Paris, Rome et Jérusalem
vieux, et ils se font rares, les Israélites qui partagent ses espérances. Chez la plupart, l’universel a pris le dessus sur la tribu, l’humanité rejette dans l’ombre Israël. Si leurs utopies d’avenir se teignent encore d’une couleur nationale, la teinte n’en est plus juive, elle est plutôt française, allemande, anglo-saxonne. C’est ainsi qu’en nous retraçant les idées de Salvador, J. Darmesteter réclame pour Paris, la profane Jérusalem de la Révolution, le titre de cité sainte des temps nouveaux1. Et quand les juifs persisteraient à revendiquer cette gloire pour l’étroite cité de Juda, ils ne seraient pas les seuls . Que de chrétiens de tout rite font, eux aussi, dans leurs rêves de renouvellement de ce vieux globe terrestre, une place à la cité sainte, éternel symbole de nos plus hautes espérances ! Cette fonction de centre idéal du monde, d’ombilic moral de l’humanité, nombre de catholiques l’attribuaient naguère à la ville aux sept collines; mais depuis qu’elle est déchue au rang de capitale nationale, Rome laïcisée, Rome désaffectée, ne peut guère aspirer à pareille dignité ; bien
1. Ce que les juifs français disent de la France et de la révolution française, les juifs américains le disent des Etats-Unis et delà révolution d’Amérique. Je lis ainsi dans The American Hebrew , à propos de la commémoration de Christophe Colomb (sept, et oct. 1892) : « C’est ici la Sion d’où découle la Loi. C’est ici la Liberté qui éclaire le monde... — Nous ne regardons plus vers la Palestine et vers Jérusalem comme vers notre La Mecque. Cette terre est devenue notre Canaan... — L’Amérique est le Messie de l'humanité, le refuge des opprimés de toutes les nations, etc. »
des yeux habitués à regarder vers les bords du Tibre se détournent lentement de la nouvelle Jérusalem vers Taneienne1.
Utopies d’illuminés ou visions de prophètes, finissons sur ces grands rêves, les plus beaux peut-être dont se soient bercés les enfants des hommes . Il aura bientôt trois mille ans, ce vieux songe d’Israël ; il nous semblait naguère que les temps étaient venus et que l’accomplissement en était prochain. Les devins des Gentils nous l’avaient promis, et le siècle qui ne croit plus aux prophéties avait foi dans leur horoscope. Mais devins des Gentils et prophètes de Sion se seraient-ils trompés ? Les nations sont pareilles à des armées rangées en bataille, qui bivouaquent dans la nuit en attendant le choc du lendemain : quand luira-t-elle à nos yeux, l’aurore du jour béni, où, parmi les peuples, l’agneau pourra paître à côté du lion et le chevreau gîter près du léopard? Au lieu de s’en rapprocher, jamais notre Europe n’en a semblé plus loin.
N’importe; ce grand rêve, il est bon, pour le monde, que nos cœurs ne s’en détachent point. La Bible et l’Évan-
1. On pourrait indiquer de nombreuses marques de l’intérêt que reprend Jérusalem pour les chrétiens de toute confession. Je n’en signalerai qu’une, c’est la campagne menée par un savant religieux, le P. Tondini di Quarenghi, pour faire adopter le méridien de Jérusalem comme méridien international. Je ne parlerai pas de ceux qui voudraient transporter le siège de la papauté à Jérusalem; dans l’état actuel du monde, ce serait l’exiler en dehors de la civilisation.
gile nous défendent d’en désespérer. C’est à nous surtout, à nous chrétiens, libres de tout esprit de tribu et de tout exclusivisme de race, de ne pas trahir ces hautes espérances de paix dans la justice, et de les faire triompher entre les nations et les races, aussi bien qu’entre les classes et les individus. Nous ne pouvons en abandonner le soin aux fils de Jacob ; ici encore, c’est un devoir, pour nous, de travailler à l’avènement du règne de Dieu, du règne de la Paix et du Droit, en écartant tout ce qui divise les peuples et sépare les tribus humaines. Beati pacifici, a-t-il été dit sur la montagne. — Et moi aussi, en écrivant ces pages, et en repoussant de mes lèvres les paroles de haine, en me refusant de croire que la différence de sang a mis une inimitié éternelle entre la postérité de Japhet et les fils de Sem, j’ai conscience d’avoir contribué, pour ma trop faible part, à cette œuvre de paix ; — et ce faisant, je crois avoir été fidèle à l’esprit de charité et de mansuétude qui a soufflé sur nous des collines de Galilée.
FIIS
TABLE
PRÉFACE