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G. Valbert, Hommes et choses d'Allemagne

semble le juif, Eliot n’a pas été seule à faire de lui un héros de roman. Sa vie même en a parfois fourni l'étoffe. Ferdinand Lassalle, par exemple, a inspiré trois ou quatre romanciers anglais ou allemands.

Jusqu’aux naturalistes, qui se sont aperçus que l’homme d’argent n’était pas tout Israël. M. Zola, qui se pique parfois de symbolisme, a opposé, dans l’An/enf, au banquier, roi de la Bourse, un petit juif poitrinaire, qui agonise en rêvant de rénovation sociale. Ce Sigismond n’est pas unè invention de Zola ; c’en est encore un que j’ai connu. En Pologne même, dans le pays où ils ont été le plus abaissés, poètes et romanciers nous ont plus d’une fois représenté des juifs de caractère noble, épris de causes généreuses. Ainsi le Jankiel de Mickiewicz, ainsi le Jacob de Kraszewski, ainsi le Meyer Ezofowicz d’Élise Orzeszc.

Quant aux juives, notre galanterie ou notre fragilité aryenne, a toujours été indulgente à leurs yeux de velours aux longs cils. Je ne sais si, pour elles, il est des antisémites. De la Rebecca d ’lvanhoë à la Rebecca de la Femme de Claude , à la Sarah de Don Juan d’Autriche i, à la Juive de Tolède de Grillparzer, à la Fanny Hafner de Cosmopolis , pourquoi tant d’écrivains de toutes races sont-ils allés, comme M. Alexandre Dumas, incarner « dans la fille des éternels persécutés » la grâce et la pureté de la femme? C’est un lis pourtant qui ne croît guère sur le fumier.

Mais qu’importent la fiction et les ombres vaines

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nées du cerveau des poètes? Est-ce seulement dans le roman qu’un juif puisse se montrer désintéressé? Circoncis ou baptisés, n’en est-il point, sous le firmament de Jéhovah, qui nous aient prouvé que, malgré son long abaissement, la race de Jacob n’était point encore fermée à tout idéal? J’en pourrais, pour ma part, citer plusieurs, en France même, parmi les vivants et parmi les morts. Qu’est-ce, par exemple, qu’un écrivain tel que James Darmesteter, si ce n’est un idéaliste? Et, parmi les israélites devenus chrétiens, sans renier le sang de leurs pères, qu’était un homme comme Gustave d’Eichthal, un de ces rares vieillards demeurés fidèles au large idéal de leur jeunesse? Nous avons, à l’Académie des sciences morales, un octogénaire qui, chaque fois que Dieu ou l’âme sont en cause, les défend avec les accents d’un prophète ; c’est un israélite qui a appris à lire dans le Talmud. Ils devaient bien avoir un grain d’idéalisme, ce juif levantin, Franchetti, qui, à l’heure de nos désastres, se fit tuer pour la France sur les collines de la Seine; ou cette juive lorraine, madame Coralie Cahen, qui, après avoir soigné nos blessés, de compagnie avec nos sœurs de charité, traversait, par trois fois, l’Allemagne pour aller consoler nos prisonniers dans les forteresses de la vieille Prusse1.

Veut-on s’en tenir à l’histoire, ils ne sont pas im-

1. Voyez M. Maxime Du Camp, Paris bienfaisant , pp. 365, 369. C’est en pensant à cette noble femme que M. Maxime Du Camp a écrit ces lignes : « On a dit, et j’ai dit moi-même, que les israélites

possibles à découvrir, les juifs, anciens ou modernes, orthodoxes ou hérétiques, qui ont su réaliser dans leur vie ce type du sage, ou du juste, demeuré, à travers les âges, l’idéal d’Israël. Cet idéal, défiguré chez leurs tzadigs par la superstition des Hassidim , Jehuda Iialevy et les grands rabbins du moyen âge, et Spinoza, et Moïse Mendelssohn, et Montefiore en ont laissé des types immortels. Le juif, avec la grâce du Christ, ne paraît meme pas incapable de s’élever jusqu’à la sainteté. J’en sais au moins un — ô scandale ! — en passe d’être officiellement reconnu comme saint et déjà admis aux honneurs de nos autels, le vénérable Libermann, fondateur de la congrégation des missionnaires du Saint-Esprit1. Les Églises réformées,

