‹ IsolineChapitre 3 sur 3 · Partie du port de Lorient · texte numérisé non relu

Partie du port de Lorient

La belle s'en va rejoindre son amant.

— a La connaissez-vous, cette chanson ? dit Isoline à Gilbert. Damont me Ta apprise et j'aime beaucoup cette histoire; Tamant est un capitaine, et pour ne pas le quitter, la jeune fille, déguisée en mousse, s'engage sur le navire. Il est frappé par une ressemblance, mais le faux marin se défen^. Écoutez. »

Le bateau passait tout près.

Monsieur, vous me "surprenez,

Vous me plaisantez, vous me faites rire ;

Je suis un pauvre matelot

Qui s'est engagé à bord du vaisseau.

Je suis né a la Martinique,

Je suis un garçon unique

Et c'est un navire hollandais

Qui m'a débarqué au port de Calais.

— « Oui, je me souviens, dit Gilbert, mes matelots la chantent quelquefois. »

Les voix s^éloignaient :

Ils sont bien restés trois ans

Sur le bâtiment sans se reconnaître.

Ils sont bien restés trois ans,

Se sont reconnus au débarquement.

— « Pourquoi ce chant naïf me trouble-t-il aujourd'hui? se disait Gilber;c. Je T^i entendu cent fois sans y prendre garde. »

Isoiine le regardait plus doucement. N'était-il pas, lui aussi, un capitaine qui partirait bientôt sur son navire, mais seul et probablement désespéré. Et puisqu'elle ne voulait plus vivre que ce printemps, ce départ n'était-il pas pour elle révènement dernier de sa vie inutile ?

— « Nous partirons tous deux au même moment », se dit-elle.

Puis elle songea aux pays où il irait et Tinter-

rogea sur les terres lointaines. Gilbert parla de rinde et de ses forêts géantes, des fleurs prodigieuses dont le parfum grise, et des papillons, pétales envolés, et des oiseaux, pierreries vivantes. Elle entrevit, passant entre les troncs minces des bananiers, des femmes à la peau brune, serrées dans des pagnes blancs, leurs cheveux bleus finement nattés et des anneaux d'oraux narines; et des esclaves noirs, et les éléphants sous le tendelet de soie, écrasant de leur large pied les fleurs et les broussailles. Puis il lui parla de la Cochinchine et de ses ruines superbes, des Antilles, du Sénégal au perfide climat. Un désir de s'échapper, de fuir, lui venait. Que de choses ignorées de la pauvre solitaire! Est-ce que vraiment le présent valait la peine de vivre ? Ces héros batailleurs, dont elle avait Tesprit hanté, avaient-ils leurs égaux dans ces pays singuliers ? Et elle questionnait encore sur les mœurs, sur les hommes. La beauté des costumes surtout rétonnait.

— « Mais pourquoi êtes-vous revenu ? disait-elle.

— Le devoir ! »

Ce mot la jetait dans des rêveries. On se dévouait donc encore, on donnait sa vie pour

sauvegarder la gloire de son pays? Oui, mais obscurément, sans brillants combats, sans armure damasquinée, sans panache frissonnantau vent; on pouvait estimer les héros modernes, non les aimer.

Roland, sous son casque hérissé d'une chimère, lui paraissait beau comme un archange et elle avait bien pleuré sur sa mort sublime dans les gorges de Roncevaux, tandis que le général ventru qui commandait la place de Dinan la faisait pouffer de rire malgré sa bravoure avérée.

On était arrivé au but de la course.

— « Nous y voici, » s'écria Damont, qui fit glisser le bateau dans une échancrure de la rive.

Encore des ruines, encore le passé !

Gilbert sentait là l'ennemi. Que faire contre des fantômes, vus à travers la séduction de l'histoire et des voiles tissés par le temps? Il rêvait des combats singuliers contre cette horde de spectres qui défendait Tâme à laquelle il donnait Tassant. Il fallait que cette armée fût réduite en poussière, dispersée, évanouie, pour qu'il pût entrer en maître. Il admirait pourtant la puissance du livre qui avait ainsi peuplé cette solitude et la comprenait d'autant mieux que lui-même aimait passionnément les

grands héros de la mer et avait acquis en leur société un certain mépris des hommes modernes.

Dans le cloître en ruines, la jeune fille s^était assise sur un tombeau que les ronces ne recouvrent qu^à demi. Le chevalier de pierre couché sur le dos joignait ses longues mains verdies de mousse; du haut des ogives lézardées croulait une cascade de fleurs blanches, tandis que les feuilles jouaient le vitrail et répandaient une lumière verte.

Avec sa robe d^un gris tout proche de celui de la pierre, sa pâleur, son immobilité, Isoline semblait une statue ajoutée au sépulcre ; le jour vert tombant d'en haut jetait le même suaire sur elle et sur le chevalier.

Gilbert, en la regardant^ eut un sursaut douloureux.

— « Venez I venez ! s'écria-t-il, vous me semblez morte. »

Elle se leva.

— « Jean de Beaumanoir repose ici, » murmurat-elle.

Hors de la pénombre Tillusion se dissipa, la mélancolie tomba avec ce voile blafard. La jeune fille prit sa course tout à coup, légère, repoussant

ses cheveux que la brise éparpillait. Elle traversa le village, noir, sordide, sa robe relevée sur le bras, sautillant sur les pavés gras, puis elle descendit un escalier de pierre près d'un ruisseau où des femmes lavaient, et elle se retourna avec un regard souriant vers son compagnon qui ne s'était pas laissé distancer.

— « Maintenant, à l'assaut ! » s'écria-t-elle en désignant une colline abrupte sur laquelle se dressaient trois grosses tours démantelées.

Gilbert s'élança et, en quelques instants, disparut à ses yeux. Elle était leste pourtant et grimpait, comme la chèvre sa nourrice, sur les pierres branlantes et les sentiers à pic ; mais elle ne put le rejoindre et lorsqu'un peu dépitée, les joues roses et le cœur bondissant, elle arriva au faîte du mont, elle ne le vit nulle part.

Il y avait des abîmes béants où les murailles de la forteresse s'étaient affaissés, les hérissant de pierres sans les combler tout à fait. L'herbe, les ronces, les fougères, formaient dans ces creux un rideau mouvant capable de se refermer sur un corps broyé.

Isoline eut peur. Certainement il avait glissé.

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IV Vit »

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était tombé. Emporté par cet élan insensé, il n^avait pu se retenir au bord de ce gouffre qu'il ne prévoyait pas. Elle se sentait très pâle et toute tremblante. Elle n^avait rien entendu pourtant, pas un cri; mais elle courait si fort elle-même! penchée, les yeux agrandis, elle interrogeait le creux obscur, puis fit le tour de la ruine.

Une sorte d'orgueil retenait un cri d'appel sur ses lèvres. Rien ! disparu, muet, était-il mort déjà, ce compagnon qu'elle s'était choisi ? Elle restait immobile, terrifiée.

