‹ IsabelleChapitre 3 sur 5 · JI · texte numérisé non relu

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licuteiianl qu'il veiiaii de gagner en arrachant des mains des Dragons Autrichiens un officier supérieur qu'il venait de faire prisonnier; mais cet acte de courage avait failli coûter la vit* à Frédéric qui, dans l'action, avait reçu deux coups de sabre à travers la poitrine; aussi, le cliiiurgieii qui le pansail, disait-ii^ quand Naj>oléon se fut éloigné après avoir donné au blessé la croix qu'il portait : « Que l'empereur venait de décorer un cadavre ! »

Les prévisions de l'Esculape du régiment ne se réalisèrent pas; les ambulances de l'armée évacuèrent sur Provins, cl Frédéric resta à l'Iiupitai jusqu'à la lin de mars 1«14.

La capilulaliou do Paris, qui fut connue ù Provins le 3 avril , jeta la consternation dans tous les esprits; le joug militaire que Napoléon faisait peser si lourdement sur la

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France lui fui pardonné par ses ennemis les plus acharnes, et plus d'un regreUa que sa fortune n'eût point triomphé des myriades d'ennemis, que la coalition étrangère vomissait sur nos frontières, et qui nous ramenaient cette famille des Bourbons qui avait fui, abandonnant un des siens aux fureurs révolutionnaires et au juste ressentiment des conventionnels.

Frédéric n'attendit pas la fln de sa convalescence pour retourner à Paris, car désormais, et par suite de ce qu'on appelait impudemment l'abdication volontaire de Napoléon Buonaparte, il n'y avait plus d'armée, plus de chefs; les princes légitimes licenciaient les troupes de l'usurpateur et travaillaient à purifier les rangs de l'armée des hommes plus dévoués à Napoléon qu'à la cause de la patrie-, les habiles de la restauration inventaient les catégories, et la qualification

de bonapartiste devenait le synonwne de gibier de prison, de paria!

Quoiqu'il en soit, Fn-déric revint à Paris, et malgré les conseils de quelques personnes prudentes . il ne voulut point se dépouiller de son uniforme et soustraire aux regards la croiv qui brillait sur sa poitrine. Sous lieutenant, après trois mois de campagne, Frédéric jouissait d'avance du plaisir el de l'étonnemenl que la vue de ses épaiileltcs allaient causer à sa mère, qui était déjà prévenue du retour de son fds, quand lui-même n'osait concevoir l'espérance de se rétablir de ses blessures; mais les lettres d'Isabelle témoignaient tant d'inquiétude, ses craintes étaient si vives, quand elle apprenait que le régiment de Frédéric était cité dans l'ordre du jour, espèce de baume oratoire que Napoléon prodiguait avec tant d'Iiabilclé à ses troupes j

les éloges revenaient de droit à ceux qui s'étaient le plus exposés, et cette gloire ne pouvait s'acquérir sans de grands sacrifices d'iiommes. Isabelle ignorait cela; mais des voisins officieux ne manquaient pas de lui expliquer tout ce qu'elle ne comprenait pas, et ces braves gens, qui eussent tremblé en entendant le bruit du canon, renchérissaient toujours sur les bulletins exagérés que le Moniteur publiait; un zéro de plus ou de moins ne les arrêtait pas, et les vingt mille tués, les trente mille blessés, les cent pièces de canon tombées en notre pouvoir, toute cette fantasmagorie de drapeaux, de prisonniers et de munition, ramassés sur le champ de bataille, servait de texte à leurs discours belliqueux, et portait l'épouvante dans le cœur de la pauvre mérc ({ui ne savait un chercher des consolations , car la bonne madame Duha-

mel s'était éteinte au sein de celte vie active qu'elle avait voulu mener jusqu'à son dernier jour j la mort l'avait surprise à son comptoir, et Isabelle, instruite de ce malheur, n'avait pu que contempler les traits inanimés de sa vieille et sincère amie.

Le retour de son cher Frédéric dissipa ses alarmes, et les voisins remarquèrent de nouveau le militaire, dont la présence avait été, quelques mois avant, le sujet de disputes et de querelles dniis plus d'un intérieur paisible , pendant la soirée du 30 décembre 1813.

Le lendemain — c'était un dimanche — le magasin de mercerie ne fut pas ouvert; l'enseigne : A la Pensée! resta dans un coin de la boutique, et comme les blessures que Frédéric avait reçues ne l'empt^chaiont pas de marcher, il avait décnîé sa mère à aller passer la journée aux environs de Paris.

— C'élail une petite récréation qui nous est nécessaire à tous deux, avait-il ajouté, et puis l'air de la campagne me fera du bien.

Isabelle consentit à faire ce que son fds lui demandait, et tous deux partirent en ûacre, à huit heures du matin, pour aller à Montmorency.

Frédéric avait un projet en tète; depuis long-temps il remetlnit toujours à questionner sa mère, et chaque fois que celle pensée s'était olFerle à lui , un senlinient de répugnance, qu'il ne s'expliquait pas, retenait sur ses lèvres les paroles qui allaient s'en échapper. Au inomcnl de partir pour l'armée, ce désir, qui le tourmentait, ce besoin d'épancher son amc, lui avaient donné le courage nécessaire pour provoquer l'entretien qu'il souhaitait; il le croyait du moins; et quand il s'était vu près de sa

mère, un regard rapide, jeté sur son visoge, avait bouleversé ses résolutions, car il venait de surprendre une douleur muette, un chagrin qu'elle dissimulait ou n'osait lui avouer.

Frédéric était parti en se disant :

— Quand je reviendrai , si Dieu me fait la grâce de ne point me rappeler trop brusquement à lui quand je reviendrai, il

faudra bien qu'elle s'explique dans son

intérêt comme dans le mien, je dois tout savoir... Notre vieille amie Duhamel m'a bien dit quelques mois en l'air... mais des conjectures ne peuvent plus me suffire... Je veux connaître la vérité.

Or, ce moment de demander une explication était arrivé, et Frédéric avait imaginé cette partie de campagne pour empêcher qu'un tiers importun vint, par sa présence, ajourner encore la confidence qu il

allait exiger de sa mère; il élail bien décidé, bien résolu à la lui demander; mais il craignit que son courage ne s'évanouit, s'il reraeltait au lendemain l'explication qu'il souhaitait ardemment tout en la craignant.

Avant de dîner chez le modeste traiteur donl Frédéric avait fait choix, il emmena sa mérCj sous prétexte de parcourir les bouquets de bois qui avoisinent le village , et quand ils se trouvèrent dans un endroit écarié, le jeune sous - lieulenanl s'arrêta brusquement, et dit :

— Mère, je ne suis plus un enfant ; jusqu'à ce jour et par des motifs que je respecte, tu as gardé envers moi un silence que je n'ai jamais essayé de le faire rompre. J'attendais la confidence que maintenant je te demande. A mon âge, on doit songer sérieusem:nl... La carrière militaire m'était ouverte, le retour des Bourbons me l'a fer-

mce. Je ne servirai point les amis des Cosafjues, les protégés des [luissanccs alliées.

