‹ Isidore Alexandre Auguste PilsChapitre 9 sur 14 · DÉCORATIONS DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

DÉCORATIONS DE L'OPÉRA

Pils avait reçu la commando des travaux de l'Oprra au mois d'août de l'année 18(j5. Ces liavaux comprenaient (juatre j^rands panneaux, beaucoup plus larges que hauts, disposés autour de la lanterne, à l;i voûte du grand escaliei-. Ces panneaux affectaient la forme d'un triangle sphérique à base très-allongée. I/angle très-oblus du sommet était abattu par un pan coupé; les deux angles de la base étaient excessivement aigus. Cette disposition créait de j)rime aI»ord, |)oui' l'artiste chargé de la décoration, d'assez grandes difliciillés de coiiipusition.

Le sujet que IMls allait avoir à traiter lui avait ét('' iiidiciué d'une manière tout à fait générale : il devait représenter allégoriciuement la glorification des Arts. Cette donnée, très-vague, le laissait absolument maître du choix de ses sujets. Sa première préoccupation fut de rechercher (luels principes devaient i)résider à ses compositions. Convaincu avec raison que la peinture décorative doit être subordonnée aux formes architecturales, il conclut, d'après [la graïuleur des ornements sur lesquels devaient s'appuyer les panneaux, (|ue ses ligures, ])our se trouver dans un rapport exact avec les .saillies de la pierre, devaient être beaucouj) plus grandes que nature. La dimension de ses ligures étant ainsi déterminée, il admit ce principe incontestable que leur nombre devait êlr(> dans nu rapport exactement con-

trairo avec leur gTandciir, c'est-à-dire qu'elles devaient être d'autant moins nombreuses qu'elles étaient plus grandes. Il devait ainsi, par l'observation de ce principe, donner à ses compositions cette simplicité et cette remarquable clarté, qui ne sont pas un des moindres mérites des peintures de Pils au grand Opéra, qualités de premier ordre dans des œuvres décoratives, et que sont loin de posséder au même degré quelques-unes des peintures qui illustrent d'autres parties de ce monument.

Pils s'attacha donc, dans les esquisses, à bien conserver ce caractère de simplicité de composition, en même temps que l'unité d'action, et à éviter toute complication de nombres, de formes et de mouvements. De grandes figures, au contour très-pur, animées d'un mouvement à la fois sobre et hardi, se détachant du reste de la composition sans fatigue pour les yeux et l'esprit du spectateur, devaient (et il ne se trompait pas) élever encore la voûte, et restituer à la partie de l'édifice qu'elles décoraient une légèreté que semblaient compromettre quelques détails un peu lourds de l'architecture.

Le choix des sujets lui demanda des recherches sur lesquelles il est inutile de s'étendre ici. Sa première composition représenta le triomphe de l'intelligence et des arts sur les forces aveugles de la Nature, symbolisé par la victoire que Minerve remporta sur Neptune devant l'assemblée des Dieux. Dans la seconde composition, plus abstraite, il voulut peindre aux yeux la puissance prophétique de la Poésie et l'empire qu'elle exerce sur le monde : Apollon, debout sur son quadrige, s'élance sur l'orbe terrestre, tandis que la sibylle, assise près du trépied sacré, transmet les oracles du Dieu et prédit les grandes destinées de l'humanité. Dans la troisième, il voulut représenter l'heureuse et bienfaisante influence des arts sur les mœurs, ainsi que la puissance de la musique sur l'âme et l'imagination. Au centre se tient Orphée, le joueur de lyre et l'antique charmeur, aux pieds duquel tous les êtres oublient leur férocité : des deux côtés, des groupes divers expriment par leurs attitudes les passions aimables ou généreuses que la musique inspire au cœur des hommes. Enfin la quatrième fut consacrée à la glorification de la ville de Paris. La grande figure symbolique est majestueusement assise; et d'un signe elle appelle auprès d'elle les Arts, personnifiés par des fehimes portant leurs attributs, et s'empressant de se rendre à l'appel de la Reine de la civilisation moderne.

SA VIE ET SES (EUYUES

Ou voit combien ces sujets, très-clairs et très-simples en eux-mêmes, se prêtaient à être rendus par un petit nombre de figures aisément compréhensibles. Pils s'était efforcé avec raison de ne pas présenter, aux regards des spectateurs, des énigmes mythologiques ou historiques, et de ne pas exj)rimer ses idées par des symboles compliqués.

