LETTRE VIII
L'infatigable Antoine s'est rendu prom|H tement à Montréal ^ où il a su se ménager lies moyens dem'écrire aussitôt, par Boston et la Rochelle. Mais puis- je encore , madame , vous entretenir de ce qui me contueme ? Vous m'avez promis que vous seriez toujours la même avec moi ; cependant je dois craindre des changemëns îuvo-
lontaires. Livrée a de nouvelles habitu- ^ des, et bientôt emmenée au loin, madame Libz . . . sera-t-elle encore Clémence ?
Tout sépare les femmes. Si Famitié est rare parmi elles , ce n'est pas qu'elles en soient incapables ; mais outre qu'en amour les rivalités de leur sexe ont plus d'importance, nous avouerons que même sans vouloir aimer, elles sont trop occupées des succès des hommes. Ceux-ci, yoyant entre leurs mains les autres objets qui semblent désirables , ne pensent peut-être aux femmes que dans les heures du repos et des plaisirs. Les femmes, au contraire, s'appliquent à subjuguer ceux qui ont l'auto^ rite; le seul ascendant qu'elles puissent obtenir parait exiger un soin , pour ne pas dire un artifice continuel.
Cette faiblesse d'esprit n'est point leur partage sans exception ; mais peut - être celles qui s'en préservent se livrent-elles >
trop exclusivement à leur devoir même, tandis qu'un homme chargé de toute une famille conserve pourtant des inclinations indépendantes. Les affections maternelles absorbant chez beaucoup de femmes les ressources de Famé , ou les dons du cœur, elles négligent Tamitié , comme on quitte les hochets du premier âge , eti croyant s'attacher à quelque chose de plus utile.
Nous jugeons d'avance que nous nous oublierons mutuellement, et c'est déjà s'y préparer : si quelqu'une d'entre nous désirait que ces liens de la première jeunesse ne fussent point passagers ou vulgaires, ils deviendraient pour elle une source de privations.
On m'a quittée. Il est vrai que la femme d'un ofiScier hyperboréen, m'accordant quelque affection, a voulu que j'assistasse k son mariage. Si elle va dans son nouveau
pays , ou bien si son mari adopte la France,
s'ils s'établissent dans le Roussillon, sans doute notre correspondance ne sera pas interrompue . Si madame Libz . . . reste d'abord à Grenoble , nous pourrons noiis voir de temps en temps , et, dans toutes les suppositions , jamais nous ne serons étrangères Tune à Tautre. Mais, Clémence, <(ju est deyenu Tespoir de notre réunion ?
Est-ce donc ainsi que nous nous suffirons à jamais? PIos penchans sont anàloguies sans être semblables. Nous devions choisir une retraite moins reculée que celle où je suis maintenant , afin dé concilier ces goûts divers, et de réaliser à la fois, autant que possible , et mon ancien songe de Tîle inconnue , et tes vœux aussi mal accueillis par le sort.
En rendant notre fortune moins inégale, ces revers que tu supportas avec tant de force ranimèrent les espérances de Tamitié ; si je ne t'en parlais guère , c'est qu'elles
étaient une suite de ton malheur encore récent. Lorsque j'ai vu qu'on préparait sérieusement ton mariage , j'ai moins encore voulu t'apprendre combien j'étais occupée d'un autre projet dont pouvait dépendk*e non-seulement ma satisfaction , mais aussi mon repos.
Je craignais d'écouter mes intérêts personnels, et au contraire, j'aurai peut-être à me reprocher cette circonspection. J'aurais dû t'écrire avec moins de réserve au sujet d'un homme dont je sens le mérite^ mais dont je crains même les nobles procédés , parce . qu'ils Texcusent trop à ses yeux. Sans la distance qui nous sépare, nous en eussions jasé plus à notre aise avant que tout fut décidé . Quand on parle au lieu d'écrire, on discute davantage, et on a plus de confiance dans l'opiniori de son amie. Au reste, il montre des qualités excellentes; ce son t peut-être celles-là que les circonstances
achèveront de développer. Si je te connaisais moins, je me dirais que désormais tu lui appartiendras , et qu'ainsi je ne dois te parler de lui que sous les rapports favorables; mais je sais que rien de ta part u^altérera votre bonne intelligence , et que c'est dans ta prudence seule , et non dans tes mécoutentemens , que tu te souviendras de mes alarmes.
Pour moi , je me souviendrai de ton nouvel état. Vois si nos confidences seront toujours praticables , si on les approuve formellement.
La lettre d'Antoine contient quelques détails 9 mais elle me laisse ignorer des choses essentielles ; il faut en attendre une seconde. Dès à présent je me persuade qu'il reste quelque ressource à notre ami expatrié ; il ne semble pas inquiet de Tavenir , et cependant on Taccusait autrefois d'une prévoyance un peu soucieuse.
lï:ttre IX.
L'amitié t'abuse. Je ne puis aller à Perpignan. Je conviendrais peu à ton mari, et je ne saurais me fier à ses dispositions.
Tout m'abandonne.
Le repos que j'aimais semble donner à r^bsence quelque chose d'irrévocable . Mes tristes vœux m'entraînent au loin ; je ne suis occupée que de ce qui n'est pas. Il
vaudrait autant que je fusse jetée dans de nouveaux malheurs ; ces crises périlleuses, devant avoir un terme , me laisseraient plus d'espoir, et mes plaintes interrompraient un silence où je ne trouve plus rien (jui me force au courage.
M" de F... va séjourner à Paris , pour des affaires qui vraisemblablement Ty retiendront assez long- temps. Ferais- je bien de Ty suivre? Ne serait-il pas à propos de changer de place , de changer d'idées , de recevoir , s'il se peut, de nouvelles impressions?
Il faut Tavouer , je manque de persévérance. Je crois que ma santé même s'altère ; mais les habitudesdeParisramélioreràient-r
elles ?
Une règle qui abrégerait Iqs jours , qui les animerait en me laissant n^oins de liberté. , ce joug volontaire me serait plus utile que les devoirs bizarres et les passe-
temps de la société. Quand je serai à Paris , me trouver^-je plus près de toi , ou deviendra- t-il possible que quelqu'autre te remplace ?
Pourquoi ma retraite ne me rend-elle pas heureuse ? N'est-ce point parce que je suis privée de la douce harmonie de Tame , avantage inséparable de ceux que je me promettais ? Si d'ailleurs j'ai toujours préféré la campagne , ce n'était pas précisément à cause des plaisirs des champs y célébrés tant de fois avec fedeur, et trop vantés peut-être. En me rapprochant de l'ordre naturel, en cherchant à vivre comme on vivrait si des familles d'êtres raisonnables s'étaient partagé la terre, je n'ai pas espéré principalement des jouissances, mais du repos; en évitant la société , je songeais moins à me garantir des peines secrètes qui s'y multiplient, que des arides prospérités qu'on y montre.
Ainsi Je ne vois pas de changement essentiel dans mes anciens motifs. J^avais presque accepté l'ofire de ma tante ; mais en t' écrivant pour t'en faire part , il se trouve que sans attendre ton avis , je prends insensiblement une autre résolu tioa. Au reste ce voyage ne doit avoir lieu que le mois prochain, ta réponse me sera parvenue auparavant. M""* de V. . . n'a £^ucun besoin de moi ; elle ne songea cela que pour mon agrémeiit. Si mes soins peuvent être utiles à quelqu'un , c'est à Pauline, dont je suis contente , et dont le sort devient très-' incertain.