Voyez notamment l’autobiographie du rabbin philosophe
phie de Descartes ou la prochaine régénération de l’homme, les juiveries de l’est ou du centre de l’Europe rêvaient d’utopies cabbalistiques, s’abandonnant aux folies du hassidisme, se passionnant pour ou contre les faux Messies, les Franck ou les Sabbalaï i.
Partout, en Orient comme en Occident, c’est du dehors, c’est grâce aux falots des goïm que les idées nouvelles et les « lumières» ont pénétré dans les étroites ruelles du ghetto et percé les ténèbres de la Judengasse. Et comment en eût-il pu être autrement après des siècles de séquestration et d’avilissement? Quelle que soit l’élasticité du juif, le ressort d’Israël était comme brisé. Sur lui pesait le double poids de ses lourdes traditions talmudiques et des défiances d’une société hostile.
Comme aux âges qui avaient suivi la chute du Temple, le juif, ramassé sur lui-même, s’était cloîtré dans ses
Salomon Maimon, publiée en 1792-93, par R. -P. Moritz, sous ce titre : Salomon Maimons Lebensgeschichte . — Cf. Arvède Barine : un Juif polonais. (Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1889).
1. Le xvne et le xviii0 siècle ont été, en effet, l’époque des faux Messies, et aussi de la diffusion du hassidisme ou néo-cabbalisme, encore dominant dans nombre de communautés. Voyez Graetz, Geschiche der Juden) t. X, ch, vi-xi.
rites et ses observances traditionnels. Vers 1700, Juda était peut-être redevenu plus juif qu’il ne l’était à la veille des croisades. Ce qu’était le juif européen, quelque trente ou quarante ans avant la Révolution, il nous est facile de nous le représenter. Nous n’avons qu’à regarder vers l’Est, là où les juifs vivent encore en masses compactes, séparés des chrétiens par des barrières morales ou matérielles . Rien ici ne vaut la vision directe des choses et des hommes. A parcourir les sordides Sions de l’Est, à en suivre les habitants dans leurs longues lévites luisantes, on sent les répugnances héréditaires du juif, abandonné à lui-même, pour les innovations et les nouveautés. A ce titre, comme ses pères, les Béni-Israël, c’est encore un Oriental. Le miracle, nous y reviendrons, c’est la promptitude de sa métamorphose sous la magique baguette de notre culture occidentale.
Qui ne connaît pas les grandes juiveries contemporaines où les fils de Juda, rassemblés par milliers, vivent en tribu, morejudaico, ne connaît pas le juif. Ce n’est guère que là, en Bohême, en Galicie, en Lithuanie, en Petite-Russie, en Moldavie, que nous trouvons le juif demeuré juif. Or, prenez ces juifs de centre et de l’orient de l’Europe, ces juifs judaïsants des grandes juiveries. Est-ce le juif polonais, le juif de Russie ou de Roumanie qui vous semble un artisan de nouveautés? Regardez-le bien. Est-ce lui ou ses pareils qui ont pu pousser le monde moderne dans des routes non frayées? Est-ce lui que vous soupçonneriez de
mettre en péril la civilisation chrétienne? Le malheureux ! il est, pour cela, trop abaissé, il est trop pauvre, il est trop ignorant, il est trop indifférent à nos querelles religieuses ou politiques. Interrogez de ; il ne vous entendra point. Mais ce n’est pas tout ; il est, pour cela, trop juif, trop religieux, trop dévot, trop traditionnel, trop conservateur, en un mot.
