‹ IsabelleChapitre 4 sur 5 · SU · texte numérisé non relu

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quille brusquement son domicile, <.l le délenteur de cet effet se présentait chez son endosseur jwur en exiger le paiement.

Isabelle ne pouvait s'attendre à cet événement, aussi, sa réponse fut loin de satislaire la personne qui venait toucher ce billet; elle sinistre : Je n ai pas de fonds pour payer! provoqua celle réflexion :

— Parbleu! madame, il faudra bien aviser à m'en trouver sinon , je ferai

vendre.

Et ce créancier était sorti pour aller chez l'huissier.

Vainement Isabelle chercha à paralyser l'ellet des poursuites exercées contre elle, son créancier ue voulut rien entendre, et le délai d'un mois, que la pauvre rcmme demandait pour remplir cet cogagemenl lui fut refusé avec celle inflexibilité du négociant exact dans ses paioiucns et in-

traitable à l'égaid de ceux i|ui ne !e sont pas; el puis, son huissier avait fait les premiers frais, cL pour les arrêter, il aurait fallu que iui, créancier, se mil à découvert d'une quarantaine do francs! Cette manière d'agir n'était pas dans ses habitudes, aussi, fit-ii répondre à la mercière de la rue Hautefeuille de ne plus venir l'importuner, et d'utiliser plus convenableuicnt ses démarches.

— Ma ruine est consommée! se dit Isabelle en sortant de chez son créancier; si mon pauvre Frédéric était près de moi , il pourrait me conseiller ; peut'èlre parviendrait-il jusqu'à son père, et alors tous nos malheurs finiraient... Il faut prendre une résolution, conlinua-t elle, et d'ici dimanche, ma situation ne pourra pas s'aggraver.... Vendre !e peu que je possède, et payer loules les personnes auxquelles je

dois, voilà le parli le plus snge, le seul que mon Frédéric me conseillerait — Lt après, eh bien! l'ancienne femme de chambre d'une comtesse, la marquise de Longpont cherchera une place de gouvernante, de bonne d'enfant '.... Quelle lionle! exclama douloureusement la pauvre femme, lui, riche! heureux! moi , en proie à la misère et à SCS poignantes tortures!... 0 mon Dieu ! j'expie Men cruellement ma vaine grandeur!

En rentrant chez elle, Isabelle aperçut une petite allicbe jaunâtre (|ui était collée près du vitrage de sa boutique. Ces mois : De par la loi, le roi, et jlstice; VENTE! lui sautèrent aux yeux; elle s'approcha : c'était l'inventaire succinct de sa boutique et de son modeste mobilier qu'elle put lire grossojé à la suite de la formule en vertu

de laquelle on vous dépouille de ce que vous possédez.

On était au mercredi, et la vente devait avoir lieu le samedi suivant sur la place du Châtelet.

Pendant le reste de la journée, Isabelle s'occupa d'arranger ses affaires; elle estima ce qu'elle possédait, bien au-dessous de sa valeur, et ce fut avec un sentiment de joie, d'orgueil môme, qu'en additionnant son passif, il n'atteignait pas le montant de l'estimation qu'elle venait défaire.

— Je pourrai payer, se dit-elle, et nul n'aura le droit de me dire en face : Vous n'avez point rempli vos engagemens !

Dans la soirée, le vieux capitaine, son fidèle compagnon dans les visites qu'elle rendait à son CIs, se présenta au moment où Isabelle allait fermer sa boutique. Le

vieux yrognard, comme il se qualifiait iuiinémc, était soucieux , préoccupé, et pendant plus de cinq minutes, il se remua sur sa chaise, en prononçant des mots inarlicuics, des jurons étouffés par de gros soupirs.

— Vous avez quelque nouveau chagrin?

mon pauvre ami, lui demanda Isabelle avec le ton de l'intérêt.

— Oui , fichire! articula énergiquement le vieux capitaine ; j'ai eu alfaire à un coquin d'usurier, auquel j'avais envie de couper les oreilles comme à un barbet... mais le drôle n'a pas jugé prudent de répondre, en galant homme, à la conversation qu'il

m'a fallu avoir avec lui Il a gardé ma

montre et les deux soulllels que je lui ai donné.... fichtre!

— Ces hommes d'argent n'ont pasd'àme, iiil Isabelle.

— N! de cœur! ajoiiîa brusquement le vieux capitaine; me refuser ma montre, parce que je suis en retard de deux jours du terme que j'avais fixé pour la retirer... Ce gneux-là n'a donc jamais fait de fausses manœuvres?... » Je suis dans mon droit, m'a-t-il dit, et j'en use. » A ton aise, mon petit Juif, mais j'espère bien que tu ne me contesteras pus celui que je m'arrogerai, ce qui le vaudra une bonne correction.

— Y pensez-vous? capitaine, luiditTsabellc avec l'accent du reproche, vous vous feriez une mauvaise affi\irc pour apprendre à vivre à na mailicureux... Oubliez cet homme.

— Mais ma montre, reprit le capitaine, c'est tout ce «jui me reste de mon pure, c'est un héritage de famille, un souvenir auquel j'attache beaucoup de prix, et ce mi-

sérablene la vendra pas trois napoléons!... Soixante francs ! répéta le capitaine en regardant Isabelle d'un air signiûcatif; dire que cette somme sullîrail pour épargner un chagrin véritable à un honnête homme.

La mercière soupira tristement, car elle avait compris que le vieux capitaine lui demandait un service qu'elle ne pouvait lui rendre; et cependant, elle n'osait le lui avouer ; mais le capitaine, qui était préoccupé par l'idée de la perte de sa montre, et qui ne soupçonnait point la détresse de la pauvre femme, alla franchement au but qu'il voulait atteindre , et ce fut en balbutiant qu'il formula la demande d'un emprunt qui pouvait le roaieilrc on possession de sa montre.

— CcrlainenieiU, mon vieil ami, dit Isabelle en rouj^isianl, a je mo ferais un \c-

ritable plaisir de vous rendre ce petit service, si...

Le vieux capitaine était un peu sourd , el les mots certainement^ rendre ce petit service, frappèrent seuls son oreille; son visage s'épanouit de joie, et il s'écria a vccraccent de la gaîté :

— Fichtre ! vous êtes une excellente femmej aussi, j'ai songé à vous être utile, ainsi qu'à ce cher Frédéric qui doit être jugé le mois prochain... J'ai été voir un avocat , un chaud , qui ergotera avec les juges de manière à les mettre dans

l'embarras Soyez Lien certaine que

cette aiïaire-lù se terminera par un acquittement.

Celte bonne nomulle lit sourire Isabelle en môme temps qu'elle lui inspirait l'envie de no point détruire la joie qii'une méprise avait fait nailre, et comme son intention

"élail àc vendre son mobilier el les marchandises qui garnissaient sa boutique , elle se dit :

— Je trouverai bien celle somme.. . et fTaîlleiirs, ce n'est qu'un prêt qu'il me rendra plus lard.

Et elle questionna le capitaine, afin d'avoir les renscigncmens f|ui lui (-laient nécessaires pour se présenter chez l'usurier, détonleur de la montre qui lui avait été confiée à titre de gage. Le capitaine ne se fit pas prier, et il répondit à toutes le-s questions en ces termes:

— L'usurier auquel j'ai eu alTaire est un gros, vilain, courl, qui se nomme M. André.— Ace nom, Is:!)ellc lit un mouvement qui indiquait sa surprise, mais le capitaine ne le remarqua pas, et il ajouta : — Il demeure dans un taudis, au qualrièmc étage d'une maison tic la rue de la Cossonnerie...

c'est dans le quartier des Halles. .. à vingt minutes de chemin delà rue Hautefeuille... On le trouve le matin , jusqu'à midi. . . Quant à ma montre — et il soupira — \oici son signalement : boîte en argent,

cadrait ém aillé une bonne grosseur...

le nom de mon père , le mien est gravé dessus : Fracarville , avec cette date , d770... un cordon en cheveux... c'est encore un souvenir! — nouveau soupir — mais celui-là. ..

Le vieux capitaine n'aciieva pas , sans doute par galanterie , car il était évident que le cordon en cheveux était le don d'une femme, et que ce souvenir-là ne lui était pas aussi cher que l'autre.

