LETTRE XXIII
Quitterai-je la retraite où j'ai trouvé peu de contentement? Serais-je mieux ailleurs? Entraînée à Grenoble , au commencement (lu mois y par madame de F — , n*y ai-je pas éprouvé tout Teunui du froid mouvement de la société , de cette vivacité puérile , de cette joie éti^angère aux joies
du cœur, de cette fermentation de Tintérét personnel mal déguisé?
On croit parvenir à connaître Tasile de Jules; ta mère même s'en occupe, dit-elle.
Pour moi je suis persuadée qu'il n'est plus en France , mais j'attends quelque chose du zèle d'Antoine : j'attends la confirmation de ce que j'entrevois dans Féloignement. Les saisons passent, et nous passerons; c'est un bien : les journées qu'on achève ne se renouvelleront point.
Ne saurais -je regarder comme peu nécessaire ce qu'il faut abandonner? Quelquefois le silence qui m'environne suspend mes craintes; tous mes regrets s'affaiblissent, et il me semble que des soupirs profaneraient la grandeur de cette nature si paisiblement imposante. Assise auprès des bois sauvages que traverse la Demaise , je suis honteuse de ces perplexités ; j'implore la persévérance qui les condamnera. Je ne
^oudi*ais qu'une chose pour ravenir; ce serait assez de &ire ce que la raison de« mande . Que résoudre cependant , lorsqu'on se trouve engagé dans des voies inconnues?
La tranquillité des êtres simples , Tordre au milieu du mouvement, le repos de la terre dans l'espace , ce sont des témoignages d'une sagesse inébranlable. Mais n'est* il pas naturel d'écouter aussi des inspirations plus vives ? Je recevrais la. satisfaction comme la vraie lumière , et la volupté serait à mes yeux une émanation céleste. Au^ delà du désir je ne verrais que le doute ; comme l'insensé , je dirais : jouissons , et puis mourons.
Certainement l'amour est peu de chose :
une affection périssable n'est rien , si nous devons revivre. Il semble que les passions ne puissent finir ; mais chaque jour les affaiblit , les consume ou les remplace selon les caractères. Et néanmoins, que
nou» reste-t-ii lorsaue nous sommes seuls?
L'attrait d'un long attachetnent nedeyientil pas aussi une véritable conyenauce?
V C'est Jules qui la méconnaît. Cette fois notre séparation n'est pas mon ouvrage ; je puis y souscrire , sans avoir à mêle repro^ cber. Si les événemens me laissent Ubre , ne £^ai-je pas bien de préférer ce que j'arvais choisi lorsque'je>pouvai& en juger plus froidement?) Ainsi on oublie que c'est la condition humaine de désirer sans com prendre > de s'agiter sans y consentir , de se hâter vers une fin, sans savoir ni ce qu elle sera , ni s'il en fut jamais d'autre que de se perdre avec ce qui ne peut plus être!
LETTHE XXIV.
Voici encore un aveu. Cependant devais-je me croire exposée à quelque surprise dans un réduit d'un accès difficile , àajfis un endroit où jamais je n'avais vu personne?
En y réfléchissant ensuite , je me suis souvenue d'un bruit que j*avaîfe attribué Tété dernier , comme je doiis te l'avoir dit
alors ^ au frémissement d'une robe, et qui avait excité deux fois mon attention.
Cela s'était passé à quelque distance de l'extrémité du bois au milieu duquel je viens d'êfre vue , non par une femme , mais par un jeune bomme qui m'a rencontrée à dessein , et on ne peut plus mal à propos. .
J'ai dû cet extrême embarras au ruisseau intarissable que je te vantais dernièrement. Après un assez long cours en plein soleil 9 il descend dans les bois, et il forme un bassin , sous un ombrage épais :
on s'y croirait en sûreté commeaufondde spn parc. Mais. on n'a pas des commodités de tout genre pour un bain semblable. Je réunis rol)eelt chemise sur la mousse, àquelques pas de là, et j 'entre dans Feau j u^qu'au bas du visage : j'y reste un quart d'heure avec beaucoup de sécurité. Pour en sortir il faut ^^imper, et s'aider des mains.
Je suis en haut; me voici debout, et je me retourne pour aller prendre mes habits .
Un homme est devant, c'est-à-dire fort près de moi : la circonstance est grave.
Je ne me sens pas disposée à faire un cri ingénieux , moins encore à perdre cour naissance ; mais il n'y a point d'asile, et je ne sais si je dois exiger ou prier. On fait un mouvement, qui me prouve que je n'arriverai pas à mon dépôt sans tomber dans les bras de Tennemi. Je reste donc immobile, et ne tardantpas à sentir Tavantage que me donne , dans mbn caractère , cette apparence de fermeté, ce pi^eniîier bonheur, je vois que tout n'eist pais perdu.
Le parti le plus sûr, c'était de se montrer calme, pour faire comprendre que Ton serait invincible. Il n'était pas même en mon pouvoir de me replonger tdân^ F eau.
Je m'arrête , l'épaule appuyée coritt-e iin arbre , les bras croisés sur l'estomac , les
yeux errans je ne sais où . Je me trouTe avoir choisi- une attitude singulièrement libre, mais la seule conyenable peut-étre.
Je commençais par surprendre mon adversaire, pour qu^ilfut presque aussi déconcerté que moi-même ; j^avais besoin d'obtenir un peu d'ascendant, et d'opposer quelque
cbo^e d'inopiné à Tempressement très-indiscrc^tque masituation me faisait craindre.
Quant à l*ab^s de la force, j'en ai assez moim^me pour ne rien redouter de très-sérieux .
Cependant je voulais maintenir la distance :
dix^ qif douze pieds n'étaient pas trop. Eu gagnant du temps , j'espérais bien éviter tq^^ ce qui était encore évitable.
..Çès.que jnes idées ont quelque suite , dèjs que je remarque la voix et les expressiops de ce jeune homme, dont Taccoutrement ijrèjSrpropre ressemble du reste à celui ^^ixn manœuvre , cette espèce de dé,guîsement ne me jetant plus dans rincei -
titude , je sais de quelle manière je dois lui parler. Il faudrait alors qu'il manquât de toute délicatesse , pour ne pas se décider à se retirer. J*ai aussi de la condescendance ; je lui promets de le recevoir à la ferme, une fois seulement, et dans quelques mois. Toute négociation terminée , il tient sa parole ; il s^éloigne .
Il fît très-bien de ne point revenir sur ses pas. U m'aurait vu plus de honte que décourage; tandis qu'auparavant , àTexception d'une ou deux larmes que peutéti'e il aperçut malgré moi , je n'avais pas perdu contenance.
Cet événement-ci peut rappeler celui d'Evaldar, mais il est moins accablant.
Des étrangers sont moins à craindre en de telles rencontres : lorsqu'on sait à peu près ce qu'on doit faire, on ne se trouble pas entièrement. J'ai même résolu de ne pas interrompre pour cela mes fréquentes
promenades. Le bain m'est interdit, comme tu peux le croire 9 mais la libre campagne est toujours à moi, puisque la nuit même d'Ev^ld^r ms^ laisisé cette liberté.