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Il commençait à lui répondre, lorsque, ayant par hasard laissé tomber un regard sur ses vêtements, il s'interrompit lui-même par un grand cri de surprise.
Au lieu de ses habits royaux il portait une robe de jeune fille, blanche et d'étoffe légère.
Stupéfait, il se leva, mais lentement, non pas avec la vivacité d'un héros qui s'éveille d'un repos réparateur, mais avec la mollesse d'une femme qui abandonne en soupirant une couche regrettée,
— Ne suis-je plus moi-même? s'écria- t-il épouvanté de la langueur qui était en lui.
Et il éleva les bras en crispant les poings. Mais ses bras retombèrent et ses mains s'ouvrirent, parce qu'il s'était fait mal en touchant de ses ongles sa peau trop délicate.
Aussi vivement qu'il le put, il se dirigea vers un petit bassin qui étincelait non loin, et dont les bords étaient plantés de jeunes manguiers nouvellement fleuris. Il se pencha vers l'eau, et l'eau très pure lui montra une image qui ressemblait à celle dlskender comme une jeune fille ressemble à son frère aîné.
— Honte sur moi! s'écria-t-il. Je ne suis plus celui qui faisait trembler la terre sous ses pas, et dont la voix couvrait le vain murmure de la
foudre. Je suis une femme; à mon retour dans Istakr mes eunuques diront : « Voici une jeune fille qui est belle; il faut la conduire dans les appartements royaux afin que notre maître nous récompense d'avoir pourvu aux délices de sa couche! » Si un enfant veut vaincre Iskender, le seigneur de tous les rois, qu'il vienne, il n'aura pas besoin de prendre une branche d'olivier pour massue ou une épine de rosier pour lance; il lui suffira de souffler sur le vainqueur de Rustem et de Phûr pour que l'illustre guerrier tombe à genoux sur le sol en disant : « Je me rends, ne me tue pas. » Kali! 6 Çiva! vous n'avez pu triompher de moi par votre force, mais vous me domptez par ma faiblesse. A présent, si je retournais dans les combats, j'ofl*rirais mes lèvres à baiser à ceux qui m'offriraient leurs poitrines à percer; mon étreinte dans la lutte serait une caresse, et si jamais je parviens à m'emparer de la perle de Lackmi et à boire de l'eau qui dérobe au trépas, il me faudra subir Tignominie charmante d'une immortalité efl*éminée !
En parlant ainsi elle versait des larmes abondantes. Son visage, plus doux que le lotus d'un étang sacré, était comme une jeune fleur humide
de rosée, et jamais une femme aussi belle n'avait été aussi affligée.
— L'immortalité! reprit-elle, je la refuse. Je ne veux plus de la vie elle-même, si courte qu'elle soit, et je mourrai si mes petites mains ont assez de force pour percer ce cœur qui n'est plus bon qu'à Tamour !
Elle touchait ses vêtements, cherchant une arme, oubliant que ce n'est point la coutume des jeunes filles de porter une épée.
— Quoi! la mort me sera-t-elle refusée?
Mais, toujours penché vers le bassin, elle vit
qu'elle avait dans les cheveux une longue épingle d'or. Elle l'arracha. L'épingle, pointue, pouvait remplacer un poignard.
— Je te quitte, ô monde qui ne m'appartiens plus! s'écria- t-elle.
Et, tremblante, car les femmes n'ont point le courage des héros, elle dirigea l'épingle vers sa poitrine, qui était semblable, sous la robe transparente, à deux pommes de neige. Elle hésitait; mourir lui semblait redoutable. Cependant elle triompha de cette incertitude, elle se frappa, mais peu profondément. La peau seule fut percée, et il s'en échappa, comme une larme étrange, un seul rubis de sang.
Alors elle sentit qu'elle s'affaissait, qu'elle s'évanouissait, qu'elle mourait, et Iskender, apparaissant soudain dans sa beauté virile, vit, étendue à ses pieds, une morte qui lui ressemblait comme une jeune fille ressemble à son frère aîné.
En même temps disparurent le jardin, la demeure de l'anachorète, la fille de Viçvavaçu elle-même, et Iskender se trouva au milieu d'une immense plaine nue, où il se mit à courir sans relâche affolé par tant de prodiges. Il lui semblait qu'il ne serait jamais assez loin du lieu où s'était accomplie sa double métamorphose, et il aurait voulu être enlevé dans les airs par l'oiseau Garouda, coursier céleste de Vichnou.