Isabelle promit au capitaine qu'elle s'occuperait, dès le lendemain, délai faire rendre la montre qu'il regrettait , et le vieii\

grognard, vivement touché de l'intérêt que «I. If).

la mercière lui icinoiguait , l'en remercia avec celle elTusiou qui pari du cœur, et en prenant congé d'elle, il lui dit :

— Soyez tranquille, la petite mère, un service en vaut un autre, et les honnêtes gens n'attendent pas qu'on les leur rappelle.

En disant ceci, le vieux capitaine serra la main d'Isabelle et sortit en fredonnant.

Le lendemain, à sept heures du matin, Isabelle s'arrêtait à la porte du logement qui lui avait été indiqué par le portier de la maison où demeurait l'usurier André.

Tout en agitant le cordon de la sonnette, elle se disait :

— Ce ne peut être lui... André! prêteur à la pelite semaine!.., et la liêrc Pauline, la veuve du comte de Beaulieu, obligée de descendre aux m, lie détails de ce corn-

merce qu'on ne peut exercer honorablement... Eh! non, c'est impossible !

Tandis qu'elle repoussait l'idée de retrouver, dans l'usurier de la rue de la Cossonnerie, cet André qu'elle avait connu, ■valet d'écurie d'abord , puis ensuite, fournisseur des armées impériales et possesseur d'une immense forlune; car Isabelle ne se rappelait point , dans le moment, la scène dont elle avait été le témoin dans la maison de la rue de Yaugirard , et dans ses souvenirs, elle ne séparait point André de sa femme, la veuve du comte de Beaulieu; tandis qu'elle se perdait en conjectures , l'homme auquel elle venait rendre une matinale visite s'habillait à la hâte, et après s'être débarricadé, il rattacha le bouton de sa porte, et d'une voix bi-éve, il s'écria : — Entrez I Isabelle tourna Icbouion, et péntlra dans

nne petite chamljio , très modestement meublée, et à l'entruc de laquelle était une espèce de bureau en noyer entouré d'un grillage en /il de fer ; une ouvorlurc était pratiquée au milieu, et au-dessus était une pancarte sur laquelle on lisait : Caisse.

— Qui vous amène? demanda brusquement l'usurier.

Isabelle ne répondit pas ; elle examinait , avec autant de surprise (juc de crainte, l'homme qui était là, devant ses yeux. C'«jlait bien André, mais André vieilli , usé, ridé; André, enveloppé d'une mauvaise houppelande, la tète couverle d'un bonnet de soie noire, elle nez armé d'une paire de lanettes en argent.

— Qui vous amène? répéla-t-il en dirigeant un regard scrutateur sur la personne qui venait le déranger.

— Eli! (iiioi, nioiiiiicur André, \ous ne me reconnaissez pas? dit Isabelle.

— Heim ! fit l'usurier, cette voix ne m'est pas inconnue... Attendez donc!... Eh!

oui, je ne me trompe pas, c'est à la marquise de Longpont que j'ai l'honneur de parler.

Et André sortit de son bureau, le sourire sur ses lèvres, non ce sourire bienveillant qui encourage et rassure , mais celui du sarcasme et de la méchanceté ; Isabelle tressaillit, et fit un mouvement pour sortir. André la retint par le bras.

— Restez donc, madame la marquise , lui dit-il ironi<iuenient , me permetlrezvous de vous oUrir une chaise et de vous demander le sujet de votre visite... Car je ne pense pas que c'est au prêteur à la petite semaine que vous désirez parler; un autre motif vous amène chei^ moi..-

Aiulrc articula d'un ion moqcur; un coup tl'œil lui a\ail appris que ce n'était pas lamarquisequile visitait, mais la pauvre femme abandonnée, et que la misère réduisait sans doute à se créer des ressources des bijoux qu'elle possédait.

Isabelle s'était remise de son trouble, et après un moment de silence, elle dit :

— Monsieur Andié, je \iens pour retirer une Mionlre qu'un \iou.\ capitaine...

— INe uic parlez pas de cet homme?

s'écria André en pâlissant; c'est un brutal qui 1)1 a induite...

— Pouiquui lui iclusor le gage qu'il ^ous a\ait coulié ?

— Le rcl'user !... le refuser! mais il n'est pas dans Diesliubiludes de prendre 1 urgent qu'on me doit... S41 s'était présenté en me disant : «Rendez-moi ma montre, voici, en échange, l'argent que vous m'avez prêté

sur ce nantissement; je lui aurais répondu : Avec le plus grand plaisir...» Car si je prête à intérêts, ce n'est point pour être oblige de faire le commerce, et de vendre, à perte, les objets qu'on me laisse... Votre vieux capitaine est venu me demander un délai... c'est un mot auquel je suis sourd... Ma réponse a été ce qu'elle devait être. . . « Vous manquez à voire promesse, moi, je crois devoir tenir celle que je vous ai faite, ainsi, la montre m'appartient. •

— C'est un souvenir de famille, un objet que ce vieux militaire tient à conserver , dit Isabelle avec le ton de l'insistance.

•^- Je n'ai rien à vous refuser, madame la marquise, dit André en grimaçant, toutefois, j'aurai l'honneur de lui faire observer que j'ai avancé soixante francs, et que celte somme...

— Vous est due , je le sais, monsieur

André, et je ne suis pas venue pour vous arracher celle fiistueuseaumôme, iiuedans votre situation vous ne pourriez faire... Non , telle n'était point ma |>ensée... Je vous compterai les soixante francs, et vous me rendrez cette montre... Ceci est bien convenu, ajouta-l-elle en dirigeant sur André un regard interrogateur.

— J'aurai l'avantage de porter , moimême, à madame la marquise, la montre du vieux brutal auquel son bon cœur la fait s'intéresser... A quelle heure puis-je me présenter à l' hôtel de madame la marquise?

— A mon hOtel ! Hélas! monsieur André, si je vous retrouve aujourd'hui dans une situation précaire, misérable... devezvous donc vous étonner de voir la marquise de Longpont à la veille d'entrer de nouveau en service... Vous m'avez connu femme

de cJiambre, et alors, vous étiez valet d'écurie. ..

— Piqueur du marquis de Longpont , \olre époux , de par ma volonté, articula énergiqucment André.

— Maudit soil ce mariage ! dit Isabelle avec le ton de l'exaltation.

— Ali! vous ici!... mais est-ce que le frère est parvenue, comme la sœur, à faire rompre les liens qui vous unissaient à lui ? Il a eu recours à un divorce , n'est-ce pas?

— ■ Croyez-vous que j'eusse consenti à subir cette ignoble volonté, s'il avait voulu me l'imposer? Le croyez-vous? monsieur André , dit Isabelle en relevant iièreuient la lèlc.

— Ma foi! reprit l'usurier, comme vous, je ne le voulais pas, mais les circonstances

en onl ordonné aulronient , et il m'a fallu conscnlir à un divorce...

— Vous! André!... vous! l'homme aux énergiques résolutions !... Ah! sans doute que la veuve du comte de Bcaulieu a payé chèrement celte liberté que vous lui avez vendue...

— J'ai fait un marché de dupe, dit André avec le Ion de l'amertume; vous , Isabelle, avez eu le 'ourage de lutter contre l'adversité, vous avez su honorer votre misère... Je savais que si vous aviez encore le droit de porter ce titre de marquise... qui ne vous a pas rendu plus iicureuse! je savais que vous ne jouissiez point des bénéliccs qui y sont attachés... Le hasard a amené chez mo', ces jours derniers, un valet de l'iiùlol <hi noble marquis de Longpont... le drôle venait m'apporter, en uanlisscmenl d'une somme de deux cents francs

dont il avait besoin, une tabatière en or... fort beau travail, ma foi ! et qui , m'a-t-il dit, lui a étédonnée par le marquis... Son air embarrassé , ses réponses qui se contredisaient, m'avaient apprisla vérité... Le voleur cherchait un receleur , et il s'adressait à moi... Je n'ai point trompé son attente... J'ai pris la tabatière, et avant de lui compter la somme qu'il m'avait demandée, je l'ai questionné... La comtesse de Beaulieu demeure avec son frère... écoutez bien ceci, avec son fréie qui songe à se marier...

— Grand Dieu! il oserait!...

— Il vous croit morte, ou il espère que vous ne viendrez jamais réclamer vos droits.

— Il espère!... mais depuis cinq mois, je lui ai écrit vingt lettres , et toutes sont restées sans réponse... ISon , non! Frédé-

rie de Longponl sait bien que je ne suis pas raorle!

