‹ IsolineChapitre 2 sur 3 · IL NE REMETTRA JAMAIS D ARGENT A LA DEMOI · texte numérisé non relu

IL NE REMETTRA JAMAIS D ARGENT A LA DEMOI

SELLE, QUI LUI FERA SAVOIR PAR ÉCRIT CE Qu'eLLE DÉ- SIRE.

« LES REPAS SERONT SERVIS A HEURE FIXE ET EN SI- LENCE; EN CAS DE MALADIE, UNE SŒUR DE l'hOSPICE SERA ADMISE AU CHATEAU.

« LE TRAIN DE M.VISON RESTERA CE QU'iL EST, RÉDUIT AU NÉCESSAIRE.

a LORS DE MON SEJOUR ANNUEL ET PENDANT TOUTE SA DURÉE, MADEMOISELLE NE SORTIRA PAS DE SA CHAMBRE.

« CECI BIEN COMPRIS, qu'il NE m'eN SOIT PLUS JAMAIS REPARLÉ. »

Et au-dessous un grand cachet armorié imprimé sur la cire rouge.

La première enfance d'Isoline avait seule été heureuse : Marie Damont s'était donnée tout entière à cette enfant qu'on lui confiait ; mais c'était une vierge mère sans expérience pour tout ce qui n'était pas soins attentifs et dévouement; les gronderies, les sévérités nécessaires pour assouplir le caractère impérieux d'un enfant et diriger ses instincts, lui furent complètement inconnus; elle adorait et était esclave. Cette beauté exquise de la petite

Isoline, ces grands yeux qui s^ouvraient comme des fleurs^ cette chair pareille à celle des camélias du jardin, lui noyaient le cœur de tendresse : elle se croyait vouée à la garde d^un ange; mais cet ange, sans cesser d^être adorable, devint un diable en grandissant. Marie vécut alors dans des transes continuelles, ne songeant qu^à sauver Tenfant des dangers où il lui semblait qu'elle se jetait sans cesse. Cétaient des courses folles avec la chèvre nourricière sur les pentes rapides du parc en amphithéâtre, des escalades des arbres où les habits restaient, où les petites jambes s'écorchaient, despataugeages dans les mares qui faisaient de ce chérubin un égoutier. Tout devint sujet de terreur pour la pauvre mère d^élection : la flamme des bougies, le feu de la cheminée, Tétang, la hauteur des fenêtres. L'enfant, effrénée de jeux et de mouvement, ne lui laissait pas de repos, la torturait, mais Taimait avec passion. Il y avait des heures très douces où elle venait, avec les caresses les plus tendres, sécher les larmes qu'elle avait arrachées par ses caprices fous à son adorable nourrice.

Jamais Marie ne sortait du château ni du parc, et sans les quelques domestiques de la maison ces

deux êtres eussent pu se croire seuls au inonde. Isoline ne vit jamais d'enfant, elle croyait que tout finissait aux murs du jardin, et rhifmanité pour elle c'était Marie et la chèvre blanche.

A six ans, la fillette s'adoucit un peu, elle devint plus posée, plus questionneuse. Marie versa dans cette jeune âme les trésors de son esprit résigné et naïvement poétique. Elle lui raconta les légendes qu'elle savait : les fées des grèves, habillées d'algues, se cachant dans les grottes profondes où elles attirent le pêcheur imprudent, les villes merveilleuses englouties par les flots et dont on aperçoit encore, quand Peau est claire, les clochers d'argent et les palais de pierreries, les biches blanches changées en princesses et récompensant le chevalier qui les a épargnées, les elfes, les lutins, les enchanteurs dans les* forêts fleuries. Il y avait aussi des fils de roi, qui allaient conquérir pour leur père une clé d'or ou quelque relique précieuse.

— « Qu'est-ce qu'un père? » demandait l'enfant.

Alors Marie s'attristait; elle essayait de lui faire comprendre que le père était le maître de l'enfant, qu'il fallait se soumettre à lui, ce qui était doux et facile lorsqu'on était aimé, mais bien triste lors-

qu'on ne Tétait pas. Elle lui parlait alors de la séparation cruelle dont le terme approchait, et aux sanglots d'Isoline elle ne savait répondre que par des larmes.