Soudain, à quelques pas devant lui, il vit un grand éléphant noir qui se tenait immobile contre un roc. La bête ne l'avait pas entendu venir, car elle ne donnait aucun signe d'inquiétude. Iskender, plus lentement, s'approcha et reconnut qu'elle dormait. Il tira son épée, monta sur le roc, delà sur l'éléphant, et pendant que celui-ci, réveillé^
s*apprètait à secouer le fardeau imprévu qui le gênait, le Roi des rois lui enfonça son épée dans l'oreille ; et alors l'éléphant, fou de douleur et de rage, se mit à courir avec une redoutable vitesse, en emportant son cavalier vainqueur.
Pendant de longues heures ils allèrent à travers les plaines, puis ils franchirent des coteaux, des ravins, des torrents et Iskender, enfin, vit qu'il était entré dans une forêt. Là, sous des arbres d'une grosseur démesurée et dont les branches recourbées jusqu'à terre avaient pris racine et formaient des arches, des portiques, des fenêtres par leurs entre-croisements infinis, Iskender vit une réunion innombrable d'éléphants. 11 y en avait de vieux dont le poil était blanchi et rare, et qui s'appuyaient aux cèdres pour se reposer; d'autres, jeunes et forts, dressaient leurs trompes et dépouillaient les arbres de feuilles et de fruits; quelques-uns, buvant encore le lait de leur mère, folâtraient et se roulaient sur l'herbe.
— dieux de Flnde, s'écria le roi, votre clémence m'a-t-elle conduit dans le royaume que je cherchais avec tant d'ardeur?
Mais l'éléphant sur lequel il était monté l'entraînait à travers le bois et les habitants surpris.
Et il ne s'arrêta que devant un majestueux éléphant blanc qui élevait son front au-dessus de tous les fronts.
Et Iskender reconnut le roi des éléphants, et il tressaillit de joie, tandis que l'Eléphant noir parla dans un langage qulskender fut tout surpris de comprendre.
— Voici, roi superbe, dit-il, voici un homme qui a eu Taudace de s'asseoir sur mon dos^ comme si j'étais de ceux dont les hommes ont fait des esclaves. Je Tai conduit en ta présence afin que tu puisses venger sur lui les humiliations que son espèce fait subir à notre race.
— Eh bien! dit l'éléphant blanc, écrasez-le sous vos pieds, lancez son corps brisé plus haut que les plus hauts palmiers et laissez-le retomber sur le sol; puis que chacun de vous déchire un lambeau de sa chair.
Mais Iskender s'écria :
— Quelle gloire y aura-t-il pour toi, maître des éléphants, à faire tuer un homme par des ennemis d'une force aussi incomparable à la sienne? Ne serait-ce pas une action méprisable et indigne d'un roi? Comme un guerrier contre un guerrier, viens donc à l'écart, et puisque je suis sans compagnons pour me porter aide, n'use que
de ta propre force et ne réclame aucune assistance.
L'éléphant abaissa vers Iskender ses yeux surpris.
— Tu veux combattre contre moi? dit-il. Quel combat peut-il y avoir entre une fourmi et le taureau qui la foule aux pieds?
— Malgré ta force et ma faiblesse, je te mets au défi de me vaincre. Et si tu refuses le combat, je te proclamerai lâche comme le lièvre qui fuit dans rherbe.
— Si tu tiens à être tué par moi et à mourir là-bas plutôt qu'ici, je veux bien être magnanime. Viens donc, jeune orgueilleux!
Et le roi des éléphants marcha lentement vers un lieu solitaire. Iskender le suivit, et lorsqu'ils se furent arrêtés :
— Eh bien! dit Téléphant blanc, de quelle façon veux-tu combattre? je n'ai qu'à lever mon pied puissant et à t'écraser.