— Il le sait, et il songe à se marier,

reprit André ; parbleu! c'est étrange

c'est fort heureux même, ajoula-t-il après un uiomenl de réflexion, car cela complique la situation... Voustenez au marquis, conlinua-l-il ; à \otre place, je ne tiendrais qu'à la dot, que j'ai su vous faire reconnaître dans votre contrat de mariage.

— J'ai un (ils , monsieur André , dit Isabelle d'une voix solennelle , et mon titre de mère m'impose des devoirs sacrés.

— Vous les remplirez , Isabelle , et je vous eu fournirai les moyens... Oli ! j'ai à me venger de celte famille qui sue l'aristocratie par tous les pores, famille noble, en effet; ma femme, une de Longponl, la veuve d'un comte, ma femme a pris la fuite

avec lin I):ironiiet anglais , qui était son amant; et plus lard, pour couronner ce scandale, il a fallu que mon nom elle sien retentissent devant les tribunaux , car notre divorce m'a été arraché, et sans les événemens!... Ce ne sont plus maintenant que d'amers souvenirs que je m'efforce de bannir de ma pensée... Les Longponl me seront étrangers désormais; toutefois, puisque ma volonté vous a fait marquise , et que celui qui vous a donné ce nom refuse de vous recevoir chez lui , c'est à moi de lui rappeler quelles obligations il a con- Iractéc'S en vous épouKanl... Et je vais lui écrire à ce Frédéric de Lougpont, et lui annoncer votre visite.

— Gardez-vous en! monsieur André, le prévenir, c'est lui donner les moyens de m'éviler et je veux le surprendre

— Vous! Isabelle!.... vous n'en aurez

poinl le courage Je lis dans vos yeux

l'clTroi que vous cause ridée de celle démarche.

— Je vous ai déjà dit que j'étais mère, répliciua Isabelle avec fermeté, ce litre-là , voyez - vous , m'enhardit à tenter ce que je n'oserais entreprendre pour moi.

— En êtes-vous certaine?

— Toujours incrédule!

— Par expérience , je doute des paroles , cl crois seulement aux actions... \oulez-vous me convaincre? Isabelle.

— Vous convaincre? en vérité; monsieur André, je ne vous comprends pas.

— Tenez , à la montre de votre brutal de capitaine, — et il la tirait de son gousset, — il est maintenant sept heures trois quarts d;ins viiigl-cinq minutes, nous

pouvons être à rhùtel de la rue Saint-Dominique, et à cette lieurc-là, les grands seigneurs dorment encore... Nous sommes donc certains de trouver le marquis chez lui... A neuf heures, vous saurez ce que vous devez espérer ou ce qu'il vous faut craindre... Prenez cette montre, Isabelle, et gardez votre argent... Malgré ma situation misérable — et André ricannait en prononçant ce mot, — je puis faire cette aumône à un des sicaires du général Buo-

naparte Je ne vous demande que le

secret Obliger les gens de cette espèce

n'est pas dans mes habitudes ni dans mes opinions... si je fais violence aux uns, pour le monde, je dois respecter les autres... ce sont mes ( ouNiolions (lu moment, vous comprenez que j'y liens... Brisons là, et partons !

Isabelle se laissa guider par cet homme

qui, malj^ré elle, la inailrisail encore, el dont l'influence lui faisait approuver loul ce qu'ilavail résolu.

Un fiacre les conduisit rue Saint-Dominique ; le concierge, qui lisait les journaux nonchalamment étendu sur son fauteuil de cuir, trouva mauvais ([u'on vint le déranger, el ce fut en grommelant (juM vint ouvrir la porte-cochèrc.

André était resté dans le fiacre.

En apercevant Isabelle, le valet, (|ui la reconnut, ne put s'empêcher de dire avec humeur :

— C'est encorf vous ! oli ! mon Pieu , Si quoi hon vous déranger? On m'a •donné l'ordre de ne point vous laisser entrer.

— Manjuise! cria André ilu fond du fiacre, il faudra chasser ce drôle t|ui vous manque de respect !

Le valet pâlit en entendant 'cette voix saccadée, impérative, qui conseillait de le chasser; il en recula de surprise, et Isabelle en profita pour entrer dans la cour de l'hôtel.

Elle était dans la grande antichambre , que le concierge regardait encore autour de lui d'un air effaré.

— Que désire naadame? dit un valet en s'approchant.

— Parler au marquis de Longpont.

— Il n'est pas visible, et. . .

— Le marquis attend ma visite, reprit Isabelle sans s'émouvoir.

— Votre nom, madame.

— Annoncez la marquise de Longpont!

Le valet était sorti de l'antichambre en répétant, à voix, basse , le nom de la marquise de Longpont qui, pour la preiaière fois, avait frappé son oreille ; et cette visite lui parut si oxlraordinairo, qu'il ne se lit point de scruiiulo d éveiller le niar-

quis, malgré la défense de celui-ci d'entrer dans sa chambre à coucher avant qu'il eût sonné.

En apprenant qu'une dame, s'întitulant marquise de Longpont, demandait à le voir, Frédéric fit un bond dans son lit , et se frotta les yeux pour s'assurer qu'il était bien éveillé; cette preuve acquise, il se laissa glisscrsur le parquet en criant :

--^ Saint-Jean, habillez-moi au plus vite! une robe de chambre. . . ce que vous trouverez !...

Saint-Jean s'empressa d'affubler son maître d'un vêtement nécessaire, puis, il lui fit endosser une robe de chambre, et quand celte toilette du malin fut terminée, le marquis passa chez sa sœur qui, déjà, était en conférence avec son confesseur. Le Saint homme, que Frédéric de Longpont trouva nonrihalammeni conc'ié diTis

wne nioellouse bergr-rc , fit un gesle d'humeur iTi voyant tnlrer le frère de sa noble périitenle ; loiilefois , la sén'nité de son visage resla la même, et le bénin sourire, qui errait sur ses lèvres, conserva la bienveillance qu'il s'efforçait de lui donner.

— J'ai à vous parler, ma sœur, dit le marquis avec le ton de l'agilation.

— En vérité, marquis, répliqua aigrement Pauline, vous tombez chez les gens sans vous faire annoncer. . . J'étais occupée. . .

— Comtesse de Beaulieu , reprit Frédéric avec humeur , il me semble que ce qui me louche de près doit vous intéresser... et vous devez comprendre qu'il est des secrets...

Le prêtre lit le mouvement de se lever, mais Pauline l'en empêcha en disant :

— :ît»9 —

— Puisqu'il le faut absoluineiil, iiurquis, voyons quel est ce grand secret que vous avez hâte de me communiquer... Parlez, nousvous écoulons.

Le marquis garda le silence; le confident, que sa sœur lui donnait forcément, ne lui plaisait (lue médiocrement ; mais la nécessité lui faisait une loi de parler, et après un moment d'hésitation, il dit, d'un ton brusque :

— Votre ancienne femme de chambre vient de me faire demander une entrevue... elle est dans le salon qui attend ma réponse.

— Quoi! elle a osé! s'écria Pauline en rougissant de honte, et sans doute qu'elle n'est pas seule?

— Elle est seule, à ce que m'a dit Saint-Jean

— El à quoi êtes -vous décidé ? marquis.

— A ne pas la voir, répliqua vivement M. de Longponl.

— Fort bien Prenez une plume,

écrivez.

— Mais, ma sœur, à quoi bon?.,.

— Ecrivez, marquis, je vais dicter....

« Madame. >

Frédéric s'assied devant un guéridon, prit une plume, du papier, et traça le mot Madame.

— Quand vous voudrez, ma sœur, dil-il avec le ton de la contrainte.

Pauline se souleva sur son séant , et ajouta :

<i Si une pension de quinze ceins francs )i vous parait suflisanle pour subvenir à » tous vos besoins, dès demain, mon » notaire sera autorisé à vous en compter

» le premier semestre. Vous devez com- » prendre que c'est assez payer chère- » ment votre silence et les prétendus » droits que votre fils croirait pouvoir » exercer. Au surplus, toutes mes me- » sures sont prises pour élever entre nous » une barrière que vous ne franchirez » jamais.

» Réfléchissez , madame. »

Frédéric avait écrit.

— Signez,, marquis, lui dit sa sœur, et pendant que Monsieur laLbé va se charger de faire entendre raison à celte femme, vous, mon frère, allez chez votre notaire, voyez votre avoué, votre avocat... consultez, car le moment est venu de prendre une détermination irrévocable, et d'assurer votre tranquillité.

