LETTRE XXXI
Quelquefois on sent inopinément , on croit découvrir qu'on néglige ce que les circonstances demandent. J'avais considéré mon voyage en Espagne comme une simple supposition , comme un projet inexécutable; mais tout à coup je Tai vu d'un autre œil, et je ne saurais trouver la raison de ce changement. Je devrais êti^e à
Valence, me suis-je dit : cette idée m'a fait une impression jiénible.
Jeudi.
Je n'avais pas voulu m'aiTêter à de vagues conjectures ; mais elles prennent un caractère différent.
La brièveté de la lettre d'Antoine m'effrayait d'abord, de sorte qu'en la lisant je me suis trouvée moins malheureuse. Cependant n'y verras- tu rien de sinistre? Ne justifie-t-elle pas du moins une inquiétude que nous aurions pu croire assez peu raisonnable?
(( J'ai beaucoup de peine (ce sont ses propres termes) à me ménager un quart d'heure pour écrire. A tout moment je crains que monsieur ne me le défende ; il a déjà été sur le point de s'expliquera cet égard. Il devient fort inquiet, et il dit que
si sa tête s'affaiblit réellement, il ne veut pas qu'on le sache en France ; mais commentme taire sur un malheur qui est peutêtre déjà irréparable? »
Jules est sans amis^ L*abatidonnerai-je pour obéira des convenances frivoles, pour éviter quelques propos que tout peut démentir ensuite?
Pauline me suivra volontiers. Mais luimême que pensera-t-il? Comment serai- je reçue , comment serai- je vue dans des lieux où on jugera qu'il doit être la seule cause de mon voyage? Je crois d'ailleurs qu'il n'existe auprès de leur retraite qu'une seule maison. Que ferai-je si elle nous est fermée ?
MêmejouFi
Je conçois qu'avant la réflexion , beau coup de femmes se plaignent de leur par-
tage; la vie des hommes paraît d'abord plus conforme à la nature. Cependant on verrait moins fréquemment cette opposition entre ce qu'une femme peut avoir à foire , et ce qui lui est toujours permis , si elle se plaçait dès les premiers pas dans la situation que suppose Tordre de la société.
Souvent la vie d'une femme qui n'est pas mariée devient difficile , parce que cette manière d'être se trouve pour ainsi dire imprévue dans nos coutumes.
Ainsi je vais te revoir, et ce sera sans joie! S'il est possible , ne quitte pas la ville avant mon paSvSage ; je ne saurais tarder.