu leur donner, tandis que, sans cet événement, les ciiconslances qui le précédaient eussent été perdues dans la foule de ces infiniment petits incidents qui, réunis, forment la chaîne de ce tissu mystérieux qu'on appelle la vie humaine.

En tous cas, voici ce que les hommes qui ont vu ces choses singulières ont raconté; voici ce que, d'après eux, d'autres ont écrit :

* Le H septembre, il tomba assez de neige poiii' couvrir les ciiampsala hauteur de deux ou trois pouces. Toutf la vondango, ni n'était point encore faite, fut perdue.

230 ISABEL DE BAVIÈRE fi

Le 10 septembre, à une heure après midi, le duc monta à cheval dans la cour de la maison où il s'était logé, à Bray-sur-Seine. Il avait à sa droite le sire de Giac, et à sa gauche le seigneur de Noailles. Son chien favori avait hurlé lamentablement toute la nuit, et, voyant son maître prêt à partir, il s'élançait hors de la niche aîi il était attaché, les yeux ardents et le poil hérissé; enfin, lorsque le duc, après avoir salué une dernière fois la dame de Giac, qui, de sa fenêtre, assistait au départ du cortège, se mit en marche, le chien fit un tel effort qu'il rompit sa,double chaîne de fer; et, au moment oii le cheval allait franchir le seu'l de la porte, il se jeta à son poitrail et le mordit si cruellement, que le cheval se cabra et faillit faire perdre les arçons à son cavalîer. De Giac, impatient, voulut l'écarter avec un fouet qu'il portait; mais le chien ne tint aucun compte des coups qu'il recevait, et se jeta de nouveau à la gorge du cheval du duc : celui-ci, le croyant enragé, prit une petite hache d'armes qu'il portait à l'arçon de sa selle, et lui fendit la tête. Le chien jeta un cri et alla, en roulant, expirer sur le seuil de la porte, comme pouV en défendre encore le passage : le duc , avec un soupir de regret, fit sauter son cheval par-dessus le corps du fidèle animal.

Vingt pas plus loin, un vieux juif, qui était de sa maison et qui se mêlait de l'œuvre de magie, sortie tout à coup de. derrière un mur, arrêta le cheval du duc par la bride, et lui dit :

— Monseigneur, au nom de Dieu, n'allez pas plus loin !

— Que me veux-tu , juif? dit le duc en s'arrêtant.

— Monseigneur, reprit le juif, j'ai passé la nuit à consulter les astres, et la science dit que, si vous allez à Montereau, vous n'en reviendrez pas.

Et il tenait le cheval au mors, pour l'empêcher d'avancer.

— Qu'en dis-tu, de Giac? dit le duc en se retournant vers son jeune favori.

— Je dis, répondit celui-ci, la rougeur de l'impatience au front, je dis que ce juif est un fou, qu'il faut traiter comme votre chien, si vous ne voulez pas que son contact immonde vous force à quelque pénitence de huit jours.

— Laisse-moi, juif! dit le duc pensif, en lui faisant doucement signe de le laisser passer.

— Arrière, juif! s'écria de Giac en heurtant le vieillard du poitrail de son cheval, et en l'envoyant rouler à dix pas; arrière! N'enlcnds-tu pas monseigneur qui t'ordonne de lâcher la bride de son cheval ?

Le duc passa la main sur son front, comme pour en écarter un nuage; et, jetant un dernier regard sur le juif étendu sans connaissance sur le revers de la route, il continua son chemin.

Trois quarts d'heure après, le duc arriva au château de Montereau. Avant de descendre de cheval, il donna l'ordre à deux cents hommes d'armes et à cent ar-

232 ISAHEL DE BAVIÈRE

chers de se loger dans le faubourg, et de s'emparer de la lôte du pont; Jacques de la Lime, grand maître des arbalétriers, reçut le commandement de cette petite troupe.

En ce moment, Tanneguy vint vers le duc, et lui dit que le dauphin l'attendait sur le pont depuis près d'une heure. Le duc répondit qu'il y allait; au même instant, un de ses serviteurs, tout effaré, accourut et lui parla tout bas. Le duc se tourna vers Ducliâlel.

— Par le saint jour de Dieu! dit-il, chacun s'est donné le mot aujourd'hui pour nous entretenir de trahison. Duchâtel, êlcs-vous bien sûr que notre personne ne court aucun risque, car vous feriez bien mal de nous tromper?

— Mon très-redoulé seigneur, répondit Tanneguy, j'aimerais mieux être mort et damné, que de faire trahison à vous ou à nul autre; n'ayez donc aucune crainte ,* car monseigneur le dauphin ne vous veut aucun mal.

— Eh bien, nous irons donc, dit le duc, nous fiant à Dieu, — il leva les yeux au ciel, — et à vous, con tinua-l-il en fixant sur Tanneguy un de ces regards perçants qui n'appartenaient qu'à lui.

Tanneguy le soutint sans baisser la vue.

Alors celui-ci présenta au duc le parchemin sur lequel étaient inscrits les noms des dix hommes d'armes qui devaient accompagner le dauphin; ils étaient inscrits dans l'ordre suivant :

k Le vicomte de Narbonne, Pierre de Beauveau, Ho-

bert de Loire, Tannegiiy Duchàtel, Barbazan, Guillaume le Bouteiller, Guy d'Avaugour, Olivier Layet; Varennes et Froltier.

Tanneguy reçut, en échange, la liste du duc. Ceux qu'il avait appelés à l'honneur de le suivre étaient :

Monseigneur Charles de Bourbon, le seigneur de ^'oailles, Jean de Fribourg, le seigneur de Saint- Georges, le seigneur de Montagu, mcssire Antoine du Vergy, le seigneur d'Ancre, messire Guy de Pontarlier, messire Charles de Lens et messire Pierre de Giac. De plus, chacun devait amener avec lui son secrétaire. Tanneguy emporta cette liste. Derrière lui, le duc se mit en roule pour descendre du château au pont; il était h. pied, avait la tête couverte d'un chaperon de velours noir, portait pour arme défensive un simple haubergeon de mailles, et pour arme offensive une faible épée à riche ciselure et à poignée dorée*.

En arrivant à la tête du pont, Jacques de la Lime lui dit qu'il avait vu beaucoup de gens armés entrer dans une maison de la ville qui touchait à l'autre extrémité du pont, et qu'en l'apercevant, lorsqu'il avait pris poste avec su troupe, ces gens s'étaient hâtés de fermer les fenêtres de cette maison.

— Allez voir si cola est vrai, de Giac, dit le duc; je vous attendrai ici.

De Gij'.c prit le chemin du pont, traversa les bar-

' On montre encore aiijourd'liiii, ii Montercaii, cette cpéc suspendue dans l'église.

rières, passa au milieu de la loge en charpente, arriva à la maison désignée et en ouvrit la porte. Tanneguy y donnait des instructions à une vingtaine de soldats armés de toutes pièces.

— Eh bien? dit Tanneguy en l'apercevant.

— Êtes-vous prêts? répondit de Giac.

— Oui; maintenant, il peut venir.

De Giac retourna vers le duc.

— Le grand maître a mal vu, monseigneur, dit-il; il n'y a personne dans cette maison.

Le duc se mit en marche. Il dépassa la première barrière, qui se referma aussitôt derrière lui. Cela lui donna quelques soupçons; mais comme il vit devant lui Tanneguy et le sire de Beauveau, qui étaient venus à sa rencontre, il ne voulut pas reculer. Il prêta son serment d'une voix ferme; et, montrant au sire de Beauveau sa légère cotte de mailles et sa faible épée :

— Vous voyez, monsieur, comme je viens; — d'ailleurs, conlinua-t-il en se tournant vers Duchàtel et en lui frappant sur l'épaule : Voici en qui Je me fie.

Le jeune dauphin était déjà dans la loge en charpente, au milieu du pont : il portait une robe longue de velours bleu clair garnie de martre, un bonnet de la forme, à peu près, de nos casquettes de chasse modernes, dont le fond était entouré d'une petite couronne de ilcursi de lis d'or; la visière et les rebords étaient de fourrure pareille à la robe.

