HOMMAGE AFFECTUEUX
Un soir gris descend sur la mer; le- . . lourds, que pousse une brise très âpre, s'c-.^' vers rhorizon, faisant craindre une nouvelle t . la pluie qui vient de tomber rend glissanu de Saint-Servan, dont la pente s'enfonce - • ^ houleuse; elle assombrit les pierres grises de . haute tour Solidor, qui semble avoir pris racine dans les rochers qui lui servent d'assises et ont fourni les matériaux de ses murailles.
De chaque côté de la cale, des bateaux de pêc!ie, la voile à demi ployce, dansent avec une sorte d'affolement. Des matelots, des femmes chargées de paniers descendent la pente mouillée et interpellent d'une voix dolente les barques qui .accostent le quai ;
Un soir gris descend sur la mer; les nuages lourds, que pousse une brise très âpre, s^écroulent vers rhorizon, faisant craindre une nouvelle averse; la pluie qui vient de tomber rend glissante la cale de Saint-Servan, dont la pente s'enfonce sous Teau houleuse; elle assombrit les pierres grises de la haute tour Solidor, qui semble avoir pris racine dans les rochers qui lui servent d*assises et ont fourni les matériaux de ses murailles.
De chaque côté de la cale, des bateaux de pêche, la voile à demi ployée, dansent avec une sorte d'affolement. Des matelots, des femmes chargées de paniers descendent la pente mouillée et interpellent d'une voix dolente les barques qui accostent le quai ;
un teinturier, les bras bleus jusqu'au-dessus du coude, trempe diverses laques dans Teau qui roule sur la chaussée de pierres, et, pour un instant, teinte les premières lames de nuances invraisemblables.
Là, tout près, ballottée d'une façon inquiétante, une vieille embarcation aux planches vermoulues, dont toute trace de peinture a disparu, emplie déjà de passagers, semble attendre le moment du départ. Ceux qui s'entassent dans cette barque sont des ouvriers en habit de travail, souillés de plâtre et de boue, des paysannes proprettes, le petit fichu de couleur croisé sur la poitrine, la jolie coiffe bretonne, dont chaque bourg change la forme, palpitant sur leurs cheveux. A l'arrière deux sœurs trinitaires, le visage encadré d'un bonnet plissé sous le voile noir, font bruire les croix et les chapelets perdus dans les plis de leur robe de bure.
La barque est plus que pleine et pourtant de nouveaux arrivants la hèlent et sautent sur Pavant encombré, sans que les passagers paraissent surpris de cette surcharge.
Ils échangent seulement quelques phrases insignifiantes :
— « Tu ne t'en viens donc pas aujourd'hui ?
— Si bien ! il est encore temps.
— La marée n'attend pas.
— Tout de même! le vent est bon, on marchera. »
Et on se serre encore, les uns s'asseyent sur le rebord du bateau, d'autres se tiennent debout.
— « En route! » crie enfin le patron, que rien dans son costume ne distingue de ses compagnons.
La voile est hissée par dessus les têtes qui se baissent, une grossière voile carrée qui se déploie lentement.
Mais au moment où une pesée sur la gaffe va éloigner du quai la lourde barque, des pas pressés résonnent sur les pavés et deux personnes dévalent de la ville : l'une est un prêtre qui fait des signaux véhéments à Tembarcation prête à s'éloigner; l'autre, un jeune officier de marine suivi d'un matelot portant une malle sur Tépaule et à la main une valise.
Ceux-ci se dirigent vers un joli sloop qui appareille au bord du quai, tandis que la barque se rapproche, répondant aux appels du prêtre :
— « Il n'était que temps, monsieur Tabbé.
— lO —
— Vous ne serez guère bien !
— Allons, serrez-vous !
— Comment voulez-vous que J'embarque?
s'écrie le prêtre d'une voix brusque. Vous êtes déjà chargés à sombrer !
— Oh ! il n'y a pas de soin, dit le patron,
— Si je mets le pied là-dessus, vous coulez bas sans aucun doute : je suis trop bon chrétien pour vouloir causer la mort de n'importe qui. Comme c'est amusant! continua-t-il avec mauvaise humeur. »
Et il jeta un regard vers le sloop dans lequel l'officier de marine venait de sauter.
— « Allez-vous à Dinan, capitaine ? lui crie-t-il alors en s'avançant au bord du quai, tandis que le vent tracasse les plis noirs de son manteau.
— Oui, monsieur, je vais à Dinan, répond Tofficier en saluant légèrement.
— Alors donnez-moi une petite place dans votre grand bateau où vous êtes tout seul ?
— Soit, monsieur, avec plaisir, » dit le jeune marin en dissimulant à peine son peu d'empressement.
Tout en manœuvrant, le plus âgé des matelots
hoche la tête et grommelle tout bas contre le sansgêne de l'homme d'Église.
— « Ils sont fous! » dit le prêtre déjà installé dans le sloop, en indiquant la barque surchargée qui prend le large.
Mais le sloop Ta bientôt rejointe et dépassée. Toutes ses voiles gonflées, elle s'incline, prend le vent et file comme une flèche. Ce n*est pas sans embarquer quelques paquets de mer, ni sans rouler violemment.
L'abbé se retient de la main à la banquette.
— « Ne prendrons-nous pas quelque ris? dit-il.
— Avez-vous peur? » ricane le matelot.
Et avec un peu de malice, lorsqu'on quitte l'abri des roches et que la brisie redouble de force, au lieu de filer l'écoute et de venir au vent, il garde la voile bordée et laisse le bateau s'incliner jusqu'à fleur d'eau.
— « Je ne suis pas marin ! s'écrie le prêtre en se rejetant vivement vers l'autre bord sans que ce déplacement de poids produise aucun eifet.
— Nous arriverons plus vite ainsi, » dit l'officier, qui laisse errer ses regards sur la baie.
