‹ Iskender: histoire persaneChapitre 5 sur 11 · PREMIER RÉCIT · texte numérisé non relu

PREMIER RÉCIT

J'invoque le nom d'Allah le grand, le sublime, le miséricordieux. J'implore Mohammed et Aly (que la bénédiction d'Allah soit sur eux!) et, me tournant vers Kèbla, je prie les imans (que la bénédiction d'Allah soit sur eux!) de m'être favorables. Car j'ai conçu le projet de raconter dans la langue noble de Firdouci et d'Hafiz les aventures du conquérant du monde, Iskender, qui aurait été le plus grand des héros de Tlran si Rustem, fils de Zal, n'avait point existé pour la gloire des bons et pour l'opprobre des mauvais. Et maintenant, ô fidèles adorateurs d'Allah! prêtez l'oreille à mon récit.

Dara, fils de Darab, était alors roi de l'Iran. Il

resplendissait sur son trône comme le bouclier

d'or qui se lève derrière le mont Albroz; et les

Iraniens le proclamaient Tégal de Féridoun *,

Tn n'ignores pas que Darab, à la tête d'une armée innombrable, avait remporté une éclatante victoire sur Pheïlékous de Roum; qu'il avait soumis toute la contrée et imposé au roi barbare un tribut annuel de mille œufs d'or.

Mais Darab mourut, la terre resta vide de lui, et Dara, en préaepce'des plus illustres Iraniens, rassemblés dans ïstakr, mit sur sa tête la couronne des Kéïanis.

Un jour, le nouveau roi envoya un messager monté sur un dromadaire rapide, vers le pays de Boum, afin de réclamer le tribut consenti. Mais Pheïlékous, comme Darab, était mort; et voici la réponse hautaine que fit transmettre à Dara, héritier de Darab, Iskender, héritier de Pheïlékous : « La poule qui pondait les œufs d'or est partie pour l'autre monde. »

Et sache que, à cause de cette réponse, la guerre avait été résolue entre l'Iran et le Roum ; que le fougueux Iskender avait traversé la mer à la tète des meilleurs guerriers de son pays, et que maintenant deux armées formidables campaient face à face, à quelques farsangs de dislance Tune de l'autre, dans de vastes plaines de sable amer.

Les Iraniens s'étaient établis sur les bords du fleuve Paras. La mullitude était telle que la terre disparaissait sous les guerriers, et le camp si vaste qu'un condor volait tout un jour pour le traverser. Larges et hautes, faites d'étoffes éclatantes venues de Tlnde et de la Chine, les tentes royales apparaissaient de loin. Autour de celles qui abritaient Dara, les princesses et les pelewans les plus illustres, on avait creusé d'étroits fossés où circulait lentement une eau pure, parfumée de musc et de roses, qui maintenait une douce fraîcheur dans l'air destiné à de glorieuses poitrines. La tente particulière de Dara semblait un parterre épanoui, tant ses murailles de soie étaient brillantes et finement brodées. A chacun de ses quatre angles flottait un étendard vert, rouge, jaune ou violet.

Vêtus de robes plates, tendues sur les reins et nouées à la ceinture, la tête ceinte d'une couronne de bronze faite de palmes rigides, l'arc et le carquois au dos, deux soldats se tenaient immobiles près de l'entrée, appuyant Tune de leurs mains sur la lance et de l'autre soulevant à grands plis les lourds rideaux qui fermaient la tente du padischah.

Des éléphants de guerre, aux housses de bro-

cart, aux pieds ornés de clochettes indiennes, venaient boire au grand fleuve, et d'innombrables dromadaires couchés formaient des monticules à l'ombre desquels étaient étendus les soldats.

Il y avait alors une trêve entre les deux armées.

Non moins que le camp des Iraniens, le camp des Roumis demeurait silencieux et calme. Par la grande chaleur, car on était aux jours d'un ardent zilcadé, les guerriers dormaient sur le sable, et auprès d'eux leurs boucliers luisaient comme des flaques d'eau.

La tente d'Iskender dominait toutes les autres tentes. Elle éblouissait, recouverte de soie pourpre. Des lances fichées en terre soutenaient les draperies de l'entrée. Sur un seul étendard placé au sommet du royal habitacle apparaissait, brodé, un hibou rouge et couleur de turquoise.

Tout à coup, dans le silence du camp roumi sonnèrent des clairons, et l'on entendit retentir les boucliers que les soldats ramassaient hâtivement.

Alors, du fond de l'obscurité douce de la tente royale, un homme s'avança, et, d'un air de curiosité étonnée, allongea la tête dans la lumière.

Cette tête était entièrement dépourvue de che-

veux, ce qui faisait saillir les oreilles remarquablement rouges; le visage sans barbe ne montrait la couleur du poil qu'à la place des sourcils épais et gris, et sur le front était visible Tintelligence, dans les yeux la noblesse, sur les lèvres la malice joyeuse.

Ce curieux n'était pas un guerrier, car il n'était point vêtu comme il convient de Têtre à ceux qui vont dans les batailles. Les plis d'une longue robe de lin grisâtre dépassaient un peu le manteau brun qui s'enroulait à ses membres et se bosselait sur son ventre. Ses pieds reposaient sur des planchettes retenues par des cordons, et dans sa main droite il portait un livre.

Tandis qu'il interrogeait des yeux le camp^ qui était devenu tout à coup plein de tumulte, un jeune homme sortit à son tour de la tente et vint poser la main sur l'épaule du vieillard.

Or, sache que c'était Iskender.

Le soleil l'enveloppa; il resplendissait comme un dieu. A le voir, tu aurais dit d'un Kéïani, tant son aspect était héroïque et plein de majesté. La fierté de son beau visage, blanc comme celui de la plus jeune des péris, t'aurait contraint à baisser les yeux; mais Taimable sourire de sa bouche eût fait trenabler ton cœur de tendresse.

i ISKENDER.

Un casque d'or couvrait son front et haussait sa gracieuse stature. Sur sa poitrine, au parfum de musc, scintillaient les écailles d'argent du vêtement guerrier. Ses jambes étaient nues et ses pieds serrés dans des brodequins brodés d'or.

— Quelle est la cause de ce tumulte, Aristatalis? dit-il au vieillard.

Aristatalis leva les épaules comme un homme qui ignore; mais à ce moment, un soldat, tenant d'une seule main sa lance et son bouclier, accourait vers la tente du maître.

— Roi, dit-il à Iskender, en s'agenouillant à quelques pas du divin jeune homme, je suis porteur d'un bon message. Ta glorieuse mère, la royale Nahid, a suivi la route qui sépare de ton camp victorieux Ammourieh, ta capitale. Elle vient d'arriver; c'est pourquoi les trompettes ont sonné.

— Ma mère? Est-il possible! s'écria Iskender, surpris et joyeux, cours, Aristatalis, cours vers la veuve illustre de Pheïlékous, et conduis-la auprès de moi.

Aristatalis, avec la hâte mesurée qui convient à la démarche des philosophes, se dirigea vers la partie la plus tumultueuse du camp, cherchant l'ombre des tentes, et, au moyen de son livre,

abritant son crâne sans poil des rayons de Tardent soleil. Il se trouva bientôt au milieu du cortège de Nahid, et s'agenouilla devant la somptueuse litière portée par deux mules couleur de neige, oii la veuve de Pheïlékous était couchée.

— L'humble Aristatalis, dit-il, s'informe, ô grande reine! de ta précieuse santé.

Les rideaux de la litière s'écartèrent aVec lenteur, et la belle Nahid laissa voir son visage pâli, semblable à une lune d'hiver.

— Sage Aristatalis, ma santé m'inquiète. Ma vie est comme le fruit des arbres d'automne : le moindre vent va la faire tomber. La vue heureuse de mon fils peut seule me vivifier. C'est pourquoi je suis venue vers lui.

Aristatalis répondit :

— Ne parle pas ainsi, grande reine. Ta vie est comme le fruit des arbres d'été, et ton fils t'attend, plein d'impatience et de joie, car il ne songe point à ta mort.

— Allons donc vers lui, dit Nahid en se laissant retomber sur les coussins.

La litière se remit en marche, refoulant, comme un navire les flots, la multitude curieuse des soldats, qui poussaient de grands cris sur le passage de la reine, et s'arrêta bientôt devant la

tente dlskender. La reine descendit, soutenue par ses femmes attentives, et traîna dans Therbe parfumée ses vêtements de pourpre, d'or et de pierreries. Le roi, alors, s'élança vers elle, et Naliid, avec tendresse et respect, le baisa sur la tête, sur les bras et sur la poitrine. Puis tous deux, et seuls, ils pénétrèrent sous la tente. Quand ils se furent assis, Iskender dit :

— Mère illustre, je suis disposé à accuser mes yeux d'imposture. Quoi! vous quittez la pacifique Ammourieh pour entreprendre un long et pénible voyage à travers les déserts?

— ma gloire! ô mon amour! craignant de mourir avant la fin de la guerre que tu as entreprise, je suis venue vers toi afin de te révéler — car je le dois enfin — un redoutable mystère.

— Es-tu malade, ma douce mère? s'écria Iskender, car tu as de bien tristes pensées.

— C'est rinquiétude et aussi Tennui de ne pas te voir qui me torturaient, ô mon royal enfant! Ta présence me rassérène.

Le jeune roi de Roum s'agenouilla devant la veuve de Pheïlékous.

— Bonne reine! murmura-l-il.

— Mais puisque, craignant de mourir avant ton

retour, je suis venue vers loi, reprit-elle, je te dirai mon secret. Peut-être mes paroles changeront-elles tes résolutions guerrières.

Iskender secoua la tète en souriant, et, s'étant levé, s'assit sur un fauteuil de bronze, dont les pieds étaient des pieds de lion.

— Je t'écoute, mère.

Nahid vint se coucher sur des coussins, non loin des genoux de son fils, et poussa un lent et long soupir.

— Mère, si cette confidence doit te coûter le moindre effort, ne la fais point, dit le jeune roi de Roum.

— Il faut que tu saches la vérité, mon fils.

Alors Iskender, attentif, mit son menton dans

sa main, et Nahid commença :

— Lorsque ton grand-père Pheïlékous de Roum

— Mon père, veux-tu dire?

— Ne m'interromps pas, mon enfant. J'ai dit : ton grand-père. Lorsque Pheïlékous eut été vaincu par Darab, la condition de la paix, tu ne l'ignores pas, fut un tribut annuel de mille œufs d'or, et de plus (ceci, tu ne le sais pas), Darab exigea que le roi de Roum lui donnât sa fille pour épouse.

