Le P. Hue
2. On cite quelques exemples de résistance des juifs : ainsi à York, sous Richard Cœur de Lion; mais de tels faits sont fort r -res et se rapportent à l’époque où les juifs n’avaient pas été entièrement abaissés. Récemment encore, lors des émeutes antisémitiques de Russie, bien peu d’israélites, là même où ils étaient en nombre, ont tenté de résister. Il est vrai qu’on ne le leur eût point pardonné.
qu’on le ravalât, ni sa conscience, ni ses sens ne se révoltaient. Il n’avait plus de nausées, il ne connaissait pas les haut-le-cœur. Le chien affamé n’a pas de dégoût pour les os qu’il déterre dans les ordures. L’abjection était devenue la part du juif; c’était son lot. Il ressemblait à ces animaux qui ont appris à se nourrir de charognes et de débris putrides. Il vivait de l’ignoble, il se résignait aux métiers borgnes qu’on exerce, la nuit, furtivement, dans les quartiers mal famés. Libre au chevalier, au clerc, au bourgeois chrétien, de se regarder comme une créature noble à laquelle les actions basses sont interdites. Ces actions basses, ces besognes viles, auxquelles le chrétien ne voulait pas s’abaisser, étaient souvent les seules qu’il permît à ces chiens de juifs. Où le préteur sur gage et le brocanteur, où le fripier et le revendeur du ghetto eussent-ils pris le point d’honneur, bien ou mal placé, qui faisait qu’un gentilhomme se tenait debout, devant un Philippe II, ou un Louis XIV *?
1. Quelques Israélites ont trouvé que je me montrais ici injuste pour Israël. Un grand rabbin, M. Lehmann, a pris la peine de me répondre dans Y Univers Israélite (1er nov. 1891). « Qu’auriez-vous pensé, m’écrivait-il, si nous avions accepté sans révolte certaines de vos appréciations ? Vous n’auriez eu que trop raison, alors ! Sans honneur et sans conscience, qu’est-ce qui restera aux juifs? » — Ce grand rabbin n’avait pas tort , je ne lui en veux point de s’être révolté contre certains de mes jugements; cela même montre qu’ils ne sauraient s’appliquer à tous ses coreligionnaires. Quelques-uns d’entre eux, des officiers de notre armée, ont protesté, à leur façon,
Ce n’était point que ce paria n’eût, lui aussi, son orgueil. Aucune race peut-être n’a été plus orgueilleuse, d’un orgueil concentré, et comme cuirassé d’humilité, que rien n’entamait. Ne pouvant exiger de respect pour sa chétive personne, le juif s’est réfugié dans un orgueil collectif; il a eu l’orgueil de son peuple, de sa -loi, de son Dieu . Jamais il n’a perdu sa foi en la supériorité d'Israël. Il avait, vis-à-vis de ses seigneurs, chrétiens ou musulmans, les sentiments d’un fils de roi, vendu comme esclave et condamné à de vils 'offices par des maîtres grossiers. En cédant à la force, il gardait, dans sa loi, un réduit intérieur où les injures ne pouvaient l’atteindre1. Les chevaliers, les seigneurs, les grands du monde, tout comme la foule des goïm, n’étaient, à ses yeux, que des barbares d’un sang moins noble, et d’une culture, — presque d’une race inférieure. Quel mépris devait couver ce cœur de juif pour les chrétiens, dont les vices le faisaient vivre! pour ces grands corps de barons bardés de fer, qui, selon le
l’épée à la main; et la rencontre où est tombé le capitaine Meyer ne permet plus de dire que le point d’honneur est un sentiment étranger aux juifs. Je n’en crois pas moins mes jugements fondés, au moins pour certains, en expliquant, comme je l’ai fait, ces défectuosités morales par le traitement infligé aux juifs dans le passé.
1. K L’outrage ne l’atteint pas, l’injustice qui lui est faite ne le révolte pas, m'écrivait lui-même M. le grand rabbin Lehmann, directeur du séminaire israélite de Paris. Jamais le juif, en dépit des humiliations, n’a été dégradé à ses propres yeux. » (Univers israélite, ibid.)
conseil du roi saint Louis à Joinville, ne savaient argumenter contre le juif « qu’à grands coups d’épée dans le ventre! » Les Gentils n’avaient, pour eux, que la force brutale. En se prêtant aux plus repoussantes besognes, Israël conservait, dans son cœur, le dédain de ceux qui l’y contraignaient. Dans la fétidité et l’ignominie de la Judengasse , le juif, coiffé du bonnet jaune, se sentait infiniment au-dessus de ses maîtres incirconcis. Israël seul est noble, Israël seul est pur, et rien ne peut souiller la Maison de Jacob, ou la faire déroger.
Dans cette conscience de sa supériorité native, le juif puisait des forces pour tous les abaissements, de façon que, selon le mot de Lamennais, « aucune souffrance, aucun opprobre n’a pu lasser ni son orgueil, ni sa bassesse ». N’était-il pas, du reste, sûr d’avoir un jour sa revanche? « — Petit imbécile! disait, dans leur infect cabaret de Sukoviborg, le rabbin Josué à son fils Salomon Maimon, muet d’admiration devant la princesse Radziwill; — dans l’autre monde, cette belle princesse nous allumera notre poêle. » — Et maints juifs comptaient ne pas attendre l’autre monde. Ils espéraient bien entendre, sur cette terre, la trompette de l’archange sonner l’heure du triomphe. Les prophètes le leur avaient promis, et Jéhovah le leur devait. Le Messie n’allait-il pas venir, un jour, tout remettre à sa place : Israël en haut, les goïm en bas, sous les pieds de Juda? Le Messie vengeur, les juiveries l’attendaient, de générations en générations, demandant à l’astro-
logie, ou à la Cabbalc, l’année de sa venue, accueillant ingénument tous les faux Messies, jusqu’au temps de Descartes et de Voltaire, sans que jamais se lassât l’espérance d’Israël.
