Islam des sultans devant l'orthodoxie des Tczars
Aujourd'hui que les deux plus puissantes nations de l'Europe, l'Angleterre et la France, l'une protestante et l'autre catholique , mues par un même sentiment de justice, prêtent une main amie à la plus puissante des nations musulmanes etfontavec elle alliance de leur politique et de leurs intérêts contre l'orthodoxie exclusive et conquérante des tczars , peut-être n'est-il pas inopportun de faire connaître au public , par un exposé vrai de l'œuvre de MoAMED, des préceptes du Coran et de la morale de I'Islam, les principes fondamentaux sur lesquels sont basées les institutions politiques
(les musulmans. Ce sera, nous le pensons, disposer les esprils à reconnaître la nécessité de celte alliance, le mérite du devoir que se sont imposé, en l'offrant, la France et l'Angleterre, le droit que le mérite de la Turkie lui faisait de la solliciter, et enfin la justice qui en a serré le nœud. Dans tous les cas, ce sera faciliter au temps les moyens d'effacer bien des préjugés funestes et de préparer l'avènement prochain d'une alliance plus importante encore, celle de tous les peuples del'EvANGiLE avec tous les peuples du Coran.
Pour les pousser à celte alliance, nous n'opposerons pasl'KvANGiLE au Coran, puisque le Coran confirme 1' Evangile; nous n'opposerons pas non plus risLAM à ceux dont elle est la loi, puisque les faits disent assez en quoi les musulmans l'ont transgressée; nous nous contenterons d'opposer le Coran et l'IsLAM à l'état civil et religieux de Torlhodoxie des tczars, afin de montrer, d'une part, que cet état est une transgression aussi évidente que funeste de la lettre et de l'esprit de I'Evangile, où la philosophie peut seule ramener les peuples que l'idolâtrie en a éloignés; d'autre part, que le Coran n'est pas plus la cause de la décadence musulmane que ne l'est I'Evangile de l'anomalie chrétienne ; (jue l'IsLAM, doctrine équilibrée de la mesure et du j)oids, renferme en elle-même S3s propres correctifs, tandis que l'orthodoxie des tczars n'a d'autre
correctif que la philosophie; et que", conséquemment, il y a tout k espérer, pour le progrès, d'une doctrine qui n'a fait la gloire des Arabes que parce qu'elle contient en elle le germe de toutes ces institutions libérales, fraternelles et égalitaires, auxquelles la démocratie aspire.
Si, à l'aspect qu'offre la ïurkie, surtout depuis la paix de Carlovitz, il est peu d'optimistes croyant au sérieux des réformes qui s'y élaborent, en revanche, il est beaucoup de pessimistes qui nient la possibilité de les mettre à exécution. Les uns et les autres, oublieux de l'histoire, doutent que la race turke soit apte à la civilisation et nient à l'is- LAM la vertu de pouvoir l'y conduire. Us oublient tous que le Coran, venu six cents ans après I'Evak- GiLE, a pourtant fait la glorieuse civilisation musulmane six cents ans avant que I'Evangile ne fasse celle des chrétiens; ils oublient que c'est au contact de celte civilisation que, partis ignorants, bardés de brutalité et cuirassés de rudesse, nos croisés durent de revenir plus polis entre eux , plus courtois envers les femmes, plus humains envers leurs vassaux; ils oublient que les Turks sont de même race que les Hongrois; que ceux-ci furent les premiers Turks connus en Europe (1); et quand à chaque pas ils rencontrent chez les uns des monu-
[\) Const. Porphyrogenet.
ments de l'art musulman , chefs-d'œuvre de leur génie; quand, au contraire, ils chercheraient en vain chez les autres un seul monument qui attestât à la fois le génie de leur doctrine et le leur propre, ils ne s'en obstinent pas moins à affirmer la supériorité de l'influence de l'orthodoxie des Tczars et à attribuer à ce christianisme de faux aloi la vertu exclusive de civiliser les peuples.