Une pierre qui dégringola du sommet de la plus haute tour lui fit lever la tête, alors le cri qu'elle avait retenu s'échappa de ses lèvres, cri d'effroi et de joie aussi. Gilbert, à califourchon sur un créneau tout au haut de la tour, y attachait, comme un drapeau, un bout d'étoffe soyeuse d'un bleu léger. Tout à l'heure, sans qu'elle s'en aperçût, il lui avait dérobé son voile et maintenant il flottait dans ce lieu inaccessible.

— « La forteresse est prise, s'écria-t-il gaiement, et les couleurs de ma dame y flamberont seules.

— Ah descendez! » dit-elle d'une voix altérée. Cette descente fut un supplice pour elle. Les

pierres, aux trois quarts déchaussées, branlaient sous le pied ; les touffes d'herbes auxquelles il s'accrochait pouvaient céder tout à coup et le précipiter avec elles. Elle le suivait des yeux, les dents serrées, et par moment il lui semblait que la tour entière oscillait.

Lorsqu'il se jugea assez bas, Gilbert sauta : Isolinelecrut perdu, ferma les yeux et se renversa à demi pâmée.

Le jeune homme courut à elle.

— « Qu'avez-vous ? Mon Dieu! comme vous^ êtes pâle!

— Vous êtes fou! dit-elle rageusement, vous m'avez bouleversée. »

Et incapable de dompter ses nerfs, elle se mit à sangloter.

— « Ah ! vous êtes bonne, vous êtes femme, s'écria Gilbert qui s'agenouilla près d'elle, vous avez tremblé un instant pour ma vie; mais l'enfantillage de cette escalade ne méritait vraiment pas tant que cela. N'avez-vous pas crié : A l'assaut? Je n'ai fait qu'obéir. »

Honteuse de sa faiblesse, elle parvint à se calmer.

— « Cest ainsi que vous enlevez une forteresse qui défia des armées pendant des siècles ?

— Elle est un peu démantibulée.

— Mais la tour est haute et droite encore, je la croyais bien imprenable.

— Les marins grimpent comme des singes, dit Gilbert, c'est peu que cela; en mer, quand la tempête se déchaîne, s'il faut monter au sommet d^un mât pour rattacher un bout de cordage, c^est plus dur. Là, si la tête vous tourne, on est perdu. Le mât est haut comme la tour, mais moins stable; parfois son sommet effleure les vagues et celui qui s'y cramponne est flagellé d'eau, le vent fait rage pour l'arracher et l'emporter; cela ne Tempêche pas toujours de rattacher son cordage.

— Vous avez fait cela ?

— Cent fois; mais, adorable enfant, est-ce donc ainsi que la réalité vous trouble, vous qui ne rêvez que des héros d'autrefois dont le principal mérite était de verser leur sang et celui des autres ? Ces boucheries vous eussent fait mourir^ puisque Te moindre mouvement où l'on risque une égratignure vous a arraché des larmes.

— C'est vrai, je suis folle, dit-elle, n'y pensons plus. »

Elle leva les yeux qu'elle tenait baissés avec un peu d'embarras.

— « Voyez voyez, tous ces corbeaux, les seuls seigneurs du castel aujourd'hui ! Qu'est-ce qu'ils croassent de ces voix affreuses ? Peut-être ils se souviennent des festins d'autrefois, car il y eut ici en effet d'horribles carnages,et la terre où nous sommes a bu bien du sang; on dit qu'il en coula jusqu'à la Rance, dont les eaux furent rougies. C'était du sang anglais.

— Ou celui de quelques seigneurs voisins. On s'entr égorgeait facilement entre frères pour un bout de terre ou une querelle futile.

— Il ne faut pas médire des héros, reprit-elle. Duguesclin a été gouverneur de cette forteresse.

— Il était fort laid, le bon chevalier.

— Ce qui ne l'a pas empêché d'être aimé par la plus belle des damoiselles.

— Ah I laissons les morts en paix, s'écria Gilbert, nous vivons et nous sommes jeunes, n'écartons pas les fleurs qui nous voilent les tombes. Estce donc là le printemps que vous m'aviez promis ? un vaste cimetière et de vains regrets ?

— Eh bien, partons, dit-elle : demain nous courrons la campagne. '

Lorsqu'ils furent en bas, elle se retourna et vit son voile qui palpitait sur le vieux donjon; elle serra alors la main de Gilbert avec une sorte d'enthousiasme. Cette folie avait mieux servi le jeune homme que des années de tendresse soumise.

Ils revinrent, suivis des derniers rayons du soleil couchant.

La barque, glissant sous les branches, sur les feuillages reflétés, leur fit l'effet d'un nid; ils s'y sentaient heureux, emportés dans une somnolence; le regard qui pesait sur elle l'engourdissait doucement, et lui pensait que cette heure était une des meilleures de sa vie.

Lorsqu'il rentra chez sa sœur sans savoir comment il y était revenu, ce retour à la vie vulgaire lui causa un choc pénible. Il était enveloppé d'un nimbe de bonheur qui l'isolait, on le trouva maussade, le rayonnement de ses yeux ne fut pas compris.

— « Comment trouves-tu Marguerite Rochereuil ? lui demanda Sylvie après le dîner.

— Je ne la connais pas.

— Comment, tu as passé toute une soirée avec elle ici ! La fille du maire.

— Je ne Tai pas regardée.

— Vraiment ; eh bien, regarde-la une autre fois, elle a deux cent mille francs de dot.

— Tant mieux pour elle, dit Gilbert : qu'est-ce que ça me fait ? >

Ils prirent leur course vers Saint-Jacut de la mer, à cheval cette fois. Elle portait une longue robe couleur loutre et un chapeau mousquetaire où flottait une plume.

Le ciel resplendissait et les champs d'ajoncs faisaient la campagne toute d'or; la tiédeur embaumée qui courait leur causait un enivrement.

Partout des fleurs, rien que des fleurs, l'herbe disparaît sous l'envahissement des pâquerettes, le moindre buisson se cache sous un manteau de pétales. Au bord de la route, des chemins s'ouvrent et fuient sous des voûtes d'églantiers, d'aubépines rouges ou blanches. Dans l'herbe humide des taches

d'azur se découpent et Thirondelle y boit en passant. Perspectives où Tœil se perd avec délices, lointains pleins de promesses, véritables sentiers de paradis, comme eux impraticables!

A Ploubalay, lorsqu'ils y arrivèrent, midi sonnait au clocher haut de l'église neuve.

— «ï Pourrons-nous déjeuner dans ce bourg ? » demanda Gilbert, croyant faire une question toute naturelle.

Isoline retint sa monture et le regarda d'un air effrayé.

— « Vous voulez vous arrêter ? parler à ces gens, entrer chez eux ?

— Quoi de plus simple ? Il y a bien une auberge. Vous n'avez donc pas faim ? .

— J'ai très faim, dit-elle, mais ce n'est pas la première fois que j'ai sauté un repas pour courir à travers champs. Mon plaisir n'est jamais complet, toujours quelque chose me rappelle que je suis une victime impuissante.