M. de Longponl revint dans son apparlemcni, et pendant qu'il donnait ses ordres

à son \alet de chambre, et que son cocher attelait, le confesseur de Pauline s'acheminait vers le salon où Isabelle attendait, depuis une demi-heure, que le marquis voulut bien le recevoir. A la vue du prêtre, qui s'avançait lentement et d'un air réfléchi , Isabelle se leva précipitamment, l'abbé l'invita à se rasseoir, et lui présenta la lettre que le marquis venait d'écrire , en disant d'un ton patelin :

— Veuillez prendre connaissance de cet écrit, madame.

Isabelle lut à voix basse , et pour toute réponse, elle déchira en morceaux le papier sur lequel son époux n'avait pas hésité à l'outrager.

— Que faites-vous, madame? lui dit l'abbé d'un air étonné.

— J'anéantis une preuve qui témoignait de l'égaremeut et de l'insensibilité de

l'homme que je viens implorer... Allez, monsieur , allez, conlinua-t-elle avec l'accent de l'énergie, reportez au marquis de Longponl que je n'accepte point l'aumône qu'il me j<dtc avec tant de dédain... il oublie donc quels sont mes droits?

— Je n'ai pas mission de discuter avec vous, madame , reprit le prêtre; j'ai été chargé de vous reiîiettre une lettre et d'en rapporter la réponse. .. Il ne vous convient pas d'en faire une satisfaisante, et en cela, madame , votre volonté est entièrement libre.

— Je le sais , monsieur , répliqua Isabelle, et puisque M. de Longponl n'a pas craint de vous prendre pour confident de ce qu'il regarde peut-être comme une misérable intrigue, dites-lui , monsieur, que la marquise de Longpont, sa femme, entendez-vous bien, que la marquise et son fils

sont décides à réclamer leurs droits... Qu'il y rétléchisse, monsieur l'abbé, car ce ûls, qu'il repousse loin de lui , viendra lui demander un compte sévère de sa conduite... Je ne quitterai cet bùlel, je ne sortirai de ce salon, ajoula-t-clle avec le ton de la résolution, que quand mon époux sera venu, lui-même, me faire savoir ses intentions... Allez, monsieur l'abbé, j'allends.

Le prêtre hésitait à se charger d'une semblable commission, et au moment de sortir du salon, il s'arrêtait pour se consulter, quand le bruit d'une voiture lit vibrer les vitres des croisées.

C'était le marquis de Longpont qui sortait.

— H est trop tard , madame, dit labbé en se retournant du cùlé d'Isabelle, monsieur le marquis quille en ce moment sod holcl.

Isabelle ouvrit une des croisées j le cabriolet du marquis était déjà dans la rue.

— Quelle lâcheté ! murmura la pauvre femme, croit-il donc pouvoir lasser ma patience?... en s'adressant au prêtre qui avait ouvert la porte du salon : « Vous pouvez dire au marquis de Longpont que je reviendrai. >

— Je ne manquerai pas, madame, articula froidement le prêtre en saluant du geste.

Isabelle sortit de l'hôtel , mais elle ne retrouva à la porte , ni le fiacre , ni André.

— 1 1 s'est lassé de m'atlendre, se ditelle; après tout, qu'ai-jc besoin de lui... je sais ce qu'il nie reste à faire.

Et dans cette même journée, Isabelle vendit son mobilier cl ses marchandises, dé-

sinléressa son propriélaire en l'indemnisant, et quand le soir fut venu , elle alla chez l'huissier qui la gratifiait depuis six semaines d'une quantité de j)apicrs timbrés de toutes les dimensions: la liijuidalion des frais et le montant du capital absorbèrent leresle de l'argent qu'Isabelle s'élail procuré, mais elle ne s'en aflligea pas, et ce fut avec un soupir de contentement qu'ellese disait, en revenant rue rlautefcuille :

— Je ne tlois plus rien !

Le vieux capitaine fui étrangement surpris de trouver la boutique fermée, à l'heure à laquelle il avait l'habitude de venir; néanmoins, il frappa, et (piand Isabelle eut ouvert la porte, et qu'à la lueur de la lampe qu'elle tenait à la main, le grognard aperçut le vide qui régnait dans la boutique et dans la petite salle à manger , il s'écria :

— Fichtre! est-ce que vous déloger

sourdement? Vous faites bien , corbleu!

ajouta-l-il , car la situation n'est plus tenable, fichtre!

— Est-ce que vous savez le malheur qui m'accable, lui dit Isabelle en lui présentant sa montre.

— Ma montre!... exclamat-il bruyamment, ma chère montre ! fichtre! ma montre queje croyais àjamais perdue! Ah ! vousêles une brave et digne femme... une... fichtre! dire que je nepuis vous rendre la pareille... Si fait ! corbleu ! nous ne le laisserons paa exécuter...

Isabelle tressaillit à ce dernier mot, et prenant le bras du capitaine, elle lui dit:

— Nous parlons sans nous entendre , mon vieil ami; un malheur me menace, vous en êtes instruit... ne cherchez pas à

nier... et vous me le laissez ignorer

Voyons, que dois-je craindre ?

— La police, répliqua brusquement le vieux capitaine.

— Je ne suis coupable d'aucun crime, je n'ai rien fait, pourquoi me persécuteraiton?

— Et votre fils, pauvre mère , votre fds auquel vous ne songez pasi

— Ne m'avez-vous pas dit hier au soir que vous trouveriez un bon avocat qui se chargerait de le faire ac(|uiiter?

— Fichtre! je l'ai dit, et je le pensais... mais les événemens ont tourné autrement qu'il était permis de le supposer Dimanche dernier, nous n'avons pu \oir Frédéric au parloir... vous vous le rappelez!

^^ Certes ! et en nous refusant l'entrée de la prison , le guichetier nous a dit que notre perniiasiou n'était plus valable, q'i'il

fallait la faire renouveler, et tous vous êtes chargé de remplir cette formalité...

— Inutile, absolument inutile, reprit le vieux capitaine, car l'iiôtel de la Force ne sert plus de prison à votre fils; il a été transféré, il y a sept jours, à l'Abbaye.

— A l'Abbaye! répéta Isabelle , ne ra'avez-vous pas dit, capitaine, que c'était Une prison militaire ?

— Justement, et ce n'est pas devant une cour d'assises que notre pauvre Frédéric a eu à se justifier d'un complot ourdi par des rêveurs, des têtes folles!... c'est devant un conseil de guerre qu'il a été traduit...

— Un conseil de guerre!... et je l'ignorais, moi, sa mère!

— Oh! ce sont des gredins , d'infâmes gredins! articula énergiquement le vieux capitaine; condamner un homme sans l'entendre... le condamner à mort.

Celte dernière phrase s'échappa involontairement (les lèvres du vieux capilaine, et resta muet de surprise, de douleur, en voyant le désespoir de la pauvre mère, désespoir que son indiscrétion venait de provoquer.

Il y eut un moment de silence.

Isabelle s'elforça de surmonter son chagrin pour ne s'occuper que de son fils.

— Capitaine, dit-elle après avoir réfléchi , vous devez comprendre que maintenant il me faut la vérité, la vérité tout entière... "Vous avez parlé d'exécution et de moyens de l'empôcher... Que savoz-vous, que pouvez-vous faire?

— Ce que je sais, répliqua le vieux capitaine avec émotion, c'est que notre pauvre Frédéric a été condamné à mort... aujourd'hui même, et qu'il sera exécuté dans Us

trois jours c'est l'usage. Quant aux

moyens d'empêcher ce malheur , ils se réduisent à ceci : Nous sommes une soixantaine d'officiers qui nous connaissons, et je puis dire que nous pouvons compter les uns sur les autres... Nous réunir est chose facile... et une fois sur le lieu de l'exécution... qu'est-ce qu'un piquet d'escorte ! Une vingtaine de conscrits qui ne nous opposeront aucune résistance.

— N'est-il que ce moyen d'arracher mon fils au supplice? demanda tristement Isabelle.

— Un recours en grâce... bien appuyé... chaudement re.ommandé par (juelqu'un de haut placé... quelqu'un qui approche du roi...

Isabelle accueillit celle idée avec avidité,

car elle songeait à son époux, au marquis

de Longpont qui ne pourrait se refuser II. 24

d'intercéder pour son fils, son unique Lérilicr.

— Vousavez raison, dit-elle au capitaine, je crois qu'avant tout il faut implorer la clémence du roi en faveur de mon pauvre Frédéric... Si je ne craignais d'abuser de voire complaisance, je vous prierais...