Par là s’explique comment le juif a pu rester, des siècles, plié sous le mépris sans en être accablé. Chez lui, le ressort intérieur n’a pas été brisé; il s’est toujours conservé intact, prompt à se débander au jour de la délivrance. Si courbé qu’il fût, le juif était prêt à tous les relèvements. Il les invoquait et les escomptait d’avance, demandant à Jéhovah quand sa colère cesserait de se déverser sur son peuple, sans douter jamais de la libération finale, — patient, lui aussi, parce qu’éternel. De là, chez le juif, dès qu’il n’est plus écrasé sous un poids trop lourd, cette merveilleuse faculté de rebondissement qui, après toutes les chutes, le reporte toujours en haut. De là, parfois aussi, chez lui, ces soudaines éruptions de l’orgueil longtemps comprimé et comme rentré, ou même, une susceptibilité qui choque d’autant plus qu’elle est moins attendue : voulant être fier, il devient insolent.
C’est ici surtout, si nous nous piquons de justice, qu’il nous est malaisé de ne pas faire un retour sur nous-mêmes. Cette bassesse, cette platitude d’àme et de caractère que, aujourd’hui encore, nous nous croyons en droit de reprocher au juif, elle est à nous, autant qu’à lui. C’est notre œuvre. Nous la lui avons inculquée et enseignée, de père en fils. Nous nous sommes ingéniés
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à l’avilir; nous y avons travaillé sciemment et savamment. Nous lui avons, pour cela, inventé des costumes déshonorants, des marques d’ignominie, des cérémonies dégradantes. Le juif, au goût du chrétien, ne semblait jamais assez vil. Nos ancêtres l’ont formé à la bassesse, comme ils dressaient des chiens couchants ou des bassets à ramper dans les terriers. Ici encore, le sang sémitique et la loi hébraïque n’ont rien à voir. Il n’y a qu’un fait d’hérédité et d’adaptation au' milieu. Là où il a été relativement libre, où il a eu le droit de lever le front, le juif, à cet égard comme à bien d’autres, se rapprochait du chrétien. Ainsi, autrefois, dos juifs d’Espagne ; ainsi même dos Séphardim accueillis en Occident. S’ils ont plus souffert que les Askenazim de l’Est, ils ont été courbés moins bas. Le sentiment pe l’honneur n’a pas toujours été, pour eux, un château fort aux murailles à pic, dont le pont-levis ne laissait jamais passer le juif. Ils ont parfois été admis à porter les armes, ils ont souvent fréquenté les chevaliers arabes et les hidalgos chrétiens. Après quatre siècles d’exil, on retrouve parfois, chez eux, comme un reflet de la fierté castillane ou de la dignité orientale.
Quant aux juifs d’Asie, d’Afrique, de Roumanie, de Hongrie, de Russie, assujettis à un régime de mépris, plus fatal peut- être à l’âme que les quemcideros de l’Inquisition, comment, et depuis combien de temps, auraient-ils pu se laver de la boue d’abjection où leurs maîtres chrétiens et musulmans les ont forcés de crou-
pir? Us ressemblaient, ces misérables juifs, à ces animaux craintifs qui, pour ne pas attirer l’attention de leurs ennemis, se collent à la terre et s’aplatissent contre le sol. Puis, autre chose qu’il ne faut pas oublier, ils ont subi la dégradation de la pauvreté héréditaire, de l’indigence sordide qui, sous un ciel inclément, avilit à la fois l’âme et le corps. Les lois mêmes de l’Europe chrétienne étaient calculées pour les y maintenir, ou les y refouler. Encore aujourd'hui, en Russie, en Roumanie, ces lois hostiles, récemment renouvelées ou aggravées, pèsent sur plus de la moitié des juifs européens. Us ne peuvent guère vivre qu’à force de ruse, par contrebande, pour ainsi dire, en passant frauduleusement à travers les mailles de la loi, qui les tient dans son fdet. Entre eux et les chrétiens, la partie n’est pas égale ; la loi les contraint à tricher. U y a là une sorte de cercle vicieux dont les gouvernements n’ont pas encore eu l’art, ou le courage, de sortir. Le législateur prétend protéger les chrétiens contre les artifices du juif, et tous les règlements édictés contre ce dernier ne font que l’induire à la tromperie et le dresser à la duplicité.
Dans les pays même où ils sont émancipés, en Allemagne, en Autriche, en Italie, les juifs n’ont de liberté et de sécurité que depuis une ou deux générations ; nulle part, sauf en France et en Hollande, de puis plus de cent ans. Les juifs sont des affranchis, fils d’esclaves; c’est d’hier, seulement, qu’ils ont échangé le bonnet de juif pour le bonnet de la li-
ber té. Ils sont tous des liberti, ou des lihertini , dont la liberté récente reste souvent précaire. Or, de quelque race qu’il sorte, dans nos démocraties modernes, comme dans la Rome antique, il faut, à l’affranchi, plus d’une génération pour prendre les mœurs, les pensées, le cœur de l’homme libre.