— Sa fille? répéta Iskender étonné. Ai-je donc jamais eu une sœur?

— Non, ô roi! ditNahid. La fille de Pheïlékous, c'est moi.

A ces mots, les joues dlskender devinrent très pâles : tu aurais dit qu'il venait de neiger sur des fleurs. D'un geste Nahid repoussa les mots d'incrédulité qui se pressaient sur les lèvres du roi, et continua :

— Pheïlékous, mon père, consentit au mariage réclamé par le vainqueur, et je partis pour Tlran. Darab me reçut glorieusement dans Istakr, il me fit reine, et m'aima. Je vécus heureuse pendant quelques mois; mais bientôt une douloureuse maladie courba mon front. Dans son royal égoïsme, mon époux s'irrita de me voir languissante. Il fit venir des médecins à qui les plantes les plus rares des montagnes et des plaine3 avaient livré le secret de leurs poisons bienfaisants. Ces hommes m'ordonnèrent de manger la racine d'une herbe précieuse cueillie au bord du fleuve qui baigne l'Alderbaïdjan, et je recouvrai la santé. Ce fut en vain : Tamour de Darab était mort. Cruellement, sans pitié pour mon visage rougissant de honte, il me renvoya vers Pheïlékous, mon père.

Le roi de Roum baissa la tête sous cette insulte, il n'était pas en état de recommencer la guerre. Mais, voulant garder secrète son humiliation, il résolut de me faire passer pour une Iranienne et de contracter avec moi, épouse répudiée de Darab, un mariage simulé. Les yeux qui avaient naguère si souvent vu mon visage ne me reconnurent pas, voilée selon la mode des femmes de llran, et lorsque, peu de temps après, tu vins au monde, ô Iskender, tu passas pour le fils de Pheïlékous, toi qui étais le fils de Darab, et, t'enlevant au trône des Kéïanis, le trône de Roum eut un successeur.

Iskender, les deux mains sur les têtes de lion qui ornaient les bras verts de son fauteuil, se penchait vers Nahid, la stupeur dans les yeux. Il écoutait avidement. Toutes les anciennes idées, que renversaient les paroles de sa mère, faisaient un grand tumulte dans son esprit : c'était comme la mêlée d'une déroute. Ses oreilles tintaient, sa face ressemblait au ciel pendant l'orage.

Nahid poursuivit :

— Je te nommai Iskender, du nom de la plante précieuse qui m'avait rendu la santé, et aussi à cause de ta poitrine, qui avait l'odeur du musc. Un poulain d'une beauté surnaturelle vint

au monde dans les écuries de ton grand-père Pheïlékous, justement à Theure de ta naissance, et les destours du roi en tirèrent un bon augure et prédirent que le bruit de ta gloire rapide emplirait toute la terre. Ton grand-père, aussi longtemps qu'il vécut, fît de toi sa plus grande joie, et, au moment de mourir, tandis que tu pleurais en baisant sa main sacrée, il se pencha vers mon oreille et me dit : « Nahid! ô ma fille, qu'ils ont crue mon épouse! n'apprends àlskender qu'il est né de Darab que lorsque lu jugeras cette confidence absolument nécessaire ». Et le roi de Roum cessa de vivre en ce monde.

— Je suis fils de Darab! s'écria Iskender en se levant. Voilà donc pourquoi l'Iran m'attirait comme une patrie. Le trône des Kéïanis m'appartient; je vais à la conquête de mon trône!

— roi! contente-toi de l'héritage de celui qui te nommait son fils, et renonce à cette guerre funeste, ou la victoire serait un fratricide.

Le front d'Iskender s'assombrit.

— Dara, murmura anxieusement le jeune héros, Dara est mon frère, et mon frère est le roi de l'Iran. Mais quel est l'aîné des fils de Darab?

— Vingt jours après ta naissance, Dara naquit d'une autre femme.

— Je suis le maître du monde! cria Iskender en dressant sa taille de dieu. Mon frère n'est qu'un usurpateur, et je renverserai de mon Irone mon frère usurpateur!

Nahid se cacha le visage dans ses voiles : tu aurais dit la lune sous les nuages pluvieux.

— Mais rassure-toi, ma mère, et sèche tes yeux sacrés, ajouta Iskender en la baisant sur la tête; je te jure, par le nom de Pheïlékous que ma mémoire honorera toujours comme un père, je te jure que c'est en roi que je traiterai Dara.

Puis, désirant rester seul pour songer à tout ce qu'il venait d'apprendre, il fit un geste où la sévérité du commandement s'alliait à un tendre respect. Et la reine s'éloigna, l'âme non moins triste que le jour où Darab la renvoya du palais d'Istakr à cause de sa beauté pâlie.

Les femmes qui l'attendaient au dehors la conduisirent, en soutenant ses pas languissants, vers la tente somptueuse qui avait été préparée pour elle.

Lorsque la lumière fut moins blanche et que les ombres devinrent obliques, plusieurs guerriers

roumis traversèrent le camp redevenu silencieux. Montés sur des chevaux caparaçonnés de soie, ils dépassèrent les dernières lignes tracées par les tentes et galopèrent bientôt dans la vaste plaine nue. Au-dessus de leur groupe brillant flottait un étendard où était confusément visible le hibou rouge et couleur de turquoise. Ils soulevaient en nuages la poussière embrasée par le soleil horizontal, et les pas sonores de leurs chevaux se mêlaient à la résonance des boucliers frôlant les piques.

Un jeune cavalier s'avançait en tète. Il était vêtu de pourpre et d'argent, ainsi que doit Têtre un ambassadeur. Il tournait la tète de son cheval vers le camp iranien, dont on apercevait déjà les tentes bosselant la plaine.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à un demi-farsang des ennemis, le groupe fit halte. Un guerrier s'en détacha, et, précipitant Tallure de son cheval, s'approcha des premières sentinelles iraniennes. Après avoir échangé quelques paroles avec ceux qui étaient les principaux d'entre ces soldats, il revint vers ses compagnons, et, s'inclinant devant le chef de la petite troupe :

— Maître, dit-il, voici les paroles de Dara : « L'illustre envoyé d'Iskender de Roum est

attendu, et on lui rendra les honneurs qu'il mérite. »

— C'est bien, répondit le jeune cavalier avec un sourire à peine sensible.

Et le galop des chevaux souleva de nouveau la poussière rougie par le couchant.

Cependant une musique se fît entendre du côté du camp ennemi, et une centaine de guerriers à cheval s'avancèrent dans la plaine. Un homme les précédait portant un étendard pesant, qui ne palpitait pas dans l'air. A voir cet étendard, tu aurais dit le soleil d'été, tant il était rayonnant et couvert de pierreries. L'étoffe, cependant, n'en était point précieuse ni rare; il n'était point fait de soie ni de brocart, mais d'un large morceau de cuir grossier que les rois avaient couvert des plus splendides joyaux. Tu as déjà reconnu le tablier de Kaveh, l'antique forgeron '. Bientôt les guerriers descendirent de cheval et s'avancèrent à pied vers l'envoyé d'Iskender. Celui-ci ordonna aussitôt à ses compagnons d'imiter les Iraniens, et alors se trouvèrent en présence, pour la première fois hors des combats, le tablier de l'Iran et le hibou de Roum.

A ce moment un noble guerrier iranien fit quelques pas en avant et s'agenouilla devant l'en-

voyé dlskender. Il appela d'abord les grâces d'Ormuz sur la tête du bienvenu, demanda aux dieux que la terre ne restât jamais vide d'un pareil chef, et que le chagrin ne montât jamais jusqu'à son cœur. Puis il dit :

— Je suis ton sacrifice. Je baise la poussière de tes pieds. Que tu apportes un message de paix ou de guerre, que tes paroles soient louanges ou injures, Dara, le glorieux, padischah, maître du monde, te traitera comme son frère aimé.

Mais daigneras-tu nous apprendre ton nom, ô toi, qui apportes un message?

— Je suis Bithekoum, répondit l'envoyé, Bithekoum, l'esclave du plus grand des rois, dlskender, fils de Pheïlékous de Roum. Mon message est un bon message, et j'ai la bouche pleine de louanges.

— Suis-nous donc, et que ton entreprise soit heureuse !

Bithekoum, à ces paroles, pénétra dans le camp ennemi avec ses guerriers et les soldats iraniens qui lui faisaient cortège. On ne tarda pas à le conduire vers une tente ouverte du côté du fleuve afin qu'il pût jouir de la fraîcheur de l'eau. Il y entra après avoir donné tout bas un ordre au chef de ses guerriers; puis l'Iranien qui avait déjà parlé dit :

— Repose-toi pendant quelques instants, car voici le crépuscule. Lorsque le soleil ne sera plus qu'un souvenir et que la lune montera dans le ciel de saphir, Dara, fils de Darab, te recevra dans un festin.

Bithekoum, resté seul, se tint assez longtemps à l'entrée de la tente, debout; mais bientôt, et comme distraitement, il se dirigea du côté du fleuve.

Feignant de contempler le cours tumultueux de l'eau, il embrassa d'un coup d'œil l'immensité du camp, qui semblait s'étendre jusqu'aux montagnes de l'horizon. Puis, ouvrant un livre qui contenait le récit héroïque d'une ancienne guerre, il se mit à se promener lentement au milieu des groupes de soldats qui le suivaient d'un regard plein de curiosité, et peu à peu s'éloigna de sa tente. Il paraissait lire attentivement, mais, en réalité, son regard, glissant en dessous, n'était avide que des guerriers, de leurs armes, de leur stature, et que du nombre des éléphants immobiles, des dromadaires et des chevaux. Il s'écarta considérablement de son point de départ, et, lorsqu'il voulut le regagner, il eut quelque peine à retrouver son chemin. Cependant, côtoyant la rivière, il reconnut une tente

pour la sienne, et souleva brusquement les rideaux de Tentrée.

Alors il s'arrêta sur le seuil, ébloui. Vingt lampes d'or, posées sur des trépieds, éclairaient l'intérieur somptueux de cette tente, qu'emplissait un tendre parfum de roses mourantes; au centre, sur de pesants tapis amoncelés, était assise une jeune femme entourée de trente esclaves qui se tenaient debout, attentives. A cette vue, Bithekoum se mordit la main de l'admiration. Il voulut reculer. Mais recule-t-on devant un trésor qui s'ouvre brusquement? Détournet-on les yeux lorsque la claire lune ouvre dans le ciel son calice de lotus? Bithekoum, éperdu, devant la jeune femme, contempla ardemment ses longs yeux sombres cerclés de surmêh, d'où les cils rayonnaient comme des flèches, son nez pur, semblable à un roseau d'argent, et sa bouche étroite comme le cœur d'un homme triste.

