‹ Israël chez les nationsChapitre 42 sur 65 · JUIF · texte numérisé non relu

JUIF

I. Raisons de la persistance du particularisme d’Israël. — L’esprit de clan et les minorités religieuses. — II. Le costume juL ; y a-t-il un costume national juif? — Juifs polonais, juifs d’Orient. — Est-ce toujours le juif qui a voulu se distinguer des gentils par le vêtement. — La rouelle du moyen âge. — III. Langues et dialectes des juifs. — Pourquoi le juif parle-t-il souvent une autre langue que ses voisins chrétiens? Le «jargon » ou judéo-allemand et le judéo-espagnol. — De l’usage de l’hébreu chez les juifs contemporains. — IV. Les noms des juifs. Noms de famille et prénoms. — Askenazim et Sephardim. — Comment, à cet égard aussi, ils cherchent à se nationaliser.

Pur Sémite ou de race croisée, rien dans le sang de Jacob, rien dans le génie d’Israël ne s’oppose à ce que le juif s’approprie notre civilisation. Pourquoi, en tant de pays, continue-t-il à former comme un peuple au

sein du peuple et comme une confrérie internationale •éparse au milieu des nations ? D’où ce particularisme persistant, joint à cette sorte de cosmopolitisme égoïste qui lui permet de se transporter d’une contrée à l'autre, sans presque jamais s’y fondre entièrement avec les habitants? Comment y a-t-il tant d’arrière-neveux d’Abraham dans l’impure écume de toutes nations qui flotte sur nos capitales, à la surface de nos sociétés en décomposition?

Les raisons, nous les connaissons : elles ne sont •ni physiologiques, ni ethnographiques, elles sont tout historiques. Le juif, longtemps, n’a pu prendre racine nulle part. A quoi, durant des siècles, ont ressemblé les rejetons de Jacob sur la terre d’Europe? A des herbes folles arrachées, à chaque saison, par la main d’un sarcleur hostile ; ou encore, là où nous supportions leur présence, à des plantes en pot, sans cesse «déplacées, à de maigres arbustes en caisse, qui n’étaient pas libres de s’enraciner dans le sol. Presque partout, il était entendu que le juif n’était qu’un hôte •de passage, admis par tolérance ; en maint pays, il lui fallait, chaque année, acheter, à beaux deniers, le droit de séjour. A Rome, qui était comme le conservatoire des vieux usages, les juifs étaient tenus d’aller, tous les ans, avant le carême, au Capitole, implorer solennellement l’autorisation d’habiter, une année de plus, leur ghetto séculaire. Et cette demande, il la leur fallait, humblement, répéter plusieurs fois • repoussée au-

bas des rampes capitolines, la supplique des Ebrei n’était admise qu’au sommet du clivas sacré 1 .

Relégués soigneusement à l’écart de leurs voisins chrétiens, les juifs ont dû vivre entre eux, et deux ou trois générations de liberté n’ont pu leur en faire passer entièrement l’habitude. En plus d’une contrée, du reste, la loi ou les mœurs, plus exclusives que la loi, les contraignent encore à l’isolement. Chaque fois qu’il essayait de sortir de sa juiverie et de secouer son particularisme national, le juif y était ramené, de gré ou de force, comme l’y ramène aujourd’hui, par le collet, la police russe. Nous sommes bien bons de nous étonner que le ruisseau de Jacob n’ait pas encore, partout, mêlé ses eaux à celles des grands torrents de la vie moderne, alors que, pour l’en détourner, nous avions multiplié les digues et les barrages .

C’est parce qu’aucune race et aucune religion n’a été traitée comme Israël, qu’aucune n’a montré un pareil esprit de clan. Le cas cependant n’est point aussi singulier qu’on aime à le répéter. D’autres groupes confessionnels ont, pour des raisons analogues, présenté un phénomène semblable. Et cela, en dehors même de l’Orient, en dehors des Coptes, des Armé-

1. Cette cérémonie symbolique avait encore lieu après 1830; elle n’a été abolie, croyons-nous, que sous Pie IX. (Voyez, par exemple, Mendelssohn Bartholdy, Reisebriefecius denJahren 4S30-32; Leipzig, Mendelssohn, 1865, p. 122.)

niens, des Parsis, des Druses, des cultes et des Églises qui constituent une façon de nationalité. Il en est de même, à un degré moindre, de presque toutes les minorités religieuses, de celles surtout qui ont traversé de cruelles persécutions. Il en a été ainsi, en France, des protestants ; ailleurs, des catholiques, bien qu'entre catholiques et protestants, il n’y eût aucune différence de race. On a dit qu’il y avait une psychologie des minorités religieuses ; cela est juste, et cette sorte de particularisme en est un des traits les plus marqués ; pour l’effacer, il ne faut rien moins qu’une longue possession de la liberté.