Les sept ans passèrent pourtant et Thorrible séparation eut lieu. Il fallut arracher Penfant cramponnée à sa nourrice en lui laissant dans les mains un lambeau de son jupon : elle eut des convulsions et pendant longtemps fut en danger de mort. Marie, de son côté, se mit au lit dans la cahute depuis sept ans inhabitée et que Thumidité dévorait. Par bonheur, son frère qui naviguait revint du service à ce moment : sans cela, elle fût morte privée de tout secours.

Damont se révolta là où sa sœur courbait la tête avec une soumission douloureuse; il parla de la poHce. Ce baron à moitié fou n'avait pas le droit de martyriser une innocente, fût-elle ou non sa fille. Il s'emporta, jura tous ses jurons de marin en frappant du poing la table vermoulue; mais sa sœur lui démontra qu'il n'y avait rien à reprendre légalement dans la conduite du baron, il était libre d'imposer le système d'éducation qui lui convenait. L'intendant, homme froid et ambitieux, qui avait

son intérêt à obéir ponctuellement, lui avait fait comprendre que le mieux était de se conformer au règlement sans le discuter, de peur de le voir devenir plus sévère encore.

Ce règlement, qu^est-ce qu'il disait ? Marie le savait par cœur, elle l'avait cent fois relu. Damont récrivit sous sa dictée, le lut, le relut à son tour, le médita longuement.

Un soir il se frappa le front avec un éclair de joie.

— Œ II ne lui est pas défendu de sortir ! » s'écria-t-il.

En effet, soit omission, soit oubli, cette défense n'existait pas.

Damont courut au château et rôda alentour toute la journée. Les murs, les futaies épaisses ne laissaient pas de passage au regard; mais, du côté de l'étang, le château se découvrait un peu, il se mit en sentinelle et guetta. Vers le soir, il aperçut Isoline, qui montait le perron, suivie d'un homme noir.

— « Ah! le corbeau, » se dit-il.

Ils disparurent dans la maison.

Que faire? Comment attirer l'attention de l'en-

fant? Marie était venue bien souvent à cette place pour Tapercevoir de loin, mais elle se cachait de peur d'être vue : il fallait se montrer au contraire, faire des signaux. Ils n'aboutirent à rien, la fillette ne faisait que passer au loin et ne regardait pas de ce côté.

Franchir les murs ou les haies, n'eût rien été pour Damont; mais il y avait des chiens qui Pauraient signalé ou peut-être dévoré; de plus, le sieur Mathurin Perron, le rigide intendant, n'aurait pas hésité à lui envoyer un coup de fusil.

Ils cherchèrent longtemps un expédient, ne songeant qu'à cela, un peu soutenus et consolés par Tespérance.

— « Il n'est pas défendu non plus d'écrire, disait Damont.

— Attendons que la pauvrette sache lire, » répondait Marie, avec son angélique patience.

Et ils comptaient les jours, supputant les progrès probables de l'élève.

Le jésuite, homme âgé déjà, d'aspect repoussant, d'esprit médiocre, qui se signalait par une odeur de relent insupportable, avait causé à Isoline une peur terrible qui fit prévoir le retour de ses crises.

Pendant sa convalescence, elle était devenue complètement sauvage, s' enfermant dans un silence opiniâtre. Le père Coiiée n'était pas méchant et il se faisait très doux; il venait chaque après-midi, s'asseyait et parlait longuement, sans exiger ni attention ni réponse. Ces paroles onctueuses finirent par la rassurer et, un jour, brusquement, elle se tourna vers lui.

— « Où est Marie ? lui dit-elle.

— Dans le ciel, répondit le prêtre.

— Allez me la chercher. »

Alors il entrevit un moyen d'avoir raison de son élève rétive; sans savoir ce qu'était Marie, il lui promit qu'elle la verrait quand elle saurait lire parfaitement.

Isoline prit une colère terrible, trépigna et hurla ; mais, le lendemain, elle demanda au père Cotiée si c'était long d'apprendre à lire.

— « Cela dépendra de vous. »

Marie lui avait déjà appris en cachette les lettres de l'alphabet, la mémoire lui en revint bien vite et le père Collée fut stupéfait de la facilité que montrait la pe.tite solitaire.

Elle se plia à l'étude avec une étonnante sou-

plesse, s'appliqua de tou.tes ses forces; son maître obtenait ce qu'il voulait en lui répétant :

— « Vous verrez Marie. »

Lorsqu'il était parti, elle reprenait le livre et s'acharnait; elle avait bien encore des impatiences où étaient mis en pièces livres et cahiers, mais elle s'efforçait de nouveau et négligeait même sa chèvre blanche, qui était, après Marie, le seul être qu'elle aimât.

