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PSYCHOLOGIE DU JUIF

I. Son intelligence. — Sa faculté maîtresse, don d’adaptation et d’assimilation. — Qualités héritées de ses deux ancêtres, le trapézite et le rabbin. — Lucidité, netteté, souplesse intellectuelles. — Comment, chez le juif, l’étude a toujours été en honneur. — Que, chez lui, l’instruction était obligatoire. — La gymnastique du Talmud. — II. Son caractère. — Pourquoi son âme est souvent inférieure à son intelligence. — Comment, au point de vue moral, l’extrême souplesse devient un défaut. — Abaissement séculaire du juif. — Comment sa conscience a été parfois faussée.

— Pourquoi le sentiment de l’honneur est plus rare chez lui.

— Éducation que lui ont donnée les siècles. — Comment il garde souvent l’empreinte des métiers de ses aïeux. — Ses vertus de famille. — Comment ses qualités et ses défauts sont pour beaucoup dans ses succès. — III. A cet égard aussi, le juif tend à se transformer. — Le parvenu chez le juif. — Comment la race n’a pas été irrémissiblement dégradée.

Chez le juif, l’intelligence prime le corps. Je ne sais pas de race plus intellectuelle. Le juif vit surtout par l’esprit. Sa force est moins dans son bras que dans son

front. Nous lui en voulons de ne pas toujours vivre du travail de ses bras ; il en serait souvent en peine ; il a rarement, pour cela, assez de biceps. En revanche, il a dans sa cervelle de quoi suppléer à sa faiblesse physique. Dans ce corps débile logent, fréquemment, une intelligence lucide et une volonté forte. Au rebours de l’Hellène antique et de l’Anglais moderne, la supériorité du juif n’est pas faite d’un bel équilibre entre le corps et l’esprit. Nul n’a plus souvent fait mentir le mens sana in cor pore sano.

De môme, et par la même raison, la vie animale, chez le juif, semble réduite au minimum. Par le fait de sa constitution physique, et aussi par l’antiquité de sa culture, les instincts animaux, les appétits brutaux sont, chez lui, moins puissants et moins impérieux. Le corps a moins d’exigences, ou moins d’ascendant. La chair et le sang ont moins de révolte contre l’esprit ; les sens, moins de peine à se subordonner à la raison. A cet égard, nulle race n’est aussi peu charnelle.

L’esprit, chez le juif, est plus robuste que le corps. Ce qui a débilité l’un a souvent fortifié l’autre. La longue et terrible épreuve, qui a diminué sa vigueur physique et amaigri ses muscles, a tonifié son intelligence et affiné sa cervelle. L’appareil mental en est sorti plus fort et plus flexible. L’esprit surtout a été à la fois affermi et assoupli. Une trempe de quinze siècles de persécutions en a fait un métal ductile et solide, pliant et résistant il est incassable, pour ainsi dire.

On a dit que le juif s’acclimatait sous tous les cie’s. Cela est encore plus vrai de son intelligence, car, si nous le trouvons vivant sous les latitudes les plus diverses, nous ne savons toujours au prix de quelles souffrances. Pour son acclimatation morale, aucun doute ; elle est d’une rapidité singulière. Il sait se faire à tous les milieux. Cela est d’autant plus surprenant que, par ses origines, par ses traditions, par ses habitudes de séquestration, il semble le moins malléable et le moins changeant des humains. Mais cela n’est qu’à la surface, ou, si l’on aime mieux, ce n’est qu’au fond mystérieux de son être intime. Prenez-le dans son ghetto, ou dans les juiveries d’Orient ; il est le plus routinier des hommes ; vous le croiriez à jamais pétrifié dans ses rites et momifié dans ses coutumes ; on dirait une sorte de fossile vivant. Débarrassez-le de ses enveloppes traditionnelles, changez-le de pays ou de milieu; c’est le plus assimilable, le plus renouvelable, le plus progressiste des hommes. Il y a, en tout juif, une secrète faculté de métamorphose qui m’a souvent émerveillé. Il est prêt à toutes les transformations, sans presque jamais perdre l’empreinte de sa race, de même qu’il garde dans sa chair la marque de sa foi. Il a la faculté singulière de faire à volonté peau neuve, sans cesser au fond d’être juif. Il est ainsi, à la fois, l’homme qui se modifie le plus, et celui qui change le moins. Par là, il est peut-être unique. Il y a du Protée en lui. La facilité de ses mues tient du miracle. Il est comme un métal toujours en

fusion ; on peut le couler dans tous les moules, il prend toutes les formes sans changer de substance.

