CONCLUSION
Oui. Lorsque dans les ports et les mellahs du MaroCj amusé par le pittoresque d'Israël, je notais les croquis des illustrations de ce livre;
(i| M. le E^"" Macé, ancien iniciocin de la IcgalKMi tic France iiu Maroc, a commis cri vers un mélodrame qui dénature compllètcment le ciaraotère de Sol Hatchucl;
c'était en bonne iiumeur, en sourire et j'étaLs plutôt railleur. ICn effet la mocpierie est toujours si facile et d'un agrément si récréatif. Puis quand, avec l'éditeur, nous avons choisi mes dessins, l'ensemble nous est apparu comme une si joyeuse satire qu'en me décidant à les encadrer d'un texte, je croyais que j'allais écrire quelque chose de très gai, même que ma vocation, mon G:enre et ma nature, avaient subitement changé, que moi aussi, j'allais m'établir marchand de papiers rigolos et tenir comptoir du rire imbécile aux dépens de qui n'en peut mais. Oui, je ne songeais qu'à tous les grotesques prétentieux, à toutes les ridicules et sottes pimbêches... et c'était l'éclat de rire. Mais, dès les premières lignes, quand il me fallut serrer mon sujet pour l'ordonner, l'écho des râles de Casablanca nous arrivait... La guerre; c'était là-bas la guerre et toutes ses horreurs, et les massacres de Juifs... Cela hge le rire. Il devient dur. Il devient méchant. Le moyen cju'il soit aimable, je vous le demande, lorsque cherchant le pourquoi de tous les nouveaux deuils et des tristesses qui accablent tant d'hommes au Maroc, on trouve ici la bêtise sinistre et l'insatiable cupidité de quelques hommes....
... Mais à toute œuvre, même à celle-ci qui aurait dû être superficielle, amusante et gaie « revue » d'un monde peu connu, la logique implacable des événements impose une conclusion.
Vous savez maintenant ce qu'est Israël au Maroc, et comment et pourquoi ses imprudents protecteurs, en voulant améliorer sa condition l'ont plongé dans les douleurs de la crise actuelle. Et vous vous demandez quel devoir incombe à la France, que la sottise, l'ignorance et l'imprévoyance de ses gouvernants ont jetée dans la redoutable aventure.
Prévoyant cette aventure j'écrivais fin 1902, dans mon livre la Question du Maroc :
« ... Si nous avions la sottise de la pousser à bout, nous aurions au Maroc un établissement de « toute inquiétude » et de « toute insécurité » grâce à la question juive...
«... Une religion, une race, apparaissent au Marocain comme choses que l'on ne méprise même plus, tellement elles sont viles et au-dessous du regard de l'honnête homme, du croyant, la région du Juif, la race du Juif. Et lorsque nous arriverons en conquérants au Maroc, dès que le Maroc sera devenu pays français, partie inté-
grante du sol français, la première conséquence de notre victoire, de notre prise de possession, conséquence inéluctable, fatale, ce sera comme en Algérie les droits de citoyenneté pour le Juif.
« Que, pour tourner la difficulté et pour escamoter les joies que donnerait à toute administration la transformation des mellahs en circonscriptions électorales, on fasse un protectorat ; dans ce cas, au lieu d'avoir un droit de plus que les musulmans, le Juif n'aurait plus que les mêmes droits, mais il les aurait. Il ne serait pas possible qu'il en fut autrement. Quand bien même une explosion de fanatisme musulman devrait nous ensevelir sous les ruines de Fez, aussitôt que le drapeau français flotterait sur les murs de Fez la ville ne saurait plus abriter deux sortes de sujets français, les musulmans libres et les juifs parqués. Cela est aussi indiscutable, aussi certain que l'émancipation des esclaves à Madagascar a été indiscutable, et faite. L'émancii)ation du Juif marocain suivrait immédiatement notre prise de possession du Maroc.
Cela est nécessaire. Cela est légal. Cela est juste... Et ça fera couper le coti à quelques milliers de pauvres diables ».
Je disais encore dans le même livre :
« Qu'on n'aille surtout pas comprendre en ce que j'écris, que je ne désire pas l'émancipation des Juifs marocains. Mais je ne veux point, en les émancipant par une guerre, les jeter au massacre ».
