‹ Israël chez les nationsChapitre 8 sur 65 · M. Em. Faguet, Dix-huitième Siècle, avant-propos · texte numérisé non relu

M. Em. Faguet, Dix-huitième Siècle, avant-propos

chrétien, le juif ne Ta pas allumée, il l’a prise de mains chrétiennes.

Ni notre xvme siècle, ni notre Révolution française, n’ont été le produit du judaïsme. Le juif a le droit d’exalter la Révolution; nul ne saurait s’étonner qu’il lui dise : « Hosannah ! » N’est-ce pas elle qui l’a délivré et tiré de la servitude d’Égypte? 11 lui est permis d’y voir la main vieillie de Jéhovah, et d’y vénérer « le divin en action ». Que, dans les transports de son lyrique enthousiasme, le juif reconnaissant égale, avec M. J. Darmesteter, « la Montagne révolutionnaire au Horeb » ; qu’il admire dans « Moïse un conventionnel parlant du sommet de la montagne » ; qu’il déclare que « la révélation a parlé le meme langage sur la crête du Sinaï et dans les salons du xvme siècle 1 », je ne m’en scandalise point, quoi qu’en puisse penser la Synagogue. Libre au juif de croire « que ce qui triomphe par Voltaire, c’est la Bible criblée d’épigrammes par Voltaire2 ». Libre à lui surtout de reconnaître dans la Révolution l’accomplissement des antiques prophéties d’Israël. A cela, je ne contredis point ; mais parce que, du Moriah ou du Carmel, un Isaïe a vu surgir au loin, dans la brume des siècles, une ère de fraternité universelle, cela ne fait pas qu’Israël ail <ité le principal ouvrier de la réalisation, hélas ! en-

1. M. James Darmesteter, Joseph Salvador , p. 52; cf. p. 28, 29.

2. M. J. Darmesteter, Coup d'œil sur l’histoire du peuple juif.

core bien incomplète, des mystérieuses visions de ses voyants.

Il se peut, comme on nous l’affirme, que le langage de Jérusalem soit celui de l’Europe moderne; mais quand « le Credo du monde nouveau ne serait que le Credo du vieux monde hébraïque, » ce nest pas Jérusalem, ce n’est pas, en tout cas, le juif moderne, qui l’ont appris à l’Europe. Quand il se vante d’avoir ouvert au monde les voies de la liberté et de l’égalité, quand il réclame, pour ses rabbins, la gloire d’avoir été les précepteurs des philosophes et les inspirateurs des Droits de i’homme, le juif fait une confusion. Il confond l’ère moderne et l’antiquité, la synagogue ou la Schule avec le temple du Moriah; il confond les hakharn et les docteurs du Talmud avec les prophètes en Juda ou en Éphraïm, — et le ghetto avec la colline de Sion.

Certes, le judaïsme, ou mieux, l’hébraïsme peut revendiquer sa part dans la lente éclosion des idées qui, après des siècles de servitude, ont émancipé Israël. Comme la Grèce, comme Rome, plus qu’elles deux peut-être, l’aride Judée a, elle aussi, jeté dans le monde plusieurs des semences, qui, demeurées vivantes à travers les âges, ont abouti à la germination de la société moderne.

Le juif a le droit de nous le rappeler, quand nous semblons en train de l’oublier. Il y a des pierres de Palestine dans les substructions de nos sociétés nouvelles. Nous le constations nous-mêmes, lors du cente-

naire de la Révolution française1. A plus d’un égard, la Révolution n’a été qu’une application de l’idéal qu’Israël avait apporté au monde. L’idée de la justice sociale est une idée israélite. L’avènement de la justice sur la terre a été le rêve de Juda. Le dernier historien d'Israël nous le remémorait récemment encore. Pour trouver la source première de 1789, il faut creuser par-dessous la Réforme et la Renaissance; il faut remonter, par delà l’antiquité classique et l’Évangile, jusqu’à la Bible, à la Thora et aux prophètes. En ce sens, il est vrai que le nouveau décalogue des Droits de l’homme procède des tables rapportées du Sinaï, et que la nuit du 4 Août a été un lointain et involontaire écho du Horeb.

Mais cette part d’Israël dans la formation des sociétés nouvelles, elle ne revient point au juif du moyen âge ou de l’ancien régime, méprisé, abaissé, avili; elle revient aux livres hébreux, devenus le patrimoine des peuples chrétiens. La Révolution et la société ont-elles des maîtres parmi les juifs, ce n’est point les docteurs en Tahnud des Askenazim ou des Sephardim, ce sont les vieux nabis d’Israël, les Isaïe, les Jérémie, les Ézéchiel, qui, à leur manière, ont été de grands révolutionnaires. Si la Réforme elle-même

1, Voyez le Banquet du Centenaire de 1789, dans notre volume: la Révolution et le Libéralisme ; Hachette 1890. Cf. ci-dessous chap. x.

et, avec la Réforme, les libertés anglaises ou américaines tiennent au judaïsme, c’est par la Bible et non par le juif, c’est par le vieux livre, lu le soir, à haute voix, en famille, et non parles débris vivants des douze tribus. A l'époque de leurs révolutions, il n’y avait de juifs ni en Angleterre, ni en Amérique, si bien que l’on pourrait dire que les pays les plus soumis à l’ascendant des Hébreux sont ceux où le juif a eu le moins d’action1.

C’est bien dans la Bible, semble-t-il, que Jurieu et les pasteurs protestants, en cela les maîtres de Rousseau, ont découvert le principe de la souveraineté du peuple ; mais, pour le trouver, ils n’ont pas eu besoin d’aller chercher dans la Judengasse. C’est à la Bible, c’est au Pentateuque et aux Juges que, s’il en faut croire un Américain, lui-même Israélite 2, les fondateurs de l’Union américaine ont emprunté le modèle de leur constitution populaire et fédérale ; mais, pour cela, les Adams et les Madison n’ont pas eu à prendre leçon des juiveries de l’Europe ou de l’Afrique.

