‹ Isabel de BavièreChapitre 8 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

Celte proposition fut appuyée par Pierre de Marigny, avocat du roi en parlement, et approuvée par maître Jean l'Archer, docteur en théologie, nommé par le recteur de l'université de Paris.

Après ces propositions, le chancelier de France répondit pour le roi, qui avait écouté avec indifférence toute cette plaidoirie, que, par la grâce de Dieu et avec l'aide et avis de son frère et fils Henri, roi d'Angleterre, régent de France et héritier de la couronne, l'accomplissement par justice des choses d^ies et proposées aurait lieu, ainsi que le réclamait le duc Philippe de Bourgogne.

Après ces mots, le lit de justice fut levé, et les deux rois et le duc retournèrent chacun à leur hôtel.

Treize ans auparavant, la même salle retentissait des mêmes paroles d'accusation ; seulement, celte fois, c'était le duc de Bourgogne qui était l'assassin, et Yalentine de Milan l'accusatrice. Elle demandait justice, et justice lui fut promise alors comme elle venait de l'être au duc; et le vent aussi, à cette première fois, emporta la promesse royale comme il devait le faire à la seconde.

Cependant, en vertu des lettres rendues par le roi» lé parlement commençaleS janvier 1421 la procédure contre Charles de Valois, duc de Tourainc, dauphin de France. Il fut ajourné à trois jours, sous peine de bannissement, à son de trompe et sur la Table de marbre; et, comme il ne se rendit pas à cet appel, il

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fut banni du royaume et déclaré indigne de succéder à toutes seigneuries Tenues et à venir.

Le dauphin apprit cette nouvelle à Bourges en Berry; il en appela à la pointe de son épée, et jura qu'il porterait son appel et son défi à Paris, en Angleterre et en Bourgogne.

Il est vrai que, malgré ce jugement, il existait pour lui une grande sympathie dans le cœur des vrais Français; elle était encore augmentée par l'état de démence de son père : on savait que ce n'était pas le cœur du vieux roi qui bannissait son enfant bicnairaé; tousces actes, faits au nom d'un insensé, ne paraissaient pas valables à beaucoup de gens. Le luxe que déployait le roi d'Angleterre au Louvre, opposé à la misère qui entourait le roi de France à l'hôtel Saint-Paul, faisait murmurer tout ce qu'il y avait de gens de bien dans la capitale : cet abandon était poussé au point que, le jour de Noël 1420, tandis que les deux reines, le duc Philippe, les chevaliers de ]|pmce et de Bourgogne faisaient, dans les salons splendidement éclairés du Louvre, leur cour au roi d'Angleterre, le roi de France n'avait autour de lui, dans les salles obscures et humides de l'hôtel Saint- Paul, que quelques anciens serviteurs et quelques bons bourgeois qui lui gardaient vieille et fidèle affection.

Une circonstance imprévue vint, vers ce temps, jeter quelque froideur dans les relations du roi Henri et du duc Philippe. Parmi les prisonniers faits à Me-

lun se trouvait, comme nous l'avons dit, le sire de Barbazan : ce chevalier était accusé d'avoir pris part à l'assassinat de Monlereau, et, d'après le traité fait entre le duc Philippe et le roi Henri, tout fouteur ou complice de cet assassinat devait être remis à la vo- Icnlé du duc de Bourgogne; déjà les articles sur lesquels ce chevalier devait être interrogé étaient dressés parle conseil duducàDijon, lorsque le prisonnier invoqua la fraternité d'armes offerte par le roi d'Angleterre, après le combat des mines de Melun. Le roi Henri fit honneur à son serment : il déclara que celui qui avait touché sa main royale ne subirait pas un jugement infâme, notre saint-père le pape lui-même vînt-il demander justice contre lui! Le duc de Bourgogne garda de ce refus un ressentiment que ne put calmer le supplice du sire de Coësmerel, bâtard de Tanneguy, et de Jean Gault, qui furent écartelés par arrêt du parlement. Le premier tirait un tel honneur de l'assassinat commis par son père, qu'il avait fait faire un fourreau brodé à la hache à bec de faucon avec laquelle le duc Jean avait été frappé, et qiitl portait suspendu à une riche chaîne l'éperon d'or qu'il avait lui-même arraché de la botte du duc.

Vers la fm du mois, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne se séparèrent : le roi Henri, pour conduire à Londres madame Catherine et l'y faire sacrer; le duc Philippe, pour faire un voyage dans ses bonnes villes, dans plusieurs desquelles il n'avait point encore été reconnu.

