Census Bulletin, n° 19, décembre 1890, ibicl
fants, et aussi, à la chasteté du lit conjugal, aux prescriptions de la loi, aux égards et au respect du mari pour la santé de sa femme. 11 est remarquable que les privilèges « biostatiques » des juifs commencent dès avant la naissance : les israélites comptent partout beaucoup moins de mort-nés que les chrétiens. Autre fait du même ordre et également à lTionneur des juifs : on relève parmi eux notablement moins de naissances naturelles que parmi les catholiques, ou parmi les protestants, et cela quoique les juifs habitent, de préférence, les villes. Or chacun sait que, dans les villes, le nombre des enfants naturels est incomparablement plus élevé que dans les campagnes. C’est là un point sur lequel la supériorité des juifs et des mœurs juives est incontestable1.
Terminons, à cet égard, par une observation générale. On a remarqué que les différences « biostatiques » entre les juifs et les chrétiens vont en diminuant, à
1. Un fait plus singulier, et qu’on a voulu aussi rattacher à des causes physiologiques liées aux lois rituelles sur les rapports des époux, c’est l’énorme prédominance, parmi les juifs, des naissances masculines sur les féminines. L’écart est quelquefois tel qu’on se demande si les familles juives n’ont pas souvent omis de faire enregistrer la naissance des filles. Cette prédominance anormale, C. Lombroso (Le Crime politique et les Révolutions, Paris, Alcan, t. I, p. 149) a prétendu l’expliquer par la rareté d’enfants illégitimes chez les juifs. On sait, en effet, que partout l’excédent des naissances masculines est plus marqué parmi les enfants légitimes. L’explication n’en semble pas moins insuffisante.
mesure qu’on avance de l’Est à l’Ouest, — des pays où les juifs vivent isolés aux contrées où ils se mêlent aux autres habitants. De même, en Amérique, les rédacteurs du Census Bulletin font observer que plus se prolonge le séjour des juifs en Amérique, et plus le taux moyen des naissances et des décès tend, chez eux, à se rapprocher de la moyenne générale des États- Unis. En d’autres termes, des deux côtés de l’Atlantique, les particularités qui distinguent le juif tendent à s’atténuer avec l’assimilation des juifs à la population environnante. Plus ils prennent les mœurs et les coutumes des goïin, moins ils s’en distinguent, dans leur corps et dans leur âme. Ils se feraient tous baptiser que, au bout de deux ou trois générations, le statisticien ne découvrirait, chez eux, rien de singulier. Au fond de toutes les différences entre eux et leurs voisins, on retrouve toujours la Loi, la Thora.
Et, en effet, les avantages que la statistique relève chez les juifs doivent, pour une bonne part, être imputés à leur religion et à leurs rites. Israël serait toujours fidèle à la Thora que sa supériorité sur « les mangeurs de porc » serait encore plus manifeste. On a observé, en plusieurs pays, que les juifs semblaient
LES JUIFS ET l/ANTISÉMITISME.
posséder une immunité vis-à-vis de certaines maladies infectieuses. Le fait a été parfois si bien constaté qu’il est difficile à nier. Ces immunités, elles nous paraissent tenir surtout aux observances de la Loi, particulièrement aux règles sur la pureté corporelle et la pureté de la nourriture. La Loi a, pour Juda, une valeur prophyactique; il faut toujours se rappeler quelle place elle fait au corps. Certains modernes rabaissent la morale à n’être plus qu’une sorte d’hygiène. Ce n’est certes pas ce que fait la loi donnée au milieu des éclairs sur le Sinaï; mais, dans la pratique, la Loi et le code rabbinique aboutissent presque au même résultat. Le judaïsme a mis la foi au service de l’hygiène; il a fait tourner la piété au profit de la santé. La Thora voulait faire d’Israël un peuple sain et saint, s anus et sanclus ; les deux idées sont, pour elle, étroitement liées. C’est une loi de vie, de vie individuelle, de vie sociale, — de vie physique, de vie morale, que Moïse a apportée aux tribus1.