Isal)ellc regarda son fils avecélonneraenl, celui-ci continua sans paraître remarquer la surprise que ses paroles faisaient naître.

— Avant de partir pour l'armco, dit-il, j'avais un état.... el il riait amèrement — j'enseignais à lire et à écrire aux enfaus que mon maître de pension m'abandonnait sans contrôle... j'étais maître d'études, enfin!.., La table, le logement el cin<i cents francs par année, voilà ce qui constituait le salaire dont on rétribuait mes soins... Chercherai-je une place semblable, mère, et toute mon ambition doit-elle se borner à enseigner aux autres le peu que j'ai appris?

— Frédéric, ce ton de reproche. . .

— Des reproches à toi, bonne mère!...

Oh! non, lu ne le penses pas Je parle

raison, el je le supplie de ne point l'offenser

de mes réflexions indiscrètes, de mes questions empreintes d'un sentiment de curiosité qui est bien naturel après tout... Je ne te demande pas si nous sommes riches. . . Il y a six mois, tu aurais donne de l'or pour m'empêcher d'être soldat, tu m'aurais acheté un remplaçant si tu avais pu le faire... Donc, nous ne possédons rien... c'est à peine si ton petit commerce de mercerie te fait vivre?

— Il est vrai que depuis quelques mois je n'ai pas à me féliciter des allaircs... la misère est si grande. . .

— Oui, et puis tu as fait tant de sacriûces pour moi , reprit Frédéric avec vivacité... l'éducation d'un jeune homme est coûteuse... Je te récompenserai de tes peines, bonne mère Une question, cependant, mais promets-moi de ne pas te fâcher...

Et Frédéric allaclia sur sa mère un regard suppliant.

Isabelle devina, au ton d'insistance de son fils, ce qu'il allait lui dire, et une vive rougeur colora ses joues.

Frédéric prit les mains de sa mère, les serra tendrement dans les siennes, et lui dit:

— Écoute, bonne mère.depuisque jai l'yge de raison, je me ôuis adressé cent fois celte question : « Pourquoi ne me parle-t-on ja- » mais de mon père... »

— Clicr enfant , s'écria Isabelle vivement émue, si tu savais...

— Loin de moi la pensée, bonne mère, de vouloir renouveler d'anciens chagrins... D'après ce que je sais, un abandon inouï, puisqu'il n'était |>as mérité. . .

Frédéric fil une pause, comme pour rassembler ses souvenirs confus; mais il n'fn

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était rien, il voulait provoquer une explosion de franchise par quelques mois jetés en avant, et cela lui réussit complètement. Isabelle n'avait point à rougir de sa conduite, et son fils n'était pas pour elle un juge dont elle devait redouter les censures; aussi n'iiésita-t-elle pas à lui confier le secret de sa naissance, à lui raconter, dans les détails les plus minutieux, les premières années de son mariage, le voyage entrepris par son mari, et au milieu duquel il s'était enfui, la laissant dans une auberge sans autres ressources que quel(jues bijoux clla voiture de poste dans laquelle ils voyageaient. Ce n'était pas assez que Frédéric connût l'étrange insensibilité du marquis de Longpont à l'égard de sa mère ; celle-ci voulut que son fils apprenne aussi quelles avaient été les suites de cet indigne abandon : elle lui dit les luttes qu'il lui avait

lallu soutenir pour subsisler , ses lungues veilles, ses Catigues, les humiliations auxquelles l'exposaient son isolement et la présence de son enfant. Isabelle ne pouvait se rappeler sans amertume qu'on lui reprochait sa tendresse de mère, son dévoùment, et les sacrifices qu'elle faisait pour élever son enfant, comme un vice honteux, une mauvaise action. Elle avait bravé l'opinion publique et les mépris dont elle était l'objet pour accomplir ses devoirs qu'elle regardait comme sacrés. Frédéric avait grandi , et le hasard ayant procuré à Isabelle les moyens de se rendre à Vienne, où elle comptait retrouver le marquis de Longpont, elle s'était empressée de profiter de l'occasion qui s'offrait, espérant que ce voyage verrait finir tous ses tourmens; mais cet espoir avait été déçu.

— Tu sais le rcs'.e, mon cher Frédéric,

ajouta Isabelle; il y a un an, j'ai fait faire quelques démarciics pour savoir si M. de Longpont était rentré en France. On n'a rien pu découvrir, sinon que sa sœur s'était retirée en Angleterre, et qu'elle était parvenue à faire prononcer le divorce qui avait rompu à tout jamais le mariage qu'elle avait contracté avec André.

— Ainsi, bonne mère, tu es marquise, tu as sans doute une fort belle fortune que

toa époux gaspille sur le sol étranger

Avec tout ce qu'il f;uil pour être parfaitement heureuse, lu es réduite, par l'injuste volonté de l'homme, qui en le donnant son nom t'avait promis aide et protection , à

végéter dans une chélive boutique et

moi.... Ceci ne peut durer plus longl<'mps, ajouta Frédéric en s'inlcrpcllant , ta tâche est remplie, la mienne commence... A moi de découvrir ce généreux marquis

de Longponi, ce bon père rini a oublié, sans doute, qu'il laissait en France une femme et un enfant.... J'aurai de la patience, bonne mère, j'en aurai, je le le promets, pour arriver à un résultat satisfaisant... Ton époux a émigré pendant la Terreur, comme ils le disent... Si Robes» pierre a pu le chasser de France et Napoléon l'empêcher d'y rentrer, Louis XVIII, en revenant prendre possession du trùne que les puissances alliées lui ont rendu, a ramené à sa suite quantité de grands seigneurs qui avaient boudé l'empire, parce que son chef ne s'était pas montre assez prodigue envers eux... Le noble marquis

de Longponi est peulnUrc du nombre

Au surplus, je le saurai , quand je devrais parcourir les faubourgs Saint-Germain , Saint-Honoré et la Chaussée-d'Antin , allantdc porte en porte, questionnant suisses,

concierges et portiers... Oh! je saurai ce qu'il est devenu , et ma persévérance ne se lassera que quand je pourrai me dire : M. de Longpont habite cette demeure. . . . J'y reviendrai demain.

— Mon Frédéric , j'approuve ta résolution, puisse-t-elle avoir un heureux résultat !

— Espérons, ma bonne mère, peutêtre sommes-nous à la veille d'être heureux!

Cette consolante pensée influa sur le reste de la journée; Isabelle retrouva cette gaîté qui, chez elle, se manifestait |)ar une aimable bienveillance et une finesse d'esprit d'observation qui s'cxeri;a sur les Parisiens accourus à Monlmcrcncy pour rfspirer un air pur, manger des cerises aigrelettes et caracoler sur des ânes aussi paisibles qu'entèlés;

quant h Frédéric, tout en souriant des maiw 15

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Hcieuses remarques que faisait sa mëre, il songeait à son père et à son inconcevable insensibilité.

