SCENE X
Madame GERTRUDE, ISABELLE.
Madame GERTRUDE.
\) VI. faites-vous ici, ma fille?
Ma mère, je ne pouvois dormir, je me fuis relevée; j'ai trouvé la porte de ma chambre ouverte, je fuis defcendue dans le jardin pour prendre le frais.
Madame GERTRUDE.
( u4 part ) J'ai oublié de la fermer ; c'eft cette madame Furet qui en eft caufe, elle m'a tourné la tête. C Haut ) Vous êtes defcendue fans ma permif-
fion ?
Vous n'étiez pas là, ma mère.
Madame GERTRUDE.
Et vous m'écoutiez ?
COMÉDIE. î^r
Oui , ma mère ; j'ai vu de la lumière dans votre Pavillon, je me fuis approchée; je vous ai entendu foupirer, cela m'a fait de la peine ; & puis vous avez dit que vous étiez heureufe , cela m'a fait plaifir ; & puis, comme j'allois m'approcher encore, il m'a femblé que quelqu'un me tiroit par ma robe , & cela m'a fait peur.
Madame GERTRUDE.
Vous êtes une petite vifionnaire : avez- vous vu quelqu'un avec moi ?
Non, mais on vous Darloir.
Madame GERTRUDE.
On me parioit ! que me difoit-on ?
Je n'ai pas compris.
Madame GERTRUDE.
Allez, allez, remontez à votre chambre.
Ah! ma mère, reftons eiacore un moment: je vous prie de me dire une chofe.
Madame GERTRUDE.
Quoi?
Quel eft donc ce Dupré qui rend les gens heureux? Eft-ce monfieur Dupré, le Juge de la Prévôté? Madame GERTRUDE.
Quelle idée ! l'avez-vous vu ?
Non ; mais j'ai cru reconnoître fa voix.
Madame G E R T R U D E, à paru (Jue lui dirai-je? Heureufement elle eft fimple, & je lui ferai accroire ce que je voudrai. ISABELLE.
A quoi penfez-vous donc, ma mère?
Madame GERTRUDE.
Je fonge à l'importance du fecret que j'ai ^ vous révéler ; c'eft un myfière que je dois cacher à tout autre. Faites-moi ferment
îi8 ISABELLE ET GERTRUDE,
Il eft tout fdit ; la volonté de ma mère eft un ferment pour moi.
Madame GERTRUDE.
La voix que vous avez entendue eft celle de monfieur Dupré, ûms être la Tienne.
Je ne comprends pas.
Madame GERTRUDE.
N'avez-vous pas lu le livre que je vous ai donné ?
Ah! oui ;le Comte de Gabalis, qui<lit qu'il y a des Sylphes, des Efprits Aériens, des Intelligences, cela m'a amufée ; mais eft-ce que tout cela eft vrai? Madame GERTRUDE.
Oui, ma fille. Quand on a toujours eu une conduite fans reproche, quand la vertu feule a toujours dirigé pos actions & nos moindres penfées, ô ma chère fille ! notre âme alors s'élève au-de(lus d'ellemême ; elle s'épure & devient digne d'un commerce întelleéluel avec des Intelligences fupérieures à notre être, qui nous confolent dans les amertumes de la vie.
Ah ! ma mère, j'ai grand befoin aufîî de confalation.
Madame GERTRUDE.
Vous ! eh 1 que vous manque-t-il ?
Rien.
Madame GERTRUDE.
Défirez^vous quelque chofa ?
Je crois qu'oui.
Madame GERTRUDE.
Quoi ?
Je n'en fais rien; mais
C 0 M E D I E. ig
A K ILTT E,
Un fecret ennui me dévore, Quand je m'abandonne au fommeil; Et le matin, à mon réveil, z
Je fuis plus inquiète encore.
Je ne fais d'où vient ma langueur;
Mais je foupire,
Mais je défire.
Si rien ne facisfait mon cœur, Maman , maman , quel eft donc le bonheur ?
Madame G E R T R U D E.
Ma fille, éloignez ces idées; ce fonc des pièges de mauvais Génies.
De mauvais Génies ! vous me faites trembler. Il eft bien mieux de s'entretenir, comme vous, avec des Sylphes, des Efprits purs; mais je n'imagine pas comment des Efprits parlent.
Madame G E R T R U D E.
Ils empruntent les organes des hommes, & nous apparoiflent ordinairement fous une figure qui nous eft familière ; comme celle d'un parent , d'un ami. ISABELLE.
Comme celle de monfieur Dupré ?
Madame G E R T R U D E.
Oui, oui,
Et que dit monfieur Dupré , quand on lui prend fa figure .P
Madame G E R T R U D E.
Il n'en fait rien , ce n'eft qu'une apparence.
Mais vous m'avez dit que l'on devoit fuir jufqu'à l'apparence des hommes, & cette apparence... Madame G E R T R U D E.
Il n'y a rien à craindre quand on eft fage.
Ah ! ma bonne maman , que vous me faites ai-
mer la vertu ! Mais fi je fuis bien fage, bien fage, aurai-je aufii une Intelligence ?
Madame G E R T R U D E.
Je l'efpère, & pour vous faire parvenir à Pétat de perfediion que, mérite un fi rare avantage , vous irez demain au Couvent. Oui; c'eft là, ma chère enfant, que l'on trouve un abri fur contre le fouffle cmpoifonné d'un monde dangereux.
ARIETTE
Comme une rofe, La naïve pudeur, Quand on l'expofe Perd bientôt fa fraîcheur.
Ah! pour flétrir l'éclat d'une li rare fleur, Il faut lî peu de chofe !
Confervè donc l'honneur Comme une rofe.
Mais au Couvent, il y a donc auflî des Efprits Aériens qui font le bonheur des filles ?
Madame G E R T R U D E.
Oui.
Et comment cela donc ?
Madame G E R T R U D E.
Ils apparoiffent en fonge.
Il faudra donc que je dorme toujours; mais vous ne dormiez, pas vous, quand, tout à l'heure... Madame G E R T R U D E.
Lailibns cela, ma fille. Il eft temps de vous retirer.
J'ai encore une chofe à vous demander ; pourquoi ne voulez-vous pas que l'on fâche le bonheur que vous avez? Cela exciteroit les arnes à la vertu. Madame G E R T R U D E.
Non, je ne ferais qu'exciter Tenvie, & comme
tout le monde n'eft point digne de la faveur que je reçois , je dois en faire un myftère pour n'humilier perfonne.
Ah ! que c'eft bien dit , maman ! Je vais méditer là-defllis jufqu'à demain.
Madame G E R T R U D E.
C'eft fort bien ; mais laiilez-moi , j'ai encore quelques ledlures à faire.
Vous veillez toujours trop tard , votre fanté m'inquiète ; retirons-nous enfemble.
Madame GERTRUDE.
Soit. C^ part^ Que je me reproche d'être obligée de tromper ma fille ! Je prends mon parti ; je vais congédier pour jamais Dupré. L'éducation d'une fille doit être plus chère que tout.
Mais, qu'eft-ce que vous avez donc? vous parlez toujours toute feule.
Madame GERTRUDE.
Paix ! je n'ai pas encore fait ma ronde, je vais voir fi tout eft bien fermé ; attendez-moi là , & ne quittez point que je ne vous appelle, ou que je ne revienne vous chercher.