SECOND RÉCIT
Le conteur vida une coupe pleine de vin de Chiraz, et reprit :
Gloire au créateur des étoiles, au maître de la Vie et du Temps! Louange à Mohammed, à renvoyé d'Allah! et louange aussi à Aly aux paroles de miel, car le Prophète a dit : « Je suis la ville de la connaissance, et Aly en est la porte! » Et maintenant je reprends mon récit.
Sache, ô mon fils, que dans le temps où Iskender s'asseyait sur le trône de Tlran et plaçait la couronne des Kéïanis sur son front de péri, Keïd, roi de Kanoudj, eut un songe.
Il vit dans un désert de sable un palais magnifique, dont la porte était close. Il s'étonna de se trouver sans cortège dans le désert, et de ce palais sans habitants. Et il vit paraître à Thorizon un
éléphant furieux , dont la trompe atteignait le ciel. Epouvanté, il s'enfuit vers le palais pour y chercher un abri contre cet ennemi sans pareil; mais le sable mou rendait sa course lente et pénible. Il atteignit cependant la porte fermée du palais, et frappa et appela avec instance. Il tourna la tête : l'éléphant était tout proche et dressait en avant sa trompe démesurée. Le roi voyait déjà le Corbeau de la Mort, lorsqu'il s'aperçut qu'il tenait à la main une clef d'or; il la mit dans la serrure de la porte, et la porte s'ouvrit. Il entra vivement dans le palais, et s'y étant enfermé, il reconnut ses courtisans, ses pelewans, ses gardes, qui se tenaient immobiles le long des salles, le visage blême et le corps tremblant.
A ce moment de son rêve Keïd s'éveilla. Deux de ses femmes les mieux aimées se penchaient vers lui, le visage troublé par l'inquiétude.
— Maître des sourires, s'écrièrent-elles, apprends-nous quelle souffrance ou quelle terreur traverse ton précieux sommeil. Pourquoi ta gorge laisse-t-elle échapper de tels cris d'effroi? Pourquoi ton front royal est-il ruisselant d'une sueur glacée ?
— vous qui êtes comme la lune des nuits de Moharam, dit le roi, sachez qu un rêve cruel
a rendu mon cœur étroit, et faites venir mes mobehs, afin qu'ils me rassurent ou m'appren< nent de quel événement funeste je dois me garantir.
Les femmes firent appeler les mobehs. Lorsqu'ils furent près de lui, le roi leur raconta son rêve et leur ordonna d'en étudier le présage. Ces hommes savants montèrent sur une haute terrasse; ils observèrent les astres pendant le reste de la nuit. Lorsque le soleil eut rendu la terre comme un miroir d'argent, ils revinrent auprès de Keïd, impatient, et lui dirent :
— Roi magnanime, les astres du ciel ne veulent pas révéler les mystères de ton rêve. Ils restent obscurs à nos faibles yeux. Nous pouvons dire seulement que le malheur te viendra du côté de l'occident. Mais il est dans ton royaume un sage dont la science est infinie. Il habite sur la montagne avec des bêtes féroces, et ses yeux sont déshabitués des hommes. Celui-là t'expliquera ton rêve. Les astres nous ont appris que Mihran a le secret de ton rêve.
— Heureux le roi qui dans son royaume possède un sage tel que Mihran! dit Keïd.
Il monta à cheval, et, avec une suite peu nombreuse, il partit pour la montagne.
Il arriva, le soir tombant, près du sage qui préférait à la société des hommes celle des tigres et des mouflons.
Mihran était accroupi entre deux rochers, le menton entre les genoux, sans aucun vêtement; il laissait voir la maigreur excessive de ses membres bruns; ses cheveux et sa barbe ressemblaient aux buissons du désert après une tempête de sable; mais ses yeux brillaient comme l'argent et le diamant noir sous ses sourcils embrouillés.
Le roi mit pied à terre et s'avança, la bouche pleine de sourires :
— Sage Mihran, dit-il, tu es le préféré d'Ahura et de Misr. Les animaux les plus féroces te sont doux et dociles; ils te font cortège lorsque tu marches, et les oiseaux aux larges ailes volent au-dessus de ton front. Tu es le maître de la nature. Les rois sont envieux de ta gloire, et les sages tremblent devant ta sagesse. Tes yeux éclatants voient plus loin que ne voient les yeux des autres hommes, et l'avenir est Thorizon qu'ils regardent.
Mihran n'avait fait aucun geste ni aucun salut; mais il tourna vers Keïd, roi de Kanoudj, ses claires prunelles.
— Tu as fait un songe, Keïd, roi de Kanoudj,
dit-il; cest pour en savoir le mystère que tu es debout devant moi. Ecoute donc, je serai bref, car le temps est court et le rêve où je me plonge est sans fin. Le palais dans le désert, c'est ton royaume; Téléphant furieux, c'est Iskender de Roum, roi de l'Iran, qui en ce moment tourne de ton côté son regard vainqueur. Iskender est le diadème sur le front : aucun ne lui résiste et aucun n'ose prendre parti contre lui; c'est pourquoi, lorsque tu frappais à la porte du palais, il ne t'était pas répondu. Mais le Kéïani a le cœur magnanime, et la clef d'or que tu tenais à la main indique qu'il est un moyen de te sauver, toi et ton royaume.
— Enseigne-moi ce moyen, dit Keïd épouvanté.
— Tu possèdes quatre merveilles sans rivales et qu'aucun trésor ne saurait payer : ta fille incomparable, dont la seule pensée trouble le cœur; une coupe qui peut enivrer toute une armée sans tarir, un devin aux paroles précieuses, et un médecin vainqueur de la Mort.
Offre au roi de l'Iran ces quatre merveilleux présents, et Iskender, en échange, te fera don de ton royaume.
Mihran détourna les yeux et se tut. Il redevint
immobile, regardant au delà de l'horizon. Il ne se souvint plus qu'un roi était là.
Poussant de longs soupirs et laissant couler ses larmes, Keïd s'éloigna.
Revenu dans son palais, il se fit apporter une feuille de satin ornée d'arabesques d'or et un roseau chinois, afin d'écrire à Iskender une lettre pleine de phrases caressantes. Il lui écrivit en effet; il lui demandait sa glorieuse amitié^ et le priait d'envoyer dans le Kanoudj un des plus nobles guerriers de l'Iran, afin qu'un messager digne de confiance jugeât si les quatre merveilles de Keïd méritaient d'être offertes à Iskender, roi de Roum. La lettre écrite, un pelewan, monté sur un dromadaire rapide, se dirigea vers Istakr, et plusieurs jours s'écoulèrent. Et lorsque le messager eut atteint les portes du palais des Kéïanis, il dit :
— Je viens au nom de Keïd, roi du Kanoudj, Maître de la massue. Orgueil du monde, porter un message affectueux au fils charmant de Darab, à celui qui emplit les oreilles du bruit de sa gloire et qui met sa marque sur tous les cœurs.
Dès qu'il eut parlé ainsi, on l'introduisit dans le palais, et la lettre de Keïd fut déroulée devant les yeux d'Iskender. Le roi au front de péri
agréa le message, sourit, et, se tournant vers l'envoyé :
— Que le roi Keïd soit toujours le soleil de Kanoudj ! dit-il. Retourne en sa présence, et dislui que si ses merveilles sont telles qu'il les décrit, Iskender ne conduira pas ses armées contre lui, mais qu'il sera son allié et son ami.
On fit présent au messager de vases précieux et de robes magnifiques ; on versa sur lui de l'or et du musc; et, remontant sur son dromadaire, il s'en retourna.
Alors le roi de l'Iran appuya sa joue sur sa main et chercha dans son esprit quel homme à la loyauté pure, à la grande renommée, il enverrait juger les merveilles de Keïd, dont le récit emplissait son âme de curiosité et d'impatience. A quel héros d'assez noble naissance confier l'honneur de voir avant le Roi des rois les présents destinés au Roi des rois? A quelle bravoure prudente laisser le soin d'amener à travers les pays ces merveilles enviables? Iskender songea aux guerriers roumis et aux pelewans iraniens; mais, ne pouvant fixer son esprit sur aucun, il descendit de son trône et sortit seul de son palais.
Il marcha à travers les rues et les terrasses
dlstakr; et, comme il était sans pompe et sans cortège, les habitants dlstakr ne surent pas que le roi de l'Iran passait au milieu d'eux.
Des marchands étaient accroupis près de leur étalage. Iskender leur dit :
— Est-il un héros dont l'Iran se glorifie? Est-il un homme vivant dont le nom sonne comme un clairon de victoire?
— Le Keïani Iskender est cet homme, dirent les marchands .
— Mais pour ne point nommer Iskender?
— Tu veux entendre prononcer le nom de Rustem, descendant du grand Rustem, fils de Zal?
Iskender s'éloigna en se répétant tout bas le nom que lui avaient dit les marchands.
Il rencontra un chamelier.
— As-tu entendu parler de Rustem, descendant du grand Rustem, fils de Zal? lui cria-t-il.
Le chamelier tourna la tête et se mit à rire.
— As-tu entendu parler du soleil, mon fils?
dit-il.
Comme il revenait vers son palais, le roi se trouva en face d'une grande statue qui était un guerrier à cheval. Un mendiant était assis sur le socle de la statue.
— Quel est ce guerrier? demanda Iskender.
. Le mendiant répondit fièrement :
— C'est Rustem, fils de Zal.
Iskender rentra dans son palais , résolu à envoyer Bustem vers le roi Keïd. Il fit appeler ses pelewans et ses courtisans iraniens, et leur demanda si Rustem était parmi eux.
A cette question tous les guerriers devinrent pâles et secouèrent la tête négativement. Le roi, surpris, les interrogea du regard, mais aucun n'osa prendre la parole.
— Ce héros serait-il mort? demanda Iskender.
Les pelewans firent signe que non.
— Pourquoi n'est-il pas ici, puisqu'il n'est pas mort? Parlez. Que signifie votre silence?
Les assistants qui se trouvaient le plus près des portes s'esquivèrent, et ceux qui ne purent les imiter sans être vus les suivirent d*un œil d'envie. Quelques-uns se cachèrent à l'ombre des taureaux ailés qui flanquaient chaque entrée de la salle. Iskender, étonné, abaissa ses sourcils de velours et frappa le sol dé son bâton de commandement. Alors un des plus nobles parmi les pelewans se prosterna devant le trône et posa sur des dalles de marbre le visage de l'intercession.
— Maître de notre vie, dit-il, pardonne à Rustem, dont l'aïeul fut la gloire de l'Iran! Le
cœur du jeune héros saigne encore de la défaite. Lui, rinvincible, il doute désormais de sa poitrine et de ses bras; il croit qu'il n'est plus Rustem; le monde lui semble noir; ses yeux saignent; il est comme un éléphant blessé. Et sois clément, ô Roi des Rois, en apprenant que seul parmi les Iraniens Rustem a refusé la soumission à ta puissance, et qu'il vit dans un palais inaccessible, au milieu d'un pays où les hommes ne respirent que par lui.
Et le pelewan frappait le sol de son front; mais Iskender releva le suppliant.
— Ne crains rien pour Rustem, dit-il; mais indique-moi où se trouvent le pays et le palais qu'il habite.
Ayant reconnu que le roi était sans colère, les assistants sentirent leurs cœurs s'élargir, et le sang remonta au visage pâle du pelewan qui avait parlé,
— Ceinture du monde ! dit-il, on nomme Seïstan la région lointaine où s'est exilé Rustem; il habite un palais redoutable au faîte d'une haute montagne, et c'est dans ce palais que Rustem l'Ancien tua autrefois son ennemi, le cruel Div blanc, après avoir exterminé les dragons et les enchanteurs.
— Bien! dit le roi en congédiant les Iraniens d'un geste.
Puis il ordonna qu'on tînt prêts pour le lendemain une escorte et des bagages, car il voulait partir vers la région lointaine où Rustem s'était exilé dans son orgueil.
— L'insoumission de Rustem ferait une ombre sur ma gloire; il faut qu'il se soumette, se dit-il.
Iskender passa la fin de la journée auprès de la reine Rouscheneck, dont l'amour était pour lui le diadème sur le front.
Cependant le Corbeau de la Nuit ouvrit ses ailes et la terre tourna une fois. Puis, les heures nocturnes s'étant écoulées, les étincelles jaillirent sur le ciel oriental; le soleil se montra couronné de rayons, et la terre devint comme une mer d'or.
Alors le roi de l'Iran se ceignit et sortit d'Istakr, monté sur son cheval favori, suivi de cent cavaliers et de trente dromadaires chargés de bagages.
Il traversa la plaine en se dirigeant vers l'occi-
dent, et derrière lui son escorte se déroulait en une longue file ondoyante.
Iskender put voir une partie de son royaume, car il chevaucha pendant huit jours entiers. Il passa devant plusieurs villes florissantes; il vit de loin Ecbatane et Ferouzabad; mais il visita Darabguerd, la superbe cité que construisit Darab, fils de Homaï.
Le huitième jour il se trouva à peu de distance du Seïstan. En quelques heures, et d'après ses ordres, son escorte changea d'aspect; lorsqu'elle entra dans le pays de Rustem on crut voir une caravane de marchands venus pour acheter et pour vendre.
Les cavaliers purent de cette façon s*établir dans les villages, y dormir, y manger, pendant qulskender recueillait de précieux renseignements sur la route à suivre.
Il se remit bientôt en marche et atteignit une plaine que traversait un fleuve issu d'entre les hautes montagnes sombres de l'horizon. Iskender, comme on le lui avait indiqué, suivit les rives à rebours du courant, et arriva à l'entrée d'une vallée d'où le fleuve, d'abord torrent, se précipitait en bouillonnant dans la plaine. Il fit halte au pied des monts qui se dressaient brusquement,
pareils à des murailles de marbre lisse, chercha des yeux un chemin. Mais il n'y avait d'autre ouverture entre ces monts inaccessibles que la petite vallée tumultueuse.
Cependant, dans la plaine, un pasteur poussait devant lui un troupeau de mouflons. Le roi courut vers cet homme, et, après lui avoir souhaité une vie heureuse, il lui dit :
— Indique-moi, ô pasteur, la route que je dois prendre pour arriver au palais du Div blanc. Il n'est pas de mauvais chemin qui me rebute ; je veux voir les murs de ce palais, ne fût-ce que de loin, car, revenu dans mon pays, j'entendrai mes amis me dire : « Tu as visité le Seïstan, parlenous du palais du Div blanc, si célèbre, dans tout riran »; et la honte empourprerait mon visage si je devais rester muet.
— mon fils! dit le berger, ta jeunesse et ton audace me touchent, et je veux te détourner de la folie que ton fier esprit a conçue. Sache, enfant aux yeux de narcisse, qu'un jour Rustem le Grand — plusieurs siècles se sont écoulés depuis — atteignit ce palais à l'aide de Raschk, ce cheval xnerveilleux qui franchissait les torrents et escaladait les montagnes comme s'il eût eu les ailes du Simurgh; Rustem tua le cruel Div blanc et
iOO ISKENDER.
s'empara de sa demeure ; puis il voulut se reposer quelque temps dans Tédifice conquis; mais il n'y avait ni serviteurs ni bestiaux dans cette enceinte plus élevée que Taire d'un aigle, et aucun homme ni aucune bête n'aurait pu escalader la montagne des Enchanteurs. Rustem redescendit dans la plaine : on le vit saisir d'une main un taureau, de l'autre une génisse, puis, excitant Raschk de la voix, il regagna le faîte du mont. Une seconde fois il descendit : il s'empara d'un esclave et d'une jeune fille; il prit, en outre, un sac de grains entre ses dents, et le soir on put voir Raschk traverser la plaine et franchir les collines comme un oiseau blanc. Le lendemain Rustem s'éloigna du Seïstan. Il retournait à ses batailles, à ses gloires et ne revint que cent ans plus tard. Alors il trouva le palais peuplé d'esclaves, les étables pleines de bestiaux, les champs cultivés et fertiles; et il choisit l'antique demeure du Div blanc pour sa résidence d'été. Or, maintenant, Rustem est mort. Les hommes qui sont nés sur ce mont jamais n'ont communiqué avec les autres hommes; ils sont là dans une prison sans portes ni murailles, comme des oiseaux dont les ailes seraient brûlées. Personne, hors les descendants de Rustem, montés sur les descendants de Raschk, n'a vu le châ-
teau du Div blanc, nul n'a essayé de le découvrir et tu es le seul homme, jeune fou, qui ait conçu ce dessein.
— C'est que je suis le seul homme capable de l'accomplir! s'écria Iskender, dont les yeux resplendirent. vieillard, ne prends pas la jeunesse en pitié et que ta faiblesse timide ne doute pas de la force des héros. Etends seulement le bras vers la route que je dois suivre, et tu auras de moi un remerciement.
Le pasteur leva le bras vers la vallée, entre les monts.
— Voici le chemin de Rustem, dit-il; on n'en connaît point d'autre.
— Merci, dit le roi.
Et il rejoignit rapidement ses compagnons.
— Préparez-moi un sac léger, dit-il, où vous enfermerez des vivres pour quelques jours, et roulez une corde longue et solide.
Les soldats obéirent, et lorsqu'Iskender fut sur le point de partir, il leur dit :
— Attendez-moi ici; je veux aller seul vers le palais inaccessible du Div blanc. Peut-être resterai-je absent tout un jour, peut-être davantage; peut-être même ne reviendrai-je jamais, car le chemin de cette aventure est plein de mystérieux
dangers, et je suis le premier homme qui tente de le parcourir.
En entendant ces paroles les soldats se jetèrent à genoux et supplièrent le roi de renoncer à son projet.
— Que deviendra le monde si Iskender Tabandonne? Que feront les armées et les pelewans? Le lion ne s'élance pas dans les airs comme les vautours, Taigle ne cherche pas à nager comme les poissons. Renonce, nous t'en supplions, renonce, 6 grand roi! à cette entreprise. Tout homme, à ta place, se rendrait à nos instances; il n*est pas de héros qui veuillent lutter contre les torrents et le tonnerre.
— Quelle différence y aurait-il entre Iskender et le reste des hommes, dit le^i, si Iskender faisait comme feraient tous les hommes?
Et, enroulant la corde à ses reins, il se dirigea vers la vallée. Elle était emplie d'une brume bleuâtre qui voilait Téloignement. Le torrent, brisé sur cent rochers, s'éclaboussait en une fine poussière d'argent, et de grands oiseaux noirs planaient au milieu des vapeurs.
Devant ce chemin tumultueux et trouble Iskender sourit de la folie de son dessein. Ses soldats, suppliants, les yeux pleins de larmes,
LES QUATRE MERVEILLES DE KEID. i03
Favaient suivi et tendaient les mains vers lui. Le roi leur dit :
— Donnez-moi une pique de combat.