— Oubliez-le aujourd'hui, donnez-moi ce bonheur, » dit Gilbert, qui, prenant la bride du cheval, entraîna la jeune fille avec une douce violence.

Elle fronçait le sourcil, se raidissait, devenait très

pâle; mais la surprise que lui causait cette volonté qui ne cédait pas au premier mot devant la sienne, n^était pas sans charme.

L'auberge, en même temps cabaret et ferme, était noire et peu engageante. Dans la première salle aussi sombre qu^une cave, des hommes attablés, les bras sur la table, comme anéantis, semblaient perdus dans la contemplation de leur bolée de cidre. L'aubergiste gracieuse, avec un sourire roseet blanc, indiqua vite une porte qui donnait sur la cour.

De grandes masures vermoulues, qui semblaient très hautes, Tentouraient en carré; elle était très encombrée de fumier où des volailles piétinaient, et les étables mal tenues l'emplissaient d'une odeur acre. Au fond un escalier extérieur, qui grinçait sous les pas, accédait à une salle donnant sur la campagne. La fenêtre du côté des champs était enguirlandée par un rosier précoce tout en fleur; c'était d'ailleurs le seul luxe de cette vaste chambre, blanchie à la chaux, complètement vide, hors, dans un coin, une table longue et deux bancs de bois, et sur la muraille, comme perdue, une image coloriée de Jésus avec un cœur fumant au milieu de l'estomac.

Gilbert fit mettre la table près de la fenêtre; une

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— 'Maîr cMathurin Flî; -.n, i:-^ J-* '.\' v-t en ce pon'.ent le déjeuner à ri jd ï,,- .. eîic. Il s'imagine que je jeûiic : eii 1\^.\ , fî-is du moins, il se tromper i -

nappe blanche se déploya, deux chaises de -paille remplacèrent les bancs ; le cidre frais dans des pots de faïence, le beurre salé, le gros pain rustique, les lourdes assiettes, vinrent se ranger avec des petits chocs pressés.

Isoline, appuyée au chambranle de la fenêtre, regardait obstinément dehors. Elle paraissait souffrir dans ce milieu étranger; sa sensibilité exagérée lui rendait douloureux le voisinage d'inconnus qui lui semblaient d^une race très inférieure et pour lesquels elle éprouvait une répugnance profonde.

— a Etes-vous fâchée? lui dit Gilbert en s'approchant d'elle, méprisez-vous donc Tami que vous avez choisi au point de ne pas vouloir partager son repas? »

La bouderie n'était pas très sérieuse. Cette chambre solitaire où n'arrivait aucun bruit n'avait rien que de rassurant. La jeune fille se retourna vers le couvert mis et une pensée qui lui vint la fit sourire.

— « Maître Mathurin Ferron, un de mes geôliers, sert en ce moment le déjeuner à mon fantôme, ditelle. Il s'imagine que je jeûne : eh bien, pour une fois du moins, il se trompera. »

Et elle s^assit résolument à table.

Ils obtinrent une omelette exquise ; mais, à partir de là le menu fut assez vague. Us s^en aperçurent à peine; Isoline était grisée par ce plaisir, tout nouveau pour elle, d^un repas partagé ; les mille soins dont Gilbert Tentourait, ce regard, que Thabitude du commandement faisait si dominateur, se fondant en tendresse lorsqu^il se posait sur elle, lui causait une impression bienfaisante. Ils se parlaient avec une confiance croissante, se racontant leur existence, comparant leur dure solitude et trouvant qu'en bien des points ils se ressemblaient, c'était cela qui expliquait la sympathie et pourquoi si spontanément elle Pavait salué son frère.

Frère ! ce nom déplaisait au jeune homme, jamais il ne verrait une sœur en elle. Elle était le rêve, le bonheur parfait ou le mortel désespoir, mais non Tamitié tranquille et fraternelle.

Il n'osait parler d'amour cependant; ces yeux purs, cette virginale gravité, lui figeaient sur les lèvres les mots de passion égoïste. Il craignait d'éclairer cette innocence téméraire qui se confiait si naïvement à un inconnu et ne soupçonnait aucun mal, là où toute autre se fût jugée perdue. Il

avait à lutter cependant contre une jeunesse ardente; la main dlsoline dans la sienne lui causait des éblouissements ; de cette paume tendre se dégageait pour lui un magnétisme si puissant, qu'il lui fallait toute sa force de volonté pour en arracher sa main.

Ils repartirent, se hâtant vers le but, car ils s'étaient attardés dans leur causerie.

Le soleil versait à pic sa lumière chaude sur la campagne de plus en plus belle. Toutes ces haies épineuses dont s'entoure jalousement le moindre champ de Bretagne, étaient pour le printemps d'admirables prétextes à broder ses floraisons. C'était une abondance,une prodigalité sans pareille ; la splendeur rose des pommiers arrachait des cris de surprise au couple émerveillé, tandis que les oiseaux s'égosillaient à proclamer leur contentement.

La baie marécageusedeSaint-Jacut, où prospèrent de hautes herbes dorées, sous lesquelles coassent des grenouilles, était à sec lorsqu'elle se découvrit aux yeux des cavaliers ; des troupeaux y paissaient. Entre les grands rochers bruns, qui ferment à demi l'horizon, la mer apparut couleur d'outremer et envoya une bouffée de vent frais.

Ils prirent un chemin creux, puis se lancèrent à travers champs pour gagner la grève sans passer par le village.

— « J*ai rillusion de la liberté aujourd'hui, disait Isoline, et je vous dois ce bonheur de savoir qu*une joie partagée se double. »

Sâint-Jacut est une presqu'île bizarrement déchiquetée, qui offre des échancrures, plus ou moins vastes, à la mer qui vient les emplir à marée haute. La plus profonde s'enfonce entre deux chaînes de collines, plantureuses et fraîches du côté du sud, brûlées sur les pentes qui font face au nord-ouest; la mer entre là comme un beau fleuve.

Ils laissèrent leurs chevaux sur la falaise et descendirent le long des roches, sur la grève encore libre.

Le vent, qu'on ne sentait pas dans la campagne, soufflait vivement du large.

— « Vous n'avez pas froid? dit-il.

— Oh non ! »

Et elle s'élança sur un rocher qui surgissait comme une grosse tortue au milieu du sable^ il la rejoignit et de là, enveloppés par la brise sifflante, ils regardèrent.

Un ciel très doux dUm azur voilé. La mer au contraire du bleu profond des saphirs. Elle est très houleuse, mais joyeusement. Des rondes de vagues blanches dansent autour des îlots, chaque rocher est coiffé d^une mousse éclatante qui saute, court, rampe, s^éparpille en aigrette, en gerbe, croule en cascade de perles, s^envole en fumée. C'est gai, cabriolant, gracieux et rythmé comme par une musique de ballet.

— a L'aimez-vous, la mer, vous marins ? demanda Isoline.