Le père Coùée n'était pas sans inquiétude en voyant les progrès de son élève. Que lui dirait-il^ lorsqu'elle serait au but et que son espoir s'écroulerait? Il pensait bien à lui apporter une jolie vierge de plâtre et à lui affirmer sans mentir que c'était là Marie; mais il voyait la statuette en mille morceaux sur le parquet et il se demandait comment il mènerait à bien l'écriture.

Le jour vint où l'enfant lut sans faute une page entière, elle battit des mains et pour la première fois il la vit rire.

— «< Marie! Marie! » cria-t-elle.

Il se montra sévère, prétendant qu'elle ne savait encore qu'anonner, qu'il y avait loin de là à une lecture parfaite. Il gagna du temps, mais non sans

orages; il venait à la leçon avec une honte cachée.

Une fois elle se leva brusquement et avec une dignité bizarre :

— Vous êtes un menteur, » lui cria-t-elle, en lui lançant le livre au visage.

Le père offrit cet affront à Jésus. Il se crut vraiment récompensé de son humilité lorsqu'en traversant la cour à la suite d^lsoline qui lui échappait, il vit un garçon de ferme remettre à la fillette une lettre et quUl en eut pris connaissance d^un coup d^œil par dessus la tête de Tenfant.

« Ma chère petite Isol,

« J'espère que tu sais lire à présent et que tu pourras me comprendre. Écoute bien, si tu m'aimes toujours comme autrefois : il ne t'est pas défendu de sortir, moi je ne peux aller vers toi; mais je t'attends de l'autre côté de la porte qui donne sur la vallée. Passe bravement cette porte et tu seras dans mes bras.

te MARIE. »

Isoline poussa un cri strident, s'élança vers la grande porte verte dont elle était peu éloignée et se mit à la frapper avec frénésie de ses poings fermés.

— ce Ouvrez ! ouvrez ! » hurlait-elle. Mathurin Ferron accourut.

— « Que désire Mademoiselle?

— Ouvrez la porte, je veux sortir.

— Sortir!

— De quel droit m'en empêcherez-vous ? » Mathurin fit un salut et s^éloigna pour aller relire

la fameuse pancarte. II revint bientôt et tira luimême les barres de fer du portail.

— « Je connais mes devoirs, dit-il en tout ce qui n'est pas contraire au règlement, je suis aux ordres de Mademoiselle. »

La porte s'ouvrit, la vallée avec ses verdures fraîches apparut baignée de soleil. Isoline d'un seul ' bond s'élança dehors et pour la première fois franchit les limites du château.

Marie, qu'un arbre masquait, fit un pas et la reçut dans ses bras. Ce fut une étreinte nerveuse mouillée de larmes où les mots s'étouffaient; puis elles s'assirent sur l'hepbe, serrées Tune contre l'autre, se regardant à travers les pleurs. L'enfant avait pâli, grandi, les yeux de la mère s'étaient creusés et ses . petits bandeaux, sous la coiffe, étaient tout blancs. Elles restèrent là jusqu'au soir, se parlant bas, '

craintivement. Marie i^exhoria à la prudence, à la soumission.

— « Quand tu sauras écrire, disait-elle, nous serons plus libres. >

Lorsque la cloche du dîner sonna au château, rintendant apparut sous la voûte de la porte ébauchant un salut.

— « Va, va, ma chérie, disait la nourrice : sois^ bien sage si tu veux me revoir.

— Emmène-mpi, disait tout bas Tenfant.

— On nous aurait bientôt rattrapées. Obéis, mignonne : je reviendrai demain. »

L'enfant finit par céder et s'éloigna le cœur gros.

— « A demain ! Dcria-t-elle, en repassant la porte. Lorsque le père Coiiée reparut, Isoline alla à lui

gravement et d'un air contrit.

— Pardon, Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas un menteur, je vous remercie de tout mon cœur de m'avoir rendu Marie.

— Je vous pardonne, dit le père, toujours un peu gêné, et j^espère que vous allez continuer à être sage et appliquée. »

L^écrîture marcha rapidement et, au bout d'un an, le père Couée dit adieu à son élève.

Elle le regretta, ayant fini par s^accoutumer à lui, et puis dans le vide de son existence le travail était presque une distraction.

