JO
lut bienlùt expliqua par rurrivce de deux hommes v<" lus (le noirdela tôle auxpieds, et dont le maintien plein de gravité et le visage sévère glacèrent d'effroi la tremblante Pauline qui devina le malheur qui la menaçait. Le plus âgé do ces deux hommes entr'ouvrit son habit, fit voir une écharpe tricolore cjui lui cei;^nait les reins, et dit, en s'adressanl à Pauline que la personne qui raccompagnait venait do lui désigner du geste :
— Vous vous faius appeler midame Nierville?
La jeune l'cinuie avaii les yeux baissés; elle ne répondit pas à la question que lui adressait le commissaire do police, absorbée (|U t'Ilo était dans ses réfloxiori,-..
— Nous liabilez uu aj)parlonientavec un Anglais qui se fait appeler Francis Darnloy.'
Même silence de Pauline qui gardait son
altitude humble et réfléchie , si bien que le commissaire prit son air réservé pour de ]a confusion.
— Vous ne répondez pas à ma question, madame, reprit le magistrat, il ne me reste plus qu'à remplir mon devoir. Messieurs, conlinua-t-il en élevant la voix, visitez cet appartement, et amenez devant moi les personnes que vous y trouverez cachées.
— Je vous défends de faire un pas! s'écria Pauline avec le ton de la résolution, et en se plaçant devant la porte (juc les agens s'apprêtaient à ouvrir.
— Elle a raison, puisqu'il n'y a pas plus d'Anglais que dans ma poche, murmura doucement, celte fois, le vieux Michel , car il avait un saint respect pour tout ce qui se rattachait ù la police, et il n'osait prendre ouvcrlcmenl la défense de ses locataires.
Le commissaire avait souri dédaigneusement en voyant Pauline repousser ses agens ; mais il fallait en finir; il prit galamment la main de la jeune femme , et lui (lit :
— Toute résistance est vaine et parfaitement inutile, madame; nous savons que le baronnet Francis Darnley est caclié dans cet appartement. Puis, s'adressant aux agens, il ajouta : Messieurs : exécutez mes ordres!
L'injonction du magistrat arracha un cri de désespoir à Pauline : ses jambes flccliirenl, et elle allait tomber aux genoux du commissaire pour implorer sa pitié quand elle surprit un sourire moqueur sur les lé-
vres du grave personnage qui semblait présider à l'arroslalion de Francis Darniey ; l'orgueil de Pauline se révolta en songeant qu'elle était en butte à d'outrageans souf>çons, cl au mépris d'Isabelle, dont l'air surpris indiquait assez qu'elle ne pouvait s'expli(|ucr la fausse situation dans laquelle son impérieuse belle-sœur se trouvait placée ; c en était plus qu'il n'en fallait pour faire renoncer Pauline à ses idées généreuses, au projet qu'elle avait conçu, et dont l'exécution devait soustraire le baronnet à la captivité qui le menaçait; maitresse de son émotion et du trouble qui agitait son anie, Pauline ouvrit ellc-môme, aux agens, la porte de son salon , en leur disant avec dignité :
— Allez, messieurs, remplissez vos tristes fonctions 1
Le baronnet n'avait p.is attendu qu'on
\int l'arracher de l'asyleoù, depuis v.n mois environ , il bravait l'acti\e police du mi- HJslre Fouchc; il avait quille précipitamment ses vêlemens féminins, afin de se livrer aux agens qui procédaietil au\ plus minutieuses recherches dans le salon qu'ils venaient d'envahir.
— 11 est inutile de faire du scandale, ditil d'un ton impératif, je suis le baronnet Francis Darnieyquo vous avez ordre d'arrêter.
Les agens se rapprochèrent et formèrent un cercle autour du jeune Anglais pour constater son idcnlilé avec le signalement que chacun d'eux avait su se graver dans la mémoire.
— C'est lui! se dirent-ils après un moment de silence.
Pauline avait tout entendu ; elle joignit les mains et murmura :
— Le nialhcurei-'x! il esl perdu!
Le commissaire s'avança au-devant du baronncl pour lui donner lecture du mandat en vertu duf]uel il allcntait à sa liberté.
— A quoi bon cette vaine formalité?
monsieur, dit amèrement Francis Darnley; le premier consul a \iolo, par le plus impolilique décret, toutes les lois de l'hospitabté ; Bonaparte est tout-puissant , nous ne pouvons que protester et nous soumettre , et vous le voyez , je n'oppose aucune résistance à vos agens... seulement, avant de sortir de cet apartemcnt, qu'il me soit permis de justilier madame. . . — Il s'inclina respectueusement devant Pauline qui n'osa lever les yeux sur lui. — Qu'il me soit permis de détruire les soupçons outr.geans que ma présence ici a dû faire naître... Les circonstances . . .
— C'est inutile, monsieur, dit le caustique personnage dont Pauline avait craint l'ironique censure; nous savons maintenant de quelle nature sont vos relations avec madame , et c'est à ces mêmes relations , qu'en ce moment , l'épouse d'un homme respectable, de M. de l'Arclieville, doit sa liberté.
— De l'Archevilie, dit Isabelle en jetant un regard à la dérobée sur Pauline , mais son mari se nomme André.
Le baronnet fit un mouvement pour se précipiter dans les bras de Pauline , mais l'altitude de celle-ci le glaça , tant il y avait de sévérité dans son maintien, cl de mécontentement dans l'expression de sa pliysionomie.
— A lions , pensa le baronnet , mon malheur lui répugne; c'est aussi la pierre do
touche de l'amour; il chl si facile d'nimer ceux qui sonl heureux !
En disant ces mois-, Froncis Darnley se Laissa guider par les agciis qui le conduisirent , en le serrant de prc-s, jusqu'à la porte de la rue. Ln Jincre stationnait à quel(|ues pas delà; le commissaire fit signe au cocher d'avancer, puis, il iusila son prisoniiierà monter en voilure, el sans attendre sa réponse, il l'aidi, de fort bonne grâce, à gravir le marche-pied, après quoi, luimême prit place à ses côtés; le chef des agens do police et un de ses accoiyles s'installèrent sur la haniiuetlc de devant; doux autres agens se hissèrent derrière le fiacre, tandis qu'un troisième allait se jucher auprès du cocher, auquel il dit à voix basse :
— A la Prélecture de police! bon train ! c'est un conspirateur que lu mènes !
Au nionieiit où la voiture de place s'ébranlait, un bruyant éclat de rires'échappa de la poitrine d'un monsieur, qui descendait d'un élégant cabriolet, et qui s'élança dans la cour de la. maison , témoin d'une arrestation arbitraire, en se frottant joyeusement les mains.
Le bruit du fiacre qui s'éloignait avec vitesse avait fait sortir Pauline de sa profonde rêverie; elle leva les yeux , et aperçut, avec autant de surprise que de dépit, Isabelle qui la contemplait de cet air de pitié qu'inspire une grande infortune, et le grave et caustique personnage qui prenait des notes au crayon, avec cette tranquillité d'esprit , cet aplomb que la première personne venue ne saurait avoir.
Pauline se sentit froissée de rester ainsi exposée aux regards indiscrets d'étrangers, dont elle redoutait la médisance; Pau-
line voulait se débarrasser de ces inportuns, cl ce fui d'abord au caustique personnage qu'elle s'adressa.
— Monsieur, lui dit - elle d'une voix brève, votre présence chez moi s'expliquait naturollemenl , il y a (iue!([ues inslans ; mainlcnanl, elle me semble aussi déplacée qu'indiscrète.
Le caustique personnage fit une grimace et continua tle prendre des notes. Sou flegme exaspéra la jeune femme, et elle ajouta :
— C'est à vous <]ue je m'adresse , monsieur ; si vous ignorez les usages de notre pays, du moins vous en connaissez le langage; répondez , que faites-vous chez moi? qui peut vous y retenir?
L'étranger forma son calepin , le remit dans sa poche, et fixant Pauli.ic, il répliqua:
— Vous rae demandez qui peut me retenir ici ? vous , madame ; quelques mots , et vous allez me comprendre. Je suis homme d'affaires, et, en celle qualilo, cliargc par M. de l'ArchevilIe, votre mari. . .
— Son mari ! dit encore Isabelle en se retournant , car elle se disposait à sortir.
L'homme d'affaires lui b;u'ra le passage et la prenant par la main :
— Restez, mademoiselle, dit -il en ramenant Isabelle dans la chambre; votre témoignage m'est nécessaire, indispensable, afin de constater, d'une manière précise, la situation de madame de l'ArchevilIe dans celte maison où elle n'est connue que sous le nom, le fau\ nom de madame Nierville.
— Finissons! monsieur, s'écria Pauline, qui tremblait de colère; ^I. de rArchevilie n'a rien à voir dans l'intérieur de madame Nierville.
— Aussi , reprit l'Iiomme il'afTaires , n'est-ce pas à la prétcRduc madame Nierville. . . (jui n'existe point. . . que je m'adresse, n.aisà madame de l'Arclieville, née de Longpont, veuve du comte de Beaulieu, €t actuellement en puissance de mari, ledit sieur de l'Arclieville , dont je suis le mandataire et le conseil ; nous vous avons Irouvi- Jlafjrante 'lelklo , comme dit le texte latin de la toi que nous invoquerons contre vous ; nous avons des témoins; le commissaire et ses agens; puis, mademoiselle, qui est à vos gages, Sîns d-oute. . .
— Vous n'êtes pas henriux dans vos suppositions, nionsieur, dit Pauline avec le ton do l'ironie: niadame n'est point ù mon service . . •
— Et elle vous refuse son témoignage, s'empressa d'ajouter Isalielle.
L'homme d'affaires sourit dédaigneusement, et répliqua d'un ton doctoral :
— Quand nous ferons une enquête, madame ou mademoiselle changera de langage; elle comprendra qu'elle ne peut se réhabiliter qu'en disant la vérité, l'entière vérité; et les notes que j'ai prises pourront venir en aide à sa mémoire, si celle-ci était inlidèle.
— Que prétendez-vous donc faire? monsieur, demanda Pauline sans clierchcr à déguiser son inquiétude; JI. de l'Archevilte serait-il fou au i)oint de me susciter d'odieuses et d'inutiles pcrséculious?
— 11 n'y songe vraiment pas, répliqua aigrement l'homme d'affaires; mais votre mari connaît ses droits, ses privilèges; et comme vous l'avez menacé d'un divorce, il profitera des avantages de la situation (pie votre imprudente conduite lui a faite pour
vous vendre le plus clièremcnt possible... nous y mcUons de la franchise, celle tranquillité profonde, cet isolement dans lequel vous voulez vivre désormais.
— Ah! c'est à la plus ignoble cupidité que je dois votre visite! s'écria Pauline en laissant loniher sur l'homme d'affaires un regard qui exprimait son indignation; M. André s'est étrangement mépris, s'il a' pu croire un seul instant que je consentirais a subir les humiliantes conditions qu'il lui plairait de m'imposer; je n'achèterai point la paix.
— Alors, reprit l'homme d'affaires avec un grand llcgme, nous \ous ferons la guerre, et vous serez la première à demander la cessiition des hostilités ; celte pcrsuasioD me fora vous laisser mon adresse.
11 écrivit sur un carré de papier : M. De-
larue, agent d affaires, rue de la \ictoire, n" 27.
— Voici, dil-il à Pauline en lui donnant son adresse, voici qui vous inspirera, sans doute, de salutaires réflexions; puissent moB nom et ma qualité vous rappeler que Je liens entre mes mains votre réputation. votre repos. . .
— Des menaces ! dit Pauline en s'anijaantj des menaces! à moil vous venez de l'entendre, madame, continua-l-elle en saisissant avec vivacité la main d'Isabelle, cet Lomme qui s'intitule le mandataire d'un époux outragé, cet homme veut spéculer sur la sotte et niaise cupidité de l'un et sur la faiblesse de l'autre; en m'atljquant face à face et l'injure à la bouche, il s'est dit : « Celle femme aura peur de moi ; elle cé- » dora à toutes mes volontés! » Lhonnèle h<?inijae que voici! en vérité, ne trouvez-
TOUS pas , madame , qu'il ost imptossible d'aiïiclicr plus d'impudeur?
A celte inlerpeilation directe, Isabelle comprit que Pauline lui demandait plutôt son assentiment que l'opinion qu'avait pu faire naître dans son esprit les étranges paroles de rixomme d'affaires; franclie elsiacère, un mensonge lui eût répugné; mais elle n'avait pas besoin d'y recourir pour exprimer sa juste indignation, aussi répondit-elle sans hésiter :
— Les paroles que je viens d'entendre seront désavouées par la personne dont cet homme se dit le mandataire ; certes, M. André ne connait pas tous les moyens mis en œuvre par son honnête agent pour arriver au but qu'il s'est proposé d'atteindre; un homme d'honneur ne se laisse pas volontiers couvrir de honte et de ridicule.
— Jo n'ai plus rien a faire ici, bégaya
l'homme d'affaires ea se. retirant à reculons.
Mais au moment de sortir, il en fut empêché par une main vigoureuse qui le retint immobile à la place qu'il occupait, et en même temps ces mois lui arrivèrent aux oreilles :
— Restez, Delarue; nous n'avons pas fini avec madame.
L'homme d'affaires se redressa fièrement en reconnaissant la voix de son client, de M. de l'Arclieville qui, depuis quelques instans, écoulait devant la porte du carré 'aissée entr'ouverle par la milice de Fouché, ce qu'on disait dans la chambre dont il semblait craindre de franchir !e seuil ; mais son indécision avait cesse lout-à-coup, et il était entré lentement et en affectant une sorte de dignité.
— Vous ! ici! dit Pauline, que la présence de son rnari slupcfiail de surprise.
Avant de répondre, le fournisseur promena ses regards autour de lui, et en apercevant Isabelle-, une exclamation inarticulée viiil expirer sur ses lèvres, el à son tour, il murmura :
— Elle! ici!... Je de\inc; elles se sont réunies contre l'ennemi commun; la femme en puissance de mari a toujours envie de secouer le joug... Nous verrons, morbleu!
Pauline se sentit assez de courage pour lutter contre un liomme qui ne lui inspirait qu'aversion cl mépris; celle fois, elle ne clierclia pas à se faire un appui de sa bellesœur, et dédaignant la pauvre Isabelle, peutêtre parce qu'André , qu'elle regardait comme le mauvais génie de sa faniille, était là, de\ant elle , Pauline voulut liumilîer l'ancien protecteur de sa femme de cham-
bre, dans la personne de celte protégée, qui avait le droit de se dire sa belle sœur •et de porter le nom de marquise de Longpont; ni le flegme et les sarcasmes de l'homme d'affaires, ni les regards menaçans que son époux dirigeaient sur elle, ne purent l'empêcher d'exprimer nettement sa pensée.
— Monsieur André, dit-elle en souriant ironiquement, je vous crois assez de bon sens pour n'avoir pas la pensée de jouer le rôle d'un époux outragé dans son honneur et ses plus chères affections ; de vous à moi, vous le savez, il n'existe aucun lien d'intimité dont vous puissiez vous prévaloir ; victime résignée, mais non soumise, j'ai supporté, pendant dix années, les ennuis d'un h)'men disproportionné; la peur de mourir sur un échafaud, voihi, monsieur, ce qui vous adonné une épouse, une for-
tiino, une situation dans in: niondo qiift vous ne deviez jamais connaître; enfant de la domcsticilé, votre audace vous a fait franchir l'anlicliambre , el maintenant , c'est dons un salon que \ous donnez vos ordres... Vous avez atteint votre but : l'ambition, la cupidité, celle soif insatiable de l'or qui ne vous laissait pas un moment de repos, vous ont jeté dans des spéculations qui vous placeiit au premier rang des agioteurs... Que désirez-vous de plus?
— J'ai besoin de considération, madame, et vous vouiez détruire celle quej'ii acquise? Vous voulez me livrer à la risée d'oisifs et de médisans qui pullulent dans les salons? Un divorce! m'avez-vous écrit ; un divorce ! ])riscra les liens qui nous unissent, décliirera le contrat que vous avez signé...
— liien mr.îgré moi, interrompit Pau- Ijne: ah! de j;ràce, monsieur, ne rappelez
pas le passé... Trop de souvenirs sont encore prcsens à ma mémoire; je n'ai pas oublié que c'est à vous que mon frère doit son malheur...
Isabelle lit un mouvement qui exprimait son élonnemenl et son indignation. Pauline lui lanra un regard terrifiant, et continua :
— Le marquis de Longponl s'est imposé un exil qui le sépare de la femme à laquelle vous l'avez contraint de donner son nom-, il a tout abandonné pour rompre une intimité que le caprice avait formé et que l'intrigue a voulu rendre sainte et sacrée
liomme sans pudeur, votre ame avide n'avait rien calculé, ni le rang, ni l'éducation; vous avez exploité avec habileté la terreur que vous nous inspiriez, et, par un excès de générosité orgueilleuse, vous avez fait votre fomplico d'une pauvre fdlequi ne demandait pas à sortir de son obscurité; en
la faisant marquise de Longpont, tous ne l'avez pas rendue pins heureuse.
— Eli ! madame, dil Isabelle avec le ton de l'amerlume, heureuse ou malheureuse, la marquise de Longponl ne viendra jamais demander des consolations à sa belle-sœur!
— Va elle aurait tort, dit le fournisseur avec empressement; madame de rArchcville vous recevra, madame la marquise; vous deviendrez son amie, la plus sincère et la plus dévouée, et grâce à vos conseils, ma chère Pauline renoncera à ses gothiques préjugés.
— Ne l'espérez pas, monsieur, dit Pauline avec l'accent de l'énergie; n'espérez, n'attendez rien de moi.
— Je commence à croire que ma présence ici n'est pas inutile, articula fortement l'homme d'affiiircs ; et prenant M. de l'Archeville à part, il lui dil : .Mon cher
client, un procès en adultère peut seul concilier tous les intérêts, et si vous m'en croyez, nous irons ensemble déposer votre plainte.
— Allez, messieurs, allez, leur dit ironiquement Pauline ; je ne vous retiens pas; la femme que vous voulez déshonorer ne fuira point devant vos lâches attaques ; elle ira au-devant; car si Paris regorge d'hpmmes d'affaires pour qui l'honneur n'est qu'un mot vide de sens, il renferme aussi d'honnêtes avocats , des magistrats intègres et éclairés; vous demandez justice, et moi je l'implore !
— Si vous succombez, votre liberté sera compromise, aliénée pendant quelques années, dit le caustique Delarue en se penchant galamment du côté de Pauline; l'adullcrc, quand il est prouvé, et nous avont
des preuves, l'adullére est puni d'emprisonnement.
— J'espère que nous n'en arriverons pas à celle fâcheuse exirêmilé, ajoiiti le fournisseur en rrgar'lfinl sa femme, comme pour lire dans ses yeux le consentcmenl tacite qu'il lui demandait.