Cela est surtout sensible en Occident, où ses facultés ont libre jeu ; pour faire du plus crasseux, du plus bigot des juifs d’Orient, un Occidental et un Parisien, il ne faut guère qu’une ou deux générations. Sous des dehors parfois lourds, son intelligence est la plus agile que je connaisse. Le juif s’adapte à tout et s’assimile tout. C’est là sa faculté maîtresse, dirait M. Taine. Il changerait de planète sans être longtemps, dépaysé. Cette faculté d’adaptation est de grande conséquence en toutes choses ; la place que tiennent déjà, dans le monde, ces petits juifs, émancipés d’hier, c’est à elle, en grande partie, qu’ils la doivent. Le juif se plie à tout; il est propre à tout ; il se trouve à l’aise partout, et, par suite, il réussit en tout.

Cette prestesse d’esprit, cette agilité intellectuelle, il y a été dressé par les siècles. Tout a contribué à la lui donner : son éducation historique, les persécutions et les humiliations qu’il a subies, les professions auxquelles il a été condamné, les diverses civilisations et les différents pays qu’il a traversés. Nulle race n’a été rompue à pareille gymnastique. Le juif ressemble à ces pauvres enfants dont les membres ont été brisés et les os disloqués à tous les exercices de souplesse; les tours de voltige les plus étonnants, les sauts les plus périlleux, il les exécute avec aisance en retombant toujours sur ses pieds.

Autre caractère de l’intelligence juive : la lucidité, la netteté, la clarté, la justesse. L’esprit juif est un instrument de précision ; il a l'exactitude d’une balance. Ici encore, la raison en est simple : elle est dans la vie de ses pères, dans les habitudes et les aptitudes que lui ont inculquées les métiers exercés par ses aïeux, durant dixhuit cents ans. En chacun de nous revivent nos pères; notre âme et notre intelligence, non moins que notre chair, sont soumises aux lois de l’hérédité. Rappelonsnous ce qu’étaient les ancêtres du juif moderne. Nous n’avons qu’à les regarder pour le bien comprendre.

Jamais fils n’a été mieux expliqué par ses pères. Qua lités et défauts des israélites contemporains ont leurs racines au sein des vieux juifs du moyen âge. Jetons un coup d’œil sur ces lointains ancêtres. Aussi bien la généalogie du juif est facile à relever; il n’est pas besoin de compulser les archives de ses ghettos. Nous savons quels sont ses aïeux; l’un d’eux même nous est familier; c’est le prêteur sur gages, le changeur, le brocanteur, le regrattier, le fripier, le facteur, le courtier, — toujours le même, sous divers noms et divers costumes, à travers cinquante générations. Voilà, pour nous, le grand ancêtre d’où proviennent tous nos juifs, mendiants ou millionnaires, incultes ou raffinés. Nous verrons, tout à l’heure, qu'il n’est pas le seul; mais c’est le plus connu, le principal, si l’on veut. Le juif tien beaucoup de lui, pour l’intelligence, comme pour le caractère.

De cette longue lignée d'aïeux voués au change, au

trafic, au calcul, au chiffre, le juif a reçu Tesprit d’exactitude, la netteté de la pensée, la justesse du coup d’œil, l’habitude de ne pas se payer démine. Le marchand n’est pas volontiers dupe des mots et des apparences. Ses yeux sont accoutumés à prendre mesure, ses mains à peser. Il est défiant et a peu de goût pour l’à-peu-près. Voyez le changeur manier des monnaies : il en examine le métal et le coin, il les fait sonner, il en vérifie le poids, il constate si les bords en sont rognés ou intacts. Voyez le marchand de pierres précieuses, encore un métier longtemps exercé par les juifs : comme il tourne et retourne les diamants ou les rubis, les regardant sous tous les angles, les approchant et les éloignant de ses yeux, les faisant briller au jour ou à la lampe, en estimant la grosseur, la transparence, l’éclat, la pureté. Ainsi le juif, des choses et des idées; il sait tout évaluer à son juste prix; il est en garde contre l’engouement. Cet esprit de précision, le juif le porte partout avec lui, dans la vie aussi bien que dans les affaires, dans la science non moins que dans le commerce ; c’est là une de ses forces. Il a, plus que personne, le goût et la notion du réel.