Aucune religion n’a pris pareilles précautions contre les maladies et contre les épidémies. A cet égard, les prescriptions de la Thora et du Talmud se rapprochent singulièrement de celles que nos académies de
1. « ... Je prends à témoin le ciel et la terre : j’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction : tu choisiras la vie, et tu vivras toi et ta postérité en aimant l’Éternel ton Dieu, en t’attachant à lui, car c’est ta vie et la prolongation de tes jours... » Deutéronome , XXX, 19, 20.
médecine voudraient faire consacrer par les lois civiles. Les règles minutieuses de la Loi sur la chair des animaux destinés à l’alimentation de l’homme ont longtemps paru puériles. Et voici que, après trois mille ans, nos physiologistes sont venus venger la Bible. La Thora a la science pour elle. On dirait que le rédacteur du Pcntatcuque a pressenti M. Pasteur. « Moïse, affirmait un juif polonais, avait découvert la trichine : c’est pour cela qu’il a prohibé la viande de porc. »
Le fait est que la plupart des animaux déclarés impurs par le Lévitique , le porc, le lièvre, les mollusques, les crustacés, sont aujourd’hui interdits pour nombre d’affections, pour les maladies de peau notamment. Encore faut-il faire la part du climat de l’Orient, où de pareilles maladies ont été, de tout temps, si fréquentes1. « On pourrait presque soutenir, me disait un médecin, que le législateur des Hébreux connaissait la tuberculose, tant il prend de précautions contre elle. Il avait deviné, trente siècles avant nous, que la phtisie peut se transmettre des animaux à l’homme. » C’est ainsi que le schohet , le sacrificateur israélite,
1. De même pour l’obligation de saigner les animaux destinés à l’alimentation ; elle peut, en Orient surtout, avoir une valeur prophylactique, ne fût-ce que pour cette raison que la chair gorgée de sang se décompose et pourrit beaucoup plus vite que la chair exsangue. Les Archives israélites (avril 1892) citent à cette occasion l’opinion de K. Vogt. — 11 se peut d’ailleurs que plusieurs maladies se transmettent surtout par le sang. On sait que, non contents de saigner les animaux, les juifs plongent la viande dans un bain de sel pour en faire dégorger le sang.
doit écarter tout animal qui, à l’autopsie, présente la plus légère adhérence de la plèvre ; on insuffle, pour les vérifier, les poumons des bêtes égorgées.
Si nos abattoirs étaient sous la surveillance du schohet juif, nul doute que la fréquence des maladies ne diminuât et que la moyenne de la vie ne fût allongée. Au lieu de demander aux israélites de renoncer à leurs boucheries et à la distinction des viandes kaclier et terefa (pure et impure), nous ferions mieux de la leur emprunter L Si l’abandon des pratiques de la Loi n’eût été la condition de l’expansion du christianisme, on se prendrait à regretter que les controverses de l’Église primitive sur les observances rituelles n’aient pas abouti au triomphe de la Loi et des judéo-chrétiens.
Certains hygiénistes anglais ou américains ont demandé aux administrations civiles d’imposer à toutes les boucheries l’adoption, au moins partielle, des coutumes israélites 1 2. Le progrès, pour nous chrétiens, serait, en pareille matière, de revenir, après deux mille ans, aux
1. Je ferais cependant des réserves sur la manière de tuer les animaux. Il se peut qu’il ne soit pas plus cruel d’égorger les bœufs que de les assommer ; mais il serait à désirer qu’on procédât avec plus de rapidité. La Synagogue devrait chercher à donner, sur ce point, satisfaction à nos modernes sentiments d’humanité, alors même que le bien fondé lui en paraîtrait contestable. C’est du reste ce qu’ont fait déjà certaines communautés israélites, à Genève, par exemple.
2. Voyez, notamment, une étude du docteur H. Behrend, dans le Nineteenth Century , septembre 1889.
pratiques des anciens Hébreux. Par malheur, la loi est si exigeante sur la santé et la beauté des animaux qu’il est malaisé d’en appliquer toutes les prescriptions à nos abattoirs. Ce serait renchérir démesurément le prix de la viande, partant en restreindre la consommation. Toute blessure, toute fracture, toute trace de maladie ancienne ou récente est une impureté qui rend la viande terefa. L’animal qui présente le plus léger défaut, le shâchter juif doit l’écarter ; il est ainsi obligé d’en repousser un grand nombre, parfois dix ou douze sur vingt. La viande kaclier , la viande marquée du sceau du schohet ne sera jamais à la portée de tous ; la foule risque fort d’être toujours contrainte de manger terefa 1 .