— Voici une fleur, se dit-il, qui a été dérobée au jardin d'Ormuz.

Et dans l'espoir de deviner la condition de cetto jeune femme, il examina sa parure. Elle avait la tête ceinte de perles, et trois aigrettes blanches où se mêlaient des diamants se hérissaient sur son beau front. Un voile aérien, qui semblait des

rayons de lune tissés, était un brouillard transparent autour de sa chevelure brillante comme Teau. Un corsage étroit et long-, ouvert en pointe par devant, ne voilait pas les blancheurs satinées de sa poitrine. Sa jupe de gaze brodée d'argent recouvrait une étoffe de soie vert de ciel, et ses petits pieds, ayant laissé échapper leurs fins souliers, montraient innocemment leurs doigts blancs et leurs talons rougis de henné.

— C'est une reine ou une péri, murmura Bithekoum.

Tout à coup la jeune femme se dressa et parut comme un palmier tourmenté par Torage; elle venait d'apercevoir Bithekoum. Les esclaves, suivant des yeux le regard de leur maîtresse, poussèrent des cris d'épouvante et se renversèrent sur les tapis en se voilant le visage. Mais la jeune femme se tenait debout, la face fière et les yeux pleins de menace.

— Sacrilège! cria-t-elle! Comment as-tu osé violer le seuil sacré de ma demeure?

— Pardonne-moi, ô péri miraculeuse! répondit humblement l'envoyé dlskender; j'ai cru entrer dans ma tente et j*ai ouvert la porte du paradis.

— Tu as ouvert la porte d'une prison d'où tu ne sortiras que pour aller à une mort infâme.

imprudent! ignores-tu donc que je suis Rouscheneck, fille de Dara, et que, pour avoir vu seulement la plus humble de mes esclaves, ton trépas serait inévitable?

Bithekoum courba la tête devant la fille courroucée du roi de Tlran.

— incomparable! ma vie est bien peu de chose pour payer les délices de t'avoir vue! Déjà les flèches de tes cils ont fait à mon cœur une plaie mortelle, et je consens à toutes les tortures si je dois à ce prix te contempler un instant de plus.

— Approche donc, dit cruellement Rouscheneck, et hâte-toi de me regarder, car bientôt deux cèdres courbés et redressés t'arracheront les membres, et avant le lever de la lune tu ne seras plus qu'un corps sans vie.

— Merci, dit Bithekoum.

Et en disant cette parole il s'avança les mains jointes, et plongea ses yeux chargés d'amour dans les yeux fixes et courroucés de Rouscheneck. Les esclaves s'étaient relevées, et, soulevant un coin de leur voile, elles considéraient curieusement Taudacieux inconnu.

— Qu'il est beau ! disait Tune tout bas.

— Que son front est hardi! disait Fâutre.

— C'est le fils d'une péri!

— Regarde ces bras de héros !

— Et cette poitrine de dieu !

Bithekoum s'était lentement agenouillé, et les yeux de Rouscheneck s'abaissèrent vers lui.

— Est-ce un fils de roi? pensait-elle en considérant la fierté de cette stature dominatrice.

Et une langueur inconnue l'envahissait sous le regard ardent et humble de Bithekoum.

— Qui donc es-tu? murmura-t-elle presque involontairement, et sentant que, malgré elle, s'éteignait la colère de ses regards.

— Je suis un envoyé d'Iskender, le grand roi; je venais porteur d'un bon message pour ton père, ô illustre! Mais ma mission ne sera pas accomplie. Tu feras dire à mon roi que Bithekoum est mort après avoir goûté les joies du ciel suprême-

Rouscheneck, entendant ces mots, et remarquant d'ailleurs le costume de pourpre et d'argent qui paraît le Roumi, s'écria :

— Oh! ton crime ne sera donc pas puni! Pour nous un messager est un hôte sacré; et, pour si grand que soit l'outrage, il ne sera pas vengé!

Rouscheneck se cacha le visage dans ses mains, comme si elle eût été en proie au plus furieux

désespoir; mais, en vérité, elle voilait seulement le joyeux sourire de ses lèvres,

— Rouscheneck, dit Bithekoum, cesse de te désespérer. De cette existence qui cause ton ressentiment je te délivrerai moi-même.

Il tira brusquement son glaive du fourreau.

— Arrête! s'écria Rouscheneck en devenant pâle. Quelle que soit ma colère, je dois m'opposer à ton dessein, qui n'est point digne d'un messager illustre. As-tu le droit de compromettre le sort de deux royaumes, de trahir ton roi et de déshonorer mon père en tuant son hôte sous son toit? Remets ton glaive au fourreau et éloigne- toi. Sache que tu es le seul homme qui ait vu mon visage, et que pour moi, à cause de toi, le monde est devenu noir, car je ne choisirai jamais un époux . Que deux hommes connaissent mon visage, cela est impossible; et toi, tu n'es pas d'assez noble race pour être admis dans un lit royal.

Un imperceptible sourire passa sur les lèvres de Bithekoum.

— fille de Dara, répondit-il, de quelle ambition tu m'emplis le cœur! Dis-moi, Rouscheneck, aurais- tu pris pour époux Ruslem le héros, s'il eût été d'humble origine? Aurais-tu accepté

Isfundiar, s'il eût été fils de Kaveh le forgeron?

— Oui, dit Rouscheneck; tu parles des plus glorieux bienfaiteurs dlran.

— Eh bien! Rouscheneck, souviens-toi de Bithekoum^ car il sera ton époux.

Il s'élança hors de la tente, et la royale fille de Dara accompagna d'un long regard d'admiration l'humble Roumi qui lui avait dit : « Je serai ton époux. »

Bithekoum, suivant le cours de l'eau, retrouva sa tente, non sans avoir plus d'une fois failli commettre quelque méprise nouvelle, et à peine s'était-il étendu sur les tapis afin de goûter un moment de repos, qu'un pelewan s'avança vers lui, et, le saluant :

— Gloire du pays de Roum, dit-il, le maître du monde, le Kéïani Dara, fils de Darab, désire te voir au festin qui commence.

— Je suis le sacrifice du roi, dit Bithekoum; je suis le vil caillou que le soleil de sa clémence fait un moment étinceler.

Et, suivant le messager, il traversa une grande partie du camp entre deux haies de gardes, porteurs de torches, et atteignit la demeure royale, que les plus illustres des hommes ne considèrent pas, même de loin, sans trembler. Bilhekoum, le cœur tranquille, entra.

Sous un toit immense, fait de soie écarlate, et d'où pendaient cent lampadaires parfumés, se creusait et s'arrondissait, au centre de la tente, sous les belles floraisons de quelques rosiers géants, un très grand bassin d'or incrusté de diamants noirs, où frémissaient les transparences de Teau de rose et d'où s'élançait une gerbe, bientôt éparpillée en gouttelettes qui rafraîchissaient l'air.

Devant soixante tapis couverts de viandes délicates, soixante convives aux costumes superbes étaient accroupis à d'égaux intervalles et formaient un grand cercle, à un point duquel resplendissait Dara, le roi du monde.

Sur un trône d'ivoire sculpté était assis le Kéïani. II brillait dans son immobilité sereine comme une mer calme au soleil de midi. Son front bas et large avait la blancheur de la trigonelle d'hiver, et, en voyant ses sourcils fins et ses yeux veloutés par les cils, tu aurais pu songer

aux yeux de Rouscheneck, fille de Dara. Sa bouche aux lèvres de miel, dont un sourire faisait sourire le monde, n'était pas assez grande pour prononcer de dures paroles. Sa barbe et sa chevelure, habilement bouclées, tombaient sur sa poitrine et sur ses épaules, selon la mode des rois iraniens. Il était vêtu d'une robe de lin blanc, aux manches larges, qui, serrée au-dessus de ses hanches par une ceinture de pierreries, tombait en plis droits jusqu'à ses pieds posés sur un tabouret haut. Il portait un long bâton d'ivoire dans la main droite, dans la main gauche un grand lotus épanoui, sur le front une couronne conique, en or mat, et, ainsi paré, il demeurait grave et rigide.

Cependant Bithekoum regarda sans surprise la salle, les convives, le Kéïani lui-même; puis, s'étant avancé vers le trône, il se prosterna.

Dara, alors, abaissa son regard vers l'envoyé d'Iskender, et, remarquant ses bras, sa poitrine de héros, la majesté de son visage et la fierté de ses yeux, il sourit de plaisir.

— Que le regard d'Ormuz soit sur toi! dit-il. Parle, jeune messager, l'oreille de la bienveillance est ouverte à ton discours.

Bithekoum se releva et répondit ■

— Lumière du monde ! le roi des rois, Iskender, maître de Roum, implore pour toi ses dieux elles tiens, et il t'adresse ces paroles de douceur : « Depuis que Ilran et le Roum sont en guerre, le ciel est couleur de sandaraque, la terre tremble et les fleuves sont teints de sang. Le cœur d'un roi doit devenir étroit lorsqu'il songe à toutes les blessures, à tous les désespoirs qui résultent de sa volonté. Pourquoi ne pas être puissants, Tun près de l'autre, comme deux cèdres magnifiques? Nous sommes au-dessus des hommes, pourquoi nous courber jusqu'à leur faiblesse? Pourquoi laisser l'orgueil mauvais escalader nos esprits inaccessible ? Si je te livre bataille, bientôt ton royaume n'existera plus, et la fierté aura la rougeur au front. Si nous vivons en frères, la terre sera comme rajeunie, nos noms seront entourés d'un cortège de bénédictions, et les roses de la concorde fleuriront sous nos pieds. Renonce, ô glorieux Dara, au tribut injuste que le Roum ne te doit plus, et soyons, au milieu des hommes, comme des éléphants amis! »

Le roi admira la sagesse de ces paroles et la hardiesse du messager.

— Tu es le soleil du pays de Roum, dit-il; celui qui possède un tel serviteur doit avoir la bouche

pleine de mîel. Assieds-toi au pied de mon IrAne et réjouis-toi dans ce festin. Bientôt il te sera répondu selon tes désirs.

— Roi de riran, répondit Bilhekoum, le soleil n'est qu'un rayon de Tagrafe de ta ceinture.

Ceux qui possèdent un tel maître doivent avoir le cœur gonflé de reconnaissance. Qu'Ormuz et les dieux de Roum permettent que la terre ne reste jamais vide de toi!

