‹ IsabelleChapitre 2 sur 37 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Me voilà loin de toi; je l'ai voulu.

Seule , isolée , je suis privée des habitudes les plus douces , et je n'ai pas obtenu cette résignation à laquelle devraient conduire des maux que le temps n'adoucira pas.

Nous nous écrirons souvent ; ce sera mou premier plaisir , le seul peut-être , et c'est d avance ma consolation. Je me figure que

de cette manière réloigoement, au lieu de nuire à notre union , la rendra plus certaine en quelque sorte , et plus intime.

11 me restera quelques ressources bornées , mais assez grandes pour mes besoins.

L'indépendance que ce faible revenu peut procurer me paraît un avantage inestimable. La solitude, et sui^tout une soli* tude de notre choix , est un soulagement dans nos regrets; on dirait même que, malgré Fabsence , elle nous rapproche de ceux que nous aimons , en nous ' éloignant d'upe société qui cherche toujours des distractions parce que rien ne Tattache.

Si je ne sais plus ce qui me satisferait entièrement , je songerai du moins à évitei: ce qui ne saurait me convenir ; je regarderai cette circonspection, ce soin de ma sûreté , comme un hommage à la mémoire d'un père dont la tendresse oc-

casiona ce projet fatal embrasse avec tant de constance , ce voyage peu conforme du reste à ses penchans.

Lorsqu'il s^èmbarqua, je fus saisie d'un effroi invincible* Depuis plusieurs semaines divers bâtimens avaient mis à la voile, aucun d'eux n'avait été rencontré par Tennemi. Quand celui dont mes jeux ne se détachaient pas fut attaqué, presque au sortir du port , je n'en fus point surprise ; je voyais s'expliquer les craintes extraordinaires qne j'avais éprouvées. On m'apprit ensuite que la première bordée avait renversé mon père j qui avait voulu rester sur le pont avec son jeune ami. Je le savais^ répondîs-je seulement. Je n'aurais pu dire autre chose ; sans doute j'avais ignoré sous quelle forme le malheur allait se présenter, mais j'en avais senti les approches. On devrait s^attacber aux pas de ceux qu'on aime, et les suivre en quelque

lieu que ce fût, puisqu'il est si dillicile de vivre sans eux.

Même jour.

Je ne pense pas que rintimité même soit toujours altérée par une sorte de déférence. L'entière égalité est bonne sans doute , mais elle ne semble pas indispensable. La plupart d'entre nous, à leur entrée dans le monde , voient s'ouvrir pour eux des carrières diverses. Si chacun suit la sienne , l'opposition des intérêts se fera sentir dans cette indépendance , et l'amitié s'affaiblira; si, au contraire, je donne à l'un des deux amis quelque supériorité , il entraînera l'autre, et ils seront d'accord.

Lepremier ne sera pas seul dans ses entreprises ; lorsqu'il éprouvera des peines , il aura un consolateur. Celui-ci , plus heu-

reux peut-être et plus libre, n'aura d'au* tre office que de préparer , o\i de multiplier pour la satisfaction mutuelle les douceurs de la vie domestique. Un semblable contraste, au milieu même dune intimité sans bornes, est précisément c6 qui rend séduisante Tidée du mariage , quand on en juge , comme tu le fais quelquefois , par ce qui devrait toujours être. Associée à Thomme, mais lui laissant Fautorité dans les circonstances où on ne peut la partager , la femme conserve en effet le meilleur lot de la vie conjugale. La tête plus tranquille et le cœur plus animé, elle se soustrait aux sollicitudes qu'un fort caractère ne redoute pas toujours^ mais que la vanité seule peut envier^ son heureuse destination est d'embellir ce qui déjà paraissait aimable, ou de dissiper tout ce qui serait pénible.

Pour moi , je ne dois rien espérer , si ce il'est de mç soutenir contre le sort , ou du moins de ne rien faire qui le justifie quand il m'accablera. Si tu étais aussi libre que j'ai le malheur de Tétre , je te dirais :

Unissons-nous ; je n'ai plus de destinée , je cuivrai la tienne. Mais qu'y a-t-il qui ne me soit interdit? J'ai délibéré par devoir €|n quelque sorte , et non pas avec confiance. J'attende peu de chose des sages résolutions que pourtant je cherche à prendre. Le terme où il faut que j'arrive est p^ut-etre reculé. Je l'ignore ; seulement je doute qu'il soit heureux. Mes craintes peu Vient paraître chimériques; mais, ce qu'il serait ridicule d'affirmer , je ne puis m'empécher de le sentir.

Je n'avais d'ailleurs d'autre parti à suivre que celui qui m'éloigne de toi : le séjour de la ville ne me convient plus. Quelques heures passées dans la maison pater-

nelle Tienaent de me prouver qu'il me serait impossible d'y yiyre désormais. Ne sachant où rester seule, j'entrai dans le jardin; mais les lis dontJEnon père avait toujours pris soin lui-même fleurissaient comme dans ces étés que je ne verrai plus, et les iris de la première butte de gazon me semblaient placés sur un tombeau.

Je t'assure que je suis bien ici. Ma nièce, disait madame de F , aimera mes fermiers, ce sont d'bonnétes gens. Je les aime en effet, et je trouve même l'éloge un peu restreint; ces conditions obscures ont leurs vertus, et quelquefois leur esprit. Cottins est un excellent homme, dont on a toujours remarqué la bonne conduite. Sa femme, non moins estimable, tne parle souvent et de ma mère, que je perdis étant si jeune, et de sa propre fille, qui fut ma nourrice, mais qui bientôt mourut en couches. Je me félicite d'avoir

préféré la ferme au château ; je suis à plus

d'une lieue de madame de F , mais

enfin je demeure également chez elle. J*ai - rendu très-commode mon logement modeste. Je me nourris à ma manière ; je ne vois pas un importun, et les jours ont pour moi leur durée naturelle. On retrtjuve dans ces habitations éparses des émotions plus simples, ou des indices d'une loi plus heureuse. C'est un charme dont il faudra jouir ; c'est Tabsence des folles misères et le tranquille oubli du inonde.

TjC site n'est pas riant , mais j'en aime la beauté un peu sauvage. On m'a cédé une portion de jardin , où je verse deux ou trois fois par semaine cent arrosoirs : c'est malheureusement tout ce que je sais y faire. J'ai mes livres et mes pinceaux. Une jeune parente de la bonne mère Cottins vient souvent passer quelques heures au-

près de moi ; je raccoutume au trayail d'aiguille parce qu'on doit la marier à la ville. Elle n'a pas encore treize ans, et elle semble regretter de ne pas rester villageoise; mais je n'ose applaudir à ce bon sens, de peur de faire remettre en question ce mariage qu'on trouve avantageux, et qu'on veut réaliser dès que Tàge de Pauline le permettra.

Tu t'habitueras à la longueur de mes lettres. Ecrivons toutes deux à notre manière; c'est entre nous la vraie convenance.

Aujourd'hui même il y a un an que Ton a reçu les dernières nouvelles de Jules. Clémence , voici vingt-deux mois écoulés depuis que nous avons perdu , moi mon père , et lui sa liberté.

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