L'admirable panorama se déroule en effet un
peu noyé dans les nuées grises : à droite Saint- Malo, enfermée dans ses murailles que domine la pointe aiguë de son clocher, semble une de ces villes que l'on voit dans les enluminures des missels, portée sur la main par un roi. Vers la haute mer, les rochers, les îles, que borde la blancheur de l'écume mouvante, font des taches brunes. A gauche Dinard, coquette avec ses villas cachées dans la verdure, s'accroche audacieusement aux flancs rocheux des collines.
Mais le bateau, qui bondit, se cabre et retombe dans un éclaboussement d'eau envolée, vire de bord et prend sa route définitive vers la Rance dont la marée montante fait rebrousser le cours.
Le tableau change alors, on croit voir maintenant un lac entouré de coteaux verdoyants. L'horizon est fermé, mais à mesure que l'on avance, les collines semblent s'écarter comme des portants de théâtre et ouvrent le passage sur d'autres lacs qui momentanément paraissent aussi sans issue.
Les flots s'apaisent, l'on entre en rivière, et les personnages qu'emporte le fin bateau qui file maintenant sans secousses commencent à s'examiner les uns et les autres.
Lé prêtre regarde obliquement Tofficier et baisse les yeux lorsque celui-ci lève les siens.
Sans le connaître personnellement, Vabhé sait bien quel est son hôte : le sloop et les matelots qui le conduisent lui ont fait deviner au premier coup d'œil que ce jeune homme ne peut être que Gilbert Hamon, lieutenant à bord d^une frégate de l'État, qu'un congé de convalescence renvoie pour trois mois dans sa famille. Une mauvaise fièvre, attrapée aux Antilles, a fait croire qu'on ne le reverrait plus; l'abbé Jouan a entendu parler de cela par madame Aubrée, la propre sœur de Gilbert Hamon ; elle lui a même fait dire une messe pour le rétablissement de son frère; mais c'est la première fois que le jeune marin revient à Dinan depuis que Pabbé Jouan est premier vicaire à Téglise Saint-Sauveur, c'est-à-dire depuis trois ans : il le connaît donc sans Tavoir vu encore; M"' Aubrée étant sa pénitente, il sait même pas mal de choses sur la famille, la fortune et même le caractère de Tofficier, il a parfaitement connaissance par exemple de son indifférence en matière religieuse : c'est pourquoi il ne fait semblant de rien, n'a pas Tair de savoir qui il est. Le seul fait de garder à son
service ce matelot Eugène Damont, le plus mauvais chrétien de la côte, suffirait d^ailleurs à rendre suspect le maître du bateau. L*abbé Jouan se demande même s'il n'a pas agi un peu légèrement en sollicitant l'hospitalité à ce bord ennemi.
Le physique de Gilbert Hamon, qu'il étudie en dessous, ne lui revient guère. Le jeune homme est très pâle encore de sa maladie récente, comme alangui et vaguement triste; sa bouche, bien dessinée, est d'un rouge \rès vif qu'exalte encore la brûlure de la fièvre. Des favoris courts, des sourcils bruns très nettement tracés sous un front pur , les tons ivoirins des tempes, la correction élégante de r uniforme, donnent à l'ensemble de cette physionomie quelque cho^e de britannique.
— « Une vraie figure de papier mâché ! » conclut l'abbé à part lui.
Ce qui lui déplaît le plus, c'est ce regard altier qui jaillit soudain et communique par moments une singulière puissance à un visage presque féminin; sa flamme directe ne parvient pas à rencontrer pourtant les coups d'œil louvoyants du prêtre; mais le jeune officier paraît peu curieux du visage de son hôte que charbonne une barbe dé trois jours, de ces
yeux gris, inquiets et comme honteux, de cette physionomie qui se fronce et grimace à chaque moment; cet ensemble ne lui semble pas très digne d'intérêt et il persiste à regarder rêveusement le paysage.
Le faible écho, aussitôt éteint, qu'éveillent les phrases jetées par Tabbé, le fait se réfugier dans une lecture attentive de son bréviaire.
Déjà on a franchi la grande baie qui s'arrondit devant Saint-Suliac, curieux village couleur de cendre qui groupe tout au bord de Teau ses chaumières moussues autour de la tour gothique de sa vieille église. Le port Saint-Jean, le port Saint- Hubert, filent à droite et à gauche; un creux de vallée découvre un instant le gros bourg de Plouer et de blancs hameaux apparaissent dans la verdure, les uns près, les autres plus loin, sur la hauteur.
Après récluse du Chàtelier, le vent, tout à Theure si vif, mollit brusquement. La menace de pluie s'est dissipée, le ciel est maintenant d'un gris doux et Teau calme, argentée, reflète comme un miroir.
Damont,en mâchonnant des jurons, largue toute la toile; l'autre matelot. Pirouette, empoigne la godille pour aider aux voiles.
enveloppé, comme le ciel, dans des nuées grises.
Dinan apparaissait maintenant; ses grosses tours encore majestueuses, ses remparts puissants, les clochers de ses vieilles églises se découpaient au sommet de la haute colline.
L'abbé ferma son livre et se leva pour dégourdir ses jambes.
— « Nous touchons au port, » dit-il.
Alors Tofficier, un peu honteux de son long silence, s'efforça de dire quelque chose. Il se leva aussi pour mieux voir Dinan.
— « Comme cette ville est sombre, dit-il! Ces vieux murs, cette verdure foncée, ces maisons noires, cette rivière couleur d'encre ! tout est deuil.
— C'est la faute du temps et de Theure, dit l'abbé, revoyez-la par un ciel bleu.
— Ce n'est pas une ville comme Paris, observa Pirouette.
— Dame! non, dit Damont, en sautant d'un banc à l'autre pour carguer la voile.
— Ah! voici M"" Aubrée et ses enfants, dit Pabbé.
— Ma sœur ! »
On eut vite accosté le quai et Gilbert se trouva
dans les bras d'une jeune femme, vêtue d^une robe grise, d'un paletot noir et d'un chapeau un peu défraîchi.