Pauline haussa les épaules, cl un sourire dédaigneux, ironique, vint orror sur ses lèvres; riiomme d'affaires prit le bras de son client, et tous doux sortirent de compagnie en ricanant avec impertinence.
— Le pauvre honunel miirnuira Pauline; il y a toujours dans ses manières et son langage quelque chose qui décèle le valet d'écurie '
— Vous ^Ics la femme de ce valet d'wurie, madame, dit Isabelle : si vous avez pu l'oublier, il me semble tout disposé à vous Je rappeler de manière à le graver profon-
dément dans votre mémoire , et je vous avoue que je suis loin de blâmer sa sévérité à votre égard ; ce que j'ai vu ici l'absout.
— Eh! mon dieu, madame, qui vous demande votre avis?
— Ma qualité de belle-sœur me donne le droit de vous parler avec franchise, reprit Isabelle; si la comtesse a pu manquer à ses devoirs , l'ex-femme de chambre a toujours rempli les siens avec une fidélité scrupuleuse; ce n'est point pour mendier des éloges que je le dis hautement, mais afin de vous prouver que je n'étais pas indigne de devenir la femme de votre frère.
— Vous étiez sa maîtresse, et il vous adorait; avec moins d'ambition, aujourd'hui encore, vous seriez heureuse ; il est vrai que voire vanité ne pourrait se targuer du titre de marquise de Longpont , qu'entre nous
vous avez bien fail de ne point porter... Je vous en remercie pour mon frère.
— Et vous avez raison, madame; car c'est pour lui, pour son (ils surtout, que j'ai voulu dérober au monde son lâche abandon et l'inqualifiable résolution dont j'ai été la victime ; pour moi, je n'avais pas à rougir de ma misère : mon travail la rendait houerable, et toutes mes veilles étaient consacrées à élever notre fils, mon cher Frédéric, qui, moins indulgent r|ue sa mère, ne pardonnera peut-être pas au noble marquis de Longpont d'avoir rcni<' sa femme; Dieu m'est témoin, madame, que jusqu'à ce jour j'ai caché à cet enfant mon malheur et sa naissance ; Frédéric ne hait point son père, mais un jour viendra où il ne me sera plus permisdc garderie silence; cette confidence, que je redoute, mon fils l'entendra, et vous comprenez, madame, qu'elle n'éveillera pos
en lui des sentimens bienveiilans pour ta famille qui nous repousse avec mépris.
— La faute en est à vous seule, madame; vous avez voulu profiter de l'appui que vous prêtait un misérable...
— N'achevez pas, par respect pour vousmême , puisque vous portez le nom de l'homme que vous voulez flétrir par d'injurieuses paroles.
— M. André n'est plus rien pour moi, reprit Pauline avec dignité; un divorce nous rendra libres l'un et l'autre ; et je vous avoue, madame, (pie si mon frère était à Paris, je ferais tous mes efforts pour le décider à suivre mon exemple... Une pension sudisantc vous dédommagerait des peines que vous avez prises pour élever un enfant que nous n'admettrons jamais parmi nous. Cl votre silence, en servant nos projets, lui assurerait, à dcfaul d'un nom et d'un liUâ.
une fortune indépendante. Voilà quelles seraient les conditions d'un divorce...
— Auquel je ne consentirai jamais! dit Isabelle avec une expression d'énergie qui fit tressaillir Pauline.
— Vienne cette occasion, et votre résolution changera en songeant (|ue votre résistance vous serait plus nuisible qu'utile; on hésite avant de repousser la main qui veut nous secourir.
!l est des bienf.iils qui humilient plus qu'une aumùne, reprit Isabelle; et si. par vos conseils, mon époux s'adressait aux tribunaux pour annuler notre mariage, s'il se trouvait des magistrats assez, éhontés pour déchirer le contrat qui nous unit, alors, je ne prendrais conseil ([ue de mon dés-^spoir; el col état de domesticité, que vous, madame, me reprochez comme un crime, et qui n'était <iu'une preuve de mon amour
et de ma soumission aux caprices de votne frère, cette doiiiesticilé, dont je ne rougis pas, moi, me servirait encore ^e refuge... Qui sait! plus d'une femme de parvenu trouverait peut-être piquant d'avoir à son service une marqui.se, de se faire coiffer par une de Longpont... Car, quoique vous fassiez, ce nom m'appartient^ je lai payé de mon déshonneur! c'est acheter bien clièrement le droil de le porter.
— Allons! si ce pauvre marquis n'était en Allemagne, il aurait, lui aussi, à se défendre contre vos semblans de tendresse et cet amour malcrnfl que vous invoquez comme votre plus beau litre au respect de tous... .Mais, hélas! nous n'aurons pas, vous et moi, à le tourmenter... Toutes mes lettres sont restées sans réponses, et si je ne connaissais le caractère de mon cher Frédéric , je pourrais croire que ic nom de II. 4
marquis de Longponi esl rentré dans le néant.
. — Je vo^qnc maclanic André ne s'Iia? bituera Jaiiiuisà aimer slui neveu, l'unique Iiériticr de son frère, l'enfant dont les vertus et les talens pourront jeter un peu d'éclat sur un nom gui fut illustre; je regrette, noadame, que vous no compreniez pas combien nos droits sont puissans; votre ancienne femme de chambre , 'avec moins d'esprit que vous n'en avez, a parfaitement jugé voire situation, et ce n'est pas elle qui vous dirait : Ne cédez point aux '«•olontés d'un époux justement irrité: je vous conseil'erais de fuir le S( îc s débats
d'un procès qui livrcro:;l voirc \ic entière, cette vie intime, aux secrets de laquelle on répugne souvent d'associer irn' frère, ûû amj dévoué, à des indifTércns qui liroul de vos doulurs, et raconlcrout joyeusciiienl
à leurs amis les infortunes conjugales d'une comtesse et d' un fournisseur. , . Croyez-moi, madame, ne donnez pas cette triste satisfaction à vos ennemis do salon... subissez votre dcslirice, et soyez la femme d'un homme sans naissance, mais non sans mérite.
Eh disant ceci, Isabelle se dirigea vers la porte el sortit , laissant son orgueilleuse belle-soeur en proie à la plus vive agitation.
Pauline était tombée sur une chaise en murmurant d'une voix entrecoupée par les sanglots. — Elle pouvait pleurer, personne n'était l;î pour être témoin de sa douleur. — Mon [larli est pris... j'échapperai à la honte qu ils veulent faire rejallir sur inofronl... Pauvre Francis! je ne quitterai point I aris sans avoir lonté do h; sauver.
Elle dit, ol niellant aussilùl à exécution
le projet qu'elle \enait de concevoir, Pauiini? lit venir sa dome-lique, {guérie désormais (le sn curiosité, car depuis deux heures au moins, 1^ pauvre fille était dans la chambre à ccucher , immobile sur le fauteuil qu'elle occupait au moment où le baronnet s'était présenté aux agens de police qui venaient l'arrêter; elle n'avait rien entendu des scènes violentes dont l'antichambre avait été le théâtre; aussi, ful-elle étrangement surprise quand Pauline lui dit :
— Mademoiselle, vous pouvez dès aujourd'hui chercher une place, vos services me sont désormais inutiles
La domestique se mit à pleurer, en protestant qu'à l'avenir elle se conduirait de manière à ne mérilcr que des éloges.
— Eh! mon Dieu, mademoiselle, dit Pauline avec le Ion de l'impatience, je ne vous renvoie pas pour prendre une autre
bonhe, mais parce que je quitte Paris aujourd'hui même. Allez me chercher un tapissier , le premier venu, cehii (jui sera d'humeur à ra'acheter ce mobilier.
La domestique ne revenait pas de sa sup* prise, néanmoins elle s'acquitta fort intelligemment de la commission dont Pauline l'avait chargée, et ne revint qu'avec un tapissier qui paraissait tout disposé à faire une affaire, pourvu qu'elle fût bonne
Il prisa le mobilier, moitié de sa valeur, Pauline accepta les propositions de l'honnête industriel (jui se rcpentjnt de sa première estimation trouva moyen de rentrer dans une centaine de francs, en prétextant que, dans son inventaire, il avait compté la glace du salon, r]ui appartenait au propriétaire; Pauline supporta, sans dire un mot, cette déduction, vraiment frauduleuse; elle était pressée d'en finir, et ce
désir lui coûta dcuv termes de loyer 'qu'il fallail payer pu portier pour c|ue le tapissier ail la permission d'emporter les ineobics qu'il venait daciielcr.
Avec la ^ratilitulioti , toute magnifique, que Pauline se crut obligée de donner ù sa bonne, elle eût gagnée à laisser son mobilier en paiement d'un logement qui allait rester vacant pendant quatre mois environ !
Libre de ce coté, Pauline envoya chercher une voiture de place el se fil conduire à la préfecture de police où leciiou'n Dubois commandait en maitre et trop souvent en despote; mais la tyrannie a aussi ses bons moniens, el ce fut dans un de ceuxlà que l'imprudente jeune leiume se prcsoiita pour solliciler la permission de visiter le baronnet l'umcis Danil.'v dans la prison.
Une jolie feoime est presque certaine d'être favorablement écoutée; Pauline le savait, aussi mit-elle une sorte de coquetterie à triorapiier des répugnances que son indiscrète demande avait fait naître; etqiie le préfet Dubois n'eut pas la galanterie de dissimuler, quand le nom du prisonnier frappa son oreille ; ses préventions se dissipèrent après avoir entendu raconter une histoire bien romanesque, bien invraisemblable que Pauline imagina avec une merveilleuse facilite, et qu'elle débita sans rougir et du ton le plus naturel.
La permission tant désirée lui fut accordée pour une fois seulement; pendant une demi-heure cl on présence de deux guichetiers, elle allait pouvoir parler à son cher Francis, le presser dans ses bras, lui apprendre quels énormes sacrifices son amour insensé, criminel, lui imposait;
quels dangers la tnenaraicnl ; la permission délivrée, Pauline ne se montra pas aussi prolixe dans ses remercîmens que dans sa demande ; sa politesse cérémonieuse et pleine de causlicilé étonna le sé\ère Dubois, qui se promit, à l'avenir, de rester magistrat, même avec les jolies femmes qui ^iendraîenl le solliciter.
En arrivant à la prison de la Force , Pauline, f-ncouragée par un premier succès , avait senti renaître son espoir; il ne lui sudisait plus maintenant d'embrasser l'infcfrluné prisonnier, elle voulait briser ses chaînes, le rendre à la liberté et fuir avec lui.
Celte idée : (ju'on peut toujours gagner un geôlier! enfanta le projet le plus extravagant (pii put sortir d'un cerveau l'éminm ; jamais tentative d'évasion n'aurait été plus facile à déjouer que culie '|ui paraissait of-
frir à Pauline des chances de succès, mais quand on lui eut l'ait subir les minutieuses investigations auxquelles on soumet les personnes qui visitent des prisonniers , quand elle se vit dans une salle basse , noire et enfumée , ayant à sa droite un guichetier vieux et laid qui savourait avec délices une pipe de tabac qu'il avait dérobée sur une once qu'il venait d'acheter pour un détenu ; et qu'à sa gauche , une espèce do singe au visage grimaçant , à la voi\ ranquc, au regard effronté, se rapprochait d'elle, la froissait et semblait agile d'un mouvement con\uisif , qui lui faisait clondrc les mains et trépigner des pieds, (juand Pauline se vil entre ces deux hommes , elle eut peur, et sans la présence du baronnet qui parut, accompagné d'un autre guichetier, la jeune femme se serait enfuie; Francis Darniey rassura Pauline du regard , et
celle-ci, cii s'aiiproclianl de lui, no put s'cm^ôclicr, malgré son cniolion el sa frayeur de faire remarquer au baronneique sa visile ue soiiiblail pas le surprendre.
— Je vous allend.tis, réfili'Uia froidemenl le jeune Anglais.
Paniine fit un mouxcnicnl, le baronnet lui saisit la main el ajouta :
— J'ai besoin de deux cents louis ou d'une ^aIcu^ représentant celle somme.
— Ces bagues ol colliers en valent plus de cinq cenls :
Et Pauline remit les bijoux au baronnet ; celui-ci en les recevant, la serra tendrement sur son cœur.
— Cliore amie, lui dit-il à voix bassse, ce soir, à minuit, dans la rue Saint -Antoine, en face de l'i''.uïe SaiiU-Paul... Séparons-nous !
A minuit, le baronnet était libre, et disait à sa maitressc :
— Ma Pauline, dis un éternel adieu à celte ville qui t''a vu naître, car dans deux jours nous s-aluerons ensemble les eûtes de l'Ansleterrc !
Isabelle était sortie précipitamment de chez sa bclIe-sœur, dont la réputation de sagesse venait de recevoir une si rude atteinte, et (fui, dédaip'nanl de se justifier, avait humilié la pauvre femme, que le ha-
sard amenait chez elle, sans doute pouf n'avoir pas à rougir de l'étrange situation dans laquelle son inconcevable élourderie l'avait placée. Isabelle savait ce qu'elle devait attendre des procédés bienveillans de Pauline; un divorce lui était offert en échange d'une modique pension qu'on lui faisait en'core acheter au prix d'un silence honteux et criminel, puisqu'il laisserait ignorer à son fils les droits que sa naissance lui donnaient.
Malgré elle, Isabelle avait pu entendre Pauline lui faire de semblables propositions ; l'espèce d'influence que la sœur de son mari exerçait sur son esprit n'avait pu contenir que difficilement l'expression de ses sentimens, et quand elle fut seule; et que l'air frais de la rue, en lui frappant au visage vint ranimer ses sens engourdis , Isabelle s'étonna de sa patience et de sa
modération , et elle s'écria involoniairemenl :
— Pauvre comlçbse! iTIui a semblt- plus facile d'aimer un bat onuct anglais qt'.e son mari ! Sa vertu s'est fort bien accommodée ^Iji amaiU, ajoula-l-cile avec le ton de l'ironie , et voilà la femme dont l'orgueil se révollc en songeant que son frère m'a doDué son nom , que je lui appartiens par des liens indissolubles... Ce n'est pas. lui qui oserait les briser !
Ce défi, qu'Isabelle portail à son époux, s'écbappa de ses lèvres avec une expression menaçante qui attira l'altenlion de deux ou trois passans; Isabelle eut bonté de ce mouvenicul d'emportement qui lui valut les questions les plus sottes et les plus indiscrètes , elle précipita sa marche pour échapper à la niaise curiosité qu'elle venait de faim naître, et arriva, au magasin de
lingeries de la rue de Seine, le visage erapourpi'é , la rcspiralion halclantc ; son émotion ne lui permit pas d'articuler une seule parole; elle posa sa broderie sur le comptoir , en faisant signe à la maîtresse du magasin qu'elle éiail venue 1res vite.
— C'est bien, dit celle-ci, j'aime l'exacliludc; reposez -vous ; dans un moment, nous causerons... — Et s'adressant à un grand jeune homme qui se pavanait devant une glace, sous prétexte de refaire le nœud da sa cravate : — Yoyons , beau cavalier, laissez-là voire toilette, et dites-moisi nous trouvez ces broderies de votre goût.
Le jeune homme niroueKa fort gracieusement, et répondit, sans regarder ce qu'on lui monlr.iil :
— Ah! délicieux', ma paole d'honneur!
c'est c/mwcnf <"omme l'idée de ma
bonne vieille tante.
Ll un \iolcnl éclat de rire lui pt^riuil de montrer ses dents (|ui élaicnl fort belles.
— Coinmenl la trouvez-vous, mr\ bonne vieille tante, conliiiua-l-il en se dandinant devant le coniplnir, et on jouant avec les paquets de breloques qui se balançaient nnollement sur sa culolle de casimir couleur noisclle: je la trouve udoablc l'idée de ma bonne vieille tante! s exiler de Paris j)Our aller recueillir une misérable succession décent mille florins C'est une monnaie alkMHande, mesdemoiselles, ajoutal-il, et se caressant le iiienlon, une monnaie qui a cours à Vienne et autres lieux cireonvoi^ins. .. J'v avais un oncle conseiller
auliquc une fort belle place, si j'en
crois ma bmne vieille tante Le bon-
liomme a pensé à nous en écrivant son testament... c'est très j^enlil 'le sa p^irt ..
— Madame voire tante doit partir intos-
samment? demanda la lingère en empaquetant l»s broderies qu'elle venait de raon- Iréc à cet incroyable élevé à l'école du voluptueux Barras.
— Très incessamment, répondit le merveilleux en se posant tragiquement, c'està-dire quand il plaira à Dieu et au Journal de Paris de lui envoyer une demoiselle de
compagnie Je l'ai justement dans ma
poche.
— La demoiselle de compagagnie? demanda la lingère d'un ton badin.
— Très original! s'écria le jeune homme en faisant des contorsions comme s'il eut voulu se disloquer; c'est comme l'idée de ma bonne vieille tante, ajouta -t- il; non, mesdames, je n'ai pus le bonheur d'avoir en poche un objet c/K/m,(Hf, adoable; mais une feuille de papier que j'ai musqué, afin
de lui ùtcr son odeur infecl... Nous occupons une petite pla(*b ;i !a quatrième page, enlre un landau à vendre cl une recelte luiraonlL'Use pour l'aire pousser les mouslaclies el autres agrémens chevelus... 'Une damp d'un ârjc rfspeciable. . . » Je voulais mettre de soixante-six ans cinq moisel quelques jours, mais ma bonne vrille tante n'y a pas consenti... Alor-, j'ai icritlemot respectable " Désire trouver une demoiselle de
compagnie, fort bien élevée, pour voyager en j^llemagnr; ti"> appointemens Irx plus honorablfs lui seronl assurés, fsadresser, et cetera... Or, il s'est présenté bon nombre de demoiselles : vieilles, jeunes entre les deux,
s'inlilnlani demoiselles de compagnie
Mais, liélasîcl pour me servir d'une locution triviale, le fond du sar ne répondait jias à réti(|uclte... J'allendais qu'il m'en vienne une telle que je la désire! » a dit ma
bonne vielle tante, ei en effet, elle attend que Dieu et le Journal de P«m lui envoyent cette compagne indispensable de ses lointaines excursions... S'il n'avait fallu qu'aller à Vienne , je me serais offert , parce qu'enfin. Vienne est une grande ville, et qu'on est certain de ne pas y mourir d'ennui, mais ma bonne vieille tante veut courir les aventures, visiter le pays qu'liabilait son frère... voyager à petites journées!... Il faut bien avoir envie de clioucroûte pour se mcllre en tète une semblable idée: aussi, ai-jc prétexté des affaires pour rester dans mon adoable Paris — la ^ilIc des jolies femmes.
— VX des beaux hommes, ajouta la ling«''re en souriant malicieusement.
