‹ Israël chez les nationsChapitre 4 sur 65 · Lévitique, xix · texte numérisé non relu

Lévitique, xix

‘6. Les docteurs, à l’époque d’où est sorti le Talmud, étaient, on le sait, partagés entre deux écoles rivales, celle de Schamaï, plus rigoriste, celle de Hillel, plus large. Un païen avait dit à Schamaï : « Je me convertirai à ta religion, si tu peux me l’enseigner pendant f]ue je me tiens debout, devant toi, sur un pied. » Schamaï le repoussa. Le païen fit la même demande à Hillel, qui lui répondit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît; c’est là toute la loi ; le reste n’en est que le complément et le commentaire. » — Moïse Schwab, le Talmud de Jérusalem , introduct.,

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par Tesprit, comme par les dates. — Mais, dit-on, le mot de prochain, sur les lèvres du juif, est équivoque. Dans la bouche du chrétien, dégagé de tout esprit de tribu, aucun doute : le prochain, c’est l’homme de toute race, juif, grec ou barbare. Dans la bouche du juif, le prochain, c’est le juif. L’étranger, le glier ou le goï n’est pas le prochain. Ce qui est interdit envers le juif est permis envers le non-juif. Ainsi le prêt à intérêt, l’usure, défendu par le Penlateuque vis-à-vis des fils d’Israël, est toléré vis-à-vis de l’étranger1. Et de même du reste. Le juif a deux morales : une pour ses frères de Juda, une pour les autres.

On sent la portée de l’accusation. La qualité d’homme, les droits inhérents à la personnalité humaine, la loi juive, affirme-t-on, ne les reconnaît qu’aux juifs. Les gentils, les goïm, n’ont pas de droits vis-à-vis d’Israël; et, envers eux, le juif n’a pas de devoirs. — A cela que répondent les israélites? Ouvrez la Bible, disent-ils, vous y rencontrerez la réfutation de ce mensonge. Voulez-vous des textes? Quoi de plus précis que ce verset : «Vous traiterez le gher , l’étranger en séjour parmi vous, comme un indigène au milieu de vous; vous l’aimerez comme vous-même, car vous avez été étranger dans le pays d’Égypte 2. » Cette prescription est

1. Cela même est contesté par plus d’un commentateur. Voyez Rabbinowicz, Législation civile du Talmud , t. III, introduct. ; et Kayserling, Der Wucher und das Judenthum; Pest, 1882.

2. Lévitique, xix, 3i. Cf. ibid., xxiv, 2, Deutéronome, x, 18, 19.

répétée plusieurs fois en termes solennels. La fraternité humaine est partout dans l’Ancien Testament, à l’origine, comme à la fin des temps ; elle est dans les traditions de la création, aussi bien que dans les espérances messianiques. On pourrait dire que c’est un des dogmes essentiels de l’hébraïsme. Le judaïsme est peut-être la moins exclusive de toutes les religions ; il fait profession de croire au salut de tous les hommes de bien, sans distinction de culte1. L'esprit d’exclusivisme national, dont semblent empreintes quelques pages de la Bible, ne doit pas donner le change. Il faut, ici, distinguer les lois politiques des lois religieuses, ce qui est de l’État juif, et ce qui est de la foi Israélite 2. — Passe pour la Bible, disons-nous, encore que pareille distinction soit souvent malaisée; mais le Talmud ? Rabbi Simon ben Johaï n’a-t-il pas dit : « Le meilleur des goïm, tue-le. » Et ce n’est pas le seul texte de ce genre.

— Il est vrai, répliquent les juifs ; il se trouve, çà et là, dans le Talmud, des paroles inspirées d’une sorte de fanatisme national ; mais, avant d’en rien conclure, il faut savoir ce qu’est le Talmud. Le savez-vous ? Avez-

1. Le Talmud même ( Kcima , fol. 38) dit expressément : «Le non israélite qui suit la lui de Dieu ne vaut pas moins qu’un grandprêtre. » — S. D. Luzzalto, il Giudaismo illustrato; Marco Mortara : il Pensicro israelitico, p. 156 (Mantoue, 1892).

