SCENE F I I L Les précédens, excepté ANTOINE
VJ E T Antoine est un brave garçon ; quand vous êtes arrivés, j'avois avec lui un singulier entretien ; il vouloit être poète plutôt que jardinier.
Chapelle.
Antoine ?
Liri-m^me.
LaFontaine.
Il ne connoit pas le fond du métier , voilà pourquoi.
J'e.-pète bien un jour lui adresser une Epître à ce sujet,^ m'ci fourni une ample matière: mais , voici le souper, hapelle n'en sera pas fâché.
On apporte une table servie, et on la place sur le bord de la scène. ) Chapelle.
C'est vrai.
Ail" : Eh ! le cœur à la danse.
Amis , aux plaisirs de Bacchus , Non , rien n'est comparable :
Buvons tous de son divin jus , Eh mettons-nous à table :
Par le vin rendu content, L'esprit devient plus piquant:
La gaité se ranime ,- Et le favori d'Apollon , Bientôt trouve la rime En perdant la raison.
Il verse à boire à chacun , et tous reprennent les quatre derniers vers en chœur et avec lui. ) IN e pas se livrer au plaisir,
Selon moi, c'est mal faire : ^ Oui, mes amis , c'est pour jouir Que nous sommes sur terre ; > Je ne connois que cela.
( Versant, à boire à chacun. ) : Allons , encor celui-là ;
Ce n'est point un mensonge.
! Le bon vin seul nous rend heureux ;
Si la vie est un songe , Tâchons qu'il soit joyeux.
( Tous reprennent les quatre derniers vers en chœur. )
La e o n t a I n e.
Doucement , Chapelle , doucement donc , est-ce que tu veux me griser.
Bo iLEAU,à Chapelle.
Pour moi, je t'avertis que je ne suis pas d'humeur à tô laisser faire comme à 1 ordinaire.
Chapelle.
, Mon cher Boileau , tu ne saurQis t'imaginer le plaisir qu« j'ai à dérider ce front sévère,
Ca
Air : Du vaudeville du yaldevire.
Quand , dans mon joyeux délire , Je dissipe ton chagrin , Et lorsque je te fais rire , Avec nous , le verre en main , Que je bénis mon destin. bis.
Aux hommes je suis utile, Oui , c'est un fait bien certain ; Car. à tout le genre humain , Ah! combien j'épargne de bile:
A ce pauvre genre humain , Oh ! combien j'épargne de bile.
Le pauvre genre humain ! plains-le , je te le conseille ; dans C|Uel siècle vivons-nous ?
Chapelle.
Air : On doit soixante mille francs.
Oublions le siècle et buvons.
Vit-on jamais plus de fripons ?
C'est ce qui me désole. his.
La Fontaine.
Moi , j'ai vu de la probité , Même au sein de la pauvreté.
C'est ce qui me console. ter,
Vit-on jamais sur-tout plus d'égoïstes ?
Chapelle.
Comme tu t'échauffes !
Oui , j'entre en mon humeur noire à l'aspect da vice 5 oui, je suis saisi d'indignation quand je vois la morale perre-tie; mes amis, i*ai fini ma satyre sur l'homme , je ne j 'c point épargné , je vous en réponds; il faut que je vous en récite un des plus vigoureux morceaux, c'est sur sa
cruauté. '
Non, non , buvons , mes amis, buvons.
B o I L E A u , avec liunteur , à Chapelle, Tais-toi , Chapelle , tu es ivre.
C H A p E L L E, vivement.
Je ne suis pas autant ivre de vin , que toi de tes vers
La Fontaine.
Ah î si ce que Chapelle dit est vrai , Boileau a tort, me amis , oui certainement qu'il a tort.
Air : Prenons d'abord L'air bien méchant.
Jamais l'orgeuil ne fat permis ,
Pas même aux hommes de génie;
Si ce vice les rend petits ,
Ils sont grands par la modestie ;
Oui, son charme toujours puissant,
A des droits certains sur nos âmes ,
La modestie est au talent ,
Ce que la pudeur est aux femmes. hîs.
Baron.
Il est bien question de. cela ma foi! mes amis , les arts dans quel état sont-ils ?
Ils marchent à grands pas vers leur décadence.
Baron.
Le théâtre se perd inévitablement.
La Fontaine.
C'est vraiment malheureux.
Baron.
Racine Tabandonne dans la force de l'âge et du talent. B o I L E A u.
, Pradon et Boyer le remplacent.
Chapelle.
Toutes les grâces et les faveurs de la cour , tombent sur Chapelin.
Et Corneille est presque dans Tindigence.
CHAPELLEji-e levant.
Scudéri , est de l'Académie , et Molière n'en est point! Chapelle.
Air : Mon petit cœur à chaque instant soupire.
Mes chers amis , quoique cela vous fâche , Ecoutez bien ce reproche important , Ainsi que vous , Chapelle n'est qu'un lâche , Nous ne cessons de vivre en murmurant ; Agissons plus , ne discourons pas tant , f De noirs forfaits, lorsque ce siècle abonde.
Un seul instant , qui peut vous arrêter ?
Tous.
Quoi ?
Chapelle.
La rivière , est-elle à tout le monde ?
Tous.
Oui.
Chapelle.
Courons tous nous y précipiter, On n'est heureux, qu'en cessant d'exister.
as MOLIERE
Tous.
Il a raison.
Oïîi, ternnnons nos ji urs , nous ne serons plus témoins àe la dépravation et de riniustice des hommes. T o u s.
Oui , oui j c'est vrai,
La Fontaine.' Lp rivière est à cenl. pas d*ici , nous n'aurons pas loin à aller ; enseignons solemnellement combien le sage fait peu de cas de la vie.
Chapelle.
Air : Aussi-tôt que la lumière.
Quelle couronne immortelle , S*élève sur nos cjpvès ?
Mes amis , la vie est-elle , Un bien digne de regrets ?
Ah! de tous quatre il me semble, Le sort doit être envié ; IN^ous allons mourir ensemble.
Dans le sein de l'amitié.
( Tous, reprennent en chœur les quatre derniers Ders , et se serrent éiroiienient , dans les bras l'un de l^autre. )