Puis Bithekoum s'assit à la place réservée aux messagers illustres, et il regarda de nouveau, avec plus d'attention, la salle et les conviés.

A la droite du roi étaient assis les princes fils de Dara, les conseillers et les pelewans de l'armée, puis les anciens guerriers illustres et les jeunes héros sans barbe encore ; à la gauche du trône se tenaient Mayar et Dyanousipar, les fidèles destours du roi, possesseurs de l'avenir, puis les fils des plus nobles Iraniens et les chefs secondaires de l'armée.

D'un bout à l'autre de la tente circulaient sans cesse des esclaves nus, portant de lourds bassins d'argent et d'or, où fumaient abondamment des viandes exquises? et les mets répandaient une odeur si agréable qu'on devinait bien qu'ils avaient été accommodés selon les recettes, précieu-

sèment transmises de race en race, qu'inventa Arhiman lui-même lorsqu'il se fit le cuisinier du cruel Zokak, le roi aux têtes de serpents. Les échansons remplissaient sans trêve leurs vases d*agate, et le vin limpide coulait dans les coupes d'or et de corne incrustées de turquoises.

On servit successivement devant Bithekoum une cuisse de gazelle rôtie entre des feuilles de haoma sacré; des oiseaux indiens élevés pour le roi, et qu'on avait nourris de farine parfumée ; une côte de bélier sauvage cuite dans le suc de différents raisins ; des quartiers d'onagre et de jeune veau préparés avec du safran et du musc pur; des légumes dont l'aspect surprit le jeune messager, et qui n'avaient pas de nom dans la langue de Roum; des bassins de riz assaisonné du jus d'une grenade encore verte ; des citrons transportés à grands frais des bords de la Ganga, et confits dans du miel venu des monts d'Istakr, et enfin cent espèces de fruits prodigieux et tout à fait inconnus à l'étranger, et si charmants de formes et si brillants de couleurs que Bithekoum, en y goûtant, crut qu'il mangeait des fleurs délicieusement savoureuses.

D'abord le festin fut silencieux. On n'entendait que le pétillement des gouttes d'eau de rose

retombant dans le bassin et la résonance profonde des plats d'or que les esclaves posaient sur le sol. Mais bientôt, le délicieux poison ayant coulé plus abondamment, et les convives tendant sans cesse leurs coupes béantes aux échansons, comme les petits de l'oiseau Simurgh élèvent hors du nid leurs becs grands ouverts, un bourdonnement de plaisir se fit sourdement entendre, et une musique lente et monotone, qui semblait venir d'entre les branches entrelacées des rosiers, commença de se répandre dans l'atmosphère onduleuse de la salle, et de s'y mêler aux vapeurs des aromates et du poison parfumé.

Alors le roi but une coupe de vin en Thonneur de Bithekoum; après quoi un esclave porta successivement la coupe à chacun des convives placés à gauche.

Mais lorsque Bithekoum eut à son tour reçu la coupe royale des mains de l'esclave et l'eut vidée, le jeune messager d'Iskender, loin de la remettre à l'échanson, la cacha hâtivement dans son sein.

Le roi but successivement à la victoire, à la paix, aux péris des harems divins. Chaque fois il buvait dans une coupe plus large, de sorte que la quatrième fois la coupe voila entièrement la face renversée du Kéïani; et chaque fois aussi

la coupe vidée par le roi circulait de convive en convive; mais quand Bithekoum avait bu, il mettait toujours la coupe sous son aisselle.

Un jeune échanson, s'approchantdu padischah^ lui fit remarquer la conduite singulière de l'ambassadeur, et Dara interpella Bithekoum en ces termes :

— Jeune messager d'Iskender, dit-il, pourquoi prends-tu ainsi soin des coupes?

— Maître du monde, répondit Bithekoum, il est un usage dans le Roum : les coupes appartiennent aux ambassadeurs. Si telle n'est pas la coutume de Tlran, fais replacer ces coupes dans ton trésor.

Le roi sourit de celte réponse.

— Ce sera désormais Tusage dans Tlran comme dans le Roum, dit-il.

Et il fit offrir à Bithekoum une coupe merveilleuse faite d'une seule turquoise, et pleine de pierres précieuses. Le messager la mit dans son sein avec les autres.

Cependant Tivresse commençait à réjouir le cœur des Iraniens; elle entr'ouvrait les sourires et alanguissait les poses. Le roi passait ses doigts dans les longues boucles raides de sa barbe ; les pelewans étaient leurs casques; les princes dégr a-

faient leurs ceintures de pierreries; et en même temps la musique s'anima peu à peu : on eût dit qu'elle suivait les progrès de la joie dans Tesprit des convives ou qu'elle était la voix de leur satisfaction toujours grandissante; et bientôt elle devint si forte qu'elle éveilla des groupes de danseuses, naguère invisibles, qui dormaient près du bassin, sous les roses touffues.

Lentement, ces péris terrestres se soulevèrent, en écartant de leur bras sans voiles les fleurs enivrantes qui protégeaient leur sommeil. Leurs longs yeux pleins de langueur s'entr'ouvrirent avec peine; elles étendirent le bras et se mirent debout avec des ondoiements de serpents qu'un rayon de soleil ravive.

Elles étaient vêtues d'un large pantalon de satin rouge serré à leurs chevilles où sonnaient des anneaux précieux, et le satin transparaissait comme une chair plus rose à travers une jupe de gaze évasée et brodée de palmes d'or. Un long corsage étroit enlaçait leur taille, que voilaient leurs chevelures brunes, dénouées, étoilées de fleurs, et leurs pieds étaient nus, et le henné avait rougi leurs talons charmants et la paume de leurs mains.

Tout à coup un jeune garçon, au visage de

femme, apparut au milieu d'elles, aussi beau qu'elles, et, poussant des cris musicaux, il les excita à la danse.

D'abord, dans un bâillement plein de grâce amoureuse, les danseuses courbèrent leurs corps souples en arrière, au point que la tète toucha presque les talons, et, marchant dans cette posture, sans jamais s'aider des mains, elles s'avancèrent jusqu'au pied du trône. Là, formant un groupe autour du jeune musicien, dont la voix claire ne cessait de se faire entendre, et se redressant lentement, elles commencèrent à rythmer leur mouvement selon la musique.

Sans que leurs pieds remuassent, elles se tordaient en mille contorsions lentes et délicieuscr ment pénibles, feignant de vouloir se détacher du sol, comme si elles y eussent été enracinées; puis tout à coup elles disparurent dans un tourbillonnement si rapide qu'on ne vit plus que des lueurs de satin rouge, des éclairs de pierreries et d'or, et les rayonnements noirs des chevelures autour des tètes. Après un instant, elles s'arrêtèrent brusquement, et sourirent, palpitantes.

La musique changea de rythme. Alors Tune des danseuses, qui semblait la plus tendre et la plus frêle de toutes, se renversa languissamment

en arrière; ses pieds et ses mains touchaient seuls le sol : elle était comme Tarche d'un pont du paradis. Le jeune garçon s'approcha d'elle et ficha en terre, parle manche, un long poignard très effilé, justement au-dessous des reins de la danseuse. Si le corps s'abaissait d'une coudée seulement, la lame pénétrerait mortellement dans les chairs. Le poignard étant placé, une autre danseuse vint s'étendre sur la première comme sur un lit de roses et de jasmins, se retourna, s'agita, fit mille soubresauts d'insomnie ; peu après elle se mit debout, les deux pieds sur le ventre de la couche vivante, et une troisième danseuse, d'un bond, lui sauta sur les épaules, puis une autre grimpa sur les épaules de la troisième, puis une autre, et une autre encore, jusqu'à ce qu'enfin la gracieuse colonne eut atteint le faite de la tente. Les reins gracieux de la frêle jeune femme qui soutenait la pyramide ployaient au point d'effleurer la lame luisante du poignard; mais par un brusque effort elle se tendait comme un arc, faisant chanceler ses compagnes. Bientôt elle les secoua si violemment qu'elles tombèrent ou feignirent de tomber Tune après l'autre. Alors, soulevant avec lenteur ses pieds du sol, elle se dressa et s'éloigna du poi-

gnard dangereux, en marchant sur les mains.

Aussitôt les danses recommencèrent, plus voluptueusement tourbillonnantes, dans une musique plus ardente. Par leurs attitudes et leurs gestes les jeunes femmes exprimaient toutes les passions vives, et les assistants, de plus en plus ivres, accompagnaient les danses d'un chant, ou plutôt d'un long cri modulé sur deux sons, et heurtaient leurs coupes contre les bassins d'or. Grandissante jusqu'à la clameur, la monotone mélodie, que soutenait le bourdonnement du tambourin, communiquait aux danseuses une exaltation nerveuse excessive : elles se tordaient, allaient, venaient, fuyaient avec une prodigieuse vitesse, tandis que le jeune musicien courait au milieu d'elles, frappant la peau d'onagre et leur hurlant aux oreilleson eût dit qu'il leur soufflait des flammes, tant la démence de leurs trépignements s'exaspérait sous sa voix. Enfin, une à une, elles tombèrent exténuées; la musique se ralentit; le jeune garçon enterra les danseuses sous des roses et s'enfuit.

Et les convives vidèrent de grandes coupes en l'honneur de ces femmes plus souples que les panthères du Mazendaran.

A ce moment un nouveau venu pénétra sous

la tente, et pendant que ses yeux s'arrêtaient sur Bithekoum, il se mordit la main de la stupeur, et sa face devint couleur de sandaraque. Il se trouvait que cet homme était le messager naguère envoyé au pays de Roum pour réclamer le tribut de mille œufs d'or. C'était à lui qulskender avait répondu : « La poule qui pond les œufs d'or est partie pour l'autre monde. »

Ce messager s'approcha de Dara, et, se penchant vers la royale oreille :

— Maître du monde, dit-il d'une voix tremblante, ignores-tu donc que cet homme, assis à la place des ambassadeurs, n'est autre qu'Iskender, le roi de Roum lui-même?

Dara se rida le visage, et, malgré lui, jeta un regard vers Iskender.

— II vient, continua le messager, pour compter tes soldats, examiner tes engins de guerre et surprendre ton plan de bataille.

— Quel audacieux! murmura Dara. Mais le lion s'est pris à son propre piège.