Il suffirait de leurs lois alimentaires et de la vigilance du schohet pour expliquer comment certaines épidémies, comment les affections parasitaires notamment, frappent moins les juifs que leurs voisins d’autres religions. Le juif fidèle à la loi est manifestement moins exposé à toutes les maladies qui se transmettent par la nourriture animale. A cela, il faut ajouter la sobriété traditionnelle du juif, la tempérance orientale qui le distingue si nettement des peuples du Nord, slaves ou
1. Cette viande impure, dont ils ne veulent pas pour eux-mêmes, j’ai entendu reprocher aux juifs de la vendre aux chrétiens, comme si, en nous livrant des animaux de rebut, ils ne craignaient pas de nous empoisonner. On oublie que les viandes rejetées par le shâchter israélite sont, de tout point, semblables à celles que débitent sans scrupule nos boucheries.
germaniques, au milieu desquels l’ont jeté les remous de l’histoire. Le juif ne boit pas; la Thora n’a pas eu, comme le Coran pour l’Arabe, à lui interdire le vin. Sous quelque climat qu’il vive, à quelque classe qu’il appartienne, le juif ignore d’ordinaire l’alcoolisme, immense avantage pour son intelligence, comme pour son corps. Israël échappe ainsi à la plus dévorante des plaies qui rongent nos races modernes.
Veut-on se rendre compte de tous les avantages des juifs au point de vue sanitaire, il faut mentionner le code rabbinique sur la pureté corporelle de l’homme et de la femme, — et peut-être aussi la circoncision. Malgré le danger que présente, pour les nouveau-nés, le couteau du péritomiste, la circoncision semble avoir un double avantage : elle peut, — sans que cela soit bien prouvé, — atténuer les chances de contagion des maladies les plus répugnantes; elle peut aussi, ce qui ne serait pas moins précieux, émousser les sens de l’homme et diminuer l’incitation aux passions charnelles. Je connais, du moins, des juifs qui en sont convaincus et qui, tout en faisant bon marché de la Thora , continuent à circoncire leurs fils, comme ils persistent à manger hacher , par hygiène.
Les immunités biostatiques reconnues aux juifs ne semblent pas, cependant, aussi constantes, ou aussi générales, que l’ont imaginé quelques-uns. On a ainsi cru longtemps que les juifs du moyen âge avaient échappé à la peste noire. C’était un des griefs du
peuple contre eux ; on les accusait de répandre la peste, parce qu’ils semblaient en être moins souvent atteints que les chrétiens. A chaque épidémie, on les voyait empoisonner les puits et les fontaines. Nous savons, aujourd’hui, que la peste ne s’est pas toujours arrêtée à la porte des juiveries. De même, à des époques plus rapprochées, pour les épidémies de choléra; il n’est pas exact que les juifs en soient partout sortis indemnes. 11 faut rabattre de ces privilèges devant la maladie et devant la mort. Tous les juifs n’y participent pas également, ce qu’explique moins la diversité de leurs origines que la différence de leurs conditions d’existence.
Prenons la maladie qui fait le plus de ravages en Europe, la tuberculose, la phtisie. Tandis qu’à Londres, jusque dans les misérables bouges de Whitechapel, les médecins ont observé que la consomption était plus rare parmi les israélites que parmi les chrétiens1, en Pologne, en Russie, on a constaté que la phtisie, comme les scrofules, atteignait fréquemment les juifs, ils semblent même y avoir une prédisposition. Le juif de Lithuanie, de Pologne, de Petite-Russie, est souvent caractérisé par l’étroitesse de la poitrine. Cela suffirait à les désigner à la phtisie, ces grêles et fluets juifs de l’Est. Le fait, en Russie, est bien connu des conseils de révision.
1. Voyez, par exemple, le docteur Behrend, Nineteenth Century , septembre 1889. Le Census Bulletin américain (décembre 1890) fait les mêmes remarques pour les États-Unis.
ds sont obligés, chaque année, de réformer ou d’ajourner un grand nombre de conscrits israélites, pour insuffisance de développement de la poitrine1. Chose que j’ai peine à croire, on m’affirme, de Russie, que les règlements militaires ont abaissé, quant aux juifs, la mesure de la circonférence du thorax nécessaire pour être admis au service. Il répugne d'admettre que, parce qu’il est circoncis, un homme mal conformé ait la force de porter le mousquet.
Ce défaut d’ampleur du thorax, on ne peut guère l’attribuer aux origines de la race et au sang sémitique, — les juifs polonais étant probablement les moins sémites des juifs, — il tient, avant tout, à leurs conditions d’existence, à la vie urbaine, aux professions sédentaires du plus grand nombre, par-dessus tout, à la misère séculaire. C’est, pour cela, que la débilité de constitution est si fréquente chez les juifs de l'Est, et aussi chez les israélites d’Occident.
