Isabelle
L'apparlement de madame Nierville se composait d'une anlicliambre, d'une salle à manger, d'un salon assez spacieux et de deux chambres à coucher à la suite; celle du fond était en retour sur la cour, et fai-
sait |jaiiIo (l'un corps d.- lop;ii flanqué à l'angle du corps de liàlimenl , ci qu'une spéculaliou niuladrru'ie a\ail laissée inachevé; aussi, en entrant dans la cour, celle masse de moellons, couronnée d'un toit pointu au quatrième étage, ressemblait assez à une de ces tourelles outrageusement dénaturées par le badigeon réparateur d'un architecte villageois.
Celte chambre, dont la situation était isolée des autres pièces de l'apparlement, était habitée par la mère de madame Nierviile, viiillo dame afilig^'e d'une maladie chroni(iue, suivant les uns, cl d'infirmités extraordinaires, s'il fallait en croire les rapports de la bonne qui, depuis trois semaines qu'elle était au service de ces dames, n'avait |)U voir encore la figure de la mère de sa maîtresse; pour celle-ci , on la supposait veuve ou récemment séparée de son
mari, car mademoiseilu Julie — c'était le nom de la bonne de madame IV'ierville — avait vu dans le cabinet de toilette des babils d'bomme qu'on s'élail empressé de faire disparaître pour éviter les questions qu'ils auraient pu susciter de la part de la domestique la plus discrète.
Mademoiselle Julie n'était pas à son aise dans une maison où on ne sortait jamais, où le silence était une des conditions exigées pour conserver sa place , et où la curiosité était incessamment éveillée par une sorte de mystère dont madame IVierville enveloppait ses actions les plus indiiïérenles , les plus ordinaires.
Quand elle pénétrait dans la cbambre à coucher, les rideaux du lit étaient hermétiquement fermés ; madame Niervilie lui donnait ses ordres à voix basse, afin do ne pas réveiller sa mère qui goûtait quelques
inslans de repos; et quand l'heure de faire celle chambre airivjit, la pauvre malade était plongée dans une \asle bergère où elle disparaissait sous l'amas d'oreillers échafaudés avec soin derrière sa lèle , à droite et à gauche.
L'cminènagcmciil du mobilier de madame Niervillc s'était fait pendant la journée, mais un tapissier y avait présidé, cl quand les deux uames étaient arrivées le soir, dans un fiacre, elles avaient trou\é l'appartement préparé , niis en ordre , comme s'il eût été habité depuis six jBois. il est vrai de dire (juec'énit le tapissier qui avait fourni sur les indicalionsqu'on lui avait données.
INIadame Nierville ne recevait aucune visite, no voyait personne de la n.aison , aussi les prélo.xlos man(iuaienl à maJcnioiselle Julie pour pénétrer dans la chambre
de la malade, sans y avoir été appelée; son esprit subtil lui fournissait bien quelques ruses pour enfreindre des ordres qui la reléguaient impitoyablement dans sa cuisine, à l'heure des repas , et dans l'antichambre pendant le reste du temps : plusieurs fois, la curieuse jeune fille avait pu parvenir à se glisser, sans bruit, jusques dans le salon, mais alors elle rencontrait un obstacle qu'elle ne pouvait surmonter : la porte de la première chambre à coucher était toujours soigneusement vérouillée en dedans , et devant cette barrière, mademoiselle Julio s'arrèlait en maudissant les précautions prises contre sa curiosité.
La visite inaltenduc de l'ouvrière on dentelles fut une bonne fortune pour celle pauvre et très indiscrète domcsli(iue; elle ne s'informa pas seulement du motif qui faisait désirer, à la locataire du quatrième,
de parif T à Sa mallrcsse; une occasion s'offrait pour enfreindre l'ennuyeuse défense, l'objet (le ses conimeiitaircs cpiolidiens, et sans réflccliir aux suites de sa désobéissance, elle traversa, d'un pas léger, la salle à manger, le salon, la première chambre à coucher, qu'un verrou ne protégeait pas ce jour-là; mais au moment d'entrer dans la chambre de la malade, elle s'arrêla.
On causait avec vivacité.
Julie eut un moment d'hésitalion ; elle regarda derrière elle, comme pour retourner sur ses pas, mais la curiosité la tint clouée à la même place , et puis , on parlait si distinctement qu'elle n'avait qu'à écouter pour entendre ce qu'on disait.
— Ce régime de vie m'épuise, me torture, disait une voix mâle et sonore, et si je continue à jouer le malade, «.ncoredeux ou trois jours , je finirrii par remplir ce
rôle au naturel. Je n'y liens plus, et ce soir, je suis bien résolu d'aller me promener, ne ful-ceque dans les rues fangeuses de Paris, du moins, je pourrai respirer, marcher, faire de l'exercice; trois choses nécessaires, indispensables à la vie.