Or Iskender avait reconnu le messager et deviné ce qu'il disait au roi. Adroitement il s'esquiva sans être vu des convives aveuglés par l'ivresse, regagna en courant sa tente, y retrouva ses compagnons, auxquels il avait ordonné de

rester toute la nuit en selle et de lui tenir un cheval prêt, et, les voyant silencieux, immobiles et les rênes en mains :

— Mes amis, s'écria-t-il, la vie de votre maître, du grand Iskender de Roum, est en ce moment entre les pieds de son cheval!

S'ébranlant tout à coup, la petite troupe de guerriers roumis traversa le camp comme le vent d'orage. Presque aussitôt cent cavaliers montés sur les chevaux les plus rapides de l'armée iranienne se mirent à sa poursuite en jetant de longs cris d'alarme. Iskender n'avait que peu d'avance. A travers la plaine inégale il galopait avec un tel emportement que le souffle lui manquait. Ses cheveux et ses vêtements étaient chassés en arrière par le vent que produisait sa course, et l'étendard, où disparaissait le hibou rouge et couleur de turquoise, fouettait cruellement le visage de celui qui le portait.

La lune dénonciatrice se tenait au centre du ciel, et sa clarté faisait luire çà et là des flaques d'eau, s'éparpillait sur les broussailles humides, accusait les angles des pierres, et piquait des étoiles à la pointe des casques, tandis que des ombres noires et nettes couraient sous les pieds des chevaux. La plaine, visible dans toute son

étendue, ne montrait aucun rocher, aucune colline, aucune futaie où dérober un seul instant ses traces. Les deux troupes ennemies couraient à cinquante pas Tune de l'autre, sans que les Iraniens aient pu encore atteindre les Roumis; et, de temps en temps, les guerriers dlskender tournaient la tête et regardaient furtivement en arrière.

— Maître, dit Tun d'eux, d'une voix qu'entrecoupait le vent, les chevaux de l'Iran sont plus rapides que ceux de Roum. Nos adversaires ne peuvent manquer de bientôt nous rejoindre. Et que fera ton armée sans toi? Que deviendra le pays de Roum si son roi est prisonnier? Fuis donc seul, par amour pour ta gloire et pour la nôtre; nous barrerons le chemin à ceux qui te poursuivent.

— Les Iraniens sont cent et nous sommes vingt, dit un autre, mais nous sommes des soldats d'Iskender.

— Nous ferons durer notre mort assez longtemps pour que tu sois hors de danger, dit un troisième.

— Vous êtes des héros ! répondit Iskender très ému.

— Pars! pars! s'écrièrent les vingt cavaliers,

tu honoreras notre mémoire et nous serons enviés des vivants.

— vous qui allez mourir pour moi, dit le roi en laissant couler ses larmes, je vous ferai si grands que moi-même je serai jaloux de votre gloire.

— Puisses- tu devenir maître de Tlran et roi du monde ! crièrent les guerriers.

Iskender leur adressant le geste qui sépare, ils firent halte et se retournèrent tandis que le roi continuait à courir à travers la plaine. Ils se rangèrent sur une seule ligne, et immobiles, attendirent. La lune blafarde faisait mentir ces visages héroïques qui n'avaient jamais pâli.

Mais déjà les Iraniens se précipitent sur la petite troupe et s'ensanglantent aux fers des lances. Le premier rang de leurs chevaux, plus rapides mais moins forts que ceux des Roumis, s'abat; de sorte que le second est culbuté au milieu d'un grand tumulte d'armes heurtéees et de coursiers cabrés. La ligne des guerriers d'Iskender est rompue par endroits, mais les hommes renversés se cramponnent aux pieds des chevaux qui voudraient passer outre, et, se laissant meurtrir et traîner sur le sol, ils leur plongent leur glaive dans le ventre. La chute de leurs ennemis les

écrase, mais les coursiers sont morts et les cavaliers ne peuvent plus courir.

A travers le désordre et le bruit, la voix d'un chef iranien se fait entendre :

— Passez, crie-t-elle, ne vous arrêtez pas à combattre; le roi de Roum s'enfuit et nous échappe.

Et, bandant son arc, le chef lance une flèche vers une lueur argentée que par moments on aperçoit encore dans la plaine sous la lune. La flèche s'élève, brille un instant, puis se perd dans la clarté diffuse.

Les soldats roumis semblent se multiplier ; ils frappent de tous côtés, effarent les chevaux, forment des barrières avec leurs lances croisées, et, lorsqu'ils sont frappés eux-mêmes, leurs cadavres renversés font choir leurs adversaires. Enfin le nombre les accable; ils halètent, mutilés et sanglants, ils défaillent, et en expirant ils songent que leur mort sauve la vie du roi et qu'ils ont conquis de glorieuses funérailles.

Un seul, tout jeune encore, et beau comme une vierge, tourne son dernier regard brillant de larmes et plein d'un amer regret vers la face pâle de la lune.

Les Iraniens veulent poursuivre leur course,

mais il est trop tard. Un galop tumultueux retentit du côté du camp roumi. Ils s'arrêtent et se con^ sultent. Ils sont harassés, ils sont rompus, ils saignent. Ceux qui ne sont pas blessés sont morts. Iskender est hors de leur atteinte. Une multitude s'approche. Les vainqueurs tournent bride et s'enfuient vers leur camp.

Et bientôt les soldats envoyés par Iskender au secours de ses défenseurs arrivent sur le champ de la victorieuse défaite. Ils trouvent les Roumis immobiles, étendus sur le dos, le visage tourné vers le ciel, et autour des morts la lune se mire dans des flaques de sang. Les vivants, silencieusement, laissent couler leurs larmes, tandis que leurs chevaux flairent les cadavres avec épouvante; puis, ayant mis pied à terre, ils relèvent les corps encore tièdes, les chargent sur leurs épaules, non sans s'être penchés vers eux dans l'espoir de surprendre quelque signe de vie encore, et, pleins de tristesse, s'en retournent lentement vers le camp roumi.

Couvert de sueur et de poussière, Iskender était rentré sous sa tente, aux acclamations de l'armée inquiète de son absence. Il trouva Aristatalis couché sur des coussins et profondément endormi.

— Maître, dit-il en lui frappant sur l'épaule.

j'ai VU leur armée, j'ai vu leurs moyens d'attaque et de défense, j'ai conquis la certitude de la victoire ; mais j'ai perdu mes meilleurs guerriers.

— Ah! bâilla Aristatalis en se retournant pour reprendre son sommeil interrompu.

— Chien! dit le roi en le poussant du pied, c'est ainsi que tu t'intéresses à mes aventures!

— Les choses de la guerre ne me concernent pas; je ne m'occupe que de science et de sagesse.

— Vraiment, dit Iskender; eh bien! je te nomme historien de mes batailles, et dès demain tu m'accompagneras au combat.

Aristatalis se dressa sur son séant, le visage bouleversé par l'inquiétude; mais le roi tourna le dos et appela ses esclaves. On lui ôta ses vêtements et on frotta son corps avec des herbes aromatiques et fortifiantes. Après quoi, s'étant enveloppé dans des étoffes de lin, il s'étendit sur sa couche.

Le lendemain, dès que la prunelle d'or se dilata et regarda le monde, l'armée des Roumis s'agita et se prépara aux batailles. On attela les chariots.

on rassembla les bagages et les munitions. Les chevaux furent sellés et les armes rendues brillantes pour la fête.

Casqué d'or, ceint pour le combat, Iskender sortit de sa tente afin de jeter sur toutes choses le coup d'œil qui blâme ou approuve et pour enthousiasmer les soldats par sa présence.

Il aperçut d*abord les vingt guerriers morts pour lui; ils étaient couchés sur des litières, couverts de leurs armes et pâles comme la lune.

Iskender poussa un grand soupir à leur aspect, et, s'approchant d'eux, il les baisa Tun après l'autre sur la tète et sur la poitrine. Puis il ordonna qu'on les transportât en grande pompe à Ammourieh, et que leurs funérailles fussent pareilles à celles des rois.

Ce devoir rempli, il fit le tour du camp, distribuant des ordres, des louanges, des encouragements. Aristatalis le suivait, plein de souci. Il était pâle. Ses oreilles seules restaient rouges. Son visage se tournait fréquemment vers le visage pur et tranquille d'Iskender, comme s'il eût voulu y surprendre la pensée; un imperceptible sourire plissait les lèvres du roi. Aristatalis gémissait, pareil à un homme torturé par quelque maladie.

— Qu'as-tu donc, ô le plus sage des hommes?

demanda Iskender.

— Je suis comme si j'allais mourir, dit le philosophe d'une voix lamentable. Il me semble que des armées de rats me rongent les entrailles, et ma tête est près d'éclater.

— C'est sans doute l'espérance trop violente de mon prochain triomphe qui te met dans cet état. Mais la promenade que je te ferai faire tout à l'heure te remettra, assurément.

— Tu ne penses pas sérieusement à l'embarrasser d'un vieillard tel que moi? dit Aristatalis d'une voix qui, malgré lui, s'entrecoupait.

— Ta modestie te fait honneur; les vieillards tels que toi sont des hommes à l'apogée de leur vie et pleins de force encore. Si tu avais des cheveux, ils seraient gris plutôt que blancs.

— Blancs ! blancs ! grand roi ! ils seraient blancs comme la neige.

— Enfin, j'ai besoin d'un historien, et, pour bien raconter et bien décrire, il faut avoir vu.

— J'ai la vue mauvaise, dit Aristatalis.

— Pas du tout; tu déchiffres sans effort les manuscrits les plus compliqués, et tu reconnais à la distance d'un farsang les gens qui te veulent du mal.

— N'importe, je suis rhistorien de la sagesse et non celui de la folie.

— Voudrais-tu dire que je suis un fou? dit le roi, feignant la colère.

— Oh!... s'écria Aristatalis avec un geste de dénégation.

— Avoue donc que tu as peur. Mais vois tous ces guerriers qui chantent et s'apprêtent gaiement au combat; ils sont pleins de jeunesse, et ce soir ils seront peut-être des corps sans vie. Toi à qui il reste peu de temps à vivre, comment peux-tu trembler tandis qu'ils rient?

— Un jour d'un homme savant vaut mieux- que toute la vie d'un ignorant, dit le philosophe. Si les œuvres d'Aristatalis restent inachevées par la faute dlskender, Iskender sera maudit par la postérité, bien qu'il n'ait pas tremblé devant l'ennemi.

— Je te jure de terminer moi-même tes œuvres si tu es tué dans cette bataille.

— En ce cas, mes ouvrages philosophiques se termineront en épopée et en récit de brutalités guerrières.

— Finissons-en ! dit Iskender sévèrement. Je suis guerrier autant que roî, et je veux que ceux qui m'approchent se plaisent aux batailles.

