TROISIÈME RÉCIT
Le conteur reprit haleine au milieu des approbations de l'assistance . II demanda à boire, et cent coupes pleines furent tendues vers lui. Lorsqu'il les eut vidées il loua Dieu en disant :
— O fils d'Adam, ne cessez pas de remercier Allah et de glorifier son nom, sa. bienfaisance et sa sollicitude! Il a attaché à votre service le soleil, le ciel, les nuages ; c'est par eux que les épis poussent et prospèrent. C'est pour vous que les arbres travaillent sans cesse à produire des fruits délicieux et salutaires; c'est pour vous que les champs, ces bons serviteurs, préparent des festins. Ne soyons pas ingrats envers Allah, qui nous a donné, contre les chagrins jetés par Iblis sur la terre, la vigne joyeuse, avec le secret d'en tirer le divin poison. Certes, je n'ignore pas
que les mobehs rigoureux interdisent aux vrais croyants l'usage delà bonne liqueur rouge: mais je supplie Mohamed et Aly — que la bénédiction d'x\llah soit sur eux! — de fermer indulgemment leurs oreilles pendant que j'adresse cette prière au Tout-Puissant : Fais que le soleil verse sur les pampres ses plus ardents rayons et que la prochaine vendange soit abondante !
Maintenant, écoutez la suite de Thistoire dlskender. Les guerriers ne sont pas toujours occupés à combattre, il ne convient pas de les célébrer toujours sur le ton héroïque. Je parler» d'une voix plus simple et je réciterai des aventures plus familières. Gardez-vous cependant de révoquer en doute mes paroles, car je raconte selon les bonnes traditions que nous ont transmises le sage Dickan et Ferdouci aux paroles de miel!
Lorsque le petit-fils de Phéïlékous fut entré dans le royaume de Phûr et eut atteint Ayodya, il résolut de s'arrêter pendant quelque temps dans celte belle cité afin de laisser se reposer la victoire.
Alors, do toutes les provinces de l'Inde accoururent en foule, dans Ayodya, des chefs superbes ou des ambassadeurs, et tous jetaient aux pieds du vainqueur Iskender leur soumission et leurs offrandes.
Il en vint des vallées fertiles de THimalaya, de Kuçasthali, bâtie par Kakudnim au milieu de rOcéan, du Kêlasâ riche en lotus, du Vrindavana qu'arrose le Kalendi, et du pays de Sind, et du mont Méghà, où habitent les orages.
Iskender reçut avec joie les hommages de ses nouveaux sujets et accueillit leurs présents.
Un jour, cependant, les abords du trône étant encombrés de richesses, il sentait ses yeux fatigués de tant de pierreries et de tant d'or, lorsqu'un esclave s'approcha et dit :
— Maître, il y a encore sous les voûtes du palais des envoyés d'un pays infertile; comme les autres ils viennent se soumettre à ta puissance; mais ces hommes sont si singuliers dans leur apparence et si simples dans leurs costumes, que j'hésite à les introduire en ta présence.
— Ils sont mes sujets, dit le roi, au même degré que les autres; fais entrer ces hommes qui sont venus de loin.
L'esclave obéit. Les envoyés furent introduits.
et Iskender s'étonna de leur aspect, car ils étaient nus, maigres, brûlés par le soleil et chaussés de la poussière des chemins. Leur tête, hérissée d'une chevelure et d'une barbe vierges de tout soin, paraissaient énormes sur leurs corps frêles. Quelques-uns, pour faire honneur au roi, avaient couvert leurs épaules d'une peau d'antilope noire qu'ils croisaient maladroitement sur leur poitrine. La plupart apportaient pour tout présent des corbeilles de figues mûres, des dattes, des oignons et des colliers faits de ces graines rouges que Ton cueille dans les buissons de vimbas.
— Qui êtes-vous? demanda le roi, et quel est votre pays?
L'un des envoyés prit la parole timidement.
— Nous sommes des Brahmanes, dit-il, et notre pays n'a d'autre nom que le pays des Brahmanes.
— Le sol de votre patrie doit être bien infécond, ô Brahmanes, qui paraissez si pauvres?
— Notre pays est aussi fertile que les bords fortunés de la Ganga, mais nous ne le cultivons pas.
— Est-il possible que, jeunes et sans maladies,
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vous vous laissiez engourdir par la paresse?
Pourquoi n'ensemencez-vous pas les champs fertiles?
— A quoi sert d'ensemencer, ô roi? A quoi bon des récoltes et des granges pleines de blé? La provision est inutile à ceux qui ne sont pas certains d'être vivants et d'avoir faim le lendemain. Nous ne possédons ni champs, ni or, ni maisons. Pourquoi bâtir ce qui s'écroulera? Quel besoin d'amasser un métal impuissant? Il ne réussirait pas à nous racheter de la mort ! vainqueur, tu possèdes la moitié du monde; mais un coin infime de ce monde suffira à te posséder. Tu as des trônes, des trésors, des femmes; tu es glorieux et puissant; ta volonté change l'aspect de la terre, et cependant tu ne pourras pas dérober ton front chargé de diadèmes à la morsure affamée des vers; tune pourras pas empêcher la poussière noire de se mêler à ta précieuse cervelle! Considère le destin de Phùr. N'était-il pas fort et superbe? Un moucheron vaut mieux que lui. Il avait érigé des villes sans nombre, et il n'avait pour épouses que des filles de rois : maintenant ses villes sont à toi, ses femmes sont les tiennes; et ce roi est mort avec une rage jalouse dans l'esprit. Nous qui n'avons ni richesses ni désirs
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ni amour, nous espérons descendre dans le néant avec peu de regrets.
— Allez, mélancoliques Brahmanes, dit le roi, je ne vous donnerai rien puisque rien ne vous tente, mais je vous promets de ne pas inquiéter de guerres ni de cultures votre morne patrie.
— Sois remercié, ô roi! Nous te souhaitons rindifférence et le détachement qui conduisent à une agonie sans regrets.
Les Brahmanes se retirèrent, et Iskender, attristé par leurs discours, laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec abattement.
— En effet, je ne suis rien, pensait-il; un morceau d'or ou une vile pierre dureront plus que moi. Ma gloire, pareille au bruit d'une bataille entendue de loin, résonnera dans les siècles prochains, puis s'atténuera et s'effacera. Ainsi la fumée subsiste peu de temps après le feu éteint. Et moi je serai un cadavre semblable aux autres cadavres. Quoi! ma chair n'existera plus! Ni mon œil ni mon regard, ni mon front ni ma pensée! Qu'importent les félicités et les orgueils puisqu'ils aboutissent à une telle fin! Pourtant je suis le Roi du monde, le maître des hommes.
Dieu a créé le monde et les hommes; moi je les ai conquis; j'ai pris à Dieu sa création. Invin-
cible, beau, adoré, que me manque-t-il pour être * Dieu?
— Il te manque d'être immortel! dit une voix près du roi.
Iskender se dressa, irrité d'avoir été surpris dans un instant de faiblesse; il vit le Mage, présent du roi Kéïd, qui élevant vers ses tempes ses mains enferme de coupe, s'inclinait devant le trône.
— Gomment oses-tu répondre à ma rêverie, s'écria le roi, puisqu'il n'est pas en ton pouvoir de me donner ce qui me manque?
— Es-tu sûr que je ne puisse pas te le donner? dit le mage.
Iskender se rassit sur le siège royal et regarda fixement le Devin.
Celui-ci reprit avec respect :
— Si je n'ai pas le pouvoir de te rendre immortel, je puis t'indiquer le moyen de le devenir.
— Si tu ne railles pas, parle vite !
— Sache, ô mon maître, qu'il est sur la terre un lac merveilleux dont l'eau est pareille à des diamants dissous. Un jour, du haut des nuages, une bague échappée du doigt divin de Lackmi tomba dans cette onde étincelante. Vichnou se précipita du ciel, plongea sous. les eaux et rapporta la bague à son épouse. Mais au contact du
corps de Vichnou, le dieu qui vivifie et conserve, le lac avait acquis la vertu miraculeuse de rendre immortels ceux qui boiraient une gorgée de son eau.
— Conduis-moi! conduis-moi! s'écria Iskender plein de joie.