Et, faisant un geste d'adieu, il posa résolument le pied sur un rocher. Les soldats poussèrent des gémissements, déchirèrent leurs habits et se couvrirent la tête de poussière; mais, enveloppé d*écume et de vapeurs, le roi disparut bientôt à leurs yeux.
Sautant d'une pointe de roc à une autre en s'aidant de sa pique, Iskcnder avança quelques instants. A mesure qu'il s'enfonçait dans la vallée, Teau devenait de plus en plus impétueuse, et il craignait d'être renversé. Il s'efforça de gagner fine des parois de granit qui enserraient le torrent; là il pourrait s'appuyer et résister au courant. Bien que les pierres fussent glissantes et dangereusement espacées, le roi atteignit, à droite, le flanc d'une montagne, et s'y adossa.
Au pied de cette gigantesque muraille régnait un mince espace uni, souvent couvert par l'eau tumultueuse, et sur lequel Iskender put faire quelques pas. Mais bientôt cette route déclina si brusquement qu'Iskender glissa et fût tombé dans le torrent si sa lance, fichée entre deux pierres, ne l'eût retenu. Il demeura assis et sonda l'eau du
bout de la lance. Il reconnut que désormais la montagne descendait à pic dans le torrent et qu'il serait obligé de renoncer à l'avantage de marcher hors des bouillonnements de Tonde. Sans hésiter et dès qu'il eut trouvé un point d'appui pour sa pique, il se releva, et, avisant une roche située presque au milieu du torrent, ou plutôt la devinant au milieu d'une couronne d'écume, il s'y élança. Iskender eut un instant de vertige : à cette place, il était enveloppé par l'immense tumulte; autour de lui roulaient des pierres et des arbres entiers, qui tournoyaient, se choquaient, puis fuyaient avec rapidité. De loin il voyait accourir comme une furieuse cavalcade l'eau blanche d'écume, qui semblait résolue à le renverser; mais elle se séparait parmi les écueils, venait se jeter sur l'angle des roches, et sautait en mille éclats, comme un vase brisé. A voir cette course de Teau épouvantée, le roi songea à la déroute d'une armée, et il se demanda quelle poursuite effrayante faisait fuir ce torrent.
— Mais moi-même, se dit-il, ne suis-je pas un lâche en ce moment? Et, s'il n'était pas aussi difficile de reculer que d'avancer, ne reculerais-je point?
Il secoua la tête et sourit.
— Non! dit-il. Si je reviens en arrière, c'est que le torrent m'emportera.
Un tronc d'arbre s'étant arrêté en travers de deux rochers, Iskender s'en servit comme d'un pont et s'avança vers l'autre rive, où il croyait apercevoir une sorte de sentier qui s'élevait doucement le long du mont. En quelques pas il fut tout près d'une saillie de la montagne, qu'il avait prise pour un sentier, et reconnut qu'il serait presque impossible d'y marcher tant elle était étroite. Cependant il était si désireux de quitter le lit du torrent dont le bruit et le mouvement fatiguaient ses oreilles et ses yeux, qu'il se hasarda dans cet effrayant chemin. Il avança lentement, avec précaution, posant un pied à la pointe de l'autre.
Il marcha ainsi assez longtemps.
Quelquefois, haletant et pris de vertige, il s'arrêtait et fermait les yeux; mais ces instants de faiblesse duraient peu.
L'étroite saillie montait toujours vers le faîte de la montagne, entre un mur de granit lisse et un précipice qui s'approfondissait à mesure qu'elle s'élevait. Iskender n'entendait plus le torrent que comme un grondement lointain. Un instant la route qu'il suivait s'élargit, et il put faire quel-
ques pas sans être exposé au vertige et à la chute; mais peu à peu la paroi que formait le flanc de la montagne se bomba, et il devint impossible d'avancer.
Après s'être désespéré longtemps de cet obstacle, Iskender eut Tidée de se coucher à plat ventre sur la route moins étroite et de poursuivre son chemin dans cette posture, sous le flanc bombé de la montagne. L'expédient était périlleux; le héros n'hésita pas à s'y résigner. Il s'allongea sur le dur sentier, se glissa sous la paroi surplom* hante, et, s'aidant des mains et des genoux, il se traîna entre le roc et le roc. Malgré les rudes caresses que les aspérités de la pierre infligeaient à ses reins, les écorchures qu'il se faisait à chaque mouvement et l'embarras que lui causait sa longue pique, il ne se découragea pas et franchit la longueur d'un farsang. Cette distance outrepassée, la convexité de la montagne cessa comme par une brusque cassure, et Iskender se trouva le torse dégagé; mais, en avançant la tête, il «vit avec stupeur que la saillie de rocher sur laquelle il se traînait finissait là, à pic, et sous son front bâillait un précipice au fond duquel le torrent bondissait comme une armée de Divs. Il y avait à peine entre le point oii la paroi de la montagne
cessait de surplomber et celui où le chemin s'arrêtait court la longueur du torse d'Iskender; et si le roi s'était avancé encore d'une demi-coudée seulement pour dégager ses jambes, il se serait précipité inévitablement dans Tabime. Mais le courage et la volonté dlskender étaient tels, qu'au lieu de se laisser abattre par le désespoir, il se mit à sourire en songeant à la situation peu enviable où se trouvait le roi de l'Iran et du Roum, maître de tant de trésors et de tant d'armées.
— Tout homme s'arrêterait ici, dit-il en mesurant des yeux la profondeur du gouffre; mais moi, je n'ai jamais eu plus grand désir qu'en ce moment de voir le palais de Rustem.
Plutôt instinctivement que par réflexion, Iskender essaya de se tourner sur le dos. Ce mouvement réalisé, lorsqu'il vit le ciel au lieu de voir le précipice, il leva le haut de son corps en s'aidant des mains, et s'assit; puis, se cramponnant aux aspérités de la roche qui lui faisait face, il ramena lentement ses jambes, en les croisant, de façon à les dégager sans reculer son corps. Il put alors se lever et étirer ses membres las.
Il poussa un soupir de satisfaction; mais, une fois debout, il lui sembla qu'à moins d'avoir les ailes de Simurgh, il était impossible d'aller plus
loin. Le précipice se creusait à sa droite et devant lui; à sa gauche se dressait la montagne lisse, directe, et il avait derrière lui la cassure perpendiculaire du rocher.
Craignant le vertige, c*était la montagne qu'il regardait. Il remarqua qu'en un point situé justement en face de ses yeux elle n'avait pas plus de dix coudées de hauteur; et, bien qu'elle parût impossible à escalader, Iskender ne tarda pas à s'affirmer qu'il s'échapperait de ce côté. H plaça sa pique contre la roche et essaya de s'en servir comme d'une échelle; mais le peu de largeur de Tavancement où il se tenait debout ne permettait pas de donner à la pique une inclinaison suffisante, et d'ailleurs elle eût été trop courte de moitié pour atteindre à la cime du rocher.
Mais sur cette cime, le roi avisa une aspérité qui s'avançait comme une corne; il la jugea suffisamment large et solide, déroula rapidement la corde qui serrait ses reins, et lui si habile dans les combats à manier la fronde, il n'eut pas de peine à faire passer sa corde par-dessus la pointe de granit qu'il visait. Cela fait, il noua les deux extrémités pendantes et se prépara à monter; mais il fut obligé d'abandonner sa pique.
En saisissant la corde pour s'élever, Iskender
se fit à lui-même la promesse de ne pas regarder une seule fois en bas tant que durerait son ascension, car il était sujet au vertige. Il leva le front vers le ciel et monta. Mais, parvenu au milieu de la distance, il sentit que son regard voulait malgré lui s'abaisser vers le gouffre. Il ferma les yeux; involontairement il les rouvrit et regarda en bas. Alors, autour de lui,' tout tourbillonna; une sueur glacée mouilla son corps; sa vue s'obscurcit, et il lui sembla qu*il tombait dans un précipice sans fond, et que la rapidité de sa chute Fétouffait. Cependant par un prodigieux effort de volonté il se raidit contre la chute, et quand le vertige, peu à peu, se fût dissipé, il se retrouva à la même place; seulement, ses ongles étaient enfoncés dans la corde et ils étaient devenus noirs. Il se hâta, pendant le moment de lucidité dont il jouissait, de gagner le faîte peu distant de la roche; et, l'ayant atteint, il se trouva sur un plateau assez large, où il se laissa tomber exténué.
La nuit montait.
Un grand oiseau vint s'abattre sur la montagne. La présence d'Iskender le surprit; il tourna vers le roi ses prunelles jaunes; puis, rouvrant ses ailes, il se jeta dans l'espace avec une clameur d'alarme.
ISKSMDER. 10
Iskeoder mangea quelques dattes et quelques olives, et but une gorgée d'un vin précieux; pui», roulé dans son manteau, il s'étendit sur le sol et s'endormit profondément.
La jeune lune s'avança au milieu d'un cortège d'étoiles. L'air devint bleu, et la nuit silencieuse s'écoula.
Des flèches d'or s'élancèrent du ciel oriental et vinrent frapper le front du roi endormi sur la hauteur. Bientôt l'arc de feu se montra au-dessus de l'horizon, et Iskender ouvrit ses yeux éblouis. Il regarda autour de lui les pics sombres surgir d'entre les vapeurs confuses qui s'écartaient devant la lumière et semblaient des nuages de fumée refoulés par le vent. Il se tourna successivement vers tous les horizons, dans Tespérance d'apercevoir le palais de Rustem. Car il ne savait plus de quel côté avancer, et il n'aurait pu se décider pour aucun cheipin sans craindre de s'éloigner de la bonne route. Mais il ne vit que des ondulations de monts et de collines, se succédant, infinies.
— Voici le chemin de Rustem, m'a dit le pâtre en me montrant la vallée; mais j'aperçois d'ici le fond de la vallée : vue d'en haut, elle paraît un gouffre; une haute montagne la termine, et du
LES QUATRE MERVEILLES DE KEID. ill
faite de cette montagne descend tumultueusement la chute d'eau qui forme le torrent.
Tristement il marcha sur le plateau qui s'étendait au loin et atteignit Textrème limite de la vallée. Là il soupira. Il y avait devant lui la montagne, et derrière elle des montagnes encore. Il se disait qu'il lui faudrait errer longtemps de sommets en sommets sans jamais découvrir peutêtre le château qu'il cherchait.
Ayant escaladé une petite éminence, il promena de nouveau son regard autour de lui et ne vit rien; mais au moment où il allait redescendre, la trace d'un pas lui apparut dans le sol. Le roi se baissa vivement et reconnut que c'était l'empreinte d'un sabot de cheval.
— C'est le pied de Raschk! s'écria Iskender. Je suis dans la bonne voie. Ormuz et les dieux du Roum me protègent. Ce sont eux qui ont veillé sur la conservation de cette empreinte éphémère. Semblable au sceau royal attestant la puissance d'un écrit, elle affirme l'existence du palais fabuleux et me montre le chemin de mon but inaccessible.
Le roi se courba vers la terre et découvrit, sur la mousse qui couvrait le plateau, de nombreuses mais imperceptibles meurtrissures qui se devan-
il2 ISKENDER.
çaient Y une l'autre. Il se dirigea d'après elles, non sans hésitation; mais le terrain bientôt se dénuda, et les marques du sabot de Raschk s^affirmërent. Iskender marcha alors sans hésiter, franchissant des ravins, gravissant des collines, s'étonnant de ne plus rencontrer les obstacles presque insurmontables qui lui avaient jusqu'alors larré la route. Tout à coup il se trouva au bord li'un effroyable précipice.
C'était à ce gouffre qu'aboutissait le chemin de Raschk.
Iskender recula d'un pas et leva la tête. Il n'avait pas quitté la terre des yeux depuis qu'il suivait les traces du cheval. Il poussa un cri de joie !
Le château du Div blanc se dressait en face de lui de l'autre côté du précipice. Il semblait qu'il se fût érigé subitement hors du sol. Le roi croyait à une apparition. Il se frotta les yeux pour leur ôter le soupçon d'un rêve, les ferma, les rouvrit : le château du terrible Div blanc ne s'était pas effacé. Il était là, solide, net, frappé fermement par la lumière et tel que la tradition le dépeignait.
Il élevait sa monstrueuse colonnade qui soutient les salles mystérieuses où habitèrent les enchan-
teresses aux regards pleins d^attractions funestes ; il érigeait sa tour mince aux spirales enroulées comme des serpents et si haute que du faîte l'œil ambrasse en entier un hémisphère du monde ; il échelonnait prodigieusement les toitures bombées, plates ou aiguës de ses édifices, taillés dans la pierre ou sculptés dans le marbre, qui semblaient vouloir s'escalader les uns les autres.
Au bord même du précipice, un immense portique, fouillé d'ornements et de découpures, flanqué de deux taureaux ailés à tête d'oiseau et surmonté d'une statue d'Ahriman accroupi sur la corniche, s'ouvrait sans défense sur l'abîme avec une majestueuse ironie. Au delà du vaste seuil Iskender apercevait un jardin délicieux, où les arbres n'avaient que des fleurs, où le sol était sablé de poudre d'or, où les fontaines d'eau de rose s'émiettaient dans des vasques de nacre. Mais devant le seuil il y avait le goufl*re, au fond duquel le jour devenait noir.
Ce jardin du paradis laissait sa porte ouverte et se moiHrait sans crainte comme un trésor gardé par uii dragon.
Iskender frappa du pied, et son sourcil terrible
et charmant s'abaissa.
— Raschk s'est moqué de moi, s'écria-t-il en
il4 ISKENDER.
tournant ses yeux courroucés vers les traces qui l'avaient conduit à cette déception.
Mais d'irrité qu'il était, le regard du roi devint attentif. Quatre empreintes de sabot creusaient profondément le sol , toutes proches Tune de l'autre. Il était évident que le cheval avait pris là son élan pour sauter. Le roi frissonna et une sueur froide mouilla son front à l'idée qu'il allait sans nul doute essayer de franchir, lui aussi, Tabime. Il tourna les talons et s'éloigna; mais il savait bien qu'il n'irait pas loin .
— Je suis roi, murmurait-il ; le monde est le jardin de mon palais; les hommes m'aperçoivent au centre d'une irradiation merveilleuse, à la même hauteur que leurs dieux; j'ai la force, la richesse et la toute-puissance, et voici qu'un entre-bâillement de la terre s'étant creusé entre ma volonté et son accomplissement, cela suffit pour faire de ce héros, dont le nom résonnera de siècle en siècle, un être inférieur au passereau qui se joue des abîmes!
Le roi se rapprocha du bord, les bras croisés, les dents serrées, et il regarda encore l'autre rive du précipice.
Des buissons fleuris se penchaient comme pour regarder la profondeur, et, par moments, une rose
LES QUATRE MERVEILLES DE KEID. ilo
s'effeuillait lentement, un citron mûr se détachait comme une perle d'or. Derrière les jardins et le palais, des collines vertes se haussaient et des troupeaux de vaches aux poils lisses et rosâtres, belles comme la vache Pourmaych, nourrice du grand Feridoun, erraient lentement sur les pentes. Iskender fouillait des yeux la profondeur du gouffre, mais son regard n'en atteignait pas le fond. Tout à coup il se raidit et prit son élan. Hais il ne sauta pas.
— Lâche! murmura-t-il en grinçant des dents.
Alors il saisit le sac où étaient enfermées ses
provisions et la gourde de vin précieux, et les lança de l'autre côté de l'obstacle, dans le jardin de Rustem.
— Je choisirai maintenant entre la mort par la faim et la mort par la chute, dit-il.
Puis il se dépouilla de ses vêtements, qui l'alourdissaient, et son corps pur apparut dans sa nudité. Il semblait un dieu de marbre avec un casque d'or sur le front. Il fit un paquet de ses habits et le lança sur le sable.
— A mon tour! dit-il.
H recula de cent pas, respira longuement, se prit à courir d'une vitesse furieuse, bondit et retomba dans le jardin du Div blanc.
Étourdi, le cœur palpitant, ses jambes tremblantes, il s'affaissa sur un genou et contint avec ses mains les bondissemenis de sa poitrine.
Bientôt il revint à lui, et, ramassant sa gourde, la vida d'un trait; puis il se rhabilla et marcha vers la majestueuse demeure, plein d'orgueil et le front haut.
Ce palais était le sien. N'était-il pas le roi chez un de ses sujets rebelles? Il foula dédaigneusement le sable d'or, respira sans s'étonner les parfums inconnus qui saturaient l'air, ne s'émut pas de l'infernale et glorieuse beauté de la grande colonnade, et regarda à peine sur chaque pilier les figures sculptées de toutes les passions et de tous les vices, enroulées et enlacées comme des lianes.
Il s'enfonça sous les voûtes d'une immense salle où des colonnes se succédaient indéfiniment. Il la traversa et en sortit par un haut vestibule. Il marcha longtemps à travers des cours au sol de marbre et de somptueux appartements déserts. Il dépassa la masse des édifices, et aperçut alors des esclaves qui travaillaient dans des plaines. Il se dirigea vers eux, mais lorsqu'il en fut tout proche, il vit que des larmes tombaient des yeux de ces hommes sur la terre qu'ils labouraient.
— Esclaves, dit-il, dans quelle partie de son palais habite Rustem, fils de Rustem?
Les esclaves regardèrent le roi avec stupeur; mais, accoutumés à l'obéissance, ils levèrent le bras vers l'occident et dirent :
— Le maître est là.
Iskender tourna la tête et aperçut en effet un guerrier assis sur un rocher près d'un étang. Il s'approcha de lui; mais lorsqu'il le vit distinctement, son cœur se serra, et il demeura immobile.
Rustem avait le visage amaigri ; son front penchait vers la terre comme sous le poids d'une honte écrasante ; il pleurait, et ses larmes devaient tomber depuis longtemps sur sa poitrine, car sa cuirasse était rouillée ; ses beaux yeux rougis ne regardaient pas; et Rustem était douloureux à voir comme une fleur naeurtrie, un lion pris au piège ou un vieillard outragé.
Le héros vaincu était immobilisé par le désespoir. Il semblait la statue brisée d'un dieu. On eût pu croire que Tétang à ses pieds s'était formé de ses larmes : l'eau en était trouble et amère.
Le roi s'agenouilla auprès de Rustem et l'entoura de ses bras.
— guerrier, s'écria-t-il, héros merveilleux, dont l'histoire semble fabuleuse, pourquoi pieu-
res-tu? Pourquoi tes yeux, si pleins de douceur, roulenl-ils tant de larmes? Pourquoi laisses-tu pendre inerte ton bras qui disperse les armées, et pourquoi ton jeune front, qui reflète la victoire, penchc-t-il si douloureusement vers la terre? Rustem tressaillit.
— Qui donc tourne en dérision ma douleur?
s'écria-t-il . Qui donc parle de victoire après la défaite? Qu'il sache, celui qui fait cela, que nul ne pourra dire : « J'ai vu la honte de Rustem vaincu! »
Et sa main chercha la massue à tète de vache tombée à côté de lui.