L’histoire n’en fournit que trop d’exemples. La différence de religion et l’intolérance mutuelle suffisent à faire, d’hommes du même sang, des tribus hostiles, presque étrangères l’une à l’autre. Et les vestiges des anciennes démarcations persistent parfois, dans les mœurs, après les haines qui les avaient tracées.

Voyez, chez nous, en France, les protestants. Aujourd’hui que, entre eux et nous, sont tombées les murailles de règlements et les barrières de préjugés ; que, dans toutes les écoles, leurs enfants coudoient les nôtres, les protestants français nous semblent parfois, à nous catholiques, garder je ne sais quelle raideur puritaine qui n’est pas dans le tempérament français. Ils nous semblent avoir, dans leurs manières, dans le ton de leur langage, ou le tour de. leur esprit, je ne sais quoi d’étranger, de suisse, de genevois, dirai -je, faute

d’autre mot. J’ai connu de sceptiques Parisiens qui, tombés, par hasard, au milieu de compatriotes protestants, s’y trouvaient tout dépaysés, n’ayant pas l’oreilla faite à ce que l’on a plaisamment appelé le patois de Chanaan. Et cependant, quoique beaucoup d’entre eux nous soient aussi venus, ou revenus, d’au delà du Rhin ou du Jura, nos protestants sont souvent d’aussi bon sang français que nos vieilles familles catholiques, et mal inspiré qui s’aviserait de soupçonner leur patriotisme. — Des presbytériens d’Irlande, ou des catholiques des Pays-Bas aux calvinistes de Hongrie, aux vaudois du Piémont, à tels raskolniks de Russié, on pourrait citer bien des exemples analogues.

Alors qu’entre des chrétiens, de même race et de même pays, les différences de sectes ont pu créer ainsi des différences extérieures de ton, de manières, de tournure, comment le juif, le Sémite d’origine étrangère, tenu rigoureusement à l’écart des chrétiens, ne garderait-il point la marque de son isolement séculaire? Ce que j’admire, ce n’est pas que, en tant de contrées, Israël forme encore, à la surface des nations chrétiennes, comme des flaques de population étrangère, c’est, tout au rebours, que, en tant de pays, le juif ait si vite réussi à s’assimiler à nous.

Dans les régions même où ils se sont le moins mêlés aux chrétiens, les mœurs des juifs ont, plus qu’on ne l’imagine, subi l’influence des gentils du voisinage. A cet égard, il faut se défier d’une observation superfl-

cielle. Veut-on comparer le juif et le chrétien, le Sémite et l’Aryen à deux corps chimiques, mis en présence, celui des deux qui entame l’autre le plus vite et le plus profondément, ce n’est pas le Sémite, c’est l'Aryen.

Nulle part, là meme où ils ont séjourné le plus longtemps et en plus grand nombre, les juifs n’ont dénationalisé un peuple chrétien, témoin la Pologne, la Petite-Russie, la Hongrie. Au contraire, dans presque tous les États, les fds de Jacob ont ressenti l’action des gentils, prenant la langue, les usages, le costume de leurs voisins chrétiens, si bien qu’après des siècles d'exil, ils gardent souvent encore l’empreinte des pays habités par leurs pères. Cela est vrai des israélites du Nord comme de ceux du Midi, des juifs allemands aussi bien que des juifs portugais. D’où vient, en effet, cette distinction des Askenazim et des Sephardim, cette sorte de schisme historique qui a coupé Israël en deux tronçons inégaux? A -t- elle rien à voir avec les tribus de Jacob? Nullement. C’est une distinction toute nationale, toute géographique; elle est plutôt aryenne que sémitique; elle a, pour unique origine, la marque imprimée par les nations sur les neveux d’Abraham.