Et, comme les choses, il a appris à connaître les hommes. Il en a tant vu, de tout âge et de toute origine, venir, sur la place du marché, au comptoir de son arrière-grand-père, le trapézite, ou se glisser furtivement, à la nuit tombante, par la porte basse de son bisaïeul, le prêteur sur gages. Grands ou petits, enrichis

ou ruinés, il les a tous connus : le joueur, l’ambitieux, l’amoureux, le prodigue, l’avare, le roué, le candide; il les a observés à son aise, aux heures de transport, de gêne ou d’angoisse, où l’homme se laisse voir à nu. Jeunes et vieux, nobles et bourgeois, citadins ou paysans sont venus lui mendier des avances; il a pu, durant des siècles, les toiser à loisir; n’ont-ils pas tous été les clients d’Israël? Aussi le juif a le flair des hommes, il sait les prendre et les enjôler. — De ses ancêtres, le courtier et le facteur, il tient, également, les paroles insinuantes et flatteuses, l’adresse du marchand, l’art de parer sa marchandise et d’achalander sa boutique. Le juif n’a pas d’égal pour le savoir-faire. Il sait, de longue main, que l’occasion est chauve, et personne n’est plus agile à poursuivre la fortune, ou plus habile à la fixer. Est-ce la peine de le dire? c’est le plus fin limier à la chasse des florins et des ducats. Nous l’y avons nous-mêmes dressé; il a été élevé pour cela, comme un chien anglais pour la chasse au renard. Cette aptitude de la race, inutile d’y insister. Elle nous est connue, nous risquons même d’en exagérer l’importance. Celte face de trafiquant, de coureur aux écus, est celle sous laquelle nous nous figurons le plus souvent le juif, parce que, d’habitude, c’est celle qu’il tourne vers nous. Prenons garde! n’allons pas nous imaginer que l’homme d’argent ait jamais été tout le juif.

Le changeur, le trapézite, le brocanteur, l’usurier n’est pas l’unique ancêtre du juif moderne. 11 en a un

autre, moins connu de nous, mais dont il ne tient pas

moins. On aurait tort de l’oublier, car c’est lui qui personnifie la tradition de Juda, l’esprit propre d’Israël, tandis que l’autre, le manieur d’argent, ne représente guère que les métiers que nous lui avons imposés. Cet ancêtre, — le plus ancien et le plus aimé d’Israël, c’est le rabbin, le docteur, le talmudiste. L’âme de Jacob n’a pas été absorbée, durant vingt siècles, par l’escompte et par l’agiotage. Le trafic des écus n’a été longtemps, pour lui, qu’un moyen de vivre, le seul qu’on lui permît. Ce n’était pas au publicain ou au financier qu’allaient l’estime et l’ambition des fils de Juda, c’était au rabbi, à l’interprète de la loi, au scribe, au savant, au hakham. Israël a été le peuple du livre, avant d’être le peuple du comptoir. Il s’en est toujours souvenu. Son éducation a été double; il a eu deux maîtres, d’esprit différent, dont il a simultanément suivi les leçons.

Tandis que, aux mains du changeur et du trapézite, il se formait au calcul positif, au sens pratique, à la connaissance des choses et des hommes; aux mains du rabbin et du hakham, il se formait aux spéculations théoriques, aux études intellectuelles, aux abstractions scientifiques. Les deux tendances qui se disputent la vie humaine se trouvaient ainsi réunies, et comme associées, chez Israël. Et, des deux voies qui sollisitent l’activité de l’homme, la plus prisée de l’élite de Juda, la plus recherchée de cette race, en apparence confinée dans les soucis matériels, a tou-

jours été la plus spirituelle. Chez les juifs des vieilles juiveries, le banquier a toujours cédé le pas au savant, l’homme d’argent à l’homme d’étude. S'il n’en est plus toujours ainsi, en Israël, c’est que, à notre contact, Juda s’est écarté de ses traditions.