Elle était grandelette maintenant, atteignait dix ans. Marie lui apprit toujours en secret un peu de couture et le grand art du tricot ; mais ces travaux ennuyèrent Isoline. Un peu de gaîté lui était revenue : elle gaminait au bord de la Rance, sur les rochers glissants, allant pêcher avec Damont sous les averses et les coups de vent; mais elle restait sauvage comme une bête des bois ; c'étaient des courses folles lorsqu'elle apercevait au loin un passant, et si quelqu'un entrait dans la chaumière, elle se cachait dans Tarmoiré.

Un soir elle laissa passer Theure du dîner et, lorsqu'elle rentra, trouva le couvert ôté et tout en place. Elle se plaignit à Mathurin :

— « Les repas seront servis à heure fixe, » dit-il en s'indinant et en montrant du doigt la pancarte.

Elle s'alla coucher à jeun et le lendemain goûta au lait aigre et à la galette de sarrasin, à moitié crue, des Damont. Cette nourriture lui donna des nausées et depuis lors elle s'efforça d'être exacte. Lorsque le vent du sud soufflait, elle entendait la cloche

de chez Marie ; elle prenait sa course alors et arrivait à temps; quelquefois elle manquait le potage. L'intendant, en habit noir^ automatique, servait, elle absente, comme si elle eût été là. Il lui arriva de ne venir qu^au dessert et alors elle se bourrait de fromage.

A quinze ans elle s'attrista -tout à coup, devint rêveuse et inquiète, voulut connaître le secret de son existence et tortura Marie pour le lui arracher.

Elle guetta la visite annuelle du baron, cet homme qui était son père et qui jamais ne l'avait vue.

Il arrivait le soir à la nuit tombée : les deux bat-* tants du portail s'ouvraient j^our laisser entrer sa voiture. Isoline, sans lumière dans sa chambre, collait son visage aux vitres, voyait briller les lanternes, puis Mathurin s'avançait, obséquieux. Un homme grand, vêtu de noir, descendait et entrait dans la maison ; il allait occuper une chambre au premier étage qui pendant son absence restait fermée. On tirait alors de la voiture des caisses qui semblaient légères.

Une heure plus tard les vitraux de la petite chapelle, dont le baron seul avait la clé, s'illuminaient.

et aussi tard que la jeune fille veillât ils ne s'éteignaient pas.

Un matin, au jour, le baron repartait.

Isoline, qui jusqu'alors s^était confinée dans Taile du château qu'elle habitait, commença à ouvrir curieusement des portes dont elle ne s'était jamais souciée, visita sa prison, alla à la découverte.

Elle vit de grands salons en enfilade, sobrement meublés, obscurcis p^r les volets clos ; elle en repliait un pour mieux voir et souvent la lumière, tombant sur un portrait d'homme de guerre, lui faisait pousser un cri. Au premier, de longs couloirs, des chambres plus ou moins élégantes, celle du baron fermée et où elle essayait de voir par le trou de la serrure.

Enface de Tescalier, su r le large palier d'arrivée, se dressait une porte haute en noyer sculpté, rehaussé de dorure, qui lui semblait très imposante. La jeune fille l'ouvrit un jour non sans émotion; elle entra dans une pièce carrée, ayant des divans tout à l'entour, un tapis sur le sol, et garnie du haut en bas de livres reliés.

A partir de ce jour la cabane de^ Damont la vit moins souvent : Isoline découvrait le monde. Elle

se jeta dans la lecture avec toute la fougue de son caractère.

Quelle stupéfaction! toutes ces existences qui sortaient de ces feuillets, tous ces êtres qui naissaient dans son esprit, évoqués par les mots. Ce fut d^abord un chaos insensé, une mêlée d^histoire, de poèmes, de philosophie qui TaiTolait, puis le jour se fit ; elle eut des préférences, l'histoire la séduisait, mais les vieux romans de chevalerie la passionnèrent, elle ne dormait plus, mangeait à * peine, ne sortait jamais.

Comme elle ne savait rien et ignorait le monde réel, elle crut à celui qui peuplait ses rêves et y vécut exclusivement.

Toutes sortes d'aspirations lui venaient, elle ne pouvait plus souffrir les habits simples qu'elle avait toujours portés. Elle demanda de la soie, de riches étoffes, des parfums et du linge brodé. Mathurin lui procura tout cela. Elle prit ses modèles alors dans les gravures de tous les temps, gâta bien des étoffes, mais finit par devenir habile.

