‹ Israël chez les nationsChapitre 3 sur 65 · LE GRIEF RELIGIEUX · texte numérisé non relu

LE GRIEF RELIGIEUX

I. Accusations portées contre le judaïsme et contre le Talmud. — Caractères du judaïsme. — Sa morale. — Le Talmud : son origine, son autorité. — La Mischna et la Ghémara. — La Halakha et la Haggada. — La haine des goïm et les deux morales du juif. — Ce qu’a été le Talmud pour le judaïsme. — II. Légendeset superstitions hostiles aux Juifs.— Le meurtre rituel.

La différence de religion n’est plus le molif principal des haines contre le juif. Elle ne l’a peut-être jamais été. Dans l’Espagne de Ferdinand et d’Isabelle, comme dans la France de Philippe le Bel, ou dans l’Angleterre de Jean sans Terre et d’Édouard Ier, la religion semble avoir été souvent le masque dont se couvraient, vis-à-vis des juifs, des passions d’un ordre tout terrestre. De nos jours, au contraire, ce serait plutôt l’inverse: le fanatisme est démodé. Si le souci deâ choses

du ciel anime encore parfois les antisémites, ils ont soin de s’en cacher. La plupart se déclarent exempts de toute passion confessionnelle, et on doit les en croire. Il reste, cependant, malgré tout, au fond de l’antisémitisme populaire ou lettré, un résidu d’antipatliies religieuses. Chez le chrétien et chez l’israélite, dans l’Europe centrale et orientale notamment, persistent des croyances, des légendes, des superstitions qui contribuent à fomenter entre eux une aversion réciproque. Ni le sceptique, ni l’indifférent n’y échappent toujours. C’est par ce côté surtout que la répulsion pour les juifs est un legs des ancêtres, un fait d’hérédité, un trait d’atavisme. Les races conservent longtemps, à l’état d’instinct, des répugnances dont elles ne savent plus bien la cause.

Le moyen âge se croyait en droit de regarder le juif comme un objet de réprobation. Vexer le juif semblait acte de bon chrétien. Il a fallu que les papes le prissent, plusieurs fois, sous leur protection. Encore aujourd’hui, l’ombre de la croix du Calvaire se projette sur Israël dispersé. 11 n’y a guère plus d’un demisiècle que Westminster trouvait des orateurs pour soutenir qu’émanciper le juif, c’était faire mentir les oracles divins1. Les Juifs n’ont-ils pas crié : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants? »

1. Voyez Macaulay, Critical and historical essays, i, Civil disabililies ofthe Jews.

Peut-être y a-t-il encore des chrétiens qui se croient obligés de leur faire expier l’antique Crucific/e. Ils ne savent donc plus, ces chrétiens oublieux, que le Christ, sur la croix, disait à son Père céleste : « Pardonnezleur, car ils ne savent ce qu’ils font! » Et Jésus disait vrai, et ce n’est pas à ses disciples de révoquer en doute sa parole. L’Evangile n'a jamais enseigné la vendetta, et est-ce à l’homme de se mettre, pour punir, à la place de Dieu ? Ainsi l’ont compris les saints les mieux pénétrés des maximes évangéliques. L’antisémitisme ne saurait se réclamer du christianisme : la haine contre les juifs s’inspire, non du sentiment chrétien, mais d’instincts antichrétiens.

Aussi la croix du Golgotha n’est-elle pas tout le grief du chrétien contre le juif. L’esprit de vengeance et les pieuses rancunes contre les bourreaux du « Fils de l’Homme » ne sont pas les seules prises que la religion puisse offrir aux ennemis des juifs. A défaut de l’Évangile, ils recourent au Talmud. Les aliments que refuse à leur passion le christianisme, beaucoup prétendent les trouver dans le judaïsme. Ils s’en prennent à ses traditions, à ses rites, voire à sa morale.

Il serait d’un ignorant de nier l’importance de la religion et des traditions juives chez les juifs. En Occident, il est vrai, la plupart délaissent peu à peu les pratiques du culte. Et ce qui inquiète les rabbins — à l’inverse des Eglises chrétiennes, — l’indifférence religieuse est peut-être encore plus marquée chez les

femmes que chez les hommes. Le Français, qui ne connaît que les juifs de Paris, s’imagine volontiers que le judaïsme est une religion finie. Il n’en est rien.

Les juifs croyants et pratiquants, les juifs judaïsants sont encore nombreux. En Europe même, ils sont peut-être la majorité. En dépit de ses trente ou quarante siècles, la vieille loi n’est ni morte ni mourante. Pour voir quelle vie lui reste, il n’y a qu’à entrer, le vendredi, au coucher du soleil, dans les noires synagogues de Hongrie ou de Pologne, tout éblouissantes de lumière, quand le hazzan, la tête couverte du lalet, entonne le chant du Sabbat. La pratique a beau en être malaisée, les rites et les observances d’Israël sont peut-être plus fidèlement observés que ceux d’aucune Église chrétienne, — quoique, pour des causes analogues, le respect des pratiques cérémonielles tende à diminuer chez les israélites, comme chez les chrétiens. A prendre les centres de la vie juive, on pourrait dire que le juif est encore le plus religieux des hommes1. Il est vrai que, pour faire de lui le plus indifférent, il semble souvent qu’il n’y ait qu’à le changer de milieu.