— « Te voilà donc! Mon Dieu, comme tu es blanc ! On voit bien que tu as pâti.
— La fièvre jaune, » dit rofficier.
Deux petites filles, l'une de six, l'autre de quatre ans, regardaient bouche béante.
— « Vous ne dites rien à votre oncle ?
— Je leur fais peur. »
Le prêtre s'éloignait en faisant de grands saluts.
— «Ah! bonsoir, monsieur rabbé,lui cria M"*Aubrée avec un sourire aimable. Allons viens-t'en, dit-elle à son frère. Damont portera tes malles. »
Ils s'engagèrent dans la vieille rue du Jerzuale, malpropre et pittoresque, rapide comme le lit d'un torrent, pour gagner la rue de l'Horloge où demeurait la famille Aubrée.
Tout au bord de la Rance, en avant de la ville, sous deux gros arbres un peu ébranchés par le vent^
s^âbrîte une cabane des plus modestes. Le toit de chaume qui se projette d'un côté, un peu en dehors de la muraille, forme une sorte d^auvent soutenu par deux perches. C'est sous cet abri que s'ouvre la porte de la cahute qui ne contient que deux pièces, Tune très petite, Pautre plus grande : pour plancher la terre battue, pour meubles une armoire de noyer qu'égayent quelques plaques de cuivre; un lit breton, c'est-à-dire une seconde armoire percée d'un trou ovale soigneusement fermé par de petits rideaux à ramages, devant le lit un banc de chêne que le temps et le frottement ont rendu luisant et brun comme une châtaigne. — Par ce banc, en faisant encore une énorme enjambée, on parvient à se glisser dans Tintérieurdu lit. — Une table, quelques chaises de paille à haut dossier, un escabeau sous le manteau de la grande cheminée campagnarde, des ustensiles en grès ou en faïence accrochés aux murs, et c'est tout.
La coiffe blanche de Marie Damont, qui tricote en surveillant la marmite, est le seul point clair dans ce sombre intérieur qui ne prend son jour que par la porte, vitrée d'en haut.
Marie est la sœur du matelot Damont, qui, après
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M irie est la sœur du m i:e!nt I).:
trente ans de navigation, vit maintenant près d'elle, de sa maigre pension de retraite et des petits bénéfices que lui procurent le bateau dont il a la garde.
La vie de cette fille de soixante ans peut se résumer en trois mots : dévouement, misère, résignation. Elle n'a rien vu, rien eu, rien espéré. Ses yeux bleus ont sous leurs arcades profondes une limpidité extraordinaire, un calme séraphique. Elle ne s'est pas mariée parce qu'il fallait soigner ses petits frères, puis son père veuf et malade ; et lorsqu'il mourut à quatre-vingts ans, elle avait passé rage des amours. Elle se sait atteinte de l'affection au cœur qui emporta sa mère et s'attend, sans terreur aucune, à mourir subitement une nuit.
Quelques jours après son arrrvée, Gilbert Hamon, à travers les mauvais chemins et les terres détrempées, gagna les bords de la Rance et poussa la porte vermoulue de la cabane.
— « Ahl monsieur Gilbert, s'écria Marie en se levant vivement, comme c'est aimable de vous souvenir de moi et devenir par une pluie pareille!
— Comment allez- vous, ma bonne Marie ?
— Ma vieille carcasse dure encore malgré le mal, maisc'est peu intéressant, parlons de vous plu-
tôt, VOUS avez eu bien de la misère, à ce que m'a dit Eugène, vous qui devriez être si heureux.
— Pourquoi donc, Marie ?
— Dame ! vous êtes jeune, bien fait, aisé et lieutenant à votre âge.
— Tout cela ne fait pas que je sois heureux.
— Est-ce possible? Mais alors nous sommes donc tous sur terre pour souffrir? On a dû pourtant être bien heureux, chez vous, de vous voir revenir guéri.
— Oui, je le crois; mais que voulez- vous, j'étouffe dans ce milieu étroit.
— Il faut de Tair aux marins, dit Marie, qui, par discrétion peut-être, ne comprit pas le vrai sens de la phrase. Voyons, je vais mettre une brassée de bois au feu pour vous sécher, reprit-elle, vous êtes trempé, seulement il faut laisser la porte ouverte à cause de la fumée qui nous étoufferait, d
Gilbert s'assit sur Tescabeau et s'intéressa à Tembrasement des broussailles qui pétillaient et flambaient clairement.
— a Tenez, vous fumez comme les prairies au soleil levant. »
Et ils restèrent en face Tun de l'autre de chaque
côté de la cheminée, Gilbert plongé dans une sorte de torpeur, Marie respectant cette rêverie et tricotant avec activité.
Le silence fut rompu par un aboi joyeux qui retentit au dehors et presque aussitôt un grand chien bondit dans la cabane. Il fut suivi bientôt par une jeune fille, qui entra impétueusement et posa un pot à lait sur la table.
— « Voilà la laitière! cria-t-elle, elle veut être payée comptant. »
Et elle se jeta au cou de la paysanne avec tant de vivacité, qu'elle faillit la renverser.
— « Mais tu m'étrangles ! ma chérie, » dit Marie, de sa voix douce.
Gilbert s'était levé et regardait de tous ses yeux cette jeune personne entrée comme un coup de vent. Il la trouvait si charmante, qu'il se croyait abusé par le demi-jour de la cabane. Elle était vêtue en paysanne, mais avec beaucoup de recherche; sa coiffe était brodée et garnie de dentelles^ et elle avait aux mains des gants de Suède sans boutons.
Le chien, un grand terre-neuve noir, gronda contre Gilbert.
— (( Qui donc est là dans ta cheminée? » dit la jeune fille en se retournant avec un cri.
Et elle darda sur lui un regard plein d'une sorte d'insolence méprisante.
Elle avait ces yeux étranges, bleu clair, bordés de longs cils noirs, assez fréquents chez les Bretons et qui sont d*un effet magique, lorsqu'ils s'ouvrent dans un beau visage.