Mais Iskender s'éloigna de quelques pas et lança une flèche. Son adversaire ne connaissait pas les flèches, il fut surpris de la piqûre qu'il ressentit à son flanc; il courut alors vers le roi de l'Iran, mais celui-ci se déroba dans la forêt colossale, derrière des arbres pouvant cacher
entièrement son corps. L'éléphant tendit sa trompe pour saisir le héros, mais il n'attrapa que du vent, et une nouvelle flèche Tattcignit d'un autre côté. Irrité, ayant perdu son ennemi de vue, il se mit à courir lourdement çà et là, se précipitant vers les points changeants d'où partaient les traits; mais, lorsqu'il les atteignait et faisait rapidement le tour d'un arbre, il ne trouvait que la solitude et voyait loin de lui Iskender passer tranquillement d'un arbre à un autre. Il repartait alors, furieux, et frappait les troncs énormes qui se faisaient complices du roi de l'Iran; plusieurs fois il crut qu'une armée entière le combattait, tant il recevait de coups de lance et de coups de massue, tant il volait vers lui de flèches habilement lancées.
Ce combat dura longtemps, mais enfin le maître des éléphants, lassé et inquiet, voulut s'éloigner, abandonnant le champ la bataille.
Alors Iskender se plaça immobile devant lui et lui barra la route.
En revoyant son ennemi, la fureur de l'éléphant se ralluma et il bondit en avant. Iskender passa entre les pieds de devant de ce roi, et il se trouva sous le ventre du formidable animal.
Aussitôt l'éléphant se laissa tomber pour écraser
enfin son adversaire; mais le roi de Tlran avait dressé sa lance, et, bondissant hors de ce portique vivant qui s'écroulait, il laissa l'arme aiguë s'enfoncer dans la chair du roi de la forêt, qui, ne pouvant retenir sa chute, tomba pesamment.
— Lorsque l'aigle a les ailes brûlées, s'écria Iskender, il peut être écrasé par la chute d'une avalanche ; mais lorsqu'il a l'essor, que lui importent les rocs et les avalanches ? *
Cependant l'éléphant blanc, criblé de flèches, meurtri et saignant, faisait des efl*orts inutiles pour se relever; le poids énorme de son corps le retenait au sol.
Iskender, tranquille, passa sa main par-dessus son épaule et tira de son carquois sa dernière flèche; il banda son arc et visa longuement l'œil droit de son ennemi. Le trait jaillit et s'enfonça profondément dans Tœil du roi des éléphants.
Avec sa trompe, et dans un sursaut de douleur, celui-ci l'arracha horriblement et la jeta; mais il mourut aussitôt.
Alors, hors de l'œil vide du cadavre de l'éléphant, glissa une grosse larme blanche qui tomba sur le sol. Elle brillait avec douceur comme la lune dans le ciel de l'automne.
Iskender s'élança vers elle et la saisit : c'était
une perle merveilleuse, grosse comme Tœuf d'un aigle.
— C'est la perle de Lackmi, cria-t-il; j'ai enfin conquis la vie, Timmortalité, la jeunesse éternelle!
Et élevant au-dessus de son front la lumineuse merveille, Iskender s'éloigna du roi mort qui semblait un Himalaya neigeux pleurant une Ganga de sang.
Il s'éloigna rapidement du royaume des Eléphants, et bientôt une étoile se leva à l'orient de la perle. Le Roi des rois se dirigea vers Torient, et il sembla un dieu qui marchait tenant une étoile à la main.
11 allait toujours du côté vers lequel brillait la lueur; mais il lui fallait traverser des marais, franchir des montagnes, avancer à travers des plaines hérissées de broussailles. Le second jour Iskender se sentit las et il s'assit sur le sol pour se reposer. Comme il tournait les yeux vers le ciel, il vit au-dessus de sa tête, à une prodigieuse hauteur, un nuage unique qui semblait une tache
sur Fazur immaculé. Cette nuée parut descendre en s*augmentant et fit bientôt de Tombre sur la plaine; à mesure qu'elle s'approchait, un vent plus vif agitait Fair. x\lors Iskender reconnut que le nuage était un oiseau gigantesque qui s'avançait rapidement.
— Me prend-il pour un bélier ou pour un mouflon, et compte-t-il faire de moi son repas? s'écria le roi en saisissant sa lance et sa massue.
Mais le grand oiseau s'abattit et ferma ses ailes à quelques pas d'Iskender. Alors, ainsi qu'il avait entendu le langage des éléphants, le roi comprit les paroles de Toiseau.