Encore au xvme siècle, la grande ambition des juifs de Pologne était de faire entrer dans leur famille un savant hakham. Ils se disputaient à prix d’or, pour leurs filles, les petits rabbins d’espérance. Il y avait une sorte de marché de ces savants en herbe. Les parents les mettaient en quelque sorte aux enchères, et les pères bien avisés, comme celui de Salomon Maimon, ne les cédaient qu’au plus offrant1. A onze ans, Salomon Maimon, le petit-fils du cabaretier de Lithuanie, avait déjà trouvé plusieurs preneurs. Le jeune docteur continuait ses études dans sa belle-famille. A Berlin même, la fille d’un riche banquier s’éprend de Moïse Mendelssohn, le fils du copiste des rouleaux de la Thora, rien qu’à sa réputation de savant. Le juif a l’admiration de la science. De l’édit de Cyrus au sanhédrin de Napoléon, c’est un des traits les plus marqués et les plus constants du judaïsme. Depuis les sopherim de Palestine et les amoraim de Babylone, te type national d’Israël, l’homme dans lequel Jacob se glorifie, c’est le docteur de la loi. On le sent partout, dans le

1. Salomon Maimons Lebcnsgeschichte , éditée par R. P. Moritz. Berlin, 1792-93. Cf. Graetz, Geschichte der Juden , t. XI, p. 142-149.

Talmud, et jusque dans la Bible, jusque dans l’Évangile.

La science est, durant deux mille ans, la seule distinction admise en Israël. Au savant reviennent tous les honneurs : — « Le savant, dit le Talmud, passe avant le roi; le bâtard savant, avant le grand-prêtre ignorant 1. » — Quel contraste avec nos barbares d’Occident, Francs, Goths ou Lombards ! Cette maxime, Israël lui a été fidèle, à travers tous ses abaissements. Quand, en pays chrétien ou musulman, une main ennemie fermait ses écoles, les rabbins traversaient les mers pour aller, au loin, rouvrir ses académies. Comme le juif errant de la légende, le vacillant flambeau de la science juive a ainsi passé d’Orient en Occident et du Sud au Nord, émigrant, tous les deux ou trois siècles, d’une contrée dans l’autre. Lorsqu’un édit royal lui donnait trois mois pour abandonner le pays où étaient enterrés ses pères, où étaient nés ses fils, le trésor que le juif mettait le plus de soin à emporter, c’était ses livres. De tous les autodafés dont elle a vu monter la flamme, aucun n’a fait couler autant de larmes, chez la fille de Sion, que les feux de joie où le moyen âge a jeté les rouleaux du Talmud. Et, à cette heure même, — la plus douloureuse pour Israël, depuis la sentence arrachée par Torquemada aux conquérants de Grenade, — entre toutes les lois qui s’abattent sur lui, de Pétersbourg et de Moscou, celles auxquelles Juda a le plus de peine à se

i, Traité Horaioth , III.

résigner, c’est le règlement qui se dresse entre lui et les universités1.

Revenons à ses ancêtres. Représentons-nous ce qu’étaient ces savants de Juda, et ce qu’était leur science. Le rabbi et le hakham n’étaient pas des savants de cabinet, enfermés dans leur académie ou dans leur école, isolés de la masse de leurs coreligionnaires, et d’autant plus honorés de leur peuple qu’ils en étaient moins compris. Nullement; à toute époque, ils ont été en relation étroite et intime avec le gros d’Israël; ils ont bien réellement formé son âme et pétri son intelligence. Ils étaient bien ses guides, ses conseillers, ses maîtres, ses chefs. Israël tout entier s’imprégnait de leurs doctrines, se passionnant pour les diverses écoles rivales. On pourrait dire que tous les juifs étaient plus ou moins docteurs, ou plus ou moins lettrés. Le juif absolument illettré, Yinalfabeto , comme s’expriment les Italiens, a toujours été rare. L’instruction, en Israël, a, de tout temps, été obligatoire. Il n’en a jamais été des juifs comme des laïcs, chez les chrétiens, aui abandonnaient la science aux clercs. Un pareil partage eût été contraire à l’esprit du judaïsme. Tout israélite, en un sens, est prêtre; tout juif est tenu à l’étude de la Thora. A cet égard, tout ce qu’on a dit de la Réforme et de la lecture de la Bible, chez les protestants, s’applique mieux encore aux juifs et au judaïsme.