C’est ici un point sur lequel il faut insister. Force nous sera, plus d’une fois, d’y revenir. Il n’y a peutêtre rien au monde de plus obstinément conservateur que le juif talmudiste. En fait d’attachement aux mœurs des ancêtres et à la coutume, il en remontrerait au mandarin chinois, aussi bien qu’au moujik russe. Cet homme, qu’on nous représente comme l’adversaire naturel de la tradition, a pour constant souci de se conformer à la tradition. Là où le juif est resté juif, ni les gouvernements, ni la société chrétienne n’ont rien à redouter d’Israël. Remarquez-le bien, les pays où l’on se plaint de « la judaïsation » des sociétés contemporaines sont précisément ceux où les juifs sont demeurés le moins juifs. Pour qu'il devienne un dissolvant religieux ou politique, il faut, si je puis ainsi parler, que le juif soit « déjudaïsé ». L’observation est facile à faire en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en France même, aussi bien qu’en Russie ou en Orient : s’il est des juifs qu’on puisse accuser d’être les zélateurs de l’esprit de négation et de destruction, c’est, d’habitude, des juifs émancipés du judaïsme, des juifs qui,
au contact des chrétiens, ont dépouillé les croyances et les traditions d’Israël. Cet israélite moderne, qu’on nous peint comme l’agent de corruption de notre civilisation chrétienne, est lui-même un produit de notre civilisation. Le virus qu’il charrie dans les veines de nos sociétés, il ne l’a pas sécrété ; il ne porte la contagion que parce qu’il en a été infecté.
Prenons les pays où ce que nous appelons les idées modernes n’a encore entamé que l’écorce, la Russie, par exemple. Est-ce vraiment les juifs de Yilna, en longue houppelande et en grandes bottes, qui menacent le régime autocratique et la « civilisation orthodoxe » ? A qui le fera-t-on croire? Je connais cependant, à Pétersbourg ou à Moscou, des hommes qui ne seraient pas fâchés de nous le persuader. Après la défunte Rous de feu Aksakof, c’est le Grajdanine du prince Mechtchersky. Il s’est même trouvé, auprès du tsar, des hommes d’État pour exprimer, à cet égard, les appréhensions de leur loyalisme monarchique, ou de leur conscience chrétienne. Ainsi, notamment, le haut-procureur du Très-Saint-Synode, M. Pobédonostsef, ancien précepteur de l’empereur Alexandre III, et, aujourd’hui encore, le principal conseiller de son impérial élève pour les affaires religieuses. C’était en 1881, à l’époque des troubles antisémitiques du Sud de la Russie. Les boutiques et les maisons des juifs étaient mises à sac. Des bandes d’émeu tiers, accourues du Nord, annonçaient au peuple qu’un oukase impérial
ordonnait le pillage de « ces coquins d’Hébreux1 ». Une députation d’israélites était venue au Très Saint- Synode solliciter, pour les victimes, l’appui du hautprocureur. M. Pobédonostsef, en lui faisant l’honneur d’écouter ses doléances, crut devoir déplorer, devant elle, que les juifs instruits fissent usage de leurs lumières « pour ébranler les fondements de la société et répandre dans le peuple des doctrines funestes 2 ».
Un tel reproche jeté, à pareille heure, aux juifs russes se trompait d’adresse. Les douanes impériales, secondées par une double et triple censure, n’ont-elles pu défendre les frontières de l’empire contre l’entrée en fraude des négations de l’Occident, ce n’est certes pas la contrebande juive qui a importé dans la sainte Russie ces denrées prohibées. Si le juif a été un courtier d’idées, ce n’est point dans la Russie contemporaine. Rabbins ou banquiers n’eussent pas été retenus par le respect, que les interlocuteurs israélites du hautprocureur eussent pu répondre au grief de M. Pobédonostsef en renvoyant à la Russie orthodoxe l’accusation portée contre les fils de Juda. Les vieux juifs à longues barbes et à longues boucles des juiveries de l’Ouest eussent pu lui demander ce que les gymnases impê-
1. Voyez Y Empire des Tsars et les Russes , t. III, liv. IV, ch. ni.
2. Ce fait emprunté au journal hébreu Ilammelits , 12 mai 1881, et rapporté dans le numéro 13 des Feuilles jaunes de la même an née, m’a été confirmé par un des témoins.
