‹ IstarChapitre 12 sur 51 · DÎNER DE G A T. A · texte numérisé non relu

DÎNER DE G A T. A

— Veux-tu que je dise ce que tu as fait de ta soirée? Et Valentin, au réveil du romancier, l'étourdissait ainsi :

— Tu as repoussé un bock à la brasserie Hoëfer et accepté un dîner au cercle des Terreaux; tu as été en présence d'un M. Leclerc, qui a semblé pressentir en toi un rival; tu as été raide au cercle des Célestins avec Marcheprime, et puis, comme le dernier des mortels, tu as roulé les mauvais lieux très avant dans la nuit ! Ah ! comment va ce grand orgueil par qui tu vis? M'as-tu fait assez poser le matin même avec ta révulsion aristocratique « Toucher, fût-ce du doigt, à un corps dont je n'aurais pas Fâme!... » Avoue que la province a l'œil américain, qu'elle sait filer et s'informer et qu'on ne lui cache rien ! Franchement, tu n'aurais pas dû consacrer ta seconde nuit à une promenade pornographique; tu risques de te couler, d'un coup, dans l'esprit public,

Nergal, de sa voix morte, qu'il prenait aux agacements trop vifs et refrénés :

— Tu risques de te couler dans l'esprit de Nergal! Pauvre sire, — fit-il, — exultant avec un défi dans les mots, tu viens me faire miroiter les fascettes de l'espionnage lyonnais, et t J m'off'enses à ce point de croire possible pour moi le lupanar. Tu ne seras jamais qu'un sot, Valentin; et tu ne seras pas longtemps encore mon ami, je le prévois; le prévoyant je ne t'explique pas ma conduite. Comprendrais-tu, au reste?

Froissé, le rose et poupin Lyonnais s'écria :

— En effet, je me récuse devant la trop difficile intellection d'une journée commencée en pèlerin, finie en paillard.

— Tu resteras provincial, c'est-à-dire bête, sans t'apercevoir qu'il y a des êtres si personnels, qu'au lieu de se déformer selon les circonstances, ils déforment les circonstances, selon eux-mêmes. Le niais, l'homme de la consigne ne s'amuse que le dimanche, jamais la semaine, obéissant passivement aux lois, mœurs et usages : l'intelligent, l'homme personne], boit quand il a soif et non quand boivent les autres, qui se moque du code, de l'horloge, de l'opinioU;, de la morale, et il en a le droit!... J'étais le même Nergal, à midi en prière, à genoux; à minuit, sur un sofa de mauvais lieu, et je faisais deux actes parallèles.

Ici, je descendais en moi pour éperonner ma vertu['

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là, je descendais au bas-fond pour jauger, peindre et condamner le vice provincial.

La vie?

Les uns la marchent en voyage Cook; l'agent de la société de l'existence, à émotions réduites, s'appelle successivement frère ignorantin, universitaire, curé, caporal, patron, et l'on a pour Bœdecker la civilité puérile et honnête, )a théorie de l'arme infanterie, le catéchisme de l'époque de Bonaparte, et son journal. Les autres la marchent, seuls, en réfractaires, condottiere de leur propre fantaisie ; ceux-là se moquent du président de la République, du ruban rouge et du bonnet carré. Ils sont hors de toutes lois par droit de nature... Sais-tu où j'ai eu mes chastes conceptions? Parmi les pires lubricités ambiantes, et ie n'ai trouvé la clé de l'apocalypse cherchée, jusque sous les arcades des Cloîtres, qu'à une aube d'orgie. Psj^chologiquement, mon cher Valentin, nous différons plus que l'hyperboréen et le Fuégien, et, comme le scandale n'est qu'une incompréhension des mobiles, je te scandaliserai toujours; tu appartiens au recrutement hum^ain, tu as ton numéro matricule, tu aimes ton foyer, ta ville, ton pays; tu es bourgeois et citoyen. Je suis l'amant de la lumière; mon foyer c'est le soleil, et ma patrie l'éternité.

— Tu as vu M. Le clerc? — répondit simplement Valentin.

Nergal, obéissant à sa préoccupation, s'écria :

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— Est-ce fou? J'ai eu l'impression que quelque i jour, je le...