n’avaient qu’un sentiment incomplet de la patrie : O juive, pardonnez-moi ! » — Cf. dans V Invasion de M. Ludovic Halévy, les récits intitulés Vendôme et Graudenz ; la personne qui n’est point nommée est madame Coralie Cahen.

1. C’est, croyons-nous, la première fois qu’un descendant d’Israël est l’objet d’un procès de canonisation. Bien que les juifs qui se font baptiser n’appartiennent pas toujours à l’élite du judaïsme, plus d’un s’est distingué, dans le clergé protestant ou catholique, par ses vertus et par ses œuvres. Ainsi, en France, les deux pères Ratisbonne, l’un fondateur de la congrégation de Notre-Dame de Sion, l’autre converti à Rome par une apparition de la Vierge, à l’église Sant Andrea delle Fratte. Ainsi encore, les deux frères Lemann, tous deux connus pour leur zèle apostolique. En Autriche, l’archevêque d’Olmutz, le Dr Kohn, est de sang israélite. Les antisémites, qui se croient plus sages que Rome, n’en invitent pas moins l’Église à reprendre les usages de l’inquisition espagnole, en n’admettant les hommes de race juive au sacerdoce qu’après plusieurs générations de baptisés.

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qui n’osent point conférer de diplôme de sainteté, n’en ont pas moins vénéré, elles aussi, des apôtres et des docteurs d’origine juive. Ainsi, en Allemagne, le grand Neander, le flambeau de la théologie orthodoxe, Neander, un des hommes qui ont momentanément réchauffé, dans l’Église évangélique, la piété chrétienne engourdie sous les glaces du rationalisme 1.

Que chez les fils d’Abraham la racine des sentiments nobles n’ait pas toujours été desséchée, cela me paraît hors de doute; mais je ne sais si leur idéal est toujours le même que le nôtre. Peut-être y a-t-il, dans le passé d’Israël, quelque chose qui décolore ses aspirations les plus hautes et teinte son idéal d’une nuance de prosaïsme. Le juif est vieux, et il a longtemps vu le monde à travers les grilles du ghetto. Jusqu’en ses rêves, il se peut qu’il soit plus positif que des races plus jeunes,

1. L’Angleterre a eu également ses pasteurs et ses missionnaires de sang israélite. Une revue ecclésiastique anglicane, the Newberry Il ousc Magazine (janvier 1892, p. 320), affirme qu’il y a eu, dans l’Église établie, quatre évêques et cent vingt clergymen d’origine juive, dont plusieurs se sont signalés par la ferveur et le désintéressement de leur apostolat. Lord Herschell, aujourd’hui chancelier du cabinet Gladstone, est ainsi le fils d’un juif polonais, Ridley Herschell, devenu, après son baptême, ministre anglican.

dont l’adolescence, plus choyée, a eu plus d’expansion.