— « As-tu peur d'un marin? dit Marie. C'est le lieutenant Hamon, avec qui mon frère a navigué longtemps.
— Ah ! je sais ; tu m'as souvent parlé de lui. » Elle fit un pas vers le jeune homme et lui tendit
la main.
— « Bonjour, Monsieur, » lui dit-elle d'un air très grave.
Gilbert serra avec un trouble bizarre cette main gantée, qui lui répondit par une pression franche et forte.
Puis ils ne se dirent plus rien. Elle avait baissé les yeux; mais, contrariée par ce silence gênant, elle fronça les sourcils, jeta un adieu brusque et s'enfuit,
— « Marie, Marie, je crois rêver : quelle est cette
enfant extraordinaire ? dit Tofficier en s'approchant de la porte, pour tâcher de voir encore la fugitive.
— Ah ! certes, il n'y en a pas deux comme cellelà, dit la paysanne avec un hochement de tête; elle est méchante et bonne^ sage et folle, c^est une belle plante sauvage remplie d^épines.
— Qui est-ce? Ce n'est pas une paysanne, demanda Gilbert, qui vint se rasseoir les yeux brillant de curiosité.
— Cest M"* de Kerdréol : vous ne la connaissez pas ?
— Il me semble que ce nom m'est familier.
— Le château de la Conninais, — vous savez, à à deux pas d'ici, — est à sa famille.
— Ouï, je me souviens ; n'avez-vous pas élevé cette jeune fille?
— Justement, mon bon Monsieur, avec Taidc d'une belle chèvre blanche ; elle m'a coûté bien des peines! c'était un démon qu'on adorait. Voyez, elle m'apporte du lait tous les jours; à ce qu'elle dit, c'est bon pour mon mal; je le bois pour lui faire plaisir; ce serait du fiel, je le boirais encofe ; je n'ai jamais fait que ses volontés.
— Quel âge a-t-elle ?
— Vous disiez : c'est une enfant. Mais elle a vingt ans sonnés.
— Comment n'est-elle pas mariée encore ?
— Oh! elle est bien trop dédaigneuse, tous les gens d'ici lui font hausser les épaules; ils sont pour elle moins que des chiens. Et puis, sa vie n'est pas celle de tout le monde.
— Je vous en prie, dites-moi ce que vous savez, dit Gilbert, avec un empressement si marqué que Marie leva sur lui un regard inquiet.
— Seigneur! n'allez pas l'aimer au moins, ce serait vous jeter dans un enfer.
— Ce serait étrange, dit Gilbert en essayant de rire, de prendre feu ainsi comme une poudrière. Il est certain pourtant que je ne m'ennuie plus.
— Vous l'avez vue à peine, ne la revoyez plus, dit Marie.
— Bah ! les marins ne reculent jamais, dit gaiement le jeune homme, je l'ai vue assez pour ne jamais l'oublier. Elle a des yeux qui éblouissent. Voyons, je vous en prie, continuez votre conte de fée.
— Il y avait de bien mauvaises fées à son berceau alors... » dit Marie Damont en soupirant.
Elle s^assit en face de Gilbert, reprit son tricot et demeura un instant silencieuse.
— « Voyez- vous, je n'aime pas à parler de cela, ce ne sont pas mes affaires. J'ai toujours eu là-dessus la bouche cousue. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'Isoline n'est pas heureuse. Depuis qu'elle est sortie de mes bras, elle vit seule dans ce grand château désert.
— Ses parents ?
— Elle n'a que son père; il vient seulement huit jours tous les ans et n'adresse pas la parole à sa fille.
— Serait-il fou ? »
Marie secoua la tête.
— « Non, mais c'est quelque chose comme cela. Pauvre enfant! vous Pavez vue presque gaie tout à l'heure, c'est rare, elle a des accès de désespoir affreux, des colères où elle est comme une Furie. Elle veut savoir les raisons qui la condamnent à vivre ainsi en dehors de l'humanité; — elle ne considère pas ceux d'ici comme en faisantpartie. — Jamais elle n'a parlé à quelqu'un de son rang; hors nous et ses fermiers, nul ne connaît le son de sa voix ; aussi j'ai été saisie lorsqu'elle vous a tendu
la main. Voyez- vous, elle a pris dans des livres des idées extraordinaires, qu'on ne peut plus lui ôter de la tête. Ah! oui, c'est un conte de fée, un triste conte; mais ne parions pas trop, de peur d'aggraver les peines. »
La paysanne se leva et alla vers la porte pour dévorer les larmes qui lui rougissaient les yeux. Elle parla de son frère qui ne rentrait pas, de la pluie qui continuait à tomber et échappa à Gilbert qui voulait Tinterroger encore.
— « Allons! je m'en vais, dit-il bientôt; au revoir, ma bonne Marie. Dites à Damont que je reviendrai. »
Il sortit sous la pluie qui tombait doucement et, au lieu de longer la rivière, il s'enfonça sous une allée d^arbres qui montait le coteau presque en face de la cabane.
Il gravit la pente au sol détrempé sans s'apercevoir qu'il marchait.
Son esprit tout à l'heure si vide, mais exalté par un reste de fièvre, avait maintenant un aliment qu'il dévorait comme aurait fait d'une proie un fauve longtemps affamé. Marie avait manqué son but en luisignalant un danger dans la possibilité de s' épren-
dre de cette jeune fille ; elle avait précipité Téclosion d'une pensée d^amour qui aurait mis plus de temps à naître. Gilbert se demandait pourquoi il était si terrible d'affronter le charme de ces yeux splendides. Qu'en savait-elle d'abord, cette pauvre paysanne ignorante de la vie? Isoline avait-elle été aimée déjà? Était-ce quelque drame romanesque qui lui faisait la vie si sombre? Il était curieux de revoir ce château de la Conninais qu'il n'avait jamais regardé que d'un œil indifférent. Si ses souvenirs ne le trompaient pas, la route qu'il avait prise y conduisait.