En apercevant le prince, les doutes du duc de

Bourgogne s'évanouirent; il marcha droit à lui, entra sous latente, remarqua que, contre les usages, il n'y avait point de barrière au milieu pour séparer les deux partis : mais, sans doute, il crut que c'était un oubli, car il n'en fit pas même l'observation. Quand les dix seigneurs qui l'accompagnaient furent entrés à sa suite, on ferma les deux barrières.

A peine s'il y avait, dans cette étroite tente, un espace suffisant pour que les vingt-quatre personnes qui y étaient enfermées pussent y tenir, même debout; Bourguignons et Français étaient mêlés au point de se toucher. Le duc ôta son chaperon, et mit le genou gauche en terre devant le dauphin.

— Je suis venu à vos ordres, monseigneur, dit-il, quoique quelques-uns m'aient assuré que cette entre" vue n'avait été demandée par vous qu'à l'effet de me faire des reproches; j'espère que cela n'est pas, monseigneur, ne les ayant pas mérités.

Le dauphin croisa ses deux bras, sans l'embrasser ni le relever, comme il avait fait à la première entrevue.

— Vous vous êtes trompé, monsieur le duc, dit-il d'une voix sévère; oui, nous avons de graves reproches à vous faire, car vous avez mal tenu la promesse que vous nous aviez engagée. Vous m'avez laissé prendre ma ville de Pontoise, qui est la clef de Paris; et, au lieu de vous jeter dans la capitale pour la défendre ou y mourir, comme vous le deviez en sujet loyal, vous avez fui àTroyes.

236 ISABEL DE BAVIÉUE

— Fui, monseigneur? dit le duc en tressaillant de tout son corps a cette expression outrageante.

— Oui, fui, rdpéta le dauphin appuyant sur le mol. Vous avez...

Le duc se releva, ne croyant pas, sans doute, devoir en entendre davantage; et comme, dans l'humble posture qu'il avait prise, une des ciselures de la poignée de son cpce s'était accrochée à une maille de son haubergeon, il voulut faire reprendre à celle arme sa position verticale : le dauphin recula d'un pas, ne sachant pas quelle était l'inlenlion du duc en touchant son épée.

— Ah! vous portez la main h votre épée en présence de votre maître? s'écria Robert de Loire en se jetant entre le duc et le dauphin.

Le duc voulut parler, Tanneguy se baissa, ramassa une courte hache cachée derrière la tapisserie; puis, se redressant de toute sa hauteur :

— // est temps! dit-il en levant sa hache sur la tête du duc.

Le duc vit le coup qui le menaçait; il voulut le parer de la main gauche, tandis qu'il porUail la droite à la garde de son épée; mais il n'eut pas même le temps de la tirer : la hache de Tanneguy loniba,,abattant la miin gauche du duc, et, /lu mémo coup, lui fendant la tôle depuis la pommette de la joue jusqu'au bas du menton.

Le duc resta encore un instant debout, conmie un

chê[ie qui ne peut tomber; alors Robert de Loire lui plongea son poit^nard dans la gorge, et l'y laissa.

Le duc jeta uîi cri, étendit les bras et alla tomber aux pieds de Giac.

Il y eut alors une grande clameur et une alfreuse môlce;car, dans cette tente où deux hommes auraient eu à peine delà place pour se battre, vingt hommes se ruèrent les u:is sur les autres. Un moment, on ne put distinguer, au-dessus de toutes ces têtes, que des mains, des haches et des épées. Les Français criaient ; ,

— Tue! tue ! à mort!

Les Bourguignons criaient :

— Trahison ! trahison ! alarme !

Les étincelles jaillissaient des armes qui se rencontraient, le sang s'élançait des blessures. Le dauphin, épouvanté, s'étnil jeté le haut du corps en dehors de la barrière. A ses cris, le président Louvet arriva, le prit par-dessous les épaules, le tira dehors, et l'entraîna presque évanoui vers la ville; sa robe de velours bleu était toute ruisselante du sang du duc de Bourgogne, qui avait rejailli jusque surlui.

Cependant, le sire de Montaigu, qui était au duc, était parvenu h escalader la barrière, et criait :

— Alarme !

De Noaillcs allait la fi'anchir aussi, lorsque Nar-

bonne lui fendit le derrière de la tôte; il tomba hors

de la ten.te et expira presque aussitôt. Le seigneur de

Saint-Georges était profondément blessé au côté droit

d'un coup de pointe de hache; le seigneur d'Ancre avait la main fendue.

Cependant le combat et les cris continuaient dans la tente; on marchait sur le duc mourant, que nul ne songeait à secourir. Jusqu'alors, les dauphinois, mieux armés, avaient le dessus ; mais, aux cris du seigneur de Montaigu, Antoine de Toulongeon, Simon Othelimer, Sambutier et Jean d'Erraay accoururent, s'approchèrent de la loge, et, tandis que trois d'entre eux dardaient leurs épées à ceux du dedans, le quatrième rompait la barrière. De leur côté, les hommes cachés dans la maison sortirent et arrivèrent en aide aux dauphinois. Les Bourguignons, voyant que toute résistance était inutile, prirent la fuite par la barrière brisée. Les dauphinois les poursuivirent, et trois personnes seulement restèrent sous la tente vide et ensanglantée.

C'était le duc de Bourgogne, étendu et mourant; c'était Pierre de Giac, debout, les bras croisés et le regardant mourir; c'était, enfin, Olivier Layet, qui, touché des souffrances de ce malheureux prince, soulevait son haubergeon pour l'achever par-dessous avec son épée. Mais de Giac ne voulait pas voirabréger cette agonie, dont chaque convulsion lui appartenait; et, lorsqu'il reconnut l'intention d'Olivier, d'un violent coup de pied il lui fit voler son épée des mains. Olivier, étonné, leva la tête.

— Eh! sangdieu! lui dit en riant de Giac, laissez donc ce pauvre prince mourir tranquille!

Puis, lorsque le duc eut rendu le dernier soupir, il lui mit la main sur le cœur pour s'assurer qu'il était bien mort; et, comme le reste l'inquiétait peu, il disparut sans qie personne fit attention à lui.

Cependant les dauphinois, après avoir poursuivi les Bourguignons jusqu'au pied du château, revinrent sur leurs pas. Ils trouvèrent le corps du duc étendu à la place où ils l'avaient laissé, et près de lui le curé de Monlereau, qui, les genoux dans le sang, lui disait les prières des morts. Les gens du dauphin voulurent lui arracher ce cadavre et le jeter à la rivière; mais le prêtre leva son crucifix sur le duc, et menaça de la colère du ciel quiconque oserait toucher ce pauvre corps, dont l'âme était si violemment sortie. Alors Cœsmerel, bâtard de Tanneguy, lui détacha du pied un de ses éperons d'or, jurant de le porter désormais comme un ordre de chevalerie; et les valets du dauphin, suivant cet exemple, arrachèrent les bagues dont ses mains étaient couvertes, ainsi que la magnifique chaîne d'or qui pendait à son cou.

Le prêtre là resta jusqu'à minuit ; puis, à cette heure seulement, avec l'aide de deux hommes, il porta le corps dans un moulin, près du pont, le déposa sur une table, et continua de prier près de lui jusqu'au lendemain matin. A huit heures, le duc fut mis en terre, en l'église Notre-Dame, devant l'aulel Sain*> Louis; il était revêtu de son pourpoint et de ses housseaux, sa barelte était tirée sur son vis.<gc. Aucune cérémonie religieuse n'accompagna l'inhumation ;

cependant, ijourle repos de son ûme, il fut dit douze messes pendant les (rois jours qui suivirent son assassinat.

Ainsi tomba, par trahison, le puissant duc de Bourgogne, surnomme Jean Sans-Peur. Douze ans auparavant, il avait aussi, par trahison, frappé le duc d'Orléans des mêmes coups dont il venait d'être atteint à son tour; il avait commandé de lui abattre la main gauche, et sa main gauche, à lui, était tombée; il lui avait fait fendre la tête d'un coup de hache, et sa tête venait d'être ouverte par la même blessure, faite par la même arme. Les gens religieux et croyants virent, dans cette coïncidence singulière, une application de ces paroles du Christ : « Celui qui frappe de l'épée périra par l'épée. » Depuis que le duc d'Orléans était tombé par ses ordres, la guerre civile avait, comme un vautour affamé, rongé sans relâche le cœur du royaume. Le duc Jean lui-môme, comme s'il traînait avec lui la punition de son homicide, n'avait pas eu, depuis qu'il l'avait commis, un seul instant de repos : sa renommée av^it subi mille affronts, son bonheur avait subi mille atteintes; il éta:it devenu défiant, irrésolu, timide môme.