— Rustem vaincu ! répétait-il. Ces deux mots se sont accouplés! Mon ancêtre a reçu cet affront par moi! Je suis lâche et parricide!
Iskender pleurait devant cette grande douleur de héros.
— Rustem, dit- il doucement, écoute-moi.
Sache bien que jamais on n'a dit autrement que « Rustem le Vainqueur », et que les Iraniens vénèrent et aiment plus que jamais le glorieux nom de Rustem. Tu n'as jamais été vaincu; Ormuz a retenu ton bras pour l'empêcher de commettre, en triomphant, un sacrilège.
— Qui es- tu? dit Rustem en regardant le roi;
fin Dîv sans doute, avec le visage d'une péri? Pourquoi dis-tu que je n'ai jamais été vaincu?
Et il sourit amèrement.
Iskender reprit :
— Si Dara, roi de Flran, avait eu un frère aîné, et si ce frère avait voulu reprendre à son frère le Irône des Kéïanis, illégitimement occupé, auraistu pris les armes contre l'aîné des fils de Darab?
— Tu m'insultes encore! s'écria Rustem. Tu crois qu'il ne me suffît pas d'avoir été lâche, et qu'il me faudrait aussi avoir trahi la dynastie sacrée des Kéïanis? Dara ayant un frère aîné, mon bras, s'il n'était pas déshonoré, appartiendrait à ce frère.
— Eh bien! s'écria le roi, ne pleure plus, ta gloire n'a jamais été souillée.
Iskender, penché vers l'étang, prit de l'eau dans sa main et mouilla les yeux brûlants de Rustem.
— Dara, roi de l'Iran, avait un frère aîné, continua- t-il avec un sourire divin.
— Achève! cria Rustem tout frémissant.
— Et c'est contre ce frère que tu combattais dans la plaine du Paras.
— Iskender! s'écria Rustem avec un éclair de joie qui s'effaça presque aussitôt. Tais-toi, Div
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maudit! cesse ces discours mensongers et cruels, et va-t'en promptement, car mon bras est encore assez fort pour t'écraser malgré ta puissance surnaturelle.
— Suis-je venu pour repartir déjà? répondit le roi. Si Iskender, ayant traversé les torrents, escaladé les murs de rochers, franchi le précipice qui garde ta demeure inaccessible, se montrait à tes yeux et te disait : « Je suis le fils de Darab », ajouterais-tu foi aux paroles d'Iskender?
— S'il faisait cela, je le croirais, dit Rustem avec un sourire moqueur.
Le roi se releva fièrement.
— Regarde -moi Rustem, cria-t-il, je suis Iskender, fils de Darab.
Rustem se dressa a son tour, la stupeur dans les veux.
Iskender étendit la main : à Tun de ses doigts brillait le sceau puissant des Kéianis.
Rustem chancela et ploya le genou.
— mon roi! murmura-t-il.
Mais Iskender ne le laissa pas s'agenouiller; il l'entoura de ses bras et le serra contre sa poitrine.
— Cette fois, tu es vaincu! dit-il en le baisant tendrement.
LES QUATRE. MERVEILLES DE KEID. 12i
— toi qui m'as rendu la vie, s'écria Rustem, et plus que la vie, Torgueil, merci! car je puis l'offrir à présent ma vie et ma force confiante.
— Je venais te demander tout cela, dit le roi.
— Tu as besoin de moi, toi?
Et, se reculant un peu, tout en tenant les mains du roi entre les siennes, Rustem le contempla avec enthousiasme:
— Tu es là, vraiment? Comment es- tu venu
jusqu'ici? Tu es venu; mais par où? Il n y a pas
de chemin, et Raschk n'a pas de frère. Tu as donc
lutté contre le torrent, marché sur une muraille
à pic, franchi l'affreux précipice au fond duquel
mon ancêtre a précipité les Divs? Si tu n'étais
pas Iskender, je ne croirais pas que tu es devant
moi. Ainsi, tu as risqué follement ta vie, plus
précieuse que toutes les vies ensemble, pour
venir essuyer les larmes d'un héros qui se croyait
un lâche? Et moi, j'étais là, stupide et inerte,
assis sur une pierre, laissant couler des pleurs
aussi lamentables que ceux d'un vieillard aux
yeux inconscients, et je ne devinais pas que tu
étais aux prises avec la nature hostile? et je ne
«autaisjpas sur Raschk pour bondir au-devant de
mon roi, quiécorchant sa chair divine aux pointes
des rocs,?glissant mortellement sur les pentes, au
bord des abîmes sans fond, venait consoler un misérable abandonné delà gloire et bêlant comme un agneau abandonné de sa mère !
Et Rustem se frappait le front de ses poings fermés.
Iskender lui saisit les poignets.
— Je suis bien récompensé de mes peines, cher Rustem, dit-il. Jusqu^à ce jour je me suis senti solitaire au milieu de ma gloire. J'étais si haut, que je ne pouvais pas avoir d'égal; j'avais des sujets innombrables et pas un ami. J*aurais été forcé de me courber pour aimer, et ma vanité n'imaginait pas qu'il existât un compagnon digne d'Iskender; mais toi, tu m'as donné cette joie de pouvoir aimer sans être généreux.
— Ne me rends pas fou, Iskender, murmura Rustem en pressant sur ses lèvres la main du roi.
Tout à coup il leva sa belle tête, redevenue fière.
— Viens! s'écria-t-il, partons! Tu as dit que ma vie et ma force pouvaient t'être utiles; que faut-il faire? Ormuz permettra que tu me donnes à combattre des dragons et des Divs!
— Ne me laisseras-tu pas me reposer quelques heures dans ton palais? dit le roi, car je suis las.
— Que le ciel me maudisse! enivre de joie, je ne sentais pas la fatigue.
Rustem, prenant la main du roi, Tentraîna vers le palais. Comme ils passaient, les esclaves levèrent le front et virent le maître qui souriait. Us se dirent : « C'est l'inconnu qui marche auprès de Rustem qui a apporté ce sourire. » Ils s'approchèrent doucement et baisèrent les vêtements du roi et la trace de ses pas.
Rustem conduisit Iskender dans une chambre délicieusement fraîche, où le plafond, les murs et le sol étaient de cristal. Des fleurs au large calice odorant, épanouies de toutes parts, semblaient prendre racine dans le cristal même. Au centre de la chambre se creusait une piscine pleine d'une eau limpide et bienfaisante qui dissipait la fatigue et donnait la santé.
Rustem déshabilla Iskender, comme une mère eût fait pour son fils devenu grand, et il Taida à se mettre au bain.
Des esclaves entrèrent portant des huiles précieuses et des parfums contenus dans des vases d'or. Ne voulant laisser à personne l'honneur de toucher le corps du roi, Rustem le sécha, l'oignit et le parfuma lui-même. Puis, l'ayant revêtu de vêtements légers en lin blanc frangé d'or, il le fit
entrer dans une salle où un repas délicat était disposé sur le sol.
— Te plaît-il de manger? ditRustem.
— Certes! répondit le roi. Depuis deux jours je me nourris de dates sèches et d'olives.
Il s'assit sur un tapis ; Rustem se tint debout et le servit.
— Tu as rendu la souplesse à mes membres, beau Rustem, dit le roi. Je ne suis plus las, et nous partirons bientôt, car j'ai hâte de te voir revenu du royaume de Kanoudj.
— Ah! je vais dans le Kanoudj? dit Rustem.
— Tu en reviens, surtout, et gardien de merveilles incomparables qu'on essayera sans doute de te ravir.
— Oh ! oh ! fit Rustem.
— Il faudra que tu emmènes une armée.
Rustem secoua la tête.
— J'irai seul, dit-il.
— Prends garde. Tu pourrais être tué, et, ne te voyant pas revenir, je croirais que tu as gardé les merveilles pour toi.
Rustem se mit à rire.
— Tu me diras quel jour et à quel moment je dois être de retour.
Voyant que le roi était rassasié, il fit un signe
à un esolave. Peu après un hennissement lier et joyeux se fit entendre. Iskender et Rustem sortirent du palais. Raschk, tout harnaché et maintenu par deux valets, creusait le sol du pied et faisait voler autour de lui la poussière d'or.
Iskender retint un geste d'admiration à la vue de Raschk, craignant que Rustem ne voulût lui donner ce cheval.
— Monte, roi, dit Rustem.
Le roi se mit en selle. Raschk bondit sous le contact étranger; mais Rustem s'élança en croupe, et le fier cheval partit rapidement. Il franchit l'effrayant précipice comme si c'eût été un fossé, et s'emporta dans un galop si vertigineux que le roi ne put rien voir du chemin que suivait Raschk.
Bientôt, de la plaine, les compagnons d'Iskender, qui attendaient, anxieux et les regards tournés vers la vallée, virent accourir, plus vite que les flots neigeux du torrent, le col cambré, Tœil sanglant, la crinière éparse, le merveilleux cheval dont les reins puissants portaient sans ployer la double gloire de l'Iran. Stupéfaits, les soldats se prosternèrent et baisèrent la poussière, tandis
que Raschk s'arrêtait court devant eux.
— Iskender est pareil aux dieux! crièrent les Roumis.
— Ce«t le fils aîné d'Onnuz! dirent les Iraniens.
Quelques-nns ajoutèrent :
— Rustem en est le fib cadet!
Le roi sauta à terre et demanda son cheval; puis, attirant à sa droite Rustem, qui voulait rester derrière le Kêlani, il se mit en marche à travers la plaine* aussi fier, aussi glorieux que s'il revenait de la conquête d'un royaume.
Sept jours après, en même temps que le soleil, Iskender entra dans la ville des rois de l'Iran, Le peuple était rempli dinquiétude depuis le départ du roi; on croyait qulskender avait été combattre Rustem, et la défaite de Tun ou l'autre de ces héros également chéris eût plongé les Iraniens dans le deuil. Donc, les travaux étaient interrompus, et le peuple attendait tristement*
Mais lorsque l'on vit le Diadème du monde à côté de la Gloire de l'Iran — Iskender ayant à sa droite Rustem — monter l'escalier d'Istakr, unç
immense clameur de joie s'éleva de la ville. Subitement les rues furent couvertes de tapis précieux, et les façades des maisons disparurent sous les étoffes brillantes qu'on y accrocha : toiles d*or ou d'argent, gaze brodée de perles, soie, indienne ou satin chinois. Ceux qui ne possédaient pas d'étoffes de prix ornèrent leurs demeures avec leurs vêtements de fêles. Et lorsque le roi passa au milieu de la foule, les pauvres jetèrent sur lui des roses ouvertes et des narcisses, les riches des pierreries et du musc. A grand'peine le roi atteignit son palais; il monta les degrés des escaliers de marbre et arriva bientôt sur la dernière terrasse, qui dominait toute la ville. Le peuple entier put alors le voir, appuyé d'une main sur l'épaule de Rustem; il put admirer ces jeunes hommes d'une beauté égale, et qui semblaient les dieux réconciliés de deux religions ennemies. L'un avait l'aspect altier et despotique, le front pâle; il était mince et délicat, bien qu'invincible; sa tête ne se courbait jamais, et ses regards cléments tombaient comme des rayons d'astre.
L'autre, de haute taille, cambrait son torse puissant; il inspirait l'amour et la confiance, car sa poitrine était celle d'un héros, et les chaudes transparences de son teint faisaient éclater plus
ardemment ses yeux liers, qui regardaient avec douceur.
Le peuple, idolâtre, hurlait et trépignait de joie. Mais Iskender leva le bras, et un silence profond s'établit aussitôt. Alors le roi, inondé de lumière par le soleil levant, se tourna vers Rustem. Il posa les mains sur les épaules de celui qu*il avait conquis, et dit d'une voix éclatante :
— Rustem, étant Tami du Kéïani Iskender, ne peut être en même temps son sujet. Je le dispense donc du respect cérémonieux et de Tobéissance; il me parlera comme un frère parle à son frère, et les lois n'auront pas de puissance contre lui. Je lui rends le Mazendaran que possédait son an^ cêtre; qu'il ait la souveraineté absolue dans ce pays, et qu'il soit libéré de tout tribut!
Il continua, parlant à Rustem :
— Mais puisque mon frère veut bien me rendre le service d'accomplir pour moi un périlleux et pénible voyage, qu'il parte, et n'oublie pas qu'une seule chose n'est plus à lui, sa vie, dont il m'a fait présent, et que l'on doit prendre grand soin des choses qui ne vous appartiennent pas!
Ayant ainsi parlé, le roi, aux yeux de tous, baisa Rustem avec tendresse, et Rustem rendit son baiser au roi. Puis le Kéïani entra dans le palais
et se déroba aux acclamations et aux regards de la foule avide de sa présence.
Le jour même, après s'être enquis du nombre de farsangs qui séparaient Istakr du Kanoudj et de la nature de la route, Rustem dit à Iskender :
— Frère, à la septième heure du onzième jour du mois de Moharam, je serai de retour.
Puis il partit.
Monté sur Raschk, il allait si vite qu'on ne le voyait pas passer. La terre tourna quatre fois. Il atteignit la capitale du Kanoudj. Il avait marché nuit et jour; il avait mangé à la hâte, sans descendre de cheval.
On annonça au roi Kéïd qu'un fier guerrier, monté sur un cheval magnifique, arrivait d'Istakr, envoyé par Iskender, le roi des rois. Kéïd aussitôt descendit de son trône et s'avança à la rencontre de Rustem.
— Salut, roi Kéïd, dit le héros iranien ; que la gloire soit toujours ta compagne et le bonheur ton compagnon! Je suis Rustem, fils de Rustem, celui que le divin Iskender illustre du nom de frère. Et voici, ô roi, les paroles que mon frère t'adresse : « Kéïd, roi du Kanoudj, j'ai pour toi des sentiments d'amitié, et je n'ai pour toi aucune haine. Depuis l'offre que tu m'as faite de les merveilles
i 30 ISKENDER.
j'ai détourné mes yeux de ton royaume, et mon glaive est rentré dans le fourreau. Mais je pense sans cesse, ô roi, à ta GUe, à ton médecin, à ton devin et à ta coupe merveilleuse. Je t^envoie Rustem, mon frère, qui jugera si tes merveilles sont telles que tu les dépeins; et si tu as dit vrai, tu resteras toujours roi du Kanoudj, car tu auras ma protection. »
— Qu'il est heureux, le roi qui possède raCfection d'un homme tel que Ruslem! dit Kéïd. Is^ kender est le maître du monde et je ne respire que par sa volonté; sa clémence envers moi ne rencontrera pas ringratitude, car les présents qu'il accepte feront ses lèvres toujours souriantes. Viens, guerrier illustre; tu te reposeras dans mon palais. Ensuite, puisque Iskender l'ordonne, tu verras mes merveilles et tu demeureras étonné.
Rustem se mit au bain, puis dormit longtemps, car il était las. Lorsqu'il fut reposé, il alla vers Kéïd et lui dit :
— Montre-moi ta fille et les autres présents que tu destines à Iskender, puis qu'on prépare le cortège, car j'ai dit au Kéïani :
« Frère, à la septième heure du onzième jour du mois de Moharam, je serai de retour. »
— Viens donc, dit le roi. Mais prends garde, jeune guerrier au cœur tranquille; oublie promptement, lorsque tu Tauras vu, le visage d'Indûmatî; tâche que tes yeux ne le reflètent que sur ton esprit, et ne laisse pas descendre son image jusqu'à ton cœur, car tu deviendrais esclave, et ta volonté ne pourrait plus soumettre tes actions.
— Allons! dit Rustem impassible.
Le roi lui fit traverser un jardin magnifique, dans lequel s'élevait le palais d'Indûmatî, au milieu des fleurs et des palmiers. Ils entrèrent tous deux dans une grande salle, et, soulevant une draperie qui servait de porte, Kéïd dit à Rustem :
— Approche et vois.
Rustem fit trois pas en avant, et son regard pénétra dans la salle voisine.
Indùmatî apparut assise sur un trône d'ivoire; elle était seule, immobile et triste. Dès qu'il la vit, Rustem demeura sans mouvement, la stupeur dans l'âme, et il lui fut impossible d'arracher son regard de cette apparition merveilleuse.
Toutes les émotions que l'homme peut ressentir devant les aspects divers de la beauté dispersés dans la nature, on les subissait, dans toute leur puissance, à la vue d'Indûmatî.
La mer aux horizons tranquilles, oii l'œil
cherche, au delà de cette ligne bleue qui touche le ciel, le chemin des pays inconnus, la mer, qui emplit le cœur d'espérance, on croyait l'apercevoir en regardant la fille deKéïd.
En elle apparaissait la forêt auguste et gracieuse qui a les bananiers, les palmiers et les chênes, et aussi les lianes en fleurs.
Les rôdeurs faméliques des déserts, par le rythme souple de leur démarche, la ride féroce de leurs gencives et Téclat de leurs fauves prunelles, dégagent une beauté farouche qui charme elle aussi; dans on ne sait quel pli de la robe dlndûmatî se roulait la grâce cruelle des panthères et des tigres.
Ainsi, Indra avait tout mis dans cette jeune fille. Toutes les joies qu'inspirent les mille formes de la beauté émanaient d'elle comme un rayonnement. Elle était la majesté blanche et froide de l'Himalaya et la pourpre ardente des madawis, le ciel pur et le ciel d'orage, le frémissement d'ailes du kokila et le vol de l'aigle, la gloire des soleils couchants et la douceur des lunes naissantes. Mais de toutes ces splendeurs se dégageait et s'élevait, comme l'astre dans la lumière, le plus pur aspect de la beauté : la femme parfaite en son corps.
Telle était la fille incomparable du roi Kéïd.
Lackmi (*) s'était incarnée en cette reine, qui semblait ornée des plus magnifiques parures et ceinte d'un diadème éclatant, bien que son corps divin fût à peine voilé d'une gaze légère frangée d'or, et qu'elle eût la chevelure relevée sur les tempes par deux lotus seulement. En même temps que l'image dlndûmatî, Tamour entrait dans l'esprit et bouleversait les sens; son approche enivrait comme Tespoir du lit nuptial; son absence rendait fou.
Rustem, plein d'épouvante, se sentait submergé par de mortelles délices. Son cœur bondissait; il n'avait plus de souffle. Cependant, par un effort terrible de volonté, il se souvenait d'Iskender.
Ce souvenir faisait perler une sueur froide sur son front.
Mais Indûmatî leva les yeux et le regarda.
Rustem, extasié, crut voir deux fenêtres ouvertes sur le paradis. Le corps secoué d'un grand frisson, il s'enlaça ardemment du regard à ce regard pour ne plus s'en détacher.
Alors Kéïd laissa retomber la draperie.
Il prit Rustem par la main et Tentraîna hors du palais dlndûmati.
Le roi baissait la tête et des larmes roulaient sur sa barbe.
— Te plaît-il d'éprouver les autres merveilles! demanda-t-il en soupirant.
— C'est inutile, dit Rustem d'une voix sourde. Kéïd le regarda et s'émut de la mortelle pâleur
qui couvrait ses joues.
