N ROMAN IMPOSSIBLE
JÎSergal, brusquement entré, criait à Saïgas :
— Je te viens annoncer une résolution...
— Extrême! Tu descends dans la politique, dans le gouvernement?
— Oh ! pas si bas !
— Tu montes dans les ordres?
— Pas si haut !
— Tu te maries ?
— Pas si lourd!
— Tu vas au pôle Nord?
— Plus loin !
— J'y suis! ïu vas en province, en Barbarie, et dans quel district?
— Le pire r
— Le Languedoc, alors?
— Sais-tu pas que même est la patrie de Guignol, de Ballanche et de Nergal.
— Lyonnais? Toi, avec un nom oriental, une tête florentine et des œuvres d'humaniste ! Croirais-tu aux extraits de naissance : Dupont de l'Eure, Martin de Tours... des valets du suffrage universel, soit! mais Nergal du Rhône et Saïgas de la Durance, billevesée, Nergal du Tigre et Saïgas du Tibre, oui!...
Tout homme est du 'pays de son intelligence^ Lamartine dixit. Toi, compatriote de ceux qui s'incarnent dans une pratique religieuse presque hindoue et s© blasonnent par « deux et deux font quatre, pose zéro et retiens tout! » Je serais donc concitoyen de ces bouches étamées par l'ayoli, nominatrices de la Marseillaise, ce chant de la canaille devenu le chant national de la France athée.... Aurais-tu à recueillir un héritage?... cela excuserait.
— Peut-être, — fit Nergal se couchant à demi sur une dormeuse. Balzac n'a pas fait la grande ville de province, le Bordeaux du Contrat de mariage, une toile de fond, simplement,...
— Lyon n'arrive ici qu'en sa qualification de seconde ville de France ? Vois comme les mots nous vengent, leur statistique ne dit pas population mais agglomération.
— La propagation de la Foi a pris essor de Fourviêres, Saïgas!...
— En banque, au rang des fortunes assises, c'est la première des cités, Nergal!...
Un moment ils regardèrent leur fumée, béatement.
— Avoue-donc ce qui te meut, mystérieux romancier ?
-— Un sentiment de -justice à faire, — s'écria l'interpellé avec une chaleur de voix subite — je veux voir de mes yeux de cérébral, ce pays si voisin de topographie, moralement polaire d'où s'évade comme d'une prison le vivant, où dépérit et meurt toute beauté qu'on y transplante.
— Nil est in intellectu quod... Roger Bacon, de' 'amitié inquisitoriale je.,.
— La sensation, blasphémateur des idées innées, date de quelques jours. Je venais d'env^agonner un ami à la gare de Lyon, et fumant sur le quai, je pensais que la Chine fera un jour des locomotives gringonnées; j'évoquais un train combiné en Léviathan, quand j'aperçus à la portière d'un coupé, les yeux noyés et mordant son mouchoir, une adorable femme. La douleur de Têtre beau m'apitoie invinciblement; je me souviens d'avoir été débonnaire par respect d'une splendeur physique, merveilleuse gaine de l'âme la plus noire. Je vais droit à ma larmoyeuse, avec cette onction que tu me connais et qu'envierait un prêtre.
— Que laissez-vous donc ici?...
— Paris m'a pris le cœur!
Les larmes l'étouffèrent ; elle se rejeta dans le w^agon où j'aperçus une quelconque silhouette maritale.
Depuis, je vois toujours cette femme belle, riche, vertueuse, élégante en son chef-lieu, se désespérer du retour. Quelle vie allait-elle reprendre? Quel supplice le monstre provincial invente-t-il pour les Angéliques? Un Roger s'est éveillé en moi.
— Lohengrin, tu vas délivrer cette Eisa.
— Non, Saïgas, si je vis ingénument, ma pensée a l'expérience d'un centenaire; on piétine une guivre; nul Persée ne délivre des situations sociales. Cette Andromède que je ne puis oublier, m'allégorise le martyre d'une Nergal; et tu sais les devoirs ressortissant de ma doctrine des deux races : Tune née de la terre, et acharnée contre Fautre tombée du ciel.
La désespérée de la gare de Lyon m'a éveillé le cœur au penser de ce qu'on fait souffrir là-bas à celles de mon sang, à mes sœurs; de là mon dessein littérairement inquisitorial. Ouvre à clins d'yeux et de souvenir tous les romans d'un cabinet de lecture; dépouille ces documentations fausses, tu arrives à cette proposition : Paris spirituel et pervers; la province bête et bonne.
Eh bien! je ne crois pas à la bonté de ce pays où les femmes ne reviennent qu'avec l'angoisse d'une Iphigénie. Je verrai comme le lephté provincial immole ses plus belles filles sur l'autel de l'hypocrisie cantonale.... Avant d'être le commissaire général des expositions et monsieur l'inspecteur, tu as vécu hors Paris et cependant en France, donne-moi une vue psychique, à vol d'analyste....
