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NOCTURNE PROVINCIAL

Redoutant son propre, jugement et se moquant de celui public, Nergal ne relisait pas ses manuscrits; il jetait sa pensée telle que l'inspiration la dictait, ne la revoyant plus que sous la forme dépersonnalisée de l'impression. Il s'évitait la tentation de refaire, le souci de parfaire, et aux amis qui déploraient quelq^ues liâtes de style : « Mieux me vaut d'échapper à ma critique que de satisfaire à la vôtre. » Ainsi, sa prose lyrique il la mit sous enveloppe sans la revoir etsortit pour la jeter à la boîte de la gare.

La nuit tombait, et les buées du soir s'élevaient déjà des deux ondes lyonnaises, quand, descendu du débarcadère, il s'orienta à nouveau.

Que de tristesses exhalait déjà sa journée provinciale ! La niaiserie d'un ami allant jusqu'à la lâcheté inconsciente, collaborant à l'envie des pecques; le bonnet carré, cardinal de Lyon pour l'influence, presque hostile, et hors de toute compréhension ésoté-

rique ; des lemmes à pendre, des femmes au-dessous même de la faute, liguées et venimeuses contre sa sœur pressentie, M'"' Istar.

Tout à coup, une voix s^écria :

— Mais, c'est Nergal.

Et Grandjean, un de ces copains d'écriture, qui vous reconnaissent toujours et remémorent des « Tu te souviens » irrappelables au souvenir, prenaitles mains du romancier, puis le bras et Tentraînait |vers une de ces brasseries pylônes de Perrache, sanctuaires de l'abrutissement local, et qui disent toute la vi masculine des naturels.

— Je hais la brasserie, je hais la bière, — faisai Nergal.

— Pourquoi viens-tu à Lyon, homme inconséquent; tout Lyon tient dans la brasserie, — et> ouvrant la porte de l'établissement Hoëfer :

Vois.

— Tu as raison, — dit Nergal, immobile sur le seuil, — la brasserie contient tout Lyon. Elle dit : la femme bête, sans grâce dans le luxe, sans ressource dans l'esprit, sans coquetterie, qui ne sait qu'un rôle de gouvernante et, quand le dîner a été servi à point, a fini sa journée de femme et somnole sur un tricot. Elle dit : le calicot, l'employé, sans même la grisette! elle dit la barbarie moderne et le retour à la brute, sous les formes régulières, administratives et émasculées d'un pays qui subit encore le joug du chauve pédéraste, dont le nom

est devenu nominatif de suprême puissance : Jules César.

Vaste comme une cathédrale, laide comme un hangar protestant; plus semblable à un réfectoire de Sainte- Périne qu'à un lieu de récréation, la brasserie étalait le jaune vernis de ses tables, rompu seulement par les nappes vertes des billards; des filles laides, telles qu'on les choisit aux maisons où il y a des adolescents , des filles, combinant la laideur de la bonne de dévote avec le renfrogné de l'infirmière, tricotaient des bas en attendant de servir. A Lyon, tout le monde tricote, la femme du banquier comme la pierreuse; et, au sortir du salon de Bellecour, quand le temps est doux, celle qui vous dit au passage : « Venez donc chez moi, je suis bien amoureuse, » se hâte à ne pas sauter de mailles. Toutes les Lyonnaises font des bas et des enfants, et leurs devoirs religieux; quant aux devoirs de beauté, on leur a fait croire que c'était la part du diable. Oh! les bovines, les ruminantes lyonnaises î

Une infirmière apportait deux bocks :

— Jamais, — dit Nergal. — Je suis fils du Soleil et Latin; je hais le houblon : c'est une boisson de balourd, de reître, bonne pour les gosiers des mercenaires; un penseur n'y encanaille pas ses lèvres.

— Ouais, — fit l'ami; — je te retrouve bien hérissé et tranchant.

— J'ai conquis, à force de talent, peut-être de génie, le droit de ma pensée pleine, entière, et de-

vant tous. J'ai, six mille nuits durant, valeureusement aimé la divine langue française : je puis tout dire en Français, j'y suis burgrave sans vasselage aucun, même aux lois !

Le camarade, stupéfait de cet éclat d'orgueil imprévu et inexplicable pour lui, qui ne sentait pas le phénomène de repliement sur soi d'un être raffiné à l'impression violente d'un milieu laid, répondit, s'évitant ainsi un vol de cocsigrues, par :

— Où dînes-tu?

— Je voudrais dîner instructivement, — dit Nergal ; là où dîne le Tout-Lyon, quand Madame est absente.

— Oh! quelle idée; je vais t'emmener aux deux cercles ; nous dînerons au cercle des Terreaux, et nous prendrons le café au cercle des Célestins^ tu verras, sous ses deux faces, la vie joyeuse des Lyonnais.

