LE GÉNIE JUIF
I. Y a-t-il encore un génie national juif? — Où le chercher? — Grand nombre relatif des juifs qui se sont distingués dans l’art, la science ou les lettres. — II. Quels sont les arts et les sciences pour lesquels ils se sont montrés le mieux doués? — D’où semblent provenir ces apitudes des juifs? — III. Le juif, le Sémite est-il toujours dénué d’originalité? — Les anciens Hébreux, le juif moderne et le don d’invention. — Poètes et artistes juifs. — La musique juive. — Qualités ou facultés les plus fréquentes chez les israélites. — L’esprit de combinaison. — L’ironie juive. — La compréhension de divers génies nationaux st l’art de se les assimiler.
J’ai essayé de faire la physiologie et la psychologie du juif. C’est là une chose malaisée. Tous les israélites n’ont pas été satisfaits du portrait que j’ai tracé d’eux. Quelques-uns ont cru de leur devoir de me répondre H
1. Ainsi, notamment, dans l'Univers Israélite (septembre-novembre 1891) M. le grand rabbin Lehmann. Voyez plus haut, p. 234.
Des chrétiens, d’autre part, m’ont fait observer que je m’étais arrêté à mi-chemin. « C’est bien d’avoir fait la psychologie du juif, m’écrivait un anonyme, — de ces correspondants d’occasion, plus ou moins bienveillants, mais, pour nous faire connaître le juif, il ne suffit point de nous dépeindre les qualités de son intelligence ou les défauts de son caractère. Il faudrait autre chose. 11 serait bon d’examiner s’il y a un génie et s’il y a un esprit juif, c’est-à-dire si, dans les lettres, dans les sciences, dans la politique, le juif se distingue par un génie national, ou un esprit national, foncièrement différent de celui des nations au milieu desquelles il vit. Voulezvous montrer le rôle d’Israël chez les peuples contemporains, c’est, une question à ne pas éluder. »
Mon correspondant avait raison; car, si le juif a vraiment un génie distinct et un esprit national particulier ; si, par sa nature intellectuelle et par ses tendances morales, ii diffère radicalement de nous, c’est alors que l'ascendant que prend Israël parmi les peuples modernes menace de les dénationaliser. Le juif, au contraire, n’at-il ni génie, ni esprit national, que signifie « la judaïsation » des sociétés contemporaines?
Cette question, pourquoi ne pas le dire? je me la suis souvent posée depuis quinze ans. Elle est des plus délicates et des plus complexes. Pour qui ne veut pas la trancher selon sa fantaisie ou ses préjugés, je ne vois qu’une manière de la résoudre : c’est de prendre les écrivains, les artistes, les savants, les philosophes,
les politiques d’origine juive, et de voir s’il y a entre eux quelque chose de commun qui les distingue des écrivains, des savants, des artistes du même pays et de la même époque. Ce travail, pour ne pas dire ce jeu d’esprit, je m’y suis souvent amusé, en dilettante cosmopolite, curieux de tous les arts et habitué à voyager à travers les cinq ou six grandes littératures. J’ai toujours beaucoup aimé ce qu’on pourrait appeler la psychologie nationale comparée ; c’est, pour moi, le grand «
attrait des études de politique étrangère, aussi bien que de l’histoire de l’art. A quoi je suis arrivé pour le juif, je vais essayer de le dire sans pédantisme, ni prétentions scientifiques. Je m’en tiendrai, de préférence, aux artistes et aux écrivains, laissant pour une autre étude ce qui touche la politique ou l’économie sociale et la grosse question de nos temps d’abaissement, la question d’argent.
Premier point : le juif a-t-il un génie national qui lui soit propre? et, s’il en a un, en quoi consiste ce génie juif? quels en semblent les principaux traits et quels en sont les principaux représentants? — Veut-on remonter aux origines, Israël a un génie aussi fortement marqué que celui de Rome, ou celui de la Grèce. N’en déplaise aux frivoles détracteurs du Sémite, Israël a été unique entre les nations. Il n’a pas été un peuple artiste, il a été un peuple prophète ; comme celles du fils d’Amos, ses lèvres ont été brûlées par le charbon du 'chérubin, et elles n’ont plus eu de paroles pour les
264 LES JUIFS et l’antisémitisme.
choses profanes. Son génie national, la Bible est là pour en témoigner. La poésie de la Genèse vaut bien la poésie d’Homère; Isaïe est aussi original que Pindare. Si le rigide génie hébraïque reste inférieur au génie hellénique, ce n’est pas qu’il s’élève moins haut, c’est qu’il se ramifie en moins de branches, qu’il a infiniment moins de variété et moins de nuances. Le génie hébraïque était tout d’une pièce, pareil aux rochers nus qui se dressent au loin sur le désert. A cet égard, rien de plus différent de ses lointains aïeux, les Beni-Israël, que le juif moderne, si souple et si agile. Or, ce que nous avons en vue, c’est le juif moderne, le judaïsme contemporain, issu du ghetto et du talmucl-tora , et non l’antique hébraïsme, le farouche lion de Juda que n’ont pu apprivoiser ni le sourire des dieux de la Grèce, ni l’épée du Romain.
Y a-t-il, aujourd’hui encore, après les deux mille ans de dispersion et le contact prolongé des civilisations et des races, un génie juif? — S’il en est un, il se manifestera chez les écrivains, les artistes d’origine israélite, chez les hommes distingués de toute sorte que Jacob a fournis au monde moderne. Considérons-les, un instant, de l’œil du naturaliste qui classe et étiquette les êtres vivants: y a-t-il, parmi ces juifs, de quoi constituer une famille, une espèce, une variété intellectuelle, distincte de tous les autres types contemporains? Voyons quels semblent être les caractères qui permettent de les classer à part. Aussi bien, cette étude
est relativement facile; ce ne sont point les sujets qui nous manquent.
On compte bien peu de générations depuis que, au signal de la France, sont tombées les noires murailles des ghettos et les portes verrouillées de la Judengasse; et déjà un grand nombre de juifs de France, d’Allemagne, d’Autriche, d’Angleterre, d’Italie, de Russie même, non contents de s’établir dans les rues de nos villes, ont envahi les chaires de nos universités, la scène de nos théâtres, et jusqu’à la tribune de nos assemblées politiques. Cet essor inattendu d’une race si longtemps comprimée a été tellement rapide que plusieurs ont cru assister à une sorte de renaissance nationale, telle que l’Europe en a salué plus d’une au xixe siècle. Beaucoup de ces affranchis d’hier se sont hardiment essayés dans nos arts, dans nos sciences ; on eût dit des oiseaux dont on ouvrait la cage, si prompt a été leur vol ; on les a vus s’élancer de rameau en rameau sur toutes les branches de l’arbre touffu de notre culture moderne, comme si aucune n’était trop haute pour leurs ailes. Cela seul est un fait considérable. Comment, après cela, nous faire croire que le juif est impropre à notre civilisation, que les fatalités de race font du Sémite un Oriental, condamné à être simple spectateur de notre culture d’Occident ?