Cette double absence fut nuisible aux affaires du duc et du roi Henri. Les dauphinois, découragés par la prise de Melun et de Villeneuve-Ie-Roi, reprirent cœur en voyant les deux chefs ennemis, l'un à Londres, l'autre à Bruxelles. Ils rentrèrent dans la ville, surprirent le château de la Ferté, escaladèrent Saint- Riquier, et enfin ba4tirent, près de Beaugy, les Anglais d'une si rude manière, que le duc de Clarence, frère du roi, le seigneur de Ross, maréchal d'Angleterre, le comte de Kyme, et la fleur de la chevalerie et de l'écuyerie anglaise, tombèrent autour de lui sur le champ de bataille et y restèrent morts : les comtes de Sommerset, de Huntington et du Perche se rendirent prisonniers, secourus ou non secourus. Cependant le corps du duc de Clarence ne resla point aux mains de ses ennemis; un chevalier anglais le mit en travers sur son cheval, et le défendit avec tant de courage et de bonheur, qu'il put rendre ce dépôt royal au comte de Salisbury, qui le renvoya en Angleterre, où il fut enterré.

D'un autre côté, le duc d'Exeter, capitaine de Paris depuis la mort du duc de Clarence, avait promptement refroidi l'enthousiasme des habitants : son gouvernement était dur e% hautain. Sur un prétexte fri' vole, il Ot arrêter le maréchal Villiers de l'Ile-Adam, et le peuple ayant voulu tirer le prisonnier des mains des archers qui le conduisaient à la Bastille, il fit tirer sur le peuple : un Anglais, un étranger, un ennemi, osait ce que n'avait jamais osé le duc de Bourgogne! n 10

fee roi Henri apprit, à Londres, et le duc Philippe à Gand, les choses que nous venons de dire. Tous deux pensèrent que leur présence était indispensable à Paris : ili partirent en conséquence pour s'y rendre, le roi d'Angleterre, quoiqu'il fût souffrant, le duc de Bourgogne, quoiqu'il eût à régl^ les démêlés du duc Jean de Brabant, son cousin, et de Jacqueline de Hainault, sa femme.

Les deux alliés avaient bien jugé leur position; il était temps qu'ils arrivassent. Le dauphin assiégeait Chartres. Los armées réunies du duc Philippe et du roi Henri marchèrent au secours de cette ville : les dauphinois étaient en trop petit nombre pour hasarder une bataille; ils levèrent le siège, et le dauphin se retira à Tours. Le duc de Bourgogne, au lieu de le poursuivre, alla prendre le pont de Saint-Reraisur-Somme, et mettre le siège devant Saint-Riquier; mais, à son tour, son armée était trop faible, et il perdit inutilement un mois devant la place.

Pendant qu'il faisait ce siège, il apprit en son camp, devantla ville, quele sire de Harcourt,quis'étaitrendu dauphinois, accompagné de Pothon de Xaintrailles, marchait contre lui, espéran|^e surprendre, avec les garnisons de Corapiègne, de Crespy en Valois, et autres villes, qui étaient rentrées en l'obéissance du dauphin. Alors le duc partit secrètement et de nuit, passa la Somme et marcha à l'encontre des dauphinois, dans l'intention d'accepter le combat. Le31 août, à onze heures du malin, les deux armées se trouvé-

renten présence, et, s'arrêtant à trois traits d'arc à peu près l'une de l'antre, formèrent leurs batailles. Dans cette guerre des trois beaux-frères, c'était~"le premier combat important où le jeune duc, qui n'avait alors que vingt-quatre ans, faisait ses armes. Avant de l'engager, il voulut être fait chevalier : ce fut le seigneur de Luxembourg qui lui donna l'accolade ; et aussitôt lui-môme arma à son tour le sire CoUard de Commines, Jean de Roubex, André de Villain, Jean de Villain et autres. Du côté des dauphinois, les principaux chevaliers faits h. cette occasion furent les seigneurs de Gamache, Regnaut de Fontaine, Gollinet de Villequier, le marquis de Serre et Jean Royau. Aussitôt les premières dispositions arrêtées, le duc de Bourgogne ordonna à Philippe de Savcuse de prendre un étendard et cent vingt combattants, sous les ordres de messire de Saint-Léger et du bâtard de Roussy, et de faire un grand détour à travers champs afin de tomber sur les Hancs-des dauphinois au moment ou l'action serait engagée. Le duc avait donné à ses capitaines l'ordre de rester immobiles pour masquer ce mouvement; et ce ne fut que lorsqu'il vit fondre sur lui toute la ligne des dauphinois, qui se précitait à grande course de chevaux, qu'il cria lui-môme : Fn avant! et donna aussitôt l'exeifîple en chargeant à la tôte de l'armée. Le terrain vide qui séparait les combattants disparut à l'instant sous les pieds des chevaux, et les deux premières lignes se rencontrèrent avec un grand bruit, heurtant coursier