Aristatalis courba la tête et, obligé de se taire^

il suivit le roi, qui entra dans la tente de Nahid et lui offrit la coupe pleine de pierreries que lui avait donnée Dara.

— Mère, dit-il, voici une coupe précieuse que j'ai gagnée au péril de ma vie. Gardc-la comme un exemple des trésors que je vais conquérir. Retourne à Ammourieh et tiens tes yeux fixés vers la route par laquelle devra venir la nouvelle de ma victoire.

— mon roi! dit Nahid, puissent les dieux protéger ton corps charmant contre les lances et les flèches!

— Les dieux t'exauceront, ô reine !

Et Iskender s'éloigna après avoir tendrement salué la noble fille de Pheïlékous.

Une heure plus tard, ayant fait un léger repas, le roi monta sur un cheval magnifique, la lance en main, le bouclier au bras. Aristatalis était à ses côtés sur un coursier de guerre; il tenait un rouleau de parchemin et une pointe d'ivoire. Les trompettes éclatèrent; les cymbales et les tambourins firent un bruit héroïque; on déploya les étendards et Tarmée immense s'ébranla. Tu aurais dit une armée de lunes et d'étoiles, tant le grand soleil faisait resplendir les cuirasses et les boucliers.

Comme si elle eût entendu le signal donné par Iskender, Tarmée de Dara, au même instant, sortit du camp dressé sur Tune des rives du Paras, traversa le fleuve sur un pont de radeaux, et vint peu à peu se ranger en bataille dans la plaine, au son du tal, du tambourin et des clochettes indiennes.

D'abord apparaît le pelewan Piram-Zadeh, descendant du glorieux guerrier Piram-Visa, qui fut ministre d'Afrasiab, roi du Mazendaran. Il marche fièrement à la tête de trente mille cavaliers.

Apres lui viennent les troupes d'Ecbatane et de Kingavar, conduites par un jeune chef à la belle stature. Il a conquis sa gloire dans une bataille contre le fagphur de la Chine, en sauvant Tétendard de Kaveh, mis en péril. Sa parure militaire est riche et recherchée; il ne porte pas de cuirasse, mais des vêtements de soie du plus beau tissu. Derrière lui ses soldais marchent par carrés de cinquante hommes; ils sont armés de la massue et du large glaive, et vêtus de robes peu longues faites d'étoffes éclatantes.

Ensuite arrivent les guerriers du Hamaveran, la tête couverte d'un bonnet conique en peau d'agneau, le manteau retenu au cou par une corde

noire; ils ont à la ceinture un poignard, à la main une hache.

Puis Rustem, le guerrier magnifique, s'avance. Il a pour aïeul Rustem, le sublime héros de riran; Ruslem, fils de Zal, fils de Sam; Rustem, vainqueur des divs, libérateur des rois, soleil du monde. Il possède Kabul, Zabulistan et Neemroz, que lui a léguées son ancêtre. Il possède aussi la force et la bravoure. Sa poitrine est large, sa taille haute comme celle d'un cyprès, ses yeux sont deux narcisses, ses bras deux massues. Quiconque revivrait de ceux qui vécurent dans le temps disparu où régnait Kaï-Kosrou, s'écrierait, en présence de ce jeune lion : « Voici Rustem le héros. » Ecoute de quelle manière il est vêtu, car tu sauras alors comment était vêtu Rustem le Grand luimême lorsqu'il alla de l'Iran dans le Mazendaran, lutta contre les dragons et les divs, et délivra* Kaï-Kosrou, prisonnier d'Afrasiab. Semblable à son aïeul, le jeune guerrier, monté sur un cheval, aux reins puissants, porte une robe en mailles d'or qui lui couvre le visage à partir des yeux, retombe sur la poitrine et sur les bras, se plisse à la taille sous une ceinture parée de perles et caresse les genoux d'une frange sonore. Une longue jupe de salin blanc, où l'on broda en des

cercles de roses Simurgh, Toiseau divin par qui Zal fut élevé, dépasse la robe de mailles et laisse voir le bout des pieds chaussés de bottines d'or. Sur la tête de Rustem s'élève un casque dont la matière disparaît sous un entassement de pierres fines et que surmonte un grenat énorme; derrière son cou flottent les deux bouts d'un voile de gaze lamé d'or, parure suprême que les rois seuls peuvent porter. Il tient de la main droite une lance lourde et longue, qu'il appuie sur son épaule et entre les oreilles de son cheval; il tient de la main gauche un bouclier rond et bombé. Sur sa cuisse pendent Tare et le carquois plein de flèches. A sa selle est accrochée une massue à tête de bœuf. Et sache que c'est la massue même du grand Rustem. Son cheval est issu de Raschk et s'appelle Raschk, comme le cheval de Rustem; il a le poitrail entièrement enveloppé d'une cuirasse faite de petites lames de fer jointes par des clous noirs. Les soldats qui suivent le petit-fils de Rustem sont les plus redoutés de l'Iran et du Touran, ils rendent la terre étroite pour leurs ennemis.

Peu après défilent, nombreux comme les grains de poussière de Tété, les hommes du Kerman, de l'Elbroz, du pays des Cyprès et de TAzerbaidjan, les uns ayant le* casque de bronze surmonté d'une

pointe ou d'une touffe de plumes, le large pantalon et la tunique courte, les autres le bonnet à trois pointes ou la couronne unie; ceux-ci à pied, ceux-là à cheval, tous chargés d'armes belles et terribles : massues, lances, épées indiennes, arcs pesants aux flèches venimeuses; quelques-uns portent, arme formidable entre toutes, pendue par une longue chaîne au flanc des cavaliers, la sphère de bronze qui brise les crânes et rompt les cuirasses.

Enfin paraît Dara, fils de Darab, fils de Bahman, Kéïani, dans un char qui a un essieu d'argent, des roues pleines, semblables à des lunes, et qui est tiré par cinq chevaux aux belles crinières, attelés de front. Le roi des rois, ceint pour le combat, se tient debout, appuyé sur son arc. Sa large couronne est dépassée par un casque semblable à un œuf de condor et autour duquel s'enroule une écharpe de gaze, dont les longs bouts frémissent; sur sa robe de lin blanc tremblent des perles qui ont la forme de gouttes d'eau prêtes à tomber, et son manteau royal, rejeté en arrière, est retenu sur la poitrine par une agrafe d'or.

Dara semble attirer sur lui tous les rayons du soleil, tant resplendissent sa coiffure, les ornements de ses oreilles, ses colliers et ses bracelets.

A son aspect les guerriers poussent des cris de joie et heurtent glorieusement leurs armes, certains que la présence du roi du monde leur assurera la victoire.

L'un à droite, l'autre à gauche du char, marchent Mayar et Djanousipar, les fidèles destours de Dara.

Derrière eux sont rangés les porteurs de lances, milice réservée à la garde du roi ; ils sont reconnaissables à leur longue robe plate et à leur couronne de fer; ils ont pour armes la lance, Tare passé au bras gauche, et le double trident accroché derrière le dos à Tétui des flèches.

Or, quand cette innombrable multitude de héros se fut mise en marche, la terre trembla et ondula comme une mer, le ciel parut couleur de sandaraque, une poussière épaisse s'éleva dans Tair, et tu aurais dit que le soleil était devenu noir. L'immense bruit de pas de l'armée iranienne emplissait le monde, et au loin, comme un écho puissant, grondait le tumulte de l'armée roumie.

En face l'un de l'autre, les deux peuples étaient comme deux nuages de tempêtes s'élevant de chaque horizon et dévorant peu à peu le vert limpide du ciel.

Bientôt un quart de farsang seulement sépara

les ennemis; mais le front des armées était long de plus de mille farsangs. Tu aurais cru voir deux océans prêts à se combattre.

Lorsque les Iraniens aperçurent les Roumis à si peu de distance, ils s'arrêtèrent, et, selon leur méthode guerrière, disjoignirent leurs rangs et s'éparpillèrent de tous côtés. Iskender fut surpris de cette manœuvre, et, après avoir demandé conseil au blême Aristatalis, qui, son parchemin et sa pointe d'ivoire en mains, tremblait et claquait des dents, bien que le soleil resplendît ardemment, il ordonna aux cavaliers roumis de se précipiter, rapides comme le vent du nord, et d'attaquer l'ennemi. Les chevaux aux narines frémissantes s'élancèrent d'un galop furieux; mais les Iraniens se dérobèrent de ci, de là, et s'enfuirent, entraînant les guerriers d'Iskender à leur poursuite. Puis, tout à coup, sans cesser de galoper, ils se retournèrent sur leurs selles et lancèrent des milliers de javelots et de flèches avec tant de dextérité que chaque diard blessa un homme. Déroutés par cette façon de combattre en fuyant, les Roumis ne savaient ni comment se défendre ni où frapper; leurs flèches allaient toujours se ficher en terre à quelques pas des Iraniens, qui savaient les éviter avec une adresse inouïe.

o6 ISKENDER.

Iskender se rida le visage en voyant rhésitation de ses soldats et la manœuvre inattendue des ennemis. A ses yeux perdre confiance en la victoire, c'était le commencement de la défaite ; et au premier choc il voyait ses guerriers ébranlés regardant leurs compagnons blessés se tordre et gémir sous la morsure venimeuse des flèches.

Le roi courba la tête pendant quelques instants, mordillant ses lèvres et abaissant ses sourcils sous Teffort d'une puissante concentration de pensées; mais, soudainement, avec un sourire de triomphe , il lira son glaive , qui scintilla comme une flamme, et s'élança lui-même en avant, entraînant toute son armée derrière lui. Un effroyable tumulte résulta du cliquettement de tant d'armes et du galop de tant de chevaux; la terre résonnait comme un tambourin. Le monde s'épouvanta, et les Iraniens furent étonnés.

Dara s'était retiré sur une éminence rocheuse. Les chevaux de son char grattaient le sol du pied, et ses deux fidèles destours se tenaient immobiles auprès de lui. Le roi regardait ses pelewans, ses héros et son armée innombrable; il souriait, sûr du triomphe. Mais il n*y avait qu'un Iskender dans le monde; et lorsqu'il se précipita avec ses guerriers d'un élan irrésistible, les rangs

des ennemis se rompirent, dans une confusion qui n'avait plus rien de simulé.

Une grande inquiétude s'empara des Iraniens.

Plusieurs groupes restèrent isolés au milieu des Roumis; ils furent renversés, et Tarmée leur passa sur le corps. Devant cette course impétueuse, les meilleures troupes de Dara furent contraintes de reculer; elles tournèrent bride, et, plus rapides que les gazelles, s'enfuirent, tout en lançant en arrière une grêle de flèches empoisonnées.