Cette civilisation, le juif à peine affranchi y a pris sa place d’emblée, une place trop large au gré de beaucoup d’entre nous. Chose singulière, ce prétendu Oriental
266 LES JUIFS ET l’antisémitisme.
réussit d’habitude beaucoup mieux en Occident qu’en Orient, tant il s’assimile aisément le génie de l’Occident.
En dehors de la France et de la Hollande, il n’y a pas un siècle que ce paria circoncis est émancipé ; et dans tous les pays où il a obtenu l’égalité des droits, ce petit juif, hier encore parqué dans son ghetto, ne se contente pas de régner à la Bourse ; il rivalise avec nous, sur notre terrain, dans ce qui lui était le plus étranger, dans les arts et les sciences les plus . modernes. Phénomène peut-être sans précédent dans l’histoire, il ne lui a même pas fallu, pour cela, un stage de deux ou trois générations. Que conclure de là, sinon qu’entre le Sémite et nous, malgré toutes les différences d’origine et d’éducation historique, il existe une secrète conformité de nature, une incontestable parenté intellectuelle? Hans presque tous les domaines, ce nouveauvenu d’Israël s’est montré de force à lutter avec le chrétien, avec l’Aryen. Quel est le pays moderne qui n’en ait fait l’expérience? Les juifs, ont beau être parmi nous en minorité infime, — un ou deux pour cent; parfois, comme en France ou en Italie, un ou deux pour mille, — dans presque toutes les carrières, dans celles surtout qui n’exigent que de l’intelligence et du travail, on trouve, depuis moins de cent ans, quelques juifs qui se sont élevés aux premiers rangs. Ces succès du Sémite, dans les champs les plus divers, sont même peut-être le principal facteur de l’antisémitisme. Pour
être si peu, les juifs tiennent partout trop de place. Comme je le disais en commençant, ils ont le tort de montrer que le nombre n’est pas tout: et cela, le nombre ne le pardonne point.
Comparez, en effet, cette infime minorité juive à la majorité chrétienne, comptez le nombre d’hommes distingués sortis des rangs d’Israël. Nul doute que, à
nombre égal, le juif, le soi-disant Sémite, fournit à notre
civilisation aryenne plus d’hommes de talent que les soi-disant Aryens1. Et cela est d’autant plus merveilleux que, dans la course à la renommée et aux honneurs où tant de concurrents de toute race se disputent le prix, le juif, en qualité de juif, avait hier encore une infériorité marquée ; en beaucoup de pays, la lice ne lui était même pas ouverte; sa naissance le disqualifiait. Là où il était admis sur le turf, il portait une surcharge, un poids de plus que les autres : sa religion, son nom de juif; si bien que, pour s’alléger et pour mieux courir, beaucoup des plus célèbres ont dû rejeter ce poids incommode. Ils n’ont gagné le prix qu’en tendant la tête aux eaux du baptême et se déguisant en chrétiens.
Un israélite anglais a eu l’idée singulière de réduire en chiffres et en formules ce qu’il appelle the compara -
1. Le calcul est curieux à faire pour l’Institut de France, par exemple; — et je n’imagine pas que l’on puisse dire que les israélites, de religion ou d’origine, admis depuis un siècle ou un demisiècle dans nos académies, aient dû. leurs sièges à la faveur.
2G8 LES JUIFS et l’antisémitisme.
tive ability des Juifs en regard des Anglais et des Écossais1. Pour calculer le tant pour cent des juifs plus ou moins célèbres, il a recouru aux dictionnaires biographiques et aux annuaires des Académies. Il a trouvé que la proportion des juifs qui, depuis cent ans, se sont fait un nom, dans toutes les branches de l’activité humaine, était supérieure à celle des chrétiens.
Personne, je crois, n’en doutait. Les six ou sept millions de juifs de l’Europe ont fourni relativement plus d’hommes de talent que les trois cents millions de chrétiens : catholiques, protestants, orthodoxes. Si l’on devait toiser, à pareille mesure, l’intelligence des races et la valeur des religions, le juif et le judaïsme auraient sans conteste la première place. Et la proportion, en faveur des juifs, est notablement plus forte, si l’on met de côté l’Orient et l’empire russe, où les fils d’Israël ont toujours au cou le lourd carcan des lois d’exception.
Il y a trois ou quatre fois plus de chances de trouver un homme distingué, un savant, un artiste, sur mille Juifs d’Occident que sur mille Anglais, mille Français, mille Allemands. Dirons-nous, pour cela, que les israélites sont trois ou quatre fois, souvent même, semble-t-il, dix fois mieux doués pour la science, les
1. Joseph Jacobs, The comparative distribution of Jewish ability; Londres, Harrisson, 1886. — Cf. Servi, Gli Israeliti d'Europa, 1873. Un Autrichien, M. Alf. Schônwald, si je ne me trompe, a entrepris un dictionnaire biographique des juifs célèbres, sous ce titre : Bas Goldene Buch des Judentums.
lettres, les arts, que le commun des gentils? Je n’irai pas jusque-là, quant à moi, attendu que la proportion des juifs qui se livrent au travail intellectuel est sensiblement plus forte que celle des non-juifs. Leur supériorité d’aptitudes n’en semble pas moins établie. Elle est telle qu’un Anglais, un israélite, sans doute, en conclut que les fils de Jacob représentent, dans l’humanité un degré d’évolution supérieur1. Je ne serais pas étonné que ce fût l’opinion secrète de nombre de juifs.
Est-ce vrai, c’est là une de ces vérités qu’Israël doit se garder de faire sonner trop haut, car elle risquerait de lui valoir bien des ennuis. De toutes les supériorités, celle de race est peut-être celle que les hommes admettent le moins volontiers. On n’aime pas confesser qu’on appartient à une race mal douée. Par bonheur pour nous, et aussi pour les juifs, nous n’en sommes pas encore réduits là. Nous verrons tout à l’heure que certains croient avoir de quoi rabattre l’orgueil des « Sémites » et persistent, malgré tout, à les regarder comme une race inférieure.