— Hélas! dit le Mage, nul ne sait le chemin de ce lac surprenant, et, d'ailleurs, il ne suffirait plus de boire une gorgée de son eau pour obtenir l'immortalité. Écoute, ô roi, la fin de mon récit. En tombant, la bague de Lackmi s'était heurtée au fond de Teau contre un rocher, et une perle magnifique s'était détachée du chaton. Cette perle demeura dans le lac, et, parce que l'épouse de Vichnou est la plus belle et la plus jeune des déesses, Teau acquit le pouvoir de conserver éternellement la jeunesse et la beauté de ceux dont elle mouillerait les lèvres. Mais Çiva, le dieu qui détruit, se sentit plein de colère à cause de ce lac bienfaisant. Il s'y plongea à son tour et en retira la perle. L'eau, en touchant le dieu terrible, avait perdu ses heureuses vertus. Elle est maintenant un poison mortel, et ne reprendra son ancien pouvoir qu'au contact de la perle divine.
— Et qu'est devenue cette perle? demanda le roi impatient.
— J'ai médité longtemps sur ce sujet et je puis te renseigner, ô maître! Il n'était pas dans le pouvoir de Çiva de détruire la perle, parce qu'elle avait appartenu à Lackmi; mais il pouvait la cacher et se résolut à le faire.
— En quel endroit, ô mage? le sais-tu?
— Çiva , après avoir longtemps hésité , se décida à cacher la perle dans la tête du Roi des éléphants, et il dit à l'éléphant : « Tu ne mourras jamais, à moins qu'un homme, connaissant le secret, ne triomphe de toi et ne te tue pour s'emparer de la perle. » Iskender, toi seul peux vaincre le formidable roi des éléphants. Tu sais le secret de Çiva. Va conquérir la perle miraculeuse.
— Où est situé le royaume des Eléphants?
— Vers les sources de la Ganga, dans une forêt interdite aux pieds des hommes.
— Où donc ne pénétrerait pas le pied d'Iskender? dit le roi avec ardeur.
— Lorsque la perle de Lackmi sera en ta possession, tu n'auras, pour connaître la route du lac d'immortalité , qu'à regarder de quel côté brille l'orient de la perle. Marche de ce côté; si la lueur change de place, change de route.
Le mage cessa de parler. Iskender rêvait.
— Comment ne pas douter? disait-il en luimême; comment ne pas croire qu'il me trompe en se trompant lui-même?
— Me suis-je trompé en te révélant qulndûmatî était au pouvoir de Phûr? T'ai-je menti en te dévoilant Tamour de Rustem pour Indûmatî?
Le roi soupira au souvenir de Rustem et dlndûmatî.
— Eh bien! dit-il à haute voix, puisqu'on effet ta sagesse et ta science sont grandes, je te confierai mes royaumes pendant mon absence. Choisis un homme plein de vertu et de courage parmi les nobles indiens, et qu'il s'assoie sur le trône d'Ayodya. Puis retourne à Istakr avec mon armée victorieuse et gouverne l'Iran en ma place. Voici le sceau dominateur des Kéïanis, ajouta Iskender en ôtant de son doigt l'anneau royal; je te le confie, et avec lui la toute-puissance.
Le Mage prit l'anneau et baisa la robe du roi.
— Pars donc, héros sans pareil, dit-il; mais méfie-toi des pièges et des enchantements dont Çiva sèmera ta route.
Et Iskender, étant descendu de son trône, appela les gardiens des richesses et se fit ouvrir le miraculeux trésor de Phûr. Il choisit les diamants les plus limpides, prit des escarboucles, des rubis
et des saphirs, en emplit une large bourse qu'il noua à sa ceinture, puis, armé de la lance, de Tare et de la massue, le roi envieux de Timmortalité monta à cheval, et seul, sortit de la grande ville d'Ayodya, tandis que le soleil, comme une balle d'or lancée par une main invisible, retombait hors des jardins de Thorizon.
Le roi au visage charmant marcha pendant la fin de la journée dans une plaine pareille à un désert; il aperçut enfin un édifice majestueux et noir sur le ciel obscurci. Il pensa que c'était une pagode et, s'en étant approché, il frappa un coup sur la porte afin de demander l'hospitalité pour la nuit. La porte s'ouvrit toute grande; mais, au lieu des prêtres qu'il s'attendait à voir, s'avancèrent des serviteurs vêtus de pourpre, qui l'aidèrent à mettre pied à terre et emmenèrent son cheval. Le roi entra dans ce palais, qu'il avait pris pour une pagode, et se trouva devant un large escalier de cristal qui s'élevait entre deux murailles d'argent. Au sommet de cet escalier apparut une femme voilée; elle tenait à la main une escar-
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boucle merveilleuse dont la lueur éclairait le palais.
— Monte, jeune voyageur, dit cette femme d'une voix claire.
Le roi, surpris et charmé, posa la main sur le cordon de soie couleur d'azur qui servait de rampe, et gravit les degrés de cristal.
Suivant son guide mystérieux, il pénétra dans une chambre magnifique et gracieuse, où les murs et les divans étaient recouverts d'une étoffe semblable, pour la texture et la couleur, aux pétales des roses nouvelles. Iskender, étonné, ne put s'empêcher de toucher légèrement cette étoffe : elle était fraîche et lisse comme une fleur.
La jeune femme, qui était comme l'abeille gracieuse de cette rose, accrocha l'escarboucle éclatante à un fil d'or qui descendait du plafond; puis elle prit le roi par la main et le fit asseoir sur un divan, près d'une table chargée de mets.
— Repose-toi et rassasie-toi, dit-elle.
Iskender, la retenant par la main, attira la jeune
femme auprès de lui.
— Ne saurai-je pas le nom charmant de celle qui me reçoit avec tant de grâce? dit-il.
— Je me nomme Çalmali.
— Calmali, laisse-moi admirer ta beauté
afin que mon âme partage le bien-être que ton accueil fait éprouver à mon corps.
D'un mouvement gracieux Çalmali rejeta son voile, qui palpita un instant autour d'elle, puis s'abattît lentement sur le sol. Elle apparut alors radieuse comme une Apçara, et les lèvres du roi s'ouvrirent pour un cri d'admiration.
— Tu es aussi belle que mon désir l'espérait! s'écria- t-il.
Et, tenant les mains de Çalmali par le bout des doigts, il la contempla longtemps et s'enivra des traits de la jeune femme, qui semblaient verser du vin.
— Mais qui donc es-tu, dit-il, toi qui semblais m'attendre, une escarboucle h la main? Quel est donc ce palais solitaire et charmant?
— Si je te demandais qui tu es et d'oii tu viens, me répondrais-tu?
— Non, dit le roi en souriant.
— Aussi ne t'ai-je demandé ni ton nom ni ton pays. Tu t'avançais, superbe, à travers la plaine; j'ai espéré que tu frapperais à mon palais.
Demande-t-on au soleil levant d'où il vient? On le remercie d'être venu.
Iskender appuya ses lèvres sur les mains de la jeune femme.
— Pardonne-moi, je suis indigne de ta bonté.
— Ne veux- tu pas goûter à ces mets? ditelle,
— Je ne suis avide que de ta beauté, répondit le roi, en faisant asseoir Çalmali auprès de lui. Je ne puis rassasier mes yeux de ton visage couleur de lotus, de Ion regard si doucement cruel, ni de ta bouche ardente, dont le sourire montre des gouttes de lait figées.
— Qu'importe la beauté d'une ville au voyageur qui passe !
— Il en garde le souvenir dans son cœur et peut un jour la choisir pour sa patrie.
— Non, dit-elle en secouant la tête, il voit cent villes plus belles sur son chemin et oublie.
— Cruelle ! peux-tu croire que je t'oublie jamais? et n'est-ce pas à moi de craindre que tu ne te souviennes plus à son retour de Thôte d'un soir? Ne vois-tu pas que ta beauté a subitement empli mon cœur d'amour? Ainsi une lampe apparue dans l'ombre verse soudain la clarté. Et ne suis-je pas à plaindre d'aimer sans espoir d'être aimé?
— Hélas ! je ne te hais pas, pour mon malheur, dit Çalmali, tandis qu'une larme glissait entre ses cils.
— Tu m'aimes ! s'écria le roi en l'enveloppant
de ses bras. pourquoi dis-tu ce mot si doux avec tristesse? Pourquoi dis-lu : Hélas!
— Parce que tu m'aimeras ce soir et partiras demain! Moi, je t'aimerai dans la solitude et le regret demain et les jours suivants.
— bien-aiméel me crois-tu assez fou pour me dérober au bonheur, pour fuir le ciel de ta présence? Crois-tu que mon amour s'assouvisse en un jour?
— Dis-tu vrai? s'écria Çalmali avec joie, tu ne me quitteras plus !
— Je ne te quitterai jamais, murmura le roi en essuyant sous ses baisers les larmes de la jeune femme.