La hache de Tanneguy Duchâtel porta le premier coup à l'édifice féodal de la monarchie capétienne; elle abattit avec fracas la plus forte colonne de celle grande vassalité qui en soutenait la voûte : un instant le temple craqua, et l'on put croire qu'il allait s'éf rouler; mais, pour le soutenir, restaient encore de-

ISABEL DE BAVIÈRK 241

bout les ducs de Bretagne, les comtes d'Armagnac, les ducs de Lt)rraine et les rois d'Anjou. Le dauphin^ au lieu d'un allié incerlain qu'il avait dans le père, gagna, dans le fils, un ennemi déclaré : la réunion du comte de Charolais aux Anglais poussa la France jusqu'au bord de l'abîme; mais l'usuipalion du duc Jean, qui ne pouvait se faire que par la cession perpétuelle, aux Anglais, de la Normandie et de la Guyenne, l'y eût, sans aucun doute, précipitée.

Quant à Tanneguy Duchâiel, c'est un de ces hommes de tête et de cœur, de courage et d'exécution, dont l'hisloire coule en bronze les rares statues; son dévouement à la dynastie le conduisit à l'assassinat : ce fut sa verlu qui fit son crime. Il commit le meurtre au profit d'un autre,^et en garda pour lui la responsabilité : son action est de celles que les hommes ne jugent pas, que Dieu pèse, que ic résultat absout. Simple chevalier, il lui fut donné de toncher deux fois aux destinées presque accomplies de l'État, et de les changer entièrement : la nuit oii il enleva le dauphin de l'hôtel Saint-Paul, il sauva la monarchie; le jour où il frappa le duc de Bourgogne, à Montereau, il fit plus encore, il safiva la France *.

Nous rappellerons, une fjis pour toutes, que nous exposons, dans nos résumés de règnes, d'époques ou d'événements, une opinion purement personnelle, sans aucun désir de pr.isi'lyiismc, sans aucun espoir qu'elle devienne générale.

Nous avons dit qu'aussitôt que le sire de Giac avait vu le duc raorl, il avait quitté le pont.

Il était sept heures du soir, le temps devenait sombre, la nuit s'avançait; il détacha son cheval, qu'il avait laissé au moulindont nous avons parlé, et reprit seul le chemin de Bray-sur-Seine.

Malgré le froid très-vif qui se faisait sentir, malgré l'ombre qui, d'instant en instant , devenait plus épaisse, cheval et cavalier ne marchaient qu'au pas. De Giac était- absorbé dans de sombres pensées; la rosée de sang n'avait pas rafraîchi son front; la mort du duc n'avait accompli que la moitié de ses désirs de vengeance, et le drame politique dans lequel il venait de jouer un rôle si actif, achevé pour tout le monde, avait, pour lui seul, un double dénoûment.

Il était huit heures et demie, quand le sire de Giac arriva à Bray-sur-Seine. Au lieu de rentrer par les rues du village, il en fit le toiTr, attacha son cheval au mur extérieur d'un jardin, en ouvrit la porte, pénétra dans la maison et monta, à tûtons, un escalier étroit et tournant qui conduisait au premier étage. Arrivé à la dernière marche, la lumière, qui glissait à travers une porte entr'ouverte, lui indiqua la chambre de sa femme. Il s'avança sur le seuil; la belle

Catherine était seule et assise, le coude appuyé sur une petite table sculptée, couverte de fruits; son verre, à moitié vide, annonçait qu'elle avait interrompu une légère collation pour se laisser entraîner par son coeur à l'une de ces rêveries de jeune femme, si douce à contempler pour celui qni en est l'objet, si infernale lorsque l'évidence crie à la jalousie : «Ce n'est pas loi qui les causes; ce n'est point à toi que l'on pense. »

De Giac ne put supporter plus longtemps cette vue : il était entré sans qu'on l'entendît, tant la préoccup ition de Catherine était grande ! Il repoussa tout à coup la porte avec violence; Catherine jeta un cri, se levant tout debout, comme si une main invisible l'eût soulevée par les cheveux. Elle reconnut son mari :

— Ah! c'est vous? dit-elle.

Et passant tout à coup de l'expression de la frayeur à celle de la joie, elle força en même temps ses traits à sourire.

De Giac regarda avec amertume cette délicieuse figure qui obéissait avec tant d'abandon tout à l'heure aux impressions du cœur, avec tant d'intelligence maintenant aux volontés de l'esprit. Il secoua la tête, et alla s'asseoir près d'elle sans répondre : jamais cependant il ne l'avait vue aussi belle.

Elle lui tendit une main effilée et blanche, toute couverte de bagues, et dont le bras nu se perdait, à compter du coude, dans de larges manches tom-

bantes et garnies de fourrures. De Giac prit cette main, la regarda avec attention, retourna le chaton de l'un des anneaux qui se trouvait en dedans : c'était celui dont il avait vu l'empreinte sur le cachet de la lettre écrite au duc. 11 y retrouva l'étoile perdue dans un ciel orageux; il lut les mots qui étaient gravés au-dessous d'elle,

— Lanvhne, murmura-t-il ; la devise ne mentira pas. »

Cependant Catherine, que cet examen inquiétait, essaya, d'y faire diversion. Elle passa son autre main sur le front de Giac : quoique pâle, il était brûlant.

— Vous êtes fatigué, monseigneur, dit Catherine; vous devez avoir besoin de prendre quelque chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un?... Ce repas de femme, continua-t-elle en souriant, est un peu trop frugal pour un chevalier aflamé.

Elle se leva, prit un petit sifllet d'argent pour appeler une de ses femmes. Elle allait le porter ;i sa bouche, lorsque son mari lui arrêta la main.

— Merci, madame, merci, dit de Giac, il est inutile d'appeler; ce qu'il y a là suffira : donnez-moi seulement un verre.

Catherine alla chercher elle-même l'objet que lui demandait ?on mari. Pendant qu'elle s'éloignait, de Giac tira vivement un petit flacon de sa poitrine, et vida la liqueur qu'il contenait dans le verre à moitié plein resté sur la table. Catherine revint sans s'être aperçue Cxqc.q qui venait de se passer.

— Yoici, monseigneur, dit-elle en versant du vin dans le verre et en le présentant i\ son mari; voici, buvez à moi.

De Giac trempa le bout de ses lèvres dans ie verre, comme pour lui obéir.

— Est-ce que vous ne conlinuez pas votre repas? ^lit-il.

— Non, j'avais fini lorsque vous êtes arrivé.

De Giac fronça le sourcil et jeta les yeux Bur le verre de Catherine.

— Vous ne refuserez pas, du moins je l'espère, continua-t-il, de faire raison ù mon toast, comme j'ai fait raison au vôtre.

Et il présenta à sa femm.e le verre empoisonné.

— Et quel est ce toast, monseigneur? dit Catherine en le prenant.

— Au duc de Bourgogne ! répondit de Giac. Catherine, sans défiance aucune, inclina la tête en

souriant, porta le verre h sa bouche et le vida presque entièrement. De Giac la suivait des yeux avec une expression infernale. Quand elle eut fini, il se prit à rire. Ce rire étrange fit tressaillir Catherine; elle le regarda étonnée.

— Oui, oui, dit de Giac, comme répondant à cette interrogation muette; oui, vous vous êtes tellement pressée de m'obéir, que je n'ai pas eu le temps d'achever de prononcer mon toast.

— Que vous restait-il à dire? reprit Catherine avec un vague sentiment de crainte : ce toast n'était-irpas

complet, ou n'ai-je pas bien entendu? Au duc de Bourgogne !...

— Si fait, madame; mais j'allais ajouter : Et que Dieu ait plus de miséricorde pour son âme, que les hommes n'ont eu de pitié pour son corps !

— Que dites-vous? s'écria Catherine, en restant la bouche entr'ouverle, les yeux fixes, et pâlissant tout, à coup; que dites-vous? reprit-elle une seconde fois avec plus de force.