La misère physiologique a été la conséquence de la misère économique. La force physique, la vigueur musculaire a diminué, de génération en génération; le sang s’est appauvri; la taille s’est rapetissée; les épaules et la poitrine se sont rétrécies. Beaucoup de juifs des grandes juiveries ont quelque chose d’étiolé, de rabougri. Il y a, chez nombre d’entre eux, une sorte d’abâtardisse-
1. Voyez l’Empire des Tsars et les Russes , t. III ; la Religion,
liv. IV, chap. iii.
' ment et de dégénérescence de la race. Cela m’a souvent frappé en Galicie, en Roumanie, en Russie, en Orient, — dans la Palestine, peut-être, plus qu’ai Heurs. Ces anémiques juifs allemands, rentrés, après quelque dix-huit siècles, au pays de leurs robustes aïeux, me faisaient penser à ces fds d’anciennes familles qui, atteints de langueur, reviennent mourir dans le château délabré de leurs pères.
Le juif, en tout pays, est souvent mal bâti, mal venu, mal agencé. 11 y a un contraste singulier entre sa vitalité persistante et sa faiblesse corporelle. Sa débilité lui donne parfois l’air peu viril. La machine, chez lui, est frêle; la charpente d’os et de muscles, peu vigoureuse. Le juif a peu de carrure ; en maintes contrées, il est manifestement impropre aux gros ouvrages. C’est tout le contraire de l’Anglais, de l’Auvergnat, du Piémontais, du Gallego d’Espagne, taillés pour les rudes besognes. Le juif, en outre, est souvent contrefait. Peu de races semblent compter autant de difformes et autant d’infirmes : bossus, aveugles, sourds-muets, idiots de naissance. La raison n’en est pas seulement l’abus des mariages précoces ou des mariages consanguins, mais aussi, et avant tout, la séquestration séculaire, le manque d’exercice, le manque d’air, le manque de nourriture.
Pour l’historien, comme pour le géologue, le présent aide souvent à comprendre le passé. C’est en histoire surtout que se manifeste l’action des causes lentes; et,
pour les voir à l’œuvre, nous n’avons parfois qu’à tourner nos yeux d’un pays vers un autre. Les forces qui ont façonné le juif du moyen âge, qui l’ont à la fois endurci et débilité, la persécution, le parcage, la misère, agissent encore dans l’Est de l’Europe. De nos jours même, les juiveries de l’Est sont si pauvres que la nourriture du juif est réduite au minimum. Cela est particulièrement vrai des trois millions de juifs russes. Sous le ciel du Nord, ils ont découvert le moyen de vivre avec une alimentation à peine suffisante sous un ciel plus clément. Comment leur santé ne s’en ressentirait-elle point? Il y a longtemps déjà que l’observation en a été faite : le juif de la Petite-Russie consomme moins d’aliments que le Russe orthodoxe, ou le Polonais catholique1. Et sa nourriture devient de moins en moins substantielle, à mesure que les lois et les règlements de l’empire semblent s’appliquer à rendre plus malaisée sa piètre existence.
Que la police russe continue à les refouler sur les villes de l’Ouest, où il n’y a plus, pour eux, ni place ni travail, il ne faudra pas s’étonner si, parmi les israélites de Russie, la mortalité finit par l’emporter sur la natalité. Aussi bien, tel semble être le calcul des inspirateurs, pétersbourgeois ou moscovites, de toute cette réglementation, non moins bizarre qu’inhumaine. C’est à un lent et silencieux dépérissement dans leur ghetto,
1. Voyez P. Tchoubinsky, Troudy Elnogr. statist. eksped . v Zapadnorousskii kraï, section du sud-ouest, t. VIT, lr# partie.
systématiquement rétréci et affamé, que, loin des regards d’un souverain justement aimé pour sa bonté, sont là-bas condamnés trois ou quatre millions de sujets du tsar. Pour qu’ils aient résisté jusqu’ici, et que la mort n’ait pas encore délivré le Niémen et le Dniester du sordide spectacle de leur misère, il ne faut rien moins que la force d’endurance du juif.