contre coursier, homme contre homme, fer contre fer; beaucoup furent renversés à ce premier choc, tués ou cruellement blessés ; beaucoup brisèrent leurs lances et mirent aussitôtl'épée ou la hache h la main, et le combat homme à homme, corps à corps, commença avec ses ruses d'adresse, ses traits de valeur, ses luttes de géant.

Une singulière circonstance sembla d'abord faire pencher la victoire en faveur des dauphinois : l'étendard de Bourgogne avait été, par oubli, laissé entre les mains du valet qui le portait; celui-ci, qui n'était pas habitué à pareille mêlée, prit la fuite au premier choc, et, en fuyant, le laissa tomber. Beaucoup de seigneurs, ne voyant plus flotter son enseigne, crurent que le duc était pris ; le héraut d'armes de Flandre cria même qu'il était mort, si bien que tous ceux qui virent tomber l'étendard, et qui entendirent les paroles du héraut, se débandèrent à l'instant, et que cinq cents hommes à peu près, saisis d'une terreur panique, abandonnèrent le champ de bataille, où le duc, avec le reste de son armée, faisant des prodiges, voulait, à la face des hommes qui l'accompagnaient, gagner ses éperons et se montrer digne de son père.

De leur côté, les dauphinois, voyant cette fuite, détachèrent deux cents hommes à peu près, sous les ordres de Jean Rollel et de Pierron de Luppel, afin de donner la chasse à leurs ennemis, qui, faisant six lieues sans s'arrêter, sans tourner front, sans se dédre, s'en allèrent passer la Somme à Pecquigny.

Pendant ce temps, les deux corps les plus considérables des deux armées étaient restes fermes ù leur place, terriblement mêlés et ftiisant de merveilleuses armes. Le duc, qui avait attaqué Tun des premiers, fut enferré de deux lances : Tune perça de part en part sa selle de guerre garnie d'acier; l'autre, traversant son écu, s'y trouva tellement engagée, que le duc abandonna l'écu, ne pouvant pas se débarrasser de la lance. En même temps, un puissant homme d'armes dauphinois le pritfà bras le corps, pour l'enlever de ses arçons. Le duc avait un vigoureux cheval de guerre; il laissa pendre son cpée à son poignet, jeta, à son tour, les bras autour du cou de son adversaire, et piquant son cheval des deux, il arracha son ennemi à ses étriers, comme l'ouragan arrache un arbre à la terre, et revint le jeter au milieu de ses gens, qui le firent prisonnier.

Deux autres hommes faisaient encore merveille: c'était, du côté des dauphinois, Pothon de Xaintrailles, qui préludait à la grande épopée du siège d'Orléans; c'était, du côté des Bourguignons, le nouveau chevalier Jean de Villain, dont l'histoire nous garde à peine trace après cette bataille. Celui-ci était un homme colossal, couvert d'une épaisse armure flamande, monté sur un cheval puissant; il lui avait laissé tomber la bride sur le cou, aussitôt sa lance brisée, et, prenant à deux mains une lourde hache d'armes, il était entré, dans les rangs dauphinois, comme un batteur dans une grange, renversant de-

vant lui hommes et chevaux, et assommant ceux dont il ne pouvait pas fendre l'armure: on eût dit un héros homérique.

De son côté, Xainlrailles avait ouvert devant lui la muraille de fer qui s'était refermée derrière lui, mais s'en était peu inquiété; sa longue et large épée sifflait et flamboyait entre ses mains comme celle de l'ange exterminateur. Jean de Luxembourg, le voyant entrer ainsi dans les rangs bourguignons, avait poussé son cheval au devant de lui, espérant l'arrêter; mais, d'un revers de sa terrible épée, il avait ouvert la visière de son casque et lui avait fendu au-dessous des yeux le visage en travers. Le capitaine bourguignon était tombé comme une statue précipitée de son piédestal; un homme d'armes nommé le More, qui suivait Xaintrailles, l'avait fait prisonnir, lorsque le seigneur de la Yiefville vint à son secours et essaya de l'arracher à celui qui l'avait en garde. Xaintrailles se retourna contre cet insensé qui voulait lui prendre son captif, et, du premier coup de son épée, il lui brisa le bras droit dans sa cuirasse; le sire de la Yiefville tomba près de celui qu'il espérait sauver, et le More, que deux prisonniers eussent trop embarrassé, acheva le dernier en lui enfonçant sa dague sous le gorgerain.