Songez à l’éducation que vingt siècles ont donnée aux juifs, à celle que reçoivent, encore de nos jours, les trois quarts d’entre eux. Qu’est-ce que l’enfant apprenait de son père? et, ce qui importe plus encore que les conseils ou les exemples de la famille, quels enseignements lui donnaient le monde et la vie? Étaient-ce des leçons de loyauté, de franchise, de droiture, de délicatesse? Quels étaient les jeux et les distractions du petit juif? Presque partout, les enfants jouent à des jeux qui leur apprennent la fierté, le courage, le point d’honneur; vous pouvez être certain que ce ne sont pas là les jeux des petits juifs. En quelques régions, à peine osent-ils s’essayer aux jeux bruyants de leur âge. On ne leur pardonne pas d’être tapageurs, étourdis, espiègles comme les fils des chrétiens. Le juif n’a pas le droit detre un enfant comme les autres ; ses légers méfaits sont punis comme des crimes. Il n’y a qu’un an ou deux, en juillet 1890, à Bialystok, en Russie, un jeune garçon juif de douze ans, surpris, dans un jardin, en train de cueillir des cerises, a eu la figure tatouée, au nitrate d’argent, par le propriétaire, un médecin chrétien, qui lui a laborieusement gravé, sur le front, le mot
voleur , en russe, en allemand et en hébreu1. Et les juifs qui ont osé trouver mauvaise cette ingénieuse correction ont été internés au loin.
Même dans nos collèges d’Occident, lorsqu’il y a été admis, l’enfant juif a été longtemps un souffre-douleur. Il était comme un étranger au milieu des enfants chrétiens, comme un bâtard au milieu d’enfants légitimes. Jusque chez le juif baptisé, le sang de Jacob semblait une tare, un défaut de conformation que la cruauté de ses camarades lui faisait expier durement. Benjamin Disraeli, par exemple, n’a jamais oublié, et jamais pardonné les sévices dont son enfance a été victime à Eton ou à Harlowe2.
Qu’était-ce donc, avant que la Révolution française eût donné l’exemple de l’émancipation de ces parias? Partout le petit juif recevait de bonne heure des leçons de choses qui s’enfonçaient profondément dans sa jeune cervelle : leçons de feinte, de fausse humilité, de patience, de fourberie, de finesse sournoise. Était-il battu ou injurié par des chrétiens ou des musulmans? A quoi bon se plaindre? Il n’y avait, pour lui, ni droit, ni justice. Les parents prudents s’appliquaient à bien pénétrer leur progéniture
1. J’ai entre les mains la photographie de l’enfant ainsi défiguré,
2. Ces souffrances et ces rancunes de son enfance, Disraeli les a dépeintes dans deux de ses premiers romans : Contarini Fleming et Vivian Grey. — Cf. G. Brandes, Lord Beaconsfield. Berlin, 1879, p. 20-24.
de cette vérité élémentaire. Le père de Salomon Maimon, le rabbin Josué, excitait ses fils à lutter de ruse. « Pas de force, leur répétait cet homme de sens, des stratagèmes. » Les petits frères de Salomon lui avaient un jour dérobé adroitement des boutons de culotte que le futur rabbin philosophe leur avait traîtreusement extorqués. Salomon se plaignait : «. Pourquoi te laisses-tu attraper ? lui répondit son père ; tâche d’être plus malin une autre fois1. » C’est ainsi que, au xvme siècle, les sages d’Israël apprenaient à leurs enfants la science de la vie. Étonnons-nous, après cela, de la bassesse de ce Maimon, un des types les plus accomplis du juif d’avant la Révolution : âme vile et intelligence haute. 11 saura, ce rabbin autodidacte, devenir un des métaphysiciens les plus subtils de l’Allemagne, tout en restant un fripon de mendiant. Il réfutera Kant, il planera avec aisance dans la sphère éthérée des idées pures, tout en continuant de ramper dans les vulgaires soucis d’une vie terre à terre. Le penseur, chez lui, gardera les sentiments, les instincts, les mobiles d’un parasite de bas étage. Malgré toute sa science et sa philosophie, il tombera audessous des plus dégradés de ses congénères, car, avec sa foi traditionnelle, il aura perdu le bâton sur lequel, à travers ous leurs abaissements, s’appuyaient les plus méprisés des vieux juifs.
1. Salomon Maimons Lebensgeschichte. — Cf. Arvède Barine, un Juif polonais ( Revue des Deux Mondes , 15 oct. 1889).
Et le cas de Maimon n’est pas unique. Plus d’un israélite moderne, sous des dehors d’élégance bien différents de la répugnante grossièreté du petit-fils du cabaretier de Lithuanie, est, en fait de morale, logé à la même enseigne. Dépouillé des croyances de son peuple sans avoir pris les nôtres, n’ayant plus, comme tant d’entre nous, qu’une vacillante notion du devoir, sans avoir reçu de ses ancêtres, comme la plupart d’entre nous, l’inflexible sentiment de l’honneur, le juif déjudaïsé est trop souvent vide de tout sentiment moral .