— Point de prières, et abusez... je suis entièrement ù votre service.

— Quelques minutes seulement, le temps d'écrire une lettre.

— Ecrivez-en di.t, vingt , trente, si c'est votre fantaisie, dit le vieux grognard d'un ton de bienveillance , je suis là , et j'attends.

Isabelle trara ces mots à la hâte :

« Frédéric ,

» Notre (ils , accusé de complot , a été » condamné, aujourd'hui, par un conseil » de guerre, à la peine de mort. Vouj* de-

» vinez toute l'horreur que j'éprouve en » écrivant ce mot. Vous pouvez, vous devez » le sauver. On m'assure qu'une demande » en grâce, présentée au roi, serait favora- » blement accueillie; rédigez cette sup- » pliqueau nom de votre (ils, ex-sous-liou- » tenant d'infanterie; je compte les mi- » nutes, Frédéric, et cet infortuné attend, » dans un cachot, sa dernière heure.

» Au nom du ciel, souvenez-vous, enfin, » que vous êtes père, et que c'est votre fils » qu'on veut immoler. »

Et elle signa : Isadelle de Lo.ngpont.

Le vieux capitaine se chargea de porter cette lettre à l'hùtel de la rue Saint-Dominique, et de revenir le lendemain matin de bonne heure pour accompagner Isabelle à la prison de l'Abbaye.

Isabelle s'éiait dil :

— Ils ne pourront me refuser la grâce d'embrasser mon ûls !

Le marquis de Longpont n'était revenu que fort tard dans la soirée, et il y avait à peine vingt minutes qu'il était rentré,quand le vieux capitaine remit la lettre d'Isabelle à son concierge.

Le marquis était dans l'appartement d«

sa sœur, qui le queslionnail sur l'emploi d'une journée passée loin d'elle; de Longpont lui raconta qu'en sortant de l'hôtel il avait été salué par un éclat de rire vraiment infernal, et que, pour se soustraire à cette insultante gaîté, il avait précipité sa course et stimulé l'ardeur de son cheval, mais qu'en descendant de cabriolet à la porte de son notaire, le même éclat de rire était venu le troubler, et qu'alors seulement il avait remarqué qu'il avait été suivi par un fiacre dont la portière venait de s'ouvrir pour livrer passage à son ancien picjueur, à cet André, qu'il regardait comme son mauvais génie.

Au nom d'André, la comtesse répiima un sourire mofjuour qui errait sur ses lèvres, cl ce ne fut pas sans émotion qu'elle dit:

— Cet homme odieux vous a parlé de

moi, sans doute, et il ne vous en a dit que du mal?

— 11 ne m'a point parlé de vous, reprit Frédéric, mais de moi seulement., . Oh! le drôle s'intéresse tout particulièrement à ma destinée... N'a-t-il pas eu l'audace de me faire des reproches et de me conseiller. . . comme on menace. . . de reprendre au plus vite ma femme et mon fils... Décidément, cet hommc-là est possédé de la manie du ménage... et il n'a pas su conserver le sien.

— Parce que je ne l'ai point voulu, marquis de Longpont, dit la comtesse avec le Ion de la dignité; les lois me protégeaient contre son ressentiment, comme elles nous protègent encore contre le dépit et la colère de celle femme que vous n'osez répudier.

— Eii! ma sœur, vous en parlez à votre aise, et comme une personne qui ignore ce qu'on

dit et ce qu'on faill... Le divorce auquel vous me conseillez de recourir, le divorce va être rayé de nos codes. . . une ordonnance royale abroge cette loi, et je puis vous certifier que Sa Majesté apprendrait , avec la plus vive douleur, que je me suis mis dans la situation de rompre aussi scandaleuse-. ment avec la femme à laquelle j'ai donné et mon nom et uti titre.

I — Vous avez donné! répéta ironiquement la comtesse; dites qu'on vous a contraint de contracter ce mariage, et que les circonstances.. .

— Comtesse de Beaulieu, un gentilhomme ne doit jamais fléchir devant la nécessité, cette loi des esprits faibles; jai eu le tort de ne point jouer ma tète contre la dénonciation d'un misérable qui convoitait notre fortune, et ce tort, je l'expie par un mariage qui fait mon désespoir.

— Et qui ne vous empêche pas, toutefois, (le rechercher en mariage mademoiselle de Bournonvilie.

— Laissez-moi donc tranquille avec ce ridicule projet de mariage, dit le marquis avec humeur; c'est encore vous, ma sœur, qui avez eu la charitable idée de me placer dans une situation difficile en exagérant, au sein de cette famille, les ennuis de mon célibat. . . C'était lui dire : « Mon frère est à marier! » Et alors M. de Bournonvilie a songé à moi pour devenir l'époux de sa

charmante fille Grand merci! je n'ai

nulle envie de changer ma situation, d'aliéner ma liberté .. Je suis garçon, et ma foi, je vivrai en garçon!

— Mais c'est immoral, mon frère, cl monsieur l'abbé me disait, à ce sujet, des choses...

— Fort édifiantes, interrompit brusque-

ment le marquis; je me plais à croire, ma sœur, que monsieur l'abbé ne songe point à semer le trouble et la désunion entre nous; car s'il en était ainsi, vous m'obligeriez de chercber un autre confesseur... ou d'interdire h celui-ci l'entrée de mon bôtel...

La comtesse allait répliquer sur le même ton, quand Saint-Jean, le valet-de-cbambre du marquis, vint interrompre cette conversation.

Il apportait la Icllrc qu'Isabelle venait d'envoyer.

Le marquis reconnut locrilure, et son visnye s'assombrit on lisant ce que sa femme lui écrivait; une contraction nerveuse, que Pauline prit pour une envie de rire, décomposa ses traits, et il murmura sourdement:

— Mon (ils!... elle nie parb , elle m'implore pour mon fils!

Et il se laissa tomber sur un fauteuil, et couvrit son \isage de ses mains. La comtesse , alarmée de voir son frère dans cet étal, s'apprêtait à sonner Saint-Jean, qui s'était secrètement éloigné, mais le marquis lui dit d'une voix émue!

— N'appelez pas ! je vous défends de sonner!

La lettre, qu'il serrait convulsivement, s' échappa de sa main; Pauline la ramassa et lut d'un œil sec, l'épouvantable nouvelle qui s'y trouvait relatée.

— Ah! mon Dieu! dit-elle, voilàqui dérange vos projets... Ce malheureux, dans son interrogatoire, aura prononcé votre nom.. .

— Il a le droit de le porter, comtesse de Beaulieu.

— Eh ! monsieur, ce n'est pas moi qui lui contesterai ce droit, puisque vous, vous! marquis, ne songez point à le lui disputer...

suivez vos penchans, mon dier frère, agissez à voire fantaisie ; allez, allez aux Tuileries pour vous jeter aux pieds du roi et demander la grâce de ce conspirateur, de votre fils qui a été élevé dans des idées qui ne sont pas les vôtres... Allez, marquis, compromettez notre avenir à tous deux, et interdisez-vous, par cette folle démarche, l'accès du cliâteau où je vous défie de reparaUre,'après avoir avoué hautement que vous avez un ûls qui a conspiré le renversement de la monarchie...

— Sa jeunesse n'esl-elle donc pas une excuse suffisante !

— Qui vous dit le contraire? Certes! à vingt ans, on peut concevoir de criminels desseins,otdireensuile,poursajiislilication:

Ma jeunesse n'est-elle pas une excuse suffisante !

— Trêve d'ironie, comtesse de Beaulieu,

dit le marquis avec hauteur, je ne suis pas d'humeur à supporter patiemment vos sarcasmes.

— Croyez-vous, marquis, que vos boutades me réjouissent l'ame? De grâce,

ne m'importunez plus avec vos doléances conjugales ; désormais je ne veux rien savoir.

— Et cependant vous ne m'épargnez pas les questions indiscrètes.

— Il se fait lard, mon frère, et j'ai besoin de repos, dit Pauline d'un ton dolent.

Le marquis ne répliqua pas, et sortit de l'appartement'de sa sœur en se demandant ce qu'il devait faire; l'insensibilité révoltante de Pauline avait réveillé dans son cœur des senlimens affectueux pour celle qu'il s efiorçait d'oublier; avec plus d'adresse et moins de dureté, la comtesse de Beaulieu eût atteint le but et décidé son frère à ne faire aucune

démarche en faveur de ce fils qu'elle-même ne voulait point reconiiailre pour son neveu; son inflexibililé irrita le marquis, et en se mettant au lit, il se promit de ne plus la consulter, et d'agir d'après sa propre impulsion.