Quand je pense au régime auquel, à la fin de ce siècle, sont encore astreints la majorité des juifs européens, je ne m’étonne point de l’apparente dégénérescence de la race. Des hommes ainsi traités, durant des siècles, ont le droit d’être petits, malingres, débiles, chétifs; il serait ridicule de leur demander le beau torse du Grec, ou la belle prestance de l’Anglais. Vices ou qualités, avantages ou faiblesses, toutes les particularités de sa constitution physique ou morale tiennent au passé du juif. C’est là le refrain auquel nous sommes toujours ramenés. Et ici, il y aurait une distinction à faire, c’est que, dans sa constitution physique, — et peut-être aussi dans sa constitution morale, — le bien semble venir de lui, le mal, venir de nous; l’un est de son fait, l’autre est du nôtre, j Sa longévité, sa résistance aux maladies, ses immu* j nités vis-à-vis de certaines affections reviennent à ses : ancêtres ; il les doit à sa loi, à ses observances, à sa sobriété. Sa débilité, au contraire, et ses vices de complexion, c’est à nos lois, à notre ghetto, à notre système de parcage que le juif en est redevable. Ici encore, dans sa chair et son sang, nous pouvons dire que le juif est un
produit artificiel, façonné et comme fabriqué, de compte à demi, par sa loi et par les nôtres, par nos légistes et par ses rabbins. Les différences mêmes que nous constatons, aujourd’hui, entre juifs et juifs, entre les israélites de l’Est et ceux de l’Ouest, en sont la preuve. La race se elève, au physique comme au moral; le juif se fortifie, il se régénère, à mesure que tombent les chaînes qui pesaient sur lui.
L’imagination populaire a longtemps prêté au juif des maladies singulières, comme un secret vice de sang qui se traduisait en affections repoussantes. C’est là une pure légende. On la retrouve encore vivante en plus d’une contrée. Le peuple, regardant le juif comme un être maudit, le croyait frappé d’infirmités vengeresses de la croix du Calvaire. On pourrait tirer, du folklore de nos aïeux, tout un amusant chapitre de « physiologie », dans le sens antique et fabuleux du mot physiologos, chez les auteurs anciens, d’où nous sont venus les Bestiaires du moyen âge. La légende allait jusqu’à donner, à chacune des douze tribus, une maladie particulière, en expiation du rôle attribué à chacune d’elles, dans le drame de la Passion. La tribu de Siméon, par exemple, a cloué le Christ sur la croix: les descendants de Siméon, quatre
fois par an, ont des plaies aux pieds et aux mains. La tribu de Zabulon a tiré au sort les vêtements de Jésus (dans l’Évangile, ce sont les soldats romains), les descendants de Zabulon ont des plaies dans la bouche et crachent du sang h Et ainsi des douze tribus : les hommes d’Asser ont le bras droit plus court que l’autre ; les femmes de Joseph ont, à partir de trente-trois ans, la bouche pleine de vers vivants. A ces maladies, pas d’autre remède, d’après la superstition populaire, que du sang chrétien. C’était une des raisons pour lesquelles les juifs égorgeaient des enfants baptisés.
De même origine est le fœtor judaicus du moyen âge, la croyance que les juifs ont une odeur spéciale, dénonciatrice du sang de Juda1 2. J’en ai connu qui sentaient mauvais, mais tout comme des chrétiens, c’est qu’ils étaient malpropres. On s’imaginait autrefois distinguer les juifs à leur odeur fétide, et comme, pour les en délivrer, il ne suffisait pas du baptême, on découvrait parfois, en le flairant, que tel haut dignitaire de l’Église était de famille juive. Un Allemand raconte qu’un
1 . Voyez Isidore Loeb, le Juif de l’histoire et le Juif de la légende. Paris, L. Cerf, 1890.
2. Ce fœtor judaicus , avec le Judœorum fœtentium de Marc- Aurèle (Ammien Marcellin, xxii, 5), semble remonter à une erreur ou une malice d’un copiste du moyen âge qui, au lieu de Judœorum petentium, avait écrit Judœorum fetentium. — Voyez Is. Loeb ibidem , d’après Joël, Blicke in die Religionsgeschichte zum Anfangc des Zweiten christlichen Jahrhunderts , 2U partie. Dreslau, 1883, p. 131.
jour, je ne sais quel pèlerin, baisant la mule du pape Pie IX, se releva en disant : È ebreo! 11 l’avait reconnu pour juif à 1 odeur. — Et, ajoute le narrateur de cette histoire, d’autres personnes ont affirmé que, en effet, les Maslaï étaient de souche juive; Pie IX lui-même en aurait fait la confidence à des israélites baptisés1.