— 11 réparera ses torts, se dFsali-il, ou alors

Frédéric n'avait encore que des idées confuses que les circonstances de^'aient dé- 1 brouiller et lixer; pour cela, il s'en remettait au hasard, et il avait raison. j

Rue Saint-Dominique, à vingt pas de la rue du Bac, on voyait , en l'an de grâce 1814, un petit hàre!, dont la situation, isolée entre deux jardins, avait dû faire rêver plus d'un spéculateur sur les terrains propres à bâtir. Deux étages avec des mansardes en

atlique, une vasle cour circulaire, une avenue de tilleuls que les coupes réglées de la municipalité révolutionnaire avaient épargnée; une lourde porte en cli(>ne, sculptée avec soin et enjolivée d'ornemens en bronze; et enfin, derrière l'hùtel, un jardin planté à l'anglaise dans l'espace d'un demi-arpent! Il j' avait trois maisons à quatre corps de logis dans les dépendances de l'hôtel, soixante mille francs de locations! et c'est à peine si le propriétaire en retirait quatre mille écus!

Il est vrai que cet liùlel appartenait à un noble émigré qui en avait fait faire l'acquisition par un homme do paille, au temps où maisons et terrains se vendaient à vil prix; pendant quinze années, le petit \\ôle\ de la rue Saint-Dominique demeura désert; mais au commencement de janvicrde l'année 48i4, les tapissiers, les peintres, les maçons

s'y installèrent, et après deux mois de travaux consécutifs, i'hôtcl fut en état de recevoir son ^éritable propriétaire.

Celui-ci arriva à Paris le 4 mai 1814, à la suite de Louis XVIII.

L'exilé d'Harlwel avait contracté en Angleterre des dettes de reconnaissance qu'il a\ait promis d'acquitter quand il remontrait sur le trône de ses pères; ce moment était arrivé, et parmi les nobles débiteurs qui se pressaient sur ses pas cl caracolaient aux portières de sa calèche en faisant retentir les airs de bruyantes acciamalions, se trouvait le marquis Frédéric de Longpont que sa majesté avait, pendant son séjour à Saint-Ouen, élevé au grade de colonel d'un régiment de ligne.

C'était peu, suivant les calculs du noble émigré, qu'une semblable promotion, pour récompenser le dévoùmenl de l'exil et les

consoialions qu'il a\aii prodiguées au comte de Provence ; mais enfin, c'était un commencement de faveur, un pas de fait dans cette carrière militaire commencée dans les rangs des Prussiens qui venaient assiéger et piller Verdun.

Après la réception des Tuileries, où le» cliauds royalistes et les ennemis du général Buoiiaparlc , de l'usurpateur^ se portèrent eu foule pour saluer les princes qui allaient faire le bonheur de la France et cicatriser les plaies sanglantes qu'une guerre de dixneuf ans lui avait faites, après le pénible spectacle offert par une jmrlie de la population parisienne qui se ruail sur la terrasse des Tuileries en hurlant des chants royalistes et en vociférant d'ignobles imprécations contre Napoléon, après que celle effervescence fut calmée, et que l'heure avancée de la nuit eut permis aux noble»

et courageux défenseurs du irône et de l'autel, de regagner leurs voitures et de rentrer dans leurs splendidcs demeures, un carrosse armorié traversait au galop de deux alezans le pont Royal, entrait dans la rue du Bac, et après avoir tourné rapidement à droite, s'était arrêté devant le petit hôtel de la rue Saint -Dominique.

A la voix de stentor du cocher qui criait : • La porte, s'il vous plaît! ■- un valet en livrée était sorti précipitammentd'un petit pavillon servant de logement au concierge, et s'était empressé d'ouvrir à son maître qui revenait des Tuileries.

Le carrosse suivit l'avenue de tilleuls, et après avoir décrit un cercle dans la cour circulaire de l'hùlel, il vint stationner devant le perron.

Là, deux laquais, armés de flambeaux, attendaient le marquis pour le guider jui-

qu'au salon ; mais avant d'y arriver, le noble émigré, en tra\ersant l'antichambre, fut humblement salué par un homme vêtu de noir, et dont le maintien grave, l'air réfléchi attira son attention.

— L'intendant de monsieur le marquis a l'honneur de lui présenter ses respects.

Et l'homme vêtu de uoir salua de nouveau après s'être présenté lui-même.

— Ail! lit le marquis en clignant les yeux, ceci est mon intendant! Fort bien!

Il arrivait à la porte du salon dont les deux ballans s'ouvrirent avec fracas devant lui , en même temps qu'un des valets qui l'accompagnait disait à haute voix :

— Monsieur le marquis de Lougpout!

Une femme sèche et maigre , qui était

assise près dune des croisées, se souleva à demi de dessus son fauteuil, et dit :

— Ce cher marquis! comme il s'est fait attendre !

— Chère comtesse! répliqua le marquis en se laissant tomber sur une ottomane , ne me faites point de reproches, il m'a fallu rester au milieu de la cohue qui obstruait les appartemens des Tuileries ; c'était plus qu'un devoir, la nécessité m'y obligeait.

— Et sa majesté Louis XVIII ?

— S'est montrée affable envers moi. J'espère beaucoup! dit-il en se parlant à luimême.

— Nous avons tant perdu! dit la comtesse eu sou[)iranl.

— Je vous conseille de vous plaindre, ma sœur, reprit le marquis en se bourrant le nez de tabac; vraiment, votre malheur est de ceux qu'on peut aisément supporter sans avoir besoin d'un grand fonds de philoso-

pliie... Vous avez conservé votre terre de N'orniandic... c'esl-à-dire cent mille écus de bons biens. . . et de plus, vous avez su vous débarrasser de votre coquin de mari... Tandis que moi!...

Ellcnianiuisprilde nouveau une énorme

prise de tabac, et s'essuya le visage avec un

moucboir de fine batiste.

— Vous! mon frère, dit la comtesse d'on ton ironique, si \ous aviez voulu suivre mos conseils...

— Si j'avais voulu vous croire, j'aurais demandé aux tribunaux un divorce qui m'eût rendu libre... D'accord, mais ce

moyen me répugnait Je craignais le

scandale.... cette femme avait des droits à invoquer, un fi'sque j'ai reconnu, et envers lequel il m'aurait fallu me conduire, sinon en bon père, du moins en père généreux... G'élail, en un mot, me suscUer

des embarras, me créer des ennemis...

Et puis, qui sait!... Elle est peut-être morte!

— Et son fils! son fils! auquel \ous ne songez pas!... Savez -vous, mon frère, que c'est un homme aujourd'hui... un honime de vingt ans!

— Qui ignore le secret de sa naissance, répartit nonchalamment le marquis; je l'espère! toutefois, ajouta t-il , elle n'avait aucun intérêt à la lui faire connaître dans la situation où vous m'avez dit l'avoir retrouvée, poursuivit-il en laissant tomber sur sa sœur un regard interrogateur.

— Âh ! marquis, pour un homme de sens , vous vous flattez d'un espoir qui n'a pas le moindre fondement... Cet enfant , qui a le droit de porter voire nom....

— Droit que je lui contesterai , s'il osait s'en prévaloir.