Jstar
— La route de la province c'est, pour l'intellectuel, le sentier de la guerre. A Lyon, on mettra les jeunes filles dans les armoires avec les cafards, cette population seconde, de peur que ta seule vue ne les déflore. A Nîmes, quand on veut désigner un chenapan, banqueroutier, souteneur ou assassin, on dit invariablement « c'est un artiste ». Au Nord comme au Midi, l'homme d'imagination jouit d'une considération .intermédiaire entre celles du leno et de la garce. Qu'un bélître fasse une brochure sur un diis manïbus trouvé par les raccommodeurs de tuyaux de gaz, on i'académise, on le décore : c'est un savant. Publie vingt romans, aie le prestige de d'Aurevilly : on apprendra aux chiens à te mordre quand tu passes.
Le provincial ne se civilise jamais : dans la bedaine on propriétaire, il loge l'âme rudimentaire d'un barbare. Involontairement, tu déranges son peu d'idées; et trop sceptique pour croire à la supériorité morale d'un dissemblable, ne t'admirant pas il te méprisera. Oui, ton lecteur de province, mon pauvre Nergal, ton lecteur lettré qui t'achète en première éditiop et sur grand papier, qui se plaît à tes imaginations, juge la littérature une sorte de prostitution supérieure. Tes pensées, tes passions, tes rêves, lui sont le texte que vignettent les filles. Pour lui, tu es un prostitué sentimental; et à 3 fr. 50. il achète du romanesque comme du lubrique à un louis. Voilà pour l'auteurl; quant à l'homme, si tu n'as ni cheveux longs ni gilets de brocart,que tu marches, parles et t'habilles comme
un clerc d'avoué, peut-être obtiendras-tu ce suffrage : « On ne dirait vraiment pas qu'il est écrivain ». Mais avec ton air fatal tu hérisseras le bourgeois départemental jusqu'à la haine. Comment! non satisfait d'avoir volé quelquefois dans les journaux la place de Bornibus, de Menier, de Jaluzot, tu oses une allure à toi, une véture à toi, un parler à toi ; et les immortels principes de 89, et le maçonnisme gorétique de l'égalité et le niveau de l'extériorité... autantde dieux lares que tu viens bafouer jusqu'en leur sacellum!
I — Saïgas, tu parles du Daumier : quelques-uns de nous ont osé l'expédition provinciale sans rapporter une relation aussi noire.
— Tu as le temps de m'écouter?
— Encore une heure, au moins.
— Eh bien! je vais te prophétiser avec détail, ton voyage dans la France barbare.
« La femme ordinaire vaut mieux mille fois que riiomme ordinaire ; ce théorème n'a pas besoin de démonstration: toujours une levure de curiosité Femxpêche de s'abrutir tout à fait, même sous la pression d'un entourage où les amants sont inexcusables et justement inexcusés puisqu'ils sont exactement semblables aux maris.
On t'a lu, et on voudra te voir, te questionner; tu es prestigieux à la façon d'un phénomène; et plus la j ville sera dévote, plus il te faudra laisser croire à tes ! vices infernaux. Ne va pas t'illusionner et croire que
tu remues ces cœurs! Non! C'est ta célébrité double qui les charme.
Ton nom leur paraîtra sonore parce qu'il est presque officiel; elles t'entoureront parce que tu dégages un parfum de choses défendues. Qu'estce le ^diable, pour une dévote ? une odeur de soufre, pied fourchu, corne et queue, et poil roussi. Même-ment l'écrivain pour la provinciale, c'est un parangon du péché : « Comment est fait c^ damné qui fricasse sa vie dans les poêlons de l'enfer! » Car on se figure là-bas, que nous n'écrivons qu'ivre s-morts et sur le dos nu d'une drôlesse, appuyant en outre chacun de nos coudes à un sein palpitant. Prends-y garde, l'écrivain en soirée est un artiste en représentation : on te fera lire de ton œuvre, ou dans les mains, si l'on ne te prie pas de tirer les cartes ou de magnétiser la femme de chambre. Essaye de rester silencieux et à l'écart, de causer intimement avec quelqu'un ou. quelqu'une, vite, la dame du lieu t'agrippera et, te ramenant au milieu du salon, gouvernera la conversation de telle sorte, que tu finisses par conférencier.
Tu les émeus, tu les amuses, tu flattes leur vanité; ils t'accueillent donc bien. Cependant, n'attribue ni à ta renommée d'écrivain ou de débauché, ni à ton art d'amuser, cette douce patte de velours que te fait la province. On a peur de toi, une peur folle : si tu allais hre dans leur âme, voir dans leur vie, et étaler ces deux boues dans une œuvre! La province
se méfie de ton œil comme d'un objectif braqué sur elle et sa bouche est en cœur, à tout hasard.