Quand le marquis s'éveilla, midi sonnait à sa pendule, et M. de Bournonsille, qui s'intitulait déjà le beau-père du dernier des Longpont, cnlraii dans la chambre à coucher de son futur gendre, en disant :

— J'ai respecté votre sommeil, marquis; mais au premier coup de votre sonnelle, je suis entré sans laisser à votre vaiet-de-

chambre le temps de m'annoncer Les

bonnes nouvelles ne sauraient être connues trop lût, ajoula-l-il en s'asseyant auprès du lit du marquis, et je viens vous en apporter d'excellentes . . . Tenez , lisez le Moniieur. . . » Actes o£iciels. . . Le marquis de Longpoal ,

colonel d'infanterie, promu au grade de maréchal-de-camp. »

— Maréchal-de-camp ! répéta le marquis, mais c'est de l'avancement.

— Que vous devez bien un peu à mes sollicitations , reprit M. de Bournonville d'un ton protecteur j on sait au château que vous allez épouser une Bournonville, cl vous comprenez , marquis, que celte alliance attirera sur votre maison les faveurs ïninislérielles; votre dévoûraent à la cause royaliste est bien connu; quant au nôtre,, nous en avons donné assez de preuve pour qu'il ne soit point permis de suspecter nos sentimens.

Le marquis fit un signe d'adhésion , et se renversa vers la ruelle de son lit, afin d'atteindre le cordon de la sonnette, qui devait avertir son valel-de-charabre qu'il voulait se lever.

Saint-Jean entra ; il apportait les journaux, et les jeta sur le guéridon en disant :

— Le conseil de guerre a condamné hier un conspirateur à mort. . . Les Bonapartistes doivent être furieux.

— Oui, en effet, reprit M. de Bournonville, le ministre de la guerre m'a dit quelques mots de cette affaire-là ; un fou de vingt ans, qui a' ait rêvé le retour de Bonaparte, et qui espérait soulever la garnison de Paris... Sa mort servira d'exemple, et rabaissera la jactance des olliciers «n retraite qui piillulenl dans la capitale.

Le marquis était resté immobile sur son lit; les paroles <iui venaient de frapper son oreille l'affeclaient doulourcuseinont , car elles lui rappelaient la promesse qu'il s'était faite la veille, et qu'il avait oubliée; un profond soupir s'échappa de sa poi-

Irine; et, pour écliapper aux rjfièxîoaa pénibles que fiiisait naître la condnmnaîiori à mort de son ûls, ii ordonna à son valet-docharabre de l'habilier ; et pendant que Saint-Jean le coiffait, le marquis eut envie de chercher querelle à M. de Bournonville, dont l'importune présence l'obsédait , et qui , pour se donner une contenance moins embarrassée pendant f(u'on habillait son futur gendre, s'était rais à lire à demi-voix la séance du conseil de guerre qui était insérée dans le Moniteur.

Lc^Rexions dcsobligeaj|^s, pour l'accusé, dont M. de BournoftÎAlle accompagnait sa lecture, les sourdes exclamations, qui témoignaient de ses sympathies et de sa haine, cette petite critique niaise, à laquelle il se livrait sans contrôle , no pouvaient que déplaire au marquis de Long-

ponl, alors que le vieux noble croyait ilat- 11. 22.

ter ses idées et ses opinions; aussi , fut-il étrangement surpris de se voir en butte aux attaques de son futur gendre, qui ne se gêna point pour lui dire sa façon de penser touchant le mariage qu'on voulait lui faire contracter en dépit de lui-même.

M. de Bournonville écouta d'abord sans comprendre; mais quand il fut bien convaincu que son futur gendre repoussait avec dédain l'honneur qu'il croyait lui faire en lui accordant [a main de sa fille , il s'écria d'un ton courroucé :

— Marquk^e Lougpont, siCA avez de l'humeur ^Wchez que je ne suis pas fait pour la supporter.

— Comme il vous plaira , monsieur, répliqua le marquis; quant à moi, sachez-le bien, je suis las d'être un objet de convoitise pour votre famille... Cherchez ailleurs un époux pour \olrc fille; car, bien cer-

lainemenl , vous ne me trouverez jamais disposé à profiler et de l'iionneur et des avantages que vous voulez me faire.

— Marquis de Longpont, dit M. de Bournonville avec le ton de la colère, vous vous repentirez de votre refus.

Et il se dirigeait vers la porte , quand Pauline entra.

— Celte femme est encore là, dit-elle avec humeur; en vérité, mon frère, n'au' rez-vous donc pas le courage de lui dire en face que vous voulez vivre seul, et que ce serait vainement qii'elje^. essaierait de faire reconnaître ses droits... Je ne vous conseille point de l'abandonner, il y aurait de l'inhumanité à ne pas venir à son secouTb dans la situation pénible où elle se trouve... Une pension, et la promessa qu'elle quittera Paris, voilà ce qu'on j)eut lui i>romeltre et exiger dcllo.

— Je vais lui parler, niadamo, «lit le marquis avec le Ion de l'émolion.

Et il sortit.

— Restez, monsieur de Bournonville, lui dit Pauline d'un ton gracieux , j'ai une prière à vous adresser et un service à demander à votre charmante fille.

11 s'agissait de futilités , d'une souscription religieuse, d'un sermon à entendre et d'une quèle à faire. Nous laisserons la comtesse s'entretenir avec M. de Bournonville, et nous suivions ie marquis d^ongpont qui vient d'entrtr dans l'anticnEtnbre où Isabelle altciul depuis dix heures du matin — et midi était sonné — que son époux soit décide à la recevoir.

— Je nespérais plus, Fréiléric , lui dit Isabelle avec le ton de la douceur.

Le marquis s'était arrêté à quelques pas d'Isabelle; il la coiucmi'lait, cl son r.'gard

surpris exprimait énergiquoment celle pensée , que sa bouche murmurait à voix basse :

— Quel changement ! grand Dieu! combien elle est vieillie !

H croyait, sans doute, que vingt années de séparation n'apportaient aucun changement sur le visage d'une femme! Son étonnement le retint à la môme place; on eût dit , à le voir , qu'il n'osait faire un pas,

— Eh ! quoi , pas un mol , dit trislement ?Ràbellc , sommes-nous donc deux étrangers qui nous voyons pour la première fois !

Le marquis fit un mouvement, ouvrit la bouche, ot d'un air embarrassé il prononça ces mois :

— Certainement, madame — et il

s'interrompit pour se dire : Décidénaent, je

ne puis!... quelles manières communes!

quelle tournure disgracieuse!... el il éleva la voix, et, d'un ton dégagé, il ajouta: — Vous m'avez écrit hier au soir.

— Oui, Frédéric, et voilà trois heures que j'attends, dans voire antichambre, une réponse à ma IcUre... On m'avait dit que vous étiez sorli, et je m'en applaudissais... Vous aviez une grâce à demander au roi, et je ne devais pas douter de votre empressement à supplier Sa Majesté d'épargner les jours d'un malheureux, victime d'une dénonciation, et innocent du crime pour lequel il a été condamné à morl... Ce malheureux est voire fils, et je me disais : « Un père ne laissera pas égorger son enfant quand il peut le sauver !... » Et je me trompais... Oui, Frédéric, je vous croyais encore, malgré voire abandon , malgré celle inconcevable insensibilité doiit vous m'avez

donné tant de preuves, je vous croyais homme de cœur... Et je me trompais...

Notre fils est condamné depuis iiier... vous ne l'ignorez pas , et d'ailleurs ma lettre a dû vous instruire de l'épouvantable malheur qui nous frappait dans ce que nous avons de plus cher. . . dans notre fils. . . Et vous vous éveillez à midi... et le malheureux qui vous doit la vie agonise en ce moment... cl dans quelques heures, on viendra troubler la solitude de son cachot pour le traîner au supplice... Mais ne ni'entendez-vous pas, Frédéric!

Le marquis releva fièrement la tête, et dit :

— Je vous onlends parfaitement, madame, et je vous avoue que c'est avec le plus vif regret que je me vois l'objet de reproches amers et de suppositions injurieuses pour mon caractère... Si je ne suis

pas encore sorti de mon hôtel , si je n'ai pas jugé à propos de faire la démarche que \ous me prescriviez impérieusement dans voire lettre... c'est qu'elle est inutile.