Un israélite de mes amis, plus modeste et peut-être plus près de la vérité, se contente de dire que la moyenne des juifs l’emporte sur la moyenne des gentils. Cette fréquente supériorité du juif, comment l’expliquer ? Pour ma part, je n’en suis pas embarrassé elle s’explique par ce que j’ai déjà dit, par son édu-
l.Luc. Wolf, What is Judaïsm ( Fortnightly Review ; August, 1884).
cation historique, par l’antiquité de sa culture, par le long entraînement que lui ont donné les siècles, par la sélection héréditaire en un mot, sélection cruelle de deux mille ans de souffrances et d’efforts. Je ne vois là ni mystère, ni fatalité de race.
Un fait plus singulier, c’est que la proportion des hommes distingués, des eminent men , comme disent les Anglais, est encore plus considérable, — elle devient tout à fait extraordinaire, — lorsqu’il s’agit d’hommes de demi-sang juif l. Nous en rencontrerons tout à l’heure des exemples. La chose est d’autant plus étonnante que plus rares ont été longtemps les mariages entre juifs et chrétiens, la loi ancienne et la loi nouvelle y répugnant presque également. Ce serait à faire suivre le conseil donné, avec une tout autre intention, par ce grand humoriste de Bismarck : « Croisez un étalon chrétien avec une pouliche juive. » Ironie des choses ! En contractant de semblables alliances, la noblesse besogneuse, jalouse de fumer ses terres, et la banque israélite, avide de s’ouvrir les salons mondains, travailleraient, à leur insu, au relèvement de l’espèce : la cupidité aryenne et la vanité sémitique seraient dupes de la bonne Nature qui ne songerait qu’à procréer des enfants d’élite. Ce n’est point, par malheur, qu’elle y réussisse toujours; y parvient-elle sou-
1. Voyez J. Jacobs, ibidem . Le fait, d’après lui, avait déjà été remarqué par M. Grant Allen, Mind , t. VIII, p 504.
vent, peut-être n’y a-t-il là qu’un cas particulier d’une loi générale, un exemple nouveau de l’avantage du croisement des races voisines.
Les fils d’Israël, on le devine, ne se montrent pas dans toutes les domaines également bien doués. Les arts et les sciences où ils se sont le plus distingués, c’est, d’après les calculs de notre auteur, la musique, l’art dramatique, la poésie, la médecine, les mathématiques, la philologie. Nous nous en doutions, nous n’avions pas, pour cela, besoin de statistique. C’est pour la musique et pour la philologie, pour l’art des sons et pour la science du langage, deux choses, après tout, peut-être secrètement apparentées, que les juifs ont sans conteste manifesté le plus d’aptitudes. Les musiciens d’origine juive, inutile de les nommer, beaucoup sont connus. Les philologues, les archéologues, les érudits en général sont peut-être encore plus nombreux. On pourrait dire, de ces études, qu’une bonne part de la science contemporaine, de la science allemande, de la science française surtout, est juive. Je citerai au hasard, chez nous, les Munck, les Oppert, les Bréal, les Weil, les Derembourg, les Halévy, les Loeb, les deux Darmesteter, les deux Reinach. Cette disposition des juifs pour la
philologie et les sciences d’érudition, je l’ai déjà remarquée ; elle s’explique par leur éducation historique, par l’étude héréditaire des textes anciens, et aussi par les migrations, les exodes successifs deJuda, par la fréquence de ses voyages, libres ou forcés, chez des peuples de langues diverses. Contraint d’être polyglotte, le juif est plus aisément devenu philologue, quoique les deux choses n’aillent pas toujours ensemble. Un chrétien de mes amis, philologue lui-même, s’amusait à en donner une autre explication. Il voyait dans la philologie, spécialement dans la phonétique, dans les permutations des voyelles et des consonnes, une sorte de change des sons, dont le juif, habile à toute sorte de change, saisissait aisément les lois.
De ce que la musique est l’art, et la philologie, la science où le juif a le mieux réussi, il ne faudrait pas conclure qu’il est impropre aux autres. Rien de plus faux. Il n’est peut-être pas une science, pas un art où les fils d’Israël n’aient fait leurs preuves. Cela n’est point pour nous surprendre, puisque nous avons montré que leur faculté maîtresse est le don d’adaptation.
Quelques-uns regardent l’intelligence comme un instrument qui se prête également à tout. Si cela semble parfois vrai, c’est peut-être du juif. Il y a des arts pour lesquels il a longtemps paru dénué de toute aptitude : la peinture, la sculpture, les arts plastiques en général. Mais voici qu’en Hollande, en Allemagne, en France, en Russie même, il commence à s’y mettre.
On compte chaque année, à nos expositions, une cinquantaine d’artistes juifs. Beaucoup y ont obtenu des récompenses ; quelques-uns se sont fait un nom, tels qu’Emile Lévy, Henri Lévy, Lehmann, Heilbuth, Worms, tels que l’Allemand Liebermann ou l’Américain Mosler. Un ou deux ont une réputation européenne: Josef ïsraëls, le peintre hollandais, Antokolsky, le plus grand sculpteur qu’ait encore eu la Russie. D’où vient ici l’infériorité relative des juifs ? De leur loi sans doute, de ce que, pendant trois mille ans, les images peintes ou sculptées leur ont été interdites comme des idoles. C’est là, si l’on veut, un trait de race, un trait sémitique: encore, semble-t-il revenir plutôt à la religion qu’à la race.
Faut-il en dire autant du goût de tant des fils de Jacob pour la musique, le plus moderne et à la fois le plus ancien des arts ? Je ne sais s’il est permis de voir là quelque chose de sémite et d’oriental, car je ne vois pas trop que les Orientaux aient montré de faculté spéciale pour la musique ; et s’il est vrai que l’Orient a ses quarts de ton, ses gammes, ses modes différents des nôtres, nos oreilles ne distinguent, chez les compositeurs d’origine juive, rien d’oriental ou de sémitique1.