— Il s'en trouve quelques-uns, reprit le merveilleux en engloutissant son menton dans le paquet de mousseline qui lui en
tourait le cou ; puis relevant vivement la tête, il ajouta : Si vous aviez dans vos connaissances une jeune (ille... ma bonne vieille tante lient à la jeunesse, à cause de la gaîtc, qui en est presque toujours l'inséparable compagne; qu'elle soit jeune, ni jolie, ni laide, assez instruite pour causer, lire cl l'aire la mouche quand l'occasion s'en présentera... S; celle demoiselle a de bons répondans et des passeports en règle, elle pouiTa se présenter; je lui garantis le plusjolivoyaged'agrément...pendantqu'elle séjournera à Vienneoùsetrouventbeaucoup d'émigrés, ces g;danssei{,'neursde l'ancienne cour qui vivent pliilosopliiquemenl, les uns en faisant une cuisine française... dont un clerc d'huissier ne voudrait pas manger, les autres en coilianl les jolies A iennoises ou en leur enseignant la langue française... La lingèrc aimait bien causer, mais seu-
lement le temps qui lui était rigoureusement nécessaire pour vantor les marchandises dont elle voulaitse défaire; le jeune incroyable avait fait ses empiètes, et comme son babil intarissable menaçait de distraire long-temps encore, les ouvrières qui l'écoutaienl et ne travaillaient point, lalingère coupa court aux divagations du jeune fou en lui disant :
— Mon cher M. Scipion, vous me voyez désolée, mais j'ai à livrer ce soir un trousseau de mariée , et vous comprenez qu'il réclame tous mes soins.
— Je comprends fort bien, dit le jeune homme, vous enverrez les broderies chez ma tante... Moi, je vais faire un tour au jardin du Tribunat (1).
(1) CbacuD sait que le Palais-Cardinal, édilié par Rirhelieu, fut tour à tour Palais-Royal, Palais-Égalité, cl qu'il servît pour tenir les séances des nieiubresdu Tribunat.
Il dit et sortit de la boutique, non sans avoir lancé une douzaine d'œillades assassines à une grosse blonde dont la blanche cainalioii et les joues vermeilles avaient fait une vive inijression sur son esprit quelque peu blasé, car M. Scipion , iwalgré ses vingt ans, avait autant vécu qu'un liomme de soixante.
Après son dépar( , la lingérc , madame Duiiamel, passa une rapide revue des chiffons que ses ouvrières plissaient, brodaient ou nionUiionl, cl qui sons leurs doigts agiles prenaient des formes j^iacieuses; on avait j)eu travaillé, aussi le blâme fut-il général, et en cette occasion, madame Duhamel n'épargna personne , pas même la grosse blonde, sa protégée; quand elle eut Uni de parler, Isabelle, qui attendait dans losfond de la boutique (|uc la lingère w fut plu
occupée, s'avança limiciemeiil el présenta la broderie qu'elle venait d'apporter.
— Je ne pensais plus à vous, ma chère , dit madame Duliamel en prenant l'ouvrage qu'Isabelle rapportait , et on l'examinant attentivement. C'est bien, ajouta-t-ellc, très bien ; vous travaillez comme un ange.
La bonne humeur que madame Duhamel laissait paraître encouragea Isabelle à lui demander quelques instans d'entretien que la lingère lui accorda aussitôt en la faisant entrer dans son arriére-boutique.
— Vousallez me trouver bien indiscrète, madame, lui dit Isabelle; mais votre obligeance m'enhardit a vous demander de me rendre un service d'où dépend peut-être le bonheur de ma vie.
— Parlez, ma cliére, parlez, dit madame Duhamel d'un ton affectueux; el si je puis vous cire utile, soyez certaine que vous se*
rez henrcose... Voyons, de quoi s*agil-il? -Démo protéger auprès de celle vieille flame qui cherche en ce moment une demoiselle de compagnie i)Our voyager en Allemagne.
— Vraiment! vous avez le goût des voyages?... eh! mais, je ne sais trop si je dois me priver d'une habile ouvrière pour faire
plaisir à madame Durville c'est une
excellente femme, sans doute; mais à son âge, on a des manies auxquelles vous ne pourrez peut-être pas vous habituer... et puis, elle ])art seule., son neveu, M. Scipion, ne l'accompagne pas.
— Fort heureusement , niadanip; car alors il m'eût fallu renoncer à un espoir que les paroles de ce jeune homme avaient fait naître dans mon cœur... Croyez bien que ce n'est point pour satisfaire un dosîr capricieux que je veux quitter Paris; les nouveaux visages m'ont toujours effrayé...
Jeune encore, je tiens à mes habitudes; mais un devoir impérieux m'appelle à Vienne... où mon... frère habile depuis plusieurs années... Une occasion de me rapprocher de lui m'est offerte, peut-être ne se représeiltera-t-cUe jamais...
— Et vous voulez ne point la laisser échapper, dit madame Duhamel en interrompant Isabelle; allons, je vois, ma chère, qu'il me faudra chercher une autre ouvrière... Cela me chagrine, car j'avais songé à vous offrir c|uel(|ue chose qui aurait pu vous convenir... I! n'y faut plus penser... Vous voulez une lettre de recomn andalion pour madame Duhamel, je vais vous l'écrire...
Et la lingère trara à la hâte quelques lignes dans lesquelles elle faisait un pompeux éloge de la personne qu'elle adressait à madame Durvillc pour remplir auprès d'elle l'emploi de demoiselle de com|iagnic;
par uncxcùs de délicalessc, qu'Isabelle sut apprécier, madame Duhamel, a\anl de fermer sa lellre, lui en donna leclure, et eu finissant, elle dit :
— Cela suliira, sans doute; mais si la vieille dame tenait absolument à avoir des renseigneraens positifs sur vous, c'est moi, qui me chargerais de les lui donner... Ne rougissez pas, madame , la révolution que nous venons de traverser a jeté le désordre dans tant de familles, (ju'on s'occupe seulement aujourd'hui de rassembler les siens sans leur demander compte d'une conduite qui appartient à un passé que. Dieu mei'ci!
nous espérons ne jamais revoir Nous
avez un fils? ajoulu madai#e Duhamel, et son regard interrogateur s'arrôta sur le visage pâle d'Isabelle, vous avez un fils... un raari, peut-être, dont vous n'osez avouer le nom V
Isabelle essuya deux grosses l;irmcs qui sillonnaiciU ses joues, et soupira Iristement.
— Je respecte votre sileuee, poursuis it luadanieDuhauiol on s'aniinaut, et je devine niainlenanl que ce frère (pic vous allez chercher à Vienne n'es! autre que l'époux malheureux... ou inlidèle, dont vous regrettez l'absence.. . Votre conduite vous honore, et ce n'est pas moi qui vous détournerai de votre projet. . Allez chez madame Durville, et revenez m'apprendre le résultat de voire visite... Jcsouhaileque vous puissiez lui convenir.
— Je le désire ardemment, dit Isabelle; mais je crains de ne pas réussir.
— Vous réussirez, ma chère, lui dit madame Duhamel en la reconduisant juscju'à la porte de la boutique, vous réussirez, j'en iuis certaine.
Isabelle s'éloigna avec vitesse et se dirigea vers la rue Saint-Honoré, où demeurait madame Durville.
xiir.
La tanlc du muscadin qui vouait faire admirer les grâces de sa personne aux jeunes ouvrières de la lingcre, celle que le citoyen Scipion désignait avec tant d'abandon sous la qualification de sa bonne vieille
tante; mndnmc Diirvillo, enfin, était une femme qui, en dc'pil des soixante-huit années que le temps avait amassées sur sa tèle, conservait encore toute la vivacité, la pétulance de la jeunesse; fiorc d'une vieillesse qu'elle savait rendre aimahle, madame Durvilic ne voulait pas être trailée en sexagénaire; elle aimait rire, causait volontiers politicfuc, et racontait fort originalement les anecdotes qui s'étaient gravées dans sa mémoire; en i'enon<janl à plaire, madame Durvilic n'avait point renoncé à aimer; seulement, l'objet de son culte s'était élevé, et la créature avait porté ses vœux aux pieds du Créateur; toulel'ois, la dévotion de madame Durville était douce, facile et tolérante; clic prêchait d'r^i'mplc, et n'imposait pa?< aux autres dos sejilimens qui étaient dans son cœur; seulement , comme sa conduite avait toujours ^^^ irréprochable , et qu'elle n'avait
(luilté sa niùic que pour suivre l'époux que sa Camille lui donnait ; elle exigeait des personnes ([ui l'entouraient ou (ju'ello admettait dans son intimité, cette même régularité de conduite , cette retenue qui lui avaient valu l'estime des honnêtes gens ; on comprend qu'au moment de quitter la France pour faire un voyage qui devait durer quelques mois , madame Durville ait songé à se donner une compagne dont la société cliarmerait ses ennuis, et qu'elle se soit montrée difficile sur le choix de celte compagne (lu'cUe demandait par l'entremise du Jountdl de l't/ri.t, sa lecture favorite.
Isahelle, en se présentant chez la vieille dame de la part de sa lingére craignait d'essuyer un refus, cl cependant, un espoir secret lui faisait regarder ce voyage comme le, terme de ses soulfranccs et de cette lutte
qu'il lui fallait soutenir pour éloigner d'elle et de son enfant la misère, celle plaie de l'àmc cl du corps; la pensée que son bonheur, son avenir dépendaient de l'impression qu'elle allait produire sur l'esprit de madame Durville la glaçait d'elTroi, et lui faisait redouter l'entrevue qu'elle allait demander.
— Il le faut absulument, murmurait Isabelle en franchissant la porlc-cochère de la maison où ilomourait madame Durville; allons! du courage, et songeons à mon fils.
Elle se fit indiquer, par le concierge, l'apparlement de madame Dur\iilt% cl (|uclques inslans après, Isabelle était assise dans une salle à manger élégamment décorée, et madame Durville, qui finissait de dîner, lui adressait les questions suivantes.
— Vous savez , mademoiselle, que c'est pour voyager en Allemagne que je désire trouver une dame de compagnie que ma i(ieillesse n'épouvantera pas, et qui saurait se contenter de vingt-cinq louis d'appointemens.
— Je le sais, madame, répondit Isabelle en souriant gracieusement.
— Vous avez des répondans? mademoiselle.
— Voire lingère, madame Duhamel, a bien voulu me recommander à vous... voici sa lettre.
Madame Durville lut attentivement les quelques mois que sa lingère lui écrivait afin de l'engager à prendre pour dame de compagnie la personne qu'elle lui envoyait, cl dont elle se portail caution pour la moralilé; madame Duhamel, terminait en disant que la silualion de la jeune femme - u. 6
qu'elle lui envoyait lui inspirait le plus vif inlérèt, cl qu'elle serait charmée d'apprendre que sa recommandation ail pu servir à assurer l'avenir de sa protégée.
— C'est lort bien , dit madame Durvilie en examinant curieusement Isabelle, je ne doute pas, mademoiselle, que vous ne méritiez le vif intérêt que vous inspirez à celte bonne madame Duhamel ; ce(|u"elle m'écrit me suffit, votre volonté est libre, rien ne vous retient à Paris.
— Kicn absolument, repondit Isabelle en rougissant.
— Je vous fais celle question plulùl dans votre intérêt que pour satisfaire un seutiment de curiosité; le \oyage que j'entreprends peut se prolonger au-delà du terme que vous avez peul-élre lixé poiu voire retour... Nous habilcrousVitune ptudajil quelques semaines, et si le séjour do celle ville me
plait, il est possible que nous y restassions deux ou trois mois...
— Ceci dépend de vous, madame, dit Isabelle sans s'émouvoir.
— De Vienne nous irons à Prague, puis nous visiterons Salzburg , Inspruck, Vérone... et si le voyage et le climat me sont favorables, nous parcourrons l'Italie; nous verrons Parme, Florence et Rome... C'est une folie, sans doute, do vouloir, à mon âge, entreprendre de semblables excursions; il fallait une occasion pour me décider à rompre avec mes vieilles habitudes; des intérêts de famille m'appellent à Vienne, et je veux profiter de ce déplacement pour satisfaire d'anciens désirs... il y a bientôt cin.|uanle ans que j'ai envie de voir l'Italie! Vous comprenez, mademoiselle, poursuivit madame Durvillc en laissant tomber sur Isabelle un regard interrogateur, que mon
- ki —
voyago sera l-tiig, H qixi[ laul que je sois bien certaine que la personne qui m'accompagnera rnc liendra bonne cl fidèle compagniej c'est pourquoi je préfère choisir une jeune lille plutôt qu'une femme mariée... et comme madame Dulianiel connaît mes intentions à cet égard, je pense que ma déterniinalion ne sera pas un obstacle qui vous empêcherait de prendre l'emploi que je vous offre.
Isabelle éprouva un moincnl d'hésitation, car il fallait mentir pour être acceptée par la vieille dame ou renoncer, en disant la vérité, à l'espoir de joindre Frédéric de Lonj^pont, qui résiJait à Vienne; Isabelle lit un effort sur elle-même, cl répondit, avec un calme appareiU , qu'elle se regarderait commeélanl trop heureuse dctrouver un cnqiloi honorable qui ra.iniettait dans l'iiiliniité il'une |irrsonne resjicclable.
— Eu ce CMS, mademoiselle, c'est une affaire conclue; faites vos préparatifs, et revenez demain vous installer ici ; on va vous préparer une clianibre; nous partirons dans cinq ou six jours... mon neveu méfait arranger une berline de poste dans laquelle nous serons comme dans un appartement; à l'entendre, c'est une merveille que celte voilure-là; le carrossier répond de sa solidité, et c'est le principal.
En disant ces mois, madame Durville se leva pour reconduire Isabelle, qui sortit toute joyeuse de l'heureux succès de sa démarche; elle se rendit chez la Ungcre pour la remercier de son intervention, et lui confier l'embarras dans lequel la dcterminalion de madame Durville la mettait. Isabelle n'avait songé qu'à rejoindre son époux qui était à Vienne, mais elle ne pouvait abandonner son fils à des soins mercenaires. La bonne
— 8fi —
madame Duhamel comprit aisément l'anxiété d'Isabelle, et elle voulut lui donner une nouvelle preuve de rinlérôl que sa situation lui inspirait.
— Je me charge de veiller sur votre fils, dit madame Duhamel en pressant aireclueusement les mains de la jeune femme dans les siennes; je le placerai chez un maître de pension avec lequel je suis en relations depuis long -temps; c'est un excellent homme, qui ne fera pas un savant de votre fils, mais un citoyen utile; les ('lèves qu'on lui confie ont en lui un véritable père de famille; vous serez contente de savoir votre fils dans sa pension. Je vais lui écrire pour lui annoncer notre visite qui se terminera, j'en suis certaine , par les arrangemens nécessaires en pareille occasion et par des adieux, bien pénibles... Si vous voulez suivre mon conseil, poursuivit madame Dulia-
mel, nous laisserons ignorer au petit bonhomme que vous partez... Une aussi brusque résolution, à laquelle il n'est point préparé, pourrait lui causer de trop vifs regrets; épargnez-lui ce chagrin; il suffira, pour motiver votre séparation, de supposer que vous venez d'obtenir un emploi lucratif qui vous permet de lui donner une éducation plus soignée; dans quatre ou cinq jours, j'irai le prendre à sa pension, je le conduirai au spectacle, et je profiterai d'un moment favorable pour lui apprendre une parlie de la vérité; vous la luidirez tout entière dans une lettre que je lui ferai remettre quelques jours après; de cette manière nous éviterons une secousse morale, une coramolion qui, à cet iîge-là , pourrait avoir des suites funestes- Isabelle sentit toute la justesse du raison. nement de madame Duhamel, et elle s'em-
pressa de suivre le conseil qu'elle lui donnait; elle retourna il son logement de la nie de Yaugirard, où Frédoiic raltendail en proie à l'inquiétude que la longue absence de sa mère lui causait. Isabelle rassura son fils, et pour justifier l'emploi du temps qu'elle avait passé loin de lui, elle lui apprit qu'elle avait trouvé une bonne place, par l'entremise de la lingére qui l'occupait.
Frédéric ne fit que fort peu d'attention aux détails que sa mère lui donnait : clic était près de lui, il pouvait lui prodiguer ses caresses, pou lui importait le reste ; il le croyait du moins, mais quand Isabelle le prit sur ses genoux, et qu'après l'avoir baisé au front eu réparant le désordre de sa blonde clievelure, elle lui eut dit, avec un ton de gravité qu'elle ne prenait jamais que quand elle était fiicliée :
— Frédéric, lecliaugement qui vî s'opé-
rerdans notre situation \a me faire réaliseiun projet auquel de iiiaUieiireuses circonstances m'avaient contraint de renoncer.
— Un projet! répéta Frédéric d'un air surprisj qu'esl-ccdonc? njaman.
— Tu vas le savoir, Frédéric, et j'aime à penser quecette bonne nouvelle te comblera de joie... L'instruction que nos parons nous donnent sert non seulement à nous distinguer dans la société, mais encore, et quand des revers de fortune nous atteignent, elle peut suppléer à ces ressources qui nous manquent et nous procurer des moyens d'existence dont on ne saurait rougir.
— Oui, maman, je le comprends parfaitement.
— Eh bien, Frédéric, cette éducation que je ne puis te donner, moi, celle instruction qu'un jeune homme reç )it avec plus de fruit dans une pension, où rému-
— or» —
latîon l'excite sans cesse à travailler, mes moyens vont me permettre de te la faire recevoir; c'est un sacrifice dont tu seras reconnaissant? n'est-ce pas? Frédéric.
Le jeune enianl regardait sa mère d'un air étonné, et après un silence, il dit avec vivacité :
— Je ne le comprends plus, maman.
— Comment. Frédéric, lu ne devines pas que je veux le mettre en pension.
— Je ne veu\ pas le quitter, moi ! dit l'enfant avec résolution.
— Il le faut cependant, Frédéric, reprit sa mère on s'cllbreant de dissimider son émotion ; l'emploi qu'on m'a olfert... et que j'ai accepté avec empresseraenl, ]ieul assurer noire avenir à tous deux... Demain, nous quitterons celle chambre, toi, pour entrer dans une pension , dont le maître deviendra bien \iio Ion ami ; moi , pour
— fll —
occuper cet emploi qui nous procurera des avantages qui valent certainement les petits sacrificesque nous lui faisons; le plus grand de tous, mon cher enfant, c'est celui de ne plus l'avoir près de moi, à mes côtés... mais je te l'ai dit, il le faut absolument.
— Absolument, articula lentement Frédéric; nous étions si heureux, maman, et toi-nième, tu me le répélnis quand j'enviais les jouets ou les beaux habits de mes camarade. • Nous avons le nécessaire, mon enfant, me disais-tu, nous ne pouvons rien désirer de plus. » Aussi, je ne regardais plus avec envie ce que lu ne pouvais pas me donner... et j'avais raison, n'est-ce pas? maman.