— Mais vous n'y pensez pas , Francis , répliqua madame iVierville; oh quoi! au moment d'atteindre le port, vous désirez faire naufrage'? Après avoir écliappé pendant deux mois à toutes les recherches dirigées contre \ous, et elles étaient actives, comme vous avez pu vuus en convaincre pendant que nous habitions celte petite maison de campagne aux environs de Saint- Ouen. . .
— Oui , je mo rappelle encore que pour échapper aux gendarmes du premier consul, il ii/o fallu traverser la Seineàla nage ;
au mois de juin, c'est une partie de plaisir, dans l'iiiver, c'('lait pour en mourir.
— Eli Lien! Francis, continua madame Nicrvillc , c'est quand nous allons recueillir les fruits do notre persévérance, de voire courageuse abnégation de vous-niùnie, c'est au moment où des moyens de fuite nous sont assurés, où nous pourrons quitter celte France inhospitalière, gouvernée par un despote, c'est à ce moaicnl que, pour satisfaire un désir, que je ne m'explique pas, un caprice d'enfant, vous voulez renverser ce que j'ai édifié avec tan» de peines et de mensonges! Iroz-vous promener allublé de vclcmcns de femme, quand on sait dans cette maison que vous êtes gravement malade? Non, Francis, non, vous ne sortirez de celle ciiambre que pour monter dans la chaise de poste qui nous conduira en Italie Encore quelques
jours de patience, mon ami , et nous serons libres et heureux.
— En vérité, Taiiliiie , vous laites de moi ce que vous voulez , et je m'étonne parfois de ma soumission; vous vous êtes dit : « Je serai l'arbitre de sa destinée, son ange prolecteur! <> et j'ai subi cette douce inllucnce comme la chose la plus délicieuse qui put exister au monde : l'amitié sainte et pure d'une jolie femme; long- temps, vous vous le rappelez, Pauline, ce sentiment a rempli mon cœur; mais il n'est pas donné à riiomuie de savoir être heureux du trésor qu'il possède, et votre amitié ne pouvr.it plus me siillire quand j'ai su que votre cœur n'appartenait pas à l'homme dont vous portiez ie r.om , que vous n'éprouviez pour lui qu'aversion et mépris...
— Taisez -vous! Francis, taisez- vous!
dit madame Merville avec le ton de l'agi-
talion, il rn'a semblé que nous n'élions pas seuls dans celte chambre, cl fju'une aulre personne. . .
Elle (Jil , el avec celle vivacilé que peut donner le pressenlimenl d'un péril auquel on veut se souslraire eu le bravant, Pauline ouvrit la porte derrière la(|uulle la Ircniblanlc Julie était ininiobilc, la respiralion haletante, embarrassée, le rouge de la honte au front, les jeux baissés, el dans une altitude humble cl suppliante.
— Que failes-vous là? mademoiselle, dit Pauline d'une voix impérativej vous écoutiez?
— Madame . peut croire... d'ailleurs les apparences... mais je venais... je...
La malheureuse fdle balbutiait en essayant do so juslilier.
Le baronnet, travesti en vieille fonime, abandonna la bergère dans laijucllc il
étaii étendu, et prenant la domestique par les mains, il la fit entrer dans la chambre, et après un moment de silence, il lui dit :
— Vous pouvez charger votre conscience du poids d'une mauvaise action, en révélant ce que votre détestable curiosité a pu vous apprendre, ou gagner deux mille francs en consentant à vous taire.
— Je me tairai, dit la domestique en suffoquant; mais croyez bien que le hasard cl une visite qui vous attend dans l'antirhambrc...
— Une visite? dirent Pauline et le baronnet en se regardant d'un air d'inquiétude.
— Je me doute du motif qui lui fait désirer vous parler, reprit Julie qui sentait renaître son assurance; la petite ouvrière aura élé tancée à cause de son Ois et du va-
carme qu'il faisait au-dessus de la tcle de ma... de Monsieur.
— De madame! vous aviez bien dit; et le baronnet laissa tomber sur la domestique un regard menaçant; il faut vous donner une leçon de discrétion , mademoiseUe, ajouta le jeune Anglais, et je me charge de ce soin.
— Moi, dit Pauline, je vais congédier celte femme, et lui faire comprendre que sonimporlune visileest au moins déplacée.