Juifs allemands et juifs espagnols, Askenazim et Sephardim étaient si bien devenus les enfants du pays où les avait jetés la dispersion; ils s’étaient, malgré tout, si bien naturalisés parmi les fils de Japhet que, lorsqu’aprôs une séparation d’un millier d’années, ils

se sont rencontrés, sur les étapes d’un nouvel exode,

ces frères séparés ont eu peine à se reconnaître. A Jérusalem, aux bords du Danube, en France, en Hollande, en Angleterre, en Amérique, ils ont longtemps formé des communautés distinctes, presque hostiles, ayant chacune sa langue, ses synagogues, son rite, ses usages. Askenazim et Sephardim étaient devenus étrangers les uns aux autres et se regardaient comme deux nations différentes. Au lendemain de 1789, les juifs portugais de Bordeaux pétitionnaient encore pour n’être pas confondus avec les juifs allemands de l’Alsace, voire même avec les juifs français du Comtat. Il y a moins de cent ans, les mariages, d’Askenazim à Sephardim, étaient rares, Pour rendre à ces tronçons d’Israël conscience de leur solidarité, il a fallu les attaques de leurs adversaires communs.

Après cela, comment soutenir que le juif demeure imperméable au milieu national qui l’entoure? Toute son histoire prouve le contraire. Il n’est peut-être pas de communauté israélite, pour isolée qu’elle semble, qui n’ait beaucoup emprunté de ses voisins chrétiens ou musulmans. Nous allons en trouver la preuve dans ce qu’on donne d'ordinaire comme le signe, on pourrait dire l’enseigne du particularisme d’Israël, dans les vêtements qu’il porte, dans les langues qu’il parle.

Prenez les juiveries de l’est de l’Europe, en apparence les plus fermées; ce qu’on appelle le costume juif, ou le parler juif, n’avait d’habitude, à l’origine, rien de juif. Ce qui distingue l’israélite, extérieurement, de nous,

lui a été, le plus souvent, imposé à dessein, par nous. Qu’on le prenne aux temps modernes ou au moyen âge, le juif, qui, dans une société hostile, s’enferme en son exclusivisme et se calfeutre dans ses traditions, le juif tend, peu à peu, à s’assimiler aux chrétiens, partout où il a le droit de le faire. C’est l'histoire de l’homme au manteau : la bise glaciale de la persécution le contraint à demeurer enveloppé dans son particularisme; la tiède chaleur de la liberté l’amène à s’en dépouiller.

Le particularisme national des juifs s’est surtout conservé en Orient et dans l’est de l’Europe. Inutile d’en donner les raisons; elles sautent aux yeux. En Orient, l’esprit de tribu n’est pas propre au juif; il se retrouve, plus ou moins, chez toutes les communautés religieuses qui forment comme autant de nations ayant chacune ses lois et coutumes. Les Juifs de l’est de l’Europe demeurent, à cet égard, à demi Orientaux.

Aujourd’hui encore, l’habitude de faire bande à part se trahit, chez eux, de diverses façons; souvent elle s’affiche en quelque sorte jusque dans le vêtement. En mainte contrée de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique : en Pologne, en Pelite-Russie, en Roumanie, en Asie-Mineure,

en Palestine, en Tunisie, les juifs portent un costume particulier, comme pour se distinguer des autres habitants du pays, chrétiens ou musulmans. C’est encore là, pourrait-on dire, une coutume orientale. En Orient, le vêtement est comme une profession de foi, ou un drapeau national, que chacun arbore au grand jour; quitter le costume de ses pères, c’est presque une apostasie.

Une histoire de l’habillement chez les juifs serait un livre curieux qui devrait tenter les amateurs du pittoresque; il se trouverait bien quelque riche israélite pour en faire les frais. Leur manière de se vêtir a étrangement varié, selon les contrées et selon les époques. On ne saurait dire qu’ils aient un costume national. Ils n’ont que des costumes locaux : j’ai vu, en Orient, des juifs et des juives de différente origine, porter, dans la même ville, des habits de coupe différente. Presque partout, la forme de leurs vêtements a plusieurs fois changé; parfois, elle leur a été imposée d’autorité. Le plus souvent, le costume actuel des juifs n’est que l’ancien costume du pays qu’ils habitent ou du pays dont ils sont venus. Le juif l’a gardé, alors qu’on le quittait autour de lui; fidèle aux vieux usages, il n’a pas suivi la mode. En cela encore, s’est manifesté l’esprit conservateur des grandes juiveries.

Que ies juifs n’aient pas toujours eu de costume particulier, cela est hors de doute. INous le voyons par les décrets des conciles et les édits des princes qui leur en-

joignent de porter des signes distinctifs. On leur faisait un crime de s'habiller comme les chrétiens. Les lois étaient fort sévères pour pareil délit, ce qui prouve la propension des juifs à le commettre. De meme chez lés musulmans. A Damas, par exemple, les juifs portaient autrefois le turban. Ils l'ont gardé en plusieurs régions de l’Islam; et s’ils l’ont d’une autre couleur que les vrais croyants, ce sont ces derniers qui l’ont voulu.