— mon fils, s'écria-t-il en l'attirant dans ses bras, je te plains.
Bientôt les esclaves, les femmes, les dromadaires et les éléphants qui devaient escorter les présents du roi Kéïd furent réunis devant le palais dlndûmatî. Il en résulta une grande confusion, car le peuple était accouru en foule et encombrait la place. Les chameliers criaient, les chevaux se cabraient, les soldats repoussaient à grand'peine les curieux qui se groupaient autour des amoncellements de richesses sur le sol et entravaient le chargement des dromadaires agenouillés.
Il y avait là des trônes d'ivoire, d'or, d'argent et de bois d'aloès vert, des cassettes de pierreries, des costumes magnifiques et des étoffes, et une quantité innombrable d'aigrettes, de voiles et de diadèmes. Les colliers, les anneaux d'or, les ceintures emplissaient des coffres de santal. Les épées indiennes et les sabres chinois, les cottes de mailles en argent et les boucliers de bronze char-
LES QUATRE MERVEILLES DE KEID. 13o
geaient trois éléphants. On voyait aussi de la vaisselle d'or et des vases de jaspe, des casques, des massues et des caparaçons, des monceaux d'ambre et de musc pur, des chars de cristal aux roues d'argent, des litières et des chasse-mouches en plumes de kokilas.
Lorsque les bagages furent chargés, les timbales résonnèrent et le cortège se mit en marche, emportant toutes ces richesses.
Le médecin à la science infinie monta sous un tendelet de satin rouge posé sur le dos d'un dromadaire aux pieds agiles, et s'éloigna, escorté de cent serviteurs qui marchaient à pied. Le devin s'assit sur un éléphant blanc couvert d'une housse de velours, et marcha le second, portant le coffre d'or où était enfermée la coupe intarissable ; soixante cavaliers suivirent le devin.
Enfin Indûmati sortit de son palais et se jeta dans les bras de Kéïd en sanglotant.
— Va, ma fille, dit Kéïd en retenant ses larmes, va vers ton époux glorieux, et n'oublie pas le vieux roi solitaire, que ton départ laisse dans le froid de la mort.
— Mon père, dit Indûmati, chaque année ta fille viendra de l'Iran dans le Kanoudj.
Un sourire de joie éclaira le visage de Kéïd, et il baisa sa fille au front.
Rustem se tenait h quelques pas, immobile sur son cheval impatient.
N'eussent été le tremblement imperceptible de ses membres et la pâleur de son visage, Rustem aurait semblé tranquille comme à son ordinaire. Bien qulndûmatî eût tourné vers lui son adorable regard, le jeune héros n'avait pas levé les yeux sur elle. Kéïd s'étonna du calme que montrait Rustem, et il s'en réjouit dans son cœur.
Il l'appela près de lui et lui confia sa fille.
- — Veille sur elle, lui dit-il, et l'inquiétude quittera mon esprit, car pour moi Indûmatî n'est qu'une enfant adorée. Eloigne d'elle tout malheur et que la joie soit avec toi!
Indûmatî se coucha dans une litière de brocart d'argent portée par quatre mules, et, faisant un dernier geste d'adieu à son père, elle partit au milieu de deux cents femmes couleur de bronze montées sur des chevaux blancs et de cinq cents esclaves à pied. A quelques pas de la litière marchait Rustem, puis venait une troupe de cavaliers, et derrière eux des chariots attelés de tau-» reaux et d'ânes portaient les vivres.
La caravane sortit de la ville et se déroula
dans la plaine sur une longueur de trois farsangs ; elle marchait lentement afin que la fiancée dlskender ne ressentit pas de fatigue ; et Rustem, voulant demeurer à peu de distance de la litière, maintenait à grand'peine Raschk, qui se cabrait et s'irritait de cette allure inaccoutumée.
Vers le soir, comme le soleil rougissait Thorizon, la royale jeune fille entr'ouvrit les rideaux de sa litière pour jouir de Tair rafraîchi. Aussitôt deux de ses femmes descendirent de cheval et se tinrent auprès d'elle.
— Est-ce que nous maixherons jour et nuit?
demanda Indùmati.
L'une des femmes noires répondit :
-^ Rustem, Tillustre guerrier, roi du Mazen-
daran, dirige la caravane. SU crie : Halte! on fera
halte; s'il dit : Marchez! on marchera. C'est ainsi
qu'a parlé le maître du Kanoudj, ton royal père.
— Dites à Rustem : « La fille de Eéïd te prie de s'approcher d'elle », murmura la jeune fille.
. Une esclave s'éloigna et, saluant Rustem :
— Maître, dit-elle, la fille de Keïd te prie de Rapprocher d^elle.
Kustem tressaillit, et, son pâle visage devenant blême, il répondit en balbutiant :
— Je suis le gardien d*un trésor sans pareil, je veille; mon regard fouille tous les points de l'horizon; je ne peux détourner mon regard de Thorizon. Si la fille de Kéïd a des ordres à me donner, qu'elle me les transmette par ta bouche.
L'esclave ayant rapporté la réponse de Rustem, Indùmatî se souleva sur un coude, Tétonnement dans les yeux. Mais bientôt elle s'écria :
— Eh bien! dis-lui : « L'épouse future d'Iskender t'ordonne de paraître en sa présence. »
La femme noire s'éloigna de nouveau, et saluant Rustem :
— Maître, dit-elle, Tépouse future d'Iskender t'ordonne de paraître en sa présence.
Rustem baissa la tête; Teffort surhumain qu'il avait fait pour repousser la prière d'Indûmatî n'avait été d'aucune utilité; et il sentait avec épouvante qu'il fallait obéir à l'ordre.
Une impatience de Raschk le porta à côté de la litière.
A vrai dire, Rustem ne tourna pas les yeux vers la fille de Kéïd ; il les tint fixés avec ténacité
sur rhorizon; mais il sentait qulndûmatî le regardait, et ce regard Tenveloppait et le brûlait comme le soleil de midi.
Elle se taisait. Elle regardait longuement Rustem. Elle regardait cette chevelure sombre, dont quelques boucles se laissaient voir sous le casque, ce front haulain, ces beaux yeux pleins de fièvre et qui se détournaient d*elle, cette bouche éclatante comme la fleur du bandhouca, ce corps où la jeunesse s'enlaçait à la force; elle, qui était. la perfection, ne trouvait rien à reprendre dans la beauté de ce héros.
Elle oublia le mouvement d'étonnement et de colère que lui avait fait éprouver la résistance de Rustem, et elle lui parla d'une voix claire et pure comme la vibration du tchandra-cânta, ce cristal fait d'un rayon gelé de la lune.
— Roi du Mazendaran, dit-elle, le chemin estil long du Kanoudj, où fleurissent le késara parfumé et le doux lotus, aux bords enchantés du Paras?
Rustem dit d'une voix entrecoupée :
— Trente fois au moins le soleil paraîtra et disparaîtra avant que tu atteignes le pays des Iraniens; mais trente fois seulement, car j'ai dit au roi de l'Iran : « Frère, à la septième heure du
onzième jour du mois de Moharam je serai de retour. »
— Ne nous reposerons-nous pas la nuit?
dit-elle.
— Ta tente est déjà préparée en un lieu propice par des coureurs partis en avant.
— Ainsi, trente jours, pas plus? répéta Indùmati. Et elle soupira et tourna de nouveau les yeux
vers Rustem, qui cramponnait désespérément son regard à Thorizon.
Tout à coup elle s'écria :
— guerrier à la grande renommée, parlemoi de mon époux!
Rustem eut un redoublement de pâleur,
— Iskender, dit-il, c'est le Roi des rois, le Diadème du monde, le Maître des cœurs; c'est le guerrier toujours victorieux, le puissant, le clément, le divin.
— Est-ce qu'il te ressemble? demanda Indûmatî à voix basse.
Rustem chancela. On eût dit qu'il allait se briser comme la tige du kadili sous le vent d'orage. Il délivra son regard si longtemps captif, et ce regard se précipita plein d'égarement et de supplication vers le visage de la royale jeune fille. Elle souriait. Ses yeux orgueilleux se faisaient
LES QUATRE MERVEILLES DE KEID. i4i
doux en le regardant, et Rustem se sentait devenir fou. Subitement il mit la main sur ses yeux et reprit d'une voix pleine de sanglots :
— Iskender est le premier des hommes! Nul n'est comparable à Iskender. Tu es la lune éclatante; il est le soleil éblouissant. Il ne ressemble qu'à lui-même. C'est un Dieu qui s'est fait roi. C'est mon frère, moii ami, mon maître. Je suis à lui, ma vie est à lui. Je Taime autant qu'on peut aimer, je l'aime par-dessus tout!
Puis il serra les flancs de Raschk et s'enfuit.
Indûmatî soupira encore et fit retomber les rideaux de sa litière.
Cependant la caravane atteignit une chaîne de montagnes au pied de laquelle un campement avait été préparé. On fit halte, et chacun, accablé de lassitude, se hâta de gagner sa tente.
Peu après Tobscurité et le silence enveloppèrent la caravane endormie. Seul Rustem erra toute la nuit au milieu des murs de toile, agités par le vent.
Le lendemain et Jes jours suivants, les voyageurs côtoyèrent la chaîne de montagnes, car il
fallait atteindre pour la traverser un kotel praticable aux dromadaires et aux éléphants.
Rustem fuyait Indûmali, bien qu'il eût toujours les yeux tournés du côté de la jeune fille. Elle ne pouvait l'apercevoir. Il profitait de tous les accidents de terrain pour se faire invisible : un buisson, un arbre, un rocher le dissimulaient tour à tour ; et lorsque le chemin était uni, le héros se cachait derrière un chariot de bagages ou derrière un éléphant. Parfois Indûmatî demandait à marcher, se disant lasse d'être couchée ; mais elle ne faisait plus appeler Rustem. Elle le cherchait du regard, en silence, et soupirait; quelquefois des larmes tombèrent de ses yeux. Et lorsque ses femmes, timidement, lui demandaient la cause de sa tristesse, elle parlait de Kéïd, son père bien-aimé.
Le soir du dixième jour on campa au pied d'une montagne que Ton devait gravir le lendemain. Au delà de celte montagne s'ouvrirait le kotel praticable.
La nuit était chaude et sans lune; mais de larges étoiles, pareilles à des braises, répandaient une lueur trouble. Dans le noir limpide du ciel elles avaient Tair d'être suspendues à des hauteurs diverses : celles-ci semblaient proches,
celles-là infiniment lointaines; il y en avait qui paraissaient près de tomber ; les unes n'avaient que quatre rayons rouges et diffus, les autres ne rayonnaient point; les plus voisines palpitaient, les plus éloignées étaient immobiles. On eût dit un essaim de grands papillons qui auraient allumé leurs ailes au soleil.
Le camp était vaguement éclairé par le ciel.
Rien ne bougeait. On eût pu entendre le va-etvient monotone des respirations.
Cependant, sous sa tente, Indûmatî ne dormait pas. Un coude enfoncé dans les coussins, la joue dans la main, elle regardait fixement la terre. Une petite lampe d'or brûlait au-dessus d'elle.
La jeune fille songeait. A quoi donc? A sa beauté, à sa gloire? non; à Rustem. Le soleil ne voit pas son rayonnement et peut admirer une étoile. Indûmatî songeait à Rustem. Elle ne pouvait se dissimuler qu'il la fuyait : lorsqu'elle le cherchait du regard, il détournait le sien; il s'excusait devant la prière, et n'obéissait qu'avec peine à Tordre qui l'appelait auprès d'elle. Elle se souvenait que plusieurs jeunes hommes étaient morts pour l'avoir vue, et s'étonnait que celui à qui elle souriait, celui qui pouvait la contempler
tout le jour regardât Fhorizon, la montagne ou la marche des dromadaires, et s*éloignàt d'elle comme si elle eût été une rakçhasi difforme.
Tout à coup un doute aigu lui traversa le cœur comme une lame d'épée. Elle s'empara d'un miroir d'argent et approcha son visage de la lampe. Cette pensée lui était venue que les rois et les filles de roi n'ont autour d'eux que courtisans et flatteurs; qu'on la disait d'une merveilleuse beauté, mais que peut-être elle était semblable aux autres femmes. Cependant elle repoussa le miroir et renversa sa tête en souriant, tranquillisée.
— Mais alors, se dit-elle, où donc puise-t-il la force de résister à mon regard qui le cherche ?
La chaleur était excessive. Indûmati avait la fièvre, son front brûlait. Elle se leva, s'approcha lentement du rideau de la tente et l'écarta. Elle regarda le ciel, le camp obscur; puis, instîtictivement, baissa les yeux. Un homme était couché à ses pieds. Elle recula, surprise et efi*rayée; mais à une vague lueur envoyée par sa lampe elle reconnut le visage de Rustem. Le jeune guerrier, tout armé, était couché en travers de l'entrée. Il avait une main sous sa tête, et dormait.
C'était la première fois depuis dix jours qu'elle revoyait Rustem. Son cœur eut un battement
précipité; elle se rapprocha et se pencha vers le beau jeuYie homme endormi.
— Il dort, se dit-elle, il ne me fuira pas.
Elle ajouta avec un soupir étouffé :
— Il dort tandis que je veille.
Elle ignorait que, depuis qu'il Pavait vue, c'était la première fois qu'il dormait, vaincu par la fièvre et la fatigue.
— Il est mort peut-être, pensa-t-elle.
Et elle s'agenouilla près de lui. Un grand soupir souleva la poitrine de Rustem.
— Non! et il paraît souffrir! Il rêve sans doute de moi! Non. Il est là, couché sur la terre dure, en travers de ma porte, comme un chien de garde, tout armé, prêt à me défendre; mais il accomplit son devoir et rien de plus.
Elle le contemplait dans la demi-obscurité et retenait son souffle en songeant :
« S'il s'éveillait, il fuirait. »
Sa main rencontra la lame froide du glaive de Rustem, nu auprès de lui. Ce froid lui fit peur. Elle songea que c'était avec de pareils glaives que ceux qui l'avaient aimée, et dont elle ne savait pas même les noms, s'étaient ôté la vie. Elle trembla en voyant la main de Rustem serrer la poignée de ce glaive.
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Mais elle secoua la tête.
— Il ne se tuera pas, lui qui dort si près de moi. Elle sourit de se sentir heureuse et fâchée qu'il
n*eût pas envie de se tuer.
— Il m'aimera, murmura- t-elle, puisque je le veux.
Rustem dormait. Indûmatî le regardait avec la joie de l'assouvissement d'un désir longtemps contrarié : elle le trouvait beau. Courbée vers lui pour le mieux voir, car il faisait obscur, elle tremblait un peu. Le souffle brûlant de Rustem lui caressait la joue. Elle eût voulu poser ses lèvres sur le front calme et triste du guerriei endormi. Le sommeil, c'est presque l'absence : il ne saurait pas, il ignorerait toujours ce baiser furtif.
Indûmatî se releva vivement pour échapper à ce désir dont elle rougissait. Elle se retourna en soupirant vers sa tente; mais tout à coup elle demeura pétrifiée : il y avait deux hommes dans sa tente. La lampe les éclairait nettement. Ils rampaient avec mille précautions vers le lit vide dlndùmatî. Elle était dans l'ombre, eux dans la lumière; ils ne pouvaient pas la voir.
Toute tremblante, elle se pencha vers Rustem et appuya sa bouche à l'oreille du héros :
— Lève-toi, ne dis rien, il y a Jeux hommes sous ma tente.
Rustem eut un tressaillement silencieux et se dressa Tépée à la main.
— Misérable que je suis !
Et il s'élança, terrible, dans la tente.
Les deux hommes, surpris, voulurent fuir; mais Rustem en saisit un à la gorge tandis qu'il enfonçait son glaive dans le cœur de Tautre; puis il les jeta dehors sans vie.
— Fille de Kéïd, dormez, dit-il alors à Indùmatî, et pardonnez-moi. Désormais mes yeux seront toujours ouverts.
• — Merci, Rustem, dit doucement la princesse.
Cependant Rustem sortit et considéra les deux hommes qu'il avait tués. Ni l'un ni l'autre ne lui étaient connus; leurs costumes et leurs visages étaient pareils à ceux des Indiens; mais certainement ils n'avaient point fait partie de la caravane. L'attaque provenait d'un ennemi extérieur et inconnu. Qui donc pouvait avoir intérêt à enlever ou à assassiner l'épouse future d'Iskender? Rustem se dit : « Il se pourrait que Kéïd, regrettant sa fille, ait conçu le dessein de la reconquérir par un coup de main hypocrite. » Mais le héros écarta cette pensée. Le roi du Kanoudj
comprenait la nécessité d'être l'ami d'Iskender. « Quelque roi, secrètement amoureux d'Indûmatî, pensa encore Rustem, veut peut-être s'en emparer par la ruse et par la force. » Cette supposition était plus vraisemblable. En tout cas, il fallait se tenir sur ses gardes. Rustem éveilleraitil la caravane? A quoi bon? Le remuement de tant d'hommes et de bêtes préviendrait de fuir les ennemis, qui, non loin du camp peut-être, attendaient le résultat de leur criminelle entreprise. Mais s'il fallait combattre, et s'ils étaient nombreux? Eh bien ! il était là, lui.
Plein d'inquiétude, il explora le camp en tous sens. Il ne vit rien et n'entendit rien de suspect. Mais, ayant fait, Tépée à la main, le tour de la caravane endormie, il crut apercevoir, à quelque distance dans la plaine, une masse noire et immobile qui dessinait vaguement des silhouettes d'hommes et de chevaux. Rustem courut vers elle ; mais, à mesure qu'il approchait, le groupe se désagrégeait, et bientôt tout s'effaça dans l'obscurité. Alors, Rustem essaya de percer l'ombre du regard, mais en vain. Il eut peur pour la première fois de sa vie. Il sentait qu'Indûmatî était enveloppée par un complot. Il devinait des présences hostiles dans la solitude de la nuit ; et il
allait, Tépée à la main, ne sachant où frapper. La bravoure ne peut rien contre un ennemi invisible. Tout à coup il songea qu'il avait peut-être eu tort de le poursuivre, cet ennemi fugace, car le trésor restait sans défense pendant qu*il pourchassait les voleurs. Il fut pris, à cette pensée, d'une épouvante sans pareille, et se précipita, dans une course folle, vers la tente dlndûmatî.
Mais, devant le rideau qui défendait légèrement l'entrée, il s'arrêta tout tremblant.