2. Cette distinction entre les dispositions politiques, de leur nature temporaires et caduques, et les lois religieuses données à Israël, pour tous les pays et pour tous les temps, a été confirmée solennellement par le grand Sanhédrin réuni sous Napoléon.

vous une idée de la Mischna et de la Ghémara ? Connaissez-vous la différence de la Halakha et de la Hag gada? Vous paraissez vous imaginer que le Talmud de Babyloncou de Jérusalem est, pour nous, un livre inspiré, à tout le moins, une règle de foi. 11 n’en est rien. Le Talmud n’est qu’une vaste compilation d’opinions, souvent contradictoires, de diverses écoles et de diverses époques. Autour de la Mischna , recueil des anciennes décisions rabbiniques, s’est amoncelé, sous le nom de Ghémara , un amas énorme et incohérent de commentaires, d’annotations, de gloses, de discussions de toutes sortes. Pour citer le Talmud, il faut en connaître la valeur ; vous ne pouvez lui attribuer plus d’autorité que nous ne lui en reconnaissons nous-mêmes.

Sur ce point, les rabbins ont raison. Si nous voulons invoquer le Talmud, il nous faut apprendre ce que c’est, d’où il vient, ce qu’il vaut. Le mieux serait de commencer par le lire. Justement, c’est là le difficile. Aucun livre n’est moins accessible : pour s’attaquer à l’original, écrit souvent dans une langue obscure, composite, partie en hébreu (la Misclma ), partie en araméen de diverses époques (la Ghémara ), il ne suffit point de savoir l’hébreu. Le juif de Russie ou d’Orient, qui passe sa vie à étudier le Talmud, le déchiffre plutôt qu’il ne le lit. De traductions en langues modernes, il n’en est que d’incomplètes ou d’imparfaites ; et, avec les difficultés de tout genre d’un pareil travail, il serait téméraire d’espérer, de longtemps, beaucoup mieux.

Nous avons en français, — en 12 vol. in-8°, — une version récente du Talmud de Jérusalem, le plus ancien, mais aussi le plus obscur, le moins vaste et le moins répandu, celui quia le moins d’autorité1.

Essayons-nous de pénétrer dans l’immense dédale de la Mischna et de la Ghémara, nous y trouvons de tout : de la théologie, de la morale, de la politique, de la jurisprudence, de la médecine, de la casuistique. Nous y rencontrons aussi des fables, des légendes, des formules magiques. G’est l’informe encyclopédie des traditions religieuses et juridiques, et aussi des rêveries et des préjugés d’Israël vaincu, — le tout sous forme de procès-verbaux des séances tenues par les académies rabbiniques. On y trouve souvent rapportées des opinions différentes; comment s’étonner si l’on y découvre des contradictions, du fatras, des idées enfantines ou séniles à coté de pensées sublimes, beaucoup de pierres à côté de quelques perles? Supposons, un instant, nos scolastiques du moyen âge, nos canonistes, nos hagiographes et notre légende dorée, nos casuistes du xvie et du xvne siècle réunis, sans critique et sans choix, en une sorte de corpus. Une pareille somme d’écrits

1. Traduction de M. Moïse Schwab, de la Bibliothèque nationale; Paris, Maisonneuve, 1878-1890. — Le Talmud dit de Jérusalem est l’œuvre des écoles de Palestine; le Talmud ditdeBabylono l’œuvre des écoles de l’Euphrate. La Mischna (répétition de la loi, Deuterosis) est la même dans les deux Talmuds; le commentaire, la Ghémara (complément), seul varie.

Ihéologiques, approuves ou non par l’Église, serait-elle toujours d’accord avec nos modernes notions de droit et de justice? Le juif qui prétendrait y chercher la morale chrétienne serait-il embarrassé d’y relever des propositions malsonnantes ? Ne s’est-il point, par exemple, rencontré des théologiens pour enseigner que les princes n’étaient pas obligés de tenir la parole donnée à un hérétique? Et l’application de cette inhumaine doctrine n’a-t-elle jamais été réclamée par des prêtres du Christ?