En vertu de ce proverbe : « deux sécurités valent mieux qu'une », on te mettra en présence de Içi seule femme qui puisse t'inspirer quelque chose de profond : sans hésitation à la choisir. Dès longtemps celle-là, qu'elles envient et haïssent, dont la supériorité les écràse, elles la tiennent pour différente d'elles et, par conséquent semblable à toi, sororale pour toi. Admire cette prudence plus forte que l'envie et qui t'amène celle que tu aimeras : bouclier vivant pour toute la ville, au cas où tu la voudrais traîner, cette bonne ville, aux gémonies d'une ressemblante peinture.
Saïgas alluma un cigare et reprit :
— Tu as passé un mois ou deux à t'exhiber, tu as donné la comédie de ton aspect, de ton esprit. On t'a applaudi; va-t'en avec ces lauriers et ne reviens pas. Oh ! ne reviens pas, tu ne reconnaîtrais plus ni les mœurs ni les êtres. Dès que le rapide t'emmène, ils brûlent, partout où tu as passéj le sucre de leur àme doucereuse. On se souvient de t'avoîr reçu com.me d'une charmante mauvaise action; les notaires et les commerçants se sont un peu encanaillés avec toi, mais bah! le maçonnisme l'exigeait. Encore une fois, la province est sauve, et tu retourneras à Paris avec cette assertion que tu écriras même, à l'Octave Feuillet : « La province est calomniée». Il a fallu et ta réputation et le soin de la leur, pour qu'ils se soient
masqués si longtemps : un nouvel et semblable effort leur serait impossible. Ils prévoient donc que l'accueil qu'ils t'ont fait peut te donner l'idée de revenir, et s'aperçoivent aussi que tu as conquis des bienveillances, des amitiés presque vives : ni l'un ni l'autre, ne fait leur compte. D'autant que si tu as gardé des intelligences, si tu as des correspondances, tu les gênes étrangement.
Je ne t'apprendrai pas que la Parisienne mène ses adultères au bord de la mer; la provinciale riche remet sa faute, le plus souvent, au mois qu'elle passe à Paris, au printemps. L'époux, de son côté, consacre le même voyage à des diversions sexuelles. Il faut donc à tout prix qu'ils rom^pent tes communications. A cette fin, ils graisseront la patte à ton concierge, récolteront les légendes que nous faisons si facilement les uns sur les autres, et rapporteront en leur ville une version de ton passé, à effaroucher les vivandières.
D'abord, tu es un auteur contesté, le duc de Noailles ne te reçoit pas, tu as ruiné plusieurs veuves et quelqu'une de tes maîtresses mourut d'avorternent. Une femme sympathique t'a-t-elle demandé une épître trimestrielle pour la guider dans sa culture ; on lui offrira de te racheter ses lettres, car tu passes pour changer des mots chimiquement et puis faire chanter très haut. Ne peut-on rien formuler, l'information est pire encore : « 11 n'y a pas de mots, même en latin, pour exprimer ce qu'est ce Nergal; je voudrais
vous désabuser, madame, mais vraiment, ce que j'aurais à dire est si ignoble, que l'homme le plus hardi ne peut le faire entrevoir même à la. femme la moins prude. »
— Tu commences à m'intéresser, Saïgas. C'est très intense ce que tu me dis là.
— Il y a un rinforzando ! Je n'ai dit que le travail purificatoire et préventif. On a détruit ton prestige, * calmement, sans haine, par mesure d'ordre; nul ne te déteste encore; passant dont on a joui, on éteint ton sillage dans les âmes et c'est tout.
Annonce que tu reviens et pour étudier la ville et pour la peindre. Oh! lors, branle-bas de combat, tu es l'ennemi public. Tu entres chez Dame province qui n'a plus sa fausse bienveillance, son faux accueil! Proconsul de Paris, tu plantes tes faisceaux sur la place Bellecour, les allées de Tourny ; tu vas instrumenter sur leurs mœurs qui sont infâmes. Lors, ce qui est le monde, deux cents personnes, le tout-Lyon, le tout-Bordeaux, deviennent deux cents gargouilles vomissantes de boue. Leur rage contre Paris, contre l'Art, contre l'Exception, fait voler le masque : et s'élève, choral formidable, le grand air de don Bazile.
— Les trilles de mon rire accompagneraient dandvement ces crqasseries! — dit Nergal.
L'opinion méridionale ou lyonnaise, qu'est-ce donc pour nous de plus préoccupant que le gloussement d'un troupeau de dindons; celui qui fait œuvre
d'art se sent solairement au-dessus de ces ameutements batraciens; et sa sérénité plane...
— Penses-tu que le Midi serait assez sot, si tu l'habitais, pour te discuter et te convaincre de quelque imperfection? Un seul mot lui suffit qui t'écrase « simple », c'est-à-dire fou. Or, avoue que devant le bon sens positif, tu ne saurais dire trois phrases sans un peu de démence.
J'entends mal ton ironie...