1. A aucune époque, croyons-nous, la musique des juifs ne s’est nettement distinguée de la musique du temps. Si la Synagogue a conservé des mélodies anciennes, c’est comme l’Église, dans sa liturgie, a conservé Je plain-chant et aussi certaines hymmes du moyen âge. Les compositions musicales des juifs de tout rite sont du reste fort nombreuses. Voyez le Révérend W. Sparger :
274 LES JUIFS et l’antisémitisme.
Je croirais encore ici que cette prédilection de tant de juifs pour le plus pénétrant et le plus intime de nos arts modernes tient, avant tout, à des causes historiques : à l’intimité de leur vie domestique, à leur isolement et à leur retraite forcée derrière les grilles du ghetto, à la liturgie de leur Synagogue qui a toujours associé le chant à la prière, peut-être aussi à leurs souffrances qui les contraignaient à se replier sur euxmêmes et leur rendaient plus chère la consolation des mélodies nationales. Puis, la musique, la composition musicale, du moins, exige l’esprit de combinaison, et c’est là une des facultés que les siècles ont le plus dé veloppées chez les fils de Juda. La nervosité même que nous avons remarquée chez eux les prédispose au plus vibrant de tous les arts, à celui qui a le plus de prise sur les nerfs; c’était le seul, en tout cas, par où pût s’épancher leur sensibilité. Si les déportés de Babylonie, encore novices aux douleurs de l’exil, n’avaient pas le cœur de chanter devant leurs maîtres de Chaldée, la harpe d’Israël, tant de fois suspendue aux saules de l’étranger, ne pouvait longtemps demeurer muette. La harpe et le psaltérion ont accompagné les fils de Juda à travers toutes leurs pérégrinations, et l’hymne des cantiques de Sion a résonné au bord des fleuves des gentils.
Literature on tlie Mnsic of the Jews, an attempt at a bibliographe (The American Hebrew , 1S9%.) Cf. ibidem, le Révérend Francis L. Cohen : The historical Origins of Synagogue Music, février 1893.
Chez les juifs du reste, comme chez toutes les races musiciennes, le goût de la poésie, l’amour des vers, le sens du rythme s’est joint à l’amour de la musique. David, le roi poète, est demeuré un des types favoris d’Israël. Le juif de la dispersion a plié l’hébreu aux lois du vers et l’a fait chanter en des mètres inconnus du psalmiste et des cohanim du temple L Le juif a eu sa poésie nationale au moyen âge, en Espagne; et, depuis qu’il s’est mêlé aux peuples modernes, Ahasvérus, enfin au repos, a modulé sa complainte dans presque toutes les langues contemporaines. Des Sionides de Jehuda Halévy, au Romancero de Heine, et du Champenois inconnu qui chantait en vieux français le martyre de ses frères de Troyes 1 2, aux versificateurs castillans des Séphardim de Hollande, et aux sonores poésies russes de Minsky et de Natson, on recueillerait, à travers tous les dialectes, comme des églantines de pierres multicolores, une curieuse anthologie de poésies juives. Me croira qui voudra : poètes ou prosateurs, l’on retrouve souvent, chez les écrivains d’origine israélite, un sentiment poétique, une veine de lyrisme que l’on n’attendait pas de cette race mercantile.
Comment toute poésie n’a-t-elle pas été étouffée, partout, chez elle, sous le prosaïsme des viles besognes aux-
1. On sait qu’en hébreu il n’y avait, à proprement parler, ni ver ni métrique. La forme habituelle de la pocsie hébraïque, des psaumes, par exemple, est ce qu’on appelle le parallélisme .
2. Élégie découverte par Arsène Darmeiteter, Reliques scientifiques.
276 LES JUIFS et l’antisémitisme.
quelles nous l’avions ravalée et sous le formalisme pédantesque de ses écoles rabbiniques ? C’est qu'au fond des ruelles du ghetto sordide, le juif avait conservé, dans sa Bible et dans sa Haggacla, deux sources de poésie auxquelles rafraîchir ses lèvres : l’une profonde, aux eaux vives et jaillissantes, pareille aux sources ombragées des pentes du Liban; l’autre, moins pure et moins fraîche, semblable à ces fontaines des bazars d’Orient au dôme arrondi et aux capricieuses arabesques. Il y avait, chez lui, comme une poésie latente, souterraine, qui devait reparaître à la surface, là où Jacob n’a pas été trop desséché par le formalisme ritualiste, ou trop dégradé par l’oppression et les métiers avilissants.
Cette faculté poétique, souvent recouverte de vulgarité, des filles de Sion de basse naissance nous l’ont révélée aux feux de la rampe. Après la musique, l’art où les juifs, les juives surtout, ont eu les succès les plus bruyants, c’est l’art dramatique, comme disent les comédiens. De ces tribus si longtemps sans théâtre, de cette race sémitique réputée incapable de sortir de soi, il nous est venu des acteurs et des actrices. L’art dramatique lui a tenu lieu d’art plastique ; il a été sa statuaire. Les figures vivantes, les émotions, les passions, que le juif a rarement su rendre avec la palette et le ciseau, ses fils et ses filles les ont sculptées avec les muscles de leur visage, les ont peintes avec l’accent de leur voix.
11 n’y a du reste, ici, rien pour nous surprendre;
cela confirme ce que nous savions de la souplesse du Juif, de son don d’imitation , de sa faculté d’assimilation. Ses ennemis diront que, chez lui, le talent de comédien est inné; qu’il a, de longue date, approfondi l’art de feindre et de se grimer; que c’est là un des caractères du Sémite, habile, de tout temps, à composer ses traits, à prendre tous les masques, à mentir avec toute sa personne, comme avec sa langue. Je le veux bien ; mais s’il a appris à jouer des personnages divers, s’il sait à volonté changer de visage et de regard, c’est nous qui le lui avons enseigné par les métiers que nous lui imposions et par l’estime que nous faisions de lui. Le juif était trop peu de chose, il était trop incertain du respect et de la tolérance d’autrui, pour avoir la hardiesse de se montrer tel qu’il était. — Une remarque pourtant; ce n’est point dans l’expression des passions basses ou mesquines qu’a excellé le sang d’Israël. Ses filles, du moins, — comme si, par une mystérieuse sélection du sexe, elles avaient plus cruellement ressenti l’outrage séculaire fait à leur race, — ont moins brillé dans les jeux de la comédie que dans les péripéties de la tragédie et du drame. Singulière revanche de l’art ou du génie, c’est une fille de cette race déchue, une juive sans culture, ramassée un matin dans la rue, qui a le plus noblement incarné les royales créations des poètes du grand siècle.
Quant aux sciences mathématiques, aux sciences physiques ou naturelles, nul ne contestera que la postérité
de Jacob est bien douée pour elles. Par là encore se montre l’aptitude du juif pour notre civilisation. Dans ce domaine, la faculté peut-être la plus fréquemment développée chez lui, c’est la faculté mathématique. « Ces juifs ont souvent la bosse des mathématiques, comme ils ont celle de la musique, » me disait un professeur. On sait, du reste, qu’il n’est pas rare que les deux « bosses » se rencontrent sur la même tête.