Il s'arrêta, et sa réticence fit sourire le Lyonnais.

— Tu le remplacerais...

Le romancier allait dire : « Je le tuerai. » Il ne sursauta pas à l'interprétation, et patelinant :

— En quoi puis-je doubler Leclerc?

— En sigisbé de M'"' Istar.

— Un sigisbé habite le lieu de son sigisbéisme, et Lyon me lasse déjà. Il faudrait une Armide, pour y rester...

— Qui sait? au Jardin des Gloriettes...

— Voyons, ami Valentin, parle net. Peut-on présenter une requête amoureuse à M'"^ Istar?

— Toi, surtout...

— Merci; mais la mésestisme n'a pu naître parce que cette femme âevait un jour écouter la requête de Nergal. Qui a-t-elle écouté ï

— On n'est pas sûr; mais on suppose... d'abofd, Chosalet.

— Ce chauve !

— Marcheprime ?

— Ce nain !

— Poitevinière!

— Ce cuistre !

— Leclerc, surtout.

— Le plus impossible!

— Comme tu la défends !

— Comme tu l'accuses!

— Oh! je ne dis que ce qui est presque certain et lOcal. Quant aux Parisiens illustres, personne n'en doute. I

— Il suffit donc d'un peu de gloire pour être aimé de M"^^ Istar?

— Il suffit. ■ ,

— Alors, Valentin, je puis, n'est-ce pas, derrière. la première tenture propice, lui baiser la nuque? Tu m'y engages.

— Parbleu! l'accueil est sûr...

Nergal, d'un geste violent, lui montra la porte.

— Va-t'en ! Dans le monde je te serrerai la main, mais je ne t'estime plus; je te méprise même un peu.

— Nergal!

— Comment tu oses, que M""^ Istar soit honnête ou non, venir, agent excitateur, , me pousser à son déshonneur, quand elle est épouse et mère. Cette atrocité ne te coûte nul effort; il a suffi que quelques pecques, qui ne sont pas même tes maîtresses, car on ne t'a jamais connu de maîtresses, te prient de travailler à la perdition d'une femme, et c'est moi, moi Nergal, ton ami devant le cœur, ton archisupérieur devant l'esprit, que tu veux faire servir à cette lâcheté. Va-t'en, et ne réplique rien, sinon je ne te saluerai même plus.

Valentin fit le haussement d'épaules d un homme de bon sens résigné aux boutades d'un ami excentrique, et s'en alla, murmurant •

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— Tu es fou, Nergal; je te pardonne, parce que c'est toi. Tu reviendras à l'équité...

L'amour-propre du Lyonnais saignait trop pour cju'il ne songeât pas à continuer, par représailles, ce qu'il avait commencé étourdiment. 11 alla tout dire à M"'*" AyneS;, et celle-ci s'effraya des façons de Nergal rompant en visière, qui déjouaient la menue finasserie de la province, où les intrigues se tissent avec lenteur sans jamais craindre les coups de force.

Au moment où le romancier parut à la porte du salon, M"'" Aynes avait déjà dit à toutes ses amies qu'il se championnait pour M^""^ Istar, et la nécessité de le détourner ou de les perdre l'un par l'autre.

En une minute, Nergal com.mit deux fautes : il ne reconnut pas toutes les dames de la place Bellecour, le visage qui ne l'affectait pas s'effaçant de son souvenir, et celles-ci sentirent, avec le peu d'impression qu'elles avaient produite, un peu de haine contre ce dédaigneux.

Ensuite, quand M"^^ Aynes l'amena à M™^ Istar, qu'il n'avait pas regardée lors de son salut public :

— Je vous présente à votre plus grande admiratrice.

Et qu'il eût répondu :

— Madame, croire à cette parole me serait plus cher que la gloire même.

D'une voix un peu voilée d'émotion, la juive répondit, désignant un robuste personnage -

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— Mon mari, monsieurj que je me permets de vous présenter, pense de vous comme moi.

— Je suis deux fois tieureux, monsieur Istar, — dit le romancier.