Et le verre qu'elle tenait s'échappa de ses doigts roidis, et se brisa en morceaux.

— Je dis, répondit de Giac, que le duc Jean de Bourgogne a été assassiné, il y a deux heures, sur le pont de Montereau.

Catherine jeta un grand cri, et, s'affaissant sur elle-même, tomba sur un fauteuil qui était derrière elle.

— Oh! cela n'est pas, dit-elle avec l'accent du désespoir, cela n'est pas?

— Cela est, reprit froidement de Giac.

— Qui vous l'a dit?

— Je l'ai vu.

— Vous?

— J'ai vu à mes pieds, entendez-vous, madame? j'ai vu le duc se tordre dans l'agonie, perdant son sang par cinq blessures, mourant sans prêtre et sans espoir. J'ai vu que sa bouche allait exhaler son dernier soupir, et je me suis penché sur lui pour le sentir passer.

— Oh ! vous ne l'avez pas défendu? vous ne vous êtes pas jeté au-devant du coup? vous n'avez pas sauvé...?

— Votre amant! n'est-ce pas madame ? interrompit de Giac, d'une voix terrible, et regardant Catherine en face.

Elle jeta un cri ; et, ne pouvant supporter le regard dévorant que son mari fixait sur elle, elle cacha sa tête entre ses deux mains.

— Mais vous ne devinez donc rien? continua de Giac en se levant à son tour. Est-ce stupidité ou eflVonlcrie, madame? Vous ne devinez donc pas que celte lettre que vous lui avez écrile, que vous avez cachetée de ce cachet que vous portez au doigt, là, — il lui arracha la main de devant les yeux, — cette lettre dans laquelle vous lui donniez un rendez-vous adultère, c'est moi qui l'ai reçue; que je l'ai suivi; que cette nuit, — il jela les yeux sur sa main droite, — nuit de délices pour vous, nuit d'enfer pour moi, me coule mon âme ? Vous ne devinez pas que, lorsqu'il entra au château de Creii, j'y entrai avant lui; que, que lorsque vous passâtes, enlacée aux bras l'un de l'autre dans celte sombre galerie, je vous voyais, j'étais là, je vous touchais presque? Oh! oh! vous ne devinez donc rien? il faut donc tout vous dire?

Catherine épouvantée tomba sur ses mains et ses genoux, en criant :

— Grâce ! grâce !

— Et dites, maintenant, continua de Giac, en croi-

î>48 ISABEL D£ JJAVii;:Ur:

sant ses bras sur sa iDoiliine et en secouant la tile, vous dissimuliez votre lionte et moi ma vengeance; mais quel est, de nous deux, le maître en dissimulalion?... Ah ! ce duc. ce grand vassal orgueilleux, ce prince souverain que les serfs de ses vastes domaines appelaient en trois langues duc de Bourgogne, comte de Flandre et d'Artois, palatin ^ie Malines et de Salins, dont un mot mettait cinquante mille hommes d'armes sur pied dans ses six provinces, il a cru, ce prince, ce duc, ce palatin, qu'il était assez fort et assez puissant pour me faire aCTronl, à moi, Pierre de Giac, simple chevalier ! et il l'a lait, l'insensé!... EU bien, je n'ai rien dit, moi; je n'ai point éciit de lettres souveraines; je n'ai point convoqué mes hommes d'armes, mes vassaux, mes écuycrs et mes pages;, non, j'ai enfermé la vengeance dans mon sein, et je lui ai donné mon cœur à ronger... Puis, quand le jour est venu, j'ai pris mon ennemi par la main, comme un faible enfant, je l'ai conduit à Tanneguy Duchàtel, et j'ai dit: «Frappe, Tanneguy!...» Et maintenant, — il se mit à rire convulsivement, — maintenant cet homme, qui tenait sous sa domination des provinces à aouvrir la moitié du royaume de France, cet homme, il est couché dans la boue et dans le san^% et ne trouvera peut-èlie pas six pieds de terre pour reposer tranquille pendant l'étcrnilé ! Catherine était à ses pieds, criant merci et se roulant sur le verre lirisé, qui lui coupait les mains et les genoux. •

— Eh bien, madame, vous entendez? continua de Giac, malgré son nom, malgré sa puissance, malgré ses hommes d'armes, je me suis vengé de lui ; jugez si je me vengerai de sa complice, qui n'est qu'une femme, qui est seule, que je puis briser d'un souffle, que je puis étouffer entre mes deux mains,

— Oh! qu'allez-vous faire? s'écria Catherine. De Giac la prit par le bras.

— Debout, madame, dit-il.

El il la dressa devant lui.

— Debout!...

Catherine jeta les yeux sur elle ; sa robe blanche était toute tachée de sang : k cette vue, un éblouisse, ment passa sur ses yeux, sa voix s'éteignit dans su gorge, elle étendit les bras, et s'évanouit.

De Giac l'enleva, pliée sur son épaule, descendit l'escalier, traversa le jardin, posa son fardeau sur la croupe de Ralff, l'y assujettit à l'aide de son écharpe, et se mit en selle, liant Catherine autour de son corps avec le ceinturon de son épée.

Malgré son double poids, Ralff partit au galop, dès qu'il sentit l'éperon de sen maître.

De Giac dirigea sa course à travers terres : devant lui s'étendaient, à l'horizon, les vastes plaines de la Champagne, et la neige, qui commençait à tomber à gros flocons, couvrait les champs d'un vaste linceul et leur donnait l'aspect âpre et sauvage des steppes sibériens; nulle montagne ne se découpait dans le lointain , des plaines, toujours des plaines; II lo

seulement, d'espace en espace, quelques peupliers blanchis se balançaient au vent, pareils à des fantômes dans leurs suaires; nul bruit humain ne troublait ces solitudes désolées; le cheval, dont les pieds retombaient sur un tapis de neige, redoublait ses élans silencieux; son cavalier lui-même retenait sa respiration, tant il semblait qu'au milieu de celte nature glacée, tout dût prendre l'aspect et imiter le silence de la mort I

Après quelques minutes, les flocons de neige qui tombaient sur sa figure, le mouvement du cheval qui brisait son corps faible et diaphane, le froid saisissant de la nuit, rappelèrent Catherine à la vie. En reprenant ses esprits, elle 'crut être en proie à l'un de ces songes douloureux où nous pensons que quelque dragon ailé nous emporte à travers les airs. Bientôt une vive douleur à la poitrine, une douleur comme serait celle pro'duite par un charbon ardent, lui rappela que tout était réel; la vérité terrible, sanglante, inexorable, se dressa devant elle; tout ce qui venait de se passer se représenta à sa mémoire, les menaces de son mari revinrent à son esprit, et la situation dans laquelle elle se relrouvait la fit trembler qu'il ne commençât îi les mettre h exécution.

Tout à coup une nouvelle douleur plus ardente, plus aiguë, plus incisive, lui fit jeter un cri : il se perdit sans écho, glissant sur celte vaste nappe de neige; seulement, le cheval effrayé tressaillit et redoubla de vitesse.

— Oh ! monseigneur, je souffre bien, dit Catherine. De Giac ne répondit pas.

— Laissez-moi descendre, continua-t-elle, laissezmoi prendre un peu de neige; ma bouche brûle, ma poitrine est en feu.

De Giac se taisait toujours.

■— Oh ! je vous en supplie, au nom du ciel, par grâce, par pitié ! ce sont des lames de fer rouge! de l'eau! oh! deTeau!

Catherine se tordait dans le lien de cuir qui l'attachait au cavalier. Elle essayait de se glisser à terre, et l'écharpe la retenait: elle semblait Lénore liée au fantôme; le cavalier était silencieux comme Wilhelm, ei .lalû allait comme le cheval fantastique de Buër-

er.

Alors Catherine, sans espoir sur la terre, s'adressa au Seigneur.

— Miséricorde ! mon Dieu, miséricorde ! dit-elle; car c'est ainsi qu'on doit souffrir lorsque l'on est empoisonné.

A ces mots, de Giac éclata de rire. Ce rire étrange, infernal, eut un écho; un autre rire lui répondit, éclatant, fuyant sur cette plaine funèbre. Ralff hennit; sa crinière se dessait de terreur.

