LETTRE XXV
On ferait mieux de ne songer à aucun mal incertain , de se renfermer dans ses propres misères , et dans celte ignorance de l'avenir qui nous est souvent accordée..
Un effet du hasard nous avait séparés Jules et moi . Les obstacles paraissaient plus grands que jamais ; jen'en étais pointcause , et tout cela était bien peut-être : cepen-
dant je ne pouvais supporter cette situation. Enfin , il trouve bon que Ton m'instruise de ce qui le concerne. Mais ce que j ^attendais impatiemment pour ôter tout prétexte à mon irrésolution , me jette au contraire dans une incertitude dont le terme ne dépendra plus de ma volonté .
Tu te rappelles cette explosion de poudre, au point du jour, cette détonation survenue sans que je pusse en deviner la cause, ne sachant pas qu^on ouvrit un passage à travers nos montagnes. Jules était alors occupé de mes dernières plaintes; trop facile d'ailleurs à émouvoir, il fut attéré par ce bruit, qu'il regarda comme celui du tonnerre, comme une menace du ciel, et il n attendit pour s'éloigner de moi que le moment où il cessa de croire qu en restant seule, je serais peut-être en danger.
Cest en Amérique qu'il s'était aperçu
pour la première fois du trouble de sa pensée. Après avoir été détenu sur les bords de la mer , il ayait passé plusieurs jours près des cataractes de Niagara. Il s'y plaisait beaucoup; mais le cerveau peut se trouver dangereusement ébranlé , quand les autres organes sont frappés avec trop de violence. Quel objet inanimé doit faire une impression plus profonde, qu'un lleuve qui se précipite tout entier? Je voudrais avoir éprouvé un moment cette forte émotion ; je voudrais avoir vu ces abîmes toujours creusés , mais toujours . remplis, cette nuée qui s'élève du fond des goulTres , cette tourmente au milieu des solitudes du Nouveau-Monde.
Depuis cette époque, Jules ne peut avoir les yeux arrêtés sur un grand espace d'eau, sans éprouver une inquiétude qu'il serait dangereux de prolonger.
Dans la nuit funeste, nous avions devant
nous le lac d'Evaldar ; la lumière de : la lune rendait plus importune à Toeil T uniforme inconstance des vagues e^Lpirantes ^ et Jules en fut affecté péniblement. Je ne suis pas trcs^surprise qu'alors une sorte d'intervention céleste lui ait paru indubitable: il est d'autant plus exposé à .ces faiblesses , qu'on a cherché par diffîérens moyens à lui inspirer de la piété dans Tâge où ce sentiment n'est queidç la /terreur.
Les idées religieuses , admirable efFoi^t de Tame contre la destruction, ces croyances si naturelles ont pourtant leurs périls. Comme elles participent de .rintini , la crainte et le désir s en emparent également; si rhomme content peut y trouver une douce sanction de ses félicités ^ les malheureux y cherchent quelquefois, dans des perspectives nouvelles, la tristesse dont ils ont pris Thabitude
Croyant sans doute ne pouroir rester ici sans avoir fait reconnaître, conformément aux lois nouvelles, la légitimité des causes de sa longue absence, Jules ne â*arréta qu'autant qu'il le fallait pour être rejoint par Antoine. Il se regardait comme condamné par deux raisons à passer la frontière, et il lé fit. Le climat des côtes orientales de TEspagne plaisait à son imagination : la rigueur des hivers dans le nord de TAmérique doit avoir augmenté Téloignement qu'il a eu dès Tenfance pour les pays froids. Si d'ailleurs le nord peut ne pas déplaire à l'habitant des villes , une température pins douce et plus égale convient seule dans la vie isolée. Ce n'est pas au milieu dés neigçs de la Germanie et du Caucase, que la plupart des anachorètes cherchèrent autrefois un refuge : ils surent mieux choisir le théâtre de leurs mortifications.. .