Cependant le chevalier Jean de Yillain, voyant le désordre que Xainlrailles avait mis dans les premiers rangs bourguignons, essaya de marcher à lui ; mais cette foule dans laquelle il s'était jeté, s'était refermée sur lui, effaçant sa trace, comme la vague efface

le sillage d'un vaisseau. Cependant, comme en frappant de sa terrible hache, il se dressait sur ses élriers, et dépassait alors de la tête tous ceux qui l'entouraient, Xainlrailles l'aperçut de son côté.

A moi, dauphinois ! à moi ! lui cria le chevalier de Yillain, frappant devant lui à coups redoublés et abattant de chaque coup un homme ; car, lorsque G n arme ne fendait pas comme une hache, elle assommait encore comme une massue.

Xtinlrailles poussa son cheval vers celui qui le défiait; mais lorsqu'il vit les rangs tomber devant lui lorsqu'il vit les armures broyées, les casques fendus sous ce bras gigantesque, alors il avoua, avec la bonne foi du vrai brave, qu'il avait un instant senti le cœur lui faillir. Il ne voulut pas affronter une mort certaine, et comme en ce moment, Philippe de Saveuse, opérant son mouvement, accourait pour prendre les dauphinois en flanc, il s'élança au-devant de lui. Philippe le vit venir; il mit sa lance en arrêt, et comme Xainlrailles n'avait que son épée, Philippe dirigea le fer de sa lance contre le poitrail du cheval de son ennemi; le fer s'y enfonça de toute sa longueur, et le cheval, blessé à mort, se renversa sur Xainlrailles, qui, la cuisse prise sous lui, se rendit prisonnier en disant son nom.

Celle attaque des Bourguignons fut décisive. Les dauphinois, croyant voir tomber Xainlrailles poiu' ne plus se relever, tournèrent bride et prirent la fuite ; le duc de Bourgogne les poursuivit près de deux

lieues môle à eux, si bien qu'on l'aurait pris pour un fuyard aussi, s'il n'avait si rudement frappé sur ceux qui fujaient.

Les seigneurs de Longueval et Guy d'Erly le sui- Taiènt à la longueur d'une lance.

L'honneur de la journée resta aux Bourguignons. Ils perdirent trente hommes seulement et en tuèrent et blessèrent quatre ou cinq cents aux dauphinois; beaucoup d'autres nobles hommes furent pris avec Xainlrailles. Ce combat fut nommé la rencontre de Mons en Yimeu; car, malgré son importance et son résultat, il ne prit point le nom de bataille, attendu qu'il n'y eut point de bannières royales déployées.

Pendant ce temps, le roi d'Angleterre entrait par composition dans la ville de Dreux, et, après avoir fait faire à Lagny-sur-Marne tous les instruments de guerre nécessaires à un siège, il vint, avec vingtquatre mille hommes, investir la ville de Meaux. Le bâtard de Yaurus en était le capitaine, et comptait à peu près mille hommes d'armes sous ses ordres.

Ce fut pendant ce siège, qui dura sept mois, que Henri Y apprit que la reine, sa femme, était accouchée d'un fils; l'enfant qu'elle venait de mettre au jour devait, dix-huit mois après, être proclamé roi de France sous le nom de Henri YL

Meaux faisait la plus belle résistance. Le bâtard

de Yaurus, qui s'y était renfermé, était un homme

cruel, mais d'une bravoure à toute épreuve. Cepen-

anl un secours, que devait lui amener le seigneur

d'Offemont, lui ayant manqué, la garnison ne put résister plus longtemps: la ville fut emportée d'assaut; on se battit de rue en rue et de maison en maison. Les assiégés, chassés d'une partie de la ville, traversèrent la Marne et s'établirent sur l'autre rive; le roi d'Angleterre les y poursuivit âprement, ne leur laissant aucune trêve, ne leur accordant aucun repos, quêtons ne fussent tués ou pris; les rues étaient jonchées de tronçons de lance et de débris d'armes.