Avons -nous oublié ce que la verve de Pascal a fait des subtilités de nos casuistes? Quoi de surprenant si leTalmud, vieux déjà de quinze siècles, contient des maximes qui choquent notre conscience contemporaine? Ce qui doit nous surprendre, ce n’est pas les erreurs, les puérilités, les âpretés de la Mischna ou de la Ghémara, mais bien plutôt la délicatesse ou l’élévation de certaines de leurs vues, l’ingéniosité de leurs discussions, l’humanité, pour ne pas dire la charité de leurs décisions. Veut-on juger ces vieux monuments talmudiques, il nous faut les replacer dans le cadre de leur temps, comparer, par exemple, la jurisprudence des rabbins de Babylone ou de Tibériade aux lois des Francs ou des Visigoths, ou mieux encore, aux Pandectes de Justinien, car le Talmud est, avant tout, un corpus juris. Force nous est bien alors de reconnaître que l’avantage n’est pas toujours aux chrétiens i.

1. On sent souvent, du reste, dans les décisions des rabbis du Talmud, l'influence du droit romain.

« La Ghémara nous offre, le plus souvent, l’apparence d'une mer infinie de discussions, digressions, récils, légendes1. » Au sein de cette « mer talmudique », comme disent les docteurs, on distingue deux courants, tantôt parallèles, tantôt opposés, qui se croisent en tout sens. Le premier se nomme Halakha , — règle, norma ; le second s’appelle Haggada , — légende, saga , recueil des on-dit de toute sorte sur toute question. La Halakha seule peut faire loi. Culte, dogme, morale, législation civile ou religieuse, .elle seule fait autorité, comme expression de la loi orale qui complète la loi écrite, de cette loi orale que les docteurs prétendaient faire remonter également à Moïse et au Sinaï et que, jusqu’à la fermeture des écoles juives, il était, dit-on, interdit de mettre par écrit. La Haggada , au contraire, dans son infinie variété, avec ses récits édifiants, ses paraboles, ses fables orientales, ses homélies, ses curiosités scientifiques, ses discussions anatomiques ou médicales, ses recettes magiques ou pharmaceutiques, la Haggada , pour nous la partie la plus curieuse du Talmud, est, pour le juif, sans autorité. Elle ne saurait faire loi. « On ne décide pas d’après la Haggada , » est-il dit dans le Talmud même. On ne saurait, d’après elle, « ni permettre, ni défendre ; ni déclarer pur, ni déclarer impur ». Cette distinction de

1 . Arsène Darmesteter, Reliques scientifiques, le Talmud. Cerf,

la Halakha et de la Uaggada , on en sent l’importance ; qui veut citer le Talmud doit se garder de les confondre, par ignorance ou par calcul1.

Le Talmud, en plus d’une page, témoigne de peu de tendresse pour les goïm ; mais quels sont ces goïm maudits par le Talmud ? Ce sont les Grecs d’Antiochus, les Romains de Titus et d’Adrien, les mages des rois Sassanides. Israël, persécuté dans sa nationalité et sa religion, se raidissait contre les ennemis qui menaçaient de l’exterminer. Nombre des sentences, tant reprochées au Talmud, sont moins des règles de conduite, ou des préceptes de morale, que des cris de guerre contre les destructeurs du Temple et les oppresseurs de Juda2. 11 faut toujours avoir présent que le Talmud de Babylone a été composé entre la chute de Juda et les persécutions des juifs par Je fanatisme des mages. Ses goïm sont bien moins des chrétiens que des païens, romains ou perses. Quand Simon ben Johaï s’écrie : « Le meilleur des goïm 3, tuc-lc ; le meilleur

1. Voyez, par exemple, Derembourg, art. talmud, dans ['Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger.

2. Voyez la Revue des études juives , I, 1880, p. 256-259. — Isidure Loeb, la Controverse sur le Talmud sous saint Louis.