— Elle nous torture et nous ne pouvons nous passer d'elle, répondit-il. Aujourd'hui cependant je la renierais pour vous; mais elle sera certainement mon tombeau si vous m'abandonnez. »

Ils se regardèrent un moment^ lui cherchant à lire au fond de ces yeux, elle avec une sorte d!effroi : elle se souvenait brusquement que le printemps aurait une fin.

Il y eut 'me sorte de solennité dans cette minute, une inquiétude et comme un pressentiment.

Lorsqu'ils voulurent s'en retourner, l'eau avait entouré la roche : c'était maintenant une île. Que faire? se déchausser, marcher dans l'eau? Une pu-

deur retenait Isoline. Gilbert, qui savait n^avoirrien à redouter des actes hardis, la saisit brusquement dans ses bras et sauta, avec une sûreté parfaite, sur le sable dont la lame les séparait.

La jeune fille eut peur, son chapeau s'envola et elle se cramponna instinctivement au cou de Gilbert.

Alors un vertige le prit, il la serra follement contre lui, couvrit de baisers ces cheveux qui l'aveuglaient et Tenivraientde leur parfum; mais aussitôt il la repoussa, effrayé de cette violence : rougissant, bouleversé, il détourna les yeux.

— a Pardon, pardon, murmura-t-il , avec un tel battement de cœur que la voix lui manqua.

— Pardon de quoi ? dit-elle en laissant rayonner la lumière tranquille de ses prunelles.

— Vous ne comprenez pas?

— Non.

— C'est que je vous aime de tout mon être et que vous ne m'aimez pas, voilà tout. »

Elle eut une moue énigmatique et reprit vivement :

— « Vous sembliez souffrir, j'ai cru que vous vous étiez blessé en sautant du rocher.

— La blessure est autre, dit-il, a\LC uu :îr»v ^ou^i^e.x\iais,je vous en prie, partons :cc printe.^^ps trop délicieux nî'a fait perdre la tùte, j'ai peur Je moi-même, venez, allons-nous-en. »

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— La blessure est autre, dit-il, avec un amer sourire. Mais, je vous en prie^ partons : ce printemps trop délicieux m^a fait perdre la tête, j'ai peur de moi-même, venez, allons-nous-en. »

Ils retrouvèrent leurs montures et s'éloignèrent lentement, repassant sous Tombre du chemin creux.

La baie marécageuse était maintenant un beau lac où le vent n'arrivait pas; l'eau s'étalait douce, unie, avec la courbure d'une feuille de camélia et teintée des nuances les plus délicates de la turquoise mourante. Près d'une chaumière, d'un brun velouté, un grand pommier, qui se penchait follement, appuyait sur le fond lumineux du ciel et de l'eau ses branches noires et ses fleurs roses.

En voyant le soleil descendre rapidement, ils prirent le galop, craignant d'être surpris par la nuit. Ils coupèrent par un chemin plus court, dévorèrent l'espace et virent enfin, au bout de la plaine, Dinan se découper sur la colline dans le ciel encore clair.

On laissa souffler les chevaux un moment.

Une voix qui demandait la charité les fit tressail* lir. C'était un vieillard assis sous un petit auvent planté sur deux poutres.

— « Ah! donnez-lui quelque chose, dit Isoline,ce

malheureux m^a fait sentir bien souvent ma misère : combien de fois ai-je dérobé des morceaiix de pain pour les lui donner en passant et n^être pas humiliée par un pauvre ! »

Gilbert jeta une aumône dans le chapeau tendu, et ils repartirent.

Une cloche tintait lorsqu'ils arrivèrent en vue du château.

— « Mon dîner I dit-elle en riant. Je serai privée de potage. »

Ils se séparèrent devant Tétang; et comme il l'interrogeait d'un regard anxieux, elle lui cria en s'éloignant.

— « A demain, n'est-ce pas? chez Marie 1 »

Isoline ne vint pas au rendez-vous du lendemain et Ton passa une journée d'angoisse dans la cabane de Damont.

Cent fois Marie, sans quitter son tricot, parcourut le petit chemin et interrogea de loin le château muet. On se perdait en conjectures; était-ce un

caprice, une cruauté? était-elle malade? Gilbert croyait deviner qu'il lui avait déplu et qu'elle ne voulait plus le revoir. Marie avait une pensée plus affreuse qui lui tenaillait le cœur et elle essuyait des larmes à la dérobée.

Il alla aussi rôder devant Tétang; mais il ne vit rien, tout était clos, immobile.

La nuit tomba, nuit claire et parfumée que la lune illumina. Le jeune homme s^éloignait, puis revenait, ne pouvant se résoudre à partir.

Tout à coup il entendit courir dans le sentier, une forme parut, et, avant qu'il eût pu se reconnaître, Isoline se jetait dans ses bras à demi évanouie.

— « Qu'avez-vous ? mon Dieul » s'écria-t-il en Pattirant sous un rayon de lune.

Elle était blême, haletante, les cheveux emmêlés, la robe en lambeaux, ses mains saignaient.

— « Emmenez-moi! soupira-t-elle.

— On vous poursuit ? on vous a blessée ?

— Non, je me suis enfuie, j'ai brisé la serrure et passé à travers la haie, où j'ai laissé beaucoup de mes cheveux.

— Pourquoi ? Qu'est-il arrivé ?

lOO —

— Le baron est revenu, je l'avais oublié, dit-elle d'une voix agitée, au printemps il reste longtemps à cause des fermiers. On m'a enfermée comme d'habitude; mais une rage m'a pris, une révolte; J*ai voulu sortir à tout prix. Je ne veux plus subir cet esclavage, puisque j'ai un ami qui peut me protéger.

— Il vous sauvera, cet ami, dit-il avec émotion; mais quelle force il aurait si vous le vouliez!

-Comment?'

— En l'aimant non pas comme un frère, mais comme on aime un époux. »

Il parlait très bas, la retenant dans ses bras; mais elle se dégagea, partageant peut-être ce trouble qui, la veille, ne l'avait pas effleurée*

— « L'horrible crainte de me voir séparée de vous m'a révélé combien vous m'êtes cher, dit-elle, d'une voix presque indistincte. J'ai trouvé une force incroyable pour m' échapper et venir à vous : voyez, je n'ai même pas senti les ronces qui me déchiraient. »

Et elle lui tendit ses jolies mains, toutes saignantes, qu'avec un cri étouffé il essuya de ses lèvres.

— lOI —

— (i Oui, dit-elle, mes héros chéris s'en vont en poussière depuis que je vous connais; vous vous êtes traîtreusement glissé sous leurs belles armures.

— Eh bien, maintenant, sauvez-moi, fuyofts.

— Non, ma bien-aimée, vous êtes trop pure et trop noble pour vouloir user d'un moyen extrême, sans me laisser tenter d'abord de vous obtenir loyalement. Le baron, malgré sa conduite étrange, est votre père et il ne peut se dérober à ma demande; s'il refuse, alors je vous arracherai d'ici et vous serez pour moi comme une sœur adorée; mais dans un an vous êtes libre^ maîtresse de vousmême, et le monde est à nous!