Un jour elle demanda un cheval.

— « Il y en a dans Técurie, dit Mathurin. Si Mademoiselle veut choisir? »

Sans compter les chevaux de ferme, Isoline en vit trois. Deux percherons gris pour le carrosse et un cheval noir d^assez bonne race, mais alourdi par l'inaction.

— « Celui-là, » dît-elle.

Mathurin alla chercher une selle de femme et sella le cheval noir, puis il tint Fétrier.

— (T Mais je ne sais pas monter, dit la jeune fille.

— Si Mademoiselle l'ordonne, je peux lui donner quelques leçons, dit l'intendant qui avait été autrefois très bon écuyer.

— Je le veux, » dit-elle.

Les leçons d^équitation eurent lieu dans le parc et Isoline, agile comme un gamin, fut bientôt rompue à cet exercice.

La première fois qu'elle sortit à cheval, le garçon d^écurie endossa une livrée, monta un des percherons et là suivit à distance. Elle alla devant elle sans s^éloigner beaucoup les premières fois, puis s^enhardissant fit de longues courses, s'enfonça dans les campagnes superbes, vit la mer.

Mais cet être disgracieux et sans volonté qui la suivait, à une distance toujours égale, Timpatien-

tait; elle lui fit défendre de raccompagner, et, seule, vagabonda des journées entières.

La nature Tenivra, les grands horizons, les ciels changeants, la variété infinie des sites lui causèrent ses premières joies; mais ce bonheur s'usa vite, les mauvais temps accoururent, la pluie barrait les routes, le brouillard effaçait le paysage et le vent modulait ses plaintes dans les flûtes des serrures.

Tous les livres de la bibliothèque étaient lus et relus : que faire ? que devenir ?Un désespoir de plomb écrasait la pauvre Isoline. Elle comprenait maintenant l'horreur de sa vie, et voyait qu'elle était sans issue; elle était femme déjà, elle devait donc vieillir là, y mourir; sa jeunesse, sa beauté, tout s'engloutirait, inconnu, dans ce tombeau désert?

Et elle sanglotait et criait seule en face de sa lampe, tandis que l'eau ruisselait dans les gouttières.

— * Pourquoi attendre? se disait-elle, pourquoi ne pas hâter la fin ? »

L'idée de se tuer s'empara d'elle et grandit rapidement. Elle fit souffrir mille morts à Marie en lui disant sa folie. Plusieurs tentatives de suicide avortèrent; elle se blessa, se rendit malade, mais revint à la vie.

— M Je finirai bicMi par rcussir cc; ^ disait-elle.

Le jour où. Gilbert Taviiit attendue vaii l'Eglise, elle errait dans le châle lu de salle e . ->. reprenant toutes scn triNte>ses, bien résolue '• ^ •• délivrer cette fois. L'idée de Téung Tattiraii, e is'étonnait de ne p;is y avoir encore pense. Nétiit- i pas là à ses pieds^ ti^ut prêt a Tcnveloppcr, a >e rctcrnier sur elle, cllac.ir.i toLto trace, tout souvenir. C'était le remède aupie> Ju mal; comment n'avaitelle pas, depuis si 1« n :!'MTjp>., C(UTipri.> cette odre muette de consolati*»:! :

Elle ouvrit la fenêtre, s'.ccouda, re;;iidi Teui immobile.

Les buissons se penchaient, eîîieurant la <i.v'\ :■ . les touffes d'iris é>aM\*''i leur acrbe. de l . roseaux droits formai.-i.i des flot.> cà et là. A i e^i tour la haute futaie treiul .. .1 '.iouc^.'îieîn so-.v „ , brise tiède; un feuillage vert cKj.r. t: «ii^'» . i^'. :'»'t trastantavcc le ton n».!' d.-s b''j<^.v'!i -^..-s '^ »! !•.• , commençait à p(>int<.^ Je toutes parts, k- Ci! l * » un lambeau d'a/iir au iniheu de Tct. :«.'.

Tout à coup un oise.iu rompit le silence, il * ' »* un sifflement soni>re. puissant.

— « Je finirai bien par réussir cependant, » disait-elle.