Or, appeler un mari du nom de sa femme, à première présentation, quelle que soit l'habitude de ce dire dans le monde, était une grande sottise, et Nergal le sentit à l'imperceptible mouvement de l'assemblée.

M. Capimont allait répondre. Sa femme, d'un petit geste d'éventail, l'arrêta, tandis que le romancier se laissait encenser par Marcheprime.

Sans écouter la parole lente et diffuse de l'académicien, il étudiait ces deux époux, si disparates, que l'opinion ôtait à la femme le nom du mari et le titrait de celui de l'épouse.

;^/[me Istar ressemblait à une sphinge de Misraïm ^ ses cheveux roux, tordus en heaume, frisottaient, ébouriffements d'or; elle avait une bouche charnue, d'un dessin d'arc, mais retroussée et comme chaude, même à l'œil , avec des suites de sourire , des expressions qui fusaient le long des joues pleines et pâles; les yeux démesurés et indéfinissablement aspirateurs; vitraux /que coloraient les mouvements intimes, baies ouvertes jusqu'au cœur. Cela étai| très fugace ; un rideau de volonté et de pudeur vitrait le regard et les lèvres se plissaient d'humeur pour se fermer. On sentait une intermittence de beauté ; une

subjectivité perpétuelle de ses charmes à ses impressions.

M. Capimont, de haute taille, le teint coloré, Toeil bleu, rasé, avait l'allure d'un chef d'industrie qui aurait commencé par être contremaître. Son regard franc, son menton volontaire, indiquaient : «La femme écrase le mari, mais le mari écrase les autres ». A prendre quelqu'un ici, elle ne pouvait mieux, pensait Nergal.

— Eh bien ! monsieur Nergal, il faut vous venir prendre le bras.

M™® Aynes s'avançait; il s'aperçut que Marcheprime l'avait quitté, furieux de sa distraction, aj^ant pas entendu ouvrir la salle à manger et annoncer le dîner; à l'œil inquisitorial des assistants, il paraissait étrange; il vit Valentm, très embarrassé de liîi-meme, et une résolution noble le saisit de renoncer al'amitié de M"'" Istar. Il sentait si bien qu'il serait la claie où on attacherait la noble créature, et lui qui, en d'autres circonstances, n'aurait eu aucun scrupule à convoiter M""^ Istar pour maîtresse, renonça mentalement même à l'approcher. L'hostilité de la province la lui rendait sacrée : être l'instrument de la plus basse des haines et trahir la cause œlohite pour la satisfaction calibane jamais cela.

Œlohite? il ignorait tout d'I star; il la voyait belle et détestée^ il s'émouvait de chevalerie et non de passion ; il cherchait son devoir et non son désir, et quand tout le monde eut pris place, lui qui s'obligeait à raconter

une anecdote à M'"' Aynes, vit à sa droite M™^ Istar : on les accolait, on les poussait Tun à Fautre.

Une expression de colère passa sur les traits de Nergal, et d un geste de son couteau, inconscient, il coupa le pied frêle de sa coupe à Champagne , qui heurta les autres verres avec un bruit cristallin que tout le monde entendit.

— Le premier coup de canon, — dit M""® Vioreau.

— Vous mettez beaucoup de symbolisme en vos livres; ça doit signifier quelque chose, de décapiter un verre, — lança Leclerc.

— Oui, bien, — dit le romancier; — cela signifie que lun des assistants mourra dans Tannée.

— Il est de mauvais goût, — dit M"'^ Saulce.

— Les assistantes sont-elles exemptes du pronostic, — prononça M"^^ Istar, pour dire quelque chose.

— Non, madame, — fit-il, dune voix douce, triste et très bas. — Frapperait-on de pareils bélîtres, si l'on n'avait pas à venger l'injure d'autrui

Elle leva ses yeux^ elle leva tout le voile de son regard, elle fixa un instant sur lui son âme même; ce ne fut qu'un éclair, mais tel que le romancier en resta silencieux. Ils s'étaient stupéfaits plutôt que compris.

En face, M""^ Malibierne s'était déjà deux fois baissée pour voir s'il ne faisait pas le genou à Istar; on surveillait le vide entre les deux coudes. Silence

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