— Je n'ironise pas, je pallie; devant la province nous sommes pis que des fous, des sacrilèges, -des criminels d'État. Nous nous dressons comme les premiers chrétiens au temps du paganisme et notre verbe milite insolemment.
Veux-tu qu'ils se couvrent de cendre et te baisent les pieds quand tu viens blasphémer leurs dieux, bafouer leurs mœurs et déséquilibrer leur somnolence. Tues de race céleste; ils te voient des ailes et ils sont des taupes, ils se défendent animalement, au nom de la Série. En dédaignant leurs coups, tu te tlattes; ils te frapperont avec un fer sacré, te larderont d'épingles dont la tête portera l'initiale de tes amitiés et de tes admirations.
Peintre, ils diront que Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Rops, Knopff, te méprisent; romancier, que d'Aurevilly et de Goncourt te trouvent sans style. Ils grossiront ces propos qui ne sont que l'antagonisme des talents et les répandront. Tu seras lors, condamné par tes pairs. Plus encore, perverse-
ment ingénieux ils feront dire à tes pairs que tu les déshabilles, que tu les vilipendes, et la haine de la province te poursuivra en plein Paris jusque sur ton œuvre; ils y peuvent atteindre, intriguant dans les questions de librairie, te fermant des revues ou payant un éreintement aux grands quotidiens. On t'accuse donc de calomnier tes pairs et on assure que tes pairs te maudissent.
Il va sans dire que tu te prostitues aux deux sexes et que tu as ruiné autant de lords que de ladies. Tout cela n'est rien encore pour un dédain robuste : tes pairs ne les croiront pas et tu te gausses de l'opinion cantonale. Cependant tes nerfs s'agacent bientôt, tes amis, ou soi-disant tels, te racontent que souventes fois, en une réunion, X... s'est écrié : « Demain matin je prends le rapide pour aller casser la tête à Nergal. ^ On te chuchotte qu'un guetapens italien n'est pas impossible en province et plus de sept ont juré que tu ne foulerais pas longtemps le macadam de leur cité. Enfin paraît un ambassadeur, un monsieur qui a mené ferme la campagne contre toi en disant toujours : Nergal est Iciche^ il ne se bat pas. Le plénipotentiaire te récite une kyrielle de propos que tu as tenus sur lui, la ville et le monde. Tu ris finalement qu'on t'ait pu croire un instant occupé de ces Lilliputiens, et entre temps d'accommodement, le personnage te déclare qu'il a vingt ans de salle, qu'au pistolet il tue la poupée et d'un air féroce s'exclame : « Vous avez une bien
belle poitrine. » On n'ose pas te demander de partir; mais on veut ta parole que tu renonces à ton roman sur la ville : tu la refuses. Calomnie et intimidation vainement employées; on combine alors un ostracisme dont les démarches effrayeraient un solliciteurné. Sont visités les plus indépendants qui tiennent pour toi et au nom du* salut public, priés de ne plus te recevoir. On conditionalise la conclusion d'une affaire avec l'exigence de ta mise à l'écart. Ceux qui continueront à te tendre la main, auront bien du mérite.
— Et celles...
— Ohî. les femmes qui te recevront encore, celleslà... des héroïnes. La province ne conçoit pas la douceur des affections désexualisées, Adelpliat*de ia pensée, Sororité des âmes, amitié intellectuelle, sont des masques à ses yeux; elle n'est ni passionnée, ni sentimentale, elle est gouge ou conjugale. Le mariage ennuyeux ou la débauche d'officier, le foyer morne ou le lupanar ignoble y existent seuls.
Au lieu d'attribuer à un noble sentiment la constante qui te restera, sans hésitation ni merci, on te poursuivra sur elle, et moins mal vaudrait un flagrant adultère en plein midi, sur la place d'Armes, que ta scandaleuse amitié.
Alors se lèvent trois nouvelles recrues : les régents intellectuels du pays, le président de l'Acadérnie, des îournalistes, quelques vagues Mécènes et des industriels aux prétentions de lettré, race métissée, gens parfois doués, mais qui épousent Topinion du lieu et
du reste, te pardonnent mal ton prestige, t'accusant d'avoir manqué de déférence avec eux, et abusé de ton estampille parisienne. Ensuite, les femmes que tu n'as pas courtisées, enfin tes rivaux au sexuel. Si tu étudies ces trois catégories, tu leur pardonneras; ils souffrent par toi, peuvent-ils te bénir? Ce sont des damnés, tu es un élu; admets leur rage lorsqu'ils comparent leur sort au tien. Equitablement, peux-tu blâmer la douleur de l'intellectuel que la vie a fait avorter, la crispation poignante de la femme qui a rêvé de plaire aux gens célèbres, et qui, au passage si rare de l'un d'eux, reste de lui inaperçue. Quant aux rivaux, leur humiliation les absout plus encore. Dix ans, ils ont épuisé les soins, les adorations sans émouvoir, tu parais et tu fais venir l'âme aux yeux de la femme qui t'écoute; ils sentent que si la vertu tiendrait même contre toi, l'imagination du moins est conquise; désormais ils seront perpétuellement rapetissés par ton souvenir. Il leur faudrait une prodigieuse hauteur d'âme pour s'incliner devant ton donjuanisme moral.