Le jour où Gilbert Tavait attendue vainement à T Église, elle errait dans le château de salle en salle, reprenant toutes ses tristesses, bien résolue à s^en délivrer cette fois. L'idée de l'étang l'attirait, elle s'étonnait de ne pas y avoir encore pensé. N'était-il pas là à ses pieds, tout prêt à l'envelopper, à se refermer sur elle, effaçant toute trace, tout souvenir. C'était le remède auprès du mal; comment n'avaitelle pas, depuis si longtemps, compris cette offre muette de consolation ?

Elle ouvrit la fenêtre, s'accouda, regarda l'eau immobile.

Les buissons se penchaient, effleurant la surface, les touffes d'iris évasaient leur gerbe, de grands

roseaux droits formaient des îlots cà et là. A l'en-

tour la haute futaie tremblait doucement sous une brise tiède; un feuillage vert clair, translucide, contrastant avec le ton noir des branchages mouillés, commençait à pointer de toutes parts, le ciel jetait un lambeau d'azur au milieu de l'étang.

Tout à coup un oiseau rompit le silence, il lança un sifflement sonore, puissant.

— « Gomment, les rossignols? Déjà! »

Elle leva la tête.

A ce moment le soleil se dévoila, tomba en pluie lumineuse à travers les feuilles claires, illuminant le dessous du bois. De Tautre côté de Teau, dans la clairière formée par la route, un jeune homme errait, allait, revenait, s'arrêtait en face du château qu'il regardait obstinément. Un éclat doré brilla sur son front et Isoline reconnut l'officier.

Elle le guetta curieusement; mais, le voyant comme figé par sa présence, elle referma gaiement la fenêtre.

— « Bah! s'écria-t-elle, encore ce printemps. »

Le lendemain, lorsqu'il vint à la cabane des Damont, Gilbert eut une suffocation en voyant Isoline assise sous le manteau de la cheminée.

Ge n'était plus la paysanne de la première fois, mais une demoiselle ou plutôt une noble damoiselle, car, dans la coupe de ses vêtements, dans sa coiffure, il y avait un reflet voulu du moyen âge.

Elle se détachait clairement sur la mousse brune formée par la suie. Sa robe gris clair en drap fin était relevée de côté par une cçrde de soie, ses cheveux pendaient en deux longues nattes sur sa poitrine et un petit bonnet de velours gris, gracieusement échancré, serrait le sommet de sa tête; un ' voile léger d'un bleu doux y était attaché.

Le jeune homme, après s'être découvert, n'osait avancer, craignant de faire envoler l'oiseau farouche; mais Isoline ne bougeait pas, elle dardait sur lui son regard hautain qui peu à peu cependant s'adoucit et se voila.

— « Venez, dit-elle : Marie va rentrer. »

Il s'assit à quelques pas d'elle et, tandis qu'elle baissait les yeux vers les cendres froides, il savoura enfin la joie de la regarder à son aise. Le visage était long, d'une pâleur d'hostie, le menton très fin, le nez légèrement courbé; les sourcils, souvent froncés, m arquaient un léger pli au-dessus desyeux; les coins de la bouche avaient une inflexion douloureuse que le sourire, rare et fugitif, n'effaçait pas; les cheveux, blond doré, ondoyaient : de toute sa personne émanait comme un parfum de pureté et de noblesse, une grâce mystique, mystérieuse.

Rien de banal ne ternissait cet esprit solitaire, replié sur lui-même, mais n'ayant jamais subi l'influence des âmes, étroites ni d'aucun préjugé mesquin.

Gilbert la regardait avec une religieuse admiration, paralysé, ne trouvant pas un mot à dire.

Ce fut elle qui rompit le silence ; elle semblait depuis un moment suivre une pensée et la question voltigea, irrésolue, sur ses lèvres avant de résonner.

— a On m'a dit que vous étiez triste : pourquoi ?

— Je suis orphelin, répondit-il, et jusqu'à présent mon cœur était désert.

— Oui, dit-elle, il vaut mieux n'aimer jamais que de perdre ce qu*on aime.

— Oh! ne dites pas cela, s'écria Gilbert, avec une exaltation involontaire, le regret, tout poignant qu'il soit, a encore sa douceur. On se souvient de ceux qu'on a aimés et on espère les retrouver en une éternité possible; mais celui dont l'âme aride a desséché toute tendresse ne doit avoir qu'un espoir, celui de mourir tout entier. »

Elle récoutait, surprise de l'emportement de cette parole, frappée de Téclat singulier de ces yeux clairs; puis elle se replongea dans le silence familier

dont elle sortit bientôt pour lui jeter cette phrase,

avec un sourire.