A nous, fils ingrats de la nouvelle Rome, grandis joyeusement sur les genoux maternels de l’Église, il nous revient parfois des réminiscences de notre enfance chrétienne et de ses élans vers le ciel. Nous sommes les fils des croisés; et de la vie du moine et du chevalier, il nous reste un tour d’imagination, une fierté de sentiment, une délicatesse d’âme, malaisés à retrouver chez les fils du Sémite, tenus comme des chiens à la porte de la maison. L’idéal, qui s’est formé au moyen âge dans le donjon du château-fort et sous les arcades du cloître, n’est pas celui du juif; — pas plus d’ailleurs qu’il n’est, là-bas, celui du Yankee. Le juif n’est, d’habitude, ni chevaleresque, ni mystique; nous en avons donné les raisons. Qu’il soit peu chevalesque, n’ait que dédain pour le donquichottisme et montre peu de goût pour la gloire bruyante des armes et les aventures noblement périlleuses, comment en être surpris, quand l’écu du chevalier et le droit de ceindre l’épée lui ont été déniés pendant des siècles ? De même, il n’est guère enclin au mysticisme et semble ne l’avoir jamais été : le judaïsme est toujours resté une loi, une religion de tête, un culte de raison, peu favorable aux mystiques transports ou aux divines langueurs. Le mysticisme de la Cabbale et des néo-cabbalistes, les Hassidim, semble une semence apportée du dehors; au jugement des meilleurs juges, la Cabbale même est sans racine dans le judaïsme.

M chevaleresque, ni mystique, quel est l’idéal du juif ? C’est, pourrait-on dire, un idéal bourgeois, et, si l’on peut associer ces deux mots, un idéal positif. Il ne sc perd pas dans les nuages ou dans l’azur du ciel : ce qu’il vise, c’est la terre et les réalités terrestres; son objet est l’établissement de la paix et la diffusion du bien-être parmi les hommes1. C’est ce qu’on a appelé l’idéal charnel du juif; idéal terre à terre peut-être, idéal, si l’on veut, de courtier besoigneux ou de banquier enrichi, pas tant à mépriser cependant, car il se ramène à ce qui fut l'idéal des prophètes, le règne de la justice dans le monde. Et viendra le temps où chacun pourra s’asseoir en paix, à l’ombre de sa vigne et de son olivier. Charnel ou non, tel est demeuré, à travers les âges, l’idéal judaïque; et ce terrestre idéal de l’antique Israël, peu importe que le juif l’ait rapetissé à sa taille; l’on ne saurait nier qu’il coïncide avec celui des temps nouveaux, avec le rêve humanitaire légué aux peuples modernes par le xvme siècle, qui, à travers toutes ses utopies et ses frivolités, fut, à sa manière, un siècle idéaliste.

Israël peut se vanter d’avoir, de longue date, pris les devants sur les Gentils. Comment s’appelle- t-il, dans la tradition de Juda, cet espoir lointain d’un renouvellement des sociétés humaines? Il s’appelle d’un vieux

1. Il y aurait lieu de noter ici, si je ne comptais y revenir plus tard, la part prise par les juifs au Saint-Simonisme, dont Olinde Rodrigues semble avoir été le premier inspirateur.

nom : le messianisme. Le messianisme est le grand dogme et la grande originalité du judaïsme. Des treize articles de la profession de foi de Maimonide, c’est encore celui qui garde le plus de croyants. Or, qu’est-ce que le messianisme, et comment l’entend-on en Juda?

Israël a, pendant deux mille ans, appelé le fils de David qui devait faire régner sur la terre la justice et la paix. Il est des juifs qui l’attendent toujours, mais la plupart sont las d’invoquer sa venue. Leur espérance a été trop de fois trompée par de faux messies; ils ont trop cru pour croire encore. Les rabbins euxmêmes sourient des juifs de Tibériade qui tiennent leur lampe allumée dans l’attente de la naissance de l’oint du Seigneur, — ou des juifs de Safed, assemblés d’avance au pied de la montagne sur laquelle le rejeton de Jessé doit établir son trône. Le Messie en chair et en os, le restaurateur de l’empire d’Israël qui devait asseoir sur le monde la domination de Jacob, bien peu y croient encore. Voilà longtemps déjà que les docteurs se sont pris à en douter. Ils n’abandonnent pas, pour cela, ces juifs à la foi obstinée, l’espoir du Libérateur qui doit faire triompher sur la terre le droit et l’équité. Les murs de certaines synagogues de Galicie en représentent, en naïves peintures, les emblèmes prophétiques, le loup et l’agneau paissant côte à côte.