LES JUIFS ET l’aNTISÉ31ITISME.
riaux et le contact des chrétiens avaient fait de lame de leurs fils et de leurs filles. Un romancier russe, Ivan Tourguénef, si je ne me trompe, a mis en présence d’un procureur de province un juif de l’Ouest, dont le fils est compromis dans une conspiration1. La réponse faite au magistrat par le vieux Abraham, les juifs de Russie ne seraient pas seuls en droit de l’adresser à leurs accusateurs. Ce que, avec un rare don de divination, l’écrivain russe a mis sur les lèvres du juif de Lithuanie, bien des coreligionnaires de Samuel Abraham eussent pu le répéter, en Occident aussi bien qu’en Orient2. Lesjuiveries de Russie ne sont pas les seules où les pères ou les grands-pères aient parfois peine à reconnaître leurs enfants.
Il nous faut ici cesser un instant de songer à nousmêmes. Nous ne nous préoccupons, d’habitude, que de l’influence des juifs sur nos sociétés chrétiennes; nous ne nous inquiétons guère de l’action de notre culture moderne sur les juifs et sur le judaïsme. Autrement, nous verrions que, si le juif semble parfois un
1. Dans le cabinet du procureur (V kamére prokouroraj. — Nous avons donné, dans l'Empire des Tsars et les Russes (t. III, liv. IV, ch- in ), les raisons qui expliquent la participation de certains juifs aux complots nihilistes.
2. « Nos enfants n’ont plus nos croyances; ils ne prient plus avec nos prières et ils n’ont pas davantage vos croyances; ils ne prient pas non plus avec vos prières; ils ne prient jamais et ne croient à rien. » (Dans le cabinet du procureur.)
dissolvant de nos sociétés chrétiennes, le chrétien ou « l’aryen » est un bien autre dissolvant pour le judaïsme. Israël, qui a résisté à vingt siècles de compression, est mis en péril par la civilisation qui l’a émancipé. De tous les ennemis auxquels il a survécu, de Pharaon ou de Nabuchodonosor à Titus, et d’Adrien à Torquemada, aucun n’a été, pour lui, aussi redoutable que cette société moderne, la première à lui sourire. Nos idées modernes, notre critique, nos sciences « aryennes » sont en train de ruiner les traditions et les mœurs juives. Le judaïsme survivra-t-il longtemps à leur ruine? Il se peut; mais, pour la Synagogue, le problème est non moins grave que pour le christianisme. 11 se fait, à cette heure, à notre contact, un travail intérieur de désagrégation dans le sein du judaïsme; quel en sera le dernier terme? Nous ne savons.
Il y a ainsi, du juif au non-juif, et du goï au fils de Jacob, une action réciproque, en apparence également dissolvante, mais, à tout prendre, plus menaçante pour le juif que pour 1 egoï. Qu’est-ce qui a conservé le juif à travers les siècles et l’a empêché de disparaître au milieu des nations? C’est sa religion ; c’est, nous l’avons dit, le rituel, les observances et les pratiques minutieuses dont l’avait enveloppé le Talmud. Or, ces rites protecteurs, cette cuirasse ou cette carapace d’observances qui l’a défendu durant deux mille ans, et que rien ne pouvait transpercer, notre esprit occidental l’a entamée; il est en train de la faire tomber, morceau
par morceau. Le judaïsme, et le juif avec lui, dépouillé de ses enveloppes protectrices, est pour ainsi dire mis à nu. Ainsi dénudé et comme à vif, saura-t-il résister à l’action corrosive de nos acides modernes, dans lesquels il est plongé comme dans un bain? Et si le judaïsme, débilité, venait à se décomposer et à se dissoudre, qu’adviendrait-il du juif? Formé et sauvegardé par sa religion, le juif ne risque-t-il point de s’évanouir avec le judaïsme?