— C'est donc vrai? Damont m'avait dit déjà qu^à vingt et un ans mes chaînes se rompaient d'elles-mêmes. Je ne voulais pas le croire. Alors il faut vous obéir; voyez comme je suis soumise maintenant, moi si indocile. Je vais donc rentrer dans ma prison.

— Demain j'en forcerai les verrous.

— Toute ma force est tombée pour franchir les obstacles, maintenant que je m'éloigne de vous. »

Il la reconduisit et Taida à repasser la haie. Les

chiens n'aboyèrent pas, elle se glissa par les allées sombres à petits pas, afin de regagner sa chambre sans être vue; mais les fenêtres de la chapelle qui flamboyaient attirèrent ses regards; elle s'arrêta.

Si ^pourtant elle pouvait voir ce qui se passait derrière ces vitraux, peut-être découvrirait-elle le secret de sa destinée? La tentation était forte. Qui sait si ce qu'elle apercevrait ne lui fournirait pas une arme dans la lutte qui allait s'engager?

Elle fit le tour de la chapelle : une des fenêtres était entr'ouverte, en la poussant un peu le regard pourrait s'y glisser; il s'agissait d'y atteindre. Les échelles ne manquaient pas dans la cour, elle en traîna une sans trop de bruit et la dressa : son cœur battit en posant les pieds sur les échelons.

Une infinité de bougies allumées Téblouirent d'abord, puis elle aperçut un . vieillard, correctement vêtu, qui balayait.

Elle croyait rêver. L'intérieur de la chapelle était comme une chambre très coquette, mais fanée : des tentures de satin bleu, des miroirs, des candélabres, et, sur une estrade, un lit sous des rideaux relevés. Une femme était étendue sur ce lit immobile et toute vêtue.

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Le vieillard rangeait, époussetait avec le plus grand soin; lorsquMl se retourna, Isoline vit un visage inondé de larmes.

Quand tout fut bien en ordre, il s^approcha du lit et se jeta à genoux en poussant d^afTreux sanglots.

— « Armel! Armel! criait-il, tu ne m'entends plus. »

Puis il parla doucement d'une voix caressante, murmurant des phrases indistinctes.

Isoline frissonnait aux accents de cette douleur qu'elle ne comprenait pas. Qu'est-ce que c'était que cette femme qui semblait à la fois une morte et une poupée? et qu'est-ce que lui disait cet homme si tendre maintenant, lui qui haïssait sa fille ?

— « Je t'ai apporté les fleurs que tu aimes, murmura-t-il à travers ses larmes ; des roses, des narcisses et des lilas. »

II se releva pour regarder autour de lui, et s'étant aperçu sans doute qu'il avait oublié ce qu'il cherchait, il ouvrit la porte de la chapelle pour sortir. Isoline descendit rapidement, voulant fuir; mais, dans son trouble, elle combina mal son mouvement et se trouva tout à coup, pour la première fois, en face du baron de Kerdréol.

Il la vit et se recula avec un cri rauque, un visage décomposé; la lune, qui Téclairait en plein, le rendait blafard, effrayant :

— «Arrière! arrière! assassin! cria-t-il, va-t'en ou je te tue ! »

La jeune fille épouvantée s'enfuit et toute tremblante se barricada dans sa chambre où d^afTreux cauchemars la suivirent.

Lorsque Gilbert, le lendemain, eut, presque par la violence, forcé la porte du château, il vit un h'omme vieux à cinquante ans, hébété par le désespoir, qui paraissait doux, mais dont Tœil fixe était d'un fou.

Dès qu'on lui parla d'Isoline, il tressaillit et son visage prit une expression dure; mais il écouta avec un calme apparent.

— « Cette demoiselle ne veut pas se marier, répondit-il,elle désire passer sa vie dans la retraite. >

Et comme Gilbert insistait, affirmant qu'il n'en était rien, un éclair de fureur passa dans les yeux du baron; il se contint pourtant et répondit avec une grande politesse.

— « Puisque vous paraissez mieux renseigné que moi, la personne dont il s'agit sera avisée de l'hon-

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neur que vous lui faites et vous aurez dMci à huit jours une réponse dictée par elle. »

Le jeune homme ne pouvait que se retirer après cette entrevue très correcte. Malgré lui il était inquiet pourtant, craignait un piège. Cet homme, en dépit de son apparente lucidité, lui faisait Teffet d'un fou; il était visible qu^une grande douleur d^où était née cette horreur inexplicable pour l'héritière de son nom, avait brisé à jamais sa vie et que le temps n'avait rien adouci, rien fait oublier. L'idée fixe qui le dévorait était devenue une manie. Gilbert sentait tout à craindre, il regrettait ce mouvement de convenance mondaine, que son respect pour Isoline lui avait suggéré; il devait l'emmener comme elle le voulait, et n'agir qu'après l'avoir mise à l'abri de tout danger.

Il courut chez les Damont qui partagèrent ses craintes.

Pourtant si le baron n'avait pas menti, il y avait tout à espérer, il fallait en tous cas patienter huit jours. Ils furent des mois d'enfer pour le malheureux amant qui vit revenir ses accès de fièvre.

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Quelques moments après la visite de Gilbert Hamon, un prêtre avait été mandé auprès du baron. Ce fut l'abbé Jouan qui vint. Les deux hommes eurent ensemble une longue conférence, et le soir même Isoline, à l'aide d'une ruse, fut éloignée du château.

L'idée que celle qu'il détestait allait lui échapper et pourrait vivre heureuse avait mis le baron hors de lui. Il n'avait pas prévu ce fait si vulgaire d'un amant qui viendrait la lui disputer. Absorbé dans son chagrin, il avait oublié bien des défenses, des grilles, des verrous; c'était miracle qu'elle ne se fût pas enfuie avec cet imbécile d'honnête homme.

— et Le bonheur pour elle, ce serait trop fort, disait-il à l'abbé attentif, il faut qu'elle expie.

— Quel est son crime ?

— Son crime! dît le vieillard en pâlissant. Armel est morte : sa mère, elle Ta tuée en naissant. »

Le prêtre tendait le cou, avide de ce secret qui, comme beaucoup d'autres, l'avait toujours intrigué.

— « Uenfant est innocente, dit-il.

— Innocente! »

Mais le baron dont le visage s^était empourpré se calma tout d*un coup.

— « Il ne s^agit pas de cela. M"' de Kerdréol est mineure et je désire qu'elle entre au couvent. La fortune de sa mère était importante; moi-même je ne suis pas pauvre et je ne peux la déshériter, elle sera donc fort riche un jour; vous avez tout un an pour acquérir ces biens à TÉglise. »

Uabbé fut ébloui.

— « Mais, dit-il, nous vivons, malheureusement, à une époque où la contrainte est dangereuse.

— Il vous reste la persuasion.

— Si la vocation n'y est pas.

— Faites-la naître. »

L'abbé Jouan en référa à ses supérieurs, qui lui ordonnèrent d^être, à la fois, prudent et habile.

Au couvent, durant les premiers jours, Isolinc eut des accès de fureur qui firent craindre pour sa raison ; elle ne mangeait pas, et la nuit il fallait la garder à vue.