Cette race, en apparence absorbée dans la recherche du concret et des biens matériels, a, depuis la dispersion, toujours montré du goût pour les sciences abstraites, pour la géométrie et l’astronomie, comme pour la philosophie. Cela s’explique par l’histoire, par l’antiquité de la culture, par les professions des ancêtres, peutêtre aussi par les besoins de la religion.
Israël n’est pas, du reste, le seul Sémite qui ait eu du penchant pour la métaphysique, ou pour les mathématiques. Les Arabes n’en faisaient pas fi, et l’astronomie a été fondée par les Chaldéens. C’est à Babylone, sur les gradins des pyramides à degrés, que les juifs ont appris les rudiments de l’astronomie. Les rabbins s’en servaient pour fixer les fêtes de leur calendrier; la science du ciel a sa place dans le Talmud. Est- ce pour cela que, de Herschel au frère de Meyerbeer, W. Beer, l’astronome de Berlin, les coupoles des observatoires ont abrité nombre de juifs? En France, où ils sont à peine deux ou trois pour mille, on n’a qu’à prendre les Annuaires de l’Académie des sciences, on y dé-
couvre côte à côte plusieurs israélites. Halphen, par exemple, passait pour un des premiers mathématiciens de notre temps. A l’étranger, on cite Goldschmidt et Jacobi. Un détail encore : plusieurs des plus célèbres joueurs d’échecs des deux mondes étaient juifs. IN’est-ce pas toujours que l'esprit de combinaison et de calcul a été développé, chez eux, par l’hérédité? Peut-être même sont-ils, plus que d’autres, enclins à faire abus de l’esprit mathématique et de la méthode déductive ; ainsi Spinoza dans la philosophie, Ricardo dans l’économie politique, Marx dans le paradoxe socialiste 4.
S’il est une science ou un art auquel leur passé semble les rendre impropres, c’est, assurément, la politique, le gouvernement des hommes. Ils en ont été exclus durant des siècles, — quoiqu’au moyen âge, en Espagne et ailleurs, ils y aient encore souvent pris part. A peine émancipé, le juif ne s’en est pas moins jeté dans la confuse mêlée des partis. La tentation était forte : il n’avait qu’à mettre le pied sur l’escabeau du pouvoir pour atteindre, du même coup, à la fortune et aux honneurs. Son agilité, son élasticité, faite d’opiniâ-
1. Pour ne pas sembler trop incomplet, il faudrait signaler le grand nombre de juifs qui se sont distingués dans la médecine et la physiologie, en Allemagne surtout. M. C. Lombroso, lui-mêms un juif, en a dressé une liste, dans l'Homme de génie , si je ne me trompe. D’autres israélites se sont fait un nom dans l’enseigne ment du droit, ce qui se comprend d’autant mieux que le rabbin était une sorte de juriste, comme le Talmud, un Corpus juris.
treté et de souplesse, devaient lui rendre facile l’accès des emplois, dans les pays où la carrière était librement ouverte. Aussi les États en possession du régime électif, la France, l’Angleterre, l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie, ont-ils eu déjà nombre de politiciens de sang juif.
La politique, a-t-on dit, est devenue une cuisine assez malpropre. Cela n’est pas pour rebuter les descendants de Jacob; il leur a fallu, longtemps, se résigner à des métiers plus répugnants. Circoncis ou baptisé, le moderne politicien est une engeance peu édifiante ; et s’il n’est pas pire que les autres, le juif ne vaut pas mieux. Nous n’avons pas toujours à nous louer de son intervention dans les affaires publiques, — alors même qu’il n‘y voit qu’une « affaire ». J’ai déjà remarqué qu’il y apportait parfois un esprit sectaire, une sorte de rancune contre les croyances au nom desquelles ses aïeux étaient persécutés. Mais je n’ai en vue, aujourd’hui, que le jeu de ses facultés intellectuelles. L’action des juifs en politique ne s’est pas, du reste, toujours exercée dans le même sens. Les ministres et les orateurs qu’ils ont donnés à nos parlements, les Crémieux, les Goudchaux, les Fould, les Raynal, les Lasker, les Bamberger, les Disraeli, les Goschen, les Luzzatti, n’ont pas tous siégé sur les bancs de la gauche.
Laissons là les personnages de second plan, arrêtonsnous devant trois des figures les plus curieuses du xixe siècle, trois hommes bien divers qui, en trois
pays différents, ont fait une fortune presque également inouïe. Je veux parler de Benjamin Disraeli, de Ferdinand Lassai le et de Léon Gambetta. Ce dernier, un juif mâtiné de Gascon1. Ne voilà-t-il pas de singuliers types de juifs? Ce qu’il y a de commun entre eux, partant ce qu’il y a de sémite en eux, — beaucoup de savoir-faire, un grand art de la mise en scène, un peu de charlatanisme peut-être, et peut-être aussi un fond latent d’aristocratique dédain pour le peuple caressé en public, — au lecteur de le chercher.
Voilà, toujours, trois saints de trois calendriers politiques différents; ce n’est point les mêmes églises qui se placent sous leur vocable. Chose rare en politique, tous trois ont fait école : leur action sur leur parti a survécu à leur éloquence. Arrivés à la popularité par des routes diverses, après avoir mis leur ambition au service de causes presque opposées, tous trois, le tory anglais, le socialiste allemand, le républicain français, sont devenus, pour leur patrie de rencontre, des fétiches. Ces fils d’une race proscrite, ennemie des idoles, ont euxmêmes été érigés en idoles, par l’enthousiasme servile
1. Gambetta, par son père, était bien juif, non que son père fût juif de religion, mais il était juif d^ race. Le fait a eu beau être contesté, il m’a été confirmé, entre autres, par un homme qui le tenait de Gambetta lui-même. — De Gambetta, on pourrait rapprocher un autre avocat, lui aussi dictateur, Daniel Manin, qui dirigea l’héroïque défense de Venise contre l’Autriche, en 1848-49. Le père de Manin sortait du ghetto.
282 LES JUIFS et l’antisémitisme.
des foules aryennes . Dans les trois nations les plus cultivées de l’Europe, aristocrates, bourgeois, ouvriers, se sont presque simultanément courbés sous la royauté d’un « Sémite; » que dis-je? l’aristocratie britannique, la petite bourgeoisie française, le prolétariat allemand, se sont tous trois, à leur heure, personnifiés dans un descendant d’ Abraham. Aujourd’hui encore, en ce siècle où la vague de l’oubli recouvre tout si vite, ces fils d’Israël ont gardé, dans la mort, des dévots qui fêtent pieusement leur anniversaire. Je ne sais auquel de ces trois rejetons de Juda l’incurable • anthropolâtrie de nos races païennes a décerné la plus bruyante apothéose. Vous rappelez-vous les triomphales funérailles faites à ce fils d’épicier, au nom étranger, qui, à l’heure delà détresse, eut la gloire d’incarner l’âme de la France? On dit que la maison où il est mort, usé avant l’âge, est devenue pour certains un lieu de pèlerinage.