1. Voyez Y Empire des Tsars et les Russes , t. III, liv. IV, ch. nr.

Cela est si vrai que la synagogue s’appelait Y école. Ainsi, autrefois, chez nos juifs du Comtat. Les juifs polonais continuent à dire la Schule , les juifs italiens la scuola. Durant des générations, les enfants, les garçons du moins, envoyés au heder , dès l’âge de quatre ou cinq ans, ont appris à lire dans les textes talmudiques. Aujourd’hui encore, là où s’est conservée la vie juive, plus d’un artisan ou d’un marchand israélite garde, dans son arrière-boutique, quelque traité du Talmud qu’il étudie, le soir, à porte close, après avoir mis ses comptes en règle. Dans nombre de villes de l’Est de l’Europe, à Yilna, à Berditchef, à Varsovie, à Brody, à Jassy, les ouvriers juifs se réunissent, dans leurs Iilausen , pour étudier et méditer la loi. Au lieu du cabaret, au lieu des fanfares ou des orphéons qui attirent ailleurs leurs pareils, ces artisans juifs fondent des kebroth pour l’étude de la Thora. Chaque hebra a son maggid ou lecteur qu’elle subventionne à ses frais. Partout, dans Tes contrées de l’Est, on compte un grand nombre de ces docteurs de divers degrés, maggid , talmid , akham , dont beaucoup, comme autrefois les rabbins mx-mêmes, vivent du travail de leurs mains 1.

Cette science talmudique, il est vrai, est pour nous une science vaine. Elle nous paraît une stérile érudition de mots et de formules, une oiseuse et creuse dialectique,

1. Voyez l'Empire des Tsars les Russes, t. III la Religion, liv. IV, ch. iii.

puérile à la fois et sénile. Ils ont, pour nous, quelque chose de pitoyablement ridicule, les petits rabbins polonais de onze ou douze ans, qui, devant leurs coreligionnaires en admiration, soutenaient toute sorte de thèses sur les matières les plus bizarres de la casuistique talmudique. Inutile et futile peut-être pour ce qu’elle enseignait, cette science ne l’était point toujours pour l’esprit qu’elle formait et affinait. Il en était de ce pédantesque enseignement du talmud-thora ou du melamed comme du discours latin et de nos inutilités de collège. Ce qui ne sert à rien pour la vie est souvent ce qui sert le plus à l’esprit. La Ghémara a soumis, durant des siècles, l’intelligence d’Israël à des exercices de voltige qui en ont encore accru l’agilité. Le Talmud, qui semblait la serrer dans un corset de fer, a, lui aussi, contribué à l’assouplir.

On l’a remarqué souvent: la théologie est, pour l’esprit, une école de dressage. De Talleyrand à Renan, diplomates ou savants, tous ceux qui ont passé par les bancs des séminaires en sont sortis plus prestes et plus déliés. Les facultés de théologie’, on l’a dit maintes fois, ont été pour beaucoup dans la primauté scientifique de l’Allemagne. La science sacrée est peutêtre le meilleur canif à tailler les intelligences. Cela est aussi vrai des juifs que des chrétiens. La discussion des halakhot, la distinction et la comparaison des opinions des tanaim , les raffinements même de la dialectique rabbinique ont affilé l’esprit israélite. Au dernier siècle

même, à l’époque de la décadence et du formalisme.

quand régnait, dans les juiveries polonaises, la méthode du Pilpoul ou « des grains de poivre », les écoles rabbiniques continuaient à aiguiser la pointe de l’esprit d’Israël.