Parmi les prisonniers se trouva le bâtard de Vaurus, qui avait si vaillamment défendu la ville. Le roi d'Angleterre le fit conduire au pied d'un orme oïl lui-même avait ordonné nombre d'exécutions, et que les paysans appelaient l'orme de Vaurus. Là, sans procès, par son s^ul droit du plus fort, par son privilège de vainqueur, il ordonna qu'on lui tranchât la tête, qu'on pendit le corps par-dessous les bras, et, lui faisant enfoncer son étendard dans le cou, il planta sa tête sur la pique de l'étendard. Beaucoup de gens de", son armée même murm.urèrent d'une si grande sévérité, et trouvèrent que c'était un châtiment bien indigne pour un aussi brave chevalier.

Vers le même temps, le seigneur de Luxembourg, qui avait été repris par les Bourguignons dans la déroute de Mons en Vimeu, s'emparait des forteresses du Quesnoy et de Héricourt : à la nouvelle de ces succès, la ville de Crespy en Valois, et les châteaux dePierrefonds et d Ûflemont se rendirent à leur tour.

Ainsi la victoire se déclarait de tout côté pour le n * 17

roi Henri, lorsqu'il tomba malade au château de Vincennes.

La maladie fit de rapides progrès, et le roi d'Angleterre fut le premier à la juger mortelle. Il fit appeler près de son lit le duc de Bedford, son oncle, le comte de Warwick et messire Louis de Roberlsaert. Alors il leur dit qu'il voyait bien que c'était le plaisir de Dieu qu'il quittât la vie et qu'il laissât ce monde, puis il ajouta :

— Beau frère Jean, je vous prie, sur toute la loyauté et amour qu'avez pour moi, que soyez toujours loyal à mon fils Henri, votre neveu, et vous supplie de ne souffrir, tant que vous vivrez, aucun traité avec notre adversaire Charles de Valois, que le duché de Normandie ne nous demeure franchement. Si mon beau-frère de Bourgogne veut entreprendre la régence du royaume, je vous conseille de la lui rendre, sinon gardez-la ; et à vous, bel oncle, ajouta-t-il en se tournant vers le duc d'Exeter, qui venait d'entrer, je vous laisse seul pour le gouvernement du royaume d'Angleterre, car je sais que vous savez bien gouverner. Quelque chose qu'il advienne, ne revenez plus en France, soyez le gouverneur de mon fils, et, à cause de l'amour que vous aviez pour moi, visitez-le souvent. Quant à vous, mon beau cousin de Warwick, je veux que vous soyez son maître, demeurant toujours avec lui pour le conduire et lui apprendre l'état des armes; car, en vous choisissant, je ne saurais mieux

pourvoir : et, après, je vous prie, autant que je le puis, de n'avoir aucune discussion avec mon beaufrère de Bourgogne ; défendez-le aussi, de ma part, à mon beau-frère Humpbrey; car, s'il advenait qu'il y eût, entre vous et lui, aucune malveillance, les besognes de ce royaume, qui sont bien avancées en notre faveur, pourraient en être empirées; enfin, dans aucun cas, ne délivrez de prison notre beau cousin d'Orléans, le comie d'Eu, le seigneur deGaucourt, non plus que Guichard de Cbisay, jusqu'à ce que mon fils soit en -âge; quant aux autres, faites-en ce que vous voudrez.

Alors chacun lui ayant promis d'accomplir ce qu'il avait demandé, le roi ordonna qu'on le laissât seul. A peine lui eut-on obéi, qu'il fit venir les médecins, et leur ordonna de lui dire quel espace de temps à peu près il avait encore à vivre. Ils voulurent d'abord lui donner quelque espérance en lui disant que Dieu était le maître de lui rendre la santé : mais le roi sourit tristement, puis il les requit de lui dire toute la vérité, promettant, quelle qu'elle fût, de la supporter comme devait le faire un roi et un guerrier. Ils se retirèrent en conséquence dans un coin, et, après s'être consultés, l'un d'eux, se mettant à genoux près du lit du roi, lui dit :

— Sire, pensez à votre âme; car il nous semble, si ce n'est la grâce de Dieu, qu'il est impossible que vous viviez plus de deux heures.