Et il passa la nuit après d'elle, oubliant son voyage et le lac d'immortalité ; et, lorsqu'il s'éveilla, le lendemain, il se sentit plein de langueur et de paresse. Mais il se souleva et songea au départ.
Çalmali lui tendit ses lèvres souriantes; le roi les baisa distraitement, et il regardait le grand soleil qui brillait à travers la fenêtre.
— Voici déjà que tu oublies ta promesse, ditelle tristement; tu veux partir.
— Je partirai pour revenir bientôt. Mon voyage achevé, je t'emmènerai dans mon pays et dans ma maison, et je ne te quitterai plus.
— Oh! non, tu ne partiras pas d'ici.
— Il le faut, dit Iskender.
Et il se leva.
— Iskender, roi du Roum, de Flran et de llnde, s'écria alors Çalmali d'une voix terrible, tu ne sortiras pas de ce palais !
Iskender, stupéfait d'être ainsi reconnu, se tourna brusquement et vit que le visage de la jeune femme, troublé par la colère, était devenu effrayant comme Tarbre dont les feuilles sont des épées et des tranchants de faux, comme l'arbre infernal dont elle portait le nom.
— Puisque tu sais qui je suis, dit-il, tu dois savoir que ma volonté est souveraine et que tout obstacle s'écroule devant moi.
— Oui, je sais qui tu es; mais apprends qui je suis. Sache que Phiir était mon père et que je vais le venger. C'est par mes enchantements que tu es venu dans ce palais, qui te sera une prison dont je serai le geôlier. D'abord j'avais résolu de te donner pour prison mon amour et pour chaînes mes caresses ; après t'avoir abreuvé des ivresses exquises et funestes que versent mes yeux et ma bouche, je t'aurais renvoyé dans ta demeure royale et il te serait resté assez de force à peine pour monter la première marche de ton trône.
Mais puisque tu as déjoué mes enchantements, puisque la ruse est maintenant impuissante, j'userai de^ma force et je mettrai sur ton cou le pied que tu as baisé.
— Quelle est donc la force qui lutterait avec celle qui a su abattre l'orgueil de Phùr? Quelle est la prison que le tonnerre ne puisse réduire en poussière?
Et le roi, d'un coup de poing, brisa une fenêtre. Çalmali se prit à rire en se moquant.
— Garouda lui-même hésiterait à s'envoler de si haut, dit-elle.
Iskender se pencha et aperçut le sol dans un lointain vertigineux. Il se retourna avec colère.
— Tu vas mesurer la hauteur de Ion palais, raksasi furieuse! s'écria-t-il.
Et, avant qu'elle eût pu lui échapper, il saisit Çalmali et la souleva hors de la fenêtre. Mais il s'aperçut alors que le corps de son ennemie n'avait plus aucune consistance ni aucun poids ; il se dissolvait entre les mains ; il devint bientôt comme une fumée, puis s'effaça. En même temps les murs du palais blêmirent, ils se firent peu à peu trans^ parents comme^des vapeurs et disparurent. Et le roi, stupéfait, se trouva dans la plaine déserte, auprès d'un platane auquel était attaché son cheval.
Iskender se frotta les yeux. Il n'y avait aucune chaumière, aucun palais dans la plaine.
— Que signifie cette aventure? pensa-t-il. Ai-je dormi et rêvé au pied de cet arbre? ou bien est-ce Çiva qui déjà dresse des obstacles entre moi et le lac miraculeux? D'ailleurs, rêve ou réalité, j'ai passé une belle nuit, et je veux oublier le cauchemar du matin, puisque j'en suis sorti victorieux. Mais désormais je me mettrai en garde contre les palais et les femmes aux beaux visages.
Iskender monta à cheval et se remit en route vers les sources lointaines de la Ganga.
Il arriva bientôt dans un pays où le peuple s'agitait et paraissait en proie à la plus vive inquiétude. Des hommes , devant la porte de leurs demeures, regardaient l'horizon avec l'anxiété de l'attente; des femmes pleuraient et se tordaient les bras, tandis que des enfants, voyant pleurer leurs mères, criaient d'effroi.
Iskender se demanda quelle pouvait être la cause de cette douleur unanime, mais ne put se donner de réponse.
Cependant il reconnut que son aspect produisait un grand changement dans Tattitude de la foule inquiète ; toutes les têtes se tournaient vers lui; on parlait en le regardant, et quelques rayons d'espérance éclairèrent les visages. Plusieurs personnes, comme il passait, se mirent à le suivre. Le roi, ennuyé, lança son cheval au galop et se dirigea vers une grande ville dont il voyait briller au soleil les murailles et les forteresses. Lorsqu'il fut tout proche des portes il remarqua que les habitants de cette cité étaient réunis au faîte des remparts et regardaient avec angoisse les routes qui aboutissaient à chacune des portes. Son arrivée produisit une grande émotion parmi ceux qui semblaient attendre; ils levèrent les bras au ciel en poussant des cris de joie, et Iskender vit s'avancer à sa rencontre, sous la voûte de la porte qui lui faisait face, un majestueux personnage accompagné d*une suite somptueuse; et ce personnage était un destour royal. Il s'approcha dlskender et l'embrassant avec effusion.
— Enfin! s'écria-t-il, tu arrives à temps! Dans quelques heures il aurait été trop tard.
Iskender se défendit de cet embrassement.
— Vous vous trompez sans doute; je n'avais pas résolu de venir dans cette ville; et si vous
attendez quelqu'un, je ne suis pas celui que vous attendez.
Le destour n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre.
— Viens, hâtons-nous, dit-il, le roi est impa«> tient de ta présence.
— Je ne suis pas moins impatient que lui, dit Iskender, mais c'est d'avoir l'explication de tout ceci.
Le destour prit le cheval d'Iskender par la bride et l'entraîna vers le palais du roi de ce royaume, tandis que la foule suivait, enthousiaste.
— Allons vers le roi, pensait Iskender, il verra bien que je ne suis pas celui qu'on attend.
Mais lorsqu'il fut en présence du souverain, celui-ci laissa échapper une exclamation de joie.
— C'est lui, s'écria-t-il. Mon malheur va donc finir !
— roi, dit le destour, je t'avais bien dit qu'il viendrait. S'il a tant tardé, c'est que j'ai dû le faire chercher jusqu'aux confins du monde. Tu n'as qu'à te louer de nous avoir accordé cette journée encore.
Ce roi, qui paraissait jeune, mais pâli par le chagrin, descendit de son trône et s'approcha d'Iskender.
— Viens, dit-il, j'ai hâte de rentrer dans la joie .
— Roi, dit Iskender, je ne sais ce que vous me voulez. Vous attendiez quelqu'un, mais je ne suis pas celui qui était attendu. Je ne sais pas qui vous êtes et vous ne me connaissez pas. Je suis un voyageur pressé d'arriver au but de son voyage. Je suis las. Je veux me reposer et repartir dès demain.
— Quoi! tu oses prononcer de telles paroles?
s'écria le destour. Ne l'écoute pas, roi clément. Cet homme est celui que je t'ai annoncé; mais il ment et tâche de t'induire en incertitude.
— Je vois bien que c'est lui, dit le roi, et je ne prendrai point garde à ses discours.
— Et tu révéleras une fois de plus ta sagesse ordinaire.
— Apparemment vous êtes tous fous dans ce pays, s'écria Iskender, qui ne put s'empêcher d'éclater de rire.
Mais le roi ne s'irrita pas de ce rire irrespectueux.
— Je vois que toi aussi tu as peur de mécontenter mon ennemi, dit-il.
— Je n'ai peur de personne, et je vous fournirai des preuves de mon courage si cette obstination se prolonge.
— Tu n'as pas peur? Alors lu vas me rendre la vie et le bonheur. En échange je te donnerai mes trésors, mon trône et mes palais si tu les veux.
Et comme Iskender demeurait dans Tébahissement, le roi se précipita à genoux.
— Je t'en conjure, dit-il les larmes aux yeux, ne sois pas cruel, aie pitié de mon désespoir.
Comme ce roi pleurait en le suppliant, Iskender contint le rire qui lui montait à la gorge et répondit avec douceur :
— Si, sans le savoir, je puis te consoler, apprends-moi ce que je dois faire pour cela, et je serai joyeux de t'avoir soulagé d'un fardeau.
Le roi serra Iskender dans ses bras.
— Viens, dit-il, et sois sur que ma reconnaissance sera infatigable.
Il l'emmena dans un jardin où se voûtait un bosquet de jacinthes.