Seul , Rustem , le guerrier aux yeux charmants, n'avait pas reculé. Avec ses guerriers intrépides, il était au milieu de la bataille comme un rocher inébranlable; les Roumis se brisaient contre lui. La massue à tête de bœuf amoncelait les morts; Raschk semblait un cheval d'airain rivé au sol, et Rustem resplendissait dans sa robe d'or comme le soleil entre les nuages. Les Roumis eux-mêmes l'admiraient; mais tous ceux qui passaient près de lui n'allaient pas plus loin; son bras de hé»os, chargé de la massue illustre, s'élevait et retombait sans cesse. Tu aurais dit un effroyable forgeron ayant des crânes pour enclumes.

Cependant l'armée dlskender n'avait pas ra-

o8 ISKENDER.

lenli sa course d'avalanche. Les Iraniens s'éloignaient toujours ; mais ce n'était pas une défaite sans revanche, car ils accablaient de flèches leurs ennemis, et bien des Roumis étaient morts sur leurs chevaux qui galopaient toujours.

Tout à coup des cris de terreur s'élevèrent dans l'armée de Dara. Une épouvante inexprimable s'empara de rimmense multitude; il sembla qu'elle fût prise entre deux armées. Iskender souriait et excitait ses soldats à accélérer, s'il se pouvait, leur course.

— Ils sont perdus! cria-t-il d'une voix éclatante comme un clairon de victoire. Courage! le combat touche à sa fm !

C'était le Paras, le fleuve large et rapide sur les rives duquel les Iraniens avaient campé; c'était le fleuve qui causait à présent leur désastre, car il leur coupait la retraite. Et c'était ce qu'avait voulu Iskender.

Piram-Zadeh, le pelewan, ordonna aux Iraniens de faire volte-face, de se précipiter à la rencontre des Roumis et de les vaincre dans un combat corps à corps. Il n'était plus temps; l'impulsion terrible acquise par l'armée d'Iskender les refoula violemment. Les chevaux furent renversés, les cavaliers écrasés, et une déroute

générale emporta les vaincus. Dara repassa le Paras sur le pont de radeaux ; ses fidèles destours et ses pelewans le suivirent. L'étroit chemin de planches ne put être atteint par la masse des fuyards effarés. La poussée de Tarmée roumie faisait déborder du rivage dans Teau des milliers de soldats et de chevaux. Quelques Iraniens, jetant leur cuirasse et leurs armes, nageaient à grand'peine et atteignaient Taulre bord; mais la plupart, n'ayant pu se débarrasser de leurs armures pesantes, se noyaient longuement, et leurs cadavres s'en allaient au cours de l'eau.

Il se fît un tel massacre d'Iraniens sur le bord du Paras que pendant deux jours entiers le fleuve roula des flots rouges. Iskender se résigna à cette cruauté afin d'inspirer une terreur profonde et durable aux Iraniens, et pour que, dans la suite, sa présence suffit à faire s'agenouiller les plus braves.

Tout ce qui échappa de l'armée de Dara aux glaives des soldats roumis s'enfuit et disparut de la vue. Rustem seul, qu'une armée entière n'avait pu ébranler, était resté en arrière, entouré des quelques guerriers qui lui restaient fidèles. Couvert de sueur et de sang, le casque bosselé, le glaive rpmpu, la robe d'or grise de poussière, il

crispait ses poings, se lamentait et versait des larmes de sang. Raschk, blessé, les naseaux en feu, fouillait la terre d'un sabot furieux.

— Maître, disaient les guerriers, ces hommes étaient des ahrimans ; ils nous ont vaincus par un pouvoir surnaturel.

— Le grand Rustem, dit Kustem, a vaincu les divs et les ahrimans.

— En prenant cette armée soldat à soldat, tu l'aurais pu vaincre, bien qu'il eût fallu combattre pendant plusieurs années; mais le bras d'un homme ne peut pas atteindre à deux farsangs.

— Le grand Rustem, dit Rustem plein de sanglots, a battu seul l'armée entière d'Afrasiab, et, sans l'aide d'aucun, a délivré son roi.

— Ole plus illustre des guerriers! s'écrièrent alors les soldats, Dara est peut-être en ce moment prisonnier d'Iskender, comme Kaï-Kosrou le fut d'Afrasiab. Qui délivrera notre [roi si Rustem se laisse vaincre par la douleur?

Rustem, à ces paroles, releva un instant la tête; mais il la laissa retomber sur sa poitrine, et ses bras pendirent le long de son corps. Voyant cela, ses guerriers prirent la bride de son cheval et entraînèrent le triste héros loin du champ de bataille.

Vers le soir, Iskendcr, roi de Roum, poussa son cheval dans le fleuve Paras, qu'il traversa lentement, et toute son armée, sur deux farsangs de longueur, y entra avec lui. Or, au moment où le cheval du roi commençait à nager, un grand cri se fit entendre à peu de distance et un corps disparut sous l'eau. Iskender se pencha vivement; plongeant son bras dans le fleuve, il en retira Aristatalis dans un lamentable état; et, le soutenant par l'encolure de sa robe, le roi l'entraîna jusqu'à l'autre rive.

Depuis le moment où Iskender s'élança à la tête de l'armée, l'infortuné philosophe, à vrai dire, était évanoui; mais, maintenu par son cheval à la gauche du roi, il avait passé pour héroïque aux yeux de tous. L'immersion brusque le ranima, et lorsqu'il fut déposé sur le rivage il promena autour de lui ses regards pleins d'effroi.

— Quelle bataille! murmura-t-il, quelle déroute! quelle panique! Les Iraniens sont des héros.

Iskender riait de voir un philosophe en un tel

état.

— Maître, dit-il, qu'as-tu fait de ton parchemin?

— Roi, balbutia Aristatalis en [regardant ses mains vides, lorsqu'il s'agit de sauver sa vie, on

est excusable de perdre de vue un misérable morceau de parchemin.

Iskender tendit au philosophe une feuille de satin blanc et une tige de roseau trempée dans le musc et Tor.

— Ecris, dit-il.

— Il vaudrait mieux pour ta gloire ne pas immortaliser cette bataille.

— Écris, répéta le roi.

Aristatalis s'assit sur le sol et, ramenant ses genoux vers sa poitrine, attendit les paroles dlskender.

— Appelle d'abord la faveur des dieux, dit le roi, Sur l'illustre reine du Roum, veuve de Pheïlékous, mère du plus glorieux des hommes.

Les lettres d'or commencèrent à briller sur le satin.

— « Grande reine, continua le roi, dictant toujours, je suis dans le camp des Iraniens; leur armée est défaite; ton fils est vainqueur. Comme les feuilles sèches par le vent d'automne, ils ont été dispersés par mon soufffe. Dara, roi de l'Iran, a tourné la tête de ses chevaux et entraîné son char de bataille vers l'horizon où le jour devient la nuit; les longues boucles de sa barbe se sont éparpillées dans le vent de la fuite; son front a

humilié la couronne de nos ancêtres, et j'ai planté i'effroi dans son cœur comme un drapeau victorieux entre les pierres d'un rempart. »

— Maintenant, ajouta le roi, qu'un messager rapide se dirige vers Ammourieh.

Et lorsqu'il eut vu partir le messager, il pénétra dans le camp des Iraniens, le cœur troublé par une émotion vive.

Arrivé près des tentes royales, maintenant désertes, il descendit de cheval et, ordonnant qu'on le laissât seul, il se dirigea à travers elles jusqu'à la tente où la veille lui était apparue la fleur du jardin d'Ormuz, la fille du roi de l'Iran.

Pâle et la main tremblante, Iskender souleva la tenture de soie indienne qui voilait l'entrée, et son cœur devint étroit devant ce silence, ce désordre et ce vide. Il revit en pensée Rousclieneck, belle et fière, au regard courroucé, aux lèvres tremblantes de colère, et il songea combien sa victoire l'éloignait de la fille de Dara. Poussant alors un long soupir, il se jeta sur le sol, et, cachant son visage dans les coussins tout parfumés d'elle, il laissa couler ses larmes. Bientôt, vaincu par la rude fatigue du combat, le roi de Roum s'endormit, et son rêve continua ses pensées d'amour.

Et pendant ce temps Tinfortuné Dara gagnait Istakr * avec ses destours, ses pelewans et les débris de son armée harassée ; il faisait fermer les portes de la ville et envoyait en tous sens des messagers afin d'appeler auprès de lui tous les guerriers de Tlran et du Touran.

Or, à Istakr, Rouscheneck s'était retirée avec ses esclaves dans Tappartement le plus sombre de son palais. Assise sur un trône d'ivoire, elle cachait son visage dans ses cheveux et pleurait des larmes de sang. Autour d'elle se lamentaient cent esclaves.

Tout à coup la jeune princesse releva la tête; elle descendit de son trône et chassa d'un geste les femmes qui l'entouraient, ne gardant auprès d'elle qu'Homaï, la iille du plus noble des pelewans iraniens.

— Sais-tu pourquoi je pleure? dit Rouscheneck en plongeant son regard humide dans les yeux d'Homaï.

— Bithekoum! murmura Homaï à voix basse.

— Ah ! tu l'as deviné ! s'écria la fille de Dara en

saisissant un poignard; d'autres pourraient le deviner comme toi. Donc, je t'en supplie, bonne compagne, au nom de notre ancienne et fidèle amitié, plonge cette lame dans mon cœur criminel.

Homaï se saisit du poignard afin que la princesse ne put s'en frapper.

— Douce maîtresse, dit-elle, quelle autre que moi peut deviner la pensée de Rouschencck? Ne prive pas la terre de ta divine présence. Cet amour s'effacera de ton cœur, et tu maudiras Bithekoum comme tu maudis Iskender et toute son armée.

— Ah! tu ne sais pas, dit la princesse, que la pensée qu'il peut être mort dans le combat est la seule source de ma douleur! Le monde me semble noir à cause de cette idée, et si un messager venait m'ap prendre qu'il vit sans blessures, mes yeux coupables se sécheraient et oublieraient de pleurer sur le désastre de l'Iran.

— Les volontés d'Ormuz sont obscures, dit Homaï en soupirant; il faut se soumettre à lui. 11 t'a cruellement frappée ; mais peut-être te réjouiras-tu un jour à cause de cette douleur. Zal, qui naquit avec les cheveux blancs, fut pris d'un amour sans bornes pour Roudabeh, fille du roi de Kabul, Mahab, qui descendait du cruel Zohak; la

paix fut conclue entre le Kabul et Tlran, et de Funion de Zal avec Roudabeh naquit Rustem.