Alors il fit venir sonconfesseur et les gens d'Église,

leur ordonnant de réciter les sept psaumes. Quand ils en vinrent à ces mois du 20® verset : 1 1 wdificentvr mtiri Hierusalern, il les arrêta, disant tout haut que, sans la mort qu'il attendait, il avait l'intention, après avoir mis le royaume de France en paix, d'aller conquérir le saint sépulcre, et qu'il eût fait ainsi, si c'eût été le bon plaisir de Dieu de le laisser vivre son âge; puis il leur ordonna de continuer; mais, vers lafin du verset suivant, il jeta un cri. Les chants sacrés furent interrompus. Le roi fit entendre encore un faible soupir : c'était le dernier.

Cette mort arriva le 31 août 1422.

Le lendemain, les enlrailles du roi furent enterrées dans l'église du monastère de Saint-Maur, et son corps, embaumé, fut mis dans un cercueil de plomb. Le 3 septembre, le convoi funéraire se mit en route pour Calais. Le cercueil était posé sur un char traîné par quatre chevaux superbes, et dessus était couchée une image du roi, grande comme nature, et faite en cuir bouilli : elle avait le visage tourné vers le ciel, tenait le sceptre de sa main droite et une pomme d'or de sa main gauche; la couverture de ce lit mortuaire était de drap vermeil brodé d'or. A son passage dans chaque ville, quatre hommes portaient au-dessus de lui, aux quatre coins du chariot, un riche dais de soie, comme, au jour du Saint-Sacrement, on a coutume d'en porter un au-dessus du corps de Jésus-Christ. Le convoi était suivi des princes de la famille du roi, de la chevalerie et écuyerie de son

hôtel; dechaque côté du chariot marchaient, adroite et à gauche une grande quantité de gens d'Église, qui, soit que l'on chevauchât, cheminât ou s'arrêtât, chantaient sans cesse l'office des morts et célébraient des messes dans toutes les villes où le cortège passait; puis, outre tous ces gens-là, et comme une ceinture autour du chariot, dix hommes, vêtus de blanc, portaient constamment allumées des torches de cire odoriférante.

A Rouen, le corhîge rencontra madame Catherine, qui revenait en France auprès de son mari. Elle ignorait sa mort, et son désespoir fut grand ; elle ne voulut plus quitter le corps, et se mit à la suite du convoi, qui, en arrivant à Calais, prit la mer jusqu'à Douvres, et, se remettant aussitôt en marche, atteignit Londres la nuit de la Saint-Martin d'hiver.

Quinze évêques, vêtus de chasubles pontificales, beaucoup d'abbés mitres, un grand nombre d'hommes d'Église, et une multitude de bourgeois attendaient le corps du roi hors des portes de la ville. Ils l'entourèrent aussitôt, chantant l'office des morts, et, par le pont de Londres et la rue des Lombards, ils menèrent le deuil jusqu'à l'église cathédrale de Saint-Paul. Le char qui le conduisait était attelé de quatre magnifiques chevaux noirs : le premier portait un collier où étaient suspendues les armes d'Angleterre; au collier du second étaient peintes les armes de France et d'Angleterre écartelécs, ainsi que, de son vivant, le roi les portait sur sa poitrine ; nu collier du troisième pendaient les armes de Franco seules, et à celui du Il 17.

quatrième, les armes du roi Arthus l'Invincible : ces dernières armes étaient trois couronnes d'or sur champ d'azur.

Puis, après un service funéraire, le corps fut déposé en l'église de Westminster, auprès de ses prédécesseurs les rois d'Angleterre.

Ainsi disparut de la surface du monde, où il avait fait si grand bruit, Henri V d'Angleterre, surnommé le Conquérant. 11 était entré plus avant en France qu'aucun des rois ses prédécesseurs. Il avait pris Paris, que nul n'avait pris encore ; il laissait à ses héritiers le titre de roi de France, qu'ils gardèrent jusqu'à ce que, quatre siècles plus tard, Napoléon, avec la pointe de son épée, grattât, sur le blason insulaire, les trois fleurs de lis de France. 11 mourut à la moitié del'âge que Dieuaccorde communément auxhomraes. C'était un des plus vaillants et des plus habiles chevaliers de son temps, mais trop inflexible de résolution et trop hautain de vouloir.