Iskender vit alors, près d'un arbre, une statue posée sur un socle d'or; c'était la statue d'une jeune femme parfaitement belle. Il n'hésita pas à supposer que c'était là le portrait d'une épouse aimée, dont la mort avait troublé la raison du roi. Mais il vit celui-ci entourer la» statue de ses bras et lui baiser les pieds en s'écriant :
— Ma reine, lu vas enfin m'être rendue, tu vas sortir de ta prison de marbre I
Le destour s'approcha dlskender et lui dit :
— Ne fais pas attendre ce monarque infortuné, ne prolonge pas sa douleur; rends sa forme naturelle à répouse qu'il adore.
— Quoi ! cette statue n'est pas ce qu'elle paraît être?
— Non, répondit le roi en pleurant; tu feins en vain l'ignorance. Un méchant raksasa a ainsi métamorphosé cette reine charmante , parce qu'elle repoussait un amour criminel.
— Tu me racontes une lamentable histoire, dit le Kéïani; mais moi, que puis-je faire?
— Puisque ta puissance est égale à celle du raksasa, détruis Tenchantement qui pèse sur la reine.
— Roi, je ne possède aucune puissance surnaturelle, et je ne puis rien pour délivrer la reine.
— Veux-tu donc nous faire tous massacrer et perdre toi-même la vie? s'écria le destour avec tous les signes de l'épouvante. Ne sais-tu pas que ton arrivée nous a sauvés de la mort? Au coucher du soleil, la ville devait être livrée aux flammes, et les habitants auraient été égorgés par Tordre du roi ainsi que les hommes des champs et des
villages. Demain il ne serait pas resté un être vivant dans le royaume.
— Et pourquoi cette mesure sévère? demanda Iskender.
— Parce qu'aucun mage possesseur de la puissance n'a voulu se rendre à nos prières ni approcher seulement du royaume, de crainte de mécontenter le terrible Raksasa, et le roi faisait tomber sa colère sur les innocents. Mais, par bonheur, toi, tu as cédé à nos instances et ta bravoure nous a sauvés,
— Je ne suis point mécontent de vous avoir rendu service à mon insu. Pour ma récompense, laissez-moi aller prendre le repos dont j'ai grand besoin et continuer ensuite mon voyage.
— Tu veux nous échapper comme les autres?
dit le roi. Je vois jusqu'au fond de tes ruses. Allons, prononce les paroles magiques!
— Quelles paroles?
— Ne refforce pas de paraître semblable à ceux qui ignorent. Tu connais les paroles merveilleuses qui rendront cette reine à mon amour.
— Vraiment, je ne les connais pas, dit Iskender, qui se reprit à rire.
— Prends garde ! ton obstination te sera fatale.
— Je ne suis pas de ceux que Ton menace. Je suis celui devant qui tous tremblent, et je vous préviens que votre folie commence à me lasser.
Iskender ayant dit ces mots, le destour fît un signe et des serviteurs armés de glaives accoururent.
— Tuez-le, tranchez-lui la tête! criait le roi, ivre de colère; il m'insulte et me résiste!
Le Kéïani tira son épée et se mit en posture de repousser cette agression soudaine. Il y réussit pendant quelque temps. Mais de nouveaux adversaires se joignaient aux premiers; il allait se sentir accablé par le nombre, lorsque le jour s'obscurcit brusquement. Un formidable coup de tonnerre éclata entre les murailles du palais, et le mage, présent du roi kéïd, apparut auprès d'Iskender dans une fumée.
— Misérables! cria-t-il aux assistants terrifiés, cet homme est votre maître à tous. Toi-même, roi insensé, tu n'es que son humble sujet.
Apprenez qulskender le vainqueur est devant vous, Iskender, roi de Tlran, de qui la gloire emplit le monde. Vous avez osé lever vos épées sur le Roi des rois! Quel supplice assez cruel pourra vous punir?
Tous se prosternèrent, la face contre le sol. Le
roi jeta sa couronne aux pieds d*Iskender et se couvrit la tête de poussière, et le destour tremblait à faire pitié.
— Tu m'as vraiment sauvé la vie, dit Iskender au Mage, et je t'en remercie; mais puisque ta puissance est si grande ne pourrais-tu pas com-t bler de joie ce malheureux roi en lui rendant son épouse ?
— C'est ainsi que tu te venges! s'écria le Mage. 0! roi des rois, tu es bien digne, en effet, de boire l'Eau de la vie et de régner éternellement pour le bonheur des peuples! Je suis ton esclave et je t'obéis. La reine reprendra sa forme. Maintenant je retourne vers le royaume que tu m'as confié. Continue ton chemin vers les sources de la Ganga; mais défie-toi des pièges de Kali, car mon pouvoir ne suffira pas toujours à te protéger.
A ces mots, le Mage disparut, et sous le bosquet d'hyacinthes la reine étira languissamment ses bras. Puis, surprise de se trouver sur un socle d'or, elle poussa un cri. Le roi, transporté de joie, s'élança vers elle et la reçut dans ses bras; et il la tenait embrassée en silence, suffoqué par l'excès du bonheur. Mais, songeant à la reconnaissance, il entraîna son épouse vers
Iskender, et, se jetant à genoux, il baisa les pieds du Kéïani, en les mouillant de larmes.
— N'oubliez pas, dit le roi des rois en souriant, que, malgré vos affirmations contraires, je suis un voyageur pressé et las, et permettez-moi d'aller me reposer.
Iskender fut conduit dans un palais magnifique; et le lendemain, lorsqu'il voulut repartir, le roi et la reine Tescortèrent jusqu'aux limites de leur rovaume.
Alors le Maître du monde, le Kéïani aux lèvres de miel, souhaita la prospérité à celui qui n'était que son esclave.
— Que le malheur ignore toujours le seuil de ta demeure! dit-il; que la terre ne reste jamais vide de toi! Ne te lasse pas d'être un roi magnanime et de gouverner selon la prudence; lis les préceptes du roi Houschenk, mon glorieux ancêtre, et médite sur le livre de TEternelle Sagesse, écrit par un roi pour les rois; souvienstoi que les siècles futurs feront justice des injustices et que la modération et la prudence construisent une tombe impérissable!
Ayant ainsi parlé, Iskender se sépara du roi et des courtisans, et tandis que tous courbaient la tête avec respect il s'éloigna rapidement.
Il continua de marcher, s'informant souvent de la route qui conduit aux sources de la Ganga; el il se disait : « J'atteindrai bientôt le royaume inconnu des Éléphants. »
Le ciel tournait au-dessus de sa tête et la terre sous ses pieds. Chaque jour il voyait un nouveau ciel et une nouvelle terre. Il s'étonnait des astres et des constellations y des pays, des palais, des hommes et de leurs langages.
Une fois il pénétra dans une contrée où Tair était embaumé des parfums du printemps. H s'avança sous la fraîcheur des arbres et crut entrer dans le jardin du paradis. De longues allées de banians et de platanes, enlacés par les rosiers grimpants, voûtaient leur éloignement mystérieux où le jour, à travers les branches, tombait comme une pluie d'or. D'étroits ruisseaux fuyaient en froissant les lotus et les iris, tandis que les kokilas, avec un vif bruit d'aile, venaient dérober une goutte d'eau. Quelquefois on voyait briller entre les feuilles l'angle lisse, le dôme de marbre ou le large escalier d'un palais. Ici des
enfants nus se roulaient sur la mousse épaisse en égrenant leur rire léger, et, k la lisière des taillis, des antilopes et dos gazelles familières tournaient la tête, vaguement inquiètes; plus loin, sur des lianes tressées et qui se courbaient d'un arbre à un autre, de belles femmes se balançaient, la tête renversée, les yeux à demi clos; leur voile clair voltigeait dans le va-et-vient régulier, et les branches agitées laissaient tomber sur elles une neige de pétales parfumés. Parmi les fleurs, des groupes d'amants erraient, enlacés avec tendresse, et çà et là de gracieuses jeunes filles jouaient entre elles. Quelques-unes, se tenant par la main, vinrent jusqu'au bord de Tallée dans laquelle Iskender passait. Eh le voyant fier et si charmant, elles lui sourirent, puis, timides, s'échappèrent.
— Si je ne craignais de ne plus pouvoir le quitter, je m'arrêterais dans ce pays, murmura le Kéïani.
Une large rivière bordait ce jardin d'amour et
de joie; elle barra la route à Iskender comme
pour le retenir. En soupirant il poussa son cheval
dans l'eau et le fît nager jusqu'à l'autre rive, qui
s'étendait en une vaste plaine. Mais à peine le
cheval reprenait-il terre, ruisselant et soufflant,
que le roi vit accourir une guerrière furieuse ; et elle accourait en ensanglantant de la pointe de ses élriers les flancs de son coursier blanc.