Alors la jeune femme vit bien qu'elle était perdue, et que c'était son heure suprême. Elle comprit que rien ne pouvait la retarder, et elle se mit à prier Dieu tout haut, interrompant h chaque instant sa prière par les cris que la douleur lui arrachait.

De Giac resta muet.

Bientôt il entendit faiblir la voix de Catherine; il sentit son corps, qu'il avait mille fois couvert de baisers, se tordre dans les convulsions de l'agonie; il put compter les frissons mortels qui couraient dans ses membres liés aux siens; puis, peu, à peu la voix s'éteignit dans un râle rauque et continu; les convulsions cessèrent et ne furent plus que des frémissements presque insensibles; enfin le corps se roidit, la bouche jeta un soupir : c'était le dernier effort de la vie, c'était le dernier adieu de l'âme; de Giac était attaché à un cadavre.

Trois quarts d'heure encore il continua sa route sans prononcer une parole, sans se retourner, sans regarder derrière lui.

Enfin, il se trouva sur les bords de la Seine, un peu au-dessous de l'endroit où l'Aube, en s'y jetant, rend son cours plus profond et plus rapide ; il arrêta Ralff, détacha la boucle du ceinturon qui enchaînait Catherine autour de lui, et le corps, que rien ne soutenait plus que l'écharpe qui le liait à sa selle, tomba, cambré et en travers, sur la croupe ducheval.

Alors de Giac descendit. Ralff, écumant, ruisselant de sueur, voulait entrer dans la rivière; son maître l'arrêta de la main gauche par le mors.

Puis, de la droite, il prit son poignard, chercha sur le cou de Ralff, avec sa pointe affilée et tranchante» l'endroit où battait l'artère : le sang jaillit.

Aussitôt l'animal blessé se cabra, jetant un hennis-

sèment plaintif, et, s'arrachant des mains de son maître, s'élança dans le fleuve, emportant avec lui le cadavre de Catherine.

De Giac, debout sur la grève, le regarda lutter contre le courant, qu'il eût facilement traversé sans la blessure qui l'affaiblissait. x\rrivé au tiers du fleuve, il commença à dériver, sarespiration devintbruyante; il essaya de revenir au bord d'où il était parti, sa croupe était déjà disparue, et à peine si l'on apercevait encore, à la surface du fleuve, la robe blanche de Catherine; bientôt il tourna sur lui-même comme entraîné par un tourbillon, ses jambes de devant battaient l'eau et la faisaient jaillir : enfin le cou s'enfonça le,£iement, la tête, à son tour, disparut peu à peu, une vague la recouvrit ; la tête reparut un instant encore, s'enfonça une seconde fois, puis quelques bulles d'air vinrent crever à la surface de l'eau. Ce fut tout, et le fleuve, un instant troublé, reprit, au bout de quelques secondes, son cours silencieux et tranquille.

— Pauvre Ralff!... dit le sire de Giac avec un soupir.

Le lendemain de la mort du duc de Bourgogne, les gens d'armes qu'il avaitplacés, la veille, au château de Montereau rendirent cette forteresse au dauphin, sous

la condition de vie et biens saufs; leurs capitaines étaient les chevaliers de Jouvelle et de Montagu.

Le môme jour, le dauphin tint un grand conseil, dans lequel il fut écrit plusieurs lettres aux villes de Paris, Châlons, Reims et autres; il y rendait compte de sa conduite, aGn qu'on ne l'accusât pas d'avoir rompu la paix jurée et d'avoir manqué à sa parole royale. Puis, ces choses faites, il se retira à Bourges avec ses prisonniers, laissant, pour capitaine delà ville de Monlereau, messire Pierre de Guitry.

Lorsque l'événement que nous avons raconté fut connu à Paris, il y produisit une triste "et profonde sensation. Le jeune comte de Saint-Pol, lieutenant du roi en cette ville, convoqua aussitôt le chancelier de France, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands, tous les conseillers et officiers du roi, et, avec eux, une foule de nobles et de bourgeois. Alors il leur annonça la mort sanglante du duc Jean de Bourgogne, leur fil jurer, sur les Évangiles et les reliques, de ne faire aucun traité avec les séditieux et meurtriers, et de dénoncer et accuser devant la justice tous ceux qui porteraient faveur aux partisans du dauphin.

Ce fut à Gand que Philippe de Charolais, seul héritier mâle du duc de Bourgogne, apprit l'assassinat 4e Montereau. Il alla se jeter, tout pleurant, dansles bras de sa femme.

— Michelle, Michellc, lui dil-il, votre frère le dauphin a fait assassiner mon père.

La pauvre princesse fut bien triste et bien troublée à celle nouvelle, car elle craignait que cet événement n'influât sur l'amour que lui portait son mari.

Lorsque le désespoir du comte de Charolais fut un peu calmé, il revêtit solennellement le titre de duc de Bourgogne, tint conseil sur ce qu'il y avait à faire avecles bonnes gens de Gand, de Bruges et d'Ypres, prit possession du comté de Flandre; puis, incontinent se rendit à Malines, où il eut une longue conférence avec le duc de Brabant, son cousin, Jean de Bavière, son oncle, et la comtesse de Hainault, sa tante; tous trois furent d'avis qu'il fallait, à l'instant même, contracter alliance avec le roi Henri d'Angleterre. En conséquence, l'évêque d'Arras, messire Albis de Brimeux, et messire Roland de Heclekerk, furent envoyés à Rouen, où ils reçurent un bel accueil du roi anglais, qui vit dans l'alliance proposée par le nouveau duc un moyen de renouer avec madame Catherine de France, dont il avait gardé un vif souvenir, un mariage auquel, d'un autre côLc, se rattachaient pour lui des calculs de la plus haute politique.

Le roi d'Angleterre répondit donc que, dans le plusbref délai, il enverrait au duc Philippe des ambassadeurs chargés de lui présenter un traité. 11 s'empressa d'en rédiger les conditions ; et, vers l'époque de la Saint-André, l'évêque de Rochester et les comtes de ^Yar^vicket de Kent se rendirent, au nom du roi Henri, dans la ville d'Arras, où le duc leur fit la plus magnifique réception.

Voici ce que proposait le roi d'Angleterre, et les articles pour la ratification desquels le duc de Bourgogne devait employer son influence près du roi Charles et de ses conseillers; on verra combien ses prétentions avaient augmenté depuis que l'apathie incroyable du duc Jean avait laissé tomber entre ses mains les villes de Rouen et de Pontoise, ces deux portes de Paris, par la possession desquelles le roi ennemi portait d'avance à sa ceinture les clefs de la capitale.

1° Le roi d'Angleterre offre d'épouser madame Catherine, sans imposer aucune charge au royaume ;

2° De laisser cm roi Charles la jouissance de la couronne et les revenus du royaume pendant sa vie ;

3° Après la mort du roi Charles, la couronne de France sera dévolue à jamais au roi Henri et à ses héritiers ;

4° A cause de la maladie du roi, qui Vempêche de vaquer au gouvernement, le roi d' Angleterre prendra le titre et Vautorité de régent ;

5° Les princes, les grands, les communes, les bourgeois, p)rêteront serment au roi d'Angleterre comme régent, et s'engageront à le reconnaître pour souverain à la mort du roi Charles.

Le duc Philippe s'engagea à faire souscrire le roi de France à ce traité, à la condition qu'à son tour le roi d'Angleterre s'engagerait à reconnaître et à observer les articles suivants :

1° Un des frères du roi Henri épousera une des sœurs du duc ;

2° Le 7vi et le duc s'aimeront et s'assisteront comme frères;

3° Ils poursuivront ensemble la punition du dauphin et des autres meurtriers du duc Jean ;

4° Si le dauphin ou quelque autre desdits meurtriers était fait prisonnier, il ne pourra être racheté sans le consentement du duc;

5° Le roi d'Angleterre assignera au duc et à madame Michelle,]sa femme, des terres pour vingt mille livres de rente,'dont hommage lui sera fait.

On voit que, dans ce double traité, qui disposait de la France et qui dépouillait le roi, on n'avait oublié que deux choses, que probablement on regarda comme inutiles : c'était le consentement du roi et la ratification de la France.