Il y aurait beaucoup à dire sur la morale du juif, là même où, par bonheur pour lui et pour nous, la Thorci n’a pas perdu toute prise sur l’âme d’Israël. Chaque race se fait une morale en rapport avec ses conditions d’existence. Comment celle des fils de Jacob ne se serait-elle pas ressentie de l’existence que nous leur avons faite? La morale d’un peuple, ou d’une religion, ne tient pas, tout entière, dans ses lois ou dans ses livres sacrés ; elle s’élève et s’abaisse, elle s’altère ou s’épure, avec les nécessités de la vie. Le juif, naturellement, s’est fait une morale d’accord avec son oppression et son abjection. C’est ici surtout qu’a opéré l’éducation séculaire. Aux fils de Juda, la vie apparaissait, dès l’enfance, comme une guerre avec tout ce qui les entourait, guerre sournoise, guerre de pièges et d’embûches, où le juif ne devait compter que sur son habileté et sa dextérité. Ses ancêtres, dont il lisait les hauts faits dans la Bible, avaient combattu
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avec l’épée et le javelot : ses armes, à lui, les seules à sa portée, étaient l’intrigue, la fraude, l’astuce, la dissimulation. Il en a été d’Israël comme de toutes les races longtemps foulées et avilies. Nous savons ce que la conquête romaine, le despotisme byzantin et le joug turc ont longtemps fait du peuple le plus noble de l’antiquité. La servitude est partout un terrible agent de démoralisation ; et peut-être les races les plus hautes en sont-elles les plus dégradées : optimi corruptio pessima .
Puis, pour le caractère et pour l’âme, il y a une autre éducation, celle des professions héréditaires, des métiers exercés par les ancêtres. Chaque profession, pourrait-on dire, a sa morale, comme chacune a ses travers ou ses tics. Les métiers habituels du juif, nous les connaissons. Nous en avons retrouvé la marque sur son intelligence ; ils en ont peut-être laissé une plus profonde sur son caractère. Longtemps enchaîné à son comptoir, ou enfermé dans sa boutique, le juif en a pris l’esprit. Il lui en est souvent resté quelque chose de mercantile. Plût à Dieu que pareil instinct ne se rencontrât que chez les fils d’4braham, où il s’explique si aisément ! Pour le juif, il y a là une sorte d’atavisme. Chez le banquier de Berlin ou de Francfort, chez le journaliste ou le savant de Vienne ou de Paris, perce parfois, tout à coup, le brocanteur de la Judengasse ou le regrattier du ghetto. L’empreinte était trop bien gravée pour s’effacer, entièrement, en moins d'un siècle. On ne se défait pas si
vite de ses aïeux. A toutes les repoussantes besognes auxquelles il a été contraint, durant des générations, le juif s’est parfois sali Famé, comme les doigts.
Prenons les plus honnêtes des métiers exercés par ses pères : le colporteur, le maquignon, le cabaretier, le marchand de vieux habits ; prenons l’argentier du roi ou du sultan, le financier ou le fermier des taxes ; ce ne sont pas là des professions qui élèvent l’âme ou ennoblissent le caractère. Ce qu’elles inculquent à l’homme, ce n’est pas la délicatesse morale, la sincérité, le désintéressement, la générosité. Il ne convient point de médire du commerce; mais, de toutes les professions, le négoce, le petit commerce surtout, est manifestement celle qui tend le plus à émousser le sens moral, ou qui laisse le moins de jeu aux plus hautes facultés de l’âme. Les anciens en étaient si convaincus que leurs législateurs, ou leurs philosophes, excluaient de Yagora et des affaires publiques les marchands. Il n’était pas sans quelque fondement, ce préjugé d’ancien régime : « Le trafic déroge à la noblesse. » Or, si l’homme d’argent n’a jamais été tout le juif, presque tous les juifs ont ôté obligés de faire de l’argent. Exclus des professions libérales, presque aucun n’a pu, comme disaient nos pères, vivre noblement.
Qu’est-ce donc si l’on songe aux circonstances dans lesquelles étaient obligés d’opérer les trafiquants juifs ! Le commerce, d’ordinaire, jouit de la protection des
lois; or, sur quelles lois pouvait compter le juif, en
dépit des chartes que lui avait concédées ou vendues la politique ou la cupidité des chrétiens ? Son trafic, secret ou avoué, le juif l’exerçait sans sécurité, souvent clandestinement, toujours incertain du lendemain, exposé à toutes les vexations et spoliations, menacé de voir nier ou réduire ses créances, anxieux de dissimuler ses gains pour avoir chance de sauver quelques ducats, au jour où le peuple ou le prince s’aviserait de lui faire rendre gorge, par pillage de mutins, ou par édit royal. Ce n’est pas tout : contraint d’abandonner aux grands ses écus à vil prix, il lui fallait exploiter les petits, sucer le sang des pauvres, reprendre aux misérables, à force d’astuce, ce que les puissants lui avaient arraché par violence. C’était là, pour lui-même, comme pour le chrétien, un des côtés les plus démoralisants de l’activité du juif.
Fermier du fisc ou du seigneur, le juif ressemblait aux oiseaux qu’on dresse à chasser ou à pêcher, pour le compte du maître. Il était l’agent héréditaire de toutes les oppressions et de toutes les exactions. Traité sans pitié d’en haut, il lui fallait être impitoyable avec ceux d’en bas, leur faire rendre tout ce qu’il en pouvait tirer, au profit de ceux qui ne voyaient en lui qu’une éponge à presser. En Pologne, en Hongrie, en Allemagne, en Bohême, le juif a été l’intermédiaire abhorré entre le peuple et le prince, entre le serf et le noble. Bans ce métier, il rendait naturellement aux petits les dédains et les coups qu’il recevait des grands, faisant payer aux manants les injures de leur seigneur.