Celte femme, belle et farouche sous son casque d'or, brandissait une lance, comme un pelewan. Elle ne portait pas de cuirasse; son beau torse nu apparaissait montrant à droite un sein pareil au globe de la lune, tandis que, du côté gauche, la poitrine était celle d'un adolescent. Sur les épaules de la guerrière, lisses et pâles comme le jaspe, une longue chevelure se répandait en réseaux irréguliers, cachant à moitié un baudrier de pierreries qui soutenait Tétui des flèches; une jupe de satin couleur de sang s'arrêtant au-dessus du genou laissait voir des jambes fines et des pieds nus sur des étriers d'argent.
Le roi, émerveillé de cette fière beauté, s'arrêta sur le rivage et ne prit pas garde à une flèche qui vint lui égratigner la main.
La guerrière, tenant encore son arc détendu, arriva près dlskender.
— Imprudent! s'écria-t-elle, garde-toi d'avancer d'un pas, et repasse promptement celte rivière.
— Qui es-tu, toi qui as la beauté d'une reine et semblés un héros intrépide? Pourquoi me fais-tu cet accueil inhospitalier?
— Je suis une de celles qui haïssent et méprisent les hommes! Hâte-toi de fuir ma présence, ou, si tu préfères que je te jette sans vie de Tautre côté du fleuve, tire ton glaive et viens me combattre.
— Je n'ai jamais refusé un combat, dit le roi. Et il s'avança vers la guerrière.
Leurs glaives se croisèrent aussitôt et la lutte s'engagea. Le Kéïani combattit d'abord en se jouant et avec précaution, ne voulant pas atteindre la jeune femme. Mais bientôt, rencontrant chez elle l'adresse et la force d'un héros, il prit plaisir à la lutte. Leurs chevaux les emportaient à travers la plaine, se poursuivant, s'évitant, faisant voler la poussière autour d'eux, tantôt cabrés, tantôt ramassés sur eux-mêmes. La guerrière avait le visage empourpré par l'effort et la colère, le roi souriait avec douceur et prolongeait la lutte, évitant de porter des coups. Son adversaire bondissait, furieuse; mais enfin, la voyant faiblir et cependant décidée à se laisser tuer plutôt que de s'avouer vaincue, il lui fit sauter le glaive hors des mains. Dans ce mouvement rapide il atteignit involontairement la jeune femme, et il vit aussitôt, sur ce sein pareil aux neiges du mont Mégha, une traînée rouge apparaître. Jetant avec colère le
glaive qui avait fait cette blessure, il courut vers la jeune femme, qui chancelait, pâlie, sur son cheval. Il la prit dans ses bras et la porta auprès de la rivière. Lorsqu'il Teut étendue sur la mousse il la considéra avec effroi, car elle avait les yeux fermés et elle était immobile.
— Malheureux et fou que je suis! s'écria-t-il en s'agcnouillant auprès d'elle. Quelle gloire de combattre une femme! Ne pouvais-je pas prendre un autre chemin et m'éloigner d'elle comme elle l'ordonnait? Voici que j'ai déchiré ce beau sein si fier et fait jaillir ce sang vermeil qui m'épouvante!
En effet, le sang coulait abondamment de la blessure, et Iskender croyait voir la vie s'enfuir en même temps que le sang. Il essaya de le contenir avec ses mains, mais un ruissellement tiède à travers ses doigts courait sur la poitrine et les bras nus de la guerrière, ternissait et noyait les pierreries du baudrier, et se répandait sur la mousse. Le roi se pencha, éperdu, baisant la blessure qu'il avait faite : il eut de ce sang sur les lèvres.
— Hélas! murmura-t-il, je l'ai tuée, et je ne sais même pas ton nom pour te rappeler à la vie? Voilà que tu es devenue toute rouge ! tel un blanc
lotus, tombé dans un vase plein de vin. Morte, toi que j'aurais voulu aimer, tu es comme une coupe renversée devant la soif. La terre avide boit ton sang*, mes mains rougies paraissent des mains de vendangeur, ma bouche est humide comme si j'avais bu. Il me semble que les larmes qui glissent chaudes sur mes joues sont des gouttes de ton sang, et que tout l'univers saigne avec toi! Hélas! c'est moi qui fais pleuvoir ce déluge de sang!
Cependant la guerrière eut un tressaillement.
— Elle vit! s'écria le roi.
Et, secouant les larmes qui lui troublaient les yeux :
— Oh! dit-il, il faui la sauver. Gomment le calme m'abandonne-t-il ainsi, moi, le conquérant avide de batailles, qui ai vu plus de blessures que le ciel n'a d'étoiles? Que faire? Comment arrêter ce sang cruel?
Tout à coup, avec un cri de joie, Iskender se souvint d'un baume précieux que le Médecin de Kéïd lui avait recommandé de porter toujours sur lui. Il chercha dans sa ceinture, avec des gestes tremblants, parmi les joyaux qu'il avait emportés, et relira un étroit flacon d'or.
— Le voici. Maintenant tu ne mourras pas.
Le roi prit de Teau dans sa main et la] versa sur le sein de la guerrière, qui semblait couverte d'un voile de gaze rouge. Ce voile s'écarta alors, et sur la blancheur de la poitrine reparut longue et profonde la blessure. Iskender fit couler sur elle quelques gouttes de la liqueur souveraine enfermée dans le flacon d'or, et presque aussitôt le sang cessa de couler, les chairs palpitantes se rejoignirent et la jeune femme sembla se reprendre à la vie.
Iskender la soutenait entre ses bras; il baisait la longue chevelure et les épaules froides, et la remercia avec des transports de joie de n'être pas morte de l'affreuse blessure qu'il lui avait faite.
Mais bionlôt la guerrière ouvrit les yeux et repoussa le roi avec force :
— Arrière! cria-t-elle; j'aime mieux la morsure de ton glaive que le contact de tes bras. Ne t'ai-je pas dit que tu me fais horreur, et voudraistu m'insultcr après m'avoir vaincue?
— Ne me dis pas des paroles si cruelles. J'étais près de toi pour verser un baume sur ta blessure et t'empùchor de mourir.
— Mieux vaut être morte qu'humiliée devant son vainqueur, dit-elle. Pourquoi as-tu pansé
ma plaie? Est-ce afin de pouvoir recommencer le combat? Je suis prête.
Le roi secoua la tête.
— Il semble que tu aies pitié de moi, repritelle; de quoi t*avîses-lu? N'est-ce pas assez pour moi de la honte d'avoir été vaincue par un homme?
— Ne gémis pas de ta défaite, guerrière superbe ; sache que celui avec qui tu as pu lutter est le pelewan du monde, le maître des royaumes; sache qu'il a battu Dara, tué Phiir, conquis l'Iran, le Touran, Tlnde et que le Roum est à lui; sache que je suis Iskcnder, ton roi, le roi des rois!
— Quoi! tu es le grand Iskender? s'écriat-elle. Imprudent, pourquoi m'as-tu dit ton nom? Ne dois-je pas te dénoncer à la reine qui nous gouverne? Quelle gloire pour elle de tenir le roi des rois prisonnier! Pourquoi donc vas-tu seul par les chemins? Nul ne saurait que tu es retenu ici et nul ne viendrait te délivrer. Quel soulagement pour le monde entier que la capture dlskender! Il est de mon devoir de ne pas te laisser sortir de ce royaume.
Cependant elle baissa la tête en soupirant.
— Hëlas! tu m'as sauvée de la mort; je te
sauverai de T esclavage , afin de ne te devoir aucune reconnaissance.
Elle marcha pensive vers la rivière, et se penchant sur Veau, elle lava son beau corps souillé de sang, puis elle s'assit au bord du rivage, et Iskender se plaça auprès d'elle.
— Que viens-tu chercher dans ce pays? dit la guerrière après un long silence. Pourquoi n'as-tu pas avec toi une armée et ne te fais-tu pas annoncer par des fanfares de victoire?
— Je vais à la recherche d'une perle miraculeuse, et je veux sans partage la gloire de l'avoir conquise. J'ignore quel est ce pays; il s'est trouvé sur mon chemin, et je pensais le traverser.
Apprends-moi où je suis et qui tu es.
