LETTRE XXIX
Lorsque nous vivons à la campagne^ no^ t^e imagination , plus calme et plus forte, suscite en nous moins d'espérances accidentelles. C'est peut-être ce qui distingue surtout la vie des champs , et ce qui la fiât ailier des gens raisonnables. Pour moi, qui n'ai pas su retrouver cette simplicité, j'ai besoin d'un art ; je cherche dans la
peinture une diversion plus utile que jamais , et , négligeant tout travail sérieux , je fais une grande consommation de couleurs. Je crois même que j'irais assez loin dans le paysage , si je n'avais pas à redouter, sous quelques rapports , les difficultés de l'exécution, si j'avais été mieux guidée autrefois , ou si je pouvais , comme un artiste , entreprendre de longs voyages , et connaître les divers climats.
Je n'ai pas oublié nos anciennes discussions sur les paysagistes. Tu me disais que rhistoire est le premier genre. Tu avais pour toi jfc gprave* autontés^xiaia f ioaistais., .peiTce qvkià lei» aoIif^iires.iM.vieniiQnfl diSkàUve^nb d^ Ieurar>¥ireiir»^ Pejatt-i^lm leui? ittâtiièfre de viv):'^.AQp»^.-t-eU^!fc^«w*h coup dé force, aw ^pireïtiièiifesift^p^eïSj^mft}. pèttt-éU^ aussi, »'«nfti|dwatp^fiî;cb^Q(«ç jour Icsr raisons de teura adTçrsairesjîS'attàchien't - ils trop à ce qui .justifierait leiufc
poropre sentiment. D'un autre cote, je pourrais dire, en notre faveur^ que si nou$ accofdoxis peu à rautorité de& horâfines , nou& n'aurons du moins que des pré/tigës personnels , et qu'à bie» des égards , le ré^ sultat'des différentes idées de cinquante solitaires s'éloignera moins du trai , que celui des opinicais de chiquante habitans d'une même bourgade.
Suppose avec moi qo^, l'histoire n'étant plus réputée le premier geare, nonséxâfmi^ hons ce qui lai ayait donné pour un tetn^is cette supériorité de ccmvention. Cettàille^ ment on faitpins lorsqu'on reppodmt evtt Itt toile toutcet aspect delà nature^qnf'embu^àd^ sent nos regards , que si on exprime sestlle^ ment des effetsde nos passions .Mais quel^ quefois Thomme ne sait voir qnè lui, et ne laisse guère autre chose à observer dans^ un pays ou. les» ai'ts dominent. P)ns propret à flatter des personnages pnissans, les ta-
bleaux d'histoire ont dû occuper la plupart des grands peintres. Dès -lors, le paysage offrant moins de modèles, a été regardé comme moins important , et d'ailleurs il eût exigé des études plus variées , des voyages plus difiiciles et plus dispendieux (K).
Le véritable paysage serait peut-être une savane inhabitée au bord des forets.
Là sont les choses qui nous furent offertes; nous nous voyons alors sur un sol où notre place n'est pas encore envahie. Ceux qui aiment les champs découverts et les plaines sans bornes, paraissent ne considérer dans .
le terrainque le revenu qu'il peut donner.
Ces plaines sont arrangées pour nos besoins actuels ; mais une convenance d'un ordre supérieur nous attirerait vers d'autres contr;ées. Les lieux difficiles et sauvages rappel^ lent plus fortement que c'est notre fonction sur le globe de remuer les terres , de régler
la circulation des eaux^ de varier la végétation , de nourrir diverses espèces dont rinstinct soit exercé , de propager enfin le mouvement, et de multiplier avec choix les produits de l'industrie .
Les rapports des choses inanimées avec notre intelligence ont nécessairement une étendue que la plupart des hommes ne soupçonnent pas. Notre organisation individuelle ne réunissant jamais toutes les facultés humaines , beaucoup de gens en particulier , ou même des nations entières, trouveront indifférentes plusieurs choses faites néanmoins pour intéresser quelques membres de la grande famille. Rarement aussi chacun de nous éprouvera tout ce qu'il seraitsusceptibledesentir. La loi commune qu'on croitsubir ordinairement n'est guère quecelledes lieux où on se trouve, et nous y joignons de simples fantaisies qui semblent assez belles pour animer con-
staiHipent nos jours, parce qu'elles sont assez opiniâtres pour les troubler sans cesse.