Une des caractéristiques de la province c'est la goujaterie du galant éconduit; aucun n'y fait exception. Ils se résignent devant la vertu d'une femme, pourvu qu'elle n'ait de bienveillance pour personne; croient-ils qu'elle aime, tous, même ceux qui depuis des années n'y songeaient plus, s'abattent en cohorte exigeant l'amoureuse merci.
Le provincial, se reconnaît le droit de vengeance
Is t a r
noire si on écoute quelque autre que lui; ils doivent bien rire quand on leur joue Ja tirade de don César, eux qui, dans leurs cercles intriguent le déshonneur de la femme qui ne les a pas distingués collectivement. En outre, le provincial est possessif, il n'admet pas qu'on traite mieux, que lui un Parisien et que l'oiseau de passage emporte ce que les ibiocéphales locaux n'ont pu saisir.
Il y a là-bas, un office mondaino-sentimental très recherché, la direction intellectuelle des élégantes. Ce directeu7:-là apporte le livre nouveau et son jugement en un Mentorat où se cache Farrière-pensée découragée d'un amour discret.
Toi surtout, avec ta violence d'appréciation, tu ravageras en un moment l'œuvre du directeur, devenu ton ennemi intime, et qui psalmodiera aux oreilles qui te sont chères : « L'immonde Nergal. »
— Je les clouerai au pilori d'une œuvre.
— Je t'en défie, écoute : Tu fais front à tout ce guerroyement ; tu t'obstines, et la province voit dans ses insomnies un livre vengeur la dévoiler, elle voit aussi un expédient communard : le massacre des otages.
— Quels otages?
— Ne t'ai-je pas dit que dès ton arrivée on te mettrait en présence de la seule femme qui puisse t'inspirer un sentiment profond, et comme la province est la lâcheté sous des formes innommables, elle mettra ta sœur spirituelle à la torture.
— Infamie! — criaNergai.
— Non, Province.
On ira chez elle officiellement la sommer de te fermer sa porte : elle s'indignera. Lors, on l'avertira que tels salons lui seront hostilisés. Autour de l'héroïque femme, un cordon sanitaire se tend, et l'opinion * susurre : « La passion seule aveugle à ce point ; Nergal est son amant. » Les prétendus amis lui diront en plein visage : « Au moins, ne vous affichez pas. » Que poussée hors de soi, elle se redresse et leur crie • « Je puis être terriblement vengée. » On dira : « Belle dame, nous vous ferions quitter la ville, si Nergal publiait son livre. » Que feras-tu alors, justicier de lettres dont Fépée ne peut frapper sans tuer Têtre noble et doux et cher? Tu feras comme moi, tu feras comme tous, tu te tairas, et la province immonde continuera à porter son beau renom de vertu.
— Mais, — dit Nergal, — je peux me garer de cette amitié féminine qui forcerait mon silence.
— Non, tu ne verras la province qu'en pénétrant dans son intimité, en y vivant ; et tu ne saurais y vivre sans attirer à toi l'être consanguin.
— Que tu colossalises ton tableau ou qu'il soit réel pourquoi ne l'as-tu p^s peint, au lieu de pouiller les dates autour des toiles célèbres?
— Parce que l'administration des Beaux-Arts, en république, ne veut pas de romancier; j'aurais perdu cette mspection qui me lait vivre, si j'avais fait œuvre originale.
Le roman n'a pas encore assez de quartiers : Balzac Ta monté si haut que le public le considère comme l'article Paris de la littérature; la nouveauté, cette forme littéraire ayant eu toute son évolution en un homme, déroute les idées courantes de sélection. En cette caserne des livres, au ton rogue et sans complaisance, la Bibliothèque nationale, demande à la salle publique de la rue Colbert, un tome de la Ce médie humaine; de quel air offensé le caporal de service te toisera : « On ne donne pas de romans ICI. » Ta demande insulte à la dignité de l'établissement. A Paris, la Ville et la France refusent la lecture de Balzac gratuite. Les Illusions perdues^ la Recherche de l'absolu ne sont pas des choses sérieuses pour la cuistraille qui préside aux collections nationales !
Les démocraties , vivantes conjurations contre l'homme d'imagination, sentent bien qu'il les méprise et les assimile à la boue dont elles sont sorties : Inde irœ.
— Cependant, les conservations et bibliothécariats sont un peu en dehors de cette ordure qu'on nomme suffrage universel.