Assurément, si les exactions des pachas en province, si la mauvaise répartition de l'impôt, si les corvées injustement exigées, si les tripotages de la douane, si les dénis de justice, si les violences isolées de magistrats fanatiques, si le fanatisme de la plèbe, si le gaspillage des fonds publics, si la déprédation de la propriété, si le péché de Sodôme. si le polyconcubinage , si toutes ces iniquités étaient les conséquences du Coran, assurément, leur dirais-je, vous avez raison; mais quand elles n'en sont que les transgressions criminelles; quand le Coran exige le contraire; quand il fait une obligation de la science, une fête de rentrée des enfants à l'école ; quand il a pour conséquence des bains, des lavoirs pubUcs, des fontaines sur les grands chemins, des gîtes gratuits pour les voyageurs pauvres ou attardés, des bazars que nos docks veulent perfectionner, des latrines publiques épargnant aux rues de la ville et aux regards des passants l'infection et l'indécence des ordures humai-
nés ; quand il est toute science, toute ctiarité ; quand il lient tous les hommes pour frères et qu'il les fait tous égaux ; quand il est toute prévoyance pour le petit, faible et pauvre, et toute chasteté pour le grand, puissant et riche, assurément, leur dis-je, vous avez tort; vous ne jugez les Turks que d'après ce que vous êtes; jugez-les d'après ce que vous avez été ou ce qu'ont été vos pères, et vous comprendrez qu'ils ont été trop grands, comme vous, dans la guerre, pour ne pas être aussi, comme vous, grands dans la paix; vous comprendrez que, lorsqu'ils s'appliquent déjà à employer l'imprimerie comme ils ont employé la poudre , à publier des livres comme ils ont lancé des boulets, à relever leurs fabriques comme ils ont réorganisé leur armée, ils ne peuvent tarder à remonter au rang que la civilisation assigne à tout peuple qui progresse activement et avec intelligence dans la voie du bien, seule voie de salut (selam), dont I'Islam est la lumière et dont le Coran est le phare.
L'Islam est de toutes les religions l'une des plus répandues. Elle relie à une partie de l'Europe la moitié de l'Asie et de l'Afrique. Son fondateur est Ahmed, dit Moamed, ses croyants sont les musulmans. Jamais hommes n'ont été attachés plus absolument qu'eux à l'unité de Dieu; jamais hommes ne se sont gardés plus absolument qu'eux de Tidolàtrie,du culte des images, idoles de l'imagination et
du culte des idoles, images de l'idée; jamais hommes n'ont témoigné à un autre homme plus de vénération qu'ils n'en vouent au fondateur de leur religion. Qui ne connaît les uns et ne juge de l'autre que par la malheureuse tragédie de Voltaire ne sait rien et juge mal. Presque tout ce qu'on dit de leur religion et de leur jurisprudence est faux, et les conclusions qu'on en tire tous les jours contre eux sont trop peu fondées (1). Qui, désireux de savoir et de bien juger, consentira à lire ce livret, demeurera convaincu que I'Islam est réellement la lumière, que le Coran ne le cède en rien à TEvan- «iiLE, que le déiste musulman est positivement voué à l'amour du prochain, amour qui renferme en soi la loi et les prophètes, et que, législateur comme Moïse, moraliste comme Jésus, poète comme David, et conquérant comme Alexandre, Moamed nn fut ni moins grand réformateur qu'Auguste César, ni moins grand organisateur que Charlemagne.
Si, jusqu'ici, les deux lois de Jésus et de Moamed, l'EvANGiLE, et le Coran, semblent être ennemies et ne pouvoir se regarder sans rugir (2), c'est que ceux dont ils sont les livres, on ne les lisant qu'en aveugles, ou lisant l'un sans lire l'autre, sont incapables d'apprécier ce qu'ils ont d'analogue dans leur cause, leurs moyens et leur but : si, jusqu'au-
[i) Voltaire.
V2) De Maistre.
jourd'hui, leurs adeptes des deux sexes ne peuvent se regarder que comme des êtres d^une nature essentiellement ennemie et séparéepour jamais (1), c'est qu'ils se font un mérite vertueux du fanatisme criminel qui les illumine et les brûle elune satisfaction honorable de la haine honteuse qui les aveugle et les tue. Mais voici le jour où seul le vrai chrétien sera musulman, où seul le vrai musulman sera chrétien, caria loi morale est de la nature, et la loi sociale est de l'art; car la loi sociale est l'art d'adapter à l'humanité la loi morale de la nature ; car il n'est qu'une morale comme il n'est qu'une harmonie; car il n'est qu'une science comme il n'est qu'une vérité; car la morale est l'harmonie des esprits et des cœurs, des inteUigences et des sentiments, comme l'harmonie est la morale des voix et des sons, des corps et des espaces; car le jour est venu qui doit confondre tous les bons esprits, tous les bons cœurs, tous les justes, dans la Socionomie, résultat delà lumière du monde et de l'intelligence de l'homme, vérilédu Coran et de TEvANGiLE, Evangile et Coran de vérité, loi sociale enfin, dont la loi morale est le type et qui, par l'harmonie de l'unité et de la pluralité, de la multitude et de l'individu, doit relier a jamais la terre au ciel et l'homme k Dieu.
[\) De Maistre.