— Ne te méfie pas de moi, ô maître des hommes, disait-il, en tournant vers le roi des yeux pareils à des soleils. Je ne suis pas venu pour te combattre.
— Qui donc es-tu, oiseau aux ailes démesurées?
— Je suis Simurgh % le roi du ciel, comme tu es le roi de la terre. Je passais, et je t'ai aperçu dans cette plaine; j'ai voulu voir face à face celui dont la gloire monte vers les hauteurs comme la fumée des cassolettes et emplit le ciel de parfums.
Les deux rois se considérèrent en silence et ils s'admirèrent l'un l'autre.
— Tu es vraiment digne de l'asseoir à côté d'Ormuz et de Mithra, sur le sommet resplendissant de TAlbroz, dit enfin Simurgh. Tu es le soleil du monde ! ta lumière illumine les étoiles !
— roi superbe, dit Iskender, combien tu es plus glorieux que moi! Pour voir ma grandeur, tu es contraint de regarder en bas, et ta renommée tombe jusqu'à nous; tandis que ma gloire monte vers toi et que pour songer à Simurgh il faut lever le front.
— Kaïsar, ne dis pas que quelque cbose est supérieur à toi. Le mérite est faible d'être dieu lorsque Ton naît divin, mais, étant homme, se rendre semblable aux dieux, voilà ce qui remplit de souci et d'admiration les immortels pacifiques,
— Combien mon cœur se gonfle de fierté sous les louanges de Simurgh, qui est né sur TAlbroz !
— Je veux, pour te rendre hommage , dit Simurgh, te servir comme le ferait un esclave. Tu marches vers un pays si lointain qu'il s'écoulerait des années avant que tu pusses y parvenir, après des peines et des fatigues infinies. Puisqu'aucune crainte ne saurait t'atteindre, assieds-toi entre mes ailes et permets-moi de t'emporter à travers les cieux éblouissants,
— O Smmgfa! dit le rai, combieu je te demd de recomiaissaiice pour œ senrice sans paml!
Et aossitAt bkender s'assit sur le dos do divin Simnrgli, qui battit Fair de ses ailes et s*éleY& du sol. Pea i peu le roi Tit la terre s'enfoncer, les fleuves lui sembl^^nt de longues ceintures d'argent, les villes des troupeaux de moutons endormis, les forêts des t^is de mousse. U res-: pirait un air léger et connaissait Tivresse de la course et des glissements rapides à travers le cieL Tantôt il levait la tète, fier de se sentir plus près du soleil ; tantôt il baissait les. yeux vers la terre, qui paraissait si diïSérente de ce qu'elle est en effet.
— Lorsque Ton regarde d'en bas, tout paraît grand, se dit-il ; mais lorsque Ton voit d'en haut, les choses de la terre sont petites et insignifiantes.
Ils passèrent par-dessus des pays, des océans, des montagnes. Le roi se penchait et les apercevait comme des taches de formes et de couleurs différentes; cependant il remarqua une partie brillante comme un parterre de fleurs.
— Quelle est cette contrée? demanda-t-il.
Et Simurgh répondit :
— C'est la Chine.
Iskender s'écria :
— roi des oiseaux, te plairait-il que je descende un instant dans ce pays afin que je demande au faghphùr de la Chine s'il veut rendre hommage à Iskender, ou si je dois conduire vers lui mes armées triomphantes?
Simurgh descendit aussitôt, et le roi vit la terre grandir et se rapprocher.
Le faghphùr était dans les jardins de son palais avec ses philosophes et ses devins. Il leva la tête, croyant à un orage ; mais il vit cet oiseau prodigieux, et, se dressant, il regarda ses philosophes aux longues barbes blanches et interrogea ses devins.
Avant qu'on eût pu répondre, Iskender était devant lui et le saluait.
— Quel est cet homme? s'écria le faghphùr; quel est son nom, sa destinée et quelle sera sa mort?
Un devin répondit :
— Son nom est Iskender, de la race des Kéïanis, roi de l'Iran et du Roum, Phùr de l'Inde et maître du Sind.
Un autre dit :
— Sa destinée est la gloire et le triomphe.
Un troisième ajouta :
— Lorsqu'il mourra, le sol sera de fer et le ciel sera d'or.