Devait-il violer ce seuil sacré et confiant, qui n'avait ni porte, ni gardes, ni fossé? Pouvait-il soulever ce voile de soie qui, n'opposant que sa faiblesse, n'était pas un ordre ni une défense, mais une prière? Sa main n'osait même pas effleurer la tenture. Cependant Indûmati n'était peut-être plus dans sa tente. Tandis qu'il poursuivait des ombres suspectes dans la plaine complice, des êtres furtifs et terribles avaient pu se glisser vers la jeune fille et l'enlever. Il avait vu des chevaux s'enfuir; d'autres chevaux avaient pu attendre du côté opposé, et maintenant ils emportaient la fille de Kéïd peut-être. Peut-être? Monté sur Raschk, il saurait bien les rejoindre, et une armée ne l'empêcherait pas de reconquérir l'épouse de son maître. Rustem, égaré, cherchait à sur-
prendre un souffle, le bruit léger d'un mouvement ou du froissement des coussins, enfin le moindre indice de la présence d'Indûmatî sous la tente. Mais rien ne troublait le silence cruel.
— Elle n'est plus là! se disait Rustem à demi fou. C'en est fait, ils l'emmènent, ils fuient. Je ne la retrouverai pas, il y aura deux routes, et je choisirai celle qui m'éloignera d'elle, tandis qu'elle pleurera et me maudira.
Il se déchirait la chair avec ses ongles.
— Peut-être elle m'appelle à sa défense, elle crie mon nom avec désespoir, et une main sacrilège s'appuie sur sa bouche; elle se débat, et des bras audacieux compriment ses membres.
Rustem grinça des dents et un éclair féroce jaillit de ses yeux.
— Celui qui me Ta ravie, s'écria-t-il, celui-là l'aime! Il Ta vue, il l'aime, et, tout en fuyant, il l'entoure de ses bras. Indûmati ! Indûmati !
D'un mouvement furieux Rustem arracha le rideau de la tente.
Indûmati dormait sous la lueur douce de la lampe. La tête inclinée sur son épaule nue, elle opprimait le lotus pâle qui retenait ses cheveux, à ses poignets brillaient des anneaux d'or, et les clochettes de ses chevilles n'avaient pas été déta-
chées. Elle avait dénoué sa ceinture et fait glisser sa robe de son épaule à son sein odorant comme la fleur argentée du késara; mais elle s'était endormie, et ce sein pur comme les neiges de TAlbroz avait retenu la transparente étoffe brodée d'or.
Comme elle l'avait contemplé quelques instants auparavant, Rustem contemplait Indûmati. Mais c'était avec l'effroi du sacrilège et la joie d'un damné qui aurait surpris l'entrée du ciel. Il sentait que chaque minute de ce bonheur furtif rendait plus irrévocable et plus terrible son désespoir futur. Immobile sur le seuil, il demeura jusqu'au matin plein d'épouvante et d'ivresse, le regard rivé à elle, et il lui rendit cent fois par le désir ce baiser qui s'était penché un instant vers son front et qui semblait encore suspendu aux lèvres souriantes de la princesse.
Le jour blafard monta. Il submergea les étoiles et inonda la plaine, et bientôt le soleil apparut comme un vaisseau d'or qui montre sa proue à l'horizon.
La caravane s'éveilla, les tentes furent ployées, les dromadaires se mirent en file, et Ton commença de gravir lentement le chemin oblique qui conduisait au faîte de la montagne.
Rustem observa la plaine dans toute son étendue. Elle était déserte. Seuls, deux cadavres y étaient couchés, et des corbeaux aux becs voraces commençaient leur repas.
Le jeune guerrier redoubla de vigilance, car un ennemi invisible est celui qu'il faut redouter le plus.
Le soir on coucha sur le plateau de la montagne, et Rustem demeura la nuit entière à cheval.
Le lendemain il fallut encore gravir des montagnes, et à mesure qu'on avançait, la température devenait délicieusement fraîche. Mais bientôt on atteignit la région des neiges. Un froid subit glaça les voyageurs. On s'enveloppa de manteaux et de fourrures; et, la nuit, il fut nécessaire d'allumer de grands feux pour les dromadaires et les éléphants. Le voyage devenait de plus en plus pénible; les montées étaient raides, les chemins étroits; on enfonçait dans la neige.
Indùmatî avait fait dire à Rustem que la vue du précipice au bord duquel on marchait lui fai-
sait peur, et Rustem s'était vu contraint de se tenir entre elle et le précipice; et, comme la route était peu large, à chaque instant son genou frôlait la litière. La fille de Kéïd ne se plaignit plus ni de la fatigue, ni du froid, ni du gouffre. Elle avait ouvert les rideaux de sa litière et trouvait la neige charmante et le voyage facile. Par moments elle flattait Raschk de la main, lui donnait des gâteaux de miel, lui disait mille tendresses qu'on a peu coutume d'adresser à un cheval. Rustem ne comprenait pas; mais Raschk était reconnaissant. Une fois, indocile à la main de son maître, il avança la tête entre les rideaux de la litière. Rustem s'indigna; mais Indûmatî, riant d'un rire d'enfant, posa ses lèvres divines sur les naseaux noirs et veloutés de Raschk.
La jeune fille semblait heureuse. Ses yeux cherchaient sans cesse les yeux de Rustem, et quelquefois le regard de Rustem ne -se dérobait plus. Il avait gardé de cette nuit passée près d'elle une langueur pleine d'un charme cruel; il y avait perdu le peu de puissance qu'il conservait sur lui-même; il sentait que bientôt il ne pourrait plus résister à la douceur de la voir, de l'entendre, d'être enveloppé de sa présence ; il sentait que la volonté d'Indùmatî l'attirait auprès d'elle, que
chaque regard de la jeune fille était une caresse, et qu'elle vidait avec lui la coupe qui enivre. Le jeune guerrier oubliait Tangoisse et Thorreur de la séparation; il oubliait que ce voyage avait un terme et un but; il oubliait Iskender. Cependant après le ko tel où la caravane s'était enfin engagée s'étendaient les gorges des monts Istakr, et au loin, mais trop près, la plaine qui environne la capitale de llran.
Le kotel était un passage sinueux à travers la montagne, un couloir étroit entre deux murailles de neige. On marchait silencieusement, car le blanc et froid tapis étouffait le bruit des pas; les éléphants avaient juste la place de leur corps; les chars avançaient à grand'peine; les femmes dlndûmatî, plus noires encore sur ces blancheurs, avaient mi;s leurs chevaux sur deux files. Rustem s'était vu obligé de marcher derrière la litière.
Hors de Tenchantement dont le subjuguait l'aspect d'Indûmatî, il reprenait le sentiment de son devoir et de sa douleur; alors il serrait la poignée de son glaive, et la certitude d'échapper à la honte et au désespoir par la mort le consolait.
Il y avait quelques heures que la caravane marchait entre les murs glacés du kotel. Rustem ne pouvait la voir tout entière à cause des sinuosités
du chemin; mais il était peu inquiet de la coupe, du devin et du médecin, devinant que ce n'était aucune de ces trois merveilles qui était en danger.
Tout à coup ceux qui marchaient devant Indùmatî s'arrêtèrent brusquement, repoussés par l'arrêt de ceux qui marchaient en avant d'eux. On entendit des cris au loin, un cliquetis d'armes, un tumulte, une confusion d'hommes, de chars, de bêtes, et les négresses hurlèrent d'effroi sur leurs chevaux qui se cabraient.
Il était impossible de se frayer un chemin à travers cette foule d'esclaves, de soldats et d'animaux resserrés entre les deux parois de neige, et d'aller s'enquérir de la cause de ce désarroi. Cependant Rustem, au risque d'écraser bien des têtes, voulut lancer Raschk au pied intrépide; mais au moment où le jeune guerrier passait près d'Indûmatî elle lui saisit la main.
— Rustem! s'écria-t-elle, je t'en conjure, ne t'éloigne pas de moi. Ta présence me rassure. Quand tu es là, je ne crains rien, mais dès que mes yeux ne t'aperçoivent plus, une terreur affreuse s'empare de moi. Ne m'inflige pas le supplice de l'épouvante; reste où je suis, c'est là ton devoir.
Rustem se souvint de l'heure d'angoisse mortelle qu'il avait passée devant la tente d'Indûmatî; il s'arrêta.
Le désarroi de la caravane s'aggravait cependant, et les cliquetis d'armes augmentaient au loin.
Bientôt, comme s'étendent les cercles que produit la chute d'une pierre dans l'eau, le récit de l'événement qui surgissait en tête de la file arriva de bouche en bouche jusqu'à Rustem. On s'était rencontré avec une troupe de cavaliers, et on leur avait crié de tourner bride et d'aller attendre à l'entrée du kotel que la caravane eût défilé; mais au lieu d'obéir, les cavaliers avaient lancé leurs chevaux en avant en disant que ce n'était pas à eux de rebrousser chemin. Leur brusque attaque avait produit un soudain mouvement de recul dans toute la caravane, et une lutte était engagée entre les cavaliers ei ceux qui marchaient en avant.
Rustem était dévoré du désir d'aller se mêler au combat; mais les petits doigts de la princesse serraient sa main, et il n'avait pas la force de se soustraire à cette douce étreinte.
Tout à coup, derrière lui, un bruit nouveau se fit entendre ; il tourna vivement la tête et
aperçut un groupe de guerriers inconnus qui s'avançaient de toute la vitesse de leurs chevaux. Craignant que le choc de la rencontre n'atteignît la fille de Kéïd, il s'arracha d'auprès d'elle et s'élança à travers les serviteurs et les chars de bagages au-devant de ces agresseurs imprévus. En le voyant, les soldats parurent se concerter et ralentirent leur course; mais celui qui marchait en tête tira son glaive et s'avança vers Bustem. Cet homme était d'une taille surprenante par sa hauteur, et montait un cheval gigantesque. Il était couvert d'une armure de bronze, et la visière de son casque, soigneusement baissée, ne laissait rien voir de son visage.
— Qui es-tu, insensé! cria Rustem. Qui es-tu, toi qui viens t'attaquer à celui qui porte la massue de Féridoun?
— Je suis celui qui ne craint personne, pas plus le roi de l'Iran que le maître du Kanoudj ou le fagfour de la Chine, et je ne sais même pas ce que c'est que Féridoun et sa massue !
— Tu vas l'apprendre, dit Rustem, en détachant de sa selle la massue à tête de vache.
Et il leva son bras de héros, et il l'abaissa, et l'épée de son adversaire se brisa en trois morceaux.
Les soldats se précipitèrent pour défendre leur chef.
— Arrière! leur cria-t-il; croyez-vous que j'aie peur de ce conducteur de dromadaires et d'éléphants, de ce gardien du palais des femmes?
Il détacha à son tour une massue de fer.
— Tu n'auras pas le temps de me craindre, dit Rustem d'une voix terrible comme la voix du lion.
Il leva de nouveau le bras. Mais l'étranger reçut le coup sur son bouclier et ne fut pas renversé.
Rustem s'étonna de cette force.
— Tu n'es pas le dernier des hommes, dit-il en esquivant d'un bond la massue de fer de son ennemi.
Puis, formidable, il le frappa encore. Cette fois le coup, vainement amorti par le bouclier, tomba sur Tépaule du grand cavalier, et Tarmure de bronze se fendit.
Lo géant recula d'un pas, et, après avoir longuement respiré, se disposait à attaquer de nou- ^^^uu Huslem; mais celui-ci lança en avant sa juoiligiouso massue, qui alla briser en tombant lo orAno ilun soldat. Le sang tiède fît des trous vikMoM Uau>4 la neige.
Toute la troupe s'enfuit prise d'épouvante. Le chef hésita un instant, puis, à son tour, tourna bride.
Rustem ne le poursuivit pas; il revint auprès d'Indûmatî.
La fille de Keïd, tremblante, avait vu le combat; elle avait admiré la tranquillité et la force invincible de son défenseur. Elle le remercia par un regard plein de larmes.
Cependant la caravane se remit en route. Car les braves soldats du Kanoudj avaient dispersé le gros de cavaliers qui s'opposaient à leur marche; et, peu d'heures après, on sortit du kotel, sans avoir été inquiété par de nouvelles rencontres.
La pente de la montagne conduisit les voyageurs dans une plaine peu vaste, au delà de laquelle ils s'engagèrent dans les gorges des monts Istarkr. Là, au lieu de chemins, il y avait de grands espaces encombrés de pierres , de rochers et de broussailles. Il fut impossible à la caravane de se maintenir en file et en bon ordre. Chacun chercha sa route où il crut la trouver, et les dromadaires, les éléphants et les hommes se disséminèrent parmi les accidents du terrain.
Mais Rustem ne s'éloigna pas d'Indûmatî. Ni
Tun ni l'autre ne songeaient plus aux dangers passés. Le péril plus grave et toujours croissant de leur mutuelle présence les remplissait^ elle d'une joie à peine dissimulée, lui d'un délice amer.
Soudain Indûmatî tressaillit.
— Mon sauveur, dit-elle, combien de temps encore durera ce voyage?
Avant que le soleil disparaisse nous apercevrons Istakr, répondit Rustem d'une voix mal assurée. Ce soir tu dormiras dans le palais de ton époux.
A cette réponse, le visage de la royale jeune fille devint plus blanc que les pétales d'un padma glacé. Un morne silence s'établit entre elle et Rustem; parfois seulement ils échangeaient un triste et long regard.
Tout à coup, du milieu de chaque buisson, de derrière chaque roche, du fond de chaque ravin, jaillirent en hurlant d'innombrables guerriers. En un instant, profitant de Téparpillement de la caravane et du désordre causé par leur irruption soudaine, ils réussirent à isoler Rustem et Indûmatî du reste des voyageurs; et pendant que ceux-ci, soldats, femmes, animaux, fuyaient dans toutes les directions devant une poursuite effré-
née, le frère dlskender et la fiancée dlskender se trouvèrent enveloppés d'un cercle étincelant d'épées!
— As-tu donc cru que j'avais fui pour ne pas revenir? dit le cavalier géant qui peu d'heures auparavant avait attaqué la caravane.
Et il ajouta, parlant à ses soldats :
— Tuez Thomme et enlevez la femme !
Alors Rustem, entouré de mille blessures prochaines, vit que les ennemis allaient s'interposer entre Indûmatî et lui. Seul, il les eût tous massacrés ou dispersés; mais pendant le peu d'instants qu'eût demandés cette besogne, que seraitil advenu de la jeune fille? Déjà une centaine de guerriers assaillaient la litière. D'un seul coup circulaire de son épée, Rustem abattit tous ceux qui se trouvaient au niveau de son geste ; et, renonçant au plaisir que lui promettait un plus long combat, il étendit son bras gauche audessus des cous sanglants, saisit Indûmatî promptement et doucement, cria : « Raschk, en avant! » et, tenant son épée d'une main, la jeune fille de l'autre, il franchit la masse stupéfaite des ennemis en trois cabrements prodigieux de son cheval.
Rustem et Indûmatî furent bientôt hors de
toute atteinte ; mais le jeune guerrier s'était jeté dans un danger bien plus terrible que l'attaque d'une armée de Divs, ayant en tête Ahriman luimême. Il avait pris Indûmatî dans ses bras! il avait fait cette fatale folie, sans penser, cédant à une brusque impulsion; il avait vu qu'on voulait lui enlever la jeune fille, que des mains de soldats avançaient vers elle, et, avant qu'on eût pu l'effleurer, il l'avait saisie et emportée. Mais il n'avait pas songé qu'il lui faudrait tenir entre ses bras ce corps adorable, en sentir la tiédeur et la souplesse, l'entendre palpiter tout près de sa poitrine. Il ne s'était pas dit qu'après cette proximité enivrante, il ne pourrait plus accepter la sépara* tion; que ses bras, refermés sur cette femme, ne pourraient plus se rouvrir pour la donner à un autre homme, et que ce souffle frais, passant sur son front, en chasserait la raison et la volonté. Maintenant il sentait ses résistances, ses luttes, son devoir sombrer dans une profondeur infinie de délices. Emporté par Raschk, il entourait Indûmatî de ses bras pour l'empêcher de tomber; et, malgré lui , l'enlacement devenait étreinte à chaque moment plus étroite.
Celle qu'il tenait ainsi sur son cœur pendant le vertige de la course, c'était Lackmi, la beauté
même, née de la mer de Lait; mais. Lackmi devenue tentatrice, car la princesse souriait d'un sourire éblouissant, plein d'impérieuses séductions. Elle avait croisé ses mains derrière le cou de Rustem, et, la tête à demi renversée, les yeux humides entre ses cils brillants, à travers ses cheveux emmêlés par la course, elle Taveuglait de son regard tenace et passionné. Rustem était dompté par une volupté surhumaine; il voyait les lèvres dlndùmatî se rapprocher de sa bouche, il respirait leur soufffe. Il demeurait immobile; mais, comme un astre gagne le zénith, ce sourire lumineux monta vers son baiser. Il lui sembla alors que des rayons de soleil s'infiltraient dans ses veines et que son sang était de la lumière. Un bourdonnement de flammes lui remplit les oreilles, il se sentit submergé par une mer de clarté, et ferma les yeux devant cet éblouissement suprême.
Indûmatî laissa tomber son front sur Tépaule de Rustem.
— le plus fier des guerriers, dit-elle d'une voix tremblante, fuyons loin des hommes; emporte-moi dans un pays inaccessible.
Mais, pareil au plongeur qui, près d'étouffer, remonte d'un seul effort à la surface de l'eau,
Rustem, dans un sursaut, revint au devoir et à la vie.
— Que parles-tu de fuir? s'écria-t-il les dents serrées ; il faut nous hâter vers Istakr« Je suis chargé de te conduire à ton époux, au Roi des rois, au plus glorieux des hommes. Iskender m'attend; encore une heure, et j'avais manqué à mon serment.
Or, en ce moment, tandis que Rustem prononçait ces paroles victorieuses et promenait ses regards autour de lui pour juger s'il lui serait possible de rejoindre et de rassembler les tronçons épars de la caravane, en ce moment même Iskender, Kéïani, roi de Tlran et du Roum, assis sur son trône, dans la plus noble salle de son palais, disait aux pclewans qui étaient autour de lui :
— Ne sommes-nous pas dans le mois de Moharam?
— Nous y sommes en effet depuis onze jours, ô Gloire du monde!
— A quelle heure de la journée sommes-nous parvenus? demanda encore Iskender.
Un pelewan tourna les yeux vers une horloge à eau.
— La septième heure est proche, répondit-il.
— Eh bien! reprit le roi, mon frère Rustem, gardien des merveilles que m'envoie Keïd, roi de Kanoudj, débouche maintenant à la tète d'une caravane dans la plaine dlstakr.
Et, s'étant levé de son trône, il ordonna qu'un cortège magnifique se mît en marche et se portât à la rencontre de Rustem. Lui-même il sortit sur la plus haute terrasse de son palais et plongea dans le lointain le regard de l'attente .
Au pied des monts Istakr, comme une vapeur poussée par le vent, s'avançait un tourbillon de poussière traversé çà et là de lueurs : c'était la pompeuse caravane envoyée par Keïd.