Ses escjuisses furent assez rapidement composées et arrêtées. Mais il mit à l'exécution cette savante lenteur attestée par les magistrales études, dessinées et peintes, que la mort de l'artiste a fait surgir de ses cartons. Cependant le moment que redoutaient dès longtemps ses amis approchait; il fallait enhn reporter ces compositions sur des toiles dont l'inimensité effrayait ceux qui connaissaient la santé toujours chancelante de Pils. Il se mit au travail avec son énergie habituelle, et malgré les exhortations, malgré l'exemple des majlres (pi'on lui citait sans cesse, il ne voulut jamais se résoudre, pendant plusieurs années, à employer plus d'un élève pour couvrir ces toiles énormes, et ébaucher, d'après ses éludes, ces figures de géants. Ce fut seulement après la guerre et la Commune (jue, sentant une année entière lui échapjjer, il se résolut à employer deux élèves. La fatigue qu'il se réservait ainsi pour lui-même devait contribuer à aggraver un état (pii bientôt devint alarmant. Six mois d'un travail assidu lui eussent sulli pour terminer cette œuvre colossale; mais il lui fallait des années pour Iburnir jour à jour six mois de santé et de trainiuillité d'esprit.

Le séjour (lu'il avait fait aux Eaux-i5onnes, dans l'été de 1S7.", n'avait pas été satisfaisant ; il était revenu à Paris fatigué et souffrant. A l'entrée de l'hiver il dut abandonner ses travaux de l'Opéra, dans l'impossibilité où il était de se rendre au dé\)ùl des marbres. Ce fut alors que, retenu par une prudence nécessaire à son atelier de la place Pigalle, il prit la résolution de terminer un tableau commencé depuis longtemps déjà, et leprésentant des moines lavant les pieds des enfants, le jour du jeudi saint en Italie.

Il avait conçu cette composition à Rome après avoir assisté à cette scène touchante; mais j)endant longteini)s le tableau était resté inachevé dans l'atelier. Son aspect était d'une tristesse dont la cause avait d'abord échappé à Pils. Les moines qui lui avaient fourni cette .scène étaient des bénédictins, dont le costume noir donnait |)récisénient au tableau cet aspect sombre. Ouand il s'en aperçut, il n hésita i)as; il changea ses bénédictins en dominicains: ce qui le contraignit à repeindre entièrement toutes les ligures, le changement de costume eiilraiiiant

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un changement de ton dans les chairs et modifiant tous les rellels. Ayant mis ce tableau dans une meilleure voie, il n'attendait plus que le moment de le finir. Ce moment s'offrit dans l'hiver de 1875, lorsqu'il fut obligé d'abandonner momentanément les travaux de l'Opéra.

D'ailleurs, on eût dit qu'il trouvait un charme irrésistible à peindre des sujets pris plus près de lui dans la nature. Ce tableau lui offrait l'occasion de faire des études d'enfants, et il s'y attardait comme à plaisir. Et ce n'étaient pas les courts moments de tranquillité qu'il obtenait de son petit modèle encore à la mamelle, qui étaient les plus précieux pour lui. C'étaient les plus longs moments de repos, lorsque l'enfant, abandonné à la joie, s'ébattait en liberté sur le sein de sa mère. Alors l'artiste, véritablement inspiré, suivait le groupe enchanteur dans tous ses mouvements, s'ingéniant à fixer sur le papier et les bonds de l'enfant et les poses caressantes de la mère. Que de délicieux tableaux il esquissait en quelques instants ! que de compositions pleines de grâce que lui eût enviées un Prud'hon !

C'était ainsi, dans le travail même, que Pils se reposait du travail, s'enivrant de son art, en goûtant les joies consolantes, et ne redoutant la mort que parce qu'elle devait fermer à jamais ses yeux à la lumière et aux beautés de la nature.

Après l'Exposition de 1874, où figurait le Jeudi sainten Italie, il repartit une dernière fois pour les Pyrénées, voulant, non prendre les eaux, mais puiser dans l'air vivifiant des montagnes des forces nécessaires pour terminer enfin ses travaux de l'Opéra. Car l'inauguration de ce grand monument national était imminente, et même annoncée pour le 1^'" janvier suivant. Après avoir passé quelque temps aux Eaux-Bonnes, il se rendit à Aulus, sans but déterminé de traitement, mais pensant à cette station pour Tannée suivante. A peine y fut-il arrivé qu'il tomba malade, et subit une des plus fortes crises qu'il eût jusqu'alors éprouvées* La maladie entrait dans une période aiguë qui devait avoir bientôt une terminaison fatale. 11 lutta cette fois avec toute l'énergie que lui donnait le désespoir ; et quand le médecin lui permit, non sans danger, de se mettre en route, il s'achemina à petites journées vers Paris :