Le duc de Bedford venait à peine de lui rendre les honneurs funèbres, lorsqu'un message de Paris lui annonça qu'on l'y attendait pour un second convoi : le roi Charles YI de France était mort. Ce fut le vingt-deuxième jour d'octobre 1422 que le pauvre insensé rendit l'âme. Sa dernière heure fut triste et abandonnée, comme l'avait étd sa vie : il n'avait auprès de lui ni madame Isabel, ni le dauphin Charles, ni aucun des cinq enfants qui lui restaient encore; point de prince de sa ti^mille : le duc de Berry était

mort, les ducs d'Orléans, de Bourbon et de Bretagne prisonniers; le duc de Bourgogne n'osait recevoir le derniersoupir de celui dont il avait vendu le royaume. Point d'amis!... La guerre civile les avait décimés, ou les retenait autour du dauphin. Lorsqu'à cette heure suprême de la mort, où l'esprit reprend toute sa force pour nous échapper, comme une lampe toute sa lumière pour mourir, le vieux roi retrouva un instant la raison, la vue et la parole; il sesouleva, s'accoudant, pâle et mourant, sur son lit, chercha à l'enlour de lui, dans la vieille et sombre salle, à qui jeter son dernier regard, h qui laisser son dernier adieu ; il ne rencontra que les figures froides de son chancelier et de son chambellan, que leur charge près du roi forçait d'être les courtisans de sa mort; alors il retomba avec un profond soupir, renfermant en lui ces dernières paroles qui font la consolation de l'agonie : il ferma les youx; car, les yeux fermés seulement, il revoyait la figure rosée de son jeune Charles, qu'il savait bien ne pas l'avoir abandonné de cœur, et le visage de cette Odette, la jeune fille dévouée, dont les caresses, sinon l'amour, avaient semé im peu de bonheur sur sa vie. Ainsi Dieu, h défaut des hommes, envoya deux anges à son chevet pour aider le pauvre vieillard à mourirsans blasphème et sans désespoir.

Quant à ceux qui l'entouraient, leur indifférence était telle, qu'ils s'aperçurent qu'il était mort, mais qu'ils ne purent dire à quelle heure précise l'ârae

s'était séparée de ce corps qui, depuis trente ans, avait tant souffert.

Le règne de Charles YI, règne unique et bizarre dans nos annales, règne de folie qui passa entre deux apparitions surnaturelles, celle du vieillard de la forêt du Mans, celle de !a jeune bergère de Domremy, fut l'un des plus malheureux pour la France, et cependant ce prince fut l'un des plus regrettés de la monarchie : le nom de Bien-Aimé, que lui donna le peuple, prévalut sur le surnom ù: Insensé que lui donnèrent les grands : autant sa famille lui avait été ingrate, autant le peuple lui avait été fidèle : dans sa jeunesse, il avait su plaire à tous par son courage et, son affabilité; dans sa vieillesse, il avait éveillé toutes les sympathies par sa misère et son infortune. Chaque lois que la folie lui avait laissé un instant de repos, il avait repris en ses mains les affaires de l'État, et chaque fois, le peuple, par une amélioration à son sort, y avait ressenti sa présence : c'était un soleil qui, de temps en temps, brillait à travers des nuages sombres, et dont les rayons, si faibles qu'ils fussent, réjouissaient l'âme de la France.

Le lendemain de la mort, les pompes de la royauté, qui avaient abandonné le vivant, vinrent réclamer le trépassé. Le corps fut mis en un cercuL-il de plomb et porté, par des chevaliers et écuyers, dansl'égliscde l'hôtel de Saint-Paul, où il resta exposé en chapelle ardente jusqu'au retour du duc de Bedford.

Pendant les vingt jours que dura loxposilion, les

messes furent chantées et célébrées dans la chapelle, comme on avait coutume de le faire du vivant du roi. Les quatre ordres mendiants de Paris vinrent chaque jour en faire le service, et chacun pouvait librement entrer et prier autour du corps.

Enfin, le 8 novembre, le duc de Bedford arriva. Déjà le parlement, voyant combien il tardait, avait pris des mesures relatives aux obsèques du roi; ces mesures étaient la vente des meubles de l'hôtel Saint- Paul, tant était grande la détresse royale. Le 10, le corps fut enlevé et porté à l'église Notre-Dame : les processions de toutes les églises et des députés de l'Université allèrent au-devant de lui; les prélats prirent la droite, couverts de leurs habits pontificaux, les docteurs et rhéteurs passèrent à gauche, revêtus de leurs robes. Le cercueil était soutenu, du côté droit, par les écuyers et les maîtres d'hôtel de la maison du roi, et, du côté gauche, par les prévôts de Paris et des marchands et les sergents d'armes. 11 était posé sur une riche litière couverte d'un pavillon de drap d'or à champ d'azur semé de fleurs de lis; et sur le cercueil était couchée une image du roi parfaitement reiisemblante, couronne d'or sur sa tête et portant en ses mains, couvertes de gants blancs et chargées d'anneaux garnis de pierres précieuses, deux écus, l'un d'or et l'autre d'argent. Cette figure était vêtue d'une robe de drap d'or à champ vermeil, et portait «m manteau pareil, richement fourré d'hermine; ses bas étaient noirs, et ses souliers, de velours