— Il s'en prévaudra, gardez-vous d'en douter , reprit la comtesse en souriant ironiquement, et si vous eussiez suivi mes conseils. . .

Le marquis se leva brus(|uement et fit deux fois le tour du salon en grommelant, puis, s'arrèlant devant sa sœur, il dit :

— Comtesse de Beaulieu, brisons-là, je vous prie; une discussion n'avancerait à rien, sinon qu'à aigrir les rapports d'intimité que nous devons avoir ensemble. Votre situation, à vous, est préférable à la mienne, je le sais; veuve, de par un divorce, et maitresse d'une fortune qui peut s'augmenter par un bon mariage...

— Jamais! jamais! dit Pauline avec vivacité, ce n'est pas à ijuaranlc-trois ans.

quand l'épithèle de vieille femme peut m'êlre jelée au visage, ce n'est pas à mon âge que je me déciderai à former d'autres nœuds... Notre famille a perdu beaucoup pendant la révolution, et j'aime à penser que nos princes saurons nous dédommager de ces perles...

— Chut! lit le marquis, point de désirs superflus; vous, surtout, chère sœur, qui avez eu le désagrément d'être la femme d'un fournisseur des armées du général

Buonaparte Vous avez été, m'a-t-on

dit , au\ soirées du Luxembourg , alors que cet liommc y exerçait les fonctions de consul.

— Mon frère, les circonstances...

— \ous avez été chez le consul Buonaparte, et, aux yeux de nos princes, c'est une tache... que mon dévoùment effacera, j'ose m'en flatter.

El le marquis do L<)iig[>ot)l laissa tomber sur sa sœur un regard prolecteur qui lit grinaaeer le sévère visage de la conolesse, car eUe n'avait point pour habilude de se laisser doQiiner; loulefois, en celle occasion , elle garda le sileoee, et quand son frère est sonné son valet de chambre, afio que celui-ci le conduisit à son appartement , qu'il n'avait pas encore \u , Pauline se renversa sur son i'aulcuii en disant sèchement :

— Marquis de Longpont , je vous «oahaile une bonne nuit.

Le marquis s'inclina et répondit d'un ton badin :

— A vous, comtesse de Beaulieu , je souhaite un doux sommeil et des rêres charmans !

Puis, il sortit sur les pas de son v»lel d^ chambre^ qui éclairait sa marche.

Dix-neuf années s'étaienl écoulées depuis le jour où Frédéric de Longpont avait été se présenter à la nmnicipalilé de sa seclion pour y faire inscrire l'acle de naissance du fds qu'Isabelle venait de mettre au monde. Après avoir accompli toutes les formalités voulues, Frédéric s'était jeté dans un fiacre qui l'avait conduit chez le citoyen André, son beau-frère.

Celui-ci était absent. Pauline lisait dans son boudoir, quand son frère se présenta pour lui apprendre qii'il avait un fds, et que son intention était d'émigrer en Angleterre aussitôt que les circonstances le lui permettraient. 11 lui confia môme qu'il avait le projet de laisser en France sa femme et son fds, sauf, plus tard , à faire prononcer la nullité d'un mariage qu'il n'avait contracté que pour échapper au martyre révolutionnaire.

Cette confidence n'étonna point Pauline ; elle approuva la résolution de son frère, et ce lut en lui disant avec l'accent de la douleur :

— Je voudrais être à votre place, marquis, et pouvoir aussi briser les liens qui m'unissent à un lionime odieux... malheureusement , je crains la violence de son caractère ; je dois nio résigner à mon sort et souffrir, avait-elle ajouté en soupirant tristement.

Le maniiiis de Longponi avait pris congé de sa sœur on lui disiuit: Au revoir! mais c'étaient ses adieux (|u'il était venu lui faire on inéiue temps qu'il lui avait demandé une approbation (|uo celle-ci sélail empressée de lui donner. Deux mois après , M. de Longpont annonçait à sa femme le désir qu'il avait d'aller habiter la campagne pendant la belle saison, cl pour lever tous les

obstacles, il avait ajouté que la santé de son cher Frédéric se trouverait fortifiée par un air pur et sain.

Isabelle se garda bien de refuser ce que son époux lui proposait , et d'ailleurs , le piège était trop adroit pour qu'elle n'y soit point prise •, le séjour de la campagne n'était qu'un acheminement pour la décider à quitter Paris et à faire la moitié du voyage que le marquis avait résolu ; en agissant comme il le faisait, il privait Isabelle de l'appui et des conseils d'André et la mettait ainsi dans l'impossibilité de s'opposer à la fuite qui devait lui rendre sa liberté...

Ces coupables manœuvres eurent tous le succès que le mar(|uis en augurait. Il se sauva furtivement de Boulogne et s'embarqua pour passer en Angleterre.

Le séjour de la nébuleuse Albion no plut que médiocrement au marquis, et les res-

sources pécuniaires venant à lui manquer, il quilla brusquement F^ondres , s'embarqua à Douvres pour la Hollande, où il ne séjourna que fort peu de temps, el delà , il se rendit à Vienne.

La môme pénurie, la misère combattue par des emprunts, voilà ce qui attendait le marquis de Longpont dans la capitale de rAlloraagne. On a vu qu'il avait émigré de "Vienne après y avoir laissé des souvenirs aussi fâcheux que peu honorables.

Le comte de Provence habitait Hartwel , el en attendant que celui quil qualifiait fort ridiculeusemer.t des titres de marquis de Buonaparte , général en chef de ses armées; en attendant que le Corse voulut bien se décider à jouer, à son égard, le rùle de protecteur, et à lui rcnilre ur.c couronne que lui-niènie avait laissé teindre du sang de' son frère, de Louis \N l , roi plus faible

que coupable; en attendant ce moment que le comte de Provence baptisait du nom de Restauration, il cliarmait les loisirs de son exil en jouant à la royauté, en donnant des audiences, en ébauchant des constitutions, des lois, des réglemens, en organisant d'a- \ance son gouvernement , en distribuant même, à ses intimes, les premières charges de l'état.

Tout ceci ne lirait nullement à conséquence, car à mesure que l'exilé d'Harlwel \oyait grossir autour de lui le nombre de ses courtisans, le général Bonaparte essayait du consulat à trois, puis de la dictature à lui seul, et enfin, il se faisait couronner comme empereur des Français, roi d'Italie et protecteur delà confédération du Rhin.

Ces événcmcns , qui retentissaient dans toute l'Europe, trou\aient toujours dos incrédules ù la pClil'., Ci)Ui' (i

pouvait croire à l'ainli liuii rh-mesurôe du génrral Bonaparte el à raveuglemenl du peuple Français; tons les rovalisles qui se rallidienl à la dynastie impériale étaient déclarés indignes par les courtisans du comte (le Provence, dont le génie méditatif s'évertuait à trouver les moyens de renverser son puissant ennemi.

On sait que toutes nos discordes et les guerres les plus désastreuses de l'empire étaient fomentées, suscité<.s par nos voisins d'Outre Manche ; la petite cour d'Hartwel fonctionna activement pendant le règne de Napoléon, et parmi les machines intelligentes qui se virent employées par lecomte de Provence, le marquis de Longpont se distingua, autant par besoin (|ue par dcvoùment.