Il se hâtait sous l'ombrage épaissi sur lequel l'eau tombait avec un bruit régulier. De grands rochers se haussaient d'un côté, veloutés de mousse et d'herbes ; à droite, au delà des arbres, le terrain se creusait en un étroit vallon dont l'autre versant était couvert de sapins.
Une buée montait, cachant le sol. Tout ruisselait; sous les branches s'alignaient des rangs de gouttelettes qui brusquement s'unissaient et tombaient, des rigoles couraient entre les pierres qui devenaient rares, le terrain, de plus en plus mou, perdait toute consistance ; c'était un marécage :
le vrai chemin breton dans son horreur hivernale.
Bientôt ce chemin descendit, s'encaissa entre deux talus, devint un ruisseau navigable. Gilbert escalada, s^accrochant aux branches trempées; la terre, cédant sous son pied, s^éboulait en faisant rejaillir Peau. Des paquets de ronces amassés dans les endroits accessibles, par l'humeur peu hospitalière des paysans, lui déchirèrent les mains, s'accrochèrent à ses habits; il s'entêta, marcha dans rherbe où chacun de ses pas laissait un trou qui s'emplissait d^eau; il faisait de grandes enjambées, sautait, visant une pierre ou un bout de terre quMl croyait solide et qui le trahissait.
Enfin, suant et hors d^haleine, il reprit pied sur la grande route de Dinan.
Le val de la Conninais descend à pic de Tautre bord de cette route qui forme à cet endroit une rampe assez raide. Juste en face de Tallée dont le jeune homme débouchait, de l'autre côté de la vallée, en haut de la pente cachée par les grands arbres qui Tescaladent, le château se montre à demi dans les feuillages sombres. Des sapins, des chênes verts et autres essences, que l'hiver ne dépouille pas, semblent le prendre d'assaut, l'enfouir
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dans leur masse impénétrable. On ne voit qu^une vieille muraille percée d'une porte voûtée, ayant d'un côté une tour carrée coiffée d'un toit moderne en ardoises et de l'autre une petite chapelle gothique. Le bâtiment d'habitation, en retour de la chapelle, ne présente à la vallée que sa face la plus étroite.
L'horizon est fermé de toutes parts par la haute végétation; les prés inondés, couverts d'herbe épaisse où luisaient çà et là des flaques d'eau, font de beaux plis amples entre les bouquets de bois.
Gilbert s'avança pour tâcher de découvrir quelque chose de plus; il descendit la route, traversa un carrefour où se croisaient plusieurs chemins, sorte de pont qui comble la vallée et la traverse. Il vit alors au delà d'un étang, derrière un fouillis de branches nues, la longue façade grise, percée de fenêtres à carreaux étroits, du château proprement dit. Il s'arrêta et eut le cœur serré devant la mélancolie implacable qui émanait du paysage; l'étang débordé noyait ses rives et semblait prêt à se verser dans le vallon. Une brume épaisse fumait lente et bleuâtre, et le morne château, qu elle enveloppait, semblait porté sur un nuage; les
lourdes nuées du ciel croulaient comme pour rejoindre cette vapeur terrestre.
Quoi! elle vivait là depuis vingt ans, seule, muette, dans cette prison humide, assiégée par cette houle de verdure qui faisait même le regard captif. Cétait pire encore que le navire prisonnier des flots sur la mer sans bornes.
Les fenêtres étaient closes, rien ne bougeait, pas un être, pas un bruit!
Gilbert regarda longtemps, puis un vertige s'empara de lui; il crut que cette demeure mystérieuse, comme trempée de larmes, se dissolvait, s'évaporait ainsi qu'une vision. Il ne la vit plus que comme une conception du rêve, puis elle s'effaça, disparut.
— « Suis-je fou ?» se dit-il.
Brusquement il se retourna. De tous côtés une blancheur opaque : il était prisonnier du brouillard. Tandis qu'il rêvait, la fusion s'était faite des nuages traînants et de la brume ; la campagne n'était plus que fumée, il lui sembla que la sauvage Isoline opposait ainsi un voile impénétrable à l'indiscrétion de ses regards.
En aveugle, il chercha sa route, péniblement,
car il craignait de s'empêtrer dans quelque fondrière. Il parvint pourtant après mille zigzags au faubourg de Dinan et rentra dans la ville par la porte Saint-Malo.
Gilbert avait gagné un peu de fièvre à cette promenade sous la pluie; il rentra grelottant et Tétat de ses vêtements fit pousser les hauts cris à Jeanne- Yvonne, la jolie petite bonne en coiffe blanche qui vint lui ouvrir.
— <t Ah ! Madame, s'écria-t-^lle en grimpant Tescalier quatre à quatre, monsieur Gilbert est, bien sûr, tombé dans le mortier. »
C^est ainsi que les Bretons appellent la boue liquide de leurs chemins.
— « Comme te voilà fait! dit M"* Aubrée en sortant sur le palier, va vite te changer; il y a de quoi gagner la mort. Dépêche-toi, ajouta-t-elle : le dîner est prêt. »
La salle à manger, assez obscure, était au rezde-chaussée; de vieilles boiseries gris de perle,
égayées d'un filet rose, cachaient les murs jusqu'au plafond élevé. Ces boiseries, témoins du siècle précédent, avaient été conservées là seulement par économie : M"' Aubrée eût préféré un papier brun à fleurs d'or, soutenu par une imitation de bois de chêne; mais, par raison, on s'était contenté, en s'installant, de lessiver les murs et de faire des raccords aux points où la peinture manquait. La maîtresse de la maison s'excusait de sa salle à manger. « C'est gothique, » disait-elle.