— Oui, Frédéric; et c'est parce que tu as assez d'intelligence pour comprendre la nécessité d'une séparation , qui t'afllige, quoiqu'elle ne sera pas de longue durée,
que je ne te traite pas en enfan'..... A ma place, une autre mère aurait dit : J'ai résolu de te mettre en pension dès demain... Moi, je t'expli(iue les motifs qui me font agir, et tu m'approuves, n'est-il pas vrai, Frédéric.
En parlant ainsi, Isabelle était bien certaine que son fils n'oserait la contredire, et qu'il subirait, saiis murmurer, toutes les conséquences d'une résolution qui coûtait à son cœur de mère ; il fallait que le souvenir de son époux vint ranimer son courage et lui donner la foi ce nécessaire pour dissimuler les :/«igoisses qu'elle ressentait en songeant à une séparation qui pouvait être éternelle.
Pendant la nuit qui s'écoula, Isabelle ne put se livrer au soinuieil; son esprit agité lui faisait exagérer les tourmens auxquels son anie serait en proie pemlant ce voyage,
— on —
qui devait être pour elle une contrainte péni • ble, puisqu'il lui faudrait composer son visage et sourire alors qu'elle aurait peut^tre envie de pleurer.
— Je n'ai pas le choix des moyens, se dit-elle; ma présence à Vienne peut décider de Longpont à revenir en France, afin de rendre à son fds et son rang et son nom... La fierté de l'émigré cédera devant les pleurs d'une épouse, d'une mère... Frédéric a le cœur bon, et quand je lui parlerai de son lils, sa vivante image, quand je lui aurai raconté la lutte (|u'il m'a fallu soutenir pour élever cet enfant, et le préserver des douleurs poignantes de la misère, oli! alors, Frédéric oubliera que notre mariage a été le résultat d'une violence, dont je n'étais pas complice... Le civisme d'André a préservé de l'échafaud le frère et la sœur, et s'il a mis un haut prix à la protection qu'il
leur accordait, dois-je eu être la victime ? La marquise de Longpont a expie bien cruellement quelques mois dune existence brillante ! . . .
Le jour, qui commençait à paraître, arraclia Isabelle à ses réflexions; elle s'occupa des préparatifs do son voyage, en même temps qu'elle rasscmljiait le modeste trousseau de son fils. Frédéric , en s'éveillanl , aperçut sa mère qui était occupée à faire des paquets; une grosse larme sillonna ses joues, mais il l'essuya bien vile afin de ne point démentir la bonne opinion que sa mère avait de sa précoce raison ; il s'habilla en si! Mice, etalindo lui prouver ([u'il n'avait pas oublié la conversation de la veille, Frédéric fit un petit paquet de ses livres et de ses caliiers , et quand ces apprêts furent terminés, il se luuarda de demander où
était située la pension dont il allait devenir l'un des élèves.
Isabelle l'ignorait, et pour éviter de nouvelles questions, elle répondit que madame Duhamel s'était chargée de trouver cette pension.
— Nous allons aller chez elle, ajouta Isabelle, car elle nous attend ce matin.
Et avant de sortir, elle envoya chercher un fiacre pour y mettre le bagage de son fils; Trédéric éprouva un serrement de cœur en sortant de celle maison dans la vaste cour de laquelle il a\ait fait de si joyeuses parties de balle et de sautemouton.
— Je ne suis plus un enfant, se disaitil à voix basse, je ne dois pas songer à nies Lille.'', à ma balle et à mes toupies maintenant; il faut que je devienne savant, et le
plus vile possible encore, afin que cela coûte
moins ilargciit à riiamaii.
La lingère n'avait pas perdu de temps, et quand Isabelle arriva avec son fils au magasin , elle apprit de madame Duliamel que tous les arrangemens avaient clé pris dès la veille, cl que le maîlre de pension allendait son élève.
Et s'adressant à Frédéric, dont le visage trislenicnt sérieux l'avait frappé, madame Dubamel lui dit :
— Mon pelil ami, j'ai annoncé à M. Morin, voire niailre de pension, qu'il aurait ■en vous un élève aussi studieux que docile, «t maintenant que je vous ai vu , je suis Lien certaine que tous ne me démentirez pas... Je me connais en physionomie, a jouta la lingère, et la vùlre promet beaucoiip; aussi, et avec la permission de votre
mère, je vous ferai un cadeau doni vous apprécierez l'utilité.
Et présentant à Frédéric une petite bonbonnière de carton!
— Prenez ceci, mon petit ami, et rappelezvous que les progrès que vous forez à votre pension seront toujours récompensés.
Frédéric ouvrit la bonbonnière et trouva une petite montre en argent; ses yeux brillèrent de plaisir en contemplant le joli cadeau que madame Duliamel lui faisait, et dans l'excès de sa joie, il s'élança au cou de là bonne lingère et l'embrassa à plusieurs reprises; Isabelle souriait des transports de son fils, et elle fit signe à madame Duhamel de profiter de l'allégresse qu'elle venait de faire naître pour conduire Frédéric à sa pension f.a montre d'argent préoccupait si >ivement le jeune enfant que pas un soupir ne s'échappa de ses lèvres quand
il se vit de nouveau dans le fiacre, enlre ses livres et son petit troiisscaa.
L'admission de Frédéric, dans la pension dirigée par M. Morin, ne de\ail soulever aucune dilDcullé, car madame Duhamel avait paye six mois d'avai.ce, et s'était informé du trousseau que chaque élève était tenu d'avoir en entrant à la pension.
Quand Isabelle \oulul connaitrc le prix que monsieur Morin demandait, madame Duhamel regarda lixement le mnilre de pension, et celui-ci, qui avait sa leçon déjà faite, répondit avec un ton de bonhomie qui! ne pouvait rien déterminer d'avance.
— Dans «pielques mois , ajoula-t-il en
donnant une légère tape sur l'épaule de Frédéric; dans deux ou trois mois, je connaîtrai les capacités de mou nouveau pensionnaire» et alors, je vous dirai, madame,
quelles sont mes conditions. Soyez certaino qu'elles ne seront pas déraisonnables.
Isabelle ne fut pas dupe du stratagème imaginé par la bonne madame Duhamel; elle admira l'ingénieuse délicatesse de l'obligeante femme qui la traitait en amie intime; et tout en se réservant de la remercier dans des temps plus heureux, Isabelle ne put s'empêcher de lui dire à voix basse:
— Ah! madame, il est des services qui inspirent l'estime, et celui que vous rae rendez est un de ceux-là.
— Quand vous serez de retour, vous me remercircz, lui dit madame Duhamel; era» brassez votre fils et partons !
Frédéric, en se séparant de sa mère, éprouva un sentiment d'elTroi qui se manifesta par des larmes et un tremblement convulsif. M. Morin vint en aide à la pauvre raère pour calmer le chagrin de son élève,
et sa parole çrave, rnnis alTcctiJcuso , produisit l'effel qu'il clL'sirail. Frcdéric cessa de pleurer cl lit ses ;i(lion\ à sa mère, qui, en l'unibrassanl une domiére fois, lui dit, avec rac-ccnl de l'éiiotion :
— A bientôt, Frédéric.
— A dimanche, maman, répondit l'enfant d'une voix élouil'ée.
— Je vous le recommande, monsieur Morin, dit madame Duhamel en prenant à part le ni;iîlrc de pension; Dieu merci I mon commerce me procure assez d'aisance pour me donner les moyens de rendre service à mes amis.
— J'en sais ijuelque chose, répliqua Morin d'un ton pénétré, et ([uand j'ai commencé mon établissement...
— Chut! fit madame Duhamel, ne parlons pas du passé.
Et pour se dérobo i l' indiscrète rtcon-
naissance du luailre de pension, madame Duhamel prit ie bras d'Isabelle et l'entraîna rapidement sur le palier de l'escalier.
Frédéric resta seul avec M. Morin.
— Ne perdons p;is un instant, dit madame Duhamel en faisant monter Isabelle dans le fiacre qu'elle n'avait pas voulu congédier en arrivant à la pension. Nous allons à votre logement, rue de Vaugirard, puis ensuite chez madame Durville, qui déjà vous atleud avec impatience... Je la connais; en dépit des soixante ans, la vieille dame a encore toute la vivacité de la jeunesse... Ne la faisons pas alfondri-.
Isabelle se laissa conduire, et ce fut madame Duhamel qui régla ses petits intérêts, en faisant mettre les meubles, qui garnissaient la chambre, dans un petit grenier pour la location duquel le portier n'exigea qu'une faiblo rétribution. Ceci terminé,
elles se rendirent rue Sainl-Honoré, el entrant dans la cour de la maison oi'i demeu rait madame Durville , elles la trouvèrent examinant, en compagnie de son neveu Scipion, la merveilleuse berline de poste que le carrossier venait d'amener.
— Je vous remercie du cadeau que vous m'avez fait, dit la vieille dame à sa lingére; l'air réservé, les manières et le langage de ma demoiselle de compagnie me plaisent infiniment.
— Elle mérite votre conliance, répliqua madame Duhamel.
— Je ne l'accorde pas aisément, reprit la vieille dame, mais je crois qu'elle sera bien placée en la lui donnant.
El s'adressant à Isabelle, qui se rappelait involontairement (lu'ello auïsi avait eu voilure :
—Mademoiselle, lui dii-cllo en s'appu jant
sur son bras, nous partirons plus tôt que je ne vous l'avais dit ; j'ai hâte d'arriver à Vienne.
Isabelle étoufTa un soupir, et murmura :
— Et moi aussi j'ai hâte d'arriver à \ienne!
Madame Durville retint sa lingère à dîner, et dans l'intervalle qui s'écoula depuis l'arrivée de celle-ci jusqu au moment où on vint dire à la vieille dame qu'elle était servie, on délibéra sérieusement sur les objets de toilette qu'il fallait emporlerpour représenter dignement les douairières de Paris dan» la capitale de l'Autriche.
Ce conciliabule nécessita de grands apprêts et de nouveaux achats, et madame Duhamel put se dire^ en récapitulant les chiffres des empiètes qui furent faites dans
son magasin, (juc les bonnes aclions rapportaient parfois d'assez gros bénéfices.
La garde robe d'Isabelle fut augmentée, et madame Durvillc, en lui faisant les cadeaux qu'elle jugeait de première nécessité, lui dit d'un ton sérieux :
— Ne me remerciez point , mademoiselle; si je veux que vous soyez coquette, c'est pour moi, non pour vous; car avec un visage comme le vôlre, la toilette n'est pas de rigueur ; mais avec le train que nous avons, il faut en imposer par les yeux, puisque c'est ainsi qu'on obtient ii considération qui, pour beaucoup de gens, tient lieu d'estime.
iNous ne dirons pas toutes les allées et venues, les causes multipliées qui précédèrent le départ do madame Durvilie et de sa demoiselle de compagnie: les domestiques étaient sur les dents , et l'incroyable Sci-
pion, le muscadin le plus aimable de l'époque, vil, avec une joie indicible, sa bonne vieille lanle s'installer dans sa berline de poste.
Il lui souhaita un bon voyage, lança deux œillades assassines à Isabelle, et refermant la portière, Scipion s'écria d'une voix retentissante :
— En roule! poslillon !
La berline s'ébranla sous les elTorls de deux clievaux fort peu fringans, mais assez vigoureux pour courir l'espace de trois lieues sans reprendre baleine.
Les trois cents lieues qui séparcnl Vienne de Paris furciil francliios avec une célérilé qui ne porn)iL à uiadaine Durville que de jeler un rapide coup-d'œil snr les villes que sa berline iraversail au si'and irol. Villers-
Cotlerets et son dépôt de mendicité, cet épouvantail des vogabonds et des malheureux mendians ; Soissons et ses vastes prairies ; Reims et son anti(|iie cathédrale et ses nombreuses fabriques de pain d'épice ; Stenai, où le grand Condé commença sa réputation militaire; Luxembourg, qui fut l'apanage d'un maréchal dé France; Trêves, célèbre par le concile qui s'y tint; Mayence, renommé pour ses jambons, et Wurzburg, Nuremberg et Ratisbonne, ces trois villes de la Bavière qui furent tour à tour le théâtre de grands événemens, celte nature si riche et si fertile en France, si agreste dans le duché du Bas-Rhin, si pauvre en Bavière ; ces vastes plaines , ces villes , ces bourgs, ces villages qui jalonnent la route capricieuse , inigalo qu'il faut parcourir pour arriver aux portes do la capiia'o de r Autriche; ce panorama vivant qui s'offrait
aux regards de nos voyageurs ne les intéressait que raédiocremcnt. Madame Durville avait liàle d'arriver à Vienne pour y recueillir la succession de son frère, et Isabelle pressait de tous ses voeux l'instant où elle pourrait se dire : « Je respire le même air que mon époux! • Toutes deux s'entendaient à merveille pour stimuler les postillons, abréger l'Iicure dos repas et la durée des haltes nocturnes. On s'arrêtait à minuit, on soupait, et avant cinq heurrs du matin, madame Durville faisait demander des chevaux et une lasso do chocolat, et on roulait jusqu'à dix houros; on déjeunait et on se remeltail on route.
Huit jours après leur départ de Paris, nos doux voyageuses s'arrêtaient à la porte de \'Aigle:Soir, une dos premières hôtelleries de Vienne, et où ne descendaient que des personnes avant voilure ou voyageant
en poste; la diligence vorsail ses voyageurs de Pautre cùlé de la rue, à l'auberge de la Belle-Pipe; on y était aussi bien, et moitié moins cher qu'à V Aigle iNoiV; mais on n'avait pas l'agrément de voir se rassembler, sous les fenêtres du salon de compagnie ( I ), deux ou trois douzaines de mendians, horribiemenl défigurés et estropiés qui imploraient votre charité en psalmodiant un air national.
Madame Durville , qui \enail à Vienne pour recueillir la succession de son frère qui avait été conseiller aulique, se laissa voler de fort bonne grâce et sans sourciller, pour ue point donner à l'hôle allemand une piètre idée du caractère français; et puis, tomme elle avait besoin de renseignemens que cet homme pouvait lui donner, malgré
{1" Espèce de salle à maiii^er pour les voyageurs qui dînaient en commun .
— noies principes d'ordre el d'économie qui présidaient à toutes SCS dépenses, madame Durviilc ne niarclianda point; aussi exécutait-on ponctuellement ses ordres cl s'empressait-on de satisfaire ses moindres caprices.
Pendanlque madame Durville faisait d'activés démarches pour se mettre en possession de la fortune que son frère lui avait léguée, Isabelle, qui ne l'accompagnait pas toujours dans ses courses, cliez les avocats el les procureurs , détenteurs des pièces constatant ses droits, Isabelle avait jeté les yeux autour délie pour trouver une personne, aussi intelligente que discrète^ à laquelle elle put confier le motif secret de son voyage et le désir qui remplissait son cœur.
L'hôte de VAiglc-yoir, M. Carie ^Verne^, était bien l'être le plus prolixe el le moins
propre à recevoir des confidences; sa langue babillarde ne iarissait point de la journée; parler était pour lui un besoin impérieux , et quand il n'avait rien à raconter ou à commenter, il imaginait et ccnijeclurait. Isabelle n'eut pas même l'envie de savoir de lui les noms des émigrés auxquels il disait avoir eu l'Iionneur de donner une liospilaliléqui, pour lui, avait été ruineuse; mais si Carie ^Verner ne lui inspirait que de l'éloignement, en revanche, son neveu Fritz obtint facilement sa confiance.
Ce jeune homme venait d'atteindre sa vingtième année; quoique étudiant de l'université, Fritz ne fréquentait point ses camarades et fuyait les tavernes; d'un caractère doux et paisible, Fritz ne cherchait des distractions que dans ses livres d'étude; vainement son oncle Carie lui décochait de sanglantes épigrammcs touchant sa sauva-
gcrie, Frilz dédaignait de répondre, ou quand la palience venait à lui é( liapper, il disait avec le flegme qui ne l'abandonnait jamais :
— Cher oncle, vous avez fait votre fortune en dirigeant habilement votre hùlellerie, moi je veux l'aire la mienne en de'enanl savant.
— Bast! disait Carie en faisant claquer ses doigts, la science n'engraisse pas.
— Elle fait vivre, répondait philosophiquement Fritz.
Et pour abréger la discussion qui illait .s'envenimer, le jeune étudiant regagnait sa chambre, s'y enfi'rii)ait,el se mettait à feuilleter ses livres.
Cependant, depuis l'arrivée de madame Durvillo et de sa demoiselle de compagnie, Fritz n'était plus si assidu ; il trouvait vingt prétextes pour descendre de sa chambre,
parcourait les escaliers , la cour et le salon de compagnie, et toujours il rencontrait dans ses excursions Isabelle qui , de son côté, songeait à se procurer des renseignemens sur le marquis de Longpont, et cherchait toutes les occasions pour questionner les servantes; mais leur baragouin était inintelligible pour la jeune femme qui n'y comprenait rien. L'obligeant Fritz vint à son aide, en se chargeant de lui traduire les réponses qu'on faisait à ses demandes.
Ces petits services établirent bien vite une sorte d'inli^nité entre la demoiselle de compagnie et le neveu de liiùlelier ; la complaisance du jeune étudiant était si grande, qu'Isabelle le chargea, une première fois, de mettre une lettre h la poste pour madame Duhamel. La missive de la lingére servait d'enveloppe à une très longue lettre qu'Isabelle écrivait à son fds^ et u. 8
éàris laquelle sa lendres** incfuiéte se tràhis- «dil pat dès craîhles que son coeur de mère M exaçérail.
Le second service qu'fsabellc réclama de la complaisance de l'obligeant Frilz coné<*rhait son époux ; mais comme elle ne voulait pas faire connaître quels liens l'onîssaient au marquis de Longpont, elle se donna comme étant chargée, par une faitiille éplorée, de prendre des renseignemens sur l'un de ses membres qui, après la tourmente révolutionnaire, s'était retiré à Vienne pour y vivre sans doute obscurément.
Le jeune étudiant parut surpris de la conlidence qu'Isabelle lui faisait, et celle-ci, qui s'aporrut du ton de contrainte avec lequel il lui promettait do s'acqiiilltr de sa M^nimission, et comme il lui importait de ne pdflM laisser go^lpçon^ct* la vérité, Uabelle
s'empressa de dire à Fritz qu'elle n'attachait persoiinellement aucune importance aux renseignemens qu'elle le priait de prendre.
— J'avais prorais, aussitôt mon arrrivée à Vienne, ajouta-t-elle en s'efforçant de dissimuler son embarras, je m'étais engagée... bien inconsidérément , j'en ai la preuve maintenant, à faire cesser l'horrible incertitude d'une famille envers laquelle j'ai contracté quelques obligations... Je croyais ma tàclie plus facile...
Fritz ne la laissa pas achever, et il s'écria avec une vivacité qui n'était pas dans ses habitudes.