Le pauvre marquis en était réduit à vivre de la table de son prince, et à remplir

auprès de sa personne les rouclioiis de chambellan, el quelquefois aussi celles plus pénibles d'agent diploniaîiciue.

Dans un des voyages que le marquis Ht à Londres, en sa ({ualilc d'agent diplomatique du comle de Provence, il se trouva dans un cercle avec le baronnet Francis Darnley, jeune fal, (|ui ciail d'une grande indiscrétion sur le chapitre de ses bonnes fortunes, et qui, pourcharmer les loisirs de la soirée, et prouver la supériorité de son amabilité , Se mil ,•'1 raconter les détails de sa liaison avec une jolie parisienne qui, par amour pour lui, s'était décidée à abandonner son mari et à le suivre en Angleterre.

El comme d'après son syslènic, à un récit véridique, il fallait des noms propres à l'appui, le baronnet Francis Darnley ne Se fit point scrupule do nommer Pauline de Beau lieu.

A LC iKMi), Frc'ilci'ic ;nail bondi «. muignalioii, cl il allait inlcipcllerforl viveaienl le falqui \ciiait d'oulrager sa sœur, quand un long cl fliaigre Anglais, un personnage blond el rosé, impassible ol niucl depuis le coramenccment de la SQiroe, se leva brusqucmcnl , el s'approcliaiil du baronnel, il le soufllela avec son gant.

— Vous ûlcs un imposlcur! ojoula-l-il en fort bon français.

Celle provocalion cnqièclia Frédéric de s'oxplicpior, c;ir la surprise <pie venait de lui causer ce défenseur inalkndu, ie rendait incai)ablo d'arliculerunc parole; avant de se faire connailrn, le marquis mesurait d'un œil mcnaçanl le champion de sa sœur, dans lequel il craignait de rencontrer un nouvel amant qu'il lui faudrait punir; pen- .danl qu'il faisait ces réQcxious, le baronnet

était sorti avec le jeune homme qui \enait de le provoquer publiquement.

Revenu à lui, Frédéric s'aperçut que tous deux avaient quitté le salon; alors, se penchant vers son voisin, il lui demanda quels étaient ces deux gentleman.

— L'un , celui qui a été insulté , se nomme Francis Darnley ; il est baronnet, et occupe dans Pall-Mall un fort bel hùtel quesononcle lui a légué.

— Quant à l'autre? dit Frédéric.

— C'est le fils d'un de nos premiers banquiers de la Cité, Richard Dawson ; il est l'unique héritier d'une grande fortune, mais son caractère mélancolique l'éloigné de tous les plaisirs. On le croit amoureux.

Frédéric n'en demande pas davantage.

Lui aussi quitta le salon , et laissa sa tasse de thé qu'une belle lady venait de remplir;

— -i-iS —

il rentra à son hOlel pour écrire aux deux Anglais, afin de leur demander un rendezvous pour la môme heure et au même endroit ; mais le domestique qu'il chargea de faire cette double commission, revint bientôt avec les deux lettres qu'il n'avait pu remettre aux personnes auxquelles elles étaient destinées : le baronnet Francis Darnley et Richard Dawson étaient partis la veille pour Calais.

Les deux Anglais allaient se battre au pistolet sur les côtes de France alin de se soustraire aux lois rigoureuses , portées contre les duellistes qui ensanglantaient le sol britannique. Frédéric de Longpont attendit leur retour, mais son espoir fut déçu; sa mission diplomatique était tiaic, et le comte de Provence pressait son retour; le marquis de Longpont (|uiita Londres, la rage dans le cœur^ cl ce no fut que six

mois iiprès qu'il apjjiit le résultat du duel des deux Anglais.

Le baronnet Francis Darnley avait blessé son adversaire à l'épaule , mais celui-ci ayant conservé assez de force pour ajuster le baronnet, il avait fait feu, et deux hommes étaient tombés sur le-sol. Le premier ne se releva pas ; la baîle lui avait fracassé la cervelle ; Uicliard Dawson en fut quitte pour garder le lit pendant trois mois et la perte de son bras gauche qu'il fallut amputer. De retour à Londres, le fils du banquier se présenta chez la comtesse de Beaulieu , et celle-ci, peu touchée de la preuve d'amour et du singulier dévoùment du jeune Anglais, refusa de le recevoir en lui faisant savoir que le sang qu'il avait versé élevait entre eux une barrière insurmontable.

El pendant que ces événcmens s'accomplissaient, Napoléon vojait se former lare-

tloutabic coalition riu Nord; la cliute du colosse qui gouvoniail la rroiice était incvilable : la trahison de ses alliés, la lassitude du pays, le besoin de tepos , (éprouvé par les maréchaux de son empire , toutes ces causes réunis le poussèrent dans l'abîme, et le palais de Fontainebleau fut le témoin de l'abdication , très peu volontaire, qu'on lui arracha.

La comtesse de Beaulieu savait que son frère était à liailucl, au[)rLS du comte de Pro\cucc, (luelcs puissances étrangères saluaient déjà du nom de Louis XVllIj clic lit le voyage afln d'embrasser le marquis, et pour lui apprendre que, pendant son séjour en Angleterre, elle avait su briser le mariage odieux, qu'elle regardait comme une tache liOntcuse, et recouvrer une partie de sa fortune, qu'on bonne sœur elle venait lui oflVir.

Le marquis de Longponl n'en était plus réduit aux expédiens; son noble niaîlrc lui avait procuré les fonds nécessaires pour racheter un bien d'émigré qu'un tripoleur d'affaires avait en sa possession ; riiùlel de la rue Saint Domiiii(iue avait désormais un noble possesseur qui le faisait embellir et meubler bien avant qu'il put l'occuper.

La conilesse de Bcaulieu était partie de Londres, dans les premiers jours du mois d'avril, et le 4 mai suivant, elle recevait son frère (|ui vtnait d'arriver à Paris avec le roi, aux acclamations d'une mulliludeà laquelle il faut de populaires émotions et des spectacles.

WIII.

Le retour de Napoléon , et sa marche triomphale, depuis le fjoile Juan jusqu'à Paris, ne fut point le résultat dune volonté soudaine; aujourd'hqi qu'on peut juger la conduite des hommes de l'empire «t apprécier les cvcnemcns dans ies'juels

tous ne jouùrent pr.s un côté noble etdigne d'éloges, il est permis de dire que le retour de Napoléon était prévu par ses partisans j et ils étaient encore nombreux en dépit des magnifiques promesses de l'auteur de la Charte! — Aussi la police monarchique eut-elle à sévir pendant l'année 4814contre les officiers à la demi-solde, les capitaines en retraite, derniers débris des légions impériales, et qui se glorifiaient hautement du titre de Bonapartiste ; les hommes, auxquels s'appliquaient cette qualification , étaient en butte à de niaises persécutions , à des tracasseries (jui ne pouvaient les faire renoncer à leurs opinions, et dont le résultat était de les aigrir contre la dynastie monarchique, assez mal avisée pour oublier ses paroles de paix et de pardon.