On connaît la longue lévite, la talare du juif polonais ; c’est, pour nous, le costume classique des juifs. Nous sommes enclins à nous les représenter toujours ainsi dans le passé ; c’est à tort. Dans l’ancienne Pologne, les juifs aisés portaient le costume polonais : sur la tète le spodek, bonnet fourré de peau de renard ou de martre, tel qu’on leur en voit encore, le jour du Sabbat, en Galicie; autour du corps, le caftan, ou mieux 1 e joupan polonais fendu aux manches et serré à la taille par une large ceinture, comme les juifs de làbas aiment toujours à en nouer autour de leurs reins.

Ce riche costume, les juifs, avec leur répugnance pour le changement, le conservèrent quand il était abandonné des seigneurs, des^cms polonais ; on le prit alors pour un costume juif. Le gouvernement russe l’interdit. Les israélites de Pologne et de Petite-Russie durent échanger le bonnet fourré pour la calotte ou la casquette de soie ou de velours, qui était la coiffure des petites

358 LES JUIFS ET l’antisémitisme.

gens des villes; en mainte localité, la casquette devint, à son tour, la coiffure juive. Ailleurs, les fils d’Israël ont adopté le chapeau à haute forme; le «cylindre», comme disent les Allemands, est devenu en quelques contrées leur couvre-chef national. J’ai vu, ainsi, à Tibériade, de sordides juifs allemands promener leurs « tuyaux de poêle » aux bords solitaires de la mer de Galilée. Le joupan polonais fut remplacé par une longue redingote plus ou moins semblable au caftan des marchands russes. L’empereur Nicolas en jugea bientôt les pans trop longs ; l’autorité impériale entra en campagne contre la talari , prise en affection par les juifs; il y eut des règlements pour en déterminer les dimensions. Les récalcitrants furent arrêtés dans la rue, et les ciseaux des agents de police rognèrent, séance tenante, les lévites qui dépassaient la mesure réglementaire L

Infortunés fils de Juda ! leur crasseuse talare ne fut pas seule en butte aux tracasseries administratives. Il en fut de même de leurs longues barbes et de leurs longs cheveux, surtout des boucles en papillotes ou peisse qu’ils avaient coutume de laisser pendre le long de leurs joues. Il est écrit dans le Lévitique (xiv, 27) : « Vous ne couperez pas vos cheveux en rond, et vous ne raserez pas votre barbe. » A ces papillotes en tirebouchons, l’empereur Nicolas déclara la guerre, ne les

1. Voyez, entre autres, Orchanski : Rousskoe Zakonodatelstvo o Evreiakh, p. 29.

permettant qu’aux rabbins, ce qui était les rendre plus chères aux juifs du commun, en en reconnaissant le caractère religieux. Autour des joues de la plèbe juive, s’engagea une lutte analogue à celle combattue, quelque cent ans plus tôt, autour du menton des raskolniks. par Pierre le Grand h Comme autrefois les vieux croyants, sous le tsar réformateur, des juifs appréhendés par la police furent rasés ou tondus d’autorité.

— « Quelle est, des deux puissances, celle que préfèrent vos coreligionnaires, l’Autriche ou la Russie? » demandai -je, il y a une quinzaine d’années, à un juif de Cracovie qui m’escortait aux mines de Wiéliczka. Un étranger, en Pologne, ne peut guère se passer d’un juif, ne fût-ce que pour s’affranchir de l’importunité des autres. En homme prudent, mon guide se fit prier pour répondre; puis, comme je le pressais: « La plupart, me dit-il, avec un sourire malicieux, aiment mieux l’Autriche. — Et pourquoi cela? — Parce que l’Autriche leur permet de porter leurs boucles. » — Boutade ou non, ce n’était pas si mal répondu. Le droit de porter des papillotes a son prix, et ce n’est pas seulement pour leur coiffure que les juifs sont plus libres, sous l’aigle autrichienne que sous l’aigle russe.