3. Le texte édité par M. Berliner (Raschii in Pentateuchum commentarius: Berlin, 1806) porte : c< Le meilleur des Égyptiens. » C’est à propos de l'Exode et du passage de la mer Bouge, en effet, que le rabbi prononce ces paroles. Dans le traité des Soferim (xv, 10), B. Simon B Johai dit : « Le meilleur des goïm , en temps de guerre, on peut le tuer. » — Voyez Isidore Loeb : Ibid.

des serpents, écrase-lui la tête, » les goïm que désigne le rabbi sont les Romains d’Adrien, les profanateurs de la ville sainte, dont ses yeux ont vu les cruautés; en appelant sur eux la mort, il est dans le cas de légitime défense : il ne fait que leur appliquer la loi du talion. Certes, de pareils mots ont une âpreté sémitique. Ce n’est pas de tels vœux que faisaient, pour leurs bourreaux, les confesseurs du Christ, saint Polycarpe devant le proconsul de Smyrne, ou la vierge Blandine dans le cirque de Lyon. Mais le vieil évêque et la jeune esclave étaient chrétiens, et nous gardons le droit de croire à la supériorité du christianisme. Entre le martyr chrétien et le réfractaire juif du Ier ou du 11e siècle, il y avait, en outre, une différence : le chrétien ne songeait qu’à son Dieu, le juif pensait à son peuple, non moins qu’à sa religion. Ce qui parlait en lui, c’était autant la patrie détruite que la foi outragée ; et si la foi peut pardonner, le pardon n’est pas toujours permis au patriote.

Il se trouve, du reste, dans le fatras du Talmud, des passages où le juif n’est guère traité avec plus de douceur que le goï. C’est ainsi que rabbi Johannan a dit : « Un homme du peuple juif, déchire-le comme un poisson. » Il y a, dans le Talmud, nombre d’exagérations de cette sorte qu’il serait ridicule de prendre à la lettre. Que des juifs du moyen âge, tenus en servage par les princes et pillés par le peuple, aient appliqué à leurs persécuteurs chrétiens les imprécations

du Talmud contre les oppresseurs païens d’Israël, comment s’en scandaliser ? De qui auraient-ils appris à les traiter en frères ? Pour apprécier les maximes et la conduite des juifs vis-à-vis des goïm , il serait peu équitable d’oublier les procédés des chrétiens à l’égard des juifs.

Notre morale chrétienne ne distingue point entre le chrétien et l’infidèle 1. Pouvons-nous dire, pour cela, que nous ayons toujours traité les juifs comme notre prochain? Les chrétiens ne se sont-ils jamais permis contre les juifs ce qu’ils se seraient interdit à l’égard de chrétiens ? Cette charité chrétienne qu’un saint François étendait à « nos Irèrcs », les animaux des bois et les oiseaux du ciel, nos pères font-ils témoignée au juif? Si ce dernier a parfois comparé les goïm à des animaux impurs, le chrétien est-il demeuré en reste avec ces « cniens de juifs? » En France et dans presque toute l’Europe, il n’y a guère qu’un siècle, les juifs, à l’entrée des villes, étaient assujettis aux mêmes droits que le bétail 2. Et c’était chose naturelle, vu l’estime

1. L’exclusivisme national ou religieux reproché à l’Ancien Testament, l’Évangile, cependant, pour qui veut y regarder de près, n’en est pas toujours absolument dégagé. Il s’y rencontre des paroles comme celles-ci : Non est bonum sumere panent filiorwn et mittere canibus (Math., xv, 26; Marc, vu, 27). Et cette parole d’inspiration judaïque, dite au profit des juifs, a plus d’une fois au moyen âge, été retournée contre eux.

2. Ce droit de péage ou Leibzoll n’a été aboli que par Louis XVI. Voyez, par exemple, M. l’abbé Jos. Lémann, l'Entrée des Israélites dans la société française, 1886, chap. i*r.

LES JUIFS ET l’aNTISÉMITISBIE.

où les tenaient nos pères. Durant des centaines d’années, notre fraternité chrétienne pour les juifs ne s’était guère manifestée que par le pillage, par la rouelle jaune, par les grilles des ghettos et les bûchers des autodafés. Combien, en les molestant, ont cru faire œuvre pie ! Combien, en niant la dette due au juif, ont cru, en conscience, que frauder le juif n’était pas manquer au prochain ! Faut-il rappeler l’affaire des fausses quittances d’Alsace qui fit tant de bruit, à la veille de la Dévolution 1 ? On a souvent accusé les rabbins, contrairement à la loi d’Israël, d’enseigner que les juifs n’étaient pas liés par leur serment envers les goïm 2. Le môme reproche n’a-t-il pas été adressé aux catholiques par rapport aux hérétiques? Si aucun chrétien, à ma connaissance, n’a enseigné pareille doctrine à l’égard des juifs, que de chrétiens se sont fait peu de scrupules de mentir contre le juif! Encore aujourd’hui, en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Roumanie, quand un juif comparait devant la justice, le juge est souvent contraint d’avertir les témoins chrétiens qu’ils sont tenus de dire la vérité, même si la vérité est lavorable au juif.