Plus d'un complot de café, plus d'une conspiration ourdie secrètement avortèrent

par suite des dénonciations qui arrivaient à la police, dont les nombreux agens se mullîpliaicnt encore pour s'affîlicr aux sociétés Secrètes qui préparaient le retour de l'empercur ; toutes les démarches des membres de ces associations étaient surveillées: un d'eux ne faisait point un pas dans Paris, ne rendait une visite, n'allait au spectacle ou contre son habitude , changeait , pour une fois , de rafé ou de restaurant, que le préfet de police n'en fût niunilieusement instruit. Les bulletins pleuvaicnt à l'hOtel de la rue de Jérusalem , et on en était arrivé à classer, par numéros d'ordre, les surveillés les plus dangereux.

Le fils de la mcicière de la rue Hautefeuille, Frédéric, (|ue son grade de sousliculenanl et son ;Klinir;ition pjur Napoléon avaient placé au premier rang des conspiratcursqui rèvaienl .■; trawiilLucni. en ini'nio

temps, à reconslruirc le trône impérial , Frédéric, malgré les prières d'Isabelle qui le suppliait, mais vainement , de ne point s'exposer en s'affilianl à ces sociétés secrètes, Frédéric poursuivait la réalisation de deux idées qui le préoccupaient : il voulait retrouver son père et voir revenir Mapoléon aux Tuileries.

La première de ces idées lui faisait parcourir dans tous les sens, et interroger les concierges qui ne s'empressaient pas toujours de satisfaire sa curiosité; ses actives démarches, ses recherches munilicuses n'avaient jusqu'alors abouti à aucun résultat, si ce n'est de le signaler plus particulièrement à l'attention de la police qui le faisait surveiller comme un homme bon à prendre, et en cette qualité, Frédéric avait le numéro 19 sur le registre ouvert pour y inscrire les noms do tous les conspira-

tours, cl ils pullula iiMU dans celte bonne ville de Paris.

Le numéro i9 — puisque c'est ainsi que Frédéric .était connu à l'hôtel de la rue de Jérusalem — était l'objet d'une surveillance spéciale et d'une mullilude de pçlits bulletins dans ce genre:

« iO juillet. — Le numéro iO est sorti à sept heures du malin du magasin de mercerie de la rue Hautefcuillc, et s'est dirigé par la rue de l'Ecole de Médecine, le carrefour del'Odéon, la rue des Oualre-Vcnls, la place Sainl-Sulpice, rues du Colombier et de Grenelle Saint-Germain; celle dernière rue a été soigneusement explorée. Il entrait dans toutes les ujaisons d'assez belle apparence pour qucsiionm r les concierges. •

« -1 1 juillet. — Le numéro 19 est à la recherche du marquis do Longponl. »

A cette note, le chef de bureau avait joint cette apostille :

« Prendre des renseigaeraons sur M. de Longpont. »

Et comme le mouchard de bonne compagnie, qui avait été chargé de celte tache, s'en acquitta rapidement, les instructions suivantes furent données aux obscurs agens qui battaient le pavé de Paris :

« M. le marquis de Longpont est un sujet dévoué aux Bourbons. Une vengeance particulière, une inimitié personnelle peuvent seules guider l'individu qui cherche à savoir la derriciiro du marquis do Longpont dont l'hùlel est situé rue Saint-Dominique. La surveillance la plus active doit s'y exercer; deux agens resteront en permanence aux abords de riiùlcl : si un malheur arrivait, ils en préviendraient le comn. 17

missaire du quartier et s'opposeraient d'abord à la fuite de 1 individu surveillé. »

Or, pendant que Frédéric parcourait patiemment toutes les rues du faubourg Saint- Germain, il s'aperçut qu'il était suivi, et il remarqua que les deux hommes attachés à SCS pas manœuvraient de manière à n'être devant et derrière lui que l'espace de quelques minutes : ils changeaient alternativement; Frédéric, malgré sa préoccupation , examina atlcnlivemenl ces deux hommes, et il ne lui fut pas difilciie de deviner leur ignoble profession ; le mouchard vulgaire se déguise dillicilcment ; ses manières, son regard, son altitude et jusqu'à son costume, quel qu'il soit d'ailleurs, le font reconnaître à l'observateur le moins habile. Frédéric ne s'étonnait point d'être ea surveillance; son grade, ses opinions, qu'il no dissimulait pas , ses relations avec ses an-

ciens frères d'armes le signalaient suf&sammenl à la police méticuleuse de la Restauration, et il réfléchissait aux dangers de sa situation , quand il vit l'un de ces hommes traverser rapidement la rue qu'il suivait machinalement, s'arrêter pour parler à un commissionnaire qui stationnait devant la boutique d'un épicier, puis le désigner du geste et s'éloigner en courant.

— Bon ! se dit Frédéric en souriant , le limier de la rue de Jérusalem a fini sa tâche, et c'est à cet Auvergnat de contrebande qu'est confié maintenant le soin de surveiller mes démarches. . . Parbleu ! je veux le mettre à môme de faire connaissance avec moi.

Et Frédéric s'avança en criant *.

— Hé! l'ami!

Mais le commissionnaire rétrogradait vers u cabaret , situé 'i quelques pas , et à b

porte duquel se tenait un clmrbonnier auquel il (lit en passant :

— L'homme du marquis, allention !

— Hein! fit Frédéric en s'arrètant; que veut-il dire avec son iiomnie du marquis ? Estoc qu'il me prend pour un autre?...

Et Frédéric jeta des regards autour de lui.

A ce moment, la porte cochère de l'hôtel, en face duquel il s'était arrêté , s'ouvrit et livra passage à une élégante calèche; une dame et un monsieur s'y étalaient nonclialamment, ce qui ne les empêcha pas de sourire de la frayeur du jeune sous-lieutenant qu'un des alezans avait froissé dans sa course rapide. Frédéric no put retenir une exclamation de dépit, et cette joie que son mouvement de terreur venait de faire, lui parut si niaise qu'elle lui inspira le désir de savoir les noms de ces gens qui auraient

trouvé sans doule très plaisant qu'il eût été broyé par les roues de leur équip;ige. Il traversa la rue, el alla tlroit au concierge qui s'apprêtait à refermer la porte cochère .

— Un faux nom, se dil-il,etje saurai le ■véritable. — Et s'adressant au concierge, il lui dit: M. le marquis de Longpont?

— "Vient de sortir, répliqua brusquement le concierge en toisant avec mépris le jeune sous-lieutenant.

Celui-ci avait fait un mouvement de surprise, el revenu à lui, il avait saisi le bras du valet :

— Vous dites que M. le marquis de Longpont vient de sortir?

— Parbleu! si vous n'êtes pas aveugle, vous avez dû voir sa calèche!

— Fort bien, se dit Frédéric en s' éloignant, voici sa demeure. — El il regardait

l'Iiùlel [jour en pioiulre le iiumcro, qu'il écrivit sur un feuillet de son agenda. — Maintenant, il me reste à connaître le visage de mon noble père, et comme il rentrera, je vais l'attendre.