Ces promesses de ses voyants, le juif, comme le chrétien, s’est décidé à les réduire en allégories. Nos docteurs lui ont-ils assez reproché d’être l’esclave de la lettre et

do matérialiser les prophéties? Le voilà, â son tour, qui les entend au sens spirituel, tout en leur gardant une signification temporelle. Pour lui, le prince de la paix, le soleil de justice, annoncé sur le Carmel et le Moriah, n’est ni un roi, ni un conquérant, ni un homme, mais une époque, une ère nouvelle, promise à Israël et à l’humanité. Pour tels de ses rabbins, le Messie, s’il est un être vivant, — le Messie triomphant, comme le Messie souffrant, le Christus patiens d’Isaïe, c’est Israël lui-même, Israël lumière du monde, tour à tour persécuté et délivré, humilié et glorifié. Pour la plupart de nos juifs d’Occident, ce n’est qu’une figure allégorique de l’avenir de l’humanité, une vision voilée des magnifiques destinées réservées à la race d’Adam. Le Messie conquérant à la Bar-Cocheba ne leur semble plus qu’une corruption du messianisme prophétique.

Ce qu’apercevaient, dans le lointain des âges, les nabis de Juda, c’était bien le règne de la justice, le règne de Jéhovah sur la terre; mais le règne de Jéhovah parmi les hommes, il ne sera pas établi, les armes à la main, par un monarque sorti du tronc de Jessé ; il sera la conquête pacifique de la science, le terme naturel de la civilisation, lentement acheminée vers le Bien et le Droit. Isaïe a vu juste, et les promesses d’Amos ou de Zacharie ne sont pas vaines; mais la Jérusalem future, où les prophètes voyaient en esprit monter les peuples, ne sera pas la cité de pierre relevée sur la colline de Sion, mais la cité idéale

où habiteront en frères tous les enfants des hommes.

Voilà ce qu’est le Messie pour le plus grand nombre des juifs contemporains; et ce Messie, nous le connaissons. Nous avons un nom pour lui; nous l’attendons, nous aussi, et l’appelons de tous nos vœux. C’est ce que nos foules aryennes nomment le Progrès ; messie moderne, auquel la multitude incrédule de nos capitales croit, d une foi aussi aveugle que les juifs d’antan à la venue du Libérateur, fils de David.

Cette foi, il est vrai, ne nous vient pas directement d’Israël : c’est plutôt nous qui l’avons réveillée chez lui. Elle dormait dans ses livres, elle y reposait à l’état latent, avant que Diderot et Condorcet l’aient révélée aux nations et répandue dans le monde. Mais, dès que la Révolution l’eut proclamée et qu’elle leur en eût fait la première application, les juifs la reconnurent et la revendiquèrent, comme un legs de leurs ancêtres d’Israël. Us lurent la Bible à la lumière de Y Encyclopédie, et ils découvrirent, dans les prophètes, ce qu’annonçaient les profanes voyants des gentils. Pour eux, l’antique dogme religieux du messianisme se confondit avec le nouveau dogme philosophique de la perfectibilité humaine. Et ainsi, le jour où il entra dans notre civilisation, le juif se trouva prêt à en épouser les espérances les plus hardies. Et ainsi, le vieux judaïsme sembla confirmé par la science et rajeuni par la spéculation moderne. La synagogue, qui paraissait à jamais pétrifiée dans ses rites archaïques, put se présenter à ses fils

comme la religion du progrès, se vantant d’avoir devancé, de deux ou trois milliers d’années, les sages des nations.