couleur d'azur, étaient semés de fleurs de lis d'or. Le drap qui couvrait les restes mortels du roi était porté par ceux de la cour du parlement; ensuite venaient les pages; puis, après un petit intervalle, chevauchait, seul et vêtu de noir, le duc de Bedfort, régent du royaume. C'était pitié de voir ce pauvre roi ainsi trahi pendant sa vie, ainsi abandonné après sa mort, que nul prince de la fleur de lis n'assistait à ses funérailles, et que le deuil de la France était mené par un Anglais : c'est que la guerre civile et la guerre étrangère avaient, depuis douze ans, si violemment soufflé sur le royaume, qu'elle avait enlevé et dispersé au loin toutes les feuilles de la tige royale.

Après le duc de Bedford marchaient, à pied, le chancelier de France, les maîtres des requêtes, les seigneurs des comptes, les notaires, les bourgeois, puis enfin les communes gens de Paris en plus grande multitude qu'on ne les avait jamais vues à la suite d'un convoi royal.

C'est dans cet ordre que le corj)s fut porté à l'église Notre-Dame ; la tête seule du cortège y put entrer, tant était grande la foule. La messe y fut dite par le patriarche de Constantinople; puis, l'office achevé, le convoi se remit en marche pour Saint- Denis, en repassant par le pont au Change, tant le pont Notre-Dame était encombré de populaire.

A mi-chemin de Saint-Denis, les mesureurs de sel de Paris, portant chacun une fleur de lis d'or sur la poitrine, en vertu d'un ancien privilège de leur cor-

poration, prirent le corps des mains des écuyers et des sergents d'armes, et le portèrent jusqu'à une croix qui était aux trois quarts du chemin ; en cet endroit, l'abbé de Saint-Denis les attendait. Il était accompagné des religieux, du clergé, des bourgeois et du peuple, portant une multitude de torches ; car, pendant le trajet, la nuit était venue. On se rendit ainsi à l'église, où une nouvelle messe fut chantée, et, comme le corps ne devait être déposé au tombeau que le lendemain, il fut placé, en attendant, au milieu du chœur; puis on fit l'offrande, et le duc de Bedfordy alla seul.

Le lendemain, un nouveau service fut fait pour le repos de l'âme du roi. Toute la nuit, l'église avait été illuminée en si grand appareil, qu'il y fut brûlé vingt mille livres de cire, et l'aumône y fut faite avec tant de largesse, que seize mille personnes eurentchacune trois blancs, monnaie royale.

Le service fini, les huissiers ouvrirent la grille du caveau; le cercueil, précédé de torches, y fut descendu et placé près des tombeaux du roi Charles V et du bon connétable. Le patriarche de Constantinople prit un rameau de buis, le trempa dans l'eau bénite, et prononça la prière des morts; alors les huissiers d'armes du roi rompirent leurs verges blanches, les jetèrent dans la tombe, renversèrent leurs masses de haut en bas, et la première pelletée de terre retentit sur le cercueil, séparant deux dynasties et deux règnes.

Lorsque la fosse lut comblée, le roi d'armes du Berry monta dessus, et dit à haute voix ;

— Dieu veuille avoir jntié et merci de l'âme du trèshaut et très-excellent j)rince Chai^les, roi de France, sixième de ce nom, notre naturel et souverain seigneur.

Les sanglots éclatèrent de toutes parts; alors il cria de nouveau, après une légère pause :

— Dieu donne bonne vie « Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur.

Aussitôt ces paroles proférées, les sergents d'armes relevèrent leurs masses, les fleurs de lis en haut, et crièrent à deux reprises :

— Vive le roi : vive le roi !

La foule resta muette, et nul, parmi elle, ne répéta ce cri sacrilège; il alla se perdre sans écho sous les voûtes sombres et sépulcrales des caveaux des rois de France, et fit tressaillir d'effroi, au fond de leurs tombeaux, trois monarchies couchées à la suite les unes des autres.

Le lendemain. Henri VI d'Angleterre, âgé de dixhuit mois, fut proclamé roi de France, sous la régence du duc de Bedford.

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— Troycs, typ. et slér. de G. Bertrand. —

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