— Quoi! dit le maître des Chinois, tu es Iskender, le roi au courage de lion, dont la renommée emplit le monde! Que veux-tu? toi qui as tout, que veux-tu du faghphûr de la Chine?
— Je veux que tu reconnaisses en moi le Roi des rois, afin que je ne sois pas obligé de tirer répée contre toi.
— J'ai des armées innombrables, des chevaux et des chars de guerre; ce n'est donc pas par lâcheté que je te reconnais pour le premier des hommes.
Iskender embrassa le faghphùr.
— Tu es le plus noble des rois, dit Iskender, et nous serons toujours amis et alliés.
Puis, impatient de repartir, le Kéïani reprit sa place sur les ailes de Simurgh, et Toiseau royal s'envola avec un grand tumulte dans les arbres.
— Mon divin guide, le mage a-t-il dit vrai en parlant de ma mort? demanda Iskender.
— Il a dit vrai : lorsque tu mourras, le sol sera de fer et le ciel sera d'or.
Le roi au front de lotus sourit, car il crut voir
dans cette prédiction l'assurance de son immortalité.
Il regarda la perle de Lackmi et vit que Simurgh volait du côté où brillait Tétoile.
Bientôt Foiseau s'écria :
— Voici le lac but de ton voyage.
Et il descendit si rapidement que Tair manqua presque à Iskender, dont le cœur battait d'impatience.
Simurgh prit terre sur une rive charmante, et le roi de Tlran put voir enfin ce lac tant désiré.
Il était bleu et pur comme un saphir liquide ; des lotus noirs fleurissaient près des bords ; de grands arbres et de frêles arbustes Tentouraient. Parfois une branche chargée de fleurs se penchait sur son reflet qui s'avançait vers elle, et ils échangeaient un baiser dans un frisson qui courait longuement sur la surface unie de l'eau.
Iskender s'approcha du lac, et, pâle, se pencha vers lui.
— La perle de Lackmi est creusée en forme dé coupe, dit Simurhg; puise donc de l'eau, dans cette perle et bois enfin la vie éternelle.
Le roi se courba et emplit la coupe en trem* blant un peu sans doute, car mille diamants ruisselèrent sur sa main et retombèrent dans l'eau.
Il éleva la perle de Lakmi jusqu'à ses lèvres.
Mais au moment de boire il éloigna sa main et s'assit, pensif, sur un rocher.
— Bois! dit Simurgh, bois Téternelle jeunesse, la beauté constante; rends ton corps impérissable et invincible; fais que ni la flèche, ni la lance, ni la massue ne puissent lui faire de blessures. A toi la vie sans limites, à toi les peuples et la terre, à toi la royauté perpétuelle!
Mais Iskender baissa la tête et soupira.
— Hélas! dit-il, j'ai épuisé toutes les joies que peut donner la terre; je suis roi, je suis vainqueur; j'ai la richesse, Torgueil et la beauté. Déjà l'amour glisse sur mon cœur sans le pénétrer, comme Teau sur le rocher. J'ai détourné les yeux du visage d'Indùmatî. Quelle femme pourrais-je aimer désormais? J'ai triomphé dans cent batailles, et, amsi qu'un homme habitué aux orgies n'a plus d'ivresse après les coupes bues, je n'ai plus d'orgueil après la victoire.
D'ailleurs quelle gloire de combattre sans courir le danger des blessures? Et lorsque j'aurai conquis la terre, qu'en ferai-je?
Simurgh regardait le roi avec stupeur; puis il le regarda comme il eût regardé son égal.
Iskender se leva.
— Oui, après la terre je voudrais conquérir le soleil et le ciel. La vie n'a qu'un temps, et lorsqu'elle a donné toutes ses joies, elle semble un fruit pressé par des lèvres altérées et qui a donné . toute son eau. Oui, je veux, comme les justes parmi les mortels, être conduit par ma propre âme, transfiguré en une forme divine, vers le sommet de TAlbroz, où je me conquerrai un noble rang parmi les Dieux. Je ne boirai pas l'eau de l'immortalité, je n'échapperai pas à la mort. C'est la mort qui est l'immortalité.
Et Iskender jeta sur le rocher la perle de Lackmi qui se brisa.