C’est le judaïsme, oserais-je dire, qui a fait le juif. Il a été le moule où ont été coulés, durant des générations, les fils d’Israël. Aussi, pour bien connaître le juif, faudrait-il connaître la religion qui Ta formé,

1. Voyez l'Empire des Tsars et les Russes , t. III, liv. IV, ch.m.

le judaïsme talmudique, avec ses croyances, ses traditions, son rituel minutieux. L’étude en vaudrait la peine; peut-être la tenterons-nous quelque jour. Il serait curieux de rechercher en quoi le judaïsme et la morale juive diffèrent du christianisme et de la morale chrétienne. Ils se ressemblent et ils diffèrent comme la Bible et l’Évangile. Là même où elles sont d’accord, où toutes deux disent même chose, il y a, entre l’ancienne loi et la nouvelle, une différence d’accent, je ne sais quoi de plus tendre, de plus suave chez la fille que chez la mère. Un juif dirait que l’une est plus féminine, l’autre plus virile; que s’il y a plus de cœur et de sentiment dans la loi nouvelle, il y a plus de raison chez l’ancienne. Dans l’ancienne, en tout cas, l’au delà tient moins de place. C’est peutêtre, au point de vue moral, la grande différence entre elles.

L’une regarde plus vers le ciel, l’autre tourne davantage les yeux vers la terre. Le judaïsme a moins de penchant au mysticisme et moins de goût pour l’ascétisme; il n’a jamais eu la folie de la croix et du renoncement. Sa foi a un caractère éminemment pratique. C’est là, tout ensemble, sa supériorité et son infériorité. Sa morale, son culte, son rituel même, ont pour objet la vie terrestre. Il y a, chez lui, une sorte de positivisme inconscient. Ses observances ne semblent, le plus souvent, que des pratiques hygiéniques, ou se laissent aisément ramener à des règles d’hvgiène. — « Faites cir-

concire vos fils; ils vous en sauront gré, assurait un médecin israélite qui n’avait de foi qu’en la Science; et voulez-vous éviter la tuberculose et les maladies parasitaires, ne mangez que de la viande kacher. »

On a beaucoup discuté pour savoir si les anciens Hébreux croyaient à la persistance de la personnalité humaine au delà des ténèbres du Schéol. Que les cohanim sadducêens fussent, ou non, les représentants de la tradition, l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps sont déjà, dans le Talmud, des dogmes de la Synagogue1. N’importe, la Thora , comparée à l’Évangile, n’en semble pas moins plus préoccupée de la vie présente que de la vie future. A l’inverse de la loi nouvelle, la loi mosaïque nous paraît orientée vers la terre et les jours mortels. Les mystérieuses demeures des élus tiennent moins de place dans les visions du prophète que dans celles cb l’apôtre. L’un fait, plus que l’autre, songer à ce que l’œil n’a point vu, à ce que l’oreille n’a point entendu. Le Talmud a beau lui dire que ce monde n’est qu’une hôtellerie au bord de la route, le monde, pour le juif, semble quelque chose de plus réel ou de plus durable que pour le chrétien ; ce n’est pas seule-

1. L’immortalité et la résurrection ont leur place dans la profession de foi en usage, depuis Maimonide, dans tout le monde israélite. Elles en forment le treizième et dernier article, que je trouve ainsi libellé dans un catéchisme israélite : (Je crois) « que l’âme est immortelle et qu’un jour viendra où Dieu rappellera les morts à la vie. »

ment une figure qui passe. Sa religion ne l’oblige point autant à faire fi des joies et des biens terrestres ; elle ne se gêne pas pour les lui promettre, comme une récompense. Elle semble faite pour la vie et pour les combats de la vie. Par là, elle n’est point étrangère aux succès du juif dans les luttes de ce monde. Israël doit à sa loi une bonne part de sa force : les biens qu’elle lui a promis, elle les lui a donnés.

Ce n’est point là ce qui, dans le judaïsme, choque le politique ou le philosophe. Tout au contraire, l’utilitarisme moderne lui en saurait gré; il lui donnerait volontiers la préférence sur ses deux grands rejetons, le christianisme et l’islam. Et pourtant, c’est cette morale israélite que nous osons incriminer. — Comment cela? Il semble blasphématoire d’entendre des chrétiens taxer d’immorale la religion dont ils tiennent le Décalogue, la loi dont le Christ et les apôtres ont scrupuleusement observé les préceptes. Cette apparente contradiction s’explique de deux façons. Et, d’abord, on peut établir une distinction entre l’antique hébraïsme et le judaïsme moderne, entre la Bible et le Talmud. Puis, l’ancienne loi elle-même, un chrétien peut montrer qu’elle était, avant tout, une loi nationale, propre aux juifs, fondée sur un contrat entre Dieu et Israël, sur une alliance entre Iahveh et son peuple. A cet égard, peut-on dire, l’œuvre du christianisme a moins été d’achever la loi que de l’étendre à toutes les nations. De là, contre les juifs et contre le judaïsme,

un double chef d’accusation, qui peut se ramener à un seul, car le reproche principal fait au Talmud, c’est qu’il a renforcé l’exclusivisme national, déjà sensible dans la Tliora.

Qu’est-ce donc que la morale de la Bible? C’est le Décalogue; c’est même davantage, car les préceptes du Décalogue ont presque tous un caractère négatif, et la morale biblique, chez les prophètes surtout, s’élève incomparablement plus haut. Des israélites ont retrouvé dans l’Ancien Testament, comme en morceaux épars, presque tout le sermon de la Montagne1 2. La grande maxime dans laquelle se résume la morale évangélique : « Aime ton prochain comme toi-même, » est déjà dans le Penlateuque*. Et cet amour du prochain, les docteurs et les rabbins l’ont, depuis Hillel, inculqué à la Synagogue3. Le Talmud est même, à cet égard, en progrès sur la Bible; il est plus près de l’Évangile

1 . Ainsi, par exemple, M. Rodrigues : les Trois Filles de la Bible.

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