‹ IsabelleChapitre 3 sur 37 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

J'aurais dû ne jamais connaître cette lettre que tu m'as fait parvenir ; mais tu n*as pu en juger ainsi , à cause de plusieurs choses que te laissait ignorer notre séparation. Encore incertaine de ma tranquillité , j'adoptais une manière d'être qui pût influer sur Timagination même , et m'offrir un but nouveau. Pour me forcer à

rentrer dans la paix , je m'accoutumais au silence des champs , qui ne la procure pas toujours y mais qui en fait mieux sentir la nécessité.

C'est apparemment parce que la lettre de Jules était dans la tienne , que je Tai lue sans songer à Tavenir. Il ne m'était pas venu dans Tesprit qu'un jour il se servirait de*cette voie. A la vérité il ne lui en restait aucune autre: et d'ailleurs la nature d un lien formellement autorisé dans des temps heureux , lui a fait espérer de ta part quelque indulgence au milieu de nos afflictions .

Je conçois que tu n'aies pas été plus sévère. 11 m'aurait crue instruite de toutes ses peines; et, tandis que je me serais flattée de Fouhlier, il aurait compté parmi ses espérances le projet de notre réunion.

Ce papier si frêle qui a traversé les dé-

serts et TOcéàn, ces lignes que Tespoir dictait, et qui décèlent tant d'alarmes, ce gage d'anciens souvenirs , est-<^e là simplement une lettre d^un homme à une femme, et Jules n est-il pas Fami qu'on m'avait destiné ? Mais , Clémence , il se trouve que j'avais renoncé à lui. Je croyais lui être inutile, je me suis promis de n'aimer jamais. Si j'avais suce que j'apprends , peutêtre n'aurais- je pas adopté cette résolution; mais elle est devenue mon asile, et le jour de ]a délibération est passé. Bien qu'il n'ait été question que de moi-même lorsque je prononçai le mot solennel, je l'ai cru irrévocable : je n'ai pas pensé que mes motifs fussent au nombre de ceux qu'un incident doit changer , et qu'on se rappelle ou qu'on méconnaît selon les circonstances.

Dans l'isolement où me laissait la mort de mon père, je me persuadai du moins

que J6 resterais inaccessible à tous les sentimens inoonisîdëi^és qui s'introduisent dans des cœurs moins malheureux.

Les maux irréparables doîteht dotmier quelque raison^ me disais-je, et éi nim jours sont affligés ^ il ne faut pas pour bêlé les rendre stériles. Des études sérieuse? et Télévation de Tame peuyent être un re-*fuge. Lés chagrina autront quelques suites salutaires , si tious savons chercher ces dédomittâgemens.

Ainsi éloignée du mondé , et compre^ nant à peine qu^on puisse y être ramené par le goût des plaisirs , je me félicite dé n'ayoir plus de vives espéranoes. Ce seraîi trop de misère d'éprouver à la fois , et du découragement, et le regret des illusioûls.

Beaucoup d'hommes occupés seulement d6 vivre en hommes, je veux dire de peiisdr ou d'agjr eonveiMtfalemeiit , ont cru Cette manière de remplir les heures aussi par-

misé que U remiiaiitè oisitetë d^une partie des gens qui sont en place. Délirré du double joug des passions et de Thabitude, on ne s^attache qu'à la vérité impérissable.

Sans pouvoir visible y les disciples des sages n'ont fait directement que peu de bien ; cependant leurs leçons ou leur exemple ont resserré les bornes du crime et de Terreur. Pourquoi cette sorte d'indépendance serait-elle refusée à loutes les femmes?

Mais moi, compterai-je sur la durée d'un espoir qui même aujourd'hui me captive faiblement? Verrai-je le fruit de quelques années fortes et silencieuses?

Nous croyons que notre courage va surmonter les obstacles ; mais souvent c'est le sort qui nous permet ou qui nous interdit ces efforts mêmes. Parce qu'un billet venant d'un autre hémisphère a passé de

main en main jusque dans ces vallées 9 ma vie entière serait-elle asservie?

Je te prie de m'envoyer Antoine : mon père se reposait de tout sur sa fidélité.

LETTRE m.

Antoine s'est rendu ici le jour même ; il m*a montré un zèle dont j'ai été touchée.

Vous n'avez point de famille , lui ai- je dit; vous êtes encore dans Tâge où on craint peu les faitigues , et rien ne vous retient à Grenoble que vous habitez seulement depuis quelques années. Vous avez vu divers pays dans votre jeunesse ; il s'agit maintenant

de passer en Amérique. Je puis doubler la modique pension que je vous faisais , et vous en remettre deux années d'avance- L'infortuné compagnon dé voyage du maître que vous avez tant regretté , Jules que vous aimiez aussi, est maintenant auprès de Montréal , et il doit y attendre des nouvelles de France. Mais il est errant, il sera exposé à divers périls; voyez si vous voulez le rejoindre et vous consacrer à lui.

Avant d'achever, j'étais sûre de la réponse; à peine pouvait- il contenir son impàtietice. Il ïh'itlstritîra souvent dû sort de Jules , iïiàh il le fera eu secret. H pAtsâXra là'étre décidé au voyage de son propre DWtiVetiietit , et eh te communiquant ^6n dessein le jour du départ.

Gomme il fttait éconoinis^ quelque argetit, oû pourri $ùpp6Hér qu'il aura fait le voyage i s«es fi^ai^. Jules ne m'écrira pas:

Antoine Teti disâulldei*â , et Iiii dira , s'il le faut , que sââS dottte ]e ne liraié aucune lettre de lui , mais que iM TltiTitès à libus donner connaissance de Ses tibuveaui projets ^ à l'adresse de ta tuète.

J'ai passe plusieurs jours dans uiië sorte d'indécision très-^ënible, et depllis qu'elle est terminée, je ne suis pas plus satisfaite. Je devrais rétre pourtant. L'union la plus heureuse même n'est point ce qu'il me faudrait actuellement. J'estime, comme je le dois , une femme qui se propose d'être bonne épouse et bonne mère. Cest un rôle dont on peut s'honorer ; seulement jecroi& que ce n'est pas le mien. Que nul" ne m'accuse de dédaigner des fonctions respectables; si elles m^étaient destinées, ma plus grande crainte serait de ne pas les remplir dans toute leur étendue. Mais soit que mes penchans me justifient, soit qu'ils me condamnent jusqu'à un certain

point , c'est assez que je me sois vue libre d'adopter un plan particulier. Celui que j'aurais du suivre peut-être ne me suffirait plus ; il m'est permis enfin de choisir non pas précisément ce qui serait le meilleur en soi 9 mais ce qui s'accordera le moins mal avec mes Êtcultés.

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