Voici un exemple : le facteur de l’Est, le juif polonais, longtemps employé par l’État, par les jmïis, par l’Église même, pour faire rentrer les impôts, taxes, redevances, créances, renies de toute sorte. Ce facteur a deux faces; c’est, par profession, un homme à deux visages: l’un obséquieux et servile, éternellement souriant, tourné vers le maître ; l’autre dur, hautain, railleur, tourné vers le paysan et le tenancier. C’est ainsi que le même juif est, tour à tour ou en même temps, humble et arrogant, qu’il a la voix basse et le verbe haut, selon l’homme à qui il parle. A ce métier, sa sensibilité s’est émoussée, son épiderme est devenu calleux, son cœur s’est desséché ou racorni. Il avait trop à souffrir pour ne pas être endurci aux souffrances des autres. Son œil était sec ; durant des générations, selon l’image de Heine, ses pleur» silencieux avaient été, vers l’Orient, grossir les eaux du Jourdain; il ne lui en restait plus dans les yeux. Puis, il était trop haï du peuple pour compatir aux maux dont il était l’instrument. En foulant le cnrétieu, en vendant le cheval ou la vache du paysan en retard pour ses redevances, il ne faisait que rendre aux goïm les maux qu’il avait reçus des goïm ; il pouvait répéter, avec la Bible : œil pour œil, dent .pour dent, sûr, quoi qu’il fit, d être en reste avec les ennemis de son peuple. Les chrétiens, pour le juif, n’étaient pas des semblables. Et la réciproque était vraie.
Est-ce à dire, comme nous sommes portés à l’imaginer, que le juif fût inhumain, insensible, cruel, féroce,
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qu’il eût une pierre à la place du cœur? Non point; de ce qu’il était dur vis-à-vis des ennemis d’Israël, il ne suit point qu il fût incapable de bonté, de tendresse, d’affection, de dévouement. Pour qui l’a observé de près, le juif est peut-être le plus affectueux des hommes; mais toute sa sensibilité, il la gardait pour les siens, pour sa famille et pour son peuple. Son cœur, endurci et comme rugueux au dehors, demeurait tendre dans ses fibres intimes. Le juif était homme, lui aussi; Sliakspeare l’a senti, d’instinct, dans Shylock; mais le juif n’était homme qu’avec ses frères, avec ceux qui le traitaient en homme. Yis-à-vis des autres, il se hérissait, il se roulait en boule, ou s’enfermait dans une impassibilité froide. Sa tendresse, comme son orgueil, était tournée en dedans.
D’une manière générale, on pourrait dire que le juif était l’homme du dedans. Toute son existence, sa séquestration et son abjection le contraignaient, en toute chose, à se replier sur lui-même. Joies ou douleurs, toutes ses affections étaient comme rentrées. Exécré et méprisé de tous, il ne pouvait avoir ni abandon, ni ouverture de cœur, ni expansion, ou il n’en pouvait avoir qu’avec les siens, avec « sa juive » et « ses petits juifs », pourchassés et traqués comme lui. Tel le sanglier des bois, l’animal sauvage, avec sa laie et ses marcassins. C’était à sa femme, à ses enfants, à ses frères en ignominie, qu’il gardait tout ce qu’il y avait de bon et de doux en lui. Ses tendresses refoulées s’épanchaient libre-
ment, le soir, dans la famille. La famille a toujours été le refuge du juif. Il en a eu les vertus ; ses ennemis ne les lui ont jamais refusées. A toute époque, il a mérité les éloges, trop souvent menteurs, des épitaphes villageoises: il a été bon père, bon fils, bon époux. Aucune race, peut-être, n’a possédé à ce point les qualités qui font aimer la vie de famille et qui, pour n’être point les plus hautes ou les plus brillantes, n’en sont pas moins peut-être les plus solides et les plus précieuses : la tempérance, la continence, la patience, la douceur, la modération, la régularité des mœurs. Toutes ces vertus, la pratique quotidienne de la Loi, le respect séculaire de la Règle l’y avaient dès longtemps formé. Le juif avait peu de vices ; il ne connaissait guère ceux dont souffrent le plus la femme et l’enfant: l’ivrognerie, le jeu, la colère, les brutalités de la main ou les grossièretés de la bouche. En cela, jusque dans son infect ghetto, il était demeuré homme de race, bien élevé et bien né.
D’une manière générale, le juif répugne aux actes de violence et aux passions violentes : il y a si longtemps qu'il ne peut plus se les permettre! Puis sa Loi, la discipline de la Thora et du Talmud lui ont> elles aussi, appris à demeurer maître de soi. Ce n’est pas qu’il ne soit passionné, mais passionné en dedans, et souvent à froid. La passion, chez lui, n’éclate guère que dans l’intensité du regard. A l’inverse du barbare slave ou germain, il est rarement l’esclave ou le jouet de sa passion ; il sait la contenir et la conduire. Le juif est le contraire
de l’homme de la nature, de l’homme primitif, emporté et effréné, tout en dehors et tout d’instinct. A cet égard, rien ne lui ressemble moins que le juif de Malte, leBarrabas de Mario we, furieux et féroce. La brute cruelle et impudique, qui est au fond de tout homme, apparaît plus rarement chez lui; elle a été matée1.