N'importe, voici à quelles conditions, sous prétexte de venger la mort du duc Jean, la France fut vendue, le 21 décembre 1419, par le duc Philippe de Bourgogne au roi Henri d'Angleterre ; le père l'avait trahie, le fils la livra.

Cependant, et tandis qu'on lui accordait la royauté comme une pension viagère, le vieux roi était à Troyes avec madame Isabel, qu'il reprenait en amour chaque fois que lui revenait la raison, et en haine chaque fois que lui reprenait la folie. La nouvelle de l'assassinat du duc Jean, la part que les ennemis du

dauphin accusèrent d'abord lejcune prince d'y avoir prise, produisirent sur le faible vieillard une impression telle qu'il retomba dans la démence la plus complète. Quoique, depuis ce moment jusqu'à celui de sa mortj beaucoup de mandements importants soient signés de lui, et entre autres, le traité connu sous le nom de ù'aité de Ti^oyes, il est évident qu'il ne reprit jamais sa raison, et que la responsabilité de ces actes, de plus en plus préjudiciables auxintérôts de la France, doit peser sur la mémoire du duc Philippe et de la reine Isabel; car, à compter de ce jour, la vie du roi Charles VI fut une agonie et non pas un règne.

Le 21 mars 1420, le duc de Bourgogne entra dans la ville de Troyes, aux grandes acclamations des bourgeois et du peuple, et prêta foi et hommage au roi, comme succédant au duc, son père, dans la propriété du duché de Bourgogne, du comté de Flandre, du comté d'Artois et autres seigneuries; mais le duc, avant que la France fût cédée à l'Angleterre, voulut, pour sa part, sans doute en qualité de prince de la fleur de lis, en enlever quelques splendideslambeau.v. Lille, Douai et Orchies avaient été engagées à la maison de Bourgogne; on fit renoncer le roi Charles à son droit de rachat : la dot de m.adamc Michelle n'était point encore payée; le duc consentit à recevoir en échange les villes de Roye, de Montdidier et de Péronne; de Péronne l'imprenable, qui, au milieu de tous les assauts de guerre étrangère et de guérie civile, conserva son nom de Pucelle, comma cerhines

ÎSABEL DE BAVIÈRE 2o9

montagnes des Alpes, qu'on ne peut gravir, prennent le nom de Vierges.

Ainsi l'Anglais et le Bourguignon, pour mieux violer la France, commençaient par lui arracher sa ceinture de places fortes. Le dauphin seul défendait sa mère.

Quand 15 duc Philippe eut bien choisi parmi nos villes celles qui étaient le mieux à sa convenance; qiiand il les eût échelonnées sur une ligne si droite, que Montdidier, située à vingt-cinq lieues seulement de Paris, semblait pénétrer au cœur de la France comme la pointe d'une épée dont la poignée était à Gand, alors, fidèle comme un complice, il s'occupa des promesses faites au roi Henri, et, il faut l'avouer, il les remplit exactement. Le roi consentit au mariage de sa fille Catherine avec Henii de Lancastre; le roi ratifia l'exclusion du dauphin, son fils et héritier; le roi annula la sage constitution, jadis faite par ses prédécesseurs, qui défendait la succession par les femmes, si bien que, le 13 avril 1420, le duc Philippe écrivit au roi d'Angleterre que tout était fini, et qu'il pouvait venir.

En effet, le roi anglais arriva, le 20 mai suivant, accompagné de ses deux frères, les ducs de Giocester et de Clarence, escorté des comtes de Huntingon, de Warwick et de Kent, et suivi de seize cents hommes d'armes. Le duc de Bourgogne alla au-devant de lui et le ramena jusqu'au logis qui lui avait été préparé dans la ville, comme le devait le futur vassal à l'égard

de son souverain à Tenir. Aussitôt après son arrivée, le roi alla voir la reine et madame Catherine; il retrouva celle-ci plus gracieuse et plus belle que jamais, et peut-être ne savait-il pas lui-même laquelle il était le plus pressé de posséder, de la fiancée ou de la France.

Le lendemain, les deux rois signèrenUle fameux traité de Troyes; c'était la honte et la perte du royaume, et de ce moment chacun put croire que l'ange de la patrie était remonté au ciel. Le dauphin seul ne désespéra jamais ; la main sur le cœur de la France, il en comptait les battements, et devinait qu'elle pouvait encore vivre.

Le 2 juin, on célébra le mariage de Henri d'Angleterre et de Catherine de France; c'était la seconde fleur qu'on détachait de la tige royale des lis pour orner la couronne de la Grande-Bretagne. Deux fois le présent fut fatal à ceux qui le reçurent; deux fois la mort entra dans le lit des rois d'Angleterre à la suite des embrassements des filles de France; Richard ne survécut que trois ans à son mariage; Henri devait mourir au bout de dix-huit mois.

De ce jour, il y eut deux régents de France, deux héritiers de la couronne ; le dauphin était maître du midi, le roi d'Angleterre possédait le nord : alors commença ce grand duel dont le prix était un royaume.

L'avantage des premiers coups fut au roi d'Angleterre; après un siège de quelques jours, Sens se ren-

dit, Villeneuve-le-Roi fut emporté d'assaut, et Montereau pris h l'échelade.

Là, le duc de Bourgogne devait une expiation au meurtre de son père ; et ce fut son premier soin en entrant dans la ville. Des femmes lui indiquèrent la tombe du duc Jean; un drap d'église fut étendu sur la pierre sépulcrale, un cierge fut allumé à chaque bout, tout une nuit les prêtres chantèrent l'office des morts, et, le lendemain, au matin la pierre fut levée, et l'on creusa la tombe. On y retrouva le corps du duc couvert encore deson pourpoint et de son heaume ; seulement la main gauche s'était tout à fait détachée, et sa tête, fendue par Tanneguy Duchàtel, montrait béante la blessure par laquelle les Anglais entraient dans le royaume de France.

Le cadavre fut mis en un cercueil de plomb, plein de sel, et depuis exposé en Bourgogne, dans un couvent de chartreux situé hors de la ville de Dijon; le corps du bâtard deÇroy, qui avait été tué à l'attaque de la ville, fut descendu et enterré dans la fosse même d'où l'on venait de tirer celui du duc.

Ces soins remplis, les Bourguignons et les Anglais allèrent assiéger Melun; mais cette ville commença à leur opposer une rude résistance. Elle était pleine de brave sang français. Le sire de Barbazan en était le principal capitaine; il y avait sous ses ordres le seigneur de Préaux, messire Pierre de Bourbon, et un nommé Bourgeois, qui fit merveille pendant tout le siège. Le roi d'Angleterre et le duc, voyant ces pré-

paratifs de défense, cernèrent la ville : le premier alla, avec ses deux frères et le duc de Bavière, établir ses logis du côté duGàlinais; le second, accompagné du comte de Huntington et de plusieurs autres capitaines anglais, dressa ses tentes du côté de la Brie ; on jeta sur la Seine un pont de bateaux, pour établir les communications d'une armée à l'autre; et le duc de Bourgogne et le roi, afin de n'être point surpris par les assiégés, firent clore chacun leurs enceintes de bons fossés et de pieux, ménageant seulement des entrées et des sorties qui étaient fermées par de fortes barrières. Pendant ce temps, le roi de France et les deux reines quittèrent Troyes et vinrent tenir leur état en la ville de Corbeil. Ce siège dura ainsi quatre mois et demi sans grands avantages de la part des assiégeants.

Cependant le duc de Bourgogne s'était emparé d'un très-fort boulevard que les assiégés avaient élevé en avant de leurs fossés, et du haut duquel leurs canons et leurs bombardes luisaient beaucoup de mal aux assiégeants; alors le roi d'Angleterre fit, de son côté, percer une mine. Elle s'approchait déjà du mur, lorsque Juvénal des Ursins, Ois de l'avocat au parlement, crut entendre quelque bruit souterrain : il appela des ouvriers, et leur ordonna de faire une contre-mine. Lui-môme, ayant derrière lui des hommes d'armes, présidait à l'ouvrage avec une longue hache à la main, lorsque, par hasard, passa le sire de Barbazan : Juvénal lui raconta la chose, et lui dit qu'il

restait là pour combattre dans le souterrain; alors Barbazan, qui l'aimait comme son fils, examinant sa longue hache, secoua la ti^te en disant :

— Ah! frère, tu ne sais pas encore ce que c'est que de combattre dans une mine ! Il faut des bâtons plus courts que celui-là pour en venir main à main.