Le va-et-vient onduleux du pas des dromadaires faisait remuer sur leurs dos les précieux bagages et présentait au soleil la courbe lisse d'une armure d'or ou les facettes d'un vase de cristal. Du choc d'un rayon sur ces surfaces unies jaillissait un vif éclair qulskender apercevait, et, comme la renommée précède un vainqueur, cette lumière lui annonçait la gloire de ces richesses encore inconnues.
Un grand bruit montait de la ville jusqu'à la
166 TSKENDER.
terrasse où le roi s'accoudait, car de toutes parts le peuple s'agitait, exécutant les ordres. On nouait les clochettes indiennes aux pieds des éléphants blancs ; les chars étaient tirés bruyamment hors des cours. Entre les mains des esclaves luisaient les selles de velours et de brocart, tandis que les chevaux, qu'on maintenait par leurs brides dorées, se cabraient et hennissaient.
De chaque maison sortaient en file de gracieuses jeunes femmes. Elles portaient dans des bassins d'argent des fruits mûrs, des parfums, des fleurs et des parures qu'elles allaient ofîrir à leur nouvelle reine. Ici un guerrier sautait en selle, et, saisissant la hampe d'or d'une bannière, franchissait le seuil de sa demeure, enveloppé des frissons de la soie déployée. Là des timbaliers accrochaient leurs instruments aux flancs des éléphants, et les timbales, heurtées par mégarde, faisaient entendre un bourdonnement sonore. Et de tous côtés, par flots, des hommes et des femmes débouchaient dans les grandes avenues, les uns portant du vin précieux dans des vases d'agate, les autres du miel, de l'ambre, du musc pur ou des perles. Ils se hâtaient, par la route jonchée de fleurs, de branches et de lianes embaumées, vers la plaine d'Istakr, où grossissait
le nuage de poussière pailleté d'or, semblable à un incendie pétillant au milieu d'une épaisse fumée.
Bientôt le roi vit la foule rejoindre la caravane et revenir avec elle. Il vit le peuple, ivre de joie, remonter les larges escaliers d'Istakr, versant du vin et des parfums sur les oreilles des éléphants, jetant à terre de For et de l'argent, enlaçant le cou des chevaux de guirlandes fleuries et inondant leur crinière de musc et de safran. Il put suivre la marche lente de la caravane à travers la ville, et reconnut Rustem à pied, conduisant par la bride Raschk qui portait Indûmatî.
La caravane, arrivée au palais dlskender, envahit les cours, et la fille de Kéïd, au milieu de ses femmes, commença de gravir, en chancelant, les degrés de marbre des terrasses.
Derrière elle montaient le Devin, puis le Médecin, et, plus bas, deux esclaves portant la Coupe.
Lorsque Iskender aperçut sa jeune épouse qui venait vers lui, il descendit avec tant d'empressement que l'homme chargé de porter le parasol royal eut peine à protéger son maître, et qu'un rayon de soleil tomba sur la couronne du roi et s'y brisa en mille rayons.
Indûmatî était voilée, mais, comme le jour à
travers les nuages, sa beauté transparaissait. Le roi fut étonné de cette grâce sans pareille et du charme qui s'exhalait de la jenne fille. U subit une douceur étrange et remercia Kéïd dans son âme. Et il ne voyait pas qulndûmatî, sous son voile, égrenait des larmes comme les perles d'un collier rompu.
Arrivé sur la plate-forme de la terrasse, Tenfant du roi de Kanoudj tourna autour d'Ifekender pour Thonorer; après elle, le Devin et le Médecin firent de même, portant leurs mains disposées en forme de coupes à leurs tempes. Le roi fut surpris de cette coutume et dit à Indûmatî :
— Je suis ton sacrifice, je suis la poussière sous tes pieds.
Puis, la voyant trembler et chanceler, il pensa aux fatigues du long voyage, et ordonna qu'on la conduisît dans la demeure préparée pour elle.
Il permit ensuite au Devin et au Médecin d'aller se reposer.
Lorsqu'ils se furent éloignés, le roi chercha Rustem, qui s'était tout à coup dérobé à sa vue. Il apprit que le jeune guerrier, tandis qu'il gravissait Tescalier, était subitement tombé comme un corps mort et gisait encore sur les marches, sans mouvement.
Écartant la foule qui se pressait autour de Rustem, le roi s'élança vers son frère avec un cri de douleur. Il le vit pâle, les lèvres blanches, les yeux fermés, immobile. Il le crut mort, et, se jetant sur lui, il le couvrit de baisers et de larmes. Sous ces caresses ardentes Rustem revint à la vie et ouvrit les yeux.
— Que Mithra soit glorifié! s'écria Iskender, mon frère m'est rendu ! Mais qu'a-t-il donc, lui le héros, lui le fort, pour être ainsi abattu? Rustem, est-ce ainsi que tu as pris soin de cette vie que je t'avais confiée? Tu oubliais donc qu'elle n'était pas à toi? Sans doute tu as reçu des blessures, tu ne les as pas pansées, et ton sang précieux a coulé sur les chemins. Tu as dû perdre tout ton sang, car tu es pâle comme un homme qui aurait peur, ô toi qui n'as jamais eu peur! Sans doute tu n'as ni mangé ni dormi, et la fatigue a vaincu ta force de héros. Viens, viens, tu te reposeras au milieu d'un silence sans pareil; il sera interdit à tous les habitants d'Istakr de prononcer une parole durant l'espace de huit jours; il sera défendu au vent de souffler, aux fontaines de couler, aux oiseaux de battre des ailes, aux moucherons de bourdonner, et moi-même je demeurerai silencieux tant que durera ton repos.
Ruslem sourit tristement.
— Je viens de dormir un sommeil plus profond que celui de la mort, dit-il, et je m'en réveille reposé pour toujours.
Le roi fut effrayé de ces paroles funèbres.
— Qu'as-tu donc, mon frère? s'écria- t-il.
Et, Tentourant de ses bras, il l'entraîna vers le palais et le conduisit dans son propre appartement.
La foule s'écoula silencieuse. Ceux qui avaient entendu les paroles du roi marchaient sur la pointe du pied et un doigt posé sur la bouche. Puis le soir se déroula lentement, et la nuit vint, tranquille.
. Dès que le soleil, comme une tortue d'or, eut fait quelques pas dans le ciel, Iskendcr s'éveilla et se souleva doucement. Il regarda avec sollicitude le lit sur lequel il croyait Rustem endormi; mais le lit était vide et Rustem, tout vêtu, se tenait debout appuyé près d'une fenêtre.
— Rustem, s'écria le roi, es-tu donc déjà reposé?
Le jeune héros se tourna vers le roi, et, comme la terre d'obscure devient brillante lorsqu'elle se montre au soleil, son visage douloureux se montra gai et tranquille aux yeux dlskender.
— Roi du monde, dit-il en souriant, la fatigue ne fait qu'effleurer un corps comme le mien. Une heure de sommeil efface ma lassitude; la maladie même n'a pas raison de moi. J'avais pris sans doute une mauvaise fièvre dans ces pays trop brûlants; c'est pourquoi je suis tombé hier avec un délire lugubre; mais aujourd'hui déjà je suis guéri.
— Gloire à Ormuz! s'écria le roi rasséréné; mon cœur était comme un miroir terni, mais il redevient brillant comme l'eau. mon frère, ajouta-t-il joyeux, ma nouvelle reine sera jalouse de Rustem, car à cause de lui elle a passé la nuit sur une couche solitaire.
Rustem s'élança vers le roi et couvrit ses mains de baisers et de larmes reconnaissantes.
— Allons, dit Iskender, puisque tu es redevenu Rustem, je veux que nous éprouvions ensemble, devant les plus illustres d'Istakr, la Coupe, le Médecin et le Devin que m'envoie Kéïd.
Peu d'instants après des fanfares résonnèrent aux portes du palais; le silence fut interrompu
dans la ville, et les nobles, les pelewans iraniens et les guerriers roumis s'assemblèrent dans la salle où se dressait le trône du roi.
Cette salle était de marbre blanc depuis les dalles jusqu'au plafond, et de toutes parts sur les murailles étaient gravées des figures de guerriers ou de rois. On y voyait aussi des aventures de chasse où un Kéïani lui-même, Tare tendu, poursuivait des sangliers, des tigres ou des lions; de longues files de prisonniers, la corde au cou, et des batailles, des combats singuliers, des prises d'assaut de villes fortifiées. De loin en loin un bas-relief colossal montrait un homme à tête d'oiseau et couronné, ou un souverain illustre tenant jappuyé contre son flanc un jeune lion à la gueule ouverte. Sur les dalles du sol on pouvait lire des inscriptions en plusieurs langues, et les sillons que les caractères creusaient dans le marbre étaient comblés par du vermillon et de l'or; enfin la frise qui régnait sous Tcntablement du plafond était faite de palmes alternées, bleues, pourpres et d'or; et c'était d'or aussi qu'avaient été faits les frontons des hautes portes carrées, flanqués de taureaux ailés à face humaine.
Au fond de la salle cent hommes de pierre, les bras levés, soutenaient Testradc qui portait le
trône. Parmi ces hommes il y avait des chefs et des soldats de tous pays, des pelew^ans vaincus et humiliés, des rois enchaînés et réduits en esclavage. Le trône lui-même était de cristal, d'argent et d'ivoire ; ses pieds s'enfonçaient dans un riche tapis qui couvrait aussi les degrés de Festrade. Un dais de brocart d'or s'avançait au-dessus du siège et plus haut encore, sculpté sur la muraille, la statue symbolique du Férouer, le protecteur céleste du roi, se projetait, ayant son corps passé dans un anneau d'où partaient de larges ailes éployées, tenant une couronne à la main.
Iskender vint s'asseoir sur le trône, la bouche pleine de sourires. Il avait dans sa main droite le lotus royal, et Ton voyait briller des anneaux d*or à ses poignets; sur son front s'élevait une mitre étincelante, et le roi semblait sous cette coiffure Mithra lui-même, lorsqu'il descend de l'Albroz la tête ceinte de rayons et, par sa présence, fait le jour sur la terre.
Des coussins étaient disposés près du trône; Rustem s'y étendit, et, fermant à demi les yeux, il se recueillit et s'isola dans sa douleur.
Les plus nobles Iraniens se tinrent debout de
chaque côté du trône, et le reste de l'assistance
se groupa selon le rang de chacun.
Alors quatre esclaves apportèrent la Coupe, et un jeune garçon du pays de Kanoudj la présenta au roi.
Cette Coupe, taillée dans une pierre rouge et transparente comme le rubis, était pleine d'une eau limpide, à laquelle elle donnait la couleur du vin. Iskender la porta à ses lèvres et crut boire une liqueur exquise. Il but longuement. Lorsqu'il pensa que la Coupe devait être vide, ill'éloigna de ses lèvres; mais il vit qu'elle était encore pleine jusqu'au bord. Le roi, en souriant, mouilla de nouveau ses lèvres, Teau ne diminua point. Alors il offrit la Coupe à Rustem.
Rustembut avec la soif de la fièvre, et la Coupe demeura pleine.
L'un après l'autre tous les assistants burent à la Coupe de Kéïd sans pouvoir la tarir, et le jeune garçon la rapporta toute pleine devant Iskender ravi.
— Coupe merveilleuse! s'écria-t-il, combien tu as pour moi de valeur! Que ne te possédais-je déjà lorsque je conduisis mes armées à travers des pays infertiles, où l'air brûlant desséchait la gorge, pendant que le soleil dessécliait les ruisseaux et les lacs! Combien sont morts les lèvres en feu qui seraient encore vivants et auraient
conquis la gloire si je t'avais possédée, ô Coupe sans pareille!
— Je la viderai, cette coupe! dit soudain d'une voix hautaine et éclatante un homme qui s'avança hors d'un groupe de pelewans.
A cette voix Rustem tressaillit. Il leva la tête vers celui qui avait parlé, mais il vit qu'il ne le connaissait pas.
Cet homme était d'une taille remarquable par sa hauteur. Il portait le costume des brahmanes indiens ; son teint brun faisait étinceler ses yeux. Use tenait fièrement debout; ses bras nus et ornés de bracelets croisés sur sa poitrine.
L'assemblée regardait Tétranger, surprise de ces façons altières.
— Qui es-tu? demanda Iskender.
— Un voyageur altéré par de longs voyages.
Fais-moi donner la Coupe.
Le roi dit :
— Qu'on la lui donne.
Le brahmane but, et rejeta la Coupe vide sur les dalles.
Un cri d'étonnement jaillit de toutes les bouches. Rustem serra les poings. Iskender seul ne laissa rien paraître de son émotion.
— Qu'on fasse venir le Médecin, ordonna-t-il.
Lorsque le Médecin fut debout en face du trône, le Kéïani dit :
— Si tu es tel qu'on t'annonce, si ta science est vraiment telle qu'on la promet, les maladies vont s'enfuir de mon royaume ; mon peuple désormais ignorera la douleur et ne craindra plus la mort. Nous pourrons nous livrer aux orgies et aux plaisirs sans redouter l'épuisement et la vieillesse précoce; nous serons comme les possesseurs d'un trésor inépuisable.
— Roi du monde, dit le Médecin, nul n'échappe au trident de Kala et il est une blessure dernière que rien ne peut guérir; mais je saurai garantir ton corps des souffrances et lui rendre la force que les excès lui raviront. Par rétude longue et patiente de toutes les plantes que produit la terre, j'ai découvert leurs vertus diverses et j'ai su composer des breuvages salutaires qui soulagent des maladies et arrêtent le travail mortel des poisons.
— Es-lu bien sûr de connaître tous les contrepoisons? interrompit Thomme qui avait vidé la Coupe. Je te mets au défi de guérir celui à qui j'aurai versé moi-même une liqueur empoisonnée.
— J'accepte ton défi, dit tranquillement le
MédeciD, si le Roi des rois me le permet.
— Tu ne doutes pas de ta science? demanda Iskender.
— Pas plus que tu ne doutes de ta gloire.
— Accepte donc le défi, dit le roi.
Et il fit signe qu'on amenât un esclave.
. L'esclave fut conduit jusqu'au pied du trône, et un jeune échanson, que nul n'avait encore remarqué à côté du brahmane, versa en tremblant une liqueur sombre qui coulait d'un vase d'or dans une coupe d'or.
L'esclave regarda Iskender.
— Bois, dit le Kéïani.
L'esclave but. Presque aussitôt il roula sur le sol, en tournant vers le roi un regard plein de tristesse et d'étonnement.
Tous les assistants se rapprochèrent curieusement, tandis que le Médecin, agenouillé, faisait glisser entre les lèvres de l'esclave immobile et insensible quelques gouttes d'un breuvage mystérieux. Mais, après une assez longue attente, l'esclave ne faisant aucun mouvement, on vit le Médecin trembler de tous ses membres, et un silence mortel régnait autour de la victime pâlie et froide. Iskender fronçait le front.
Le Médecin employa d'autres breuvages. Vaine-
ment. Et, sous le regard irrité du Kéïani, il se frappait le front de ses poings fermés.
Mais tout à coup une grande rumeur s'éleva autour du palais. On entendit des cris d'effroi et des gémissements. Un groupe d'esclaves, d'eunuques et de femmes en pleurs fit irruption dans la salle. Ils précipitèrent leur front contre les dalles, et ils étaient en proie à la plus violente terreur.
— Seigneur de notre vie, s'écriaient-ils à travers des sanglots et des hurlements, prends pitié de nous ! Malgré notre vigilance, et sans que nous puissions savoir comment ce malheur s'est accompli, Indûmati, ton épouse, a disparu de sa demeure.
Rustem, avec un cri de fureur, s'élança d'un bond hors de la salle. Le roi se leva, pâle de colère.
— Qu'on saisisse ces misérables ! s'écria-t-il en étendant les bras vers le groupe tremblant des eunuques et des femmes; qu'ils soient liés deux par deux dans des sacs et jetés sur l'heure dans le Paras.
Les soldats entraînèrent les condamnés.
Le roi reprit, plein de courroux :
— Kéïd est un imposteur. Il m'a trompé. Sa coupe est vide. Sa fille s'enfuit au moment de
LES QUATRE MERVEILLES DE KEID. il 9
prouver qu'elle est belle. Son médecin ne saurait pas guérir la morsure d'un scorpion. Je ravagerai les États du roi de Kanoudj, je brûlerai ses palais, j'emmènerai ses femmes, et lui-même je le foulerai sous les sabots de mon cheval.
Iskender frappa le sol du pied. Le trône d'argent et de cristal s'émut d'une vibration claire.
— Où est le brahmane qui a osé parler? continua-t-il d'une voix terrible. Qu'on lui fasse avaler la coupe qu'il a vidée. Toi, bon médecin, cherche un remède à la strangulation ; il pourra te servir. Quant au Devin, qu'on l'amène et qu'il devine, s'il le peut, le genre de mort que je lui réserve.
Toute l'assistance tremblait de peur sous cette colère du roi. Mais Rustem rentra dans la salle, et, à sa vue, Iskender s'adoucit.
Le jeune guerrier tenait un homme par la ceinture.
Rustem avait couru comme un insensé à travers les palais et les jardins, cherchant Indûmatî. Il n'avait découvert aucune trace de la royale jeune fille, sinon, au bord d'une marche, un des lotus de pierreries qui retenait d'ordinaire sa chevelure. Il avait ramassé ce lotus et l'avait caché sous sa cuirasse. Alors, comme il revenait vers
la salle du trône, un homme qui était assis à terre s'était levé et lui avait dit :
— Conduis-moi vers le roi. Moi seul je peux lui dire où est Indùmati; mais je ne veux le dire qu'à lui-même.
Or cet homme était le Devin envoyé par Kéïd.
Rustem le posa devant le trône.
— Parle ! parle ! s'écria-t-il en lui secouant le bras. Oh! mon frère, voici la quatrième merveille de Kéïd; ordonne-lui de parler : elle sait où est Indùmatî.
— Parle, puisque Rustem le veut, dit Iskender en se rasseyant; mais prends garde à tes paroles.
— Roi de riran et du Roum, dit le Mage avec tranquillité, notre vie est h toi, puisqu'on nous a donnés à toi; tu es libre de faire étrangler tout à l'heure ce médecin qui aurait pu prolonger ta vie et ta jeunesse, et de me faire empaler devant la porte de ton palais, ainsi que tu en as l'intention; nous n'aurons pas le droit de murmurer, mais laisse-moi d'abord dissiper le charme qui pèse sur toi et réhabiliter à tes yeux le roi Kéïd et ses merveilles.
Il étendit le bras vers la coupe restée à terre,
— Vois, reprit-il, vois le ruisseau limpide que la coupe tarie répand à présent sur les dalles.
Et, tous les yeux s'étant baissés vers le sol, on vit que la salle était inondée d'eau.
Le roi se mordit la main de Tétonnement.
— Regarde à présent resclave, que tu croyais mort, conlin«a le Mage. Ne vois-tu pas, à la palpitation tranquille et régulière de sa poitrine brune, qu'il est seulement endormi? Le breuvage versé par le médecin a effacé l'effet mortel du poison; mais rien jusqu'à présent n'avait pu dissiper ce sommeil imposé par une puissance magique. Moi, possédant la même puissance, je puis, par ma seule volonté, réveiller cet esclave.