Le reproche que le pasteur luthérien ou le pope orthodoxe adresse volontiers à l’israélite, on voit que les rabbins seraient en droit de le retourner au chrétien. Eux, aussi, peuvent s’inquiéter. Plusieurs le sentent et le confessent. J’en ai rencontré, dans les juiveries de l’Est, qui redoutaient de voir tomber les barrières artificielles encore dressées entre leurs frères et les gentils, préférant l’humiliation et la gêne de lois restrictives à nos libertés corruptrices. Ils se disaient que tout n’est pas profit pour Israël dans cette civilisation qui semble lui ouvrir le monde. Là où d’autres saluent le triomphe de Sion, ils se demandaient s’il ne fallait pas voir dans sa victoire le prélude de sa chute, et si l’émancipation de Juda ne devait point aboutir à la submersion de Juda, lentement englouti par les nations.
Entre le juif et le non-juif, entre le « Sémite » et « l’Aryen », il y a toujours cette différence que ce sont bien nos idées et notre culture aryenne, germano-latine, qui risquent de désagréger le judaïsme, tandis que
les doctrines qui menacent le christianisme et rongent nos sociétés chrétiennes n’ont rien de spécifiquement sémite. Allez voir chez les Arabes. Le mal que nous l’accusons de nous apporter, ou de nous transmettre, le juif l’a gagné chez nous. A cet égard, il en est de l’Orient comme de l’Occident, et de la Russie comme de nous-mêmes. Scepticisme, matérialisme, nihilisme loin detre des produits juifs, ne sont, chez les juifs qui en sont infectés, qu’un signe et une suite du rapprochement des races; ils attestent le contact du juif avec nous.
Ici, comme presque partout, et dans le monde moderne aussi bien qu’au moyen âge, le juif n’a été qu’un agent de transmission, un courtier. Les denrées intellectuelles qu’il nous offre et nous débite, ne sont pas d’habitude de sa fabrication ; elles ne sortent pas de chez lui ; il les a prises chez nous, dans nos ateliers ou nos laboratoires. Tout au plus, leur donne-t-il une façon, un apprêt. On répète souvent que le juif ne produit rien, qu’il n’est jamais qu’un intermédiaire. C’est peut-être ici que cela est le plus vrai.
Sous ce rapport même, l’on me semble outrer l’influence du juif. S’il a parfois le monopole de la banque, il n’a nulle part celui du colportage des idées. Rien ne nous oblige à nous en approvisionner chez lui. 11 est peu équitable d’attribuer à l’ironie juive, au scepticisme israélite, à l’esprit sémitique, la diffusion de doctrines que, souvent, le juif ne nous sert que parce qu’elles
sont à notre goût, et qu elles font recette. Ici encore, avec scs vieux instincts de trafiquant, il obéit à la loi de l’offre et de la demande1.
Entre l’esprit juif et l’esprit chrétien, entre l’ancienne loi et la nouvelle, là où toutes deux ont gardé leur empire, il s’en faut que l’antagonisme soit aussi grand qu’on veut parfois l’imaginer. A la façon dont certains chrétiens parlent de l’esprit juif et du judaïsme, on dirait que la Bible et l’Évangile n’ont rien de commun. On semble ne plus se souvenir que tous deux ont au fond même Dieu, même décalogue, même morale. Le juif et le chrétien seraient également fidèles, l’un à l'Évangile, l’autre à la Thora, qu’entre eux il y aurait moins de contrastes que de ressemblances. S’il n’y avait, dans nos sociétés modernes, d’autre changement que la substitution, à une civilisation purement chrétienne, d’une civilisation juive ou judco-chrétienne, l’idée de Dieu, l’idée morale et religieuse continuerait à planer sur nos sociétés. Est-ce la peine de montrer qu’à cela ne se borne pas la transformation en train de s’accomplir dans notre monde occidental? qu’il y a autre chose, dans l’évolution de la pensée et de la société modernes, qu’un retour de l’Europe vers Jérusalem? Bien aveugle qui n’y verrait que la tardive revanche de la Synagogue sur l’Église, et la défaite de la Croix par le chandelier à sept branches !