— Seraient-ils en dehors ! l'écrivain a pour ennemi le bureaucrate et l'élève diplômé des hautes, basses ou moyennes études. En guerre, le franc-tireur, le franc-écrivain en paix, ne participent pas aux prérogatives des réguliers. Le normalisme achève la domestication de qui échapperait au militarisme : Ode
à la colonne! L'Université n'est-elle pas chiourme des esprits? Homme ou bête, on n'a un râtelier qu'au prix d'un collier, et dans la société actuelle le romancier apparaît un batteur d'estrade.
Aussi est-il forcé au talent. L'économiste, le politicien, le critique, l'érudit même sont portés par leur genre d'ouvrages ; on ne demande pas « les variations du paupérisme » sont-elles écrites et à vues profondes : la Revue des Deux-Mondes^ type de cette denrée, ne jouit-elle pas du plus grand prestige attribué en Occident à un périodique, alors qu'il n'existe pas de magazine plus vide, moins écrit; arrache la couverture, tu croiras parcourir la Revue des Quatre-Cantons; nous en sommes aux tailleurs de Londres et à la littérature de Genève! L'atmosphère morale s'empoisonne de protestantisme; Dieu nous sauve des mœurs rhénanes !
Les brouillards du Rhône te feront voir si Saïgas rêve, amplifie ou bien balbutie à peine, l'atroce réalité provinciale.
Après un silence :
— Je crois aux intuitions. Saïgas, et je cherche des sophismes pour rester à Paris. N'est-ce pas absurde, au lieu de confirmer ma résolution ton discours me décourage? Je vois une sainte Sébastienne attachée à mon nom comme à un pilori et une ville lâche venir jeter ses pierres philistines et baver ses injures pharisaïques, sans que j'aie le droit ni le moyen d'être Lohengrin.
— Ce que les païens appelaient leur génie, ce que ie poète provençal nomme l'étoile, et l'église Fange gardien, le daïmon familier t'avertit, écoute-)e! Le héros, et l'intellectuel en est la forme moderne, doit se météoriser, disparu aussitôt qu'apparu; et surtout, au plus grand jamais, ne s'attarder parmi les petits; il s'y diminue, stérilement. Psychologue de l'exception, continue à inventer des Séraphitus, des Claës; au spectacle de la vie qui rampe, les ailes de ton esprit se fermeront; tu deviendrais passionnel, et le geste d'écraser la vermine, même fait par le génie, est moins noble que celui qui montre le ciel.
— Cependant, quelle omission, Saïgas 1 Au public, je semblerais bonimenter devant ma marchandise; à toi, j'avoue que le romancier se trouve hériter du devoir des anciennes clergies. Il y a scission absolue entre les prélats et les écrivains catholiques. L'évêque n'admet que la littérature de bibliothèque paroissiale, et le métaphysicien, au mépris de la discipline, manderait au besoin contre le mandement.
Actuellement, aucun sermonnaire ou polémiste des ordres n'enlève radmira:tion ; or, toute une catégorie, la plus douée et, quand elle est gagnée, la plus militante, ne se convertit qu'au Beau ; il la faut étonner et séduire : lors elle devient Aaronite. Cette catégorie comprend les poètes, les artistes et les femmes fines ou passionnées, tous pervers innocents d'une corruption ingénue et dont la vertu n'est rien qu'une esthétique; de ceux-là, l'un reste continent
parce qu'il ne rencontre pas une assez belle gorge, l'autre se défend un adultère par révolte du partage avec le mari ; de celles-là, la soupçonnée qui se disculpe par ce seul mot : « Oh! il est chauve », la renchérie qui se garde pour un être idéal inconnu de rencontre improbable.,..
... Tu connais la banale fabulation .de la femme, du capitaine et du curé qui regardent la lune ; l'une y voit des amoureux, l'autre une bataille, le troisième un presbj^tèrel Eh bien! la vérité n'est pas conceptible pour tous mêmement; la kabbale donne soixantedouze noms à Dieu. L'opprimé l'appellera le vengeur; l'alchimiste dira l'absolu; d'autres, le bon ou le terrible, suivant leur nature douce ou sauvage. Nulle de ces appellations, abstraitement, ne dissonne. Dieu, c'est l'Amour, pense la femme ; Dieu, c'est le Beau, dit l'artiste; Dieu, ce ne peut être que la Vibration, s'écrie le blasé. L'exotérisme paroissial édicté un « non » mensonger, déclare l'amour un péché, le beau une tentation, la vibration un diabolisme, et commandera à la femme d'aimer un mari impossible, à l'artiste de ne pas peindre de nudités, et au blasé qu consommerait un inceste comme un sorbet, de faire maigre le vendredi.
— Voyons, archiprêtre du roman, ce que tu dirais, toi?