— J'ai honte, mademoiselle, du mauvais vouloir que je vous ai laissé paraître; certes! et je vous le dis franchement, il sera difficile de se mettre sur les traces de ce marquis de Longponl; c'est un de ces nobles,
— llfi —
comme l'émigmlion nonst-ii :i fait br-aucoup connaître : un litro. ùo la fortune, mais rien de plus; la diplomatie ou la fjuerre n'ont point insén-e son nom sur leurs tablettes, et pour vous parler un langage plus clair, c'est un grand seigneur parfaitement inconnu... Toutefois je prendrai des informations, je questionnerai Mais j'y songe,
mademoiselle, mon oncle Carie peut nous aider dans mes recherches.
— Je le savais, monsieur Fritz , dit Isabelle, et je vous avoue (|uc son caractère m'a ôté le désir de lui demander te servie'.
— Oui, uiun oneie Carie n'est pas la discrétion incarnée, et peut - eue aurait-il pensé que l'intérêt (|U<' vous preniez au marquis de Longpont...
Isabelle baissa les veux et balbutia
— Votre oncle, monsieur Fritz, n'est pas seulement indiscret...
— Je vous comprends, mademoiselle, et je me charge de l'interroger sans qu'il puisse soupçonner le véritable motif d'une curiosité qui doit sécher bien des larmes.
Et le limideFritz accompagna cettephrasc d'un regard significatif; le jeune étudiant n'éprouvait plus, à la vue d'Isabelle, ces trcmblemens nerveux qui l'eui piochaient d'articuler une parole, qui lui donnaient un maintien embarrassé cl l'air d'un sot. Le rôle de protecteur, dont il s'acquittait avec toute la délicatesse que peut inspirer réducation et le savoir-vivre, les petits services qu'il rendait journellement à la demoiselle de compagnie de madame Durville avaient opéré une métamorphose complète dans son caractère^ en lui inspirant une hardiesse dont il était le premier à s'éton-
ner. Fritz n'avait aucun projet, peut-être mémo ne formait-il point un seul dùsir, et cependant il saisissait avec empressement toutes les occasions d'être utile à Isabelle, et de la placer, en qucl(|ue sorte, sous sa dépendance, en se rendant nécessaire, indispensable.
Les recherches qu'il s'était chargé de faire pour retrouver le marquis de Longpont lui inspiraient une sorte d'aversion poyr ce noble qu'il ne connaissait point; toutefois, il avait donné sa parole qu'avant la fin de la journée il aurait des détails sur le marquis ; et pour remplir cette promesse, Frit? comptait sur son oncle Carie, dont la prodigieuse mémoire et l'infatigable curiosité le mettaient en position de savoir et dç retenir tout ce qui venait à sa connaissance.
Quapd Fritz eut prononce le nom de
— no —
Longpont, son oncle Carie fit une l^i4e grimace, et secouant rudement le bras de soq neveu, il lui dit d'une voix caverneuse:
— Est-ce qujg lu le connais, neveu? estr ce que cet émigré français s'est fait recevoir dans la société des illuminés dont tu es le secrétaire?... je sais, neveu, que lu ng veux pas en convenir; pourquoi? Je l'ignore; tu crains sans doute de te compromettre, de me compromettre moi-même, en signalant à la vigilance de la police autrichienne riiùlcl de VAigle-Noir. Je t'en rçr mercie, neveu, car la prudence et la discrétion ne sont pas les qualités qui distinguent la jeunesse; l'âge mur les possède...
— Je le sais, mon oncle, répliqua Fritz en souriant ; mais tout cela ne m'apprend pas ce qu'il m'importe de connaîttre. . . JLç naarquis de Longpont a-t-il laissé des [r^çm de son séjour à Vienne?
— Hclas! oui, neveu, et si je ne te déshérite pus, ce qui est probable, tu auras à réclamer au marquis de Longpont quinze cents florins dont il est mon dcbileur pour logement, nourriture et avances faites dans l'espoir de me voir intégraloment payé... Last! l'émigré sentant crouler son crédit à Y Aigle - .\oir a brusquement quitté Vienne pour ne pas faire connaissance avec un logement beaucoup moins agréable que celui que je croyais lui avoir loué un bon prix... Pauvre dupe que j'étais I Le marquis a esquivé la prison, et moi j'en suis pour mes avances, mes fournitures et mon logement.
— Il est jeune, ce marquis de Longpont?
— Trente ans; peut-être plus, peut-être moins... Ceci ne m'intéressait nullement... Mon voisin Lipmann , l'organiste de la caihédrale, avait pris sur lui des informations
plus positives ([ue celles que je m'clais procurées; il est \T!ii do dire que Lipmann avait bien ses raisons pour cela; le beau marquis de Longpont...
— C'est un joli garçon? demanda brusquement Fritz.
— Figure fort ordinaire, des manières item, tournure ilem; il n'y a que le langage qui tranchait... la fine langue! Marie Lipmann l'en aurait dit quelque chose il y a deux mois... mais la pauvre fille est morte en donnant le jour à un enfant (lui, fort heureusement ! n'a survécu (|uc quelques heures... La mère et le (ils ont été réunis dans le même cercueil. . . Quant au voisin Lipmann, sa raison a déménagé, et maintenant il est pensionnaire de l' hôpital des fous.
— Et c'est ce marquis, cet exécrable
émigré français qui a causé tous ces malheurs ?
— flliul! neveu, parlons avec plus de mcnagemenl d'une nation ([ui nous fait \ivre , nous autres hùidieis; d ailleurs, tout on blâmant M. le marquis de Longpont d'avoir séduit une pauvre fdio, (pii n'avait que sa sagesse pour dot, je ne puis qu'approuver la résolution qu'il a prise de rendre son mariage impossiLile; le meilleur moyen , c'était de quitter Vienne furtivement...
— Et de voler son hôte! s'écria Fritz d'une voix tonnante.
— Neveu, reprit Carie, comme homme, j'approuve la conduite du m irquis de Lougpont, mais en ma qualité d'iiôlelier, cl d'hôtelier doublement frustré , je ne puis m'empèchcr d'appeler toutes les malédictions du ciel et de l'enfer sur la lèlc de
mon débiteur... Ceci est logique, neveu, et je te défie de me prouver le contraire.
Fritz n'avait pas envie de disputer; aussi il approuva entièrerricnt le raisonnement de son oncle, et le quitta pour aller rendre compte à Isabelle du succès de sa démarche ; mais avant de lui apprendre ce qu'il savait, Fritz lui dit, avec le Ion de l'intérêt :
— Mademoiselle, j'ai réussi, ou à peu près, dans les inforu)alions que vous m'avez chnrgé de prendre sur le marquis de Longpont ; me permellrez-vous de vous adresser une question, à laquelle je vous supplie de répondre avec sincérité.
Isabelle s'étonna de ce préambule, et elle répondit, d'une voix tremblante :
-!- Parlez , monsieur, et croyez que ma franchise ne vous laissera rien ignorer de ce que vous voulez savoir.
— La situation dans laquelle je vous trouve, mademoiselle, m'indique suffisamment que des liens de parenté ne vous atlaclient point à M. de Longponl; le d'sir d'obliger sa l'amille, m'avc/.-vous dit, est le seul motif qui vous guide...
— C'est la vérité, dit Isabelle en se contraignant.
Son trouble et son émotion échappèrent aux regards du joane étudiant, car il ajouta avec vivacité :
— Je suis heureux, mademoiselle, de l'assurance (|ue vous me donnez; à mon tour de ne vous laisser ignorer aucune des tristes circonstances qui ont signalé le passage de M. de Longpont dans celle hùlellerie.
— Il a logé ici! s'écria involontairement Isabelle.
Fritz fit un mouvement de surprise ;
une vive pâleur se répandit sur son vi«age, et il répéta, avec le ton de l'ironie :
— Oui , mademoiselle , il a logé ici !.. . Mon oncle Carie est son créancier pour une somme de quinze cents florins...
— M. de Longpont acquittera cette dette, n'en doutez pas, monsieur Fritz.
— Je n'ai aucune raison pour suspecter la probité de ce marquis de Longpont , mademoiselle, répliqua Fritz en attachant sur la jeune femme un regard scrutateur; je rapporte les fiiits qui sont venus à ma connaissance, et ne les commente point.
Les dettes du marquis prouvent un esprit léger et un caractère indifférent; mais ce n'est pas là son plus grand tort, et vous allez partager mon indignation; car, non content d'abuser de la confiance que mon oncle Carie avait en lui , votre marquis de Longpont, profitant de l'intimité du voisi-
nage, s'est inlroduil clans rinlérieur d'un homme respectable, d'un vieillard qui n'avait que son talent d'organiste pour subsister, et pour unique joie sa (ille, sa chère Marie... La plus lâche des séductions est venue porter le désespoir et le déshonneur dans la maison de l'organiste Lipmann... Vous ne pouvez comprendre, mademoiselle, toute la bassesse des moyens auxquels ce marquis de Longpont a eu recours pour triompher des scrupules et de la vertueuse résistance d'une pauvre fille qui croyait à son amour, à ses sermens, aux proi.iesses qu'il lui faisait, pour subjuguer sou cœur et égarer sa raison... Quand ce grand seigneur a été blùsé, quand ses désirs ont été satisfaits, et que l'hùte de IMi^/Zt' .\<>/r est devenu plus pressant pour obtenir au moins, de son débilour, tiueliiucs à-comptes, oh! alors, le marquis n'a pas cherché à
excuser sa faute , à reparer le mal qu'il avait fait... il a pris honteusement la fuite, mademoiselle , il s'est dérobé à la sainte colère d'un père outragé dans ce qu'il avait de plus clier au monde : dans l'honneur de son unique enfant! Il a fui, et depuis ce moment on n'a jamais entendu parler de lui.
Isabelle n'avait donné aueun signe d'improbalionj elle était muette et stupéfiée de surprise; ce qu'elle venait d'entdndre l'affligeait douloiireusemcnt ; mais elle ^t assez de force d'esprit pour cacher son chagrin et dévorer ses larmes ; un sourire fiévreux , une contraction nerveuse qui ne ressemblait point à un éclat de rire, vinrent détruire les sou|.çcns (|ui commençaient à se glisser dans l'esprit du jeune étudiant , qui , bien certain que ses conjectures étaient mal fondées touchant les relations
qu'il supposait exister entre le marquis et la demoiselle de compagnie de madame Durville , s'empressa d'ajouter, avec l'accent de l'indignation :
— Ce n'est pas tout encore, mademoiselle; il y a un mois, une jeune fille mettait au monde un enfant dont le père avait quitté Vienne , et dont on ignorait la reiraîle. Le Ciel a eu pitié de cette malheureuse mère; elle a succomL)é , et quelques heures après, Tinnocente créature que sa faute condamnait à la misère, à l'ignomijiio, le pauvre enfant expirait sur le corps gUicé de celle (|ui venait de lui donner ^'existence... Ce tableau est bien lugubre, et cependant il faut y ajouter le sombre désespoir d'un sieillard (pii voyait mourir sa fille, et t\m no pouvait la venger... A cet àge-là , les larmes sont taries, les consolations stériles... la roison de l'organiste
Lipmann n'a pu supporter celte horrible secousse, et aujourd'hui les gardiens de la maison des fous montrent, aux curieux qui les visitent, un homme de soixante ans, qui ne cesse de répéter qu'il se rend à la cathédrale pour exécuter un De profundis.
« C'est on riionneur de ma fille ! » ajoutct-il en ric^.nant. Je viens de le voir, et je ne saurais vous dire , mademoiselle , les sentimens que la vue de ce vieillard a fait naître en moi... J'ai maudit ce marquis de Longpont...
— En avez-vous le droit, monsieur? lui dit Isabelle d'une voix sévère j vous êtes bien jeune, monsieur Fritz, et ce n'est pas à voire âge qu'on peut juger .sainement la conduite des aulrp'^ .. '"' 'i"s manque l'expér'ience, et c'est en vieillissant qu'on l'acquiert.
Cette petite leçon , qu'isabniie donnail. n 9.
- ICO —
au jeune ctudianl , fit une vive impression sur son esprit: mais en même temps, les soupçons, qu'il s'efforçait de bannir de sa pensée, se fortifièrent, cl sans la présence de madame Durville qui rentrait, ayant à sa suite un procureur, un avocat cl le confesseur de feu son fièrc, Fritz allait s'expliquer et révéler à Is;iljf>lle le secret qui pesait sur son cœur depuis qu'elle lui avait parlé du marquis de Lon^'pont.
— Demain ! se, dit-il en sortant de l'appartement ; demain, clic m'entendra.
Mais le lendemain , et contre son habitude, madame Durvillc sortit après le déjeuner ot emmena sa demoiselle de compagnie pour lui faire connaître Vienne, ou plulùt SCS magasins à la française, ses modistes à l'instar de Paris, et ses ateliers de couturières, où on csl étonné d'entendre parler le français de nos jolies griseltes
parisiennes; ce langage sans étyinologie, mais non sans originalité^^ et qui exprime énergiqueuienl ses pensées qu'il enveloppe.
Après les modistes elles couturières, les promenades publiques eurent leur tour ; madame Durville, qui avait transigé pour éviter les lenteurs d'un procès et les ennuis d'une liquidation faite de par la loi et par l'entremise des gens de justice, madame Durville voulut commencer son voyage d'agrément par visiter toutes les curiosités que Vienne renfermait dans son sein; sa demoiselle de compagnie lui était d'une absolue nécessité dans ses lointaines explorations, aussi, Isaboi'e fut obligée de se résigner à aduiirer des monumens qu'elle regardait sans les voir, ce qui ne l'empècbait pas de soutenir une conversation incessante, mais dont la futilité ne pouvait la
distraire des graves pensées que les discours de Fritz avaient fait naître dans son ame.
Les i'réquenles promenades de madannc Durville et de sa demoiselle de compagnie plongèrent le jeune étudiant dans un sombre désespoir dont son oncle Carie fut le premier à se moquer; mais toutes ses railleries ne purent décider Fritz à lui confier la cause de son cliagrin ; le silence obstiné avec lequel il accueillait le torrent de plaisanteries, imaginées par son oncle Carie , piqua si vivement l'amour-propre de celui-ci, qu'il jura de connaître le secret de son neveu, et ceci, avant la (In de la journée.
Le bonhomme était non seulement bavard, mais il possédait encore, à un degré imminont, l'insliiict do !.i curiosité; il s'était mis en léle de savoir pourquoi son ne-
veu Fritz passait une partie de la journée , accoudé sur le balcon de l'iiùtcl ; il ne pouvait croire que la vue des passans pût captiver , pendant des heures entières , l'attention d'un jeune docteur de vingt ans, d'un savant que l'Allemagne saluerait un jour du litre de grand homme. Le bonhomme s'était dit, avec lu sagacité qui le caractérisait :
— Ou mon neveu est amoureux... et ceci est très probable.. . ou ce pauvre garçon a perdu l'esprit en voulant en acquérir.. . ce qui est beaucoup moins certain... S'il aime, c'est quelque nez retroussé, quelque minois langoureux qu'il aura aperçu à une fenêtre des maisons voisines... Je vais épier mon jeune savant, et ce soir, en soupant, j'aurai la satisfaction de lui dire : Cher neveu, vous retournerez dès demain à votre Université. Vous êtes le fils de de-
funt mon frère, et c'est pour cela que je ne veux pas vous laisser faire une insigne sottise.
Et en atlcndant l'Iieiirc du souper, l'iiôtelicr Carie parcourait sa maison du li;iut en bas pour s'assurer par lui-même que le service de ses garçons était fait avec la régularité qu'on était en droit d'attendre en payant un fort bon prix les égards, les prévenances et les objets de consommation qu'on trouvait à l'Jigte-iS'oir; dans cette excursion à travers sa maison, rhôlelicr rencontra plusieurs fois son neveu Fritz, et toujours sur le môme palier , devant h porte de rapparlcment de madame Durville, où il n'osait sans doute pénétrer, car il se promenait de long en large , tenant un papier à la main, qu'il s'empressa de soustiairc à la curiosité de son oncle Carie, quand celui-ci se présenta inopinément à
SCS regards; mais le bonhomme avait la vue excellente, et il murmura entre ses dents :
— Une lollre! est-co que par hasard la petite Française du numéros aurait trouvé le chemin de ce cœur de glace , de cette ame qui ne voulait point connaître les tendres émotions!... Je le saurai, corbleu!
Mais le bonhomme Carie, malgré sa vigilance, qui ressemblait assez à de l'espionnage, ne put parvenir à surprendre son neveu, remettant à la demoiselle de compagnie de madame Durville, hi lettre qu'il avait aperçue entre ses main";, et cependant Isabelle re(;ut celte missive.
C'était la troisième depuis deux jours.
Le silence, qu'Isabelle avait cru devoir garder touchant cette correspondance , irritait le jeune étudiant, et son audace augmentait en raison des obstacles que sa nais-
sunte passion rencontrait; timide et réservé d'abord, il implorait, dans sa première lettre, l'indulgence d'Isabelle cl demandait grâce pour sa téaiériléqui se réduisait, dans quatre pages d'une écriture presque illisible, à tracer les mots : Je vous aime. Mais dans sa seconde lettre, Fritz n'eut pas recours à la méiaplijsique du sentiment, à ces phrases ampoulées cl obscures à travers lesquelles il fallait saisir l'aveu de l'amour qui le maîtrisait ; sa prose était beaucoup plus signilicalive, mais elle ne devait point l'avancer en rien , car Isabelle respecta les cachets de ces deux lettres, en se disant :
— H se lassera peut-être ; quand il sera plus raisonnable, je lui rendrai ses lettres pour achever de le guérir de sa passion.
Et c'est ainsi que la troisièuHî missive alla
rejoindre les deux autres, dans le petit coffret à ouvrage de la jeune femme, dépositaire discret de cette correspondance amoureuse.
Fritz ne comprenait rien au silence qu'Isabelle gardait envers lui; seulement il remarcjua qu'elle évitait avec soin toutes les occasions de se trouver en tcte-à-tête avec lui ; quand elle Icrencontrait, sa figure n'exprimait point la colère j un air d'indifférence animait ses traits, et Fritz fut froissé de l'ingratitude de la jolie Française qui se montrait plus communicalivc, alors qu'elle avait besoin de lui pour le charger de faire quelques commissions. Le pauvre garçon ne prit conseil de personne, mais il crut avoir trouvé le seul moyen do triompher des obstacles que la coquetterie d'Isabelle lui opposait; il écrivit à madame Durvillc une lettre dans laquelle, tout un implorant
son intercession, il lui demandait la main de sa demoiselle de compagnie.
Madame Durville fut louclu-edes expressions clialeiircuses que Fritz avait employées pour peindre son amour; la position du jeune étudiant était honorable , et ce mariage parut très convenalile à la vieille dame; seulement, elle voulait y mellie pour condition qu'il nese célébrerait quedanscinq ou six mois; car elle tenait à explorer l'Allemagne el l'Italie, et sa demoiselle de compagnie lui était nécessaire pour l'accompagner dans son voyage. Ces petits arrangemcns étant pris avec elle-même, madame Durville fit mander l'oncle de Fritz, \'l\ùlelier Carie , pour savoir de lui ses intentions relativement à l'établissement de son neveu.