Et il s'adossa contre une borne.

— Je touche au Lut, au terme de toutes nos souiïranccs , murmura-t-il. .. Pauvre mère! elle est loin de penser que mes recherches ont abouti au résultat désiré. . . Ah! marquis de Longpont! il faut que ce soit votre femme et voire fils qui viennent au-devant de vous... Vos souvenirs s'effacent aisément, et vous nous en donnez une prouve... Cet homme n'a pas d'âme! oublier ainsi et sa femme et son fils... il vit dans l'opulence, lui ! et il ne s'inquiète pas si les siens ont du pain... Je le forcerai à réparer ses torts, à nous recevoir chez lui...

nos droits sont sacrés, il ne les foulera pas impunément à ses pieds.

Frédéric attendait impatiemment le retour du marquis , et celui-ci^e rentrait pas ; déjà , près de trois heures s'étaient écoulées, et Frédéric était toujours immobile à la même place , les yeux fixés sur cette porte cochére, dont les battans ne devaient se rouvrir que devant la voiture de son père. Tout-à-coup, le souvenir de la femme qui l'accompagnait vint se présenter à son esprit et faire naître des soupçons que sa présence auprès de son père autorisait.

Frédéric n'avait que de vagues souvenirs sur la famille du marquis de Longpont, et c'est à peine s'il se rappelait que celui-ci avait une sœur. Les pensées auxquelles cette idée donnèrent lieu , absorbèrent le pauvre jeune homme, et la soirée s'écoula •ans qu'il ait pu prendre une détermination,

car il allcndail toujours et pressait de tous ses \œux le retour du marquis.

Enfin, la nuit qui s'avançait vit compter dix heures au jeune sous-licutenanl, et le dernier coup de l'horloge \ibrait encore à son oreille quand le bruit lointain, produit par le roulement d'une voiture, le fil tressaillir en même temps qu'il lui arrachait celte exclamation :

— Peut-être ost-ce lui !

Ses prévisions ne le trompaient pas ; la calèche de M. de Longponl se dirigeait rapidement vers l'hôtel, dont le concierge, qui était aux écoutes, ouvrit la porte bien avant que la voix de Stentor du cocher vint l'avertir du retour du maître; aussi la calèche, n'étant arrêtée par aucun obstacle, continua sa course rapide, et b" engouffra dans l'avenue de tilleuls trop vite au gré des désirs de Frédéric qui s'était avancé

pour voir son père ; la brillante clarté de la lune lui permit seulemeni d'apercevoir celte femme qui l'accompagnait; celle-ci venait de le remarquer, et elle s'était de fait retournée pour l'examiner.

— Elle n'est plus jeune! se dit Frédéric en contemplant le sévère visage de la comtesse; ce ne peut être sa femme?... Au surplus, je vais éclaircir mes soupçons.

Et il franchit le seuil de la porte-cochére avec tant de vivacité, qu'il faillit renverser le concierge.

— Chez M. le marquis de Longpont! lui cria-t-il.

Et Frédéric s'avançait dans la cour, sans répondre au concierge qui courait après lui en disant :

— A celle heure? y pensez-vous! vous reviendrez demain.

Frédéric haussa les épaules, et continua

son chemin ; mais alors le concierge, desespérant de lui faire entendre raison, ne trouva rien de mieux que de crier au voleur! Les valets, qui étaient sur le perron, s'approchèrent et arrêtèrent Frédéric que le concierge leur désignait.

. — Laissez-moi! laissez-moi! articula fortement le jeune homme^ je veux parler au marquis de Longpont!

Et il se débal'ait entre les mains vigoureuses qui rélrcignaicnl; celte lutte attira plusieurs personnes qui passaient dans la rue, et surtout les deux agens de surveillance qui s'étaient attablés au cabaret, d'où ils pouvaient voir le n° 19, comme ils le désignaient dans leur langage de police. A ceux-ci se joignirent bienlôt d'autres préposés au maintien du bon ordre, et Frédéric ne put qu'opposer une vaine résistance aux mouchards qui rcnlraînaient, en disant

hautement qu'ils allaient le conduire au corps-de-garde voisin, à quoi la \aielailie du marquis de Longponl répondit, en approuvant ce projet qui les débarrassait d'un visiteur aussi importun que dangereux.

Mais à quelques pas de l'hôtel, les agens s'arrêtèrent, et l'un d'eux, qui était muni de pleins pouvoirs, dit à ses camarades de faire avancer une voiture de place.

— C'est à la Préfecture et non au corpsdc-garde que nous allons conduire notre capture, ajouta-t il en élevant la voix; dépêchons! il se fait tard.

Frédéric était absorbé, son arrestation avait élé si rapide, qu'il n'avait pu réÛéchir aux conséquences f|u'elle pouvait avoir pour lui, et quand il revint de la surprise que cet incident lui avait causé, il était à l'hôtel de la rue de Jérusalem , dans un petit cabinet où se tenait un commissaire interro»

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galonr, qui dédaigna de linlorroger cl s'en rapporta au lénioigiiage des agens pour articuler, d'un accent guttural, cette phrase significative :

— Que le prévenu soit mis au secret!

Un guichetier attendait, sur le seuil de la

porte du cabinet, le résultat de l'interrogatoire; et entendant donner l'ordre de séquestrer le prisonnier, il s'avança et dit d'un ton brus(]ue:

— Allons! suivez-moi!

Et comme il n'avait qu'une médiocre confiance dans la docilité du prisonnier confié à sa garde, il fil signe à deux gendarmes , qui étaient dans le corridor, de prendre au collet le prévenu, et de guider ses pas jusqu'au cabanon isolé dans lequel Frédéric fut enfermé avec un surcroît de précautions qui annonçaient assez l'importance qu'on attachait à su capture.

— Je veux écrire à ma mère, dit le jeune sous-lieutenant en prenant possession du triste réduit où on le confinait.

— Impossible! répliqua le guichetier.

— Et pourquoi? demanda Frédéric.

— Parce que vous êtes au secret, mon oflicier ; dans un mois ou deux , on vous accordera peut-être ce que je vous refuse aujourd'hui.

Et pour abréger cette conversation , qui avait lieu à travers le guichet grillé pratiqué dans la porte, le gardien le referma brusquement et s'éloigna en sifflant.

Le lendemain, et pendant que Frédéric maudissait son arrestation, sa mère, dont l'inquiétude était au comble, s';ipprètait à sortir pour avoir des nouvelles de son fiis; déjà une voisine obligeante s'était installée dans le comptoir, (|uand un fiacre s'arrêta

devant la boutique : un commissaire et des agens en descendirent cl entrèrent.

Le commissaire ne jugea pas nécessaire de se découvrir devant deux femmes qu'il interpella en ces termes :

— C'est ici que demeure un nommé Frédéric, ex-sous-licutenant; l'une de vous est sa mère?

Isabelle s'avança et répondit avec l'acceat de l'émotion :

— Cet ex-sous-lieutenant est mon fils, monsieur, il se nomme en effet Frédéric de Longponl!