Les consolations doucereuses des bonnes sœurs finirent par Tapaiser, et elle qui ne connaissait pas

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Phypocrisie, conçut même un espoir. En grand secret elle écrivit une lettre à Gilbert, lui disant qu'elle était plus que jamais prête à le suivre et qu'il vînt Tarracher à sa prison. Elle confia la lettre à la plus douce des sœurs qu'elle paya d^un bijou de prix.

Quelques heures plus tard, le billet était entre les mains de Tabbé Jouan.

Le baron avait prévenu ce dernier d'avoir à se défier de l'officier de marine.

— « Elle Taime sans doute, avait-il dit ; qu'elle soit séparée de lui, elle connaîtra ainsi quelques-unes des tortures qu'elle m'a procurées.

Le prêtre entra dans la chambre d'Isoline en tenant à la main la lettre ouverte.

— « Mon enfant, dit-il, toute tentative de correspondance avec le dehors est inutile ; il faut vous soumettre à la volonté paternelle et prier Dieu de vous donner la résignation. Je veux bien cependant vous signaler le danger que courrait celui que vous aimez s'il répondait à votre appel. »

Alors, le code en main, il lui fit comprendre ce qu'était le détournement de mineure, crime puni des lois et qui s'aggravait, dans le cas présent, de la

captation d^une grande fortune. Il profita de Pignorancedu monde où était la jeune fille pour exagérer encore; il la terrifia, lui fit sentir Timpuissance où elle était.

— a Mais quel crime ai-je donc commis pour que mon père soit aussi implacable ? demanda-t-elle.

— Vous avez inconsciemment brisé son bonheur ; votre naissance a coûté la vie à votre mère.

— Comment cela ?

•— Mais... »

Le prêtre baissa les yeux devant le regard éblouissant de pureté qui Tinterrogeait.

— « Cest difficile à expliquer, balbutia-t-il, à vous surtout.

— Un crime que le criminel doit ignorer ! ditelle avec ironie.

— Vous êtes aussi innocente que Pagneau sans tache, ma chère enfant, dit-il ; offrez vos peines au Seigneur et il vous consolera. »

L'abbé ne s'était pas trompé en comptant sur sa révélation. Il avait spéculé sur un sentiment noble et avait parfaitement réussi ; mais la femme la plus naïve peut déjouer même un prêtre.

L'amour d'Isoline, pendant ces dernières se-

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maines, s^était exalté jusqu'à Théroîsme. Tout de suite elle fut résolue à sauvegarder son ami et à ne compromettre qu'elle. Elle médita toute la nuit, surprise elle-même de voir succéder à ses fureurs inutiles le calme d^une volonté inébranlable.

La trahison de la sœur converse lui enseigna la dissimulation : on vit sa douleur se fondre dans les larmes et, à la chapelle, elle s'abîmait dans des prières ardentes.

Un bruit, habilement lancé, commençait à circuler par la ville et arriva aux oreilles de Gilbert. Le malheureux, après avoir vainement cherché la retraite d'isoline, éperdu de rage et de douleur, se voyait cloué sur son lit par un retour dangereux de son mal.

Sylvie se chargea de lui faire savoir comment on parlait de lui : on racontait que la riche héritière de Kerdréol avait été recherchée par un marin sans fortune; mais que le père était arrivé à point pour s^opposer à une union disproportionnée.

— a Tu voulais Tépouser, ajoutait M"" Aubrée; ce n'était pas bête, cela, mais bien ambitieux tout de même. »

Gilbert, qui n^avait pour toute fortune que son

avenir de marin, fut mordu au cœur par cette perfide interprétation de sa conduite. Bien qu^il n^eût jamais été effleuré par la pensée cupide qu'on lui prêtait, il sentait qu'il était immobilisé, cette pensée une fois exprimée ; et c'est bien là ce que voulaient ses adversaires inconnus.

Il était bien décidé cependant à faire l'impossible pour reconquérir la jeune fille, à repousser toute fausse honte. Elle l'aimait : est-ce que tous les préjugés des hommes ne tombaient pas devant cette certitude ?

A quelques mots de Sylvie, toujours à l'affût des moindres bruits de la ville, il comprit qu'Isoline était à Dinan dans un couvent, et très probablement chez les sœurs Ursulinesde la rue des Halles. Dès qu'il put marcher sans trop de vertige, il résolut de tenter quelque chose, de voir à tout prix la recluse; les murailles et les grilles n'étaient rien pour lui; s'il pouvait apercevoir Isolîne, échanger un signe avec elle, rien de plus aisé que de la rejoindre.

Son congé touchait à sa fin. L'ordre de départ lui était arrivé déjà et on lui mandait que son bâtiment viendrait dans les eaux de Saint-Malo. Mais

il était bien décidé à donner sa démission, à briser sa carrière plutôt que de s^éioigner sans avoir revu celle qu'il considérait en dépit de tout comme sa fiancée, sans avoir au moins échangé avec elle une promesse et une espérance.

Il sortit une nuit dans la ville déserte et gagna la rue des Halles.

Le couvent, de ce côté, est enclavé entre les maisons voisines dont rien ne le distingue qu'une croix sculptée dans la muraille^ au-dessus de la porte, et des barreaux aux fenêtres. Il jugea le lieu imprenable sur ce point et chercha à se rendre compte de la disposition intérieure, de Tétendue des jardins qui, sans nul doute, attenaient au couvent. Il contourna le pâté de maisons et prit la rue gothique du Jerzual, qu^un récent orage changeait en rivière : là. seulement apparaissaient des arbres dépassant une haute muraille.

— « Voyons toujours! » se dit-il.

Quelques crevasses, des mousses robustes, la moindre saillie, lui servirent de point d^appui. La lune, éclairant à demi entre les nuages, lui permit d'éviter les verres cassés qui hérissaient la crête du mur.

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Il sortit une nuit dans la ville déserte et gagna la rue des Halles.

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LorsquMl eut sauté de Tautre côté du mur, on ne sait quoi de rigide et de froid lui fit comprendre quMl était bien dans le jardin du couvent. Il marcha avec précaution dans les allées sablées, bordées de buis, autour des plates-bandes en forme de croix et de cœurs; il atteignit les bâtiments et vit quelques faibles lumières à différentes fenêtres. — Laquelle était celle dlsoline?

Tout à coup un gros dogue aboya furieusement en tirant sur sa chaîne. La sœur tourièrede garde, éveillée en sursaut, sortit dans la cour, vit cet homme et poussa des cris perçants.

Gilbert dut s'enfuir comme un malfaiteur, tandis qu^en signe d^alarme la cloche tintait derrière lui à coups précipités.

Le lendemain Tabbé Jouan vint chez madame Aubrée et demanda un entretien à Gilbert Hamon.

— « Vous avez fait cette nuit une dangereuse tentative, capitaine, lui dit-il avec un sourire doucereux et un regard fuyant; et vous ne vous rendez peut-être pas bien compte de la gravité de votre effraction; mais nous ne voulons pas la mort du pécheur et je vous apporte des paroles de paix. »

Gilbert, plein dMnquiétude, gardait le silence.