Nous faisons souvent honneur aux peuples protestants et à la Réforme de ce que, en bonne justice, il serait

1. Il y avait bien quelques communautés juives dans les colonies anglaises avant la guerre de l’Indépendance, mais elles y étaient sans influence. La révolution des Pays-Bas, qui accordèrent un refuge à tant de Juifs espagnols, prêterait à des réflexions analogues.

2. M. Oscar S. Strauss, ancien ministre des États-Unis en Turquie : les Origines de la forme républicaine du gouvernement dans les États-Unis d'Amérique, ouvrage traduit en français, avec préface d’E. de Laveleye. Paris, 1890; Alcan.

plus équitable d’attribuer à la Bible et aux Hébreux, — je ne saurais dire aux juifs. A l’Orient comme à l’Occident de l’Atlantique, le juif moderne, le petit juif du ghetto n’a guère rien à revendiquer dans la genèse des idées qui ont changé la face du monde. Loin d’y avoir donné l’impulsion, le judaïsme en a subi le contre-coup. Ici, comme en beaucoup de choses, le juif a moins été initiateur qu’imitateur. Pour s’ouvrir aux idées nouvelles, il lui a fallu se dépouiller de ses anciennes notions judaïques. Il était si bien lié et garrotté par leTalmud et les observances rituelles, que, si nous n’avions tranché ses liens, ou si nous ne lui avions prêté des ciseaux et des limes pour les couper, il n’aurait peut-être jamais eu la force de les briser. J’incline à croire que, livré à lui «même et isolé du chrétien, le juif talmudiste eût eu autant de peine à se dégager de ses traditions judaïques et à s’émanciper du joug des Talmuds que le musulman à s’affranchir des chaînes du Coran.

Chez Israël, aussi, la loi civile faisait corps avec la loi religieuse; comme dans l’Islam le Coran, le Talmud tenait lieu de code. Si mobile, si flexible, si prompt à tout comprendre et à tout s’assimiler, si curieux de tous les progrès et de toutes les innovations que se montre à nous, en Occident, le juif civilisé, je ne sais si, confiné dans les juiveries de ses pères, enveloppé d’une atmosphère purement juive, il ne fût demeuré stationnaire. Il y était, pour ainsi dire, condamné par le formalisme pharisaïque de la Mischna et de la Ghémara, par le réseau de

rescriptions sans fin qui l’enlaçait de tous côtés, par cette étroite règle d’une vie où tout était prévu et réduit en formule, où chaque jour, chaque heure le mettait « en présence d’un commandement, d’une Mitzva à accomplir ». Pour l’arracher à un pareil esclavage, il lui fallait l’aide du dehors. Ainsi en a-t-il été. Ce n’est pas des juiveries qu’a soufflé l’esprit qui a transformé le juif en homme moderne; et là même où les murailles du ghetto étaient tombées, l’esprit nouveau n’a pas vaincu, sans résistance des rabbins. Ne renversons pas les rôles : au rebours de ce que nous voudraient persuader tels sémites et tels antisémites, presque également enclins à magnifier Israël, ce n’est pas le juif qui a émancipé la pensée chrétienne, c’est la pensée chrétienne ou, si vous aimez mieux, la pensée «aryenne» qui a émancipé le juif.

Sans Descartes, je n’imagine pas de Spinoza ; et sans Voltaire, ou sans Lessing, je doute qu’il y eût eu un Moïse Mcndelssohn. De même en remontant plus haut, sans Platon et sans les Grecs, y aurait-il eu un Philon? Et sans Aristote ou sans les Arabes, y aurait-il eu un Maïmonide? A toute époque, êtes-vous tenté de conclure, le génie juif, pour prendre son vol, a eu besoin d’être lancé par autrui : on dirait que ses ailes ne peuvent s’ouvrir toutes seules ; qu’il leur faille, pour se déployer, un secours étranger. Peut-être cela tient-il au poids de la tradition qu’il lui faut soulevefc Mais ce n’est pas ce que nous voulons examiner en ce moment. Il nous

suffit de montrer que, aux temps modernes, le juif a reçu l’impulsion, au lieu de la donner. Dans toutes les communautés juives abandonnées à elles-mêmes, les ultra-conservateurs, « les obscurants » l’ont emporté. Ainsi, du moins, aux deux ou trois derniers siècles.

Loin de sortir de la Synagogue, les idées nouvelles ont eu peine à s’y glisser. Elle s’était, pour ainsi dire, calfeutrée dans ses traditions ; en Pologne, en Hongrie, en Allemagne même, presque partout, elle avait fait comme dans les pays froids où, à l’entrée de l’hiver, on mastique les fenêtres pour se préserver de l’air du dehors. Les plus illustres de ses enfants ont été anatliémalisés par la Synagogue ; le Hérem , aux imprécations terrifiantes, a été lancé contre tous les novateurs. Baruch Spinoza, au xvne siècle, était mis en interdit par la communauté juive la plus éclairée du globe. Moïse Mendelssohn, l’original du Nathan le Sage de Lessing, voyait, en plein xvne siècle, son Pentateuque et ses Psaumes allemands condamnés par les rabbins allemands et polonais. La synagogue de Berlin repoussait les livres en langue vulgaire ; elle expulsait un de ses membres pour avoir lu un livre allemand. Askenazim ou Séphardim, la foule des juifs des deux rites avait les philosophes et les maximes des philosophes en horreur. Les sciences profanes leur étaient suspectes1. Pendant que les salons de Paris discutaient la philoso-

Page 1