Dans les juiveries de l’Orient, le costume des femmes, tout comme le costume des hommes, varie selon

1. Voyez Y Empire des Tsars et les Russes, t. III. ; la Religion ,

liv. III, ch. ii.

les pays. Peut-être le plus gracieux est-il celui des juives de Srnyrne, avec leurs pantalons bouffants et leurs vestes échancrées sur la poitrine. Le plus richement grotesque est celui des grasses juives de Tunis, aux caleçons collants, lamellés d’or ou d’argent. En Pologne, les juives ont généralement abandonné l’ancien diadème de leurs grand’mères. Elles sont à plaindre, ces juives de l’Est ; leurs maris, ont souvent encore, le mauvais goût de leur raser le front. Une fois mariée, la femme ne doit plus chercher à plaire. Cette nudité de leur tête, les victimes la dissimulent sous un flot de dentelles jaunies, ou sous de lisses perruques, ou de luisants bandeaux de satin. Beaucoup, en se mariant, mettent déjà comme condition qu’elles ne seront pas rasées. L’usage en est passé dans les familles riches. Les juives ne s’y font aucun scrupule de suivre nos modes, elles ne craignent pas de porter leurs cheveux et de les friser. Elles ne cherchent à se distinguer des chrétiennes qu’en se montrant plus élégantes.

Est-ce bien du reste le juif qui a voulu se séparer de nous par le costume? Nous savons que, le plus souvent c’est tout le contraire. En mainte contrée, le juif qui oserait s’habider comme le chrétien ou le musulman s’exposerait à des avanies. Durant des siècles, chrétiens et musulmans le lui ont interdit. Pour mieux le tenir à l’écart, nous l’avions marqué de signes distinctifs qui ne permettaient pas de le confondre avec nous. Il paraît que la courbe de son nez et le profil sémitique ne

suffisaient point à le dénoncer. Il fallut que fart des hommes et l’esprit des légistes vinssent au secours de la nature. En avons-nous perdu le souvenir, le juif n’a pas encore oublié la rouelle jaune, le signe d’infamie si longtemps infligé à ses pères.

La rouelle (petite roue ou rota), imposée aux fils de Jacob par le concile de Latrande 1215, était un morceau d’étoffe rond ou carré, le plus souvent, une ronde! ie de drap ou de toile jaune ou rouge, parfois mi-partie jaune, mi-partie rouge, que tout juif devait porter, d’une manière apparente, sur l’épaule, sur la poitrine ou sur la tête. Les juifs qui L'omettaient étaient astreints à des amendes et à des peines plus sévères. Ils pouvaient, en certains cas, en voyage, notamment, obtenir dispense temporaire de la roue1. En plusieurs pays, en Allemagne par exemple, la rouelle a été souvent remplacée par un chapeau rouge ou vert, ou par un bonnet ou capuchon de coupe spéciale. Les femmes mêmes

1. D’après M. Ulysse Robert (Étude historique et archéologique' sur la roue des juifs, Revue des études juives, vi et vu, 1883), l’usage de la rouelle semble avoir existé dans le diocèse de Paris, dès le commencement du xmc siècle. Le iv° concile de Latran (1215), en étendit l’usage à toate la chrétienté. Saint Louis l’imposa aux juifs de France par une ordonnance de 1269. Philippe le Hardi, trouvant ce signe insuffisant, obligea les juifs, en 1271, à joindre à la rouelle une corne sur leur bonnet. Nous possédons plusieurs images du temps représentant le juif avec la rouelle. Une bulle du pape Paul IV en renouvela l’obligation, pour les juifs de Rome, en plein xvi® siècle. (Rodocanaclii, le Ghetto de Rome, p. 163-161.)

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n’échappaient pas à celte humiliation. En telle ville d’Italie, elles étaient tenues de porter un carré de drap jaune au-dessus de leur coiffure. Ailleurs, elles étaient autorisées à remplacer la rouelle par un autre signe moins disgracieux ; ainsi, à Francfort, par des bandes bleues à leur voile.

Religieuses ou civiles, toutes ces lois, toutes ces ordonnances des conciles ou des princes sur le vêtement des juifs et des juives n’avaient qu’un but : les isoler des chrétiens. En inventant la rouelle et tous ces signes distinctifs, les autorités chrétiennes ne faisaient guère qu’imiter les musulmans. Si frappantes sont ici les analogies entre notre droit canon et les lois musulmanes qu'on s’est demandé si l’Église ne s’était pas approprié les prescriptions de l’Islam 1 . Cela nous semble douteux ; les mêmes mesures ont pu être inspirées simultanément, aux chrétiens et aux mahornôtans, par un même esprit de méfiance pour le juif et le judaïsme. A Damas ou à Bagdad, comme à Rome ou à Paris, cette sorte de stigmate que chrétiens et musulmans imprimaient sur le front ou sur l’épaule du juif était la conséquence logique du système de séquestration qui aboutit au ghetto ou au mellah 2 .

1. Ainsi, Isidore Loeb, Nouveau Dictionnaire de géographie universelle, art. juifs, p. 999, 3e colonne... : « Même la rouelle du concile de Latran paraît empruntée aux musulmans. »

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