Le Progrès, voilà, pour l’israélite moderne, le vrai Messie, celui dont il salue, de ses hosannas, le prochain avènement. Telle est la foi du néo-judaïsme, et tel l’idéal du juif. Beaucoup, dans leur hâte, ne se contentent plus de dire : « Le Messie va venir, » mais disent : « Le Messie arrive, le Messie est arrivé. » Nous sommes déjà, pour eux, au seuil de l’ère messianique. La Révolution en a été la préface, nos Droits de l’homme en ont été le manifeste, et, au lieu de la trompette de l’archange des apocalypses anciennes, le signal en a été donné au monde par les tambours de nos soldats alors que, à l’approche de notre drapeau tricolore, tombaient les barrières de castes et les murs des ghettos. L’ère messianique est ouverte; mais ce n’est pas en quelques semaines d’années que sera renouvelée la face de l’univers, et que s’accompliront les visions des prophètes. Que d’obstacles encore à vaincre! Que de ténèbres à dissiper! Le juif affranchi se fait gloire d’y travailler, attaquant les hiérarchies surannées, guerroyant contre les préjugés, repoussant les retours offensifs du passé, s’employant, avec une précipitation parfois téméraire, à frayer la voie aux révolutions futures; confondant, trop souvent, le mouvement avec le progrès et la démolition du présent avec l’édification de l’avenir; trop disposé à traiter en ennemi tout ce qui lui

rappelle le passé, et trop enclin à détruire, sous prétexte de rebâtir; trop défiant de la tradition, trop confiant dans la nouveauté; ayant peut-être trop de foi dans la Raison, dans la Science, dans la Richesse; ne se sou venant plus assez des conditions morales, des conditions éternelles du progrès des sociétés humaines.

Ainsi le juif, et le nouvel esprit juif. Voilà qui est bien loin de l’esprit chrétien ; voilà qui paraît aux antipodes de l’esprit chrétien. Pas autant peut-être qu’il nous semble. U y a longtemps que le millénarisme, forme chrétienne de l’antique messianisme, compte peu de partisans parmi les chrétiens. Mais le christianisme n’a point, pour cela, répudié toute espérance au royaume de Dieu ici-bas. Car, lui aussi, a promis aux fils d’Adam le royaume de Dieu; et le chrétien, qui sait que le Messie est arrivé, sait bien que son règne n’est pas encore établi sur terre, et il ne cesse point d’en implorer l’avènement. Sur les lèvres chrétiennes est demeurée, à travers les siècles, la prière tombée de la montagne de Galilée : Adveniat regnum tuum! Et que de choses dans ce souhait, enseigné par le Messie vivant, — surtout quand on y ajoute, après le Fiat volunta* tua , le Sicut in cœlo et in terra! Sur la terre comme au ciel! Je me rappelle en avoir entendu le commentaire, à Rome, par un prélat américain; il y faisait rentrer les plus audacieuses espérances et les plus nobles ambitions des enfants des hommes. Sicut in cœlo! Les promesses les plus éblouissantes des voyants

d’Israël revivent dans ce verset du Pater quotidien.

Et si ies chrétiens ont semblé parfois l’oublier; si l’Église, avant tout soucieuse du séjour éternel et du triomphe final de la justice, a paru jamais se désintéresser de son règne sur la terre, ce n’est certes pas aux jours que nous vivons. L’Église aussi, nous le constations récemment 4, croit de sa mission de ne pas négliger cette vie terrestre, d’en panser les plaies, d’en adoucir les maux, d'en purifier et d’en assainir les passagères de meures. De fait, jamais elle n’y avait renoncé; mais le vent qui souffle du dehors l’y pousse plus que jamais. Elle ne veut rien abandonner de sa tâche providentielle, elle engage ses fils à se préoccuper de l’avenir social, et à n’en pas laisser le soin aux enfants des ténèbres. L’étendard de la Croix se déploie, de nouveau, comme une bannière de Progrès, et le mot de Justice est donné aux phalanges du Christ, le Messie des nations, comme la devise des conquêtes prochaines. Et ainsi le vieux rêve d’Israël, la grande vision sémitique incorporée à l’idée chrétienne, reparaît dans l’Église, non moins que dans la Synagogue, et pour en préparer la réalisation, la chaire de l’apôtre de Galilée offre son concours au siècle. Quand sera-t-elle construite, la Jérusalem nouvelle, la cité universelle de la Justice et de l’Amour? Et sera-t-il jamais donné à la main de nos fils d’en ouvrir les portes?