Le Mage darda sur l'esclave ses yeux clairs et fixes, et celui-ci se dressa bâillant et laissant flotter des regards indécis. Puis il vit la salle et l'assistance illustre; il reconnut le Roi du monde, et, machinalement, se prosterna.
Le visage dlskender se rassérénait comme la mer après la tempête.
Le Mage poursuivit :
— Quant à la fille de Kéïd, Rustem, que tu avais choisi pour juge, ne t'a-t-il pas dit sa beauté sans égale? Ainsi, tu le vois, ô maître, Kéïd ne t'a pas trompé.
— Mais enfin, s'écria Rustem suppliant, qu'estelle devenue, celle que j'ai su sauver des pièges
ISIBNDER. 16
et des attaques, celle que je n'aurais jamais dû quitter?
— Je te ferai riche et illustre, dit Iskender, si tu me mets sur les traces d'Indùmatî.
— Ecoute-moi donc, ô Roi du monde, et sache que je connais les choses qui se sont passées, celles qui se passent et celles qui se passeront, moi le Devin de Kéïd ! Il j^ a plusieurs mois le farouche et puissant roi de Tlnde, Phùr, de la famille des Phiirs, entendit vanter la merveilleuse beauté de la fille de Kéïd. Tourmenté d'un désir confus, il vint dans le Kanoudj et s'efforça de voir Indùmati. Un jour qu'il rôdait à cheval autour du palais de la jeune fille, il l'aperçut accoudée au rebord d'une terrasse. Dès ce moment il conçut une passion ardente et impatiente, qui ne lui laissa pas de repos. Il envoya à Kéïd des messagers qui demandèrent en mariage l'incomparable Indùmatî, au nom de Phùr, de la famille des Phùrs, le roi à la grande puissance. Indùmatî était toute la joie de Kéïd. Il répondit aux messagers que sa fille était trop jeune encore pour qu'il songeât à la marier. L'Indien s'irrita de ce refus et voulut d'abord déclarer la guerre à Kéïd; mais il songea qu'il s'attirerait la haine de celle dont il désirait Tamour, et se résigna à l'attente. Cepen-
dant il apprit par sa science magique que Kéïd te réservait sa fille. Plein de fureur, il quitta son royaume et courut vers le Kanoudj. Mais déjà Rustem avait emmené Indûmatî. Le roi de Tlnde le poursuivit et tâcha de le vaincre par la ruse ou par la force. Mais qui donc peut triompher du descendant de Rustem, vainqueur des Divs? Le grand cavalier au casque fermé qui attaqua la caravane, et le brahmane qui fit paraître sans valeur les présents de Kéïd afin d'attirer sur le roi de Kanoudj la colère dlskender, sont le même homme; et cet homme, c'est Phûr Tlndien, le maître du Sind, de qui la puissance et la bravoure sont grandes. Tu connais maintenant, ô souverain de riran et du Roum, le nom de celui qui a eu la ruse et l'audace d'enlever à Iskender sa nouvelle reine.
Rustem, tremblant et blême, se jeta aux pieds du roi.
— mon maître! s'écria-t-il, ordonne-moi de partir, monté sur Raschk, et de te ramener avant la fin du jour la royale Indûmatî, et de jeter devant ton trône la tête sanglante du roi Phûr.
Iskender se leva, les yeux pleins d'ardeur guerrière :
— Rustem, dit-il, nous combattrons côte à
côte, car je vais conduire mes armées vers l'Inde et me venger glorieusement. Je détruirai la race des Phùrs, et je rendrai ce nom un objet de mépris. Je ferai du pays de Sind une mare de sang. On verra des champs de blé où s'élèvent maintenant des villes somptueuses; des palais royaux je ferai des étables. Je traînerai Forgueil du roi indien à la queue de mon cheval ; je donnerai un démenti à sa puissance; j'effacerai jusqu'au souvenir de son règne, et son corps pourrira sans sépulture.
Rustem courba la tête avec soumission et désespoir. Cependant il dit encore :
— Hâtons-nous, mon frère; songeons à la douleur et à la faiblesse d'une femme livrée au despotique amour d'un roi.
— Tu as raison, Rustem, s'écria Iskender, le visage ridé par l'inquiétude; dès aujourd'hui des messagers partiront vers tous les pays de l'Iran pour rassembler les pelewans et les armées; et bientôt, quittant mon vêtement royal, je vêtirai ma cuirasse de guerrier et je me ceindrai pour le combat.
Iskender descendit les degrés du trône et sortit de la salle, suivi de ses destours et de ses gardes, et les assistants se retirèrent.
Rustcm s'était affaissé sur la dernière marche du trône, et demeurait immobile, les yeux fixés à terre. Lorsqu'il se crut seul il cacha son visage dans les plis du tapis royal et laissa éclater les sanglots contenus qui lui déchiraient la poitrine.
Tout à coup une voix dit auprès de lui :
— La divine Indùmatî n'a que de la haine pour le roi Phûr. Elle résistera à son amour, comme autrefois l'épouse de Rama résista au monarque à trois têtes; et son absence retarde l'amour d'Iskender, auquel elle n'aurait pas pu résister.
Rustem se dressa stupéfait et courroucé d'entendre qu'on répondait ainsi à sa pensée et de sentir qu'on versait un baume sur les blessures qu'il tenait cachées. Pourtant il éprouvait par ces paroles la joie d'un homme qui, saisi à la gorge et près d'étouffer sous l'étreinte d'une main puissante, sentirait cette main se détendre, lâcher prise et lui rendre le souffle et la vie.
Rustem regarda autour de lui. Il était seul, mais il crut voir frissonner un instant la robe du Devin entre les taureaux ailés d'une porte. Il saisit sa massue et tâcha de le rejoindre; puis il s'arrêta, se sentant sans colère et incapable de
tuer cet homme qui venait d'alléger sa douleur.
186 ISRENDER.
Cependant de chaque porte d'Istakr sortit un messager qui portait une lettre scellée du sceau des Kéïanis, et qui dirigea son dromadaire rapide vers un point du vaste royaume d'Iran.
En peu de jours les armées dlskender se levèrent. Les pelewans ceignirent leurs glaives et la terre devint comme une mer agitée. De toutes parts on ne vit qu'éclairs de lances et de cuirasses, on n'entendit que bruissement de timbales et galop de chevaux. Tu aurais dit que le monde n'était peuplé que de guerriers. Le tablier de Kaveh fut déployé, et resplendit auprès de Fétendard dlskender où se voyait un hibou rouge et couleur de turquoise.
Le roi charmant des Iraniens monta sur son cheval de guerre et se mit en marche, ayant à son côté le glorieux Rustem. Derrière eux toutes les armées s'ébranlèrent, fîères et confiantes comme si Ormuz et Mithra eussent marché à leur tête.
Pendant de longues journées Iskender con-
duisit tout ce peuple de héros à travers les plaines, les monts et les déserts, et, malgré la chaleur et les chemins ardus, l'armée ne ralentissait pas sa marche. Quand le soleil avait bu les rivières et les lacs, la coupe de Kéïd désaltérait les guerriers. Si l'un d'eux tombait accablé de fatigue ou dompté par la fièvre, le Médecin versait entre ses lèvres une liqueur salutaire qui rendait la force et la santé au guerrier; et le Mage avertissait Iskender des pièges et des dangers prochains.
Les Iraniens et les Roumis arrivèrent enfin sur la frontière du pays des Indiens et tous les cœurs battirent d'impatience. L'armée dressa le camp et des éclaîreurs furent envoyés de tous côtés. Ils partirent gaiement et restèrent huit jours absents; mais quand ils revinrent, las et souillés de poussière, leurs visages n'exprimaient plus que Tinquiétude et le doute, et lorsqu'ils furent en présence du roi, de Rustem et des pelewans, l'un d'eux parla pour tous en ces termes :
— Maître, nous avons vu l'armée du roi Phûr, de la famille des Phùrs, et cette armée est telle que nous sommes encore épouvantés de son aspect. Sache, ô maître de nos vies, que de loin elle semble une ville puissante, avec des tours et d'épaisses murailles, et que de près c'est une
armée d'éléphants furieux. Ils ont le front et la poitrine protégés par des armures de bronze et portent sur leurs dos de minces édifices dans lesquels se cachent des guerriers pareils à des Divs et armés de flèches venimeuses. Or ces éléphants sont si nombreux que le sol tremble sous leurs pas et que Ton croirait voir une barrière vivante posée en travers du monde. Songe, ô le plus juste des rois, à l'écrasement de ton armée sous les larges pieds de ces animaux guerriers! Songe à l'insoumission et à Teffroi de tes chevaux devant ces géants farouches, et à la faiblesse des soldats sur des montures affolées. Aie pitié de nous, maître de toutes choses, aie pitié de toimême, et ne donne pas le signal d'un effrayant carnage.
Les pelewans étaient devenus blêmes d'inquiétude. Rustem, humilié par ce discours prudent, serrait la poignée de son glaive et regardait avec colère le messager; mais le roi de Tlran souriait, heureux et fier de ce danger presque égal à son audace et de la gloire qu'il lui réservait.
Cependant la terreur s'était répandue dans l'armée et quelques murmures commencèrent è s'élever parmi les soldats roumis. Plusieurs d'entre eux s'approchèrent du roi et s'écrièrent :
— guerrier insatiable de gloire, tu nous as amenés à travers des contrées inconnues jusqu'aux bornes du monde. A ton appel, nous avons interrompu notre vie tranquille et heureuse, nous avons laissé vide notre place au foyer pour aller revêtir notre habit de bataille, et nous t'avons suivi; mais, depuis le départ, quelles fatigues, quelles privations, quelles souffrances n'avons-nous pas supportées? Notre corps est briséy notre âme est lasse. Quand donc viendra le jour du repos? Quand donc la récompense?
Depuis de longues années nous sommes partis du Roum; ceux qui nous aimaient nous oublient ou nous pleurent; et combien, parmi les épouses, attendent confiantes et fidèles l'époux dont les os sont depuis longtemps de la poussière! Notre bravoure est maintenant un glaive émoussé par les combats. rois, nous sommes repus de victoires, nous n'irons pas plus loin.
Iskender laissa tomber sur les Roumis un regard plein d'un mépris suprême.
— Eloignez-vous! leur cria-t-il d'une voix où vibrait la colère. Allez, lâches, infidèles! vous n'êtes pas dignes de ma présence; vous n'êtes pas dignes de travailler à l'accomplissement de mes formidables desseins! Partez! je n'ai pas besoin
de vous; partez tous! j'accomplirai seul ma fière besogne.
Et le roi se détourna des Roumis. Alors les guerriers iraniens se prosternèrent dans la poussière en s'écriant :
— Roi des rois, nous n'avons jamais murmuré contre ta volonté souveraine. Notre gloire est de te servir; nous sommes prêts à la bataille et nous méprisons notre sang. Kéïani, nous sommes tes esclaves et la poussière sous tes pieds. Ne confonds pas dans ton courroux les fils de l'Iran avec les fils du Roum.
Rustem avait saisi la main du roi et la baisait.
— Le glorieux pays d'Iran est ma seule patrie! s'écria Iskender plein de joie; le sang d'Isfendiar coule pur et fier dans mes veines; je suis l'héritier du royal héros, et je ferai prospérer sa gloire. Puisque j'ai Rustem pour pelewan et les Iraniens pour soldats, je m'assoirai sur le monde comme sur un trône.
Une clameur d'enthousiasme emplit l'air, et toute l'armée iranienne célébra le nom d'Iskender.
Les Roumis, rouges de honte, le front courbé, furent chassés hors du camp; mais, repentants, ils se couchèrent sur la terre, réclamant la mort
qu'ils méritaient et refusant de s'éloigner. Plusieurs, pleurant et gémissant, demandèrent grâce avec tant d'humilité qulskender leur pardonna; mais il leur enjoignit de prendre place au dernier rang de l'armée.
Lorsque l'affaire des soldats révoltés fut terminée et que le calme fut rétabli dans le camp, Iskender songea aux éléphants, si dangereux pour son armée, et conçut un plan de bataille.
Il ordonna qu'on parcourût les villes, les villages, les campagnes, et qu'on lui amenât, avec leurs outils et leurs matériaux, tous les forgerons qu'on pourrait trouver. Et lorsque les forgerons furent rassemblés au nombre de mille, Iskender, en leur présence, traça de la pointe de son glaive sur le sable un cheval et son cavalier.
— Que chacun de vous, leur dit-il, construise en fer solide et brillant un cheval et son cavalier cuirassés et armés pour la bataille. Que le cheval soit posé sur des roues afin qu'il puisse se mouvoir facilement, et que l'intérieur en soit creux.
Les forgerons se mirent au travail. On les vit, demi-nus, à la lueur des forges, battre ardemment le fer et construire de singuliers combattants.
i92 ISKENDER.
Quinze jours s'étant écoulés, ils conduisirent vers le roi une armée de fer qui marchait sur des roues. Iskender dit :
— C'est bien.
Et les soldats se demandèrent pourquoi le Roi des rois leur donnait ces compagnons de fer; mais Iskender, souriant, ordonna qu'on ouvrît les chevaux et les cavaliers, et qu'on leur mît, en place de "cœur, d'entrailles et de sang, du naphte, de la résine et du soufre. Cela fait, les combattants inanimés furent rangés sur une seule ligne, et l'armée, les poussant devant elle, se mit en marche.
Bientôt l'horizon s'obscurcit, on crut voir s'étendre une chaîne de montagnes enveloppées de brumes, et on entendit un bruit comme celui de la mer un jour de naufrage.
Iskender reconnut que c'était la formidable armée du roi Phûr qui approchait. Il fit alors mettre le feu au soufre, au naphte, à la résine qui emplissaient les chevaux de fer, et les Iraniens continuèrent d'avancer.
Peu à peu, à travers le voile de poussière qui dérobait l'armée des Indiens, se montrèrent de larges têtes d'éléphants qui tenaient droites leurs trompes tournées vers la terre; puis on vit, à
mesure que diminuait la distance, leurs blanches défenses ornées de cercles d'or, la couronne de clochettes sonores retenue à leurs fronts par un lien de pourpre, et leurs poitrails puissants, et leurs pieds lourds, et leur marche égale.
Le cœur des Iraniens se serrait dans Tattente du choc terrible de ces innombrables éléphants instruits aux batailles; déjà Ton entendait leur profonde respiration et on sentait le parfum du mada qui suinte de leurs tempes, lorsque Iskender cria de faire halte et de laisser aller les guerriers construits par les forgerons. L'armée devint à rinstant immobile, et Ton vit les cavaliers de fer, mis en mouvement par les flammes qui grondaient et tournoyaient dans leurs ventres, poursuivre leur chemin et se hâter vers les éléphants du roi Phtir. Alors Tarmée iranienne, comprenant le dessein dlskender, poussa un long cri d'admiration et de triomphe.
Ardents au combat, les éléphants saisirent dans leurs trompes leurs adversaires de fer rougi par les flammes ; mais subissant d'affreuses brûlures, afiFolés de douleur et d'épouvante, ils ne tardèrent pas à reculer, éparpillant de tous côtés les cavaliers demi-brisés qui, au lieu de sang, répandaient par leurs blessures du naphte et du
soufre enflammés sur les animaux pris de panique.
Les clameurs victorieuses lancées au ciel par les Iraniens achevèrent d'effarer la fuite des gigantesques bêtes. Exaspérées par leurs plaies cuisantes, elles se ruèrent sur les Indiens, les renversant, les écrasant et s'acharnant à les luer comme s'ils eussent été les ennemis.
Alors le Roi des rois ayant agité son épée au* dessus de sa tête, les Iraniens se précipitèrent sur l'armée de Phùr, dont la confusion était grande. Ils excitèrent les éléphants, qui causaient plus de ravages parmi les Indiens que n'en auraient pu faire les glaives et les flèches, et avancèrent à mesure que leurs ennemis fuyaient; et ils marchaient sur des cadavres informes dont le sang et la chair étaient pétris dans la boue du champ de bataille.
Mais voici que, poussant des cris de fureur, accourut du centre de Tarmée en déroute Phùr lui-même, le visage ridé par la colère.
Cuirassé d'or, il était assis sur un éléphant gigantesque qui semblait le Phùr des éléphants. Tout caparaçonné d'argent et de pourpre, le noble animal paraissait comme une montagne jonchée de fleurs, et le roi était le soleil sur la montagne*
Avec des grincements de dents, Phùr insulta son armée, et la voua à la colère du vert Rhudra. Il lança contre elle des flèches empoisonnées et tua tous les soldats qu'il voyait fuir. Préférant à la fureur de leur roi les lances iraniennes, de nombreux guerriers se réunirent autour de lui. Il leur cria de couper avec leurs faux tranchantes les pieds des éléphants insoumis. Et, en peu d'instants, les Indiens reformèrent leurs rangs, et entre les deux armées commença une lutte à l'issue incertaine.
Alors Rustem brandit Tantique massue de Féridoum et sourit au combat.
De toutes parts les boucliers se choquent, les disques luisants volent et croisent les flèches venimeuses. Corps à corps des soldats s'efîorcent de s'étouffer Tun l'autre, se mordent, se déchirent, s'insultent et mêlent leurs haleines haineuses, tandis que sur le sol, près de chaque couple, deux ruisseaux de sang se cherchent et se heurtent.
D'un côté, Iskender étîncelant sur son cheval couleur de neige semble tenir à la main un éclair meurtrier; de l'autre, Phùr, gigantesque, domine tous les fronts, et paraît un nuage de tempête d'où tomberaient, au lieu de grêlons, des flèches pesantes.
i96 ISKENDER.
Ici, du cadavre d'un éléphant des Indiens se sont fait une forteresse, que des Iraniens assiègent; là, deux guerriers se défient, et, immobiles, se regardent comme deux tigres sournois; plus loin, un éléphant victorieux saisit avec sa trompe un cheval et son cavalier, les élève au-dessus de Tarmée et les tient un instant suspendus comme un trophée, puis les lance loin de lui.
Rustem, cependant, fait le vide autour de sa massue : il se fraye un chemin à travers les corps qu'il meurtrit, et s'élance vers le roi Phûr. Bientôt il l'atteint et le raille.
— Prudent guerrier, dit-il, tu as fait sagement de te mettre, sur cet éléphant, hors de la portée des glaives et des massues. Mais es-tu bien sûr que ta montagne soit inaccessible?
Et, faisant cabrer le grand Raschk, d'un coup de massue il brise et disperse le casque du roi.