- Allons, — fit Nergal, — une nausée me pousse hors de cette infecte brasserie; on y respire, avec des âcretés, la pire odeur du canut devenu bourgeois.

Et , tandis que l'ami vidait dégustativement le bock laissé par Nergal, celui-ci ^tirant un tube de sa poche s'imprégnait les moustaches d'oncidia d'Espagne.

— Tu te parfumes comme une fille, — observa l'ami.

— Vraiment^ — fit Nergal; — une honnête Lyonnaise serait-elle blâmée d'user d'odeurs violentes?

— Aucune ne l'oserait : des sachets d'iris dans le

linge, une goutte d'héliotrope blanc sur le mouchoir, aux grands jours, et c'est tout. Davantage ferait dire qu'il faut sentir naturellement mauvais pour employer les odeurs.

— Un jeune homme parfumé, alors, passerait pour Giton! Vivent les vierges folles, belles, inteUigentes et parfumées, et fi des matrones qui ne fleurent que le rance de leur vertu, — disait Nergal en sortant de rétablissement Hoëfer.

Dans le fiacre qui les cahotait vers les Terreaux, l'ami répondant à une interrogation :

— Leur politesse cache la plus pointilleuse vanité, non d'apparat... ici aucun décor, aucun luxe. Aux Parisiens de donner des bals où Ton se damne et de couvrir de fieurs de belles femmes, sous mille bougies, tout leur sport consiste en une parole du notaire ou du banquier : « M. OuUiasse a deux cent mille livres. — M. Rivedoux a touché, ce trimestre, soixante mille francs de coupons, — Marcheprime, au dernier inventaire, cniffrait vingt-trois millions d'affaires. » On sait leur fortune, et c'est toute la jouissance qu'ils en tirerit ; ie riche Lyonnais ne se soucie ni d'art, ni d'idéal ; ii a une bonne table et une large aumône. Il mange des asperges en tout temps et va à la messe par tous les temps.

Tu crois peut-être qu'ils se hiérarchisent par leur total de fortune; non, ces bourgeois et les boutiquiers se divisent en familles anciennes et en familles récentes. Il serait peut-être moins difficile de danser

aux trois bals de mai que donne la duchesse de Doudeauville, que de prendre une tasse de thé pour commerçant depuis 1850, chez un autre dont la raison sociale date de 1840; ils ont leurs quartiers d'industrie et leurs merlettes d'arrière-boutique. «Mon grand-père vendait des rouenneries dès 1826, rue Mercière. — Nous sommes deux agents de change dans la famille. »

Au cercle^ où les domestiques avaient la mine confite, le parler discret de bedeaux requis en laquais ou bien de frères Ignorantins défroqués , point de clinquant, d'ornementation; mais des divans confortables, aux ressorts souples.

Le dîner fut si notable, tant pour la qualité que pour le choix des mets, que le romancier ne put le taire.

— Vraiment ; s'ils ne savent que la table, mes com patriotes la saventtrèsàfond. Cependant, je doute qu ils s'élèvent jusqu'à la nourriture exotique et qu'on fasse ici ces repas délicieusement imprévus où l'on ignore le nom même du plat. Il y a dans l'inconnu de la nourri- ' ture quelque chose qui Tidéalise ; si inférieures qu'elles soient, les sensations sont neuves et pax'tant suggestives. Puis... tu vas me dire fol, l'artiste a droit peutêtre seul à toutes ces exquisités... Oui, j'ai conscience que, comme l'abeille fait son miel d'un parfum analogue aux fleurs dont elle se nourrit, je rendrais à la société exquisité d'art pour exquisité de vibration. Quand j'ai lu le Koran, ce que je ne referai pas, tout un jour j'ai

vécu de dattes, et les seules choucroutes de ma vie étaient destinées à un parallélisme d'indigestion lorsque j'étudiais Kant.

Vers neuf heures, des habitués arrivèrent, et tous, intrigués de la physionomie insolite du romancier, questionnaient les garçons : le nom de Nergal circulait interrogativement.

Il remarqua l'attention dont l'honorait un homme à barbe blonde, prématurément chauve, et, comme il allait demander son nom, l'inconnu se leva, vint à Grandjean, et lui serrant la main, sollicita d'être présenté à Nergal.

— Monsieur Leclerc.

Après le salut, il échangea un regard avec le romancier si singulier, que celui-ci, mentalement, se dit : «J'importe à un intérêt de cet homme, je vois en lui un adversaire ou je faux. »

M. Leclerc s'assit et complimenta, puis :

— Ici, bien peu vous connaissent, surtout parmi les dames.

Poussé par un instinct, Nergal jeta le nom d'Istar, comme un duelliste porte une botte à fond pour hâter l'issue.