Une chose qui, au contraire, ne semble pas une fable, c’est que le juif est particulièrement enclin au mal de notre époque, à la névrose. Le fait a été constaté, dans la plupart des pays de l’Europe, aussi bien qu’aux États-Unis d’Amérique. Le juif est caractérisé par la prédominance du système nerveux sur le système musculaire. C’est là, pourrait-on dire, le principal trait de sa physiologie. Il a peu de muscles et beaucoup de nerfs ; il est tout nerfs, si l’on peut ainsi parler. « Dans ma clientèle parisienne, me disait un médecin français, j’ai souvent eu l’occasion d’en faire la remarque : chez le juif, les émotions semblent plus vives, la sensibilité plus intense, les réactions nerveuses plus rapides et plus profondes. » Le juif est le plus nerveux des hommes, peut-être parce qu’il est le plus « cérébral », celui quia vécu le plus de son cerveau. Chez lui, toute la sève vitale semble monter des membres ou du tronc à la tête. Chez lui, en revanche, les cordes nerveuses, trop tendues par des vibrations
i. M. Gustave laeger, Entdeckung der Seele, t. Ier, p. 246-248 (1884), — - Cf. Revue des Etudes juives, octobre et décembre 1890, p. 314.
prolongées, finissent souvent par se briser, ou se fausser.
Aussi le juif est-il fort sujet aux troubles des centres nerveux, aux maladies de la moelle, à celles du cerveau surtout1. L’équilibre entre les fonctions psychiques et les fonctions de nutrition est souvent rompu. L’aliénation mentale semble plus fréquente chez les israélites que chez les chrétiens, catholiques ou protestants. La proportion, aux dépens des juifs, est parfois du double, et parfois du triple au simple2. Le fait est d’autant plus frappant que, d’habitude, nous l’avons dit, l’israêlite est, par sa sobriété, à l’abri d’un des vices qui contribuent le plus au dérangement des intelligences, l’alcoolisme 3.
1. Voyez, par exemple, le Census Bulletin américain, n° 19, décembre 1890, p. 15.
2. En Prusse et en Danemark, la proportion des aliénés serait deux fois plus forte, en Bavière, trois fois plus forte, parmi les juifs que parmi les chrétiens. ( Bulletin de laSociété d' Anthropologie, 6 novembre 1884, p. b98-700.) — Cf. pour les aliénés épileptiques Enrico Morsilli, Intorno al numéro e alla distribuzione géografica delle frenopatiein Italia, p. 77. Milan, 1886; mais l’opinion de l’aliéniste italien sur la fréquence de l’épilepsie parmi les juifs est contredite par l’observation des spécialistes français. Cela résulte d’une discussion de notre Académie de médecine (8 septembre 1891).
3. C. Lombroso ( l'Homme de génie), a pour cela une explication conforme à son système sur la parenté du génie et de la folie, envisagés en quelque sorte comme l’envers l’un de l’autre. 11 y aurait plus d’aliénés ou de névropathes parmi les juifs, parce qu’il y a parmi eux plus d’hommes de talent. — Cf. J. Jacobs, The comparative distribution of Jewish ability, Londres, Harrison, 1886.
On sait que l’augmentation des maladies cérébrales nt l’exacerbation de la nervosité est un des faits qui caractérisent notre époque et noire civilisation. C’est une conséquence de l’intensité fiévreuse de la vie moderne, qui, en multipliant les sensations et les efforts, force les ressorts nerveux et déchire le délicat réseau des fibres cérébrales. En étant le plus nerveux des hommes, le juif s’en montre le plus moderne. 11 est, en quelque sorte, par ses maladies, en avance sur ses contemporains; il les précède dans la voie périlleuse où l’excès de la vie intellectuelle ou passionnelle et l’incessant aiguillon de la concurrence poussent nos sociétés. La bruyante armée des psychopathes et des névropathes fait tant de recrues parmi nous que, sur ce point, les chrétiens ne tarderont pas longtemps à rattraper le juif. Ici encore, il n’y a probablement en jeu aucune influence ethnique.
Ce n’est ni à ses origines orientales, ni à sa conformation anatomique, qu’il convient d’attribuer cette prédominance et cette exagération du système nerveux chez le juif; c’est encore à son genre de vie séculaire et à ses conditions d’existence, à la vie urbaine et sédentaire, au défaut d’exercice physique, à l’affaiblissement du système musculaire, aux émotions et aux soucis des professions exercées par ses pères. Pendant des siècles, il a dû ses moyens d’existence moins à ses bras qu’à sa tète. Aucun être humain n’a dû s’ingénier à ce point pour vivre. Aujourd’hui même, en tels districts de Russie, par exemple, il ne réussit à soutenir
sa misérable existence que par une sorte de miracle de volonté et d’industrie. A côté des maladies nerveuses qui guettent Israël, on peut ranger le diabète, dont Bouchardat avait déjà signalé la fréquence chez les juifs1. C’est toujours là, comme disent les médecins, une particularité étiologique imputable au régime des israélites, à leur séjour dans les villes, à leur genre d’occupations et de préoccupations2.