Et, en fait de vénération posthume, Gambetta le cède à Lassalle, le jeune dieu de la plèbe germanique, à Lassalle salué, de son vivant, comme le messie du socialisme et glorifié, après sa mort dans un duel imbécile, comme le Christ souffrant, comme le rédempteur adoré des masses ouvrières. Mais le plus heureux des trois, celui dont la haute fortune a donné le plus d’orgueil à Israël et fait le plus d’envieux dans les juiveries, c’est encore Disraëli, le sephardi de Venise, à la lèvre dédaigneuse, qui, dans la société la plus exclusive, a réalisé le rêve de tant de ses congénères, avides de s’imposer au monde
select . Que valent les acclamations de Belleville ou de Dusseldorf, les grossiers hommages de foules ignorantes et les vivats de milliers de voix rauques, à côté des applaudissements des salons de Piccadilly et en regard des couronnes apportées sur la tombe du vieux Beaconsfield par l’élite de la plus aristocratique nation du globe? Pour lui, la jalouse Angleterre a inventé une fête nouvelle ; et, à chaque printemps, l’ancien dandy aux boucles noires, déguisé en pair d’Angleterre, voit du haut de sa statue, au primrose-day , la main des ladies les plus titrées répandre, à ses pieds, des corbeilles de sa fleur favorite.
Plus que Disraeli, le self-made leader des aristocrates britanniques, qui a rajeuni pour un demi-siècle le torysme décrépit, Lassalle et Gambetta, l’apôtre du socialisme et le patron des nouvelles couches, nous ont fait voir le juif dans un rôle nouveau : le roi de la parole, dompteur des assemblées et fascinateur des masses, le prophète des derniers temps, annonçant aux peuples l’Évangile démocratique, acteur lui aussi, tour à tour tragédien et comédien , mais avec une fougue, avec une puissance de vie animale, une ardeur de tempérament, une génialité en un mot, qu’on n’attendait guère du vieux sang d’Israël. Que reste-t-il, en ces riches natures, du juif étriqué des ghettos? Prenez le profil de Gambetta à la courbe judaïque si marquée : la maigre face du juif s’y élargit en masque léonin. De même au moral, où se retrouve chez eux
le Sémite ? Dans leur aplomb, peut-être, dans leur imperturbable confiance en soi ? dans leur sens du réel et du possible, dans la netteté de leur vision, à travers leurs emportements et leurs violences , dans leurs calculs à froid jusqu’en leurs témérités et leurs folies apparentes? Et tout cela encore s’est rencontré chez qui n’avait pas une goutte du sang des tribus. De tous les avatars du juif contemporain, ce moderne Protée, c’est là, en tout cas, le plus étonnant.
Veut-on les considérer comme une race, une sorte de nationalité éparse au milieu des autres, que d’aptitudes diverses se rencontrent chez les fils de Jacob ! Cela serait déjà, chez eux, un trait ancien, témoin les grands rabbins du moyen âge, à la fois, ou tour à tour, médecins, mathématiciens, grammairiens, poètes, philosophes, parfois financiers et administrateurs. Vous plaît-il de réunir sur une seule tête, dans un personnage imaginaire, les principaux traits de la race, le juif moderne, le juif cultivé qui s’est insinué dans notre société, ressemble à un jeune homme d’une intelligence précoce, ouverte presque également en tous çens, calculateur d’instinct, pratique de caractère, cachant parfois, sous des tendances positives, un grain de poésie vite desséché, — à un de ces jeunes gens, tels qu’il nous en arrive chaque année de province, du Midi notamment, se sentant plus ou moins aptes à tout, et, d’une agilité en effet à se pousser partout.
Mais cette variété d’aptitudes n’implique pas l’origi-
nalilé. Elle ne prouve nullement qu’Israël ait un génie national. Loin de là, elle laisse croire que le juif se distingue moins par la personnalité que par le don d’adaptation. Il s’assimile tout, pourrait-on dire, et il n’invente rien. On l’a dit en effet. Qu’en faut-il penser?
Il y a sur le juif deux opinions courantes. Les uns lui attribuent un esprit, sinon un génie étranger, antipathique à notre race, ce qu’ils dénomment l’esprit sémitique. Les autres, et souvent les mêmes, assurent que le juif est dénué de tout génie propre, de toute originalité. A les entendre, il n’a jamais rien inventé, il n’est, dans l’art ou dans la science, comme partout, qu’un arrangeur, un apprêteur. « Yoyez-les, me disait un de mes amis, ils montent lestement, avec une agilité de singe ou d’écureuil, les premiers barreaux de toutes les échelles, ils grimpent parfois jusqu’au sommet, mais ils n’y ajoutent jamais un échelon >>. Soit; mais combien d’entre nous ajoutent un échelon à la mystéireuse échelle que nous dressons, vers l’infini, dans le ciel vide?
Des hommes qui tiennent les restes d’Israël pour un élément ethnique distinct entre tous affirment que, dans l’art, la poésie, la philosophie, Israël n’a jamais
eu rien d’original. Pour eux, il est dépourvu de toute faculté créatrice. C’est la marque de l’esprit sémitique opposé à l’esprit aryen. Le Sémite est stérile. Il en est de son cerveau, comme de ses bras; le juif ne produit rien. 11 se contente de s’approprier, pour le mettre en œuvre, le travail des autres; il fait valoir les idées et les inventions, comme il fait valoir les écus ; il les combine, il les exploite, il les met dans le commerce. Bref, il vit toujours sur autrui; pour un peu, l’on dirait qu’il est le parasite de l’art et de la science.
C’est à peu près la théorie de Wagner, pour l’art le plus cultivé des juifs, pour la musique1. Selon Wagner, des juifs tels que Mendelssohn, Meyerbeer, Halévy, ont pu réussir à composer une symphonie allemande, ou un opéra français ; ils n’ont pas su inventer une forme d’art nouvelle. Mais, pour être artiste et original, faut- il donc inventer des formes d’art nouvelles? Et suit-il, de là, que le génie juif consiste uniquement dans une faculté de combinaison? Incapacité de créer, défaut de spontanéité et d’originalité, telle serait, partout, la marque du juif. Israël aurait, à cet égard, quelque chose de la femme. Le Sémite serait une race féminine possédant, à un haut degré, le don de réceptivité; il lui manquerait toujours l’énergie virile, la puissance génératrice. Par là, ce serait bien, malgré tout, une race inférieure.