« Voulez-vous aimer le printemps avec moi ? » Il la regarda un instant sans répondre.

— Je veux tout ce que vous voudrez, » dit-il enfin, balbutiant d'émotion et ne comprenant pas le sens de la question.

Isoline se mit à rire de son trouble.

Marie rentra; la jeune fille l'attira près d'elle par des caresses enfantines.

— « Ecoute, dit-elle, voici un marin, très effrayé : il me croit folle !

— Que lui as-tu fait, méchante ? C'est un noble cœur qui ne mérite pas ton mépris.

— Je lui offrais d'être comme mon frère, dit Isoline redevenue sérieuse, et de célébrer avec moi la fête qui va commencer.

— La fête ?

— Vous ne connaissez donc pas notre Bretagne et les splendeurs de son printemps ? Il n'y a ni carrousels ni tournois qui vaillent ces fêtes-là. Je les ai parcourues bien souvent, toute seule, fouillant les jardins enchantés, oubliant mes misères au milieu de ces richesses.

Elle baissa la voix.

— Je voudrais les revoir une dernière fois, les léguer à quelqu^un, comme si toutes ces fleurs étaient à moi.

— Attends au moins que je sois sous terre, mauvaise, pour reparler de ces vilaines choses, s^écria Marie qui comprit la pensée dlsoline; ça ne sera pas long d'ailleurs, car tu nie pousses vers Tautre monde par tes cruautés. »

La jeune fille lui sauta au cou.

— « Tais-toi, dit-elle, tu vois bien que je suis très gaie. J'entends Damont qui amarre son bateau : allons le rejoindre et nous envoler sur Peau. »

Et se tournant vers Gilbert :

— a Venez- vous? »

Elle lui tendit la main et l'entraîna dehors. Marie, de la porte, avec un sourire attendri, les regarda s'éloigner.

— <c Si elle pouvait Taimer cependant! » murmura-t-ellë.

Damont, qui, assis dans son bateau, débrouillait des lignes de fond, resta muet d'étonnement lorsqu'en levant la tête, il vit les jeunes gens debout devant lui la main dans la main, comme de vieux amis.

— « Tu ne nous reconnais pas? dit-elle.

— Largue la misaine, en avant! » s'écria Gilbcit qui croyait faire un de ces rêves oii tout ce que Ton souhaite s'accomplit avec la plus grande facilité.

Il avait hâte de quitter terre, d'être près d'elle dans cet étroit bateau, sur cet élément qui était le sien et où il lui semblait qu'elle venait le rejoindre.

— 'f A Lehon! » avait dit Isoline en s'asscyant au gouvernail.

Et la toile s'était tendue et Ton avait gagné le milieu deFeau.

Dinan, tout de suite, apparut à un coude de la rivière. Le soleil faisait resplendir les verdures qui rajeunissaient les vieilles murailles. Tout se dorait, le ciel d*un bleu très doux novait les contours. Ce n'était plus la ville noire et lugubre dont Gilbert s'était attristé quelques jours auparavant, mais quelque chose d'heureux, de resplendissant, qui faisait songer à une belle cité d'Italie.

— <( Voyez, dit la jeune fille, en indiquant du doirrt l'antique forteresse, aujourd'hui pck^on d'Klat, c i semblait hausser ses tours formidables .l'i-d^^^^n^ de la ville. Voyez! c'est là que Tristan k bL»'s fut ramène. blessé à mort. C'est là qu'il j-' un:

— « Tu ne nous reconnais pas? dit-elle.

— Largue la misaine, en avant! » s'écria Gilbert qui croyait faire un de ces rêves où tout ce que Ton souhaite s'accomplit avec la plus grande facilité.

Il avait hâte de quitter terre, d'être près d'elle dans cet étroit bateau, sur cet élément qui était le sien et où il lui semblait qu'elle venait le rejoindre.

— «A Lehon ! » avait dit Isoline en s'asseyant au gouvernail.

Et la toile s^était tendue et Ton avait gagné le milieu de Peau.

Dinan, tout de suite, apparut à un coude de la rivière. Le soleil faisait resplendir les verdures qui rajeunissaient les vieilles murailles. Tout se dorait, le ciel d'un bleu très doux noyait les contours. Ce n'était plus la ville noire et lugubre dont Gilbert s'était attristé quelques jours auparavant, mais quelque chose d'heureux, de resplendissant, qui faisait songer à une belle cité d'Italie.