A peine madame Durville avait elle prononce le mol de mariage, que le ûcguia-
tique Allemand, qui, jusqu'à ce moment, avait écoulé fort tranquillement le préambule qui servait de préface à un entrelien matrimonial, se leva brusquement, fit deux fois le tour du salon en jurant entre ses dents, puis, s'arrètanl devant la \ieine dame, il lui dit en se croisant les bras :
— Mon fou de neveu a eu tort de songer à se marier; il est trop jeirae pour prendre une femme, et d'ailleurs, il n'a pas d'état...
— Aussi , n'est-ce que dans quelques mois que ce mariage aurait lieu, dit madame Durvillc.
— Quelques mois! ce sont des années qu'il faut à Fritz pour se faire une position; il n'aura de fortune que mon héritage, et je ne suis pas encore d'iiumcur à lui cil laisser la paisible jouissance... Le beau sort qu'elle aura, voire ccervclcc de Fran-
çaise, quand elle sera la femme d'un grave professeur qui gagnera tout juble de quoi l'empêcher de mourir de fjim... et si les enfans surviennent... les enfans, cette lèpre des jeunes ménages. . . Tenez, je crois qu'il vaut mieux nous opposer à cet liynien , moi, en renvoyant mon neveu à son Université, vous, madame, en clierclianl une autre liùlellerie... il m'en coûte, je vous l'avoue, de renvoyer une personne...
— Vous êtes fou, mon brave Allemand, lui dit madame Durville; votre neveu n'est plus un enfant, et vos réprimandes ne le feront pas renoncera ses projets; croyezvous doue qu'il me sullirait de changer de quartier pour empêcher ces jeunes gens de se voir, de se parler, de s'écrire même, s'ils en ont l'envie.
— Il est certain, dit riiùtelier en se grattant le front, qu'à la i)lacc (io mon ne
vcu je ne regarderais pas , comme une grande diflîculté, de quitter furtivement riniversité pour courir après le gracieux, minois qui m'aurait captivé.
— Eh bien! monsieur Carie, ce que vous feriez, votre neveu l'a fait... 11 n'osera vous désobéir ouvertement...
— Sans doute, mais il n'en fera pas moins toutes ses volontés.
— Le plus sage est d'aller au-devant de ses désirs.
— Vous croyez , madame, que j'agirai prudemment en lui accordant mon consent'jment?
— Oui, monsieur Carie, et vous vous conduirez en bon parent en lui donnant une dot...
— Pour cola, non I milio fois non!<iuand je ne serai plus...
— \oulcz-vous donc (|u'il désire votre
mort; eh! mon cher M. Carie, ne faisons jamais désirer les bienfaits sur lesquels on aie droit de compter... Vous donnerez une dot à \otre neveu; moi , de mon côté , je n'oublirai pas la liancé»;.
— Sa famille est honorable au moins?
demanda Carie en se redressant fièrement; les "SVerner ont toujours fait souche d'houncles gens!
— S'il en était autrement, monsieur, je ne m'occuperais point des amours de ma demoiselle de compagnie; au surplus, ce sont des renseignemens que vous pourrez prendre vous-même; je vous en donnerai les moyens; ce soir je questionnerai Isabelle, et si les détails qu'elle me donnera vous semblent satisfaisans, alors vous pourrez accorder votre consentement.
— C'est juste, parfaitement juste, reprit riiùlelier; je donne mon consentement i
ce mariage, saufà l'annuler, si le parti n'était pas sortable.
Et le bonhomme Carie s'en fut gourmander son chef de cuisine qui ne faisait point sonner la cloche du dîner, et tout en se dirigeant vers la cuisine, il grommelait entre ses dents :
— C'est une bonne femme que madame Durville; elle n'a qu'un défaut, celui de prendre trop à cœur les intérêts de mon
neveu Le beau mari de vingt ans que
cela fera !...
Pendant qu'on disposait ainsi et de sa main et de son cœur, Isabelle écrivait à madame Duhamel la lettre suivante :
« M\ RESPECTADI.E AMTE ,
i> Depuis vingt -sept jours que j'habite » Vienne, j'ai fail faire, et j'ai fait moi- » même, d'activés démarches ayant un but » honorable, puisqu'il s'agissait de rejoin-
» drc mon époux, que de mnllicureuses i> circonstances politiques avaient obligé » d'émigrer. Mes recherches ont été vaines; » il a erfectivcment séjourné à Vienne pen- » danl plusieurs mois, mais on ignore main- » tenant le lieu de sa retraite. Il est parti w brusquement et sans laisser de traces. » Malgré l'extrême désir que j'ai de revoir » mon fils, je ne quitterai point madame » Durville, ainsi que j'en avais le projet, si » mon voyage avait été aussi heureux que je )) le désirais. J'ai contracté une dette sacrée, * ma chère madame Duhamel, et ce n'est » qu'on remplissant mon emploi de demoi- » selle de compagnie que je puis m'acquit- » ter on vers vous, .l'y songe, et vous ne me » reverrez quequandjc serai en mesure de n m'acquiller envers vous. Consolez mon )> cher Frédéric, et dilos-lui bien qu'il no >' s'écoulo pas une heure sans que je pense
« à lui. Je joins à votre lettre un billet que » vous lui remettrez.
» Puisse-t-il dissiper ses ennuis et son » chagrin!
» Votre affectionnée,
Comme elle finissait d'écrire cette lettre, madame Dur ville entrait dans sa chambre; un sourire malin vint errer sur les lèvres de la vieille dame en surprenant sa demoiselle de compagnie occupée à faire sa correspondance.
— C'est le jour des lettres, dit madame
Durville en s'asscyant auprès d'Isabelle :
celle que vous venez d'écrire est sans doute
une réponse aux amoureuses doléances du
neveu de notre hùto,- '^ -^ ■'^•ine étudiant
dont la bonne mine et l'air raisonnable
m'ont frappé.
Isabelle présenta à madame Durville la II. 10
— HG —
lettre qu'elle venait de cacheter; la vieille dame lut à haute voix la susciiption :
« A madame Duhamel, marchande lingère, » rue de Seine, à Paris. »
— Je m'étais trompée, dit-elle en souriant; vous ne songiez pas à notre jeune étudiant.
Et madame Durville, <|iii ne croyait pas avoir besoin de prendre de niénagemcns avec sa demoiselle de compagnie, lui aj)prit les démarchiîs de Frilz, sa demande en mariage, et ce qu'elle - même a\ail fait dans l'intérêt d'un amour qui pouvait assurer son avenir.
— En vérité, madame, s'écria Isabelle en pâlissant, je sais mauvais gré à cet étourdi do vous avoir importunée au point de vous décider ù vous occuper de sa ridicule passion.
— Quel langage! dit madame Durville
avec l'accent de l'élonneiuonl; mais vous ne l'aimez donc pas?
Isabelle ouvriL son pelit coiTrct à ouvrage, et présenta à madame Durville les trois lellres que Fritz lui avait écrites , et qu'elle avait dédaigné de lire.
Madame Durville les prit en disant :
— L'étal dans lequel ces lettres sont encore prouvent voire indifférence vous
n'avez pas même brisé le cachet!
— Je ne devais pas laisser à cet étourdi l'ombre d'une espérance, reprit Isabelle, et j'attendais, pour lui rendre ses lettres, que mon silence lui eût appris combien ses hommages étaient déplacés.
— Ainsi, vous ne l'aimez pas, répéta encore madame Durville; mais réfléchissez donc, ma cliére amie, que ce parti est très sortable, et que l'oncle de M. Fritz possède, en toute propriété, une des premiè-
— d.îS — res hôtelleries de Vienne, et qu'il n'a que lui pour héritier.
— L'intérêt ne me guiderait point, si je faisais un choix, répliqua Isabelle.
— Le pauvre garçon vous aime éperdûment, dit madame Durville avec le ton de 1 insistance.
— Cela ne suffit pas, madame, reprit Isabelle en souriant.
— Oui, je conçois qu'il faut de la réciprocité; mais en y réfléchissant sérieusement, vous changerez peut-être d'avis. Je le souhaite sincèrement, et pour vous, ma chère ami , qui trouverez à vous établir honorablement, et pour ce jeune homme dont l'amour est vrai, cl qui vous rendrait heureuse.
Isabelle étouffa un profond soupir, qui vint expirer sur ses lèvres; madame Durville, qui était contrariée dans ses projets,
haussa les épaules, se pinça la bouche et sortit de la chambre en se disant :
— Allons, le bel étudiant ne pourra pas dire que nous avons le cœur facile à prendre, nous autres Françaises.
Et uîadame Durville alla dire à l'hôtelier qu'il était inutile de s'inquiéter davantage d'un hymen désormais impossible.
— Ma demoiselle de compagnie ne désire point se marier, ajoula-t-elie.
— J'en suis enchanté ! s'écria le bonhomme Carie; je me charge de lui apprendre celle résolution, qui va bien le contrarier un peu; mais avec du raisonnement et de la philosophie, il se consolera... On se console toujours, continua- 1- il en riant aux éclats.
Le même Koir, ot on soupanl avec Frilz, le bonhomme Carie lui dit d'un ton grave el senlenlicnx :
— ?sevcu , la jeune personne que vous convoitiez a été [iliis sage et surtout plus prudente que vous, qui passez pour une tète forlcmenl organisée; elle a refusé et votre main et votre amour. . . Vous vous clés mal adressé, neveu, et si vous m'en croyez, dès demain, vous ferez vos malles, et je préviendrai LIricli, !e voiturier, qui viendra les prendre pour les porter à votre Lniversité... La science, neveu, la science vous consolera des rigueurs de l'amour.
Fritz fronça le sourcil, et ne répondit pas; mais comme il s'était levé de table avant la fin du souper, son oncle le retint par lo bras en lui disant :
— Cher neveu, à quelle heure le voiturier vicndra-l-il prendre vos malles?
— Je ne sais, répliqua bruscpiemenl l'étudiant.
— iNevcu, un esprit méthodique comme
le vôtre doit toujours savoir la veille ce qu'il voudra faire le lendemain ; c'est pourquoi je réitérerai nia demande : A quelle heure Ulrich doit- il venir prendre vos malles?
— A huit heures , dit l'étudiant d'une voix sombre.
Et il sortit de la salle à manger sans souhaiter une bonne nuit à son oncle, ainsi qu'il en avait contracté l'habitude.
— L'amour l'empèclie d'ctre poli, murmura loncle Carie en vi 'ont d'un seul trait le verre qu'il venait d'emplir; pauvre neveu, malgré sa pliilosophic et tout son savoir, il sufllt de deux beaux yeux et d'une jolie taille pour le mettre en émoi... Croyez donc à la sagesse anticipée de ces rigoristes de vingt ans!
A huit heures du malin, le voi tu ricr Ulrich, qui avait été prévenu la veille, se pré-
seiila pour emporter le bagage du jeune étudiant. Son oncle était occupe avec son chef de cuisine, et il n'avait pas encore remarqué que Fritz était plus paresseux qu'à l'ordinaire, et quand le voiturier ^int lui demander les malles de son neveu, T hôtelier lui cria du plus loin qu'il l'aperrut:
— Montez au n" 3G, Ulrich, et frappez à sa porte de manière à le réveiller, si par hasard il dormait encore.
Le voiturier monta les quatre étages , chercha le n' 30 , et après avoir appelé le jeune étudiant à plusieurs reprises, il se mit à frapper si rudement à sa porte, qu'elle céda bientôt sous ses efforts vigoureux.
llrich resta sur le seuil, et, élevant la voix, il dit:
— Monsieur Fritz, je viens prendre vos bagages.
Le jeime étudiant élait assis dans un
grand fauteuil, et tournait le dos à la porte; la voix d'Ulrich ne lui fit faire aucun mouvement. Le voilurier crut qu'il dormait, et il se mit à crier d'une voix, relenlissanle :
— Monsieur Frilz ! votre bagage est-il prêt?
Et Ulrich avança de quelques pas, et un cri de terreur s'échappa de sa poitrine quand il aperçut le jeune étudiant renversé sur son fauteuil, les traits livides, les yeux éteints, les membres contractés par les horribles souffrances de l'empoisonnement.
Avant d'expirer, l'infortuné avait écrit très lisiblement sur un carré de papier :
« Je meurs empoisonné. Qu'on n'accuse personne de ma mort. C'est moi ! »
Ulrich descendit précipitamment pour prévenir l'Iiùlelier du malheur qu'il avait à déplorer. Le bonhomme écouta le récit du voituricr, comme si celui-ci lui racontait
qiieU|UO cliose d'impossible, et quand Ulricli eut fini de parler, Carie Werncr s'écria douloureusement :
— Pauvre neveu ! se tuer à son âge! et parce qu'une femme a dédaigné son amour ! Le malheureux fou !
El il s'achemina lentement vers la chambre de Fritz, afin de s'assurer, par luimême, de la véracité du voiluricr Ulrich; quelques minutes d'un examen allenlif suffirent pour le convaincre que son neveu s'était empoisonné pour se soustraire aux tourmcns d'une passion qui n'était pas partagée. Une lettre, adressée à mademoiselle Isabelle, delà part d'un mourant, et écrite de la main de Fritz , s'oflril aux regards de l'hùlelier; il s'en empara j cl après avoir fait prévenir le bourgucmcstro du suicide dont ['Âigic-ISoir a\i\il clé le thcùtie, Carie
Wcrner se fit annoncer chez madame Durville.
La \ieille dame était à sa toilette, et écoutait la lecture qu'Isabelle lui faisait d'une gazette française. L'air chagrin de l'hùtelier, son émotion que la vue d'Isabelle venait d'augmenter, les paroles inarticulées qui s'échappèrent de sa bouche alors qu'il voulut parler; tout, enfin, et justpi'à son attitude, indiquait aux deux dames que ce n'était pas un motif futile qui avait engagé Carie Werner à venir les importuner.
— Que nous veut notre hôte? demanda madame Durville , en regardant rhùlclier qui s'était arrêté au milieu de la chambre, et qui présentait une lettre à Isabelle en disant :
— Lisez , mademoiselle , lisez à haute \oix.
Isabelle reconnut l'écrilure de Fritz, et elle répondit avec le ton de l'ironie :
— Et vous aussi , monsieur, vous vous érigez en protecteur des amours de votre neveu; si c'est une plaisanterie, elle est de mauvais goût, car je ne suis pas d'humeur à servir de jouet à un étourdi.
— Dites à un insensé! s'écria Carie Wcrner avec emportement. Le mallieureux n'est plus, il s'est tué, en maudissant votre inconcevable indiflércnce.
Madame Durville et Isabelle se regardèrent quelques inslans en silence; elles ne pouvaient croire (jue le jeune étudiant cul poussé le délire jusqu'à se donner la mort; Carie AVerner, qui aimait sincèrement son neveu, s'était jeté sur une chaise, el de grosses larmes sillonnaient sa figuru rubiconde; le désespoir de riioielier ne pcrnicllait point do doulor; aussi maùanic
Durville, qui était revenue de la surprise que celte funeste nouvelle lui causait, madame Durville se tourna du coté d'Isabelle et lui dit :
— Vous l'entendez, mademoiselle, l'infortuné a osé attenter à sa vie!
Isabelle baissa tristement la tête, et murmura sourdement :
— C'est une odieuse tyrannie que ce malheureux jeune homme fait peser sur moi.
Carie Werncr avait brisé le cachet de la lettre qu'Isabelle n'avait pas voulu prendre, et il se mit à la lire, en disant : Écoutez les dernières volontés d'un mourant!
« Mademoiselle,
» Quand vous recevrez cette lettre, j'au- » rai cessé de vivre , et c'est vous , c'est » votre insensibilité, qui m'aurez tué.
» Je vous aimais, et à ce moment su-
» prèmc, où le mensonge ne saurait soiiil- » 1er la pensée de celui qui va paraître n devant Dieu , je vous jure que cet amour »> était sincère et qu'il n'aurait fini qu'avec » ma vie.
)' Le bonheur n'était pas fait pour l'in- » fortuné (jui vous écrit ces mois; heureux » par votre amour, la vie était un fardeau » posant avec votre indilTérence. J'ai voulu » lutter contre mes propres souffrances, et » attendre...
» La jalousie, ce flambeau de l'âme, la » jalousie est venue ni'éclairer.
» Vous ne pouviez répondre a mon « amour, Isabelle, parce que vous en ai- » niiez un autre... et cet autre est un in- » fàir.c!
» Que Dieu vous prenne on piiié ot par- » donne à ce marquis de Longponl tous » les maux que ses coupables débauches
» ont cause... Soyez heureuse, Isabelle, et » peut-être n'aurez-vous pas à pleurer sur » une- faute irréparable, si ce noble émigré » sait reconnaître l'amour que vous avez « pour lui.
« Adieu ! priez pour le malheureux » Fritz. »
— Que signifie celte lettre? dit madame Durville en interrogeant Isabelle du regard; que veut dire ce jeune homme en parlant du marquis de Longponl?
— Je puis vous aider à découvrir ce mystère, madame, reprit Carie Werner en se frappant le front. Frédéric de Longpont, s'intitulant marquis, et venant d'Angleterre où il avait été chercher un asylepour se dérober aux fureurs révolutionnaires qui ont ensanglanté la France, Frédéric de Longpont est arrivé à Vienne, il y a deux ans environ. J'eus l'honneur de le loger et
de lui prôler sept ou liuit cents florins qu'il ne me rendra jamais... ceci est probable... Ce noble marquis ne s'est pas contenté de vivre à mes dépens, il a voulu marquer son passage à Vienne en y laissant des souvenirs vivans; la séduction était son passetemps; il déshonorait nos fdles et nos femmes, et nous empruntait notre argent... Les émigrés français ont donné une pauvre idée de celte lojauté dont votre nation , madame, se targue avec tant de fierté... Maintenant, que vous connaissez les galantes habitudes du marquis de Longpont, vous ne devez pas être étonnée que mademoiselle — et Carie Werncr s'inclina devant Isabi îllc — ' ait préféré l'amour d'un grand seigniSur à celui d'un pauvre étudiant... Le marqu is est d'humeur prodigue, et ses fastueuses libéralités...
— N'aj outcz pas un mot de plus , dit
Isabelle avec l'accent de l'énergie , nul ici n'a le droit de m'outrager et de calomnier un homme qui n'est pas là pour se défendre et justifier sa conduite.
— Mais il me doit quinze cents florins! s'écria Carie Werner avec le ton de 1 exaspération ; mais la fille de mon ami Lipmann est morte en donnant le jour à un enfant du marquis, et le père de cette pauvre créature est maintenant à la maison des fous!.. . Faut-il vous dire tous les noms des femmes qui se sont données à lui... faut-il évoquer le scandale causé par votre marquis de Longpont?. . . Je n'en ai pas le courage, mademoiselle, et je vous plains <lo votre aveuglement.