Phûr, les yeux sanglants, la bouche pleine d'écume, bande son arc énorme. La corde siffle; mais, d'un mouvement, Rustem évite la flèche. L'éléphant du roi essaye de saisir le héros iranien; mais, sous un coup de massue, sa trompe retombe inerte, et Rustem va lever le bras pour frapper encore, lorsque Iskender, accourant vers Phùr, crie d'une voix claire et vibrante :
— Arrête, Rustem, et toi, roi de Tlnde, écoute 1 Vois autour de nous la tranquille horreur du carnage accompli; vois ce sol rouge et tiède, couvert de trompes d'éléphants pareilles à des serpents morts; vois ces corps broyés, ces faces immobiles, dont la bouche ouverte par la suprême douleur semble crier une malédiction. Ceux qui, couchés pour notre gloire, ne sont plus que les spectateurs silencieux du combat, demandent grâce avec leurs regards ébahis par la mort, pour ceux qui sont encore en état de mourir. roi, le sang déjà versé monte en flots gémissants jusqu'à mon cœur et le submerge. Faisons cesser cette œuvre cruelle de destruction, et que le roi de rinde et le roi de l'Iran, combattant seul à seul, décident de la victoire.
Ainsi parla Iskender. Phûr le regarda, et, le voyant frêle de corps et pâle de visage, il accepta le combat.
Alors la bataille s'interrompt, les arcs tendus ne se détendent pas, les bras levés ne s'abaissent pas, les glaives s'arrêtent à mi-chemin des cœurs, les étreintes farouches se desserrent, on ne fait pas de nouvelles blessures, mais le sang continue de couler des anciennes.
Et, l'éléphant royal s'étant agenouillé, Phûr
descendit et s'avança vers Iskender en faisant bruire ses armes et ses vêtements d'or. Le roi de l'Iran, à son tour, abandonna son cheval et vint au-devant du roi de llnde.
L'armée iranienne frémit en voyant qulskender, auprès de Phùr, semblait pour la taille et pour la force comme une femme à côté d'un guerrier.
Seul, Rustem, confiant, regardait son roi avec orgueil et amour.
— Allons! s'écria Phùr d'une voix dominatrice, qu'il s'achève vite, le combat dérisoire d'un Phùr de l'Inde contre un enfant du Roum!
Imprudent Kaïsar, je ne te ferai pas attendre la mort, car j'ai hâte de retourner dans mon palais où m'attendent l'amour et le bonheur entre les bras de l'Apsara céleste que je t'ai ravie!
— Viens donc! cria Iskender, toi qui, te glissant comme un voleur, m'as dérobé mon trésor. Sache bien que tu n'échapperas pas à ma vengeance, et que je ferai tomber du même coup dans la poussière ta tête et ta couronne.
Les deux rois se joignirent et le combat fut long, ils luttèrent successivement avec la lance, la massue et le glaive. Phùr, étonné de rencontrer dans son ennemi au corps charmant une force
supérieure à la sienne, fut saisi par Tinquiétude et le doute. 11 perdit le sang-froid, si favorable dans le danger, pendant qu'Iskender, plus calme à mesure que son adversaire s'exaspérait, lui infligeait des blessures nombreuses; et ces blessures affaiblirent à tel point le roi de Tlnde qu'il tomba sur un genou. D'un bond, sans lui laisser le loisir de se relever, Iskender plongea son glaive dans le cœur de son adversaire, qui s'affaissa sur la terre avec un bruit profond.
Iskender, vainqueur, trancha la tête de Phùr, et, saisissant par les cheveux cette tête redoutée, il la montra, sanglante et furieuse, aux armées; puis il la jeta sur le sol et posa le pied sur le front orgueilleux du roi de l'Inde.
Alors, pendant que l'armée iranienne hurlait de victoire, les Indiens éclatèrent en cris de douleur et d'épouvaute, se jetèrent à plat ventre dans la poussière et arrachèrent leurs insignes d'honneur.
Iskender dit :
— Ne vous livrez pas ainsi au désespoir, soldats indiens. La vie est une fumée que le souffle du temps emporte. Hier Phùr était le roi de l'Inde; aujourd'hui le roi de l'Inde c'est Iskender. Phûr était cruel; Iskender est clément. Pourquoi
arrachez-vous vos insignes d'honneur? Croyezvous que je veuille vous rendre vils et esclaves? Croyez-vous qu'ayant conquis une belle femme, je me plaise à la défigurer et à l'insulter? Je la couvrirai de parures et de vêtements précieux, et je la conduirai dans mon palais auprès de mes épouses les plus chéries.
Entendant par ces paroles qu'ils ne seraient ni maltraités ni réduits en esclavage, les Indiens abandonnèrent leur douleur, et, glorifiant le nom de leur nouveau roi, ils se mêlèrent aux Iraniens.
Cependant, lorsque le soir de cette journée fut venu, et tandis que les guerriers et les pelewans se préparaient au repos , Rustem s'approcha dlskender et lui dit :
— mon frère, te plaît-il que j'aille annoncer ta victoire à la reine Indûmatî?
— Ton dévouement veille toujours, Rustem, dit le roi; va donc vers cette péri, et dis-lui que mon cœur se dessèche loin d'elle et que j'ai soif de sa présence.
Rustem, tremblant, quitta le roi, et, s'étant informé de la route, il partit rapidement.
Raschk courut cette nuit-là, le lendemain et le surlendemain, et Rustem aperçut enfin une grande ville blanche, éblouissante de soleil à travers les arbres sombres et les fleurs. Il l'atteignit et le pas ferme de Raschk sonna sur les dalles des larges rues brûlantes.
Le jeune héros, frémissant d'impatience, s'arrêta devant une demeure si magnifique qu'il n'en avait jamais vu de pareille dans le pays d'Iran. Elle était située au milieu d'un étang, où se reflétaient avec tranquillité des édifices blancs et inégaux. L'un, au centre, formait une gigantesque pyramide qui montait par degrés brusques et que surmontait une haute couronne de pierre découpée; les autres étaient des blocs carrés, des tours frêles, des dômes couleur d'argent, entre lesquels s'élançaient de minces palmiers et des bhandiras sacrés; et l'on voyait aussi d'énormes plantes rigides aux feuillages aigus comme des glaives.
Un grand escalier de marbre descendait vers l'étang; sur les marches quelques femmes au costume éclatant étaient couchées, et des esclaves noirs, vêtus de pourpre, remuaient doucement des éventails en plumes de kokila.
Les pieds dans Teau, de grands éléphants buvaient, tandis que, sur la housse d'or et de satin qui couvrait leur dos, un jeune garçon était assis, les jambes croisées. Autour des grands animaux sombres, des oiseaux aux pattes grêles secouaient leurs plumes claires en criant joyeusement, et sur les rives s'ouvraient par milliers les frais calices des lotus.
Rustem poussa Raschk dans l'eau et monta à cheval l'escalier de marbre. Les femmes qui sommeillaient sur les marches se dressèrent avec des cris de surprise et de crainte, et s'enfuirent à travers les arbustes des jardins, faisant pleuvoir sur elles les pétales des fleurs mûres. Poussant des hurlements et tremblant dans tous leurs membres, les esclaves noirs feignirent de barrer la route à Rustem, et aussitôt des soldats agiles accoururent bandant des arcs d'or.
Alors Rustem, levant le bras, leur fit signe de se tenir en repos et dit :
— Le Phùr de l'Inde est mort; sa tête gît dans la poussière, et les Indiens se sont soumis. La victoire est à Iskender, et votre roi se nomme Iskender. Mais l'épouse de votre roi est prisonnière dans ce palais, je viens la délivrer. Au nom d'Iskender, conduisez-moi vers elle, et sachez
que si la moindre violence lui a été faite, il ne restera pas un Indien vivant et que le nom de ce pays sera effacé de la mémoire des hommes.
Comme les soldats demeuraient immobiles, tout occupés de leur stupeur, une jeune esclave de treize ans s'offrit à guider le vainqueur vers la reine Indùmatî. Rustem descendit de cheval et suivit la jeune fille, qui, à travers les salles du palais, marcha devant lui en se retournant quelquefois pour le regarder d'un air d'effroi. Elle atteignit un jardin intérieur où les arbres n'avaient que des fleurs, où le sol était un parterre épais poudré d'abeilles frémissantes et où les kokilas chantaient comme dans les arbres du paradis.
— La voici! dit l'esclave à Rustem, qui, pâle, ralentissait le pas.
Et il la vit près d'un bassin de cristal, couchée sur des lotus brisés.
Oppressée par la chaleur et le chagrin, elle renversait sa tête en fermant ses yeux aux cils mouillés de larmes, et laissait tremper deux de ses doigts dans l'eau.
Elle avait l'air d'une lune attristée par un nuage de pluie, d'une abeille privée de miel, d'un oiseau pris dans un filet d'or.
En la voyant ainsi, Rustem, avec un sanglot de douleur, s'élança vers elle et s'agenouilla dans les fleurs. Indûmati, réveillée de son rêve mélancolique, se souleva et tourna vers Rustem ses yeux brillants à travers les larmes ainsi que des diamants mouillés. Elle vit le jeune guerrier, et devint soudain resplendissante comme le soleil qui surgit de l'horizon. Elle appuya ses mains pareilles aux fleurs du tilaka sur les épaules de Rjustem, et Ton vit se presser sur ses lèvres, comme un essaim de papillons, mille paroles dont aucune n'osait s'envoler, Rustem sentait son âme monter vers Indùmatî comme un lac bu par le soleil, et il invoquait l'ombre salutaire d'un nuage entre lui et ces yeux desséchants.
Un long temps s'écoula au milieu du silence avant que Rustem pût contraindre sa bouche à prononcer ces paroles qui n'étaient pas celles que son cœur lui inspirait :
— Reine, je suis prosterné devant toi comme un sujet fidèle, porteur d'un message. L'époux glorieux à qui l'on t'a enlevée m'envoie vers toi pour que tu saches sa victoire, et qu'il a puni le criminel Phùr. selon la justice. La tête du ravisseur a été séparée de son corps. Réjouis-toi, Indûmati! le roi, plein d'impatience, t'aura bientôt
rejointe et il te fera oublier par sa tendresse tous les maux que tu as soufferts.
— Rustem! s'écria Indûmatl en mettant une main sur les yeux, c'est à présent que le malheur va commencer pour moi.
— Que dis-tu, reine? murmura Rustem. La joie et la gloire accompagnent Iskender. Il est comme Mithra qui rend la terre souriante. Il est Mithra lui-même, et sa présence te donnera des jours sans nuits et une vie sans hivers.
— Le soleil qui ferait prospérer le jardin de mon cœur ne veut pas luire pour moi, dit tristement la reine.
— Il n'y a qu'un soleil au ciel; ce soleil c'est le roi de l'Iran, et il ne brille que pour Indûmatî.
— Eh bien! Rustem, le soleil me tue, et c'est la pluie que je désire.
Le jeune guerrier courba la tête.
— Fou et lâche que je suis! murmura-t-il, pourquoi ai-je voulu la voir encore?
Mais la fille de Kéïd continua :
— Tu ne veux pas me comprendre, tu fermes tes oreilles à ma voix et tes yeux à mon regard. Tu me fermes ton cœur comme un port inhospitalier, et mon amour est un navire en détresse. Mais aujourd'hui, puisque tu m'as annoncé la fin
de mon espoir tenace, puisque demain rien de moi ne sera plus à moi, je veux que tu le saches, toi qui m*as conduite et livrée au royal époux : c'est Rustem que j'aime et non Iskender, et c'est ton bien que tu as donné à ton frère. Oui, tu le sauras, guerrier aux yeux charmants, c'est toi que j'aime de tout mon amour, c'est à toi que je pense sans cesse. Je rêvais à toi lorsque tu es venu t' agenouiller ici; c'est ton nom que je prononcerai dans les bras du roi détesté, et lorsqu'il m'aura tout entière je lui volerai mon âme pour te la donner. C'est toi qui m'annonces son approche, et tu ne me dis pas en même temps : Fuyons! Rustem, pourquoi lorsque Raschk nous portait tous deux et que l'aveu de mon amour s'est échappé de mes lèvres, pourquoi n'as-tu pas voulu fuir? Pourquoi à présent, pendant qu'il est temps encore, demeures-tu pâle et immobile?
— Pourquoi! s'écria Rustem d'une voix désespérée en se déchirant les joues avec ses ongles; pourquoi? hurla-t-il. Parce que je ne t'aime pas!
Et, chancelant comme un homme blessé à mort, tenant entre ses mains son front brûlant, il s'enfuit de la présence dlndûmati.
Il courut à travers des jardins inconnus, écrasant les tiges délicates des fleurs nouvelles. Son glaive, qu'il tenait à la main, pleurait des gouttes de sang, car Rustem s'était fait une blessure pour se délivrer de la vie; mais il avait arraché le glaive avant que la pointe eût atteint le cœur, se souvenant qu'Iskender était le maître de sa vie; et il courait cherchant Iskender pour le supplier de lui accorder la mort. Sans savoir comment, il gagna la route par laquelle devaient arriver le roi et ses armées, et il se mit à marcher audevant d'eux. Mais pour la première fois le guerrier infatigable se sentit las. Il voulut s'efforcer, il chancela. Alors il songea à Raschk et s'étonna de ne l'avoir pas emmené; mais il ne put se rappeler ni en quel lieu ni à quel arbre il avait attaché la bride d'or.
Le héros chéri de l'Iran s'assit, au bord de la route brûlante, sur une pierre et attendit sans éprouver de colère contre ses forces défaillantes. Il laissa le sable et la poussière lui emplir les yeux, s'amasser dans sa chevelure et sur ses vête-
ments. Le sang qui coulait lentement de sa blessure glissait sur une de ses mains, puis tombait sur la terre sèche, qui le buvait aussitôt.
11 ne compta pas les heures, il y avait deux jours qu'il attendait lorsque Iskender, plein de gloire et de beauté, s'avança au milieu de ses pelewans et suivi de ses armées joyeuses. Le Roi des rois vit cet homme au bord du chemin et dit : — C'est un mendiant accablé par la chaleur et la faim. Laissez-lui tremper ses lèvres dans la coupe de Kéïd, et donnez-lui deux mesures d'or afin qu'il ait sa part de joie et glorifie mon nom. Quelques soldats s'approchèrent du mendiant en lui offrant la coupe pleine et les mesures d'or; mais le lion blessé se releva, et, secouant sa torpeur, il s'élança vers Iskender et saisit la bride du cheval roval. Le Kéïani reconnut Rustem, et demeura sans voix en le voyant les yeux pleins de sang et de poussière, les cheveux pareils à ceux d'un vieillard, une blessure noire de boue sanglante au côté, les habits souillés et une épée ternie à la main. Et Rustem s'écria d'une voix puissante encore :
— Mon roi! mon frère! maintenant que la guerre est finie et qu'Iudûmatî est délivrée, rends-moi cette misérable vie que je t'avais con-
sacrée, permets- moi d'en faire ce que bon me semblera, permets-moi de m'en délivrer comme d'un fardeau trop pesant!
— Rustem! mon frère bien-aimé! répondit le roi épouvanté, qu'as-tu? Quelle afifreuse douleur te pousse à parler ainsi?
— Ne cherche pas la cause de ma douleur, balbutia Rustem d*une voix éperdue, ne la cherche pas : tu ne pourrais pas la trouver dans ce monde ; elle réside loin, bien loin d'ici, sous la racine d'un arbre aux fleurs empoisonnées qui s'élève dans le royaume empesté des Divs!
Le roi de l'Iran sauta à bas de son cheval et soutint dans ses bras Ruslem qui chancelait.
— Mon frère a perdu la raison, que vais-je devenir? Maudit soit ce pays où le soleil brûle le front et dessèche la pensée! Maudit soit ton zèle infatigable, ô mon seul ami! Quel prix la victoire peut-elle avoir pour moi si Rustem m'abandonne? Que faisais-tu sur cette pierre, sans abri sur ta tête? Le soleil te dévorait. Mais tu guériras; je le veux. Viens ici, médecin du roi Kéïd, et si ta science vaut quelque chose, sauve mon frère.
Le médecin s'avança et fit placer Rustem dans une litière. On continua de marcher vers la ville, tristement et en silence.
Lorsqu'on fut entré dans la demeure royale, le médecin pansa la blessure de Rustem et fit boire au malade une liqueur contre la fièvre. La blessure se ferma promptement et la fièvre disparut, mais le désespoir resta.
Le médecin secouait la tête et disait :
— Rustem n'est ni malade ni fou.
Il alla vers Iskender :
— Roi des rois, lui dit-il, j'ai guéri le corps de Rustem, mais je ne saurais guérir son âme. Interroge le Devin à la grande clairvoyance ; peut-être pourra-t-il révéler la cause du désespoir de ton frère.
— Tu as prononcé de sages paroles, dit Iskender.
Et il ordonna qu'on fît venir le Mage, présent du roi Kéïd.
Cependant Rustem demeurait morne. Il refusait de manger et ne prononçait pas une parole.
Une fois, ayant entendu un hennissement triste, il dit :
— Mon pauvre Rasclik!
Mais il ne conçut même pas le désir de revoir son cheval bien-aimé: et tandis que l'animal, appelant son maître, continuait de se plaindre, Rustem ne quittait pas la salle solitaire où on Tavait porté.
Tout à coup la porte s'ouvrit. Le héros mourant s'efforça de sourire à Iskender, qui entrait.
— Viens! viens! dit Iskender d'une voix Joyeuse. Pourquoi restes-tu étendu sur ce lit? Viens, je veux que nous allions respirer ensemble ^es parfums des jardins en fleurs et écouter le chant clair des kokilas. Privé de toi, je ne prends plus plaisir à aucune chose.
Doucement, le Kéïani prit la main de son irëre et le conduisit parmi des jardins et des galeries magnifiques; puis il le fit entrer dans une salle où les yeux éblouis de Rustem aperçurent subitement Indùmatî assise sur un trône d'or incrusté de turquoises.
Bustem devint d'une telle pâleur que le roi crut l'avoir tué; mais le héros s'adossa à la muraille et demeura droit et immobile.
Alors Iskender, triste et grave, dit :
— Vois cette reine sans pareille, dont chaque trait inspire un amour nouveau; vois cette taille plus droite que les gracieux cyprès; vois cette chevelure qui semble un fleuve de parfum : la vie est-elle assez longue pour adorer cette beauté tout entière? Doit-on dérober un jour, un seul instant à cet amour? Hélas! je suis roi, j'ai les peuples, les batailles, les conquêtes; je ne pour-
rai pas aimer Indûmati comme sa perfection l'exige, ou, si je me laissais enivrer par ses yeux, j'oublierais mes devoirs. Toi, mon frère, tu nés pas un Kéiani ; aime-la, sois son époux ; prends-la, je te la donne.
Ruslem regarda le roi avec des yeux élincelants; il regarda Indûmati qui lui tendait les bras; puis, soudain, il s'élança vers elle, la saisit avec un cri de bonheur suprême, et disparut en l'emportant, comme Simurgh sa proie.
Alors le conquérant, le Maître du monde, Iskender, les yeux troublés par les larmes, se laissa tomber sur le trône demeuré vide, et soupira profondément.