La vôîxde la nature est indécise en quelque sorte , et la plupart des hommes que subjuguent tant de métiers assidus ne peuvent Tentendre : elle dit à la fois trop de choses oubliées d'eux. Userait bon cependant tl' étudier les relations générales des êtres; on y découvrirait une harmonie que de certains momens etde certains sites rendraient plus sensible. Nul homme necom-^ prendra bien cette loi mystérieuse, mais celui qui pourra Pentrevoir aimera Tordre ou la justice , malgré les passions et malgré le découragemen t .
A quelque distance de ma retraite , vers le midi, au-delàdes premiers bois , on trouve un espace dont le circuit doit être de plus de quatre lieues, et qui contraste singulièrement avec tout ce qui l'entoure. Si on compare ce sol montueux aux montagnes
plus considérables qui reuyironaent , il présente l'idée d'un bassin jadis couvert par des eaux fortement agitées. Cette sorte de plaine contient de nombreux rochers. Au centre des vallons qui les séparent, se voit un plateau aride , un ainas de roches brisée^. C'est un fond, mais c^est aussii une éminence : on nomme ce lieu sommet de Moll(L).
Ces buttes , que peut égaler en hauteur une pyramide du Nil . ont généralement une forme conique, et sembleraient étrangères à cette contrée : on peut les comparer à celles de la vallée de Brig, que nous avons remarquées en parcourant.un recuei I des vues des Alpes. On dit quil existe dans une foret, aux environs de Paris, ^es amas de roches à peu près semblables. De tels monticules sont petits à côté de nos montagnes dont les lianes arrêtent Jes nues, mais on verrait de même s'affaiblir dans
rimmensité les objets dont la masse peut nous surprendre , et Timpression dépend toujours du point de comparaison que Tœil a choisi.
L'aspect de ces roches dépouillées est d'un autre caractère lorsqu'on les voit seules , lorsqu*il narait n'exister rien de plus animé. En observant, au milieu du silence, ces hauteurs escarpées qui furent produites d'une manière dont nousne savons rien, et qui subsistent de siècle en siècle , on se ligure que le repos actuel n'a d'autre ob jet que de perpétuer les traces confuses des anciennes vicissitudes du monde. Que l'obscurité des voies de la nature est imposante! Tout s'opère, tout s'achève sans que nous ayons aucune connaissance des moyens, et même peut-être aucun avertissement des effets essentiels. Des apparences nous conduisent , mais toute réalité nous est cachée, jusqu'à celle qui fait que
nous existons, et telle estnotre misère que nous ne sommes pas même les spectateurs de ce travail qui nous absorbera .
Souvent je m'arrête, vers le soir, au milieu de ces débris stériles et uniformes. C'est rimaged'un monde où le mouvement ne serait plus. Les pointes immobiles des rocs , sur une pente sombre que les nuages terminent , paraissent des monumensplacés au -delàdes régions connues; les cimes où ils restent épars conservent une nudité funéraire, et en commençant à les gravir , je crois faire des pas solennels pour entrer dans les routes d'une demeure plus majestueuse.
Mais nous n'obtenons que des révélations soudaines et fugitives : tout nous indique
rinBni , rien ne le dévoile. Aussitôt que
J'approche de ces sommets, les nuages s'en détachent; la ligne qui se perdait dans les
cieux est interrompue , et je revois cette courbe terrestre où il faut circuler froidement. Je me souviens alors des erreurs de rhomme acharixé âur l'homme; je sens unie barrière immuable entre la terre et rimmensité , entre lés figures des choses et l'être réel.
Quand nous nous croyons au moment de pénétrer les desseins de la nature j les ténèbre^ retombent > et Tassujétissement de la vie actuelle nous déconcerte. Il semble qu'un organe nous manque pour commutiiqueravec tous lesêtres , pour entendre la voix universelle. Soutenus durant peu dMnstans par des émotions étrangères à la vie présente , nous retombons si bas ensuite , et nous sommes tellement asservis , que bientôt nous trouvons bizarre Tespoir d'une existence plus généreuse. Cependant, pour n avoir pJusàroiigir decesfai-
blesses, je voudrais me soustraire à ce qui abuseles hommes ; impatiente sous le joug qui m^humilie , et fatiguée de ma propre incertitude, je cherche du repos dans les lieux où parait finir le désordre du monde.