11 vit comme eux. Toujours suivi d'Antoine y il a pénétré jusque dans la province de Valence. Sa demeure n'est autre qu'un ancien ermitage agrandi par eux , et dont ils ont orné Toratoire. A quelque distance^ précisément aux pieds . de la montagne , se trouve leur seul voisin; cet homme Âgé est le propriétaire du bois qui les sépare. •
Voilà le compagnon de nos premiers jeux devenu un personnage austère. Aspirant autrefois à illustrer son nom , il se promettait de parcourir le monde ; mais actaeSement il choisit le rôle le plus humble dans des lieux inconnus. Irréprochable, il est tourmenté de remords; si instruit, il se livre à des erreurs , et si jeûne, il renonce à tout ce quHl désirait. U fuit son pays, comme aux jours de la proscription ; il me quitte , sachant bien pourtant qu^il n'aVait pas été oublié. Jules de Médisdal n'a pas
vingt-sept ans, et il veut que tout finisse po^r lui. .
J'avais pensé que dans un temps de dér couragement il s'enfoncerait au milieu des forets de TAmérique , afin d y oublier cette espérance vague , et ces leurres dont on, se vante, mutuellement dans la société, des hommes. Quoi qu'il dût m'en coûter de renoncer à lui sans conserver du moins quelqueiuoértitude , jenepouvaisme dissimuler que tout ce qu'il eût perdu en abandonnant l'Europe^ ne vaudra jamais l'avantage d'échapper à la fatigue de nos tristes ;i(faires| et de nos envieux désirs . Jeune , robuste , libre encore de . toute habitude , il f8Ut fait comme ces autres Européens , qui , réduits momentanément aux mo^^urs dures et naturelles des forets, n'ont jamais voulu rapprendre l'artde nos moeurs polies.
Mais ce n est pas cette simplicité qu'il se
propose. Des pratiques bizarres, et cette lugubre inclina tioi^ qui fait chercher une jouissance dans Texcès des scrupules, sontelles des moyens de retrouver le calme de la pensée , ou l'aptitude pour le bonheur?
Quelquefois peut-être. Les peines volontaires doivent affaiblir Tidée des maux que nous supporterions mal si nous prétendions espérer encore. Lorsqu'on ne peut retrouver le contentement, que reste-t-il, si ce n'est de faire un choix entre les diverses manières d'être malheureux , et d'opposer au sort une volonté de souf&ir à laquelle le sort même ne puisse guère ajouter?
Ainsi la nature nous soutient jusque dans le dépit ; tous nos maux peuvent être mélangés , et l'étendue même de la douleur peut devenir par notre résignation une sorte de soulagement.
Toutefois , Clémence , cette vie austère n'oblige à rien pour l'avenir; sans doute
on n'y fait point de vœux. Une entière sécurité , un régime uniforme, un doux climat peuvent ramener cette paix de Famé qui devrait être inaltérable quand on pense se sanctifier. Je compte pour quelque chose l'exemple du bon Antoine, que je crcHS pieux , mais raisonnable . Son caractère ne me semble pas assez faible , mais aussi son imagination n'est pas assez ardente pour l'égarer, pour le rendre tour à tour romanesque ou superstitieux, pour le tourmenter comme tant d'autres hommes dans les voies mêmes du repos.
Non , Clëmence , je n ai pas attendu les nouvelles dispositions de Jules pour recon^ naître Tutilité des sentimens religieux. Sans doute je désirerais qu'il ne se laissât pas entraîner jusqu'à la dévotion ; mais je n'en apprécie que mieux peut-être ce qu'il y a d'auguste et de louable dans les grandes
idées qui servent de fondement aux divers cultes.
Je ne pourrais concevoir que Ton proposât sérieusement à des hommes qu'on n'aurait pas captivés dès Tenfance , de certains points de doctrine admis dans plusieurs pays ; cependant j'aime avant toute chose la religieuse attente d'une vie sans terme, et je voudrais le triomphe de la vérité sur les affections temporelles les plus voluptueuses. Mais , dans une acception plus étroite , qu'est-ce que la vérité ? Cette question est restée sans réponse positive il y a près de deux mille ans : il en était de même vingt siècles auparavant , et dans vingt siècles il en sera de même .