1. Voyez, entre autres, Démangé, art. diabète ( uictionn . encyclopédique des sciences médicales ). 11 faut dire que cela même a été contesté, à l’Académie de médecine (8 septembre 1891), par le docteur Germain Sée.
2. L’arthritisme, avec ses manifestations protéiformes, est encore une affection fort commune chez les juifs. On a dit souvent qu’ils étaient, plus que d’autres, sujets aux maladies de peau ; le docteur Hardy inclinait à le croire, notamment pour l’eczéma ( Bulletin médical , 16 septembre 1891). — Pour ne rien omettre, je mentionnerai le fait suivant, indiqué par le docteur G. Lagneau. Les femmes juives ne seraient, presque jamais, atteintes du goitre, si bien que la Société médicale de Metz aurait, en 1880, mis au concours cette question : Pourquoi les femmes juives sont-elles exemptes du goitre? — MM. Javal et Wecker ont signalé, chez les juifs, un astigmatisme contraire à la règle, le méridien horizontal de la cornée présentant le maximum de courbure. (Wecker, Sur Y astigmatisme dans ses rapports avec la conformation des os du crâne; Bulletin de la Société d' Anthropologie 15 juillet 1869, p. 545-547. — Cf. Hovelacque et Hervé, Précis d' Anthropologie, p. 309, 1887.) — Selon M. Hervé, on aurait remarqué la fréquence de la tumeur lacrymale chez les israélites par suite de l’étroitesse du canal nasal. (. Bulletin de la Société d’ Anthropologie, 20 décembre 1883, p. 915.) Cet astigmatisme sui generis et cette prédisposition à la tumeur lacrymale, — en les supposant bien constatés, — pourraient seuls être attribués à la conformation anatomique.
Une des choses qui, en maintes contrées, paraissent distinguer le juif et la juive, c’est la précocité. Peut-on contester la rapidité de leur développement physique, trop souvent arrêté par le mauvais régime et Insuffisance de l’alimentation, il est malaisé de nier la promptitude de leur développement intellectuel. Cette précocité de l’intelligence juive, chacun de nous a pu la remarquer; j’en ai, pour ma part, été souvent frappé. Elle n’est peut-être pas étrangère aux succès des fils et des filles de Juda dans tous les collèges et les écoles dont l’accès leur est ouvert. On sait que de couronnes remportent, dans cette modeste arène scolaire, ces chétifs athlètes. S’ils y gagnent rarement les prix du s Lendit », ils sont, sur tous les champs de l’Europe, parmi les meilleurs coureurs des luttes classiques. J'ai entendu des Allemands s’appuyer de cette précocité intellectuelle du juif, pour demander que les enfants israélites ne fussent pas élevés dans les mêmes écoles et les mêmes gymnases que les autres enfants. « Entre les fils du Nord, les pâles Germains, aux cheveux blonds et à l’intelligence lente, e ces lus de l’Orient, aux prunelles noires et à la compréhension rapide, la lutte, disaient-ils, n’est pas égale. »
A quoi attribuer cette maturité avant l’âge, et cette prompte ouverture de l’intelligence juive ? Est-ce uniquement à la race, au sang oriental? N’est-ce pas, autant et davantage, à l’éducation historique, à la sélection séculaire, à la longueur et à l’âpreté de la lutte
pour i existence par laquelle ont du passer, successivement, cent générations? Moqué, insulté, bafoué, battu, dès le jeune âge, le petit juif a, dès l’enfance, appris à réfléchir, à observer et à s’observer. La précocité de sa raison ne tient souvent qu’à la précocité de ses souffrances. Il a plus tôt, et plus chèrement, acquis l’expérience de la dureté de la vie. Son enfance est tronquée, et brève est sa jeunesse. L’heure des soucis et des efforts sonne plus tôt, pour lui, et moins longtemps dure l’âge des longs rêves et des vagues espérances.
J’ai souvent remarqué sa figure pensive; c’est un des traits de la race1. Au moral, comme au physique, le juif a peu de jeunesse. Plus vous marchez vers l’Est, plus cela vous frappe. Le juif est de bonne heure flétri par la vie, dit lui-même Graetz, son historien. Cela est vrai. Sa jeunesse est souvent comme déveloutée. Ses traits tirés ont, avant l’âge, quelque chose d’usé; son front est sillonné de rides précoces. Le juif, pourrait-on dire, naît vieux; son regard, si perçant et intense, a souvent quelque chose de vieillot. Il semble qu’il y ait, autour de sa personne, un air de vétusté, comme sur les maisons de la Judengcisse. Parlant d’eux, on est toujours tenté de dire : « Ces vieux juifs; » il semble que la jeunesse
1. Cela, m’assure-t-on, est sensible dans les photographies du type juif prises, à une école israélite de Londres, par le docteur Galton, selon sa méthode d’images individuelles combinées en une image « composite ». Cf. Jos. Jacobs, On the racial characteristics of
the modem Jews. London, Harrison, 1885, p. 51.