— Je dirais à la mal mariée : « C'est parce que l'amour est une légitime aspiration de l'âme que vous devez en donner l'apparence à votre détestable
mari ; vous êtes comme une reine devant un manant, votre couronne vous force à la débonnaireté : donnez le bonheur pour avoir le droit de le rêver. »
Je dirais à l'artiste : <r. Ne voilez rien du corps, mais extravasez l'âme, et le passionnément ennoblira le nu. »
Je dirais au blasé : « Laissez donc le vice et le crime aux médiocres et bornés esprits ; seul, s'ouvre assez vibratile devant votre âme le monde de la vertu. »
- — Tu fais ainsi du devoir <.< le chic suprême ». En concevant un high-life des vertus théologales, tu entraînes au Bien devenu un sport, et tes élus deviennent des raffinés, les saints des aristos, les fidèles des burgraves hautains dédaignant le péché et l'abandonnant aux pleutres. Tu es un grand psychologue, Nergal.
— Je ne sais pas, je cherche la lumière appropriée à mon temps; lorsque j'ai lu Balzac, encore enfant, quatre figures m'ont affecté : Louis Lambert, Lucien de Rubempré, Rastignac et d'Arthez. Le protégé du forçat, l'entretenu de M""^ de Nucingen^ je les ai méprisés; maintenant que j'ai vécu, je les plains seulement. En Louis Lambert, m'apparut le déséquilibre conséquentiel des absorptions occultes ou mystiques ; e me suis promis d'être d'Arthez, moins la carrière politique, impossible désormais.
— Tu t'es tenu parole, Nergal
— Il existe un puncto d'honoré pour l'écrivain né
des libertés actuelles de l'écriture: dire toute sa pensée. Etre habile, ménager une coterie, se taire sur un point, autant de félonies qui déshonorent. Ce devoir de sincérité s'impose d'autant plus fortement au romancier, que seul il le peut accomplir. Comme tu l'as dit, ce grand irrégulier, ce franc-tireur ne marche sous aucun drapeau, n'émarge à aucun budget, ne reconnaît aucun supérieur; il relève du pape pour le dogme et de son propre idéal pour le reste. A lui donc revient le rôle de censeur éthplogique; les mœurs de son temps ne forment-elles pas la matière même de son œuvre? Une ville en pleine lumière où convergent les regards de l'univers, à la fois confluent de toute virtualité latine et source de toute expansion occidentale, athanor gigantesque où s'élabore le Verbe humain. Puis, un pays en pleine ombre faisant des rayons obscurs au moyeu parisien étincelant, et rejetant toutes les valeurs, chassant les inteUigences, étouffant les hardiesses. Quand on demande à ceux qui ont vécu là-bas, s'ils regrettent le sol natal : « Regretter, disent-ils, le pays où Ton massacre l'exception, où l'on jette des pierres au rêveur. » Ceux-là, Paris les a nimbés; d'autres viennent tous les ans, un mois, dans la capitale, vautrer leurs vices et vanter leur foyer, et après avoir pollué la noble ville de leurs adultères et de leurs viols, mâles et femelles s'en retourneront soulagés en criant : « Oh! la grande Babylone, le chancre de la France, l'égout du monde, le lupanar de la pensée. » Oui, Saïgas, pour la pro-
vince, Paris n'est qu'un mauvais lieu; hygiéniste, elle se le permet de temps à autre comme un bourgeois la fornication ; mais elle revient vite au noble èt saint chef-lieu. La littérature les appuie; sur cent romans, combien n'ont pas l'épithète parisien. La vénérable province apparaît quelquefois sous des traits avaricieux et idiots, jamais en sa saleté sexuelle.^ ^
Or, mon cher Saïgas, si tu me palpais le crâne, tu y trouverais la saillie de la reconnaissance très développée; je dois beaucoup à Paris, je lui dois tout ce que je suis et ce que je serai, et ma gratitude ne saurait mieux s'exprimer qu'en portant une torche furieuse au pays de Calomnie. Oui, si ce que tu m'as dit je le vois, si ce que je pressens je le vis, j'empoignerai la province immonde, comme on empoigne un malfaiteur; je la traînerai en la cinglant de phrases indignées jusqu'au seuil de Lutèce, de la Rome profane, et là, lui talonnant la tête sur les pavés glorieux, je lui marquerai le front au fer de la justice éternelle :
Et Lutetiœ et mihi,
— Pendant ce temps, sainte Sébastienne attachée au poteau de torture, agonisera sous les traits....
— Tu m'ensorcèles par cette évocation, Saïgas.
— Oportet una pro veritate mori.
— Une appréhension sentimentale m'arrêterait? Non, ]e veux voir, je veux surprendre, ^e veux dénoncer.
— Invente, et tout ce que tu concevras de scélérat dans le mesquin sera bien documenté. Fais ta province d'indignation, elle ressemblera, quoique pâle.
— Je veux voir, je verrai.
— Chaque page, tu l'écriras avec le sang et les , larmes d'un être aimé, Nergal.
— Je n'aime et n'aimerai personne, te dis-je. On ne va pas aimer à Lyon, railles-tu? La province ne saura laquelle frapper pour me blesser le cœur.