En pareille matière, les préceptes de la religion ou

1. Vo^ez Graetz, Geschichte der Juden von don alsteslen Zeiten, t. XI, ch. ii. — Jos. Lémann, Ibid., liv. I, ch. ii.

2. Cela est en contradiction non seulement avec la loi, mais avec le Talmud, et avec l’enseignement de Maimonide et des docteurs; voyez entre autres, Marco Mortara, Il pensicro isrcielitico (1892), p. 130.

de la morale ont moins d’empire que les mœurs. Ce qu’il faut accuser, ce n’est point renseignement d^s rabbins, des curés ou des popes, c’est une sorte de perversion réciproque de la conscience juive et de la conscience chrétienne, par des siècles de rancune et de mauvais vouloir mutuel. Pour que nous savons en droit de demander au juif de nous traiter en frères, il nous faudrait montrer au juif un peu de cette charité chrétienne dans laquelle se résument la loi e 'es orophètes.

Les docteurs qui relèvent, laborieusement . dans le Talmud, les traces des haines judaïques oublient, trop souvent, et l’époque où a été composé le Talmud, et la façon dont il a été rédigé. Le Talmud. nous l’avons dit, n’est que le procès-verbal des opinions des écoles rabbiniques entre le ier siècle avant notre ère et le ive ou ve siècle après Jésus-Christ. Ce qu’il y faut chercher, c’est la pensée juive, à la veille et au lendemain de Ja chute de Jérusalem. Dans toute sa longue histoire, . •> raël n’a pas connu d’époque plus tourmentée. Pendanî que ses rabbis compilaient la Mischna ou la Ghémara, il traversait la crise de son existence. Jl passait, malgré lui, sous le dur laminoir romain ou perse, de l’état de nation à l’état de religion . Après avoir été, durant des siècles, un peuple compact, il allait devenir une tribu religieuse éparse dans le monde. De pareilles mues ne s’opèrent pas sans souffrances, ni sans résistances. Il semblait que, le Temple renversé, le culte de Jéhovah ne pût survivre à son peuple ; que Juda, chassé de son

héritage et dispersé aux quatre vents, dût périr tout entier. N’allait-il pas disparaître au milieu des nations et se perdre dans l’océan des gentils, sur lequel flottaient au loin ses épaves?

Le grand souci des docteurs fut de sauver, l’une par l’autre, la religion et la nationalité; toutes deux leur semblaient indissolublement liées. Qui eût osé prévoir que l’une saurait survivre indéfiniment à l’autre? De là, en même temps, l’exclusivisme national et le ritualisme excessif du Talmud. Pour assurer le salut d’Israël, il fallait enchaîner les juifs les uns aux autres et séparer le juif des gentils. Les rabbis le comprirent. Le Talmud fit de la religion un ciment à la fois et un isolant; entre le juif et le goï s’interposa une muraille de rites. Israël, démantelé, tombait en morceaux; pour empêcher ses débris de se réduire en poussière, les docteurs l’entourèrent et, pour ainsi dire, le cerclèrent de liens multiples et solides, de pratiques minutieuses, d’observances étroites. Parla, le Talmud a donné aux juifs une consistance qui, dans la dispersion, les a préservés de se dissoudre au milieu des peuples environnants. Israël a été sauvé par son rituel : le Talmud l’a fait durer, en l’immobilisant pour quinze siècles.