L’intelligence du juif, comme son corps, a été ainsi façonnée par le Talmud. D’autant que la Mischna n’est pas seulement un traité de théologie, mais aussi, et plus encore, un corpus juris , et la Ghêmara, un commentaire de la loi. Or, pour l’intelligence, l’étude du droit est une autre pierre à aiguiser. Aussi, le fil de l’esprit juif est-il tranchant comme une lame fraîchement repassée. Au lieu de se perdre dans des abstractions sans réalité, la subtilité des commentateurs de la Ghémara s’exerçait de préférence sur des matières concrètes, positives, sur les règles de la vie et les observances de la loi. En même temps, la Haggada, la partie légendaire du Talmud, fournissait un aliment à l’imagination d’Israël. Ce n’est pas tout; le champ des études rabbiniques était singulièrement vaste. Je ne sais trop quelle branche d’étude, ou quel rudiment de science n’a pas été touché dans les écoles juives. Ces vieux rabbins du moyen âge, à noms exotiques, n’allons pas les mépriser. Peu de nos grands scolastiques ont eu une culture aussi variée ; devant aucun peut-être de nos docteurs en Sorbonne, ne se sont ouvertes des perspectives aussi amples, en tant de sens différents. Le rabbin n’était pas un prêtre ; à proprement parler, Israël n’a plus de prêtres, depuis la chute du Temple. Le rabbin était un savant,

à la fois théologien et juriste. Bien plus, c’était en même temps un médecin, et cèla de par le Talmud, où la médecine et la physiologie tiennent une large place l.

On sait la vogue des médecins juifs au moyen âge; presque tous étaient des rabbins, comme les rabbins étaient presque tous médecins. Souvent aussi, le rabbin était un mathématicien, un astronome, tel qu’ Abraham Ben Ezra; toujours, de par le Talmud et la loi religieuse qui, pour fixer les jours de fête et le calendrier, avait besoin de connaître le cours des astres. Comme si cela ne suffisait point, ces rabbins étaient tous polyglottes et presque tous voyageurs, parlant plusieurs langues et connaissant plusieurs peuples. Obligés d’étudier des langues mortes et de déchiffrer des textes anciens, ils étaient, forcément, grammairiens et plus ou moins philologues. Beaucoup ont été de grands traducteurs devant l’Éternel. C’est ainsi que le juif s’est fait le routier de la pensée entre l’Asie et l’Europe, entre le musulman et le chrétien, entre la philosophie ou la science de l’antiquité et la scolastique du moyen âge.

Le savant juif, chez les judios d’Espagne surtout, le rabbin médecin était d’ordinaire doublé d’un poète philosophe. Tels, la plupart des grands rabbins des xie et xne siècles, l’âge d’or de la science et des lettres judaïques. Ainsi Babbi Salomon Ibn Gabirol, l’au-

1. Voyez, par exemple, le docteur Rabbinowicz , la Médecine du Talmud.

teur du Fons vitæ , l’Avicebron de nos scolastiques, à la fois le rénovateur delà poésie hébraïque et le restaurateur de la philosophie en Europe. Ainsi Rabbi Jéhuda Halévy, le médecin de Tolède et le pèlerin de Palestine, le philosophe du Khosari et le poète des Sionides, dont les strophes hébraïques sur Jérusalem font encore pleurer les fils d’Israël; Jéhuda Halévy, « un grand poète », chanté par Heine, « un poète par la grâce de Dieu 1 » . Ainsi Maïmonide, le plus grand de tous, Mosé ben Maïmoun, le second Moïse, né à Cordoue, élevé au Maroc, enterré à Tibériade, un moment commerçant dans sa jeunesse, médecin des sultans du Caire, prince ou nagid des juifs d’Égypte; Maïmonide, le grand métaphysicien d’Israël, législateur ou codificateur du judaïsme.

Rarement l’homme, la plante-homme, comme disait Alfieri, a eu une sève plus riche et a poussé plus de branches en tous sens; mais courte a été la floraison. L’intelligence juive a été mise sous la lourde cloche du ghetto ; ou mieux, pareille à ces arbres que les Chinois s’amusent à cultiver en des pots minuscules, elle a été enfermée dans une caisse étroite où la terre manquait à ses racines. Quoi de surprenant si elle en avait pris quelque chose de rabougri? Mais, pour qu’elle s’épanouît et se ramifiât en libres rameaux, il n’y avait qu’à la remettre en pleine terre.

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