— « Vous vouliez voir M"* de Kerdréol ? continua le prêtre. A quoi bon passer par dessus les murs au risque de vous tuer? Il était plus simple de frapper à la porte, on vous eût ouvert : la règle du couvent n'est pas si féroce. M"*' Isoline sait que vous partez bientôt; elle désire aussi vous voir, et, voyez quelle est notre faiblesse, nous voulons bien favoriser cette entrevue, espérant que vous serez discret, à l'insu même de M. le baron.

— Vous me laisseriez la voir? s'écria Gilbert, partagé entre la joie et une appréhension de quelque nouveau malheur.

— Elle vous attend. Vous m'ayez, un jour de danger, accordé gracieusement une place dans votre bateau, je suis heureux de pouvoir vous être agréable à mon tour.

— Partons ! »

La porte du couvent s'ouvrit devant l'abbé, qui introduisit Gilbert dans un parloir nu, bien ciré, avec des rideaux de coton blanc aux fenêtres. Et il le laissa seul un instant.

Le jeune homme avait le cœur horriblement serré et l'attitude d'Isoline, lorsqu'elle entra, lui glaça sur ies lèvres les mots passionnés qui s'y pressaient.

Elle était tout en blanc, avec le voile des novices, blanche comme ces blancheurs et d'une froideur de statue.

Il se fit un silence pendant lequel on entendit battre les artères.

La jeune fille tenait les yeux baissés; elle dit enfin d'une voix lente que Gilbert ne reconnut pas :

— « J'ai voulu vous revoir, mon frère, afin de vous dire un dernier adieu : je renonce au monde pour lequel je n'étais pas faite, la grâce m'a touchée; dans un mois j'entre en religion.

— On vous contraint, Isoline, ce n'est pas vous qui parlez ainsi, s'écria le jeune homme épouvanté; un premier amour ne s'éteint pas si vite au cœur et vous m'aimiez ; vous si spontanée, si loyale, vous ne trahiriez pas aussi cruellement. Non, je ne vous crois pas, je ne reconnais pas votre pensée; dites un mot, faites un geste et je démasquerai les faussetés, les terreurs que l'on tisse autour de vous, je vous arracherai d'ici . »

Elle leva les yeux et un éclair qu'elle ne put retenir en jaillit; mais elle reprit avec le même calme :

— « J'ai parlé librement, et rien ne contraint ma

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volonté; pardonnez-moi si j'ai troublé votre vie, oubliez-moi. J'ai bien compris mes devoirs à présent, ma résolution est inébranlable. Allez, mon frère, partez : je prierai pour que la mer vous soit clémente. »

Une pensée horrible traversa Tesprit de Gilbert : on lui avait persuadé peut-être, à elle aussi, qu'il l'avait recherchée pour sa fortune ! Il sentit de la glace lui tomber sur le cœur. Toute insistance devenait honteuse : un mur d'or se dressait entre elle et lui.

Il recula, hagard, les yeux fixés sur cette figure pâle et comme sculptée dans ses voiles, sans un mot, sans un adieu; puis la porte retomba et il s'enfuit.

Dès qu'il fut parti, Isoline se laissa tomber anéantie sur une chaise, et éclata en sanglots. Uabbé Jouan vint vite à son aide.

— « Vous avez été admirable, ma fille, dit-il, j'ai tout entendu ; vous êtes maintenant délivrée de ses poursuites, il partira : oubliez les vains soucis du monde et songez à Dieu.

— Le sacrifice est fait maintenant, dit-elle, je ne vous demanderai plus qu'une seule grâce avant

d'entreren retraite : je voudrais revoir encore unefois Marie Damont, la nourrice dévouée qui m'a élevée.» Marie vint en toute hâte et fut prise d'un tremblement convulsif, lorsqu'elle vit son enfant bienaimée sous le suaire des religieuses.

— « Cest le dernier coup! » niurmura-t-elle, tandis que ses yeux caves s'emplissaient de larmes.

Isoline la prit dans ses bras, l'apaisa sous ses caresses et lui dit quelques aiots à l'oreille, qui subitement séchèrent les larmes. Mais, se sentant observée, elle dit tout haut :

— « Ne pleure donc pas, je serai très bien ici, c'est moins triste que mon vilain château : viens voir le jardin, il est très joli, et de ma cellule on a une vue charmante.

— En somme, elle n'aimait pas le capitaine, » se disait l'abbé Jouan en la regardant entraîner Marie presque gaiement et lui montrer les fleurs des corbeilles.

Au plaisir d'avoir conquis à l'Église une fortune considérable se joignait, chez le prêtre, celui de voir une beauté aussi parfaite échapper au monde et à l'amour : il était de ceux qui aiment à renverser une coupe qui n'est pas emplie pour eux.

La douleur de Gilbert fut morne et d'un calme effrayant. Il fit ses préparatifs de départ, comme quelqu^unqui sait ne pas revenir; il donnait tous ses objets précieux, tous les bibelots bizarres rapportés de ses voyages.

— a On dirait que tu fais ton testament, lui disait Sylvie.

— Les marins restent souvent en route, répondaitil avec un ricanement.

— Pourquoi n'as-tu pas fait prolonger ton congé ? Tu es mal guéri. Qu'est-ce qui te presse?

— Un message important pour le gouverneur de la Martinique.

— C'est stupide de partir comme te voilà, tu es plus blanc qu'une figure de cire.

— Cette couleur fera plaisir à voir aux nègres de là-bas. »

Sylvie haussait les épaules, tout en considérant des éventails de plume qui feraient très bien sur sa cheminée.

Damont vint rue de T Horloge, pour voir le capitaine qui ne venait plus à la cabane ; le brave marin avait une grâce à lui demander : il bégaya horriblement.

Il était repris du désir de naviguer, on s^abrutissait à rester toujours à terre. Si le capitaine voulait rinscrire, sur les registres du bord, en qualité d'aidetîmonier, il comblerait tous ses vœux.

— a Je te comprends, mon brave Damont : tu veux me suivre, me surveiller, m'arracher malgré moi à quelque acte de désespoir. Cest inutile, va : quand f ai pris une résolution, rien ne peut m^en détourner.

— Si quand j'étais sous vos ordres vous avez été satisfait de mes services, si vous me portez quelque intérêt, ne me refusez pas ! s'écria Damont, avec une véhémence qui triompha du bégaiement.

— SoitI dit-il, puisque tu le veux. »

Et il rouvrit sa malle pour y prendre un livre relié en toile verte.

Damont regarda son nom sortir de la plume qui grinçait. Son trouble redoubla.

— « Si ce n'est pas trop abuser, dit-il pourtant, inscrivez aussi mon filleul : un gamin qui n'a pas de famille et veut partir marin.

— Qui cela ?

— Ange Brune, un gentil garçon ; son père a navigué.

— Va pour Ange Brune! Il entrera comme deuxième mousse. Le départ de Saint-Malo, demain dans la nuit.