Ces rites, ces observances, qui nous semblent parfois puérils, Israël leur a dû la vie. Mais ce rituel, renforcé par le Talmud, n’enchaîne pas le juif jusqu’à la fin des temps. Les pratiques qui tendent à l’isoler des peuples, paimi lesquels il habite, le juif peut s’en dé-

gager. Nous nous représentons le Talmud comme un code immuable, qui régit à jamais la société juive. Nous nous trompons. Le juif, à mesure qu’il lève la tète en dehors de son milieu traditionnel, s’affranchit peu à peu de l’autorité du Talmud. Les préceptes qu’il tenait naguère pour obligatoires lui semblent facultatifs. Comme il n’y a pas, dans le judaïsme d’Église, de pape ou de concile, pour juger ce qui doit être conservé et ce qui peut être modifié, les communautés israélites jouissent, en fait, d’une grande liberté. Les observances que pratique scrupuleusement le juif de Vilna ou de Berditchef, l’israélite de Paris ou de Londres peut les négliger. On voit combien il est erroné de nous figurer les juifs comme rivés à perpétuité au Talmud, à son rituel ou à ses maximes.

La vérité, c’est que le Talmud perd peu à peu de son empire. Le temps est proche où, pour la plupart des israélites, la Ghémara ne sera plus qu’un monument archéologique. Peut-être ne faudra-t-il, pour cela, qu’un ou deux siècles. Déjà, le Talmud ne garde toute sa puissance que dans les contrées où la loi ou les mœurs maintiennent le juif dans l’isolement. C’est, le plus souvent, l’exclusivisme des chrétiens qui entretient l’exclusivisme juif et prolonge le règne du Talmud. En Orient même, en Roumanie, en Russie, croît, à chaque génération, le nombre des juifs qui en secouent le joug. Jusque parmi les plus fanatiques, le néo -cabbaiisme des Ilassidim a été une réaction contre les excès du

ritualisme talmudique. Quant à l’Occident, à la France, à l’Angleterre, à l’Italie, à la majeure partie de l’Allemagne, la plupart des juifs ignorent le Talmud. Demandez aux israélites de votre connaissance ce qu’ils en savent. — Eh ! où voulez-vous que nous ayons étudié le Talmud? vous répondront-ils ; on ne l’enseignait ni au lycée, ni à l’école de droit ; il n’y a ni place, ni temps, pour lui, dans nos programmes d’enseignement. Et vous, avez-vous lu saint Thomas ? Eh bien ! Le Talmud, c’est l’affaire des rabbins, comme la Somme est l’affaire des curés. — Et, parmi les rabbins même, les vieux juifs d’Orient se plaignent de la décadence des études talmudiques. « Ils connaissent à peine la Mischna ! » me disait, avec dédain, un jeune talmid des juiveries russes.

Pour grande que soit l’importance historique des Talmuds, le judaïsme ne leur est pas enchaîné. Parce qu’il a été immobile pendant quinze siècles, il nous paraît immuable : ce n’est pas une raison. Rien ne le condamne à demeurer, pour jamais, enroulé dans les feuillets du Talmud. Après avoir été la religion la plus étroite et la plus formaliste, il peut devenir la plus libre. Il en a la prétention. Stationnaire, depuis la chute d’Israël, il se vante d’être la plus progressive des religions, la moins captive du rituel, la plus apte à toutes les transformations. Les chaînes qu’il porte, il se les est forgées, elles n’adhèrent pas à sa chair; il peut les rompre, ou les laisser tomber.

Quelques textes du Talmud ne suffisent point à condamner le judaïsme. Où est la religion qui résisterait à pareil procédé de dissection? La virginale pureté de la morale évangélique n’en sortirait pas intacte. Quelques sentences, extraites de laMischoa ou de la Ghémara, ne prouvent pas plus la corruption de la morale juive que ne prouvent la perversion de la conscience catholique quelques maximes tirées de nos casuistes. La guerre d’embûches, faite aux juifs avec ces armes d’école, est une guerre de polémiste, puérile à la fois et pédantesque, telle que les chrétiens se la sont, plus d’une fois, faite entre eux. Le juif, pour se défendre, n’aurait guère qu’à faire appel au catholique contre le protestant, au protestant contre le catholique, à tous deux contre l’orthodoxe. Aux « Judaïsme dévoilé.» publiés, depuis des siècles, dans toutes les langues *, que de « Papisme dévoilé » ou de « Protestantisme démasqué » feraient pendants, depuis trois cents ans 1 La science, d’habitude, n’a rien à voir dans les productions qui portent de pareilles étiquettes. Juive ou chrétienne, peu importe l’officine d’où elles sortent. Pour extraire des doctrines de la Réforme les thèses les plus immorales, il n’y a qu’à presser certaines maximes de