Isabelle allendail patiemment le retour de la bonne de madame Nierville, car elle n'espérait pas voir celle dame dont le voisinage gênant lui avait valu la visite de Renaudin, et l'insolent billet dans lequel ce vieil enrichi osait lui proposer d'élre sa maîtresse; Isabelle, en venant ollrir ses excuses à ses voisines, avait olvi à un sonliment de déférence que l'âge do la malade
et les souffrances auxquelles elle élait en proie, pouvaient inspirer à une personne bien élevée; aussi , fut-elle étrangement surprise de l'accueil qu'on lui fit.
Elle était assise dans un coin de l'anticliambre quand Pauline entra en disant , avec cette inflexion de voix qui laisse deviner le mécontentement et le dépit :
— Je suis fâchée, madame, de la peine que vous avez prise, mais ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser...
Isabelle s'était lovée, et aux premiers mois qui frappèrent son oreille, un cri s'échappa de sa poitrine en même temps que ses lèvres murmuraient :
— La sœur de Trédéric! la femme de M. André!
Pauline , clonncc de l'émotion que sa présence faisait naître, et ne sachant à quoi l'attribuer , regarda plus attentivement la
— iC, —
jeune femme qui s'clail appuyée sur ie dossier d'une ciiaise; ù son lour, elle reconnut Isabelle, et une •vive rougeur colora ses joues, car ce nom de Nierville qu'elle avait pris sans avoir le droit do le porter, cette prétendue mère, pour laquelle sa tendresse Il lia le réclamait de Ses voisins ce silence et <;;lle tranquillité, si dilliciles à obtenir dans cette grande ville de Paris, tout cela ressemblait à de l'intrigue , et celle pensée torturait le cœur de l'orgueilleuse Pauline qui voulait et dédaignait de juslifier ceque sa conduite paraissait avoir de blâmable.
Son embarras , sa rougeur , les regards inquiets qu'elle jetait aulour d elle, Icxlrè- .me désir qu'elle avait d'échapper à une explication, (juclle ne pouvait donner sans compromettre le baronnet, révélèrent à Isabelle une partie de la vérité, mais elle ue jprofila pas de la fausse position dans laquelle
se trouvait son impérieuse belle-sœur, et se faisant violence à elle-même en imposant silence à son juste ressentiment, l'indulgente Isabelle se dirigea vers la porte, et au monaent de sortir, elle se tourna en disant à Pauline :
— Soyez persuadée, madame, que le hasard seid m'amenait chez vous; les étourderies do mon fils, de mon cher Frédéric...
Pauline fit un mouvement. Isabeile continua :
— Si's élourderies cl s<'S jeilx ont troublé le repos dont cette. .. dame a tant besoin; vous vous èlespiaiîît au portier, c'était votre droit , et en venant vous prier d'aj^réer ins-s excuses, je ne faisais que rem- |)lir un devoir que les convenances m'imposaient. Voilà, uiaiiamo, le motif véritable de mon imporlinic visite.
Le ton froidement cérémonieux avec le-
quel Isabelle venail de s'exprimer, avait fait une vive impression sur l'esprit de Pauline, sans dissiper les préventions (|u't'lli; conservait contre sa jeune belle-sœur, depuis le jour où celle-ci était entrée dans sa famille par un mariage (jue la veuve du comte de Beaulieu regardait comme une tache ineffaçable j mais, revenue de sa surprise, elle eut honte de sa faiblesse qui lui faisait redouter les reproches qu'Isabelle pouvait lui adresser avec raison, cl que, dans son fol orgueil, elle méprisait; aussi, laissaitelle la femme de son frère s'éloigner sans avoir daigné lui dire un seul mot, quand des cris et des pas précipités se lirenl entendre dans l'escalier; Isabelle eut peur, et un mouvement instinctif de conservation, auquel on obéit toujours malgré soi, la lit rentrer dans l'anlicliauibre dont Tauline s'apprêtait à refermer la porte sur elle.
Les deux femmes se regardèrent comme pour s'interroger, et ce moment de silence leur permit d'entendre ce qu'on disait en gravissant les marches de l'escalier.
« Madame Nierville demeure au troisième, la porte à gauche! « articulait la voix criarde du portier Michel, qui essayait de la grossir pour la rendre plus imposante.
— Grand Dieu! murmura Pauline en joignant les mains , le malheureux a été dénoncé!
Isahclle, qui ne comprenait pas le sens de celte exclamation, était muette de surprise, et ne savait que penser de la terreur subite qucsa Lelle-sœur faisait paraître; plusieurs personnes pénétrèrent brusquement à ce moment dans l'antichambre en se disputant avec le portier qui criait à lue-lctc qu'il ne connaissait ni ne logeait d'Anglais dans la maison; cetenvahissementinslantané