Le juif, d’habitude, n’est pas homme de premier mouvement ; il n’a ni la fougue méridionale, ni l’emportement sanguin des races du Nord. S’il sent vivement, en homme nerveux, il ne s’abandonne pas aux brusques sursauts des nerfs. Ses passions ne sont point des chevaux impatients qui hennissent et piaffent; il les a dressées, il leur a appris à ne point se cabrer; à tout le moins, il les tient en rênes et ne leur rend pas la main. Chez quelques-uns, il est vrai, — phénomène nouveau, — il y a parfois une revanche de la nature, comme une explosion des passions longtemps comprimées; mais c’est encore l’exception. A la différence du Slave ou du Celte, le juif est rarement « impulsif » ; il sait attendre et se dominer. Les siècles lui en ont donné
1. Un des traits les plus marqués du caractère juif, c’est peut-être l’horreur du sang. Elle lui a été inculquée peu à peu par les prescriptions sur la nourriture. Non seulement le juif orthodoxe doit s’abstenir de sang, mais les animaux, petits ou grands, destinés à son alimentation doivent être tués par le schohet désigné pour cela. « Jamais une juive, remarque un israéliste (M. Weill, Lévilique, p. 60) ne tuera une poule ou une oie. Les juifs ont un homme assermenté chargé de ces pénibles fonctions. » Les communautés nombreuses ont un schohet pour la volaille, aussi bien que pour les bestiaux.
l’habitude; il a été, si longtemps, obligé de toujours se surveiller et se contrôler ! Aujourd’hui encore, il se sent épié par des regards hostiles. — « Vous ne sauriez croire combien cela est fatigant de toujours s’observer ainsi, » médisait un israélite ; mais, pour la plupart, le pli est pris. Le juif est maître de lui-même, et cet empire de soi lui vaut d’être facilement maître des autres. Le juif écoute moins l’instinct que la raison. Si le propre de l’homme est d’être un être raisonnable, le juif est le plus homme des hommes.
Pour lui, il est vrai, la voix de la raison est, d’habitude, la voix de l’intérêt; mais n’est-ce pas là, pour presque tous les humains, ce qu’ils appellent être raisonnable? Le juif a celte supériorité, qu’il comprend souvent mieux ses intérêts, et que, les comprenant, il s’y attache, et ne s’en laisse pas distraire. Il y a chez lui peu « d’emballement » ; tout est calcul réfléchi et dessein suivi. Il a la patience et la persévérance qui font réussir les grandes entreprises et les petites. Rien ne le rebute, rien ne le lasse, rien ne le déconcerte. Rappelez-vous son énergie, faite à la lois de ténacité et de souplesse. Sa volonté est un arc toujours tendu, et son œil ne s’écarte pas de la cible. Que d’avantages dans ce qu’on se plaît à nommer la lutte pour la vie ! Cette lutte, que nous sommes fiers d’avoir récemment découverte, le juif la connaissait mille ans avant Darwin ; il y a été longuement préparé par les siècles et laborieusement dressé par nos ancêtres. Il a pris, dans la servitude et la misère, les qualités qui conquièrent le
pouvoir et mènent à la fortune. Son caractère, aussi bien que son intelligence, a été équipé pour le combat; et dans les batailles de la vie moderne, qui ne sont pas des tournois de chevaliers, ses défauts le servent presque autant que ses qualités. Aussi réussit-il dans le monde. Pour employer le jargon tin de siècle, le juif est le grand struggleforlifer de notre continent. Sommes-nous sincères, c’est là ce qui lui vaut le plus d’ennemis.
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Tel est le juif que nous ont légué les âges; mais, corps et âme, ce juif est un produit du passé, et il tend à se modifier avec les temps nouveaux. Défauts et qualités s’atténuent chez lui, s’émoussent, s’effacent peu à peu, à mesure que s’épure ou s’élargit l’atmosphère où il vit. - Aucune race ne subit aussi rapidement faction du milieu. Il y a, chez elle, une sorte de rénovation physique à la fois et morale. Rappelons-nous que la faculté maîtresse du juif est la souplesse, le don d’adaptation. Nous l’avons déjà remarqué : il se fait, avec une incroyable facilité, à nos modernes conditions d’existence; et, prenant nos mœurs, il prend, plus que nous ne le croyons, nos idées et nos sentiments. Regardez ce petit juif de Russie, qui nous arrive en caftan râpé et en casquette de velours; s’il garde, toute sa vie, son accent et sa gaucherie, les
enfants qu’il traîne à sa suite seront, clans une quinzaine d’années, des Français, des Anglais, voire des Américains. C’est par la tête que commence la métamorphose, par cette tête juive qui se vide si aisément de toutes ses idées orientales pour se remplir des nôtres. Le cœur, les sentimenis changent plus lentement; c’est une conversion qui demande d’habitude plusieurs générations. Aussi certains juifs nous font-ils penser à ces êtres fabuleux dont la tête appartient à une espèce et la poitrine à une autre; parfois l’on dirait d’une tête française ou allemande sur un buste de Levantin.
Souvent la métamorphose a été trop brusque pour être complète. Ces israélites français, anglais, dont les pères nous sont venus de Pologne ou d’Allemagne, ont parfois, pour nous, quelque chose qui détonne. Un regard, un mot, un geste met subitement à nu le vieux fond juif. « Grattez l’israélite, me disait un de mes amis, vous trouverez le juif du ghetto. » Cela n’est pas toujours vrai. Ce que nous prenons pour le juif n’est souvent que l’étranger, l’homme d’un autre pays, d’une autre éducation. Ce que l’on sent percer chez l’israélite civilisé, ce n’est pas tant le juif que le parvenu; nous confondons l’un avec l’autre.