Kn achevant ces nT^'"-. '"-^-i'^ Werner se leva, et sortit.
Madame Durville était pensive, préoccupée. Isabelle, qui tenait toujours à la main
le journal qu'elle li-'iil a\;inl IVirivée de rijùlelier , Isabelle \uuliil <.onliiiucr sa lecture; mais madame Durvilje lui imposa silence du geste :
— C'est inutile, dit-elle quelques instans après; et elle ajouta d'une voix sévère : Vous devez comprendre, mademoiselle, que je ne puis garder auprès de moi une jeune fille qui a des intrigues avec un homme abominable...
— Madame...
— Veuillez ne pas ni'interrompre, mademoiselle , poursuivit madame Durvillc d'un ton sec et glaec; je pourrais peul-èlre fermer les jeux sur une liaison avec une personne de votre condition, car la charité eluétienne me ferait un devoir de penser qu'un mariage vicn<Irait légitimer cet amour... Mais vous conviendrez que ce n'est pas une demoiselle de compagnie que
le marquis de Longpont peut prendre pour femme... et peut-être n'ambilionnez-vous que le titre de niaitresse...
— Vos suppositions...
— Je vous ai priée, mademoiselle, de ne pas m'interrompra ; quelques mots , et j'ai fini... Dès ce moment, vous n'êtes plus à mon service... Vous pouvez quitter Vienne ou y rester, ceci dépend de vous... Mais comme je ne veux pas que ma détermination puisse vous mettre dans l'embarras... voici qui vous dédommagera et de la perte de votre emploi, et des frais que vous nécessiteront votre retour en France.
Et madame Durville donna à Isabelle un billet de mille francs :
— Vous pouvez vous retirer dans votre chambre , ajouta-t-elle , vous êtes libre maintenant de vos actions. • . Je veux être seule, mademoiselle.
— Je vous laisse, madame, dit Isabelle en se dirigeant vers h porte, je vous laisse en regrettant que des considérations particulières me défendent de repousser vos odieuses accusations.
Isabelle fil une profonde révérence à madame Diuville cl se relira dans sa chambre.
Le lendemain matin, elle montait en voilure pour retourner en France.
On se rappelle sans doute les infortunes conjugales de M. André de l'Archevilie qui, de fournisseur de la répuIjhVjue une et indivisible, était dcvciiu iiiunitionnaire général du gouvcrncnicnt consulaire, espèce do
— ir.o —
monarchie démocratique pendant la durée de laquelle Bonaparte s'essaya au rôle d'empereur.
Madame André do l'ArclieNllle avait rompu des liens qui lui étaient odieux, et pour élever une barrière insurmontable entre elle et cet époux que les circonstances lui avaient donné, l'iniprudcnle jeune femme n'avait rien trouvé de mieux que de s'enfuir avec un amanl. Sir Francis Darnlev avait conduit sa conquête en Angleterre où il vivait avec elle dans la meilleure intelligence du monde.
Le fournisseur, dont le déshonneur était public, s'avisa de demander aux tribunaux une séparation de corps qui lui fut facilement accordée; le divorce, qui avait été promulgué, n'était pas du goût de M. do rArehcvilIc qui, en faisant constater judiciairement l'absence de sa femme, n'avait
point voulu rendre les immeubles qui étaient en sa possession, et dont il touchait très exactement les revenus; il n'avait eu en vue que de se soustraire aux charges onéreuses d'une paternité, à laquelle il était entièrement étranger.
Maître d'une grande fortune, et pouvant disposer d'énormes capitaux , M. de l'Archeville se livra à des spéculations hasardeuses, mais dont les bénéfices devaient doubler les capilaux qu'il exposait. Ses premières opérations furent couronnées de succès; c'était un encouragement, aussi, M. de l'Archeville ne connut plus de bornes à son ambition , et tous les moyens de gagner de l'argent lui parurent bons ; non content d'agioter sur les vivres des armées, et d'habiller nos soldats avec le rebut des fabriques de Louviers et d'Eibeuf, M. de l'Archeville acheta des terrains, fit cons
iruire, prit un inlcrcl dans la compagnie des bateaux, arma à ses frais des bâlimens de cabotage; bref, le nom de M. de l'Archcvillc figurait dans toutes les oi'érations financières un peu importantes.
Il arriva (juc fatigué do gagner de l'argent, cl de n'avoir que de rares occasions d'en dépenser, M. de l'Archeville chercha des distractions dans le jeu , dont il ignorait encore les puissantes émotions. Il ouvrit ses salons à des cnevaiiors d'industrie, qui tous cacliaient leurs vices et l'ignoble métier dont ils vivaient sous des dehors séduisans; ces gens-là élaieni titrés pour la plupart, quelques-uns même avaient à leur boulonnicre la décoration d'un ordre étranger, car la police impériale ne tolérait pas que des individus suspects porlasscnl le ruban de la Icgion-d'honncur.
L'hôtel du fournisseur des armées impé-
riales fui envahi par une foule de gens assidus a des réunions dans lesquelles des fortunes considérables étaient jouées et perdues; M. de rArclicville fut au nombre des victimes qui enrichirent deux ou trois escogrifles qui avaient commencé par perdre des sommes considérables, mais ce n'était qu'une habile manœuvre à l'aide de laquelle ils regagnèrent deux ou trois fois la valeur de ce qu'ils avaient exposé.
Le joueur a aussi son amour-propre, et quand l'adresse ou d'habiles combinaisons peuvent faire pencher la balance, celui qui perd accuse plutôt la maladresse de son adversaire que la chance qui lui est contraire.
M. de l'Archeville se croyait beau joueur, mais surtout bon joueur; peu lui importait de perdre de l'argent, il ne savait que faire de ses revenus et des sommes énormes que
ses opérations commerciales quadruplaient, mais ce qui le contrariait , c'était de voir crouler celle répulalion d'habileté et de finesse que ses flatteurs lui avaient faite; aussi , non content d'ouvrir ses salons à tout ce que Paris renfermait de joueurs effrénés , le riclie fournisseur courut les tripots en renom ; ses excursions ne furent pas couronnées de succès; il y rencontra des gens plus adroits que lui, et la connaissance qu'il (il (le leur manière de fder les cartes et d'avoir en main le jeu qui leur était nécessaire, cette expérience des mauvais lieux, tolérés par la police, coûta cner à M. do rArcheville, ses pertes tirent même quelque sensation, au point que Fouclié, ce grand inquisiteur du règne , crut devoir prendre sur lui d'écrire au fournisseur un billet en forme d'avis.
« Lompcrcur, lui écrivait-il, a été in-
» formé des pertes que vous avez faites dans » plusieurs maisons de jeu placées sous ma » surveiliance. Sa majesté en a été scanJa- » Usée. Méditez profondément ce dernier » mot, monsieur de l'Archeville, en vous » rappelant que vous êtes ,! ndirectement il » est vrai , fonctionnaire du gouvernement » impérial. "
Le fournisseur, à la réception de ce billet amical et menaçant tout à la fois, s'écria en le déchirant par petits morceaux :
— Ce Fouché ! je le trouve plaisant de le prendre sur ce ton avec moi! "Vouloir me moriginer... Je lui ferai voir que je ne me laisse pas intimider.
Et pour prouver à Fouché que son billet ne lui avait pas inspiré la terreur salutaire, que ie ministre voulait imprimer an fouruisseur, ce dernier prit une maltresse à
— il2 —
l'Académie impériale de musique, augmenta ses domestiques, eut de nouveaux attelages, donna des fêtes brillantes, de grands dîners qui se terminaient par une longue séance de wisk; le luxe que de l'Archeville déployait devait éveiller la médisance et lui susciter des envieux, et si jusqu'à ce jour on avait feint d'ignorer l'obscure origine de ce millionnaire de fraîche date qui se faisait une noblesse de sa fortune, et à défaut de parchemins et de distinctions honorifiques opposait aux hutes illustres du faubourg Saint-Gerniain et aux \aleureux habitans de la Chaussée-d'Antin cette puissance de l'or, le grand levier humain.
Mais du moment que M. de l'Archeville obligeait la renommée de s'occuper do lui, ctcju'il devenait, de son faitj un personnage important, ses ennemis — et ilsélaient nom-
breux — cherchèrent avec soin à rassembler toutes les particularitésdésobh'geantes, tous les actes entachés d'irrégularités, de fraude et de mauvaise foi , dont le fournisseur avait pu se rendre coupable dans les nombreuses opérations auxquelles il se livrait journellement.
On s'étonna d'abord que M. de l'Archevillenesoit point marié. Puis, quelques personnes se rappelèrent madame de l'Archeviile, la jolie et impérieuse Pauline, qui était disparue sans qu'on sut les motifs d'une absence qui se prolongeait depuis quelques années.
Quelles étaient les causes de cette séparation?
Cette question, que les intéressés se posèrent, devint le prétexte d'une enquête minutieuse qui eut les résultats suivans.
On découvrit que M. de l'ArchcvilIc s'ap-
— Mi —
pelait a\ant, el pcndanl les premiers mois de son mariage, AmJré loul court, et qu'il avait su profiler habilement des plus niau- \ais jours de la Terreur pour se créer une position brillante ; cette première découverte en amena une autre non moins fâcheuse pour son honneur; la disparition de sa femme et l'évasion du baronnet Francis Darnlcy, qui était connu pour être l'intime ami de la maison, ces deux événemens, rapprocliés l'un de l'autre, apprirent à ses ennemis (ju'il existait, dans la tourbe des iripolcurs d'alTaires dont Paris regorge, un sieur Delariic, qui, après avoir compté M.André de l'Archeviilc au nombre de ses meilleurs clicns, s'était chargé des intérêts de sa femme, et tracassait de mille manières celui dont il avait iHé le mandataire. L'ne demande de divorce était pendante derant la première chambre du tribunal civil ,
mais avant Je l'obtenir, le sieur Delarue prétendait obtenir du fournisseur, et cela de gré à gré , un compte exact , et un partage égal des biens dont il était délenteur. •
L'orage commençait à gronder sur la tète du fournisseur qui poussait l'aveuglement jusqu'à mépriser dos calomnies qu'il lui était facile de combattre; il semblait que sa fortune devait le rendre invulnérable à toutes les attaques dirigées contre lui, et il ne songeait même pas à se défendre des embûches qu'on tendait sous ses pas.
— Mon luxe et mes dîners m'ont fait de nombreux amis, pensait^H* follement, c'est à eux de protéger Tidole qu'ils encensent, car plus d'idole, plus de dîners; avec ce système-là , je conserverai long-temps mes amis.
El il se trompait lourdement.
Les fournisseurs, *[iii s'engraissérenl sous la république une el indivisible, qui acbelèretil des biens d'émigrés sous le Directoire, eurent les plus beaux hùlelsdo Paris, pendnnl le règne consulaire, les fournisseurs se sentirent moins à l'aise sous l'empire. Napoléon, avant de s'adjuger la couronne impériale, avait commandé désarmées, et ses souvenirs de la campagne d'Italie lui retraçaient encore l'état de misère où se trouvaient nos malheureux soldats, el les honteuses déprédations des fournisseurs, muniiionnaires et préposés aux vivres; aussi, se monlrait-il d'une sévérité, qui allait quel quefois iusqu''^yx|islice, pour toutes les fournitures fau»,, <i*scs troupes j le contrôle vigilant du ministre de la guerre, les investigations auxquelles se livraient les chefs de division, alors qu'il s'agissait d'épurer les romptcs de ces messieurs, (jue les soldats
qualifiaient d'épithètos aussi énergiques que déshonnètes, tout cela ne suffisait pas à l'empereur ; il nedoulait point de la bonne volonté de ses agens, mais il aimait mieux s'en rapporter à lui seul pour vérifier les états des vivres et fournitures de l'armée.
11 arriva que M. de rAreheville demandait, dans le même temps , au ministère de la guerre, le paiement de trois millions deux cent mille francs, sur lesquels se trouvait un million d'arriéré, dont on lui discutait la validité; ce qui n'empêchait pas M. do l'Arclieville de faire figurer ce million en tête de tous les états qu'il envoyait au ministre.
Cette persistance appela 'out naturellement, l'attention d ? '.V nv^^reur sur le réclamant et sur la nature de sa réclamation. Sa majesté fit faire des recherches dans
les bureaux pour connaître les motifs d'un II. 12
— ITIS —
arriéré auquel les tuuiuisaeurs n'étaieal pas habitués, et on trouva une note aiusi conçue :
« Armée de Hollande. Le citoyen André, munitionnaire à la suite des IV, 24"^ et 31*^ demi-brigades a manqué aux engageraens qu'il avait pris avec moi. Pendant quatorze jours, mes soldats ont été réduits à un (juart de ration de pain ; l'oau-de- \ie , la viande et lo vin ont tolalenieni manqué. »
Celte note était signée : Pà/je^nt, général en chef.
Or, le citoyen André, après la sanglante catastrophe qui termina , dans un cachot de la conciergerie, la vie du vainqueur de la Hollande, Andrc, quand il sut que Pichegru s'était volonlaircmml ilraïujlé, s'avisa de réclamer au gonvcrnemcnl consulaire le million <iui lui clait dû pour fournitures
faites par lui à l'armée de Hollande 5 celle réclamation resta dans les bureaux , faute de fonds pour litpiider celte demande, et depuis, André, qui avait intérêt à laisser vieillir cette créance, avait toujours relardé le moment d'épurer ses comptes.
Napoléon n'aimait point les vieilles dettes, et il profila de l'occasion qui s'offrait pour régler avec AI. André de l'Archeville, seul à seul, et avec l'aide des notes que son ministre de la guerre lui avait fournies , et des renseignemens que Fouclié lui procura bénévolement quand il sut, par ses espions du château, que M. de l'Archeville avait été mandé aux Tuileries.
L'entretien que sa majesté eut avec le fournisseur fut long, et rien n'en transpira au-dchorsj seulement, les aidcs-de-camp de servicfî remarquèrent que l'empereur, en congédiant de l'Archeville, avait le visage
— if?0 —
courroucé, (l que le fournisseur était si troublé qu'il alla se jeter dans les bras de l'huissier qui lui ouvrait un des battansde la porte de l'anticliambre.
Mais quelques jours après, Fouclié, qui n'était rien moins que discret, racontait, dans un cercle du faubourg Saint-Honoré, les détails touchant la visite de l'Archeville au palais des Tuileries.
Napoléon, après avoir lu à haute voix tous les états dressés par le fournisseur, et les annotations faites au ministère de la guerre, avait dit, avec ce son de voix qui annonçait son mécontentement. « M. André de lArchcville, il m'est clairement démontré que vous êtes un fripon! » A cette rade apostrophe , le fournisseur avait pâli , et d'une voix mal assurée, il s'était écrié : a Sire, j'ai des ennemis... — Je ne vois que des chiffres qui vous accusent, mon-
sieur, avait répliqué l'empereur; vos prétentions s'élèvent à trois millions deux cent mille francs... — Elles sont légitimes, sire, et... — Nullement fondées, avait continué l'empereur; désormais, les services de nos ministères se feront au rabais... Quel est celui que vous offrez ? — Sire , je vous jure. . . — Ce ne sont point des sermens que je vous demande, monsieur, avait dit l'empereur en se croisant les bras, je veux une réduction, me la ferez-vous attendre long-temps? — Mais, sire, c'est ma ruine que vous medemandez... — Le million d'arriéré ne vous est pas dCi, une note de Pichegru l'alteslc sullisammenl; à sa place, je vous eusse fuit l'nsillcr pour avoir compromis rexislencc de vingt-cinq mille hoMimcs... — Mes étais prouvent au contraire. . . cl la voix de rArclioville s'éleig'.iit devant le regard tmrliiaiil (pic Napoléon
dirigeait sur lui. — 11 vous sera pay»i huit cent mille francs , continua l'empereur, vous allez signer une quittance générale... Et comme de l'Archeville , malgré Veffroi qu'il éprouvait, refusait nettement une liquidation faite si impérieusement, Napoléon lui dit, avec un sang-froid vraiment désespérant: Réfléchissez, monsieur , méditez les suites de votre refus ; je vous donne dix minutes; après ce délai, si vous n'êtes pas plus raisonnable, je vous ferai conduire à Vincennes, et j'y convoquerai immédiatement la commission militaire chargée de vous juger... Votre conduite, à l'armée de Hollande, est un crime de lèze-nation, et pour celui-là seul vous seriez fusillé. » Quand de l'Archeville fut bien convaincu que l'emporeur parlait sérieusement, il n'hésita pas plus long temps, et signa son désastre avec toute la stoïcilé d'un Romain.
Cette fermeté apparente se dissipa prompt lement, el en sortant des Tuileries, le fournisseur s'évanouit entre les bras de ses domestiques; ceux-ci rétendirent dans sa voiture , et le ramenèrent à l'hôtel en se demandant si leur maître avait songé à faire son testament.
De l'Archeville en fut quitte pour une maladie de quelques mois; et pendant qu'il était en proie à des souffrances aiguës , car d'un coup de sang, ses médecins en avaient fait une maladie grave, et ils l'avaient traité de manière à le lui persuader; pendant que le malheureux fournisseur luttait contre le mal qui ne lui laissait que peu d'instans de repos, un gaspillage réglé s'organisait dans sa maison ; sa maîtresse, la chanteuse de l'Opéra, vint s'y installer , sous prétexte de prodiguer ses soins à l'ami de son cœur, et en réalité pour s'assurer
— iHi —
qu'il ne l'ouljlierait pas dans son testament, car ses bienfaits lui étaient devenus indispensables depuis qu'un enrouement gagné, autre part qu'au théâtre, avait fait rompre son engagement; la présence de l'ex-clianteuse servit à souhait le sieur Delarue, le mandataire de Pauline de l'ArchevilIe , et il en profila pour obtenir le divorce que sa cliente sollicitait.
Les domestiques volaient tout ce qui leur tombait sous la main ; la chanteuse démeublait l'hùlel pour orner une maison de campagne qu'elle disait posséder aux environs de Paris, et dans laquelle de l'ArchevilIe de\ ait aller se rétablir, aussitôt qu'il serait convalescent ; l'intendant renouvelait les baux à condition que les pols-dc-vin lui seraient comptés d'avance, et il ne se montrait [luinl dilllcilo sur les garanties et les prix ([u'oii lui olïiail.
Pendant que ce pillage domestique prenait de l'essor, celui des bureaux commençait à faire du bruit j les négocians,a\ec lesquels M. del'ArchevilIe traitait d'ordinaire, demandèrent instamment à fermer les comptes qu'ils avaient ouverts. C'était de l'argent qu'ils voulaient, et les huit cent mille francs ordonnancés par le ministre de la guerre ne servirent qu'à satisfaire les moins patiens; les autres attendirent; mais le premier coup était porlé, cl le crédit du fournisseur s'ébranla , alors qu'il lui était impossible de le relever.