Alors il tira son épée, et coupa le manche de la hache à une longueur convenable ; puis, lorsqu'il eut fini, comme il tenait son épée nue :

— Mets-toi à genoux, dit-il à Juvénal.

Celui-ci obéit; alors il lui donna l'accolade.

— Et maintenant, dit-il en le relevant, fais en bon et loyal chevalier.

Après deux heures de travail, les ouvriers anglais et français n'étaient plus éloignés l'un de l'autre que de l'épaisseur d'un mur ordinaire : en un instant, cet intervalle fut effondré; de chaque côté, les ouvriers se retirèrent, et les hommes d'armes commencèrent à se charger rudement dans cet étroit et sombre passage oîi l'on pouvait à peine marcher quatre de front ; c'est alors que Juvénal reconnut la vérité de ce que lui avait dit Barbazan : sa hache h manche raccourci faisait merveille. Les Anglais prirent la luite; le nouveau chevalier gagna ses éperons.

Une heure après, les Anglais revinrent en force, poussant devant eux une barrière qu'ils établirent au milieu de la mine, pour en interdire le passage aux dauphinois; au milieu de ce travail, il arriva un renfort à ceux de la ville, et de QVànûs poussis de lances

se firent toute la nuit. Cette nouvelle manière de combattre olTrait cette singularité que l'on pouvait se blesser, se tuer même, mais non pas se prendre, chaque assaillant combattant d'un côté de la barrière.

Le lendemain, un héraut d'armes anglais, précédé d'un clairon, se présenta devant les murs de la ville. Il apportait un défi, de la part d'un chevalier anglais qui voulait rester inconnu : il offrait à tout dauphinois, chevalier et de noble maison, une passe à cheval, dans laquelle chaque adversaire briserait deux lances; puis, si ni l'un ni l'autre n'était blessé, un combat à pied, à la hache ou à l'épée, le chevalier anglais choisissant pour lieu du combat le passage souterrain, et laissant, au chevalier dauphinois qui l'accepterait, le choix du jour et du lieu.

Lorsque le héraut eut fait ce défi, il alla clouer à la porte de la ville qui se trouvait la plus proche de lui le gant de son maître, comme gage de combat et signe de défi.

Le seigneur de Barbazan, qui était accouru sur la muraille avec une grande multitude de peuple, jeta alors son gant du haut du rempart, en preuve qu'il prenaitpour son compte le défi du chevalier inconnu ; puis il ordonna à un écuyer d'aller détacher celui qne le héraut avait cloué à la porte. L'écuyer lui obéit.

Beaucoup de gens trouvèrent que ce n'était pas le fait d'un capitaine déplace, de s'exposer ainsi dans

un combat singulier; mais Barbazan les laissa dire, et se prépara au combat pour le lendemain.

Pendant la nuit, on aplanit le passage, pour que rien ne fit obstacle aux chevaux; des espèces de niches furent creusées, des deux côtés de la barrière, pour y placer les trompettes; des torches furent clouées aux parois pour éclairer le combat.

Le lendemain, à huit heures du matin, les adversaires se présentèrent à chaque extrémité, ayant chacun un clairon à leur suite. Le clairon anglais sonna le premier, l'autre lui répondit; puis, lorsqu'il eut fini, les quatre trompettes qui étaient près de la barrière sonnèrent à leur tour.

A peine le dernier son eut-il expiré sous la voûte, que les deux chevaliers s'y enfoncèrent, la lance en arrêt.

Ils se virent venir de loin, comme deux ombres marchant l'une contre l'autre dans un passage de l'enfer; seulement, le lourd galop de leurs coursiers, armés comme eux, prouvait, en faisant trembler tout le passage, qu'ils emplissaient de bruit, qu'hommes et chevaux n'avaient rien de fantastique.

Comme les deux combattants n'avaient pas pu calculer la distance, en prenant le champ qui leur était nécessaire, le sire de Barbazan, soit qu'il eût un cheval plus vite, soit que la distance fût moins grande, arriva à la barrière le premier. Il comprit aussitôt le désavantage de sa position, car il allait recevoir immobile le coup de son adversaire aug-

mente de toute la force de l'élan de son cheval; le chevalier inconnu, arrivant comme la foudre, Ba rbazan n'eut que ie temps de décrocher sa lance de l'arrêt où il l'avait mise, de l'appuyer contre sa targe, ainsi que contre une muraille de fer, et de s'affermir sur sa selle et ses étriers : cette manœuvre faisait passer l'avantage de son côté ; son adversaire, à son tour, recevait le choc au lieu de le donner. En effet, il se jeta à pleine poitrine contre la lance de Barbazan, qui se brisa comme du verre; la lance du chevalier inconnu, appuyée sur l'arrêt, se trouva dès lors trop courte, et ne toucha pas même son but, tandis que le chevalier anglais, presque renversé du choc, alla toucher de sa tête la croupe de son cheval, qui recula de trois pas, pliant sur les jarrets de derrière; lorsque l'inconnu se releva, il trouva, planté au milieu de sa poitrine, le fer de la lance de son ennemi, qui avait traversé sa cuirasse et ne s'était arrêté qu'en rencontrant une cotte de mailles qu'il portait heureusement par-dessous. Quant à Barbazan, il n'avait pas plus bougé qu'une statue d'airain sur un piédestal de marbre.

Les deux chevaliers tournèrent bride et regagnèrent l'entrée du souterrain : Barbazan prit une nouvelle lance; la trompette sonna une seconde fois.

Celles des barrières lui repondirent, et les deux chevaliers s'enfoncèrent de nouveau sous la voûte,, suivis cette fcis de nombre de Français et d'Anglais car, cette passe étant la dernière, et le combat de van

ISABEL DE BAVIÈRE jg?

être, comme nous l'avons dit, continué à pied et à la hache, permettait aux spectateurs de pénétrer dans le passage souterrain.

Les distances avaient été si bien calculées à cette nouvelle passe, que les deux combattants se rencontrèrent justement à moitié chemin. Cette fois, la lance du chevalier inconnu avait frappé le côté gauche de la cuirasse de Barbazan, et, glissant sur sa surface polie, elle avait été lever comme une écaille l'articulation de fer de l'épaulière, et avait pénétré dans l'épaule de la longueur d'un pouce ; quant à celle de Barbasan, elle avait si rudement atteint l'écu de son adversaire, que la violence du choc brisa la sangle de son cheval, et que le chevalier, trop solide pour vider les arçons, alla rouler à dix pas, emporté avec la haute selle dans laquelle il était emboîté : le cheval resta debout, débarrassé de son cavalier.

Barbazan avait mis pied à terre; le chevalier inconnu s'était relevé aussitôt : tous deux arrachèrent une hache d'armes des mains d'un écuyer, et le combat recommença avec plus d'acharnement qu'auparavant; cependant chacun d'eux mettait, dans l'attaque et la défense, une prudence qui annonçait l'opinion qu'il avait conçue de son adversaire. Leurs haches pesantes, tournoyant dans leurs mains avec la rapidité de l'éclair, retombaient sur l'écu, faisant jaillir des milliers d'étincelles. Ces hommes, se penchant tour h tour en arrière pour prendre plus de volée, semblaient des bûcherons à l'œuvre : chaque

coup aurait abattu un chêne, et cependant ils en avaient reçu vingt chacun et restaient toujours debout.

Enfin Barbazan, fatigué de cette lutte de géant, et voulant la finir d'un coup, jeta son écu, qui l'empôchait de se servir de son bras gauche, et appuya son pied sur une traverse de la barrière; la hache tourna dans ses mains, en sifflant comme une fronde, et, passant à côté de l'écu de son adversaire, vint s'abattre, avec un bruit épouvantable, sur le casque du chevalier inconnu.

Heureusement, un mouvement machinal et instinctif de celui-ci lui fit incliner la tête à gauche; ce mouvement dérangea l'aplomb du coup :1e tranchant de la hache glissa sur l'orbe arrondi du casque; mais, rencontrant l'attache droite de la visière, il la brisa comme du verre : maintenue alors d'un seul côté, la visière s'ouvrit, et Barbazan, stupéfait, reconnut dans le chevalier inconnu qu'il venait de combattre Henri de Lancastre, roi d'Angleterre.