Mais le reste de la maison était parfaitement conforme au mauvais goût moderne. Le salon, au premier étage, — le logis étroit n'avait qu'une pièce en façade — était tendu d'un papier blanc et or sur lequel apparaissaient quelques gravures, un tableau religieux brodé en perle et un portrait d'homme à l'huile. Le meuble était de reps .gros bleu, les rideaux en mousseline brodée avec des embrasses au crochet s' attachant à des patères de cuivre. Devant la cheminée, garnie d'une pendule Empire et de deux lampes, s'étendait un tapis de feutre aux nuances criardes; un stéréoscope avec des vues de Suisse et un album de photographies ne quittaient jamais la table ronde, couverte
en marbre gris^ que son poids prodigieux rendait immuable.
La chambre de M. et deM"* Aubrée s'ouvrait de Tâutre côté du palier et donnait sur un petit jardin. Gilbert avait pris au-dessus du salon la chambre des enfants, qui étaient descendus chez leur mère.
La rue de F Horloge, où est située cette maison, n'a de remarquable que cette tour du xv* siècle, où s'arrondit un double cadran et dont la grosse cloche, qui eut pour marraine Anne de Bretagne, sonne Theure d'un son grave et retentissant, et aussi quelques masures anciennes qui projettent leur premier étage soutenu par des piliers jusqu'au bord du trottoir. Le jeune marin, qui par une habitude de son métier, sortait souvent sur le balcon, pour interroger Thorizon, était oppressé par rétroitesse de la rue; la maison d'en face lui renfonçait les yeux. Pour ne pas chagriner sa sœur, il dissimulait ses impressions, mais il n'était pas plutôt entré dans cet intérieur gris et calme, qu'un besoin irrésistible d'air et d'espace s'emparait de lui ; il s'agitait, ouvrait les fenêtres, suivi de l'œil par sa sœur occupée à quelque broderie et qui se disait : « C'est la fièvre ! »
Son esprit était dans ce milieu aussi mal à l*aise que son corps; la solitude, les dangers, ses perpétuels voyages, Pavaient grandi. Les lectures nombreuses, quMmposait la durée interminable des traversées, avaient amplifié son intelligence et développé le côté rêveur de son caractère. Peu mêlé aux hommes, il se faisait d^eux une idée assez différente de la réalité; il ne leur prêtait que des pensées généreuses, nobles, héroïques même; les Bretons surtout, les fils de ces corsaires qui stupéfièrent leur époque par des faits invraisemblables, lui paraissaient devoir être dévorés du désir de s'élever par quelque acte brillant au-dessus du niveau ordinaire; la parfaite quiétude dans la nullité qui se révélait autour de lui renforçait sa tristesse et sa j sauvagerie. Au milieu de sa propre famille il se faisait l'efTet d'un goéland captif dans un poulailler.
Sa sœur, Sylvie Aubrée, avait la figure plate avec ' d'assez jolis yeux; elle se coiffait mal et s'habillait | de lainages sombres égayés de quelques cravates brillantes. Elle gourmandait ses filles, ou sa bonne, s'occupait du ménage et s'inquiétait des offices et , des petits cancans de la ville ; hors de là, elle ne supposait, n'ambitionnait rien. Son mari était ins- i
pectèur des contributions indirectes, ce qu^on appelle en province un rat-de-cave ; il allait dans les débits de boissons, les cafés, les hôtels, et comptait les tonneaux pleins et les bouteilles. Il parlait beaucoup des tours qu'on tâchait de lui jouer, des doléances des débitants et de son habileté à échapper à leurs ruses. Cétait un grand homme sec, avec une voix de basse taille, qui lisait la Pairie après son dîner et s'endormait dessus, lorsquMl n^allait pas au cercle, place Du Guesclin.
Ce soir-là, qui était la veille des Rameaux, il vint quelques dames chez les Aubrée, la belle-sœur de Sylvie, M"' Paul Âubrée dont le mari était médecin et qui habitait à quelques maisons de là. M""' Rochereuil, la femme du maire, et sa fille Marguerite, une grande blonde, maigre, au teint voilé de taches de rousseur, et une vieille fille, M*" TafFatz, qui avait été maîtresse de pension.
On apporta la cave à liqueurs et des langues-dechat; une des lampes de la cheminée fut allumée.
Les petites filles vinrent embrasser tout le monde à la ronde et allèrent se coucher, emportant chacune une langue-de-chat, et les bavardages avec Taccent traînant du pays s'emmêlèrent.
Gilbert, assis dans un coin, les regards rivés au parquet, n'entendait qu'un bourdonnement qui risolait; il se plongeait dans son nouveau rêve, revoyait une seconde ces deux larges prunelles, d*un azur si clair, qui aussitôt s'éteignaient comme des étoiles sous le brouillard. Il pensait à la main nerveuse qui avait serré la sienne, et cette faveur, qu'il ne s'expliquait pas, lui donnait une sorte de confiance dans l'avenir du sentiment qui grandissait en lui.
Une pensée égoïste le fit s'arrachera sa méditation .
— « Toutes ces bavardes, se dit-il, peuvent, sans se douter de rien, parler d'elle et me renseigner sur son compte. »
Il prêta Toreille pour voir où en était la conversation, et par quelle manœuvre il pourrait en saisir le gouvernail et l'amener dans ses eaux.
— a Certes, il a beaucoup d'onction, disait M°'Rochereuil; mais il n'a pas la fougue du révérend père qui a prêché le dernier carême.
— Vous trouvez? dit Sylvie; moi, il me plaît beaucoup, il a une voix touchante.
— Il pleure, il ne tonne pas.
— Il a de bien jolies mains blanches, dit Margue-
rite Rochereuil; il les laisse pendre comme cela sur le velours rouge.
— Le père Saint-Ange le frappait, lui, d'un poing furieux.
— Et il en sortait de la poussière, dit M"* Taffatz, qui tenait pour le père Etienne.
— Je trouve qu'il s'écoute trop parler, insinua M"' Paul Aubrée, qui n'était pas très dévote; ses sermons n'en finissent pas.
— Oh! ils sont toujours trop longs pour toi, dit Sylvie.
— Que veux-tu ? ça m'endort.