Bhaman aima sa fille Homaï dont je porte le glorieux nom, et de son amour naquit Darab, père de Dara. Peut-être le sentiment involontaire dont tu gémis porte-t-il en lui le dénouement et la fin des malheurs qui frappent l'Iran.

Rouscheneck embrassa tendrement Homaï, et comme en ce moment le corbeau nocturne ouvrait ses ailes, la princesse se retira dans la salle du repos ; mais tant que dura la nuit elle versa de la cendre sur ses cheveux, déchira sa chair et pleura du sang.

Le soleil s'éleva de Thorizon et la terre devint comme une lampe d'or; le faîte des palais s'illumina; la grande ville des rois de l'Iran commença à s'emplir de bruit. Dès que la plaine d'Istakr fut inondée de lumière, les ats, postés sur les murailles, aperçurent l'armée d'Iskender qui s'avançait au milieu d'un nuage de poussière dorée, plein de lueurs de cuirasses. Aussitôt les sentinelles donnèrent l'alarme. Et tous les Iraniens coururent à leurs armes, et ils se rassemblèrent sur les remparts.

A la nouvelle de cette approche redoutable, Dara se rida le visage d'étonnement. Il n'avait pas

imaginé qulskender attaquât si brusquement Istakr, et sans s'être accordé le temps d'un juste repos. Les chefs tributaires auxquels il avait ordonné d'envoyer des armées à son secours ne devaient pas encore avoir aperçu sur le chemin les messagers royaux.

Cependant les Iraniens, pleins d'appréhension, se regardaient l'un Tautre, cherchant à s'encourager du courage l'un de l'autre. Mais chaque soldat, voyant le visage de ses compagnons blême et soucieux, blêmissait davantage et sentait le froid de la peur courir dans ses veines. Tous se souvenaient de la défaite cruelle et du massacre de la veille, et ils tenaient Iskender pour un ahriman ou un dieu.

Et l'armée roumie avançait rapidement; elle n'était plus qu'à un demi-farsang d'Istakr. Une nuée de flèches s'envola des murailles vers elle. Mais, au lieu de répondre à l'attaque, l'immense armée s'arrêta et l'on vit un guerrier s'approcher, seul et laissant flotter autour de lui le drapeau de la paix. Lorsqu'il fut au pied de la ville, il leva la tête, et sa voix éclatante se fit entendre de tous les Iraniens. 11 dit, répétant les paroles d'iskender, maître de Roum :

« Mon armée est une armée de héros invinci-

bles; mon courage, comme ma volonté, est inébranlable. Si vous persistez à lutter contre un roi dont tous les désirs s'accomplissent, bientôt il ne restera de l'Iran et des Iraniens que des monuments écroulés et des cadavres dépecés par les vautours. Mais si, reconnaissant votre démence, vous vous soumettez au roi du monde, rentrez paisiblement dans vos maisons, laissez ouvertes les portes de la ville, et que les pelewans s'étendent pour un long repos; car un règne de paix et de douceur commencera sous Iskender, roi de riran, du Touran et du Roum. Sacbez aussi, ô Iraniens, que je suis de la race des Kéïanis, que Darab était mon père et que je fus son fils avant Dara, le frère criminel qui usurpa mon trône. Je parle avec la bouche de la justice et de la sincérité. Revenez de vos erreurs et reconnaissez Iskender pour votre roi légitime. Si, dans le temps nécessaire à compter les grains de blé contenus dans une demi-mesure, les portes d'Istakr ne s'ouvrent pas devant le roi de l'Iran, le soleil deviendra noir, et il y aura tant d'Iraniens massacrés que les moulins seront mis en mouvement par les flots de leur sang. »

En entendant ces paroles, les soldats, qui n'espéraient déjà plus de lendemain, et dont la chair

frissonnait dans rappréliension des blessures prochaines, se sentirent comme rajeunis. Quelques pelewans dont la barbe était grise se rappelèrent le mariage de Darab avec la fille de Pheïlékous, et jugèrent qu'Iskender pouvait être fils de Darab. Ils le reconnurent pour Kéïani et roi de llran, et, à la tête de leurs soldats, descendirent vers les portes. Mais la plupart des Iraniens protestèrent contre cette lâcheté et voulurent rester fidèles à Dara. Un grand désordre résulta de ces deux volontés contraires : les uns défendirent les portes, que les autres voulaient ouvrir, et une mêlée effroyable, où les Iraniens s'entre-tuaient, emplit Istakr de son bruit guerrier.

Dara, instruit de ces choses par ses fidèles destours Mayar et Djanousipar, arracha sa barbe auguste et pleura du sang. Pour lui la terre était devenue étroite; Iskender versait sur lui la honte et le désespoir. Le Roi des rois était vaincu et le trône de Kéïan outragé. Suivi de ses destours Djanousipar et Mayar, Dara, fils de Darab, fils de Bhaman, Kéïani, sortit dlstakr par un souterrain de son palais, et s'enfuit vers le Kerman lointain.

Pendant ce temps les soldats qui essayaient de défendre les entrées de la ville commençaient à plier; ils devenaient de moins en moins nombreux

et ne luttaient plus qu'avec mollesse et hésitation. Lorsqu'ils apprirent la fuite de Dara, un grand cri de colère s'éleva contre ce roi, qu'Ahuramzada abandonnait; et aussitôt les portes magnifiques de la grande Istakr s'ouvrirent largement, tandis que la foule et les soldats se ruaient avec des exclamations triomphales à la rencontre d'Iskender, qui s'avançait à la tête de son armée, beau comme le soleil levant, le front radieux et la bouche pleine de miel.

Un orgueil immense gonfla le cœur du jeune roi lorsqu'il aperçut distinctement l'illustre ville bâtie par Mimnouschther, la merveille de l'Iran et du monde, où les rois depuis vingt générations s'asseyaient sur le trône d'ivoire et mettaient sur leur tête la couronne de Kéïan.

De la plaine, Istakr apparaissait comme un rocher colossal dans lequel des ouvriers surhumains auraient taillé une ville. Elle s'étendait sur un vaste plateau élevé à vingt-cinq coudées au-dessus du sol de la plaine et soutenu par une muraille épaisse faite de pierres granitiques. Et Ton apercevait sur des terrasses de hauteurs inégales les superbes palais des Kéïanis inondés d'or par le soleil.

Iskender, avec une triomphale escorte d'Ira-

niens et de Roumis, s'avança jusqu'à Tombre dlstakr; et il demeura étonne et il se mordit la main devant le gigantesque et splendide escalier qui montait de la plaine à la ville; car dans le pays de Roum il n'avait jamais vu rien de comparable à cette grandeur.

Du pied des murailles deux larges pentes aux degrés de marbre s'élevaient, en s'éloignant Tune de l'autre, jusqu'à deux plates-formes pareilles; puis deux autres pentes montaient, en sens inverse des premières, et en se rapprochant, vers la porte superbe d'Istakr.

Le premier de tous les Roumis, Iskender gravit ces escaliers faits pour des géants, les yeux avides et l'esprit plein d'impatience. A côté de lui, sur les rampes intérieures, montait aussi une longue file de guerriers de pierre plus grands que des hommes. Ils portaient le bouclier, l'arc et le javelot, et on les avait sculptés tranquilles et fiers. Entre eux, çà et là, apparaissaient des dromadaires, des béliers et des taureaux que des hommes conduisaient pour le sacrifice, et de loin en loin s'épanouissait un palmier.

Lorsque le jeune roi alleignit le faîte des murailles, il apparut à toute son armée, arrêtée dans la plaine, comme un dieu guerrier. Sa sta-

lure semblait s'être haussée dans le ciel pur, sur lequel elle se détachait; son cheval paraissait un cheval d'argent, et ses armes brillaient comme le soleil dans la mer.

Une clameur d'admiration éclata comme une fanfare.

Deux colosses pesants et majestueux, sculptés dans la pierre, gardaient l'entrée par laquelle Iskender pénétra dans Istakr. C'étaient deux taureaux à tête humaine, dont les grandes ailes s'éployaient fièrement, et leur face, surmontée d'une haute couronne ornée de plumes, de pierreries et de cornes, était celle de Kaïourmors, le premier des rois de l'Iran. Deux sveltes colonnes supportaient la grande corniche de la porte, dont les sculptures s'évasaient en feuilles de palmiers.

Lorsque Iskender fut entré dans la ville, les Iraniens s'agenouillèrent sur son passage, baisant la trace des pas de sa monture et se couchant sur le sol pour être foulés par le vainqueur : les pelewans jetaient leurs armes sur son chemin, versaient sur lui des parfums, des coupes de pierreries, et trempaient de vin et de musc la crinière de son cheval.

Le roi apercevait de tous côtés, à travers des palmiers, des roses et des plantes aux feuilles

énormes, les brillants cavaliers qui montaient vers les terrasses des palais superposés, dont la masse projetait des ombres anguleuses, nettes et bleues sur la ville. Chacun de ces monuments attirait Iskender, qui eût voulu s'y arrêter; mais la foule l'entraînait vers la demeure des Kéïanis, qui se dressait plus haute que tous les autres édifices au sommet d'un long chemin dallé d'albâtre.

Lorsqu'il fut sur le point d'y entrer, Iskender vit que des hommes lui amenaient un éléphant couleur de neige, qui semblait marcher péniblement sous une charge trop pesante. Il demanda ce que portait cet éléphant.

— Ce sont les clefs innombrables des trésors de Dara, répondirent les pelewans.

Et il vit, en effet, sur le dos de l'animal un si grand amoncellement de clefs d'or qu'elles seules eussent fait la fortune d'un roi.

Devant le palais, Iskender descendit de cheval, puis il gravit lentement un grand escalier droit, aux rampes ornées de bas-reliefs et aux degrés de marbre rose. Il regardait s'élever, à mesure qu'il montait, les mille colonnes peintes et le fronton doré du palais. Lorsqu'il fut sur la terrasse, tant de fontaines, de cèdres, de taureaux sculptés, de lions à tètes d'oiseaux et de prisonniers de pierre,

la corde au cou, se montrèrent à ses yeux, que Tadmiration lui arracha un grand soupir. Il s'approcha vivement de la porte du palais, et vit dans la muraille un roi assis sur son trône que soute^ naient cent hommes aux bras levés. C'était une image de Dara; et cette inscription se lisait au^ dessus d'elle :

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