Des parvenus! La plupart des juifs de notre connaissance le sont assurément; ils en ont les faibles et les travers, la prétention, la présomption, la suffisance. De là, généralement, leur peu de distinction ou d eléganee,
leur mauvais goût ou leur mauvais ton, leur peu de tact,
leurs façons outrées dans un sens ou dans l’autre, tantôt familières et sans gêne, tantôt apprêtées et cérémonieuses; leur peine, en un mot, à demeurer dans la mesure de l’homme du monde. De là, en partie, cette vanité qui s’étale naïvement chez des hommes d’habitude peu ingénus, d’autant plus grande et plus chatouilleuse que le juif a plus longtemps souffert dans son amourpropre. De là, aussi, cet appétit de titres, de croix, de rubans, de distinctions de toute sorte, dont le juif semble d’autant plus affamé qu’il en a plus longtemps jeûné, et, qu’en ayant été privé, il est enclin à leur donner plus de prix et à leur trouver plus de saveur. De là encore ce besoin de faire du bruit, de se faire voir, de faire parler de soi, d’éblouir les autres et les siens ; de là ce luxe souvent criard, cet amour des bijoux, des équipages, des fêtes retentissantes, de tout ce qui reluit et tire l’œil; on sent l’homme heureux de faire parade des richesses qu’il a si longtemps été obligé de cacher. De là aussi, quelquefois, les excentricités d’hommes d’ailleurs fort avisés ; c’est le jeune Disraéli, habillé de velours et de satin, avec ses mains chargées de bagues et ses prétentions de dandy; c’est Lassalle, le démocrate socialiste, se faisant le chevalier de la comtesse Hatzfeld et jouant sottement sa vie, par amour-propre, pour épouser une jeune aristocrate bavaroise dont la famille ne veut pas de lui.
« Un Anglais a dit que, pour faire un gentleman, il faut quatre générations. Or, ces quatre générations, bien rare le juif qui les a derrière lui. » Ainsi me
parlait un riche Israélite de Varsovie. Le propos est juste. En dehors de quelques dizaines, de quelques centaines de familles, au plus, le juif est presque toujours un homme nouveau, a self-made man. Il s’est élevé brusquement; c’est un soldat de fortune. Il n’a pas encore eu le loisir de prendre les goûts, les manières, le ton, et, ce qui est peut-être plus malaisé, les sentiments d’un gentleman. Cela ne prouve point qu’il ne le puisse devenir; avant d’en décider, il faut lui faire crédit de deux ou trois générations. Est-ce même toujours nécessaire? Si rares qu’ils nous semblent, j’ai, pour ma part, connu des juifs français, anglais, italiens, voire des juifs allemands, polonais ou russes, qui, pour l’élé’sation des sentiments, méritaient, autant qu’aucun chrétien, le titre de galant homme.
A ceux qui croiraient le juif irrémissiblement dégradé, il suffirait de rappeler le nom de tant d’israélites, circoncis ou baptisés, qui ont fait honneur au vieux sang de Jacob. On en trouve dans tous les temps, au moyen âge comme de nos jours, — à l’époque même où le juif a été le plus avili, aux deux ou trois derniers siècles.
Chaque race, chaque religion peut se personnifier dans quelques hommes qui en sont comme l’expression la plus haute. Il en a été ainsi d’Israël, au sortir même du ghetto, alors que pesaient encore sur lui les lourdes lois et les lourds préjugés qui l’ont si longtemps écrasé. Veut-on voir, par exemple, ce que peut donner le vieux fond juif au contact de notre civilisation?
256 LES JUIFS ET l’antisémitisme.
je citerai un homme qui me semble particulièrement «représentatif» de son peuple et de sa foi. C’est Moïse Mendelssohn, l’ami de Lessing et le grand-père du compositeur. Ce petit juif- du Nord qui, par sa vie, plus encore que par ses écrits, a tant contribué au relèvement de sa race, en eût pu être le symbole vivant. Petit, laid, gauche, difforme, le fils de Mendel, le copiste de rouleaux de la Thora , n’avait rien de ce qui charme les yeux ou séduit l’imagination. La première fois que le vit sa future, la fille du banquier, qui sans le connaître, s’était éprise de sa précoce renommée, elle le trouva si disgracié que le courage de l’épouser lui manqua. Le pauvre philosophe se retirait déjà, lorsque la jeune juive, le rappelant, lui fit cette question inspirée du Talmud : « Est-il vrai que les mariages se décident dans le ciel ? » La réponse affirmative de Mendelssohn décida du sien. Et la riche jeune fille, assez avide d’idéal pour donner sa main au petit bossu, n’eut pas à se repentir d’avoir cru que le ciel avait pu combiner une aussi bizarre union. Si la taille de Mendelssohn était basse, son âme était haute, et si son corps n’était pas droit, son cœur l’était.
Nous avons dit que, chez le juif, le caractère était audessous de l’esprit, et voilà que le premier représentant du judaïsme dans la société moderne nous donne un démenti. L’auteur du Phéclon , le « Socrate de Berlin », était justement plus grand par l’âme que par le génie. Gomparez-le aux plus célèbres de ses contemporains,
nos grands hommes notamment, à Voltaire, à Rousseau, à Diderot, à Mirabeau, qui la connu, l’avantage moral n’est pas de notre côté ; pour la noblesse du caractère, la dignité de la vie, la générosité des sentiments, le juif fait honte aux chrétiens. Et cette facile supériorité sur des chrétiens infidèles à l’esprit du Christ, le fils d’Israël la devait à sa foi et à sa loi. C’est le respect de la règle, l’habitude de la discipline morale, l’union aisée de la raison et de la foi ; c’est le sens intime de ce qu’il y a de sain, de pondéré, de mesuré, dans la Thora et dans la tradition d’Israël, qui ont fait de Mendelssohn un sage, avant que Lessing l’ait pris pour modèle de son Nathan der Weise. Et ici vous vient une réflexion. De même que le type idéal du chrétien, le summum de la vertu évangélique, est le saint, — la cime la plus haute à laquelle ait jamais atteint notre pauvre espèce humaine, — on pourrait (lire que le type idéal d’Israël, l’homme monté au sommet de l’échelle de Jacob, est le sage.