— Moi, ça me passionne, dit la mairesse; j'écoute de toutes mes oreilles, je bois les paroles du prédicateur et, en rentrant chez moi, j'écris tout ce que j'ai pu retenir.
— Vraiment ? Vous ne nous aviez jamais dit cela, c'est une idée bien édifiante.
— Je retiens bien l'ensemble; mais quant aux mots, dit Sylvie, bernique!
— Vous devriez nous montrer cela.
— Nous permettre de le copier.
— Volontiers, dit M*' Rochereuil, un de ces jours.
— Tirez-les de là, » grommelait Gilbert. Cependant on parla des Grandmanoirs qui, pour
Pâques, avaient offert à l'église une nappe d^autel, qu'on disait très belle.
— « Y a-t-il beaucoup de familles nobles dans les châteaux des environs? » demanda alors le marin.
On lui cita les d^Argentier, au château du Mottay, à Pontcadeux, les Roger de Linc, d'autres qui habitaient constamment leur domaine ou ne venaient que pendant Tété.
— a Le château de la Conninais est désert ? » Et il eut un battement de cœur lorsqu'on nomma
M"* de Kerdréol.
— tt Cest tout comme s'il n'y avait personne. » Il y eut un silence.
— Vous touchez à une des questions qui intriguent le plus la ville, dit enfin Virginie Taffatz.
— On n'a jamais rien vu de pareil, continua la mairesse : une jeune fille qui depuis son enfance vit toute seule, comme une pestiférée.
— Mystère! soupira Sylvie.
— S'il n'y avait pas là une jeune fille, je dirais bien mon idée, grommela de sa voix profonde M. Aubrée, qui faisait un écarté avec M"* Taffatz.
— Marguerite, va donc voir si les enfants dorment. »
La grande fille s^esquiva.
— « Dites?
— Eh bien^ le baron de Kerdréol a sans doute des raisons pour ne pas se croire le père de sa fille. La baronne aura fait quelque frasque et il fait expier à l'enfant les fautes de la mère : voilà!
— Ça n'est pas chrétien.
— Le fait est qu'il la déteste. Jamais il ne lui a parlé ; lorsqu*il vient, ce qui est rare, il la consigne dans sa chambre pour ne pas risquer de la rencontrer.
— En voilà une existence ! s'écria la femme du docteur. Et s'il se trompe, si l'eofant est bien à lui ?
— Est-ce fini, maman ? dit Marguerite en passant sa tête par la porte entr'ouverte.
— Allons, reviens.
— L'avez- vous vue quelquefois? demanda Gilbert. Comment est-elle ?
— Ma foi, elle a l'air d'une folle, dit M"* Rochereuil. La trouvez-vous, jolie. Mesdames ? Moi pas, elle vous a un regard effronté, qui ne se baisserait pas devant celui du pape. C'est plutôt un garçon qu'une fille.
— Elle a Tair anglais. »
La conversation dévia sur ce mot; on parla des Anglais qui envahissaient la ville, de leurs modes extravagantes, de leurs airs insolents, des façons de leurs demoiselles, qui avaient Pair de gourgandines. Mais Marguerite la ramena à son premier sujet, en demandant si les Kerdréol étaient parents de Bertrand du Guesclin.
— « Qu'est-ce que tu chantes ?
— C'est qu'à l'église, elle se met souvent près du
monument qui contient le cœur de Du Guesclin, et
le regarde comme si elle voulait voir à travers les pierres.
— Elle va à l'église ? dit Gilbert.
— De temps en temps, et elle y a une tenue peu édifiante.
— Elle n'est pas dévote ?
— Non, et c'est tant pis pour elle, répondit aigrement M"' Taffatz : la dévotion adoucirait ses peines et lui donnerait le courage de les supporter. >
Le lendemain, Gilbert étonna sa famille, en annonçant qu'il l'accompagnait à la grand'messe.
— « La grâce t'aurait-elle touché ? demanda Sylvie.
— Cela me distraira,*» dit Gilbert.
On se mit en marche en grande tenue^ M. Aubrée portant les parapluies, Sylvie finissant de mettre ses gants, Gilbert tenant par la main la plus petite de ses nièces.
Les cloches sonnaient à toute volée, les citadins endimanchés se dirigeaient tous du même côté. On enfila la rue des Morts, qui débouche sur la place Saint-Sauveur en face de l'église. Les pavés inégaux du Carroi, comme on appelle aussi cette grande place carrée entourée de maisons, qui gardent encore le dessin du moyen âge, bruissait sous le piétinement lourd des arrivants ; les trois arcades à plein cintre du portail faisaient des trous noirs dans lesquels, par groupes, la foule disparaissait. Sur les marches, des mendiants étaient assis à côté de grands tas de verdure.
Les orgues grondaient lorsque la famille Aubrée laissa retomber derrière elle la porte battante. Gilbert fut enveloppé tout à coup par la splendeur de ces sons puissants; la pénombre mystérieuse faite par les vitraux, le vague parfum d* encens, Timpressionnèrent ; il eut un frisson qui lui mouilla les yeux : impression toute poétique d'ailleurs qui fut vite effacée par la voix nasillarde des chantres,
Tair distrait des diacres et la mine rubiconde de l'officiant.
Il se promena dans les bas-côtés où les coiffes éblouissantes des femmes du peuple se penchaient dévotement sur des paroissiens usés. Il admira Pexpression de foi naïve qu'avaient quelques-unes, les plus vieilles, et sourit du chuchotement des jeunes qui le regardaient en se poussant du coude, leur livre sur les lèvres.
L^abbé Jouan passa un surplis blanc, Tair affairé. Le galon d'or de la casquette du marin attira son regard, qui se baissa aussitôt pour voiler sa surprise.
Gilbert se sentit embarrassé : il ne savait quelle contenance tenir, au milieu de tous ces gens qui Texaminaient tout en répondant avec sûreté aux formules de la messe. Quelquefois un glapissement mal contenu, écorchant une phrase latine, lui faisait monter à la gorge un rire qu'il avait peine à contenir. Son pas sonnait sur les dalles, il était le seul debout, ce qui attirait l'attention, et il cherchait à se composer un maintien neutre qui ne blessât pas le cérémonial.