Alors Barbazan fit respectueusement deux pas en arrière, laissa tomber sa hache d'armes, détacha son casque, et s'avoua vaincu.

Le roi Henri comprit toute la courtoisie de cet aveu. 11 ôta son gantelet, lendit la main au vieux chevalier :

— Dès ce moment, lui dit-il, nous sommes frères d'armes. Souvenez-vous-en dans l'occasion, sire de Barbazan, car pour moi je ne l'oublierai pas.

Barbazan accepta celte honorable fraternité, qui, trois mois plus tard, lui sauva la vie.

Les deux adversaires avaient besoin de repos; ils revinrent, l'un au camp et l'autre à la ville. Plusieurs chevaliers et écuyers continuèrent celle singulière joute, qui dura près de huit jours.

Quelques jours après, comme les assiégeants tenaient toujours, le roi d'Angleterre fit venir à son camp le roi de France et les deux reines ; il logea ces dernières dans une maison qu'il avait bâtir hors de la portée du canon, et devant laquelle, soir et matin, il faisait assembler les clairons et autres instruments : jan: lis le roi d'Angleterre n'avait mené si grand état que devant ce siège.

Mais la présence du roi Charles ne décida pas les assiégés à se rendre : ils répondirent que, si le roi voulait entrer dans sa bonne ville, il fallait qu'il y entrât seul, et qu'alors il y serait le bien reçu; mais qu'ils ne consentiraient jamais à ouvrir leurs portes aux ennemis du royaume. Du reste, chacun dans l'armée du duc de Bourgogne, murmurait de l'abandon où le roi Henri laissait son beau-père, et de l'exiguïté à laquelle était réduite sa maison. La prise d'autres forteresses et châteaux, tels que la Bastille, le Louvre, la maison de Xeslc et le bois deVincennes, qui furent livrés aux Anglais, vint consoler le roi Henri de la longueur de ce siège. Il envoya h la Bastille son frère, le duc de Clarence, avecle titre de gouverneur de Paris.

Cependant les assiégés manquaient de vivres depuis longtemps; ils n'avaient plus de pain et avaient mangé les chevaux, les chats et les chiens; ils écrivirent au dauphin pour lui exposerleur détresse et lui demander secours. Ils étaient dans l'atlenle de sa réponse, lorsqu'ils virent, un matin, paraître à l'horizon une troupe considérable qui marchait vers la ville : ils crurent que c'était un renfort qui leur arrivait; ils montèrent sur les remparts ; et, tandis que les cloches de la ville s'ébranlaient en signe d'allégresse, ils se mirent à crier aux assiégeants de seller leurs chevaux au plus vite, parce qu'ifs ne tarderaient pas à être délogés. Mais ils s'aperçurent bientôt de leur erreur : c'était une troupe de Bourguignons que le seigneur de Luxembourg, capitaine delà Picardie, amenait de Péronne en aide aux assiégeants. "Les assiégés descendirent alort, uts remparts la tête basse, firent taire leurs cloches insensées; et comme, le lendemain, ils reçurent une lettre du dauphin qui leur annonçait qu'il était trop faible pour les secourir, et les autorisait à traiter aux meilleures conditions possibles à la première sommation que leur ferait le roi d'Angleterre, ils entamèrent des négociations, et la garnison épuisée se rendit prisonnière à la simple condition de vie sauve. Étaient exceptés de ce bénéfice les meurtriers du duc de Bourgogne, ou ceux qui, étant présents à l'ass.assinat, ne l'avaient pas empêché, et tous les chevaliers anglais et écossais qui se trouvèrent dans la ville : en conséqnence, messire Pierre

de Bourbon, Arnault de Guilhem, sire de Barbazan, et six ou sept cents nobles hommes d'armes furent conduits à Paris et emprisonnés au Louvre, au Châtelet et à la Bastille.

Le lendemain, deux moines de Joy en Brie et un chevalier nommé Bertrand de Chaumont, qui, à la bataille d'Azincourt, s'était rendu Anglais, de Français qu'il était, et depuis lors était passé des Anglais aux Français, furent décapités sur la place publique de Melun ; puis, laissant garnison anglaise dans la ville, le roi Henri, le roi Charles et le duc de Bourgogne partirent pour Paris, où ils devaient faire leur entrée.

Les bourgeois les attendaient avec impatience; une réception magnifique leur avait été préparée; toutes les maisons étaient pavoisées sur leur passage. Les deux rois, à cheval, marchaient les premiers, le roi de France tenait la droite ; après eux venaient les ducs de Clarence et de Bedford, frères du roi d'Angleterre, et de l'autre côté de la rue, à gauche, chevauchait le duc de Bourgogne, tout vêtu de noir, et avec lui tous les chevaliers et écuyers de son hôtel.

Arrivés à moitié de la grande rue Saint-Antoine, ils rencontrèrent tout le clergé de Paris qui venait à pied au-devant d'eux, leur apportant de saintes reliques à baiser. Le roi de France les embrassa le premier, puis le roi d'Angleterre. Le clergé les conduisit ensuite, en chantant, k Notre-Dame, où ils firent leur

prière devant le maître-autel, après quoi ils remontèrent à cheval, se rendant chacun h leur logis, le roi de France à l'hôtel Saint-Paul, le duc de Bourgogne en son hôtel d'Artois, et le roi d'Angleterre au château du Louvre. Le lendemain, les deux reines firent leur entrée à leur tour.

A peine cette nouvelle cour fut-elle installée, que le duc de Bourgogne s'occupa d'obtenir vengeance de la mort de son père. A cet effet, le roi tint un lit justice en la salle basse de l'hôtel Saint-Paul. Sur le môme banc que le roi de France était assis le roi d'Angleterre, et près des deux rois, maître Jean Leclerc, chancelier de France, Philippe deMorvilliers, premier président du parlement, et plusieurs autres nobles hommes du conseil du roi Charles. De l'autre côté et vers le milieu de la salle, étaient, sur un autre banc, le duc de Bourgogne, et avec lui, pour l'accompagner, les ducs de Clarence et de Bedford, les évêques de Thérouanne, de Tournay, de Beauvais et d'Amiens, messire Jean de Luxembourg, et plusieurs autres écuyers et chevaliers de son conseil.

Alors messire Nicolas Rolin, avocat pour le duc de Bourgogne et pour la duchesse, sa mère, se leva et demanda aux deux rois la permission de parler. Lorsqu'il l'eut obtenue, il raconta l'homicide commis sur le duc Jean : il accusa de ce meurtre le dauphin Charles, levicomtede Narbonne, le sirede Barbazan, Tanneguy Duchâtel, Guillaume Bouteillier, JeanLouvet, président de Provence, messire Robert de Loire

et Olivier Layet; ses conclusions furent pour réclamer la punition des coupables. Il demandait qu'ils fussent mis en des tombereaux et menés par tous les carrefours de Paris, pendant trois jours, tête nue, tenant en main un cierge ardent, et confessant à haute voix qu'ils avaient mauvaisement, faussement, damnablement et par envie, assassiné le duc de Bourgogne; qu'ensuite ils fussent menés au lieu où l'homicide avait été commis, c'est-à-dire à Montereau, et que là ils dissent et répétassent les mêmes paroles d'expiation; qu'en outre, sur le pont et à l'endroit même où le duc avait rendu le dernier soupir, il fût édifié une église et ordonné douze chanoines, six chapelains et six clercs, dont le seul soin serait de prier pour l'àme du trépassé. Cette église devait encore être pourvue, aux frais des coupables, d'ornements sacrés, de tables, de calices, de livres, detiappes, et enfin de toutes choses nécessaires ; de plus, sur les biens des condamnés, il réclamait pour les chanoines une fondation de rente de deux cents livres parisis, de cent livres pour les chapelains et de cinquante pour les clercs; que la cause pour laquelle cette église serait bâtie fût inscrite au-dessus du portail, en lettres creuses, afin de perpétuer la mémoire de cette expiation, et que pareilles églises seraient élevées, à la même intention, à Paris, à Rome, à Gand, à Dijon, à Saint-Jacques de Compostelle et à Jérusalem, à l'endroit même où notre Seigneur subit la mort. '

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