— Sache donc que non loin d'ici s'élève la ville de Ilabech, et que ce pays est le royaume des guerrières. Nous sommes cent mille femmes vierges et farouches, gouvernées par une reine au front altier, que jamais aucun héros n'a vaincue dans un combat. La vie se passe ici en luttes, en exercices et en jeux guerriers; notre devoir est de nous tenir éloignées des hommes, et de n'avoir pour eux que haine et mépris. Si quelqu'une de nous montre du penchant pour l'amour et le mariage, si elle s'est laissé toucher par les
plaintes d'un amant, elle est aussitôt dégradée en présence de toute Tarmée : on la dépouille de son casque et de sa lance, et, traversant celte rivière, elle gagne Tautre bord, où elle trouve Tamour et les plaisirs, la vie méprisable qu'elle a choisis.
— Oh! gazelle au cœur de tigre, pourquoi méprises-tu ainsi les hommes? Pourquoi, barbare, inspires-tu Tamour en détestant Tamour?
La guerrière sourit avec dédain et leva le bras vers la rivière.
— Retourne sur l'autre rive, dit-elle; on pourra répondre à ces paroles, que mon oreille ne comprend pas. D'ailleurs, je suis déjà coupable de l'avoir souffert si longtemps auprès de moi. Pars et profile de la liberté que je te laisse.
— Je ne retourne jamais en arrière; indiquemoi, puisque tu me chasses si cruellement, la route la plus brève pour gagner les sources de la Ganga en traversant ce pays.
— Malheureux! s'écria-t-elle avec une émotion involontaire, ne parle pas de traverser ce pays. Un homme est ici comme l'anlilope dans l'antre du lion. A ton aspect les guerrières inflexibles vont pousser des clameurs de mort. Tendant le bras, elles banderont leur arc, et tu
seras le but de toutes les flèches. Bientôt ton cadavre, tombé dans la plaine, aura Tair d'un grand oiseau mort, tant il sera hérissé de plumes.
— Guerrière, dit le roi, crois-tu faire reculer un héros en lui décrivant le danger? Le danger attire les héros comme Taimant le fer. J'ai maintenant pour le départ Timpatience d'un amant attendu.
— Tu es vraiment le pelewan du monde, et je te crois invincible, puisque je ne t'ai pas vaincu; mais un millier de fourmis dévorent un lion, une nuée de sauterelles dévastent un champ de blé; tu serais tué, royal héros. Puisque tu as pansé ma blessure sans mon consentement, je te sauverai la vie malgré toi, et ensuite je pourrai continuer de te haïr. Ecoute, il faut laisser venir la nuit. Alors je te guiderai vers Habech et nous traverserons la ville. Puis tu gagneras la montagne de la Mort, et si tu oses la gravir, si tu arrives à son sommet terrible, tu pourras voir au pied du versant opposé la placide Ganga.
— Qu'y a-t-il donc de si terrible sur cette montagne? demanda le roi.
— Ceux qui en sont revenus ont la pâleur des morts sur le visage : ils sont silencieux et versent
des larmes; bientôt ils meurent pleins d'épouvante sans dire ce qu'ils ont vu.
— Je franchirai cette montagne, dit le roi.
— Attendons )a nuit, dit-elle.
Et tous deux assis sur la mousse, elle regardant l'eau couler, lui regardant les yeux limpides de la guerrière, ils demeurèrent silencieux.
Pourquoi son mépris de Famour m'emplit-il de regrets si amers? pensait le roi. Pourquoi l'idée qu'elle ne veut pas aimer et que je ne puis rien sur son cœur glacé fait-elle sourdre en moi une si douloureuse colère? L'ardent soleil doit éprouver ce que j'éprouve, devant Tindifférence ironique des neiges éternelles.
Cependant la jeune femme regardait dans l'eau l'image reflétée d'Iskender, et son cœur frémissait pour la première fois sous son baudrier lumineux.
Mais le roi ne sut pas cela, et lorsque la lune apparut au ciel comme un signal de séparation il monta tristement à cheval et marcha auprès de la guerrière qui se taisait.
Ils lancèrent leurs chevaux et traversèrent la plaine, qu'envahissait la pâle lueur nocturne; puis ils atteignirent la ville de Habech et y entrèrent. Les pieds des chevaux sonnaient sur les dalles blanches. Le roi entrevit des maisons
dominées par des masses d'arbres sombres, des dômes brillants, des murs lisses frappés par la lune, des angles brusques dessinant des ombres régulières et nettes sur le sol.
Et ils arrivèrent aux limites de la ville, et la guerrière s'arrêta.
— Va, dit-elle, tu es hors de danger.
— Adieu donc, dit Iskender en soupirant. Puissent mes yeux et mon cœur oublier aussi vite ton image que mon nom s'effacera de ta mémoire!
— Tu as écrit ton nom sur ma poitrine en caractères sanglants, dit-elle d'une voix sourde; la cicatrice ne s'el&cera pas.
Le roi se sépara d'elle lentement, le cœur serré. Lorsqu'il fut à quelque distance, la voix d'un kokila s'éleva dans la nuit. Le kokila fit entendre son chant d'amour et de langueur. Iskender se retourna comme si on Teût appelé. Il vit alors immobile à la place où il l'avait quittée, la guerrière qui le regardait partir. Il laissa un cri d'espérance s'échapper de ses lèvres, et il retint son cheval. Mais l'oiseau se tut, la lune se cacha, et l'image lointaine de la jeune femme se couvrit d'ombre.
Iskender baissa la tête et s'éloigna pour toujours.
La perle de LACKMI. 253
II marcha sans savoir qu'il marchait et lorsqu'il atteignit la montagne de la Mort, le soleil montait à Thorizon.
Le roi leva la tête et vit cette montagne désolée. Elle lui apparut comme un monceau de débris, comme les grands débris d'un monde détruit.
Il excita son cheval; mais le cheval, refusant d'avancer, hennissait d*effroi et se cabrait comme si on Teùt poussé vers un gouffre. Iskender sauta à terre, abandonnant sa monture dans la plaine, et, seul, le roi au front serein mit le pied sur l'âpre côte, et monta. Ses pas ne faisaient naître aucun bruit. On eût dit que Tair, autour de ce mont, était mort et ne vibrait plus. De toutes parts apparaissaient des villes croulées, des lacs taris, des trônes déserts.
Quels peuples avaient laissé ces traces obscures? De quels noms se nommaient-ils, ceux dont s'était formée la poussière du chemin?
Quelles étaient les cendres royales, quelles étaient celles des esclaves dans ce que pouvait
emporter de cette poussière un seul pas de voyageur?
Sur ces pierres brisées s'effaçaient des inscriptions écrites dans une langue depuis longtemps désapprise; elles parlaient sans doute de héros et de gloires oubliés, de dieux disparus.
Aucune muraille debout, pas une colonne, pas une statue; des débris et de la poussière : assez pour deviner que quelque chose avait été, qui n'était plus, pour regretter sans s'être souvenu.
Sous la plainte muette des choses détruites, Iskender se sentit Tâme pleine de ruines.
Il avança, pâle dans le silence et gagna le sommet extrême de la montagne.
Alors une brise morne, qui semblait faite du dernier souffle des mourants, lui gtaça les cheveux, et il vit sur la neige des hauteurs un Ange qui se tenait debout.
Les grandes ailes de TAnge s'éployaient sur le ciel blafard. Il était immobile, une trompette d'or aux lèvres, les joues gonflées par une fanfare prochaine, les yeux fixes et pleins de larmes.
Et Iskender reconnut que c'était Israfil, et il fut secoué d'un frisson de mort.
Cependant il se souvint du lac de l'immortalité et il osa parler à l'Ange du dernier jour.
Sa voix fît sourdement vibrer le clairon fatal.
— Israfil, dit-il, ô triste messager de Tordre destructeur, lorsque jaillira hors de tes lëvres le terrible signal qui courra comme un frisson dans le corps des vivants et soulèvera la poussière des morts, quand, obéissant à ta voix, tout s^écroulera dans l'épouvante, moi seul, insoumis, je resterai debout sur les décombres.
Mais à ces mots deux larmes débordées des yeux de TAnge descendirent douloureusement sur ses joues.
Iskender vit ces larmes et frémit d'effroi. Elles lui semblèrent un démenti mélancolique , un arrêt prononcé sans colère et irrémédiable. Il crut entendre éclater la terrible trompette avec un fracas de catastrophe et une voix lugubre courir de mont en mont. La terre frissonna sous ses pieds; il fut envahi par le froid des neiges. Ses yeux ne virent plus que des ténèbres tumultueuses, et il se sentit rouler comme une pierre d'un édifice qui s'effondre.
Après un temps qu'il ne put définir, il ouvrit les yeux et revit la lumière, et il entendit parler auprès de lui.
— S'il n'est pas mort, c'est qu'il est immortel.