Il suffisait en effet d'avoir la moindre notion des réalités marocaines pour les prévoir, pour les savoir, pour les voir, ces massacres...
Et j'ajoutais : « Au Maroc, ainsi que partout ailleurs, la libération des opprimés et des esclaves est une mesure de politique intérieure que l'on ne peut attendre que du développement des relations pacifiques internationales (i) ».
Dans mon livre la Vérité sur l'Algérie, publié en mai 1905 et que l'événement, hélas ! a rendu prophétique, je revenais sur cette question de l'influence juive nous poussant à la guerre contre le Maroc :
«Je ne saurais être suspect de sentiments antisémites ; comme tous les honnêtes gens de mofi pays en qui la passion religieuse ou politique n'a
(i) Si quelques Juifs marocains appelaient de tout leur désir une intervention européenne en leur faveur, la majorité en comprenait le danpjer. Avant Algésiras les juifs italiens trèspuissants voulaient que le délcg^ué italien à la conférence obtint de l'Eurojxî une amélioration à la condition de leurs frères du Maroc. La communauté de Tétuan, qui a beaucoup d'amis à Livourne, s'y opposa fort sagement.
pas obscurci le sens critique, j'ai combattu pour la justice lors de la grande crise, et combattu de manière à ne recevoir que des coups, pas autre cliose... Je n'ai pas changé d'opinion ; je n'en changerai jamais ; les vérités du droit humain sont comme les vérités mathématiques, on ne peut les admettre un jour, les rejeter ensuite. Autant que quiconque je souhaite que les Juifs marocains soient libres ; de même, je souhaite que tous les hommes de tous les pays soient émancipés. Mais je trouve excessif (jue l'Alliance israélite se moque de nous, comme elle le fait dans cette question du Maroc, et veuille, ainsi qu'en témoignent les faits, malgré nous, que nous fassions la guerre au sultan, et rende cette guerre fatale.
«D'autant plus que, puissante comme elle l'est, un moyen beaucoup plus simple s'offre à elle de réaliser l'émancipation désirée. Obtenir que nous en donnions l'exemple. Les musulmans d'.Mgérie sont des sujets, qu'elle agisse de toute sa force |)our (]ue nous en fassions des concitoyens. Alors, mais alors seulement, nous aurons le droit de demander au sultan qu'il n'y ait plus chez lui de différence entre les Juifs et les musulmans.
« Nous paierons de notre or, peut-être de notre sang, r émancipation du Juif marocain. Je ne dis pas que ce soit trop cher en pensant que la liberté des juifs marocains puisse être pesée en regard d'argent prêté, de sang versé. Non. Mais je persiste à dire qu'il serait beaucoup plus simple, de donner l'exemple... en libérant nos sujets musulmans algériens des servitudes que leur impose la fidélité à leur religion. Tant que nous n'aurons pas fait de nos sujets musulmans algériens des citoyens français — ce qui ne nous coûterait rien — je ne comprends pas que l'on puisse invoquer une considération de droit quelconque pour me demander en faveur de l'égalité de traitement pour les Juifs et les musulmans du Maroc un effort qui me coûtera.
« Cet effort, que M. Etienne annonçait le i8 juin 1903 au banquet de l' Union coloniale, comme une (( œuvre de persuasion », c'est la guerre... et vous ferez la guerre... à moins que pour une fois les gens de raison comme moi... n'aient raison. Ce qui m' étonnerait. Car il y faut du temps. Et ceux qui criaient casse-cou, c'est généralement quand on se l'est cassé qu'on les croit ».
En effet, chez nous, la prévision logique des événements en politique, on la confond toujours
avec les prédictions de Mlle Couesdon. Nos gouvernants (jui sont des politiciens et non des |)oliti(iues, qui ne savent rien ou, lors(iu'ils savent quelque chose prennent bien soin d'agir comme s'ils ne savaient rien, ne peuvent ou ne veulent comprendre que des lois inflexibles ordonnent la suite des événements humains. Alors...
Alors... il arrive ce qui est arrivé au Maroc. Les massacres prévus se réalisent. La guerre annoncée et que l'opinion publique ne voulait point qu'on fît, elle est rendue nécessaire, on l'a commencée. Nous avons le doigt dans l'engrenage.
Quoi faire ?
Le couper.
Jean Hess.
Paris. 30 août. — 8 septembre 1907.