— Inutile I eh quoi! il était inutile de solliciter la grâce de votre fils!

— Son crime est de ceux qu'on ne gracie pas.

— Frédéric de Longponl , con\enez franchement que vous êtes enchanté... je ne saurais trouver un autre mot. . . de savoir que votre fils n'a plus que quelques heures à vivre... « Quand il ne serà.'plus, vous eles-vous dit , je me débarrasserai facilement de sa mère... » En effet, qu'estce que la volonté d'une femme? un faible obstacle qu'on'surmonle ou (ju'on brise... Et quand celle femme a souffert pendant vingt années sans se plaindre, quand elle a su cacher à lous les yeux et sa misère et

l'indigne conduite de son époux , il est permis d'espérer qu'elle gardera encore un silence que je puis nommer un silence religieux..... Cette espérance a pu vous dicter la réponse (]ue vous venez de me faire... Eh bien! marquis de Longpont , il faut que je vous détrompe... il le faut, et pour vous et pour moi...

Le marquis tressaillit, car il y avait ane menace dans le sens des paroles qu'Isabelle venait d'articuler avec une sombre' énergie; il eut peur de son exaltation, et il s'efforça de la calmer et de lui faire entendre raison; mais ce qu'il jugeait capable de l'apaiser ne lit que l'irriter, et aux mots rie pension et de dépcir cernent éloigné, elle s'écria :

— M'y comptez pas! ah! vous voulez

me faire quitter Paris? El pourquoi?

pour vous laisser toute libi^rlé... Mais vous

en profiterez pour commellre un crime... pour épouser une autre femme alors que vous n'êtes plus libre... Essayez cependant, et vous verrez si la marquise de Longponl fera bon marche de ses droits...

— Du scandale, dit ironiquement le marquis; en vérité, madame, ce n'était pas la menace à la bouche qu'il fallait m'aborder... J'étais favorablement disposé... et maintenant, je vous avoue que mes sentimens à \olre égard ne sont plus les mômes... Vous parlez de vos droits, de mon abandon, et de uion inconcevable insensibilité... Nos droits!... a\ez-\ous perdu le souvenir du passé? Vous invoquez ce litre d'épouse el de mère, et vous ne vous rappdez pas qu'il m'a fallu vous donner le premier pour nie soustraire au dernier supplice... Moi aussi j'ai été victime d'un complot domestique d'un complot qui a fait

d'une maîtresse ma femme légitime... la première liaison, que je puis qualifier du nom d'amoureuse intrigue, a eu des conséquences funestes pour vous... un enfant a

vu le jour c'est un de ces malheurs,

hélas! bien communs dans la vie d'une jolie femme... Mon abandon ne devait pas vous surprendre... H ne me convenait pas de vivre plus long-temps dans une étroite intimité avec la femme de chambre ;!e ma sœur.

— Vous osez me reprocher cette domesticité... qui ne m'humilie pas, moi; car je me souviens que je ne suis entrée au service de votre sœur que par amour pour vous, Frédéric, qui étiez jaloux alors, et qui aviez imaginé ce beau moyen pour m'avoir sans cesse prés de vous... Kt voilà comne je suis devenue la femme decliambre de voire sœur Pauline, qui ne m'épargnait

point les humilialions... Ne me rendez pas la complice d'André, de cet homme qui fut votre beau-frère, car, en vous épousant, je n'ai fait que céder :'i ses ruenaces, à sa volonté, qui nous subjuguait tous les trois, votre sœur, vous et moi.

— C'est une partie qui a été jouée habilement, dit le marquis en souriant.

— Brisons-là, monsieur, reprit Isabelle, le passé n'est plus rien pour moi, le présent seul m'occupe... Je suis entrée chez vous avec un espoir au cœur... Le détruirez-vous, et sortirai je de votre hùlel en vous maudissant?

— ie n'ai aucun crédit à la cour, madame , et le condamné aurait en moi un trop faible appui pour que votre tendresse, justement alarmée, puisse fonder quelque espoir sur la démarche que je tenterais de faire... L'audience que je solliciterais me

sérail refus'-e... Il a été décidé que justice sérail faiie.

Isabelle ne put entendre froidement les paroles articulées par son époux , et la certitude de son malheur la trouva sans énergie pour le supporter; ses genoux fléchirent, et elle tomba sur le parquet en poussant un cri de désespoir, de terreur.

Le marquis s'approcha pour la relever; Isabelle était évanouie. Pendant quelques instans, il resta indécis, et ses regards erraient autour de lui et se reportaient, involontairement sans doute, sur celte femme qu'il a\ait tant aimée et qu'il venait d'accabler de ses dédains et de son mépris ; son cœur lui disait : Il faut la secourir! mais son orgueil l'empêchait de faire un mouvement; quelques instans encore, et cette lutte iiilérlcure allait décider peut-être de leur avenir à tous deux; mais la porte de

l'anlichambre s'ouvrii, cl André parut sur le seuil.

— Je vous avais promis de revenir, cria t-il au marquis de Longponl, mais je ne savais pas que ce serait aussi t(H... Les événemens en avaient ordonné autrement.

Vous savez que votre fils, Frédéric de Longpont, sera fusillé ce soir à la plaine de Grenelle.. .

Et André avançr. dans l'anlichambre et aperçut Isabelle qui était étendue sur le plancher...

— Morte? dit André en la montrant du doigt au marquis.

Celui-ci se contenta de soupirer bruyamment et de hausser les épaules. André se baissa, examina silencieuscmenl la pauvre femme (jui ràlail péniblement, puis il se releva en disant :

— Elle n'est qu'évanouie, mais vous la

laisseriez mourir en ne la secourant pas... Toujours égoïste!, . . l'exil ne vous a point changé.

— Épargnez-moi vos sollcs réflexions , sinon, je sonne mes gens et je leur ordonne de vous jeter à la porte de mon hôtel.

— \os gens sont dos lâches, auxquels je défends de mettre la main sur moi... Quant à vous, marquis, je vous regarde comme le dernier des hommes... vous n'avez pas pitié de voire sang!.-. Mais sonnez donc vos laquais, monsieur, car si vous tardez de quelques minutes, la marquise de Longpont va rendre le dernier soupir.

Et comme Frédéric ne hougeait pas de sa place, André s'approcha du cordon de la sonnette et l'agita si violemment qu'il lui resta dans la main.

Des valf'ls aoconrurent d'abord , puis la comtesse et madame de Bournonville.

— Relevez madame la marquise , dit Afidré d'une voix impéralive , en s'adressant aux laquais , qui le regardaient d'un ail' ébahi.

La femme de chambre de la comtesse, qui traversait l'antichambre, fut la première à secourir la pauvre Isabelle, qui se tordait en poussant des sons inarticulés ; André, qui suivait avec anxiélé , les effroyans progrés d'une crise dont les symplôaies lui étaient inconnus, André, voyant que la pauvre femme ne reprenait pas lusage de ses sens, demanda un médecin, • et, cette fois, M. de Loiigponl fut le jiremier à répéter :

— Un médecin! et <ju'on se halo!

La comtesse s'approcha do son frère, le

prit [)W le l)ra> d Ici <lil 'iini Ion doucereux :

— A quoi bon rester là... ce S[)eclacle est pénible... Venez, nous dînons aujourd'hui chez M. de Bournonville.

Le marquis se laissa conduire hors de l'antichambre, mais il ne voulut pas monter en voiture avant do connaître l'opinion du médecin , qu'il avait fait appeler. Le docteur se lit long-temps attendre, etquand il arriva, Isabelle était plus calme; elle ne pleurait pas et regardait, d'un air surpris, les personnes qui l'entouraient.

Après queKjues minutes d'examen, après avoir adressé vingt questions, auxquelles Isabelle répondit avec incohérence, le docteur dit en hochant la tète :

— Celte l'emiiiea perdu la raison.

— Elleest folle! s'écria Andréd'unevoix

retentissante... Entendez-vous, laquais, u. 23

voire maîtresse , la marquise de Longpont, est folle !

Isabelle sourit niaisement, et dit en comptant sur ses doigts :

— Cinq heures!.. .cinq heures!... oui...

je sais cela... ils me l'ont dit... ils le tueront.. . Moi aussi, je veux mourir! Le médecin ût un geste de compassion , et dit à André :

— Sa folie n'a aucun caraclèrc dangereux ; mais il est à craindre qu'une nouvelle secousse ne \ienne ou l'augmenter, ou terminer sa pénible existence.