— lleim! fit le commissaire en souriant ironiquement, votre fils est noble... et vous êtes sa mère... Une mercière! ajouta-t-il avec un gros rire qui avait une certaine prétention.

— Avant de répondre à d'autres questions, reprit Isabelle en sefforçanl de dissi-

muler son dépit, puis-je savoir, monsieur, de quel droit vous me les adressez ?

— Je suis commissaire de police, répliqua gravement le magistrat subalterne, et pour appuyer son assertion, il dc'boulonna son frac et fit voir l'écharpe blanche qui lui ceignait les reins. — Maintenant que vous savez qui je suis, continua-t-il, je vais procéder, en votre présence, à une visite domiciliaire. . .

— Mais, monsieur, que signifie une semblable mesure? de quoi m'accuse-t-on?

— Jusqu'à présent, madame, vous n'êtes point compromise ; votre fils seul est soupçonné, accusé... et c'est pour acquérir des preuves de sa culpabilité que je vais faire une perquisition dans vos meubles, effets et papiers.

En apprenant que Frédéric était arrêté, Isabelle éprouva un mouvement de terreur,

car elle savait que, malgré ses prières, ses exhorlalions, ses conseils, son fils persistait, avec opiniâtreté, à poursuivre la réalisation d'un projet qui avait pour but de soulever la garnison de Paris, au cri de VtVe l'empereur! Sa culpabilité, à cet égard, n'était plus pour elle l'objet d'un doute, et ce ne fut sans de vives craintes qu'elle assista au bouleversement de son intérieur, à ce que le commissaire appelait une perquisition judiciaire.

Les meubles furent fouillés, les tiroirs renversés; matelas et paillasses se virent l'objet d'une minutieuse investigation, cl les agens, qui accompagnaient le commissaire, déployèrent en celte occasion une dcxlérilé suipronanle pour trouver ce que la police désirait : une liste, des proclamations, quelques preuves écrites, enfin!

Le commissaire l'ut étrangement dé^ap-

pointa, car toutes ses recherches furent ■vaines, et il se retira en murmurant :

— On nous attendait! et on a su faire disparaître ce que nous avions intérêt à trouver.

Toutefois, et malgré des preuves qui n'existaient pas, Frédéric fut transféré de la Préfecture à la prison de !a Force, et comme le ridicule motif de son arrestation ne pouvait être sérieusement invoqué pour le priver de sa liberté, ce fut sous l'accusation de complot contre la sûreté de l'État que le directeur de la Force fit inscrire l'écrou du nouveau pensionnaire (pie la prévention lui donnait.

F.t mUe jirévonlion dura six nir>is!

Pendant la détenlion de son fils, Isabelle fut en bulte aux perséculions de la police; c'est au point que, dans la rue Haulefeuille, sa boutique était signalée comme servant de lieu de rendez-\ous à des bonapartistes qui venaient y conspirer contre la brandie

des Bourbons. Cette niaise supposition, que les visites répétées de quelques frères d'armes de Frédéric avaient pu faire naître , éloigna de chez la mercière la petite ciientelle qu'elle était parvenue à se former; la calomnie s'attacha à cette pauvre femme, dont on accusa les mœurs, et qu'on qualifia d'immorale et de dévergondée.

Et puis, Isabelle n'allait point à la messe le dimanche, jamais on ne la voyait s'acheminer vers l'église de sa paroisse, et cependant elle sortait fréquemment, et toujours en compagnie d'un homme à moustaches, et dont le visage était sillonné de coups de sabre; les voisins lui attribuait, fort charitablement, les droits d'un amant, sans vouloir réfléchir que la maîtresse qu'ils donnaient à ce vieux débris de la puissance impériale avait passé la quarantaine, et que

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ses liabiliulcs n'admellaicnt point la supposition gratuite d'une liaison intime.

Si quelques-uns de ces médisans avaient \oulu s'enquérir des démarches de la mercière, dont les commères du quartier déchiraient à belles dents la réputation; si, désireux de savoir comment elle employait son temps le dimanche, ils avaient espionné la femme qu'ils méprisaient , ils auraient su que tous les dimanches, avant midi, elle attendait rue des Ballets, à quelques pas du premier guichet de la Force, que l'heure lixée par les réglemens pour visiter les prisonniers eut sonnée, et que c'était en compagnie de l'homme à moustaches, ancien capitaine d'infanterie dans le régiment où servait Frédéric^ que c'était appuyée sur le bras de cet homme qu'elle franchissait le seuil do la prison , et pénétrait, à travers un dédale tortucu> de

cours et de corridors obscurs, jusqu'au parloir où Frédéric était entré l'un dos premiers.

Et quand trois heures sonnaient, et que le cri : On va fermer! retentissait dans la cour des prévenus^ quand les femmes, les fdles, les frères, les amis des prisonniers sortaient en fouie de l'étroit guichet, dont l'entrée est rue des Ballets, ils auraient pu voir Isabelle , toujours en compagnie de l'homme à moustaches, suivre la rue S^int- Antoine, traverser la place de Grève et Ion ger les quais jusqu'au pont Royal , qu'elle traversait pour entrer dans la rue du Bac, et s'arrêter à l'entrée de la rue Saint- Dominique devant un hôtel de riche apparence.

Là , l'homme à moustaches quittait le bras de sa compagne, qui allait frapper à la porle-cochère, <juc le concierge venait

lui-mônie ouvrir, et le colloque suivant s'établissait entre eux.

— Monsieur le marquis de Longpont?

— Il est à la campagne. — Sa\ez-vous l'époque de son retour ? — Je l'ignore.

— Pourricz-Nous lui faire parvenir cette lettre? — Donnez. — Mais c'est la sixième fois que j'écris sans pouvoir obtenir de réponse. — C'est qu'on ne juge pas à propos de n'pontlie. — Vous envoyez les lettres que je vous confie? — Toutes ^ sans exception, vous pourrez le demander ù monsieur le marquis alors qu'il sera de retour. — ÎNous sommes déjà au mois d'octobre, c'est à cette époque qu'on quitte la campagne. — Possible, répliquait le concierge en tournant les talons, revenez dimanche prochain, puisque vous choisissez ce jour-là pour faire vos visites.

La porte coclicre se refermait et Isabelle

revenait prendre le bras de son compagnon auquel elle disait tristement :

— Rien de nouveau ; il est toujours à la campagne.

— Fichtre ! articulait sourdement le \ieux capitaine, cette campagne-là est plus longue que toutes celles que le petit Tondu nous faisait faire!

A la fin du mois de novembre, de l'année 4814, la petite boutique de mercerie de la rue Haulefeuille était le théâtre d'une de ces scènes si communes, hélas! dans la vie des petits détaillans ; il s'agissait du paiement d'un billet souscrit au profit de la mercière par une couturière à laquelle elle avait vendue une forte partie de marchundises; l'échéance du billet était arrivée, mais la couturière n'était plus en mesure de remplir ses engagemcns, et pour éviter les poursuites de ses créanciers, elle avait

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