L'espoir qu'Isoline viendrait peut-être, lui ren-
dait ce lieu attrayant et il ne voulait pas le quitter : le désir quUl avait de la revoir Tétonnait par sa violence. Était-ce donc possible que le vide de son âme fût Comblé ainsi tout à coup ? Un être quMl ne connaissait pas la veille à la même heure s^était emparé souverainement de sa pensée, comme le jour envahit la nuit! Il était heureux de se sentir vivre, Tennui de plomb qui pesait sur lui ne l'écrasait plus, aussi il activait de tout son pouvoir le commencement d'incendie.
Il chercha la pierre sous laquelle est' caché le cœur du bon chevalier; et l'ayant trouvée, dans une chapelle latérale, il s'assit auprès et se mit à lire machinalement l'inscription gravée en lettres gothiques :
rp %m le (ueuc bt mteatrt
6fttran bu tftirsrlin
0on otoatit c0nrltaMf bt /ranrr
Mais il n'allait pas plus loin, son regard s'échappait, cherchant toujours celle qui ne venait pas ; à la fin il s'impatienta et, au grand scandalQ des fidèles, sortit au moment où l'on donnait le pain bénit.
La place, complètement déserte maintenant, était
inondée de soleil; en face, au delà des maisons, se découpait sur le ciel rasséréné la silhouette pittoresque de la tour de l'horloge avec son haut clocher pointu. Gilbert, ne sachant trop de quel côté il voulait aller, s'arrêta un moment sous le porche où le doigt du temps efface de plus en plus les quatre évangélistes sculptés en bas-relief avec leurs bêtes symboliques, et les bizarres fantaisies inscrites dans la pierre par des artistes inconnus. Il prit pourtant, tournant le dos à la tour de T Horloge, la petite rue des Chauffe-Pieds, qui longe le flanc droit de l'église et, comme malgré lui, leva la tête en passant, attardant son regard dans les délicieuses déchiquetures du chevet, du milieu desquelles surgit le fin clocher, pareil à un lys renversé.
La place de la Duchesse Anne, qui s'étend derrière l'église, est le point de la ville dont les Dinanais sont le plus fier : c'est un jardin anglais, assez médiocre cependant, qui remplace un vieux cimetière abandonné, mais qui aboutit à un des plus beaux panoramas que l'on puisse voir. L'esplanade, qui termine ce jardin, est le sommet d'un ancien donjon ; coupée de grosses tours rondes et bordée d'un parapet de pierres qu'entaillent les meur-
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trières, elle est élevée d^au moins quarante mètres au-dessus du niveau de la Rance. De là le regard plonge dans la vallée avec une sorte dUvresse !
Tout en bas, la rivière, comme un ruban d'acier, puis des toits d'ardoises désordonnés qui luisent sous le soleil. Plus près, le haut viaduc que Ton domine encore, franchit en quelques enjambées l'espace qui sépare le faîte des collines; partout, sur les pentes les bois épais commencent à verdir ; des bourgs, des villages, des creux pleins d'ombre bleuâtre, et à perte de vue des vallons, des prairies, des écroulements de frondaisons rousses.
Gilbert ne s'arrêta pas devant ce tableau qui lui était familier. Il se mit à descendre rapidement le chemin abrupt, qui, tantôt rampe rapide, tantôt escalier taillé dans le roc, descend, avec maints zigzags, de Tesplanade au bord de la Rance.
— « Fou que je suis! se disait-il en se hâtant, pendant que je fais le cafard et que j'avale des sermons, celle que je cherche est là-bas, dans la cabane de Marie Damont. >
Dans les grandes salles solitaires du château de la Conninais, Isoline erre lentement, la tête inclinée, les mains pendantes comme perdue dans un demi-sommeil. Elle va de chambre en chambre, sans bruits ainsi qu*un fantôme, traînant les plis d^une longue robe blanche.
Autour d'elle un luxe moderne, grave et déjà un peu fané, complète les anciennes élégances du vieux manoir ; aux caissons de chêne des plafonds fleuronnés, aux tapisseries éteintes, aux portraits enfumés enchâssés dans les boiseries des murs ou audessus des cheminées monumentales, s^ajoutent des lustres de Baccarat, des étoffes nouvelles aux beaux plis souples, des meubles commodes et par places des tapis épais.
Tout est dans un ordre rigide, le parquet est ciré soigneusement; à toutes les hautes fenêtres, les volets intérieurs sont à moitié repliés.
Animée par une famille heureuse, cette demeure n'aurait eu rien de triste, l'été surtout; mais cet
abandon sans désordre, ce désert correct, ce vide dans un lieu qui semblait prêt à recevoir des hôtes, était plus désolé peut-être que la solitude d^un château délabré.
Cette jeune fille, condamnée à un si cruel isolement, n^avait pas le secret de son existence; la puissance qui pesait sur elle et enchaînait sa liberté ne ^' était pas expliquée. Son sort était écrit seulement sur une pancarte mise sous verre accrochée à une muraille, et c'était jusqu'alors le résumé de sa vie : elle était ainsi conçue :
« l'enfant sera élevée par marie damont, qui
VIENDRA habiter LE CHATEAU.
* DANS SEPT ANS MARIE DAMONT QUITTERA LE CHA- TEAU ET n'y RENTRERA JAMAIS. .
« LE PÈRE JÉSUITE QUE j'aI DÉSIGNÉ VIENDRA ALORS
FAIRE l'Éducation de la demoiselle ; il lui apprendra A LIRE ET A ÉCRIRE, RIEN DE PLUS.
« l'Éducation terminée, personne autre que les
GENS DE service NE FRANCHIRA LA PORTE DU CHATEAU. « l'intendant chargé DE TOUCHER LES FERMAGES FOURNIRA AUX DÉPENSES.