— Voyez, il est couvert de givre comme les fleurs matinales.
— 11 est fier et beau comme les crépuscules.
C'est peut-être un des Açvins.
— Ce ne peut être qu'un dieu, puisqu'il est tombé du ciel.
— Il est armé pour la bataille; sans doute il combattait, et, vaincu, ce cavalier divin a été désarçonné et précipité sur la terre.
— Comment pourra-t-il rejoindre son frère, qui doit gémir d'être séparé de lui?
Et Iskcnder aperçut des faces attentives penchées vers lui.
11 se dressa et vit un groupe d'hommes, le torse et les jambes nus, qui se prosternaient à ses pieds.
Le roi des rois regardait autour de lui avec la lente stupeur du réveil. Il était dans une vallée
superbe et large, dont le sol était une pelouse épaisse. D'un côté s'élevait une montagne au pic étincelant de neiges; au milieu, un fleuve pacifique ondoyait comme un long manteau traîné par un roi. ^
— Qui êtes-vous? où suis-je? demanda Iskender.
— Açvin du ciel, dit un des hommes d'une voix tremblante, nous sommes des bateliers et des pêcheurs du fleuve sacré. Pauvres et laborieux, nous vivons par notre travail, mais d'une vie misérable et pleine de regards ambitieux vers les richesses des heureux. Nous sommes des bateliers, et voici la Ganga magnifique.
Iskender tourna les yeux pleins de joie du côté de ce beau fleuve qui lui ouvrait une voie large et certaine vers le but de son voyage.
— Puisque vous êtes des bateliers, dit-il, vendezmoi le plus léger et le plus rapide de vos bateaux.
Tous se précipitèrent vers la Ganga et tirèrent
au rivage des embarcations diverses. Le roi en
choisit une dont la voile était large et la coque
élancée ; il paya celui à qui elle appartenait d'une
poignée de pierreries inestimables, et laissa à
dessein tomber sur le sol une fortune pour chacun
des bateliers. Puis, sautant dans la barque, il
déploya la voile et s'éloigna en remontant le
258 ISIŒNDER.
fleuve , tandis que les bateliers , émerveillés, s'étaient agenouillés sur la rive et bénissaient ce dieu tombé du ciel pour leur bonheur.
Iskender trouva quelque nourriture dans la barque, et il navigua plusieurs jours entre les florissants rivages de la Ganga. Mais peu à peu le fleuve se resserra et devint plus rapide. Le roi se trouva entre deux forêts qui formaient comme des murailles de hauts arbres et de branches inextricables, et il n'avançait plus qu'à grand' peine * Bientôt il aperçut au loin l'Himalaya splendide et la suprême altitude du mont Mégha. Le fleuve était devenu un torrent; alors le roi approcha du rivage, sauta sur le sable, et, certain de ne jamais retourner en arrière, il repoussa du pied la barque désormais inutile.
Il entra dans la forêt; il s'engagea sans épouvante sous Tentrelacement ténébreux des feuillages; et cette forêt était si touffue d'arbres gigantesques et de rotangs entremêlés que le roi, marchant toujours, trouvait difficilement des intervalles assez larges pour le passage de son corps. 11 s'avançait dans une obscurité plus épaisse et plus formidable que celle des bois consacrés à Kali, où coule dans l'ombre le sang des victimes désignées. Un immense craquement de ramures
refoulées gémissait autour de lui, mêlé aux cris des grands oiseaux qui s'effaraient à la cime des arbres; les branchages l'enveloppaient de mille embrassements pointus; les bruissements sifflants qu'il entendait de toutes parts ne provenaient pas plus des feuilles lisses qui se froissent que d'une fuite innombrable de reptiles,
— Sortirai-je de cette forêt? se demandait Iskender, les yeux aveuglés par les gouttes de sang qui tombaient de son front déchiré par de cruelles épines.
Des heures s'écoulèrent. Sans perdre courage, il marchait. Enfin il sentit qu'un souffle frais lui caressait le visage, et ce vent lui fut doux comme de l'eau sur une blessure enfiévrée. L'obscurité des immenses frondaisons qui l'environnaient lui parut moins profonde. La noirceur des feuillages verdissait et s'éclaircissait. 11 marcha plus vite, repoussa plus violemment les broussailles jalouses qui lui barraient le chemin, et, soudain, avec un cri de joie, il se trouva dans une clairière de l'immense forêt.
Là dormait sous le ciel un grand étang paisible. Et le roi s'assit au bord de l'eau afin de se reposer un instant, car il se sentait las, puis, penché vers l'étang, il se disposa à remplir d'eau
la paume de ses mains rapprochées; il allait boire et aussi laver sa face ensanglantée, quand tout à coup il demeura immobile de surprise.
Les yeux fixés sur la surface dormante, il se dit, non sans un frisson : « Quel est ce pays où les hommes habitent les demeures humides des poissons et des couleuvres aquatiques? »
En effet, une foule innombrable s'agitait dans la profondeur obscure de Tétang, entre les branches confuses d'une forêt qui était sous Teau. Avec des gestes extraordinaires, cette foule allait, venait, bondissait, et le roi remarqua que tous les regards étaient tournés de son côté.
Se trouvait-il à côté d'un nouveau piège tendu entre sa volonté et le succès de son entrepose? Ou bien ces êtres, à l'attitude évidemment menaçante, étaient-ils les Raksasas eux-mêmes, qui, courroucés des embûches jusqu'à ce moment inutiles, se décidaient à dépouiller la feinte et allaient l'assaillir de toute leur obscure puissance enfin révélée? Iskender observait avec le calme d'un héros qui va combattre, lorsqu'un poids énorme et remuant lui tomba sur les épaules; il se retourna et vit qu'il avait un grand singe sur le dos.
En même temps tombèrent, roulèrent, accou-
rurent des sommets des arbres, des profondeurs des broussailles, d'entre les roseaux de Fétang, par centaines, par milliers, toute une population de singes.
Iskender sourit d'avoir pris les images de ces bètes, reflétées dans Fétang avec les arbres et les broussailles, pour une armée de Raksasas ; et il voulut écarter Fanimal assis sur ses épaules, qui, d'une main poilue, souillait le visage de péri du Roi des rois.
Mais Fanimal résista à cette poussée et se tint ferme, tandis qulskender entendait un grincement de dents au-dessus de sa tôte. Ce bruit fut comme un signal. Tous les singes se précipitèrent sur le roi, qui sentit remuer, ramper, s'enlacer autour et au-dessus de lui, en se haussant toujours , une vivante montagne de noirceurs fétides.
Et il y avait là des singes de toutes les espèces. Quelques-uns avait la face pareille à celle d'un vieillard sans barbe et sans sourcils; d'autres étaient, quant à la tête, semblables à des chiens. La plupart étaient petits et marchaient à quatre pattes; mais il y en avaient qui étaient plus grands que des hommes et qui se tenaient debout, un bâton dans la main. Tous étaient horribles, et
tous, avec des gestes d'autant plus effroyables qu'ils étaient bouffons, grimpaient les uns sur les autres autour du roi de Tlran.
Iskender se sentait foulé, piétiné, écrasé. Il étouffait. Il comprit que s'il ne parvenait pas à repousser sur Theure Tescalade toujours plus acharnée, il allait mourir enseveli dans cet ignominieux sépulcre fait de bêtes vivantes. Il réunit dans un effort suprême ses forces héroïques, bondit, malgré Ténorme poids qui le surplombait, et, se secouant violemment, il apparut comme un arbre qui rejetterait au loin d'innombrables feuilles noires.
Les singes, brusquement lancés, s'en allèrent rouler sur la terre, les plus lourds à quelques pas, les plus petits à un quart de farsang. Mais Iskender les vit se relever, et ils allaient, plus furieux, courir sur lui; et le vainqueur de Phùr et de Rustcm craignait d'être vaincu par les bêtes de la forêt, lorsqu'une idée rapide lui traversa l'esprit.
Il se baissa et ramassa deux cailloux ronds. Les singes s'approchèrent, mais plus lentement, en le regardant avec curiosité. Il profila de cet instant de répit pour retirer la ceinture de gaze dorée qui ceignait ses flancs royaux, choqua l'un contre
l'autre les cailloux, embrasa d'une étincelle la transparente parure, et, tout allumée, la jeta à quelques pas de lui dans les broussailles dorées et séchées par le soleil.
En ce moment les singes étaient si proches que le roi pour leur échapper eut à peine le temps de se précipiter dans Tétang.