ne leur aille point. En certains pays, Là-bas, vers l’Est, on est enclin à leur contester le droit detre jeunes ; si, par hasard, ils se permettent les jeux bruyants de l’adolescence, on en est choqué, on se plaint de leur turbulence et, au besoin, de leur insolence. Les ébats et les plaisirs de la jeunesse paraissent si peu leur fait qu’on est tenté de les leur interdire.
C’est qu’en effet le juif, fils de juif, est de vieille race ; et ses goûts, ses passions, son caractère, son tempérament, tout, chez lui, s’en ressent. Qu’il descende, ou non, des patriarches ensevelis dans la caverne de Membre, le juif appartient à une famille ancienne, il a derrière lui une longue lignée d’ancêtres. Seul il peut, sans invraisemblance, faire remonter sa généalogie, à travers les âges, jusqu’à des temps préhistoriques. Près des juifs, les aînés des peuples de la vieille Europe sont des adolescents. Laquelle de nos dynasties, ou de nos maisons féodales, oserait comparer la longueur de ses années à celles de la Maison d’Israël ? Et ce n’est pas là seulement une antiquité de date. Israël est surtout une race ancienne par l’antiquité de sa culture. Il y a longtemps qu’a commencé, pour les fils de Jacob, — dans Jérusalem, dans Babylone, dans Alexandrie, — le travail de la tête et le dur labeur du cerveau. Veut-on considérer les juifs comme une race, voilà peut-être le fait capital ; c’est la race la plus anciennement cultivée de notre monde méditerranéen. C’est, à la fois, celle dont la culture remonte le plus haut, et celle dont la
culture a subi le moins d’interruptions. Vingt siècles, c’est, pour une famille humaine, un long entraînement. Que sont, à cet égard, les héritiers de notre vieille bourgeoisie ou « les fils des croisés », comparés aux Lévy, fils des Lévites, ou aux nombreux Cahen, Cohen, Kohn, Kahn, Colin dont les aïeux authentiques, les cohanim du Temple, ont brûlé des aromates, devant l’Éternel, sur l’autel des parfums, avant d’aller, à l’ombre de Babel, discuter, sur l’origine du monde, avec les devins de la Chaldée et les mages de l’Iran?
L’antiquité et la continuité de leur culture intellectuelle est, — après la sélection séculaire, — ce qui, à mon sens, explique le mieux les juifs, et la place prise par Israël dans nos sociétés. Ils sont venus avant nous ; ils sont nos aînés. Leurs enfants ont appris à lire dans les rouleaux de la Thora , avant que fût fixé notre alphabet latin, — bien avant que Cyrille et Méthode n’eussent donné une écriture aux Slaves, avant que les lettres runiques fussent connues des Germains du Nord. Vis-à-vis d’eux, nous sommes des jeunes, des nouveaux ; ils ont, en fait de culture, une avance sur nous. Nous avons eu beau les renfermer, quelques centaines d’années, derrière les murs du ghetto, le jour où ont été arrachées les grilles de leur prison, ils n’ont pas eu de peine à nous rattraper, — jusque dans les voies que nous avions ouvertes sans eux.
On dit que les familles, les nations, les races s’épuisent. Le juif y donne un démenti, pour l’intelli-
gence du moins. Semble-t-il souvent d’un sang appauvri, a-t-il parfois l’air vieux et usé de corps, comme rabougri et abâtardi, son intelligence est toujours vive. Vieille, si l’on veut, par l’ancienneté de la culture, elle n’a rien de décrépit ou de sénile. Et le corps même du juif, là où il nous paraît cassé et dégradé, c’est moins par les siècles que par la misère. A voir les pâles juifs de certaines bourgades de l’Est ou de l’Orient, — à les voir, par exemple, aux bords du lac d’où sont partis les pêcheurs qui ont pris le monde dans, leur filet, — on croirait Israël une race finie. La décadence paraît s’étendre à l’esprit, aussi bien qu’au corps. Mais, jusque chez ces juifs anémiés et avilis, il subsiste un ressort secret, une étonnante faculté de relèvement et de rajeunissement. La sève n’est pas morte; pour s’en apercevoir, il n’y a souvent qu’à les transplanter, du maigre sol des juiveries orientales, dans les riches terres de l’Occident