De ces caractères élevés, Israël en a produit en tout pays. En veut-on un autre exemple, pris cette fois non plus parmi les Askenazim, les juifs du Nord, mais parmi ceux du Midi, les Sephardim, — non plus parmi les juifs demeurés fidèles à la Synagogue, mais parmi les fils de Juda détachés, à notre contact, des traditions de leur peuple, nous rencontrons le plus grand peut-être des juifs modernes, un génie, d’une autre envergure et d’un vol autrement hardi, mais cette
fois encore, un sage, quelques-uns ont osé dire un saint. On sent que nous voulons parler de Baruch Spinoza, le solitaire du Pavilioengragt, le juif espagnol enterré dans une église hollandaise. Ici encore, ce qui est partout singulièrement rare parmi les grands hommes, — y compris les philosophes, — nous voyons un juif dont lame est au niveau du génie. On peut ne point aimer la philosophie de Spinoza, — j’avoue, pour ma part, que je la goûte peu, — il est malaisé de ne pas admirer le philosophe, et de ne pas l’aimer.
Sans fortune, sans appui, ce juif sacrifie tout à ce qui lui paraît la vérité ; presque seul des penseurs de son temps, il ne craint pas d’aller jusqu’au bout de sa pensée, et ose être sincère avec les autres, comme avec lui-même, ne cherchant ni la gloire, ni le scandale. Des princes lui offrent des chaires ou des pensions; presque seul d’entre ies savants de son temps, le juif refuse places et pensions, ne cherchant pas plus l’argent que le bruit. Le pieux impie qui voit Dieu en toutes choses ne veut pas se laisser distraire de la contemplation de la substance infinie. Le peu qu’il lui faut pour soutenir sa vie passagère, — il est, lui aussi, de faible complexion, — le juif, dans un temps où le travail des mains est dédaigné de tous, le demande à un métier manuel. Il médite les théorèmes de Y Ethique et les déductions de son traité Theologico-politicus en polissant des verres de lunettes. Son biographe Colerus nous le montre simple et bienveillant avec les simples,
s’entretenant volontiers avec eux, édifiant, par sa vie et par ses propos, ses hôtes, les bons Van der Spyk, les encourageant dans la piété, avertissant les enfants d’aller au service divin et leur commentant les paroles du prédicateur.
Ce juif, excommunié parla Synagogue, reste un des exemplaires les plus achevés de l’humanité, un des hommes qui font honneur à l’homme. D’autres, avant nous, l’ont rapproché de ce qu’ont produit de plus élevé la piété chrétienne et la sagesse antique : le juif me semble à mi-chemin entre les deux, entre l’humilité de l’une et l’orgueil de l’autre; il y a, dans sa vertu, moins d’effort apparent et de tension héroïque; tout y est humain et naturel. Ici encore, chez le juit frappé des imprécations du herern , on sent quelque chose de tempéré, d’équilibré, qui semble tenir à ses origines et à son éducation hébraïques. Alors même que sa philosophie n’aurait rien d’israélite, qu’elle ne devrait pas plus à la Cabbale qu’à la Thora , sa vie et sa sagesse tiennent d’Israël. Ce n’est pas, en tout cas, une race à jamais déchue, celle qui, à ses plus mauvais jours, a enfanté un Spinoza.
« Dans le livre des contes de l’Arabie, a dit le poète juif, on voit des princes changés en bêtes qui, le jour venu, reprennent leur forme première. . . Tel a été le destin du prince que je chante. Son nom est Israël. Des sorcières l’avaient changé en chien, en chien jouet des enfants de la rue, en chien avec des pensées de
chien : Huncl mit hündischen Gedanken 1 . » Le poète a dit vrai. Durant des siècles, Israël, prince des pays d’Orient, chassé de la maison du roi son père, a été métamorphosé en animal obscène ; il a dû ramper aux pieds de maîtres étrangers, aboyant de faim et de misère, objet de dégoût pour qui le rencontrait. Et voilà que, au grand scandale de ceux qui le croyaient fait pour être à jamais fouetté et battu, il a repris, devant nous, sa forme humaine. Les sorcières qui la lui avaient enlevée sont bien vieilles ; toutes pourtant ne sont pas mortes. C’est l’intolérance et les lois d’exception qui, pendant si longtemps, ont refusé de voir dans le juif un homme ; — en certaines contrées, là-bas, vers l’Asie, les survivantes s’obstinent encore à le traiter en chien. La fée qui a fait cesser l’enchantement, est-il besoin de la nommer? Elle est coutumière de pareils prodiges, et Israël n’est pas le seul qui lui doive d’avoir repris forme humaine. Naguère encore, elle était en haut renom parmi nous, Français; et, à notre exemple, les peuples l’invitaient volontiers à leur rendre visite. Aujourd’hui, on semble las d’elle ; plus d’un ne lui pardonne pas ce qu’elle a fait nour Jacob. On l’appelle Liberté ; — pour redevenir tout à fait un homme, le juif ne demande pas d’autre aide.