1. L’ouvrage d’Eisenmenger : Entdecktes Judenthum (Kœnigsberg, 1711), offrait ainsi, dès le début du xviii0 siècle, une compilation des inepties ou des bizarreries que l’on peut relever dans le Talmud. Eisenmenger avait été déjà devancé, au xvP siècle, par Pfefferkorn, un renégat que combattit Reuchlin.

réformateurs. Des théologiens allemands en ont fait l’aveu 1 : qui voudrait traiter les écrits de Luther comme Rohling 2 et ses émules ont traité le Talmud, prouverait sans peine que le luthéranisme n’est qu'un tissu d’inepties et de grossièretés3.

Ce n’est point avec des textes tronqués, ou des maximes isolées, qu’on peut juger une religion et une doctrine. Cette méthode, il est vrai, les adversaires du christianisme, — et parmi eux, certains juifs, — ne se sont pas fait scrupule de l’appliquer à l’Église, à la papauté, aux ordres religieux. Mais, si pareil procédé a peu de valeur contre le catholicisme, il ne vaut pas mieux contre le judaïsme. Les chrétiens l’admettent-ils pour le Talmud, que personne ne prétend inspiré, il le leur faut accepter pour la Bible, dont chrétiens et juifs reconnaissent l’autorité. De semblables attaques, la Bible ne sort pas toujours plus indemne que le Talmud. Certains antisémites n’ont pu se tenir de s’en prendre

1. Ainsi, M. F. Delitzsch, professeur de théologie à l’Université de Leipzig, Rohlings Talmudjude beleuchtet , traduit en russe, sous ce titre, Slovo pravdy o Talmudé.

2. Le docteur Rohling, auteur deDer Tcdmudjude (Munich, 1878). Cet ouvrage, récemment imité en français, a donné lieu, de la part d’un rabbin de Vienne, le docteur Bloch, à un procès où ont été démontrées les inexactitudes de Rohling. Voyez Zur Judenfrage nach den Akten des Prozesses Rohling -Bloch, par Jos. Kopp; Leipzig, Jul. Klinkhardt, 1886.

3. La démonstration a, du reste, été faite plusieurs fois, pour Calvin, comme pour Luther, par les polémistes catholiques. Je citerai, entre autres, la Vie de Luther et la Vie de Calvin, d’Aubin.

à elle, oubliant que viser le juif, à travers la Bible, c’était risquer de toucher le Christ. Ils ne songent pas, ces pieux adversaires d’Israël, qu’à pareille escrime ils ont eu pour devancier un illustre maître d’armes. Voltaire, le grand moqueur, n’a-t-il pas démontré, avant eux, « qu’aucun peuple n’avait jamais eu des mœurs plus abominables que les juifs »? N’a-t-il pas, quelque part, un chapitre intitulé : « Que la loi juive est la seule dans l’univers qui ait ordonné d’immoler des hommes 1? » Je le signale aux antisémites qui ne le connaîtraient point. Mais, en s’en prenant ainsi aux juifs et à la Bible, Voltaire savait à qui il en avait.

11 en est des religions comme des vieilles églises de pierre ou de marbre. Pendant que la prière s’agenouillait sur leurs dalles, on vivait, on jouait, on se battait autour d’elles, et parfois jusque sous leurs voûtes. Plus d’une a été envahie par les hommes de guerre, et a vu ses tours changées en donjons, et ses nefs transformées en forteresses. Comment s’étonner si leurs murailles gardent encore la marque des assauts qui leur ont été livré®? Ainsi des religions; elles, non plus, n’ont pu traverser les siècles sans en subir le contact et les souillures; elles, aussi, ont parfois été converties en citadelles et en châteaux forts; n’allons pas crier au scandale, s’il leur en reste parfois des taches de sang ou de boue.

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