‹ Israël chez les nationsChapitre 51 sur 65 · Genèse, xii · texte numérisé non relu

Genèse, xii

l’agneau habitera avec le loup, le chevreau gîtera près du léopard. Beau symbole et noble espérance! Qu’est-ce à dire, si ce n’est que les grands et les forts entre les peuples respecteront la faiblesse des petits. Maïmonide, l’aigle de la Synagogue, a soin de l’avertir que cela s’accomplira sans miracle. Pour lui, l’agneau et le chevreau sont la figure d’Israël, le loup et la panthère la figure des nations converties à la justice et à la paix. Qu’importe l’interprétation des rabbins ? La fraternité entre les hommes, la paix entre les nations, voilà un idéal qui n’a rien d’exclusif ; et si c’est là du cosmopolitisme, quel patriote s’en pourrait offusquer !

Ces espérances, nous savons quel nom elles portent en Israël. C’est le messianisme. Nous nous retrouvons, de nouveau, en face du grand dogme de Juda, et de nouveau, il nous faut bien avouer qu’il concorde, le vieux dogme oriental, avec ce qu’il y a de plus élevé dans nos aspirations modernes. Ce futur âge d’or que les juifs d’Alexandrie faisaient prédire au monde grécoromain par la voix des sibylles, teste David cam Si bylla, notre Occident vieilli s’est pris, lui aussi, à en songer. « De leurs glaives, dit Isaïe, fils d’Amos, les peuples forgeront des hoyaux, et de leurs lances ils feront des serpes : une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, et l’on n’apprendra plus la guerre. »

Est-ce que, dans l’Europe en armes des Hohenzollern, pareilles visions seraient devenues criminelles? Ou ne sentons-nous pas, nous Français, ce que ces lointaines

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promesses ont de conforme à notre esprit national et à notre foi dans la justice? Règne de la paix par le règne du droit, fraternité des peuples dans la liberté des nations, n’est- ce pas la prophétie que nos voyants de 1789 ont, eux aussi, osé faire au monde, du haut de leur présomptueux Sinaï?

Cet âge de paix, le christianisme interdit-il d’y rêver ! Nullement. Ces espérances, le christianisme les autorise, il les a faites siennes, et pour travailler à les réaliser, il n’a pas attendu nos philosophes. Les nations chrétiennes écouteraient la voix de l’Église qui, chaque jour, prie pour la paix entre elles, que le monde pourrait dire: O guerre, où est ton aiguillon? Après la trêve de Dieu, nous aurions la paix de Dieu. La nouvelle loi a recueilli l’héritage de l’ancienne, et ce qu’avaient vaguement entrevu les prophètes du Carmel, l'Évangile s’est engagé à en faire une vérité ; s’il n’y a pas encore réussi, la faute en est à l’orgueil de la vie et à la concupiscence des yeux. Cette aspiration vers la paix entre les fils du Père commun, paix entre les nations, paix entre les classes, elle appartient si bien à la nouvelle loi, comme à l’ancienne, que, pour y atteindre, certains fils d’Israël n’ont pas craint de recourir à la papauté. C’est ainsi qu’Tsaac Percirc (par plus d’un côté, un juif représentatif du juif moderne) adressait, avant de mourir, un appel au pape Léon XIII. Et le rêve du vieux banquier sephardi, un jeune savant doublé d’un poète, M. J. Darmcsteter, le reprenait ré-

cemment à son compte. Voilà au moins des juifs qu’on ne saurait taxer d’exclusivisme national *.

A ces grands songes d’avenir quelques-uns, il est vrai, associent le passé d’Israël. Ils ne renoncent point aux promesses faites à la Maison de Juda et, dans l’humanité future, unifiée sous la justice, ils réservent une place à la fille de Sion. Ils voient en espérance, conformément aux visions de Michée et d’Isaïe, la plate-forme du Moriah, la montagne de la maison du Seigneur se dresser par-dessus les collines, et les peuples y affluer de toute part pour célébrer la Pâque nouvelle.

A Joseph Salvador 1 2, fils de l’antique Israël et de la France moderne, chez qui la tradition de Juda s’amalgamait avec nos aspirations françaises, Jérusalem apparaissait, dans les brumes de Favenir, comme le centre idéal de l’humanité, comme la ville sainte du novum fœdus , du pacte d’alliance entre les peuples. De la cité de David, ce juif français eût fait volontiers le Washington des États-Unis de la planète, la capitale fédérale de l’Orient et de l’Occident, du Septentrion et du Midi réconciliés dans la justice. Mais Salvador est déjà

1. J. Darmesteter, les Prophètes d'Israël , préface. Cf. Gust. d’Eichtal, les Evangiles, introduction. — Isaac Pereire, esprit pratique jusque dans l’utopie, demandait que la fonction d’arbitre entre les nations fût confiée au saint-siège. Il eût voulu, ce juif, voir le pape « établir une ligne de démarcation entre les ambitions des diverses puissances, entre la France et l’Allemagne, entre l’Autriche et l’Italie, etc. » (I. Pereire, la Question religieuse, 1878.)

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