— M"^^ Istar, m'a-t-on dit ?. . .

Il y eut un silence, et lentement Leclerc :

— On vous a bien dit : M"'^ Istar vous admire et l'ose dire; c'est une femme très supérieure... Je dirige sa lecture, son esprit; je la tiens au courant du mouvement littéraire, et tenez, c'est moi qui, il y a

cinq ans, lui apportai votre Grand Péché, en même temps que Ce qui ne meurt pas^ de Barbey d'Aurevilly.

— Je vous suis obligé, monsieur, infiniment, — et, à bout portant :

— Est-ce votre direction spirituelle qui vaut à cette femme de telles détractions, que ici d'hier déjà les oreilles m'en cornent?

Le coup était si droit, que M. Leclerc balbutia :

— Oh! calomnie.

— Je le crois; mais calomnie à propos de vous; et' hypocritement : — C'est flatteur, car M""^ Istar passe pour une dédaigneuse.

— Oui, je suis le seul dont elle accepte les fleurs, dont elle aime Tintimité...

M. Marcheprime vint relancer Leclerc, qui s'excusa pour un instant.

— Partons, — dit Nergal très nerveux, — cet homme m'est odieux.

— Allons donc au cercle des Célestins prendre le café.

— Connais-tu M""^ Istar? — demanda-t-il en descendant Tescalier monumental du cercle.

— Si peu; je voyage presque continuellement pour la maison. Je ne connais que la chronique, elle lui donne Leclerc pour un amant.

— Ce n'est pas vrai, — s'écria Nergal.

— Ne t'échauffe pas ; je ne m'intéresse ni au pour, ni

au contre; je te dirai seulement que M. Leclerc passe pour un des plus retors de la place.

— Oui ; il a le nom d'un traître : Leclerc, qui livra Paris.

Nergal ne put réprimer une exclamation au seuil du cercle des Célestins. Autant de femmes que d'hommes, et ces femmes si semblables aux amies de M"^e Aynes.

— Ah! — fit le camarade, — j'étais sûr de ton étonnement : raccrocher des femmes de hasard, en des lieux plus ou moins publics, ne vaut rien ni pour l'hygiène, ni pour la considération, et les pratiques lyonnais ont imaginé un cercle où tout membre peut présenter une drôlesse, pourvu qu elle se tienne comme une bourgeoise. Ce que le Parisien va cueillir chez Sylvain, à l'Américain, au Jardin de Paris, à l'Eden et sur les grands boulevards, le Lyonnais le prend ici.

~ Quel est ce grand flandrin qui cause avec ce tendron ?

— Chosalet, l'avocat général.

— - Et ces deux bezigueurs?

— Boulidou le gras, Loriol le maigre. A côté, le doyen de la Faculté des lettres. Poitevinière , et le député Salmaize, qui explique des amendements à la rousse en bleu.

Un petit homme vint saluer Nergal : c'ét iit Marcheprime, président de l'Académie de Lyon, qui espérait qu'un jour les présidents des académies de

province siégeront de droit à l'Académie française;

M. Aynes survint, jovial, et serra la 'main de Nergal, tandis que les femmes, intriguées, mais convenables, hésitaient à se faire présenter l'incorrect et fantaisiste écrivain, qui leur semblait, au reste, d'assez méchante humeur,

Nergal, très agacé, sans raisonner son agacement

— Je ne sais pourquoi, je ne puis rester en place ; veux-tu te sacrifier à me mener vite en tous les mauvais lieux de Lyon; il faut que je hâte ma documentation, sinon la nausée m'arrêterait.

Grandjean l'exauce; successivement ils entrent aux concerts, à la Scala, et partout Nergal voit la famille entière de l'ouvrier attablée devant de la mauvaise bière, dans la fumée puante, et suspendue aux stupidités des comiques et aux turpitudes des chanteuses.

— C'est vu ; aux lupanars, maintenant.

Et les voilà, rue Stella. Nergal offre du Champagne à toutes les pensionnaires et questionne. Les réponses l'étonnent tellement qu'il force le complaisant ami à le mener de maisons en maisons; à chacune, il fait boire et cjuestionne; poli, repoussant les. caresses d'une, façon douce, mais si ferme, que les meretrices ne comprennent point.

Deux heures du matin vont sonner; Grandjean le quitte devant l'hôtel des Familles, et curieusement :

— Quelle est ton impression , ô psychologue ?

Alors Nergal ricane, et âprement:

— Lyon extérieur, c'est Genève; Lyon intérieur, c'est Sodome.

— Comment sais-tu ce dernier point?

— Je viens d'interroger près de cent filles en plus de dix lupanars, et partout le goût lyonnais a été dévoilé Tanormal. Oui, la vertu lyonnaise est protestante; oui, le vice lyonnais est antiphysique.

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