1 Wagner, Das Judenthum in der Musik .
En est-il ainsi vraiment , il nous vient une réflexion ; c’est que, si le juif ne fait qu’imiter, copier, emprunter, comment une race pareille pourrait-elle dénationaliser nos fortes races aryennes? — Mais doit-on voir, dans ce défaut d’originalité, un signe de race, la marque du Sémite et d’Israël à travers les âges? Pour moi, je le confesse, s’il est, dans l’antiquité, un peuple qui me semble original, c’est celui-là. Ceux mêmes qui lui ont refusé l’imagination créatrice1 ont dit qu’il avait donné au monde la religion, ce qui, en fait d’invention, en vaut bien une autre. Comment nier toute spontanéité chez ce Lilliput du Jourdain, d’où sont sortis le monothéisme hébraïque et le christianisme, la Bible et l’Évangile? Veut-on s’en tenir à l’étroit point de vue littéraire? Qu’est-ce que le sentiment spontané etlarn poetica, s’il n’y en a ni dans les Psaumes , ni dans Job, ni chez les Prophètes? On peut discuter la valeur historique des livres juifs; impossible d’en contester la poésie, — poésie impersonnelle, jaillissante, qui sourd du fond de l’âme populaire. S’il y a, dans le monde, audessus de nos vaines littératures de rhéteurs et de polisseurs de phrases, quelque chose d’inspiré, n’est-ce pas ces livres sans art et sans apprêt, éternellement vivants, où tant d’hommes, de toutes nations, ont senti
1. Renan, Histoire générale des langues sémitiques : « Le caractère éminemment subjectif de la poésie arabe et de la poésie hébraïque tient à un autre trait de l’esprit sémitique, à l’absence complète d’imagination créatrice, et par conséquent de fiction. »
288 LES JUIFS et l’antisémitisme.
le souffle de l’esprit de Dieu? Ce qui est vrai, ce qui est une marque de la race, c’est que les Hébreux n’ont pas inventé de genre littéraire ; en ce sens, ils n’ont eu ni art, ni littérature, ne possédant ni drame, ni épopée, ni peinture, ni sculpture. Ce qui est vrai, c’est que le génie d’Israël (et si l’on veut celui du Sémite) s’est exercé dans un champ étroit, entre deux parois de rochers, d’où l’œil n’apercevait que le ciel; mais il y a creusé une citerne si profonde que les siècles n’ont pu en tarir les eaux et que, des quatre coins du monde, les nations sont venues s’y abreuver.
Mettons hors de cause les anciens Hébreux ; ce n’est pas eux qui ont toujours vécu d’emprunt, contents d’exploiter les inventions de l’étranger. Quant aux juifs de la diaspora y aux juifs modernes surtout, nous avons remarqué qu’ils ont, d’ordinaire, reçu l’impulsion sans la donner. Et que de raisons pour cela : leur petit nombre, la double servitude à laquelle ils ont été pliés, la compression spirituelle du dedans et du dehors, l’esprit routinier pris dans le ghetto, le morcellement et l’insécurité de leurs écoles, l’amour superstitieux du passé national, entretenu par l’oppression du maître chrétien ou musulman. Était-ce sous la verge du persécuteur que pouvait grandir l’esprit d’initiative? Le juif a-t-il eu part à l’élaboration de la culture moderne, c’est surtout comme agent de transmission, comme roulier des idées et colporteur des sciences, des découvertes, des histoires, des contes. Israël a été un trait d’union
entre l’Orient et l’Occident, entre l’antiquité et le moyen âge, entre le monde musulman et le monde chrétien.
Tel a été son rôle capital; et cette fonction qu’il garde encore parfois de nos jours, Israël la tient bien moins de ses instincts ethniques que de son histoire, de sa dispersion aux confins des races et aux confluents des
civilisations. Que l’ancien peuple de Dieu n’ait apporté à notre culture que ce qu’il avait reçu d’autrui; qu’au milieu des peuples modernes, il n’ait pas montré de génie distinct, spécifiquement juif; cela ne semble-t-il pas prouver qu’il n’a plus de génie national particulier? que s’il en a eu un, chez lui, jadis, en Palestine, il l’a, depuis longtemps, perdu en son mélange avec nous? Et, encore une fois, s’il n'a plus de génie propre, s’il n’est bon qu’à imiter, à emprunter, à transmettre aux uns ce qu’il reçoit des autres, comment ce mince résidu de Juda, dilué entre cent peuples, peut-il mettre en péril notre génie national?
Ici prenons garde de confondre le juif et la race juive, l’originalité nationale et les facultés individuelles. De ce qu’ Israël, en tant que peuple, en tant que race, ne semble plus témoigner de génie national, il ne suit point que le juif, en tant qu’individu, comme homme moderne, comme Français, Anglais, Allemand, soit toujours dénué de toute originalité, de toute spontanéité.
Est-il vraiment certain que le don d’invention a été
uniquement dévolu aux Aryens et reste la marque de la
race? Combien d’entre nous pourraient alors faire preuw
de sang aryen? Je vois des peuples entiers qui, depuis des siècles, n’ont pas produit de génie créateur. Faut-il les ranger parmi les Sémites? Ne soyons pas dupes de cette vague notion de race. Le petit nombre relatif des juifs, l’épaisseur des nuages hier encore amoncelés sur le ciel de Juda, expliquent assez qu’à leur firmament ne scintille pas d’étoile de première grandeur. Peut-on dire, pour cela, que, poètes, artistes, philosophes, les juifs n’ont jamais été que des reflets de notre flambeau, ou des échos de notre voix? Parce que, sans Descartes, il n’y aurait peut-être pas eu de Spinoza, irons-nous affirmer que Spinoza était un philosophe sans idées, sans vues et sans génie?
Et ce que nous n’oserions écrire de Spinoza, le plus grand des fils d’Israël, le dirons-nous d’un poète tel que Heine? Est-il faux que, à la lyre germanique, ce sceptique héritier du psalmiste ait ajouté une corde d’une finesse étrange? ou notre oreille n’en perçoit-elle plus les vibrations subtiles et les dissonances délicates? Si démodé que soit le poète juif en Allemagne, répéterons-nous que ses Lieder ne sont qu’une insipide versification de copiste sans spontanéité, sans imagination, sans humour, sans imprévu, sans génialité en un mot? Il me semble, quant à moi, que dans toute cette riche poésie allemande, il n’y a pas de fantaisie plus libre.