Ils s'arrêtèrent étonnés; n'osant pas suivre Iskender dans l'eau, ils se répandirent tout autour de l'étang avec des contorsions furieuses. Le roi nageait paisiblement, et le bain lui était doux et salutaire après tant de fatigues.
Mais tout à coup un bruit craquetant s'éleva, grandit, devint formidable ; de soudaines fumées envahirent la clairière; et la broussaille où Iskender avait lancé sa ceinture enflammée apparut comme une énorme gueule ténébreuse d'où sortiraient des langues de flamme.
L'incendie attaquait la forêt.
Les singes, éperdus d'effroi, se mirent à pousser des cris d'angoisse, presque humains, et à courir dans tous les sens; plus prompte qu'eux, la flamme sautait de buisson en buisson, de branche en branche, et quiconque cherchait une issue à travers les arbres était rejeté en arrière par une poussée de feu.
Hâté par un vent qu'avait fait naître quelque Marout protecteur d'Iskender , Tincendie, avec un sinistre fracas, faisait maintenant le tour de la clairière enfumée, et les singes affolés d'une épouvante inexprimable, se trouvaient pris entre Teau, qu'ils redoutent à Tégal du feu, et le feu, qu'ils redoutent à l'égal de Teau.
Cependant le voisinage des flammes menaçait terriblement les animaux poilus, et les mousses, sous leurs pieds, grésillaient et flamboyaient. Il fallait choisir entre l'eau et le feu. Quelques-uns essayèrent de pénétrer dans l'étang : au premier contact de la froideur liquide ils se rejetèrent en arrière. Alors l'un d'eux se précipita dans les flammes . Espérait-il atteindre, au delà de la brûlante clôture, les parties de la forêt que Tincendie n'avait pas encore attaquées? Ses semblables conçurent-ils la môme espérance? Tous suivirent l'exemple donné. Horribles, grimaçants, désespérés, ils se précipitèrent. Ce fut pendant un instant un formidable pêle-mêle , hurlant , de formes noires dans les rougeurs de l'incendie; puis les flammes victorieuses s'élevèrent vers le ciel en colonnes droites et magnifiques. Les singes périrent-ils tous, ou quelques-uns parvinrent-ils à gagner les ombrages des flguiers lointains, où ils
purent éteindre leurs brûlures cuisantes dans la Éraîcheur des feuilles et boire le suc rafraîchissant des figues vertes?
Iskender nageait dans Fétang où se reflétaient les flammes. La chaleur était si proche et si forte que souvent il était obligé de plonger sa tête dans Teau afin de rafraîchir sa peau brûlante.
Cependant Tincendie, qui s'étendait et au loin devenait furieux, s'apaisait autour de la clairière faute d'aliments. Où il y avait eu des broussailles, il n'y avait plus que des tas fumants; où il y avait eu des arbres, il n'y avait plus que d'énormes tisons rouges qui s'écroulaient pareils aux colonnes d'un temple de feu; et Iskender, du milieu de l'étang, contemplait les ruines de l'incendie.
Lorsque les flammes se furent tout à fait éloignées d'autour de lui, le roi, qui se sentait un peu las d'avoir longtemps nagé, se dirigea vers le bord; satisfait d'avoir mis en fuite les redoutables hôtes de la forêt, il étendit la main pour atteindre la rive. Mais il poussa un cri et retira promptement sa main brûlée.
Il n'y avait plus de flammes, mais une intolérable chaleur vivait encore autour du lac, dans les mousses, dans les herbes, dans la terre.
Iskender dut se résoudre à attendre que cette
chaleur eût diminué; il lui aurait été complète-» ment impossible de marcher sur un sol fait de braises. Faiidrait-il attendre longtemps? Les mouvements de la nage le fatiguaient beaucoup. Il prévoyait que le moment n'était pas loin où il serait obligé de demeurer immobile, c'est-à-dire de se laisser tomber au fond de l'eau. Par un mauvais hasard, les bords étaient à pic, et il n'y avait pas d'espoir de trouver une place où se reposer sans sortir du lac. De temps en temps Iskender, se sentant exténué, nageait plus près de la rive ; mais il était obligé de s'éloigner promptement, car la chaleur, trop voisine, se communiquait à ses membres, même à travers l'eau. Et il était fatigué au point que peu d'heures auparavant il aurait eu moins de peine à soulever une montagne qu'il n'en avait maintenant à pousser devant lui une faible quantité d'eau. « Je vais périr ici », pensa-t-il. Il se demanda pendant un instant s'il préférerait la mort dans le lac à la mort sur les cendres chaudes du rivage. Il préféra mourir dans le lac. Il était résolu. « Il est sans doute impossible à un homme, dit-il, de conquérir la perle de Lackmi, puisque, non loin de l'atteindre, j'achève ici mon voyage et ma vie. » Il songea à ses victoires, à ses royaumes, au Roum
qui l'avait vu naître, à l'Iran qui Tavait accueilli. Il songea à Rustem, et peut-être aussi à Tépouse de Rustem, à la belle Indùmatî. Et ses bras devenaient plus lourds, son front, très pesant, avait de la peine à se maintenir au-dessus de Teau. « A quoi bon prolonger un supplice sans espoir? » se demanda le Roi des rois ; et plein de regrets, mais sans épouvante, il laissa tomber ses bras et sentit qu'il enfonçait lentement.
Mais, brusquement, un coup de tonnerre ébranla la terre et le ciel, et, bien que peu d'instants auparavant il n'y eût pas un seul nuage à rhorizon, une pluie torrentielle s'abattit sur la forêt incendiée.
— Gloire à vous, dieux du Roum, de l'Iran et dellnde! s'écria Iskender. Si j'ai assez de force pour nager pendant quelques moments encore.
Je suis sauvé!
Tandis que la pluie tombait abondante et éteigait autour de lui les chaleurs et au loin les jQammes, il nageait péniblement, lentement.
Enfin, lorsqu'il jugea le moment venu, il gagna la rive, et, presque mort, mais délivré du liquide sépulcre, il se coucha sur la terre rafraîchie.
Combien d'heures s'écoulèrent depuis le moment oii il se laissa choir, dépourvu d'énergie et d'in-
telligence, sur les cendres humides, jusqu'à celui où il rouvrit ses yeux, ranimés par une lumière douce? C'est ce qulskender lui-même n'a jamais pu savoir. Mais, revenu à la vie, il éprouva la volupté délicieuse d'un mort qui se réveille sous les arbres lumineux du paradis.
11 était étendu sur des gazons épais; sa tête reposait sur une pierre unie, dont un amas de fleurs atténuait la dureté. Autour de lui neigeait dans les buissons la pâleur des madhavis parfumés, et il sentait passer et repasser sur son front l'ombre incertaine de mille feuilles doucement remuées.
— Ai-je cessé de vivre? dit Iskender, et les dieux de l'Inde m'ont-ils déjà ouvert les jardins où les héros se reposent de leurs nobles travaux dans les joies que ces travaux ont méritées?
— Tu n'as pas cessé de vivre, répondit une voix plus claire que le son d'une coupe de cristal heurtée par une coupe d'argent.
Iskender tourna la tète et vit tout près de lui une jeune fille qui souriait, assise dans les fleurs, et cette jeune fille était d'une beauté parfaite.
— Apçara céleste, dit le roi, je suis mort, puisque je te vois.
— Je ne suis pas une Apçara ni une Grand-
LA PEBLE DE LAGKMI. 269
harvi, et le jardin qui fleurit autour de toi n*est point la demeure sublime dlndra. Je suis Thumble fille d'un anachorète ; les fleurs qui t'environnent ont été plantées par mes mains, et la modeste demeure qui s'élève à quelques pas de nous est celle de mon père le pieux Viçvavaçu.
— Si tu n'étais point douée d'un pouvoir aussi surnaturel que ta beauté, comment m'aurais-tu pu emporter des cendres où je m'étais endormi jusqu'à ces fleurs où je m'éveille?
— C'est mon père qui t'a porté jusqu'ici, et, après t'avoir placé sur ce gazon épais, il s'en est allé vers la ville voisine en me disant : « Veille sur l'étrangère afin que Viçhnou veille sur toi. »
— Je récompenserai le pieux Viçvavaçu par des remerciements sincères. Mais dis-moi, ô jeune fille, pourquoi donc me parles-tu comme si j'étais une femme au lieu d'être un guerrier?
La fille de l'anachorète ne répondit que par un petit rire.
— Tu ris? dit Iskender.
— Ne parles-tu pas pour me faire rire? et ne sais-tu pas que lu es une jeune fille comme moi?
Elle disait ces paroles avec un ton de certitude qui étonna le roi de l'Iran et du Roum.