Son divorce, les biens (ju'il fut obligé de rendre à sa femme , sa disgrâce qui était publique, tous ces événemens qui se heurtaient en même temps, faillirent rendre fou le malheureux fournisseur qui vit s'aballrj chez lui une nuée d'huissiers, de recors, d'hommes d'afl:iires j tou.s ces vau-
lours humains s'inslallùrcnt dans son hôlei pour procéder à la venle du mobilier qui le garnissait; les prêteurs, sur îiypothèques , accoururent cl se mirent en devoir d'exproprier leur débiteur : sa ruine était certaine.
Elle fut aussi grande que sa fortune avait été brillante.
De l'Archeville ne sauva de cette tempête que des bijoux et un peu d'argenterie qu'il estimait environ deux mille francs.
— Avec cette somme je ne mourrai pas de faim, s'étail-il dit.
Et pendant que le grand monde faisait des conjectures sur la disparition du fournisseur, celui-ci avait repris son nom d'André, et s'était installé au quatrième étage d'une maison sale et obscure de la rue de la Cossonnerié, dont la proximité avec les
Halles lui convenait sous tous les rapports.
André s'était dit :
— Après avoir remué des millions, je serai prêteur à la petite semaine !
L'argent avait desséché le cœur de cet homme-là !
Isabelle quitta Vienne avec un espoir de de moins et un chagrin de plus; le suicide du jeune éludianl, qui peulèlre avait rendu le dernier soupir eu l'accusanl de coquetterie, on maudissant son insensibilité, celle
mort instantanée l'afTectait péniblement , non parce qu'elle lui devait la perte de sa place, mais parce qu'elle avait bien quelques reproches à se faire pour avoir laissé concevoir à Fritz des espérances qu'elle ne voulait ni ne pouvait réaliser; son voyage fut triste, et plus d'une fois elle accusa la lenteur des postillons ; enfin , elle voit Paris, et le souvenir de son fds, qui avait été sa seule consolation pendant les quinze jours qu'elle venait de passer dans les auberges et les voitures publiques, la certitude qu'elle allait presser un enfant sur son cœur, lui fit oublier ses fatigues, et à peine descendue de la diligence, elle courait chez madame Duhamel.
La lingère, qui n'était point prévenue du retour de la jeune femme, poussa un cri de surprise en la voyant entrer dans la bouti-
que et tomber sur une chaise eu s'écriaut d'une voix étouffée :
— Donnez-moi des nouvelles de mon fils!
Toutes les demoiselles du magasin, qui n'étaient pas dans la confidence de madame Duhamel, se regardèrent en riant; un coupd'œil de la lingère leur fit baisser à toutes les yeux, et les aiguilles fouclionnérent de nouveau jusqu'au moment où madame Duhamel emmena 1 1 jeune femme dans son arrière- boutique , en lui disant à haute voix:
— 11 parait, ma chère amie, que vous
avez fait un bon voyage Et quaud la
porte vitrée, qui séparait le magasin de la petite salle pratiquée à la suite, se fut refermée, madame Duhamel ajouta, avec le ton du reproche : — Pourquoi revenir si brusquement et sans me prévenir? Votre voyage a donc été heureux?
— idl —
— Hélas I non, répliqua tristement Isabelle; quand je vous quittai, j'avais au fond du cœur une espérance qui ne s'est pas réalisée. Il avait quitté Vienne!
Madame Duhamel fit un geste de compassion et garda le silence, attendant sans doute de nouveaux détails; mais Isabelle était pensive, préoccupée, et la bonne lingère, malgré sa curiosité, respecta le secret qu'on ne voulait pas encore lui confier; elle sourit malicieusement en regardant Isabelle qui, dans le moment, oubliait peutêtre son fils pour penser à l'ingrat qui l'avait délaissée.
— 11 y a encore de l'amour dans ce cœurlà, se dit mentalement madame Duhamel.
Folles que nous sommes! nous chérissons toujours ceux qui nous font verser des pleurs!
Et pour bannir de sa mémoire de vieux
— 1fl2 —
souvenirs que celte pensée venait de révcilkr, la lingéro dit à Isabelle avec le ton de l'ironie :
— Eh bien ! vous ne nae demandez pas si je suis contente de notre petit Frédc-ric?
Isabelle tressaillit à ce nom qui lui rappelait et son fds et soa époux, et faisant un clTorl sur elle-même, elle répondit:
— Mille pardons, ma bonne madame Duhamel, et excusez mon trouble: je songeais au passé, àravonir, qu'un indigne abandon m'a préparé depuis long-temps. Il faut de la résignation, du courage; pour moi, je n'en manfiucrai pas; mais cet enfant...
— Sera bientôt un jeune homme charmant, dit madame Duhamel en souriant de l'air joyeux qui faisait épanouir le visage de la jeune femme; il ap[)rend tout ce qu'il veut, aussi son maître de pension est enchanté do lui. (>h! vous verrez les progrés
qu'il a faits et vous avez été à même de
juger combien son écriture s'était formée.
— Oui, en effet, dit Isabelle, les deux lettres qu'il m'a écrites sont fort bien.
— Et surtout orthographiées de la bonne manière, reprit la lingère; comment donc! mais ce gamin-là a déjà du style, des idées... oh î nous en ferons quelque cliose.
— Ma bonne madame Duhamel, \ous oubliez que je ne suis qu'une pauvre ouvrière qui, demain, viendra vous demander si vous voulez encore roccu[)er.
— Allons donc! est-ce que je le souffrirais! s'écria la lingère; vous avez tout ce qu'il faut pour diriger une boutique comme la mienne.
— Tout! répéta Isah""" "•'"^pté l'argent nécessaire pour former mon établissement.
• — Bah ! avec du travail, de la conduite,
et du crédit, on fait des merveilles! Moi, II. 1'.
j'ai conimeiKéaMc un Lilloide mille francs.
— Après avoir j^ijé la pension de oion nis, il me restera pcul-iHre la moitié.
— Vous êtes à la tète de cinq cents francs, et vous voulez encore végéter dans votre chambre à gagner trente sous par jour... encore, quand vous ne manquerez pas de travail cl <[ue votre santé vous permettra de vous lever matin ot de vous coucher lard! Laissez-moi f^ire, je me cliarge de vous trouver quelque chose qui vous conviendra... Je ne vous offrirai point de vous céder monfonùs, ma chère amie, parce que je ne suis pas assez vieille pour songer à me retirer du commerce, ni je ne vous proposerai pas de vous associer avec moi... J'ai toujourseuriiahiludede commander, même quand j'avais mon mari... et puis, je me connais , nous ne pourrions vivre longtemps en bonne intelligence... Vous serez
chez vous, maîtresse de vos actions, de vos petites affaires. . . Je ne vous refuse pas de vous donner un bon conseil, si l'occasion s'en présentait, ni vous aider de ma bourse dans un moment de gène... Dans le commerce, ma chère amie, il sont plus fré-
quens qu'on ne le voudrait bien mais
enfin, ça va, ça vient... et avec de l'ordre, une sévère économie, on linit toujours par
se retrouver sur ses pieds H y a lanlùt
vingt-huit ans que j'acquiers cette expérience-la... Nous causons là comme si nous n'avions rien de mieux à faire... Et ce cher Frédéric que nous oublions! *
Isabelle se leva.
— Ne vous dérangez pas, ma chère amie, lui dit madame Duhamel en la forçant à se rasseoir; je vais l'envoyer chercher à sa pension... D'ailleurs, c'est demain dimanche, cl ce jour-là votre ûls est mon cavalier.
^ l9fi —
Je le conduis dans les promenades publiques, à la parade des Tuileries, et quelquefois, le soir, nous allons au Théâtre-Français. . . quand Talina juiie io pclil bonhomme a un faible pour les tragédies de M. de Voltaire... Croiriez-vous, ma chère amie, qu'il apprend des tirades entières en les entendant réciter aux acteurs. . . Je suis certaine que nous ferons quelque chose de de jeune homme-là.
Et madame Didiamcl appela sa cuisinière, lui parla bas à l'oicillc, et la congédia en lui disant :
— Allez, Jeannette, e! surtout ne vous amusez pas en chemin !
Une heure s'écoula, et Joannotle revint avec Frédéric «jui , depuis sa pension, la questionnait pour savoir le motif qui avait déterminé madame Duliamcl à l'envoyer chercher un samedi, lui, qui d'ordinaire u«
sortait que le dimanche dans l'après-midi. A toutes ses questions, Jeannette avait répondu par un: oJ'saispiis,mosieu! » qui était loin de satisfaire Frédéric; mais quand il fut arrivé devant le Luxembourg, il cessa d'adresser à la grosse lille des demandes inutiles.
— Je prends les devants, Jeannette, lui cria-t-il.
Et il se mit à courir à toutes jambes; il entrait dans la bouti(iue de la lingére, que Jeannette était encore à l'entrée de la rue deTournon.
A la vue de sa mère, Frédéric poussa un cri de joie, et s'élança dans les bras qui s'ouvraient pour le recevoir. Madame Duhamel sentit son œil qui s'humecta pendant celte scène de tendresse filiale cl maternelle.La vieilledamc avait perdu jusqu'au souvenir des douces éinolions; ou compren-
(Ira qu'elle se scnlit embarrassée entre celte jeune mère qui pleurait de joie, et ce fils qui ne cessait de répéter :
— Maintenant, je ne te laisserai plus partir; oh! je sais tout, ma bonne Duhamel m'a dit la vérité.
Isabelle fit un brusque mouvement, et s'adrcssanl à la lingère :
— Comment, madame, vous avez dit à cet enfant.. .
— Ce qui était rigoureusement nécessaire pour calmer ses inquiétudes et relever son courage abattu, répliqua madnme Duhamel ; et elle ajouta, en se penchant h l'oreille d'Isabelle : Pouvais-je apprendre à cet enfant ce que vous n'avez pas cru devoir encore me confier?
— En effet , reprit Isabelle en souriant mélancoliquement, avant mon départ pour Vienne je n'étais pas maîtresse de celle
confidence que votre bienveillance réclame de moi.
— Et maintenant? dit curieusement la lingère.
— Cette même réserve m'est imposée , continua Isabelle; ne m'en voulez pas, ma bonne madame Duhamel, plus tard, je l'espère encore ! vous approuverez ma conduite.
— Je l'approuve dès à présent, ma chère amie , répliqua la linErère en dissimulant mal le dépit qu'elle éprouvait ; les secrets de famille sont sacrés... Mais voilà Jeannette qui arrive fort à propos pour mettre le couvert..-. Nous dînerons ensemble... et ma foi, nous irons passer la soirée au spectacle...si toutefois votre voyage ne vous a pas trop fatiguée, ma chère amie.
Isabelle remercia madame Duhamel des peines qu'elle se donnait; mais tout en acceptant le dîner qu'elle lui offrait cordialement.
elle refusa la parlie de spectacle; les distraclioris bruyantes n'étaient pas encore un besoin pour le cœur de la jeune mère.
Madame Duhamel n'insista point ; mais pour rompre la monotonie de la soirée, elle parla du projet qu'elle avait conçu, et dont l'exécution devait être 1res prochaine; la bonne lingère poussait l'obligeance jusqu'à l'imporlunité, cl le désir de rendre service jusqu'à tyranniser les volontés de ceux auxquels son bon cœur la faisait s'intéresser. Isabellese promit de faire de fort bonne grâce tcut ce que sa vieille amie exigeait d'elle; l'expérience du commerce servit de texte à un très long discours que madame Duhamel débita sans reprendre haleine, et qu'Isabelle écouta avec une attention ((ui acheva de lui concilier ralleolion île la vieille dame.
Il fui décidé, pendant celle soirée, que,
dès le lendeiuaiu malin, madame Duhamel se mettrait en qiièle pour trouver une petite boutique, convenablement située, et dans laquelle on pourrait exercer un commerce de mercerie et de lingerie ; ceci Iroavé, madame Duhamel se chargeait du reste; ses relations, avec les gros merciers de la rue Saint-Denis , devaient lui rendre faciles tous les achats nccessaires pour garnir les rayons et les montres de la boutique; bien des projets d'avenir, bien des châteaux en Espagne furent tour-à-tour bâtis et détruits; Frédéric, qui en était réduit au rôle d'auditeur, écoutait de ses deux oreilles, et ce n'était pas sans laisser tomber des regards d'allendrisscment sur la bonne lingère qui se montrait si empressée d'obliger sa mère; son jeune cœur lui vouait uu cuite de reconnaissance, cl il se promit inlérieu-
rement de ne jamais laisser échapper l'occasion de la lui lémoigner.
Tout ce que madame Duhamel avait résolu s'exécuta.
En moins de quinze jours une boutique fut louée, décorée, garnie de marchandises; le petit mobilier, qui était resté rue de Vaugirard , vint prendre place dans deux petites chambres du rez-de-chaussée, et qui se trouvaien» à la suite de la boutique; Isabelle s'installa dans son comptoir, et ce jour-là, madame Duhamel et Frédéric tinrent dîner chez la mercière de la rue Hautefeuille, qui avait pris pour enseigne : A la Pensée!
Celte prise de possession avait lieu au commencement de l'année 1805.
Maintenant, reportons-nous à !a fin de celle année 1813, si désastreuse pour la dynastie impériale.
Au mois de décembre , la France était menacée par toutes les puissances coalisées; le Rhin, l'Escaut, la Hollande étaient au pouvoir de la coalition formidable qui s'était formée pour écraser nos bataillons épars , nos phalanges démoralisées par les revers qu'elles avaient éprouvés dans les plaines glacées de la Russie ; et l'Espagne, lasse du joug que Napoléon lui faisait subir, rassemblait ses derniers efforts et poussait son dernier cri de guerre, de carnage! L'Italie nous échappait, et une nouvelle campagne allait s'ouvrir , et de nouveaux soldats étaient demandés au pays épuisé par les sacrifices d'hommes qu'on lui imposait chaque année; mais l'ennemi s'avançait, nos frontières allaient être franchies , et cette fois encore, la conscription enfanta une jeune armée, inhabile à se battre,
mais pleine d'ardeur, de courage, d'abnégation !
Le dernier jour de décembre, la boutique de mercerie de la rue llautufouille fui fermée avant neuf lieures du soir ; et les voisins remarquèrent, non sans surprise, que l'enseigne : A la Pennée! que la mercière arrachait et décrochait, elle-même, tous les jours, à l'aide d'un marche-pied, fut enlevée ce soir-là par un grand jeune homme revêtu de l'uniforme de rinfantcric de ligne.
L'habit militaire servit de texte à toutes les conversations des commères des environs; les unes pensaient que c'était un cousin — et le litre de cousin ne pouvait tirer àconséquencc, puisque la mercièrecomplail déjà quarante ans, — d'autres, qui se prétendaient mieux informées, assuraient que c'était le mari qui revenait de l'armée j les
premières se récriaient en disant qu'il n'avait pas de moustaches, ce que les secondes affirmaient en ajoutant qu'elles étaient noires. Plus d'une dispute , commencée d'un ton amical , s'acheva aigrement ; et comme il arrive toujours, à propos d'un inconnu, qui ne les intéressait nullement, ces demoiselles, dames ou veuves, se dirent de dures vérités, se reprochèrent leurs petits méfaits ; bref, la discorde fit dessiennes, pendant cette soirée , depuis la rue Serpente jusqu'à la place Saint-André-des- Arls.
Dans la petite chambre à coucher de la mercière, on ne se disputait pas, on pleurait. Isabelle venait d'apprendre do Frédéric que, le lendemain matin, le régiment dans lequel il avait été incorporé quitterait Paris ; celte séparation , à laquelle depuis quinze jours Frédéric s'efforçait d'habituer sa mère
celle séparalion faisait couler ses pleurs, car il lui seiiiblail, en euibrassanl son fils, que c'étaient les dernières caresses qu'elle lui prodiguerait. Vainement Frédcriccherchait à la rassurer en lui disant qu'à la guerre, il n'j avait point de balles et de boulets pour tout le monde ; Isabelle n'approuvait point la justesse de ce raisonnement, et maudissait la funeste loi en vertu de laquelle son ^lier Frédéric était appelé, alors qu'il n'avait pas encore atteint ses dix-neuf ans, à servir sous les drapeaux. Son cœur no bénit point le nom do Napoléon, cl jusqu'au lendemain, sa tendresse s'ingénia pour trouver les moyens de soustraire son fils aux chances de cette sanglante loterie qui se lirait sur un champ de bataille ; mais les mesures les plus sévères étaient prises par la police impériale pour diminuer le nombre des réfractairos qui , dans les
campagnes, était toujours plus grand que dans les villes.
L'honneur du jeune conscrit s'alarma à ridée conçue par sa mère et qu'elle n'osait lui expliquer franchement ; quand les premières lueurs du jour pénétrèrent dans la petite chambre et firent pâlir la lumière de la lampe, Frédéric se leva en disant :
— Mère, dans une heure, le régiment se mettra en roule : je ne veux pas manquer à la promesse que j'ai faite à mon capitaine quand il m'a accordé la permission de venir l'embrasser. J'ai donné ma parole , vois-tu, et tu sais que c'est une chose sacrée.
Il y avait tant d'énergique résolution dans le langage de Frédéric que sa mère n'insista pas, et cependant, elle se disait à voi.v basse :
— S'il le voulait, j<' pourrais le cacher... le souslraircàtous les reg;irds... Mais, non, l'indexible honneur l'emporte sur mes \ives alarmes... et puis, il aime Napoléon , lui!
Le conscrit avait réparé le désordre de sa toilelle; il jeta un dernier coup-d'œil sur son uniforme, élreignil sa mère contre son coeur, la couvrit de baisers, et lui dit d'une voix caressante :
— Sèche les pleurs, bonne mère , et fais des vœux pour son li!s , qui rie ;nn ctMé ne t'oubliera pas.
— Ah! Frédéric, celte séparation. . .
La pauvre Isabelle ne put achever , car les sanglots étouirèrcnt sa voix; Frédéric profita de ce moment pour murmurer un dernier adieu, puis, il s'enfuit précipitamment.
Nous ne suivrons pas le jeune soldai sur
leschampsdebataille, où il fit l'apprentissage du périlleux métier qu'il apprenait au bruit de la fusillade; à Brienne, à Champ- Aubert, à Château-Thierry , à Vauchamps, partout l'armée française commandée par Napoléon, fit des prodiges de valeur, et la plupart des bataillons étaient formés de conscrits! A Nangis , à Montereau, le régiment, dans lequel Frédéric avait été incorporé, fut écharpéen culbutant les colonnes autrichiennes du général Schwartzemberg ; le capitaine et les lieutcnans de sa compagnie furent tués sur le pont de Montereau ; les sergensles remjdacèrent, les caporaux prirent la place de ceux-ci, et parmi les soldats, on (it choix de huit caporaux parmi lesquels se trouvait Frédéric.
A Craonne, le jeune caporal fut nommé sergent; à Arcis-sur-Aubc, l'empereur le
décora et lui donna les épaulettes de sous- II. 14