Arrêtons-nous un instant sur Heine. S’il reste aux juifs un génie national, c’est chez fauteur des Reisebilder que nous avons le plus de chance de le décou-
vrir. Il a eu beau se faire baptiser, il garde la marque d’origine. Vous ne le comprendrez point, si vous oubliez qu’il est né juif. 11 y a, chez lui, jusqu’en ses chants d’amour et ses plus naïves mélodies, une note étrangère à l’Allemagne du temps, quelque chose de douloureux et à la fois de mauvais, un arrière-goût de larmes, une saveur âcre, une pointe de malignité qui tient à ses origines, à son éducation, à la situation des juifs alors en Allemagne. C’est l’oiseau échappé de la cage du ghetto et qui se souvient de sa prison, tout en volant bruyamment, en tout sens, pour essayer sa liberté; il y a du défi et de la rancune dans ses roulades et ses battements d’ailes.
Je sais que la critique allemande est sévère à Heine; on dirait que, dans le poète, elle se plaît à ravaler le juif. Aux yeux de l’Allemagne, imbue de l’orgueil de race, n’être pas de sang teutonique est, pour un poète allemand, un péché originel, malaisé à racheter. Le nouvel empire ne veut rien devoir qu’au sang de Hermann. Du classique Walhalla, élevé sur la rive du Danube aux gloires germaniques, l’ingrat teutomane s’efforce de bannir tout ce qui n’est pas fils de Thor. Heine a été traité, parles critiques d’outre-Rhin , comme ses congénères, les musiciens, par Wagner. A lui, aussi, on a contesté toute originalité, tout don d’invention. Wilhelm Scherer, l’historien de la littérature allemande, ne lui reconnaît qu’un rare talent d’imitation. 11 est vrai que le moule des Lieder n’est pas à Heine ; il appar-
292 LES JUIFS et 'l’antisémitisme.
tient au romantisme des Schlegel, de Tieck, de Novalis. Selon W. Scherer, le poète de la Ileimkehr n’est que le dernier et le plus brillant des romantiques. On ne lui laisse même pas en propre ce qu’il semble avoir de plus personnel, cette ironie que d’aucuns appelaient l’ironie juive; — elle aussi revient au romantisme allemand. Heine n’en est que la fleur suprême, fleur maladive aux parfums malsains, car il y a un ver dans cette rose allemande, le judaïsme1.
Quand on trouve si aisé de faire rentrer l’auteur d ' Atta Troll dans le cadre historique de la poésie allemande, comment admettre qu’il y a un génie juif, une poésie juive? A travers ses partis pris, la critique allemande montre à quel point le plus personnel des écrivains sortis de Jacob est de son temps et de son pays. Elle a raison : Heine est un Allemand, et un romantique d’outre-Rhin. Il est beaucoup plus Allemand que ne le soupçonnent nombre de Français, ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait rien de personnel. Loin de là, il a un esprit, une légèreté de verve, une agilité de pensée, si rare chez les Allemands (comparez Heine à Jean-Paul),
1. L’historien Treitschke et le philosophe Hartmann, deux des éducateurs de l’Allemagne contemporaine, ne sont pas plus tendres pour Heine. Tous deux, du reste, laissent voir que chez le poète ils poursuivent le juif, et, comme dit Hartmann, l’entrée du judaïsme dans la civilisation allemande. Le lecteur français lira avec profit le livre de M. L. Dueros, Heine et son temps, sa jeunesse (1886), et l’article de M. J. Bourdeau, Revue bleue , 8 janv. 1887. Cf. Ad. Strodtmann, Heine’s Leben und Werke.
que nous sommes portés à l’attribuer à son origine juive, ou à son séjour en France. Nous n’avons peut-être pas tout à fait tort. Si Allemand qu’il soit, il y a du juif et du Français chez lui. De même que son contemporain et congénère Borne, Heine a subi l’influence de l’esprit français, non seulement des idées françaises, mais du génie même de la France. Il en est imbu; un Allemand de sang teutonique n’eût pu s’en imprégner à pareille dose. Cela est une part de son originalité, et cela tient sans doute au sang d’Israël.
Veut-on qu’il y ait un génie juif, c’en est là le principal trait; il se ramène à cette faculté peu commune partout, même chez les lils de Juda, de s’assimiler à la fois le génie de deux peuples. Mais cela ne saurait constituer un génie national distinct. Cet avantage (en est-ce toujours un?l le juif le doità ce que, simarquée qu’elle soit sur son cerveau, par l’éducation et par le milieu intellectuel, l’empreinte nationale, française, anglaise, allemande, est, chez lui, moins profonde, étant d’habitude moins ancienne, n’ayant pas été imprimée dans sa chair et ses moelles durant des siècles et des siècles. Par cela même, à l’inverse de la plupart d’entre nous, dont les pores sont fermés à l’esprit du dehors, le juif reste perméable au génie des peuples où baignent son intelligence et ses membres. Il s’en imbibe comme une éponge, il en absorbe l'esprit, il en prend pour ainsi dire la teinte. C’est ainsi que nous voyons des juifs russes ou allemands se faire si vite Français et Pari=
294 LES JUIFS et l’antisémitisme
siens. Au rebours de ses pères, recouverts du Talmud comme d’un cuir épais, le juif moderne subit plus rapidement que nous l’action du milieu et du moment.
Des poètes, si nous passons aux artistes, aux musiciens, ils nous suggéreront des réflexions analogues. C’est peut-être dans l’art où ils ont remporté les triomphes les plus retentissants que les juifs ont montré le moins de facultés créatrices. Remarquons, d’abord, qu’il n’y a pas plus de musique juive que de poésie juive1. Il y a eu seulement des musiciens juifs qui, tous, se rattachent au pays où ils sont nés, ou au pays où ils ont vécu. Dans ces rejetons de Jacob, on reconnaît du plant d’Allemagne, de France, de Russie, d’Angleterre2.
Rien, chez ces musiciens juifs, qui ressemble à un génie national juif. Autrement, qui eût osé contester leur originalité? Halévy est Français, et entre les plus Français de nos compositeurs; il a les qualités de notre race : l’esprit, la vivacité, la grâce enjouée, la mesure, l’art de la composition. Mendelssohn, le
Wunderkind de Goethe, est Allemand par l’inspira-
tion, autant que par les formes de son art. Il a, de l’Allemagne, le sérieux, la science, la poésie, la profondeur, le sentiment de la nature. Si le juif perce