SCENE V
Les précédens, LA \FONTAINE, /a tête baissée» B o I L E A u.
Jl O'Ejrquoi donc arriver si tard, mon ami? Molière.
Oui : pourquoi ne t'ès-tu pas trouvé au rendez -vous, pour venir chez Koileau tous ensemble.
La Fontaine.
J'ai oublié Theure.
CuAPELLEjCn riant.
Mais tu arrives bien tard , sais-tu bien que nous allions nous mettre à table , sans toi ?
LaFontaine.
Ah ! voyez-vous , c'est que j'ai pris le plus long.
Pour aller à l'académie , à la bonne heure ; mais pour venir chez tes amis , cela n'est pas bien. Chapelle.
Dis-nous , La Fontaine , ton voyage en Champagne a-t-il produit un bon effet?
La Fontaine.
J'ai suivi votre conseil.
Baron.
Ensorte que la paix est faite avec madame La Fontaine? li a Fontaine.
Air : Du petit Vaudeville.
Le repentir dans l'âme , Hier, en bon mari.
Je fus pour voir ma femme, Jusqu'à Château-Thierry :
Mais jugez de ma peine , O chagrin , s'il en fut !
Madame La Fontaine... f
Tous.
Eh bien l
La Fontaine.
Elle étoit au salut.
( // se mettent à rire. )
A V E G s E s A M I s. iS
I Oh! ce sera comme si je l'avais vue, lorsqu'elle apirendrà le motif de mon voyage.
Air : Contentons nous d'une simple bouteille.
Il suffira, pour calmer sa colère , Ainsi que moi, je sais qu'elle est sans fiel: Mais , répondez , pouvois-je la distraire , Lorsqu'à genoux elle imploroit le ciel ? A votre avis , pour lui prouver mon zèle , Falloit-il donc l'arracher du saint lieu ? Et désirant me bien mettre avec elle , Devois-je , enfin , la brouiller avec Dieu ?
Molière.
Non , non ; mais dis nous donc , La Fontaine , quelle est la cause de la grande colère de ta femme contre toi? Chapelle.
Il n'oseroit pas vous le dire, je vais parler pour lui: c'est une infidélité que La Fontaine lui a faite. Baron et Boileau. Seroit-^il vrai ?
La Fontaine.
Ah! mon dieu, oui.
Chapelle.
Elle vit habituellement à Château-Thierry, et La Fon^ taine à Paris, en conscience peut-elle se plaindre? Molière.
C'est que de près comme de loin , les femmes se moU'» tient jalouses de leurs droits.
LA Fontaine.
En cela, elles sont à peu-près comme nous autres hommes,
Molière.
La Fontaine a raison.
Air : Du vaudeville de Champagnac et Suzette,
L'hymen est un dieu délicat , Au-dessus de ce qu'on peut dire , Il prétend entamer le plat , Dont chacun en secret désire , Et considérez à quel point.
Son injustice est manifeste , Ne mangeant plus, il ne veut point.
Souffrir qu'on tâte de son reste. bis,
La Fontaine.
A propos , Molière , ta santé comment va-t-elle ?
Elle est toujours bien délabrée.
Baron.
Tu travailles trop.
j6 MOLIERE
Tu dois te ménager davantage ; car enfin , si nous avions^ le malheur de te perdre, qui pourroit jamais te remplacer ? Tous ceux qui , comme moi, voudront étudier le cœur humain , l'homme est toujours le même en tout tems ; mais le vice en son ame se reproduit sous mille formes différentes, et dans cent ans, mes successeurs pourront trouver des ridicules à combattre et des vices à déraciner. Chapelle.
C'est fort bien raisonné ; mais à table on raisonne encore mieux,
Molière.
Mes amis, je suis au régime, et ma santé ne me permet pas de rester avec vous : amusez-vous bien ; mon plus grand regret est de ne pouvoir pas prendre part à un festin aussi agréable, Un peu de lait , vpilà tout ce que Je veux.
Baron.
Eh mais ! que ne le prends-tu à notre table ?
Molière.
Won ; je me sens en train de travailler, je veux avancer mon Avare : j'ai un théâtre à soutenir ; sans moi , que deviendroient mes camarades, je me reprocherois d'avoir néghgé un seul jour de leur être utile.
CHAPELLE,/e retenant.
Tu travailleras demain j ne songe qu'à t'apauser au* jourdh'ui.
Molière.
Air : La foi que vous m'avez promise.
Je ne puis vous être agréable ; Sans moi . faites votre soupe :
On n'aime point, sur-tout à table, Quelqu'un toujours préoccupé.
Chapelle.
Mon ami , quelle erreur t'égare :
; Allons donc , demeure avec nous,
Molière, affectueusement.
Mon esprit est daiis mon Avare ,
Mais mon cœur reste parmi vous.
( // rentre dans la maison. )
mmm