Les quatre grandes toiles de l'Opéra étaient en place et n'attendaient que les derniers coups de pinceau du maître. Il fit un effort suprême, et pendant trois mois, gravissant presque chaque jour cet échafaudage sans fin, ou dirigeant d'en bas, pour mieux juger de l'effet, le travail de

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ses élèves, il parvint à dompter la douleur, et à conduire jusqu'à l'issue du combat ce misérable corps, dans lequel brillait la flamme d'un esprit toujours jeune. Mais le destin a des rigueurs cruelles. Trois jours avant qu'on démontât les échafaudages pour livrer l'Opéra au public, Pils fut terrassé par la souffrance. Ce fut un de ses élèves qui eut l'honneur d'aller apposer la signature du maître au bas de son œuvre. A ces immenses travaux, que la postérité mettra à sa juste place, Pils avait donné son âme et tout ce qui lui restait de vie.

Comment fut jugée cette œuvre lorsqu'on la diîcouvrit aux yeux du public? Je n'hésiterai pas â dire : elle ne le fut pas. La critique française garda vis-à-vis du travail de Pils un silence qui lui sembla de l'injustice, et pour lequel cependant il n'eut jamais un mot amer. En même temps, opposition douloureuse, elle jioita aux nues les peintures del3audry,qui décoraient l'immense et étincelant foyer. Après s'être affligés de ce silence, les amis et les admirateurs de Pils doiventils le condamner? Oue de chefs-d'œuvre n'ont pas emporté, â leur apparition, les suffrages des contemporains ! Mais non, aujourd'hui déjà, il n'est plus nécessaire d'en ajjpeler au jugement de la postérité. Les mêmes critiques, qui s'étaient tenus d'abord sur la réserve, se sont lais.sé gagner par les qualités magistrales de ces magnifiques peintures.

Les décorations de Bandry et celles de Pils s'étaient i)résentées à leurs yeux, il faut l'avouei', dans des conditions bien dilTi'-rentes. Le jour où l'Opéra fut ouvert, personne, même parmi ses plus intimes, n'avait vu les peintures de Pils dansleur ensemble et dansleur état de complet achèvement. Or, toute œuvre a besoin du temps pour être jugée ; le beau n'est pas à la surface de l'art. Et ce silence que garda la critique française lui fut sans doute inq)osé à son insu, par l'inéliu-table nécessilé du recueillement et de la réflexion. M'avait-elle paii d'ailleurs, dans l'espace immense décoré jiarBiiudry, le champ sans bornesoù elle pouvait lancer le coursier fougueux de l'admiration? Baudry, esi)rit lin et rêveur, âme florentine enfermée dans un corps d'acier, avait répandu sur son œuvre le charme de sa nature ; et il avait, comme en se jouant, devancé le temps et vaincu tontes les diiïicultés d'une gigantesque entreprise. Bien avant le jour marciué, rassendjlant toutes les [)arties de son œuvre à l'école des Beaux-Arts, il avait convié le public à venir l'examiner et la juger, â venir pour ainsi dii c; eu apprendre les détails et loucher des yeux ces peintures, (pii devaient trop lût se dérober derrière un voile étincelant de lumière. Lt (juaud elles furent montées â leur place

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définitive, ce fut une foule déjà charmée qui se précipita pour les contempler, et qui sut retrouver à travers l'éclat des lustres les traits les plus séduisants du peintre.

Et maintenant est-il nécessaire, est-il sage de comparer entre elles des œuvres si dissemblables et qui se recommandent à l'avenir par des qualités et des beautés différentes? Cette diversité môme n'est-elle pas tout à l'honneur de l'école française? Soyons fiers, sans jamais éteindre l'une au profit de l'autre, de toutes les étoiles qui constellent le ciel artistiquede laFrance! Quand nous circulons sous les voûtes decemonument national, et quand nos yeux éblouis se promènent sur tous les chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture qui ennoblissent sa splendeur, nous avons le droit de nous abandonner à un sentiment d'orgueil patriotique. Vaincus pour cette fois dans des combats où se répand le carnage et où s'allume l'incendie, nous pouvons convier nos ennemis d'hier à des luttes plus dignes de l'humanité. Au sommet de notre Opéra, Minerve a, de sa lance, fait surgir l'olivier ; qu'à leur tour ils envoient leurs artistes à la coupole d'un de leurs monuments !

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