MORT DE PILS
Vivre et peindre encore ! Tel était le vœu du mourant. Il est las de toutes les précautions qui l'emprisonnent, de tous les liens qui l'attachent, comme un |)aralytique, sur son lit de souffrances. Dans cette partie engagée avec la mort, il en appelle aux dés du hasard. Sourd a toutes les objurgations, il veut en linir, il veut vaincre ou mourir. On lui conseille d'aller })asser une saison à Vichy; il j)art, sans calculer les chances dangereuses d'un traitement en ai)parence si contraire. Mais dans quelle eau divine le malheureux eùt-il |)U trouver la guérison? Partout où il va, il emjjorte attaché à ses lianes le dard ([ui les déchire.
Échappant à l'horreur de mourir seul dans une cham])re d'auhcrge, il quitte Vichy et part pour la Bretagne. Là, établis pour la saison dans le petit port de Douarnenez, des amis l'attendaient, anxieux du voyage si long qu'il entreprenait pour les rejoindre. Pendant quelques jours, il peut se traîner et s'asseoir sur la grève, ouvrant encore parfois un album qu'il ne devait pas remplir. Mais bientôt il ne peut même plus sortir ; il est obligé de s'aliter et la crise suprême se déclare.
Ce fut avec une âme sereine qu'il vit s'ai)i)rocher la moi t. bas de souffrir, ayant la conscience d'avoir lutté vaillamment pour vivre, il aspirait à ce repos éternel qu'il avait bien mérité. Il s'entretint de son dernier moment avec l'ami qui le veillait, lui lit avec calme ses recom-
mandations, le chargea d'exprimer à ses amis, à ses collègues et à ses élèves le regret qu'il avait de se séparer d'eux, mais la douceur qu'il ressentait à goûter bientôt un repos qu'il n'avait pu rencontrer dans la vie.
Peu de jours après, on vit soudain vaciller la flamme de son intelligence, puis baisser et s'éteindre une à une les lueurs de sa raison. Sa vie s'acheva dans un rêve, rêve d'artiste, pendant lequel il croyait enseigner encore, parlant à ses élèves, leur donnant des conseils d'une voix ferme qui contrastait avec toute la faiblesse de son être. Parfois sur ses lèvres passait le nom de Géricault, dont il avait tant admiré le génie. Ce rêve heureusement lui voila les dernières heures d'agonie, et, le 3 septembre, à six heures, il s'éteignit avec le jour.
Qu'ajouterais-je ? J'ai terminé une tâche douce et douloureuse à la fois, celle de raconter la vie d'un grand artiste et d'un homme de bien. L'homme a laissé dans le cœur de ses amis, de ses collègues et de ses élèves des souvenirs qui ne s'éteindront qu'avec eux ; l'artiste a laissé des œuvres dont l'avenir conservera la mémoire.