— V Voyez, dit la jeune fille, en indiquant du doigt l'antique forteresse, aujourd'hui prison d'État, qui semblait hausser ses tours formidables au-dessus de la ville. Voyez! c'est là que Tristan le héros fut ramené blessé à mort. C'est là qu'il pleura

Tabsence d^Iseult, tandis que son page, du haut du donjon, cherchait anxieusement un navire sur ia mer. C'est incroyable, n'est-ce pas, que d'ici l'on puisse voir la mer; pourtant du sommet de la tour l'on découvre un horizon sans fin : les plaines, les coteaux, les côtes déchiquetées, puis la mer et tout au loin les îles presque indistinctes; mais vous ne regardez pas.

— J'écoute, dit Gilbert, qui la buvait des yeux.

— C'est vrai, dit Damont, dans les jours clairs, on voit Jersey et le mont Saint-Michel.

— J'ai bien souvent rêvé de retrouver leur tombeau, continua-t-elle comme se parlant à elle-même, car ils sont morts ici : « il la serra si fort dans ses bras, en lui disant le dernier adieu, qu'il lui fit partir le cœur. »

Elle soupira.

— « Je les ai bien aimés, murmura-t-elle, emportée par une rêverie.

— Croyez-vous donc qu'un pareil amour ne puisse plus se rencontrer ? dit Gilbert d'une voix tremblante.

— Qui donc l'inspirerait ? répondit-elle. Regardez ces châteaux superbes dont la majesté nous

émeut encore, et les dentelles noircies de ces hauts clochers. Voyez auprès d'eux les misérables con* structions modernes, il y a pour moi la même différence entre les hommes d'autrefois et ceux d'à présent.

— Vous les jugez mal peut-être; mais il est certain qu^lseult n'était pas plus belle que vous ne rêtes. »

Elle le regarda avec ironie et retint au bord de ses lèvres une phrase cruelle.

Il se sentit attristé tout à coup par ce regard froid et ce pli dédaigneux des lèvres; pourquoi Tattirait-elle si elle le méprisait si fort ? Pourtant il n'était pas blessé par ce dédain immérité, il rêvait d'en triompher en se faisant mieux connaître; quelque chose en lui avait plu puisqu'elle, si farouche, était venue à lui : c'était plus qu'il n'avait espéré.

Il caressa du regard ce profil fin et fier, ces yeux dont les prunelles ressemblaient à des turquoises, transparentes comme des saphirs, et il se rasséréna.

Damont, dont l'âme fine avait distingué comme un grondement d'orage entre les deux jeunes gens, essaya ' une phrase conciliante, mais le pauvre

homme à la moindre émotion bégayait horriblement. Tout se perdit dans un bredouillement incompréhensible dont Isoline rit méchamment.

On passa sous un vieux pont très bas, le mât du bateau frôlait la voûte, puis sous le viaduc énorme qui résonna comme une cloche.

Le château-fort avait disparu, la rivière devenait ruisseau entre des rives ravissantes. On oublia Tristan et Iseult pour des libellules, vertes ou bleues, frissonnant dans un rayon au-dessus des nénuphars qui étalaient leurs larges feuilles.

Les rives très resserrées sont formées là de rochers énormes qui se dressent avec mille cassures et que jusqu'au faîte une végétation exubérante escalade. Les feuilles, toutes neuves, font chanter dans toute leur fraîcheur les plus tendres nuances du vert; c^est un fouillis exquis, encore léger, plein d'oiseaux, où les saules argentés font des houppes blanches ! la rivière a cent caprices, décrit des demi-cercles, des boucles, semble s'attarder. Elle est verte comme ses riveSy le ciel ne trouve pas d'éclaircie pour lui jeter le moindre pan d'azur. Souvent de grands arbres se précipitent en travers de Teau, laissant pendre des lianes; ils rejoignent les buissons de

Tautre bord auxquels ils semblent confier quelque mystère.

Damont a plié sa voile, car le vent est banni de ce lieu charmant, les rames égratignent le miroir i pur presque sans bruit, on se laisse aller à un silence contemplatif plein de douceur.

Tout à coup un chant retentit sur Peau : ce sont des marins qui égayent leur route; on dirait un cantique un peu funèbre, tant leurs voix sont traînantes et tristes. La chanson de mer pourtant n^a rien de maussade :

Chantons pour passer le temps

Les amours charmants d'une jeune fille.

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