1. Voyez la Papauté, le Socialisme et la Démocratie (Calmann Lévy, 1892).

Il est vrai que le Christ a dit : Mon royaume n’est pas de ce monde. Par là, le christianisme se distingue du judaïsme, et les espérances spirituelles de la nouvelle alliance des ambitions temporelles de Juda. — Mon royaume n’est pas de ce monde; l'Évangile a raison; l’Évangile nous met en garde contre l’utopie; il nous avertit de ne pas trop présumer de cette vie terrestre. Le royaume de Dieu ne saurait pleinement se réaliser sur la terre — à moins que le Fils du Très- Haut ne redescende du ciel pour l’instaurer parmi les hommes. Le royaume de Dieu est un idéal vers lequel doivent tendre les siècles sans y atteindre jamais. L’Église n’en convie pas moins les chrétiens à s’efforcer, eux aussi, d’amener parmi les hommes le règne de la paix et de la justice. A cela revient l’enseignement social de Léon XIII. L’Église n’approuve point ceux qui, las des longueurs de la route, secouent sur nos sociétés en travail la poussière de leurs souliers, ou demeurent assis à la porte des cimetières, attendant, pour voir se lever le règne de la Justice, que la trompette de l’Archange ait sonné le réveil des morts.

«. Pour les fils d'Israël, prêchait un rabbin, c’est un devoir impérieux de travailler à la réalisation des espérances messianiques b » Voilà un sermon que les prêtres du Christ ne voudront pas laisser aux rabbins :

1. M. A. Astruc, Entretiens sur le judaïsme, son dogme et sa morale; Lcmerre, 1879.

cela n’est pas seulement le devoir des enfants d’Abraham, et nous ne leur en abandonnerons pas le soin. Le règne de la Justice, les chrétiens, eux aussi, ont le devoir d’y travailler ; il ne leur convient pas de s’eu remettre aux restes dispersés de Juda, aux adeptes nuageux du messianisme humanitaire, ou aux faux prophètes qui leurrent les foules de la chimérique transfiguration de la terre en paradis. Adveniat regnum tuum , répètent, chaque jour, des lèvres, trois ou quatre cents millions de Chrétiens ; mais, ce vœu du Pater, comment l’entendent-ils ? De combien, parmi eux, en est-il comme de ces juifs au cœur charnel, que nous accusons de matérialiser les promesses de l’Écriture?

S’il nous était donné d’évoquer, devant nous, l’idéal des foules baptisées et l’humaine Jérusalem rêvée par les masses populaires, je ne sais trop quelle différence nous trouverions entre l’idéal aryen et l'idéal sémite, entre notre idéal à nous, fils de chrétiens, et leur idéal juif. Si nos races occidentales en sont revenues à un vague messianisme ; si même, sans que nous en ayons conscience, c’est des collines de Sion que nous viennent notre soif de justice et notre espérance obstinée dans la victoire du droit, l’idéal des prophètes s’est bien déformé en chemin.

Ils auraient de la peine à reconnaître leurs visions et leur Jérusalem, dans nos songes matériels et nos prosaïques utopies, les voyants du Moriah. Sur le messianisme des montagnes de Juda et sur le royaume

de Dieu de la mer de Galilée a soufflé le néo-paganisme ; et juifs et chrétiens, confondant, presque également, le progrès avec la richesse et la félicité avec le bien-être, sont allés pour Messie élire Mammon. Oublieux de l’éternel JSisi Dominus du psalmiste et de la pierre angulaire sur laquelle devait reposer la vraie Jérusalem, ils rêvent de royaume de Dieu sans Dieu. Jéhovah est délaissé, et son Christ est omis. Aussi semble-t-elle reculer, devant nous, à mesure que nous nous flattons d’en approcher, la Jérusalem nouvelle, la cité de Justice et de Paix, vers laquelle se tendent en vain nos bras.

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