11 parlait encore , quand le bruit des tambours reienlitbrujammont dunsl'liùlel ; Isabelle l'entendit très distinclemonl , son regard s'alluma, sa poitrine se souleva convulsivement, et elle répéta :

— Cinq heures;... ciuq heures!... ali!.. . mon lils!

Elle voulut se lever, mais ses forces l'abandonnèrent, et elle retomba sans mouvement sur sa chaise.

— L'infortunée ne souffrira plus, dit le médecin ; son dernier souffle vient de s'exhaler.

— Allons! se dit André avec humeur , celle journée le débarrassera et de la mère et du fils!. . . Laquais , conlinua-t-il en élevant la voix, n'oubliez pas que cette femme est la marquise de Longpont , et que vous devez le respect à son cadavre !

En disant ces mots, André gagna la porte et sortit lentement.

IVndanl qiio la scrne que nous venons (le ropporter avait lion à l'hôlel de la rue Saint-Dominique , et que le marquis «le Longpont montait en voiture avec une précipitation que la mort prématurée d'Isabelle justiHail, car la lorrotir du ni;ir(|uis se li-

sait sur sa figure, dont la sinistre nouvelle venait de bouleverser les traits et contracter la bouche; pendant que la comtesse et M. de Bournonville s'efforçaient de dissiper ses remords, le condamné recevait, dans son cachot , la visite d'un prêtre de S:iint- Sulpicc, autjuel on avait confié la triste mission de 1 assister à sa dernière heure.

Au moiiient où cet ecclésiasli(|uc se présenta, le malheureux jeune homme écrivait à sa mère (|uelques mots d'adieux , de reproches, car on lui avait laissé ignorer la démarche faite par sa mère pour lo voir, et le refus inhumain du directeur de la prison, ((ui avait allégué des ordres supérieurs pour justifier son indcxibilité.

L'ecclésiastique s'était avancé en disant d'un ton pénétré :

— Mon frère, je viens vous apporter les

— n:,ii —

consolations de la religion, el vous préparer à paraître devant Dieu.

Frédéric n'avait fini d'écrire, et du geste il imposa silence au prêtre ; celui-ci fronça le sourcil , et s'offensa du peu dalteulion (juc lui prêtait le coniiarnné , qu'il venait exhorter à mourir en clirélien ; son orgueil lui suggéra la cruelle pensée de rap« peler au mallieureux qu'il lui restait à peine le temps de se corifesscr.

— Dans quelques minutes ils vont \enir, ajoula-t-il d'une voix lugubre.

Frédéric releva la tète, et répondit brusquemcnl.

— Qu'ils viennent, monsieur l'abbé, ils me trouveront prêt à les suivre... Ce n'csl pas la première fusillade à laquelle j'aurai assisté; mais, celte l'ois, il me faudra lessnyer immobile el désarmé... Ma morl est une ignominie, et mes juges sont des bout-

reaux... Je suis innocent de fait, monsieur l'abbé, non d'intenlion... Les Bourbons ne tueront pas les idées !

— Mon frère , à cette heure suprême , vos emportemens sont une injure pour la Divinité... Délacliez-vous des choses d'icibas , descendez dans votre conscience , et repentez-vous.

— Monsieur l'abbé, je ne suis ni impie ni athée... Je crois à Dieu, j'honore ses ministres; mais , au moment de mourir, qu'il me soit permis d'exprimer une juste indignation... Ma jeunesse vous dit assez que je n'ai point de fautes graves à me reprocher... et peu de temps me reste pour vous demander un service que vous ne me refuserez pas.

L'ccclésiasti(|ue fit un signe affirmatif.

— J'ai une mère , monsieur l'abbé ; et Frédéric essuya une larme qui sillonnait sa

— nr,o —

joue : j'ai une nicre, lu plus lentJro et la plus (IcNOuce... et elle ignore mon sort ; ce jugcriicnl a élé si brusque... ils mellenl tant de ))récipilalioM :'i exécuter la sentence qui me condamne, que je n'ai pu l'embrasser, lui dire un Olornel adieu, et recevoir sa bénédiction... Oli! c'est infûme , n'est-ce pas?

— La justice militaire est rigoureuse , dit froidement le pr«':tre.

— Elle punit et n'assassine pas! s'écria Frédéric ; à eux la honte , à moi le martyre!

Un bruit sourd se fit entendre dans le corridor; le prêtre tressaillit et se rapprocha du prisonnier.

— Mon frère! arlicula-t-il d'une voix étouffée , ils viennent !

— Cette lettre pour ma mère, monsieur

l'abbé, ce sont mes adieux. . . Vous l.'ii direz que je suis raort avec courage...

On ouvrait !a porte du cachot.

Cotait le guichetier ; deux gendarmes le suivaient.

. — On vous attend! dit le guichetier en s' adressant à Frédéric.

Le jeune sous-lieutenant éprouva un frémissement nerveux ; il .sentit ses jambes qui iléchissaient , et il fut obligé de s'appuyer sur le bras du pièlre qui marchait à ses côtés , en récitant;") voix basse la prière des agonisans. A la porte de la prison , un fiacre attendait le condamné, et une douzaine de gendarmes à cheval caracolaient autour de la voiture, le sabre au poing. Frédéric s'était remis de son émotion , et il monta lestement dans la voiture, où deux gendarmes étaient déjà assis ; le prêtre se plaça auprès du condamné, la portière se

referma, et le cri : en avant ! roiontit sur la place ; le ûacre s'ébranla et partit, mais au pas, car le peléton qui était désigné pour l'exécution marchait derrière la voiture.

Pendant le trajet de l'Abbaye à la plaine de Grenelle, Frédéric s'entretint avec vivacité de l'effet moral que sa condamnation produirait ; il blâma le gouvernement de lui faire les tristes honneurs du martyre politique , à lui, chélif ci obscur... La voiture cheminait toujours ; toul-à-coup elle s'arrêta au coin d'une rue: c'était la rue du Bac!

A vingt pas de là était l'hôtel du marquis de Longpont.

Ce souvenir, ([ui se présenta à l'esprit de Frédéric, boiiloversa ses idées; une vive rougeur colora ses joues, ses yeux lancèrent des éclairs, et il murmura :

■ — Mon père! je mourrai sans avoir connu mon père !

De ce moment , et jusqu'à la plaine de Grenelle, Frédéric garda un morne silence; son altitude fit dire au\ gendarmes , qui étaient dans la voilure , que le camarade craignait de faire le grand voyage; et quand le (iacre s'arrêta au milieu du bataillon carré formé par le régiment qui, deux heures auparavant, avait passé, tambour battant, dans la rue Saint Dominique, Frédéric poussa un profond soupir , -et pressa la main du prêtre en disant :

— Monsieur l'abbé, je vous remercie ; consolez ma mère. . . et il ajouta en se penchant à son oreille : Priez pour ceux qui abandonnent leurs enfans!

Un roulement de tambours résonna dans les airs , en même temps que ce commandement : «Garde à vous! à vos armes!»

Un long frémissement agita celte masse d'hommes, et un cliquetis sourd cl sinistre fut le prélude des apprêts de l'iiorrihlc scène qui allait avoir pour dénouement la mort d'un pauvre insensé de vingt ans !

Les gendarmes conduisirent le condamné à l'extrémité du carré qui avait été formé, et qui s'ouvril pour livrer passage au plomb homicide. On voulut faire agenouiller Frédéric, il s'y refusa.

— Debout! dit-il d'une voix ferme.

Un gendarme lui présenta un mouchoir.

— A quoi bon? dit Frédéric en le repoussant du geste ; j'ai su commander le feu (juand il s'agissait de tirer sur les .\uirichiens, et voir la mort en face... Voyez, je ne tremble pas.

L'officier qui commandait le peloton (it apprêter les armes , et au troisième roule-

menl , le mot: Feu! lui articulé par deux bouches à la fois.

Un cadavre gisait sur le sable, criblé de balles, horriblement défiguré.

Le régiment défila lentement devant ce corps inanimé, et regagna sa caserne.

Justice était faite!

Pendant plus d'un mois , et dans tous les cafés de Paris, un homme de cinquante ans environ , cheveux grisoimans , visage ridé, maintien hardi , et dont la mise annonçait une sorte d'aisance; cet homme racontait à qui voulait l'entendre , l'histoire du sous-lieutcnanl qui avait été fusillé à la plaine de Grenelle , pour avoir conspiré

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