— Bien, capitaine.

— Tiens, dit Gilbert au moment où Damont allait sortir, donne à Marie cette petite boîte indienne : elle y serrera ses aiguilles en pensant à moi. Faislui mes adieux, la revoir me serait trop pénible. »

LorsquMl fut sur son navire, quand il se sentit de nouveau soulevé par la puissante palpitation des lames, que tout vain espoir fut bien perdu, Gilbert vit subitement tomber sa force apparente. Une convulsion de douleur, un besoin irrésistible de crier, de se tordre les bras, de se laisser déchirer par les sanglots, le chassèrent dans sa cabine où il s^abandonna.

La mer houleuse battait les flancs du vaisseau à coups réguliers.

Il se revit sur ce rocher que l'eau avait entouré, comme pour faire comprendre à Tamant trop heureux qu'elle le reprendrait, qu'elle seule était

fidèle et qu'elle lui gardait un tombeau. Il reprenait une à une les fleurs brisées de sa passion morte, évoquait tous les aspects de celle qui avait dit Taimer; mais une figure blanche, dans des voiles durs, sMnterposait , les effaçait.

Puis il se voyait en pleine mer, descendant lentement sous la transparence de Teau, inerte, délivré enfin!

Sur le pont, le second faisait l'appel. Sa voix monotone arrivait à Gilbert, dominant le bourdonnement de la machine qui chauffait.

— « Jean le Guenn ? Pal Houarn ? Loïc Daulaz ? Ange Brune? »

Il se fit un silence.

— « Ange Brune? » répéta-t-on plus haut.

On entendit le choc d^une barque accostant le navire et presque aussitôt une voix jeune et claire cria :

— « Présent! »

Un moment après, un commencement d'altercation avait lieu à la porte de Gilbert.

— « Je vous dis qu'il nous attend, » afl&rmait Damont d'un ton joyeux.

Et deux personnes entrèrent dans le salon bas qu'éclairaient des lampes vacillantes.

Gilbert n^eut aucun mouvement d'impatience en voyant ainsi forcer sa porte, il demanda seulement d^une voix faible :

— « Que veut-on ?

— Capitaine,c^estle mousseque je vous présente.» Il se leva en sursaut avec un cri :

— Non ,' capitaine , Ange Brune, deuxième mousse à bord de la frégate l'Armide. »

Mais, d^un élan passionné, elle se jeta dans ses bras ei pleura sur ce cœur meurtri.

— « Vous souvenez-vous de la chanson ? murmurait-elle.

— Vous, vous, ici ! près de moi !

— Pour toujours maintenant !

— Eh bien, que dites- vous de mon mousse ? bégayait Damont, les yeux humides.

— Oui, c'est moi, disait la jeune fille en riant dans ses larmes, j'ai menti pour nous sauver; je suis devenue un monstre d'hypocrisie, j'ai trompé mes geôliers par une fausse dévotion, endormi leur vigilance; mais Damont et la bonne Marie étaient prévenus. Ah ! la nonne cachait un rude marin ! regardez : le voici ! »

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Kl rj..L^crt, hcb'.*»c de joie, l'adm.f' : J . costurrc J'homme qui la rendait plu^ net :• . t jeune.

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M«î. e 'l*s j;.ii»;. en souvenir.

"•' ]•; Kveen et nvx l'v-nt, ie ne m c* «. liicît; yi'

l\i:lons, pi.rî«M,N. c-ipiioine, si tout e^? : .. C, V- ij Dainont : le voi^i *^j Je la tcTe n'a r*;--' ^i-

Oui ! ou-, ^ •: lu cl 1-: ciel p^u n^m- !

* * Gilbert ^ ^'^'im -^ur le pont, uu i! c:*a k- or-

.- , l'une \o,\ formidable :

Lc\e/ r.u.cre, prenez la mer, lo-.ue la \<ip'-ii". î>utes les \«i.:e>! »

KV'ctriscv j, 1' la voix surprenante de l'i^'iici.-, '« ' 'Tiarins se prcv ';^itèr«*nt : des cris, des b:i'> *j r'i^iiics, de.s t;Mn^.n,,..iis, le claquement Je !.: i. v* Oins le vent, pui^ \-:^ c;eif^nements de le;" •:. •• î les cordes tirées, ur '-*Mv*ment stridein et la î: . .. >e n:iten niouvement, quitta la rade.

Biento*. le jour n lissant courut à la crcie :! > '. mes et découpa en noir les cotes n>c . l'-s coup de soîcl illumina Saint-Malo i]*.. » •

Et Gilbert, hébété de joie, Tadmirait dans son costume d'homme qui la rendait plus petite et plus jeune.

— « Vous avez coupé vos beaux cheveux ?

— Marie les garde en souvenir.

— Si je rêve en ce moment, je ne m'éveillerai que pour mourir.

— Partons, partons, capitaine, si tout est paré, s'écria Damont : le voisinage de la terre n'a rien de sûr.

— Oui ! oui, Teau et le ciel pour nous ! »

Et Gilbert s'élança sur le pont, où il cria les ordres d'une voix formidable :

ce Levez l'ancre, prenez la mer, toute la vapeur, toutes les voiles! »

Électrisés par la voix surprenante de Tofficier, les marins se précipitèrent : des cris, des bruits de chaînes, des grincements, le claquement de la toile dans le vent, puis les geignements de l'effort sur les cordes tirées, un sifflement strident et la frégate se mit en mouvement, quitta la rade.

Bientôt le jour naissant courut à la crête des lames et découpa en noir les côtes rocheuses. Un coup de soleil illumina Saint-Malo qui apparut.

une dernière fois, au-dessus de sa grève de sable, lui faisant comme un socle d^or.

Ange Brune, adossé à un mât, ses belles boucles blondes soulevées par le vent, agita son bonnet en chantant d'une voix d'enfant :

Je suis un pauvre matelot,

Qui s'est engagé à bord du vaisseau !

Le navire fuyait, sur la mer couleur d^absinthe, comme sMl eût eu à sa poursuite toute une flotte ennemie. Il roulait à peine, soulevé par ses voiles, roses d^aurore, comme par des ailes ; mais toute sa coque frémissait sous TefTort de la machine.

Aux rivages, les falaises s^empourpraient, déployant leur longue ligne capricieuse, coupée de grèves. Les clochers se haussaient au-dessus des prairies qui faisaient une crête verte aux rochers. Tous les marins regardaient la terre que bientôt on ne verrait plus.

Alors les fugitifs se souvinrent de là pauvre Marie, toujours résignée, seule maintenant dans la cabane du bord de la Rance, rêvant de vivre assez pour voir revenir les beaux fiancés, et être heureuse de leur joie, elle qui n^avait de bonheur que celui

des autres. Elle allait compter les jours maintenant, penchée sur son ouvrage^ au coin de la cheminée sombre.

Et ceux qui partaient, heureux comme des oiseaux délivrés, lui envoyèrent du bout des doigts, par dessus les flots et les champs, un adieu tendre et, pour un moment, attristé.

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