— Qui veut se convaincre y parvient toujours. Soit! admettons que tu déjoueras l'œil de ces sauvages, que l'homme qui hurle parce qu'on manque de respect à Shakespeare, ne laissera pas percer la moindre nuance de prédilection?
— Enfin, — fit Nergal, — si la fatalité veut que cette œuvre coûte, malgré moi, une souffrance à quelque âme sœur, du moins je l'immortaliserai.
— La province ne croit pas à l'admiration sexuelle ; ton immortalité c'est, en son français, le déshonneur.
— Tu exaspérerais jusqu'au paroxysme le plus vacillant désir : je suis r*ésolu maintenant.
■ — Pauvre sainte Sébastienne.
— Soit, mais pauvre province !
— La confusion de cent mille mécréants vaut-elle le martyre d'une élue? C'est la vie d'une autre que tu vas épuiser, non la tienne.
— Adieu, Saïgas, — dit Nergal, — je pars demain, et ce roman impossible, je jure de le faire. Saïgas, solennel se leva, et d'une voix triste :
Oportet una pro veritate mon.
THÉORIE DE l' ARISTOCRATIE HUMAINE
Au bas de la série, les larves inconscientes se traînent et se tordent, effrayées, effrayantes : au sommet plane l'intellection : armée du compas de l'hypothèse hyperphysique, elle réduit le phénomène à des formules harmoniques et résout en normalités le météorisme; l'homme, terrassé par les forces cosmiques, les domine encore de son analyse hautaine.
Trois passants se hâtent sur la falaise qu'assaille l'Océan furieux : l'un, pénétré de son impuissance devant ce mystérieux courroux élémentaire, se signe, selon son credo; l'autre, vibrant au grandiose terrifiant, fataliste et panthéiste, se confie à la mère Nature ; la tempête lui apparaît un rite de la terre qu'il respecte, lyriquement résigné à y périr. Le troisième a la prière plus brève et l'impression moins esthétique; l'émotion bande ses nerfs, et cependant son esprit marche sur les eaux mutinées.
D'une seule cogitation, il désagrège le prestige panthéistique de l'heure et décompose l'eau... de la soude... des gaz liquéfiés.... Un gaz, modalité inférieure d'un fluide.... Le fluide succédané d'un éther. L'éther, état second de la substance.... Il sent en lui le dynamisme à l'état parfait; une simple question quantitative l'empêche de calmer la tempête; semblable au chimiste d'une panclastite à décimètre par cube à détruire, il supputera devant la pyramide de Kheops les myrias nécessaires à la disjoindre.
Si le personnage bornait là sa pensée, il serait incomplet, c'est-à-dire moderne; mais concurremment à cette mensuration mentale de l'effroi, synchronique à cette équation expérimentale, un élan réfléchi et fort, puisqu'il est pris de la contingence même, l'essore directement vers Dieu, cause.
Qui ne reconnaîtrait en ces attardés de la falaise le Touranien instinctif et religieux sans métaphysique; le Celte ou l'Arya, héroïque dupe des fantasmagories de Pan, poète joué par les mirages. Enfin le Sémite pieux et poète, mais explicateur perpétuel et qui regarde en face le mystère en cette audace d'un Jacob se colletant avec l'Ange.
Aujourd'hui que l'hérédité se mêle aux fictions romanesques, et que l'atavisme partage avec l'hypnotisme les lieux communs mondains disponibles, l'heure sonne d'ironiquement jeter en circulation une ethnique nouvelle.
Israël gardera l'éternelle gratitude de l'esprit hu-
main; mais le prisme Bossuétique qui auréolait de superexcellence la nation inventée par Mosclié s'évanouit. Israël n'a été qu'une arche et Mosché qu'un Noah métaphysique. Le peuple d'Iavhé peut revendiquer ses historiens, ses poètes, et le plus beau lyrisme de tous les temps; ni comme date, ni comme pensée, désormais il ne recevra plus notre tribut reconnaissant : les vérités de la Genèse et les élucidations de la Kabbale, la personnalité même de son fondateur lui sont ôtés; son Talmud lui reste sans maîtrise pour la pensée du monde.
Il faudra bien que l'apologétique s'y résigne. Aux yeux de Dom Calmet, chacun des seins de la Sulamite représentait un des Testaments, le moyen pour un orientaliste de voir dans le Cantique autre chose qu'un poème amoureux. On l'a dit canonique, comme on eut pu dire sacrée la corbeille qui servit de nef sur le Nil au plus grand des Théurges.
Les clergies ont toujours été si serviles devant la raison d'État des trônes, qu'elles semblent, à perte de vue historique, assermentées sur un point : le patriotisme. On ne s'est même pas encore aperçu de la diminution de personnage que produit toujours la passion nationale. Nettement, le cœur qui bat de charité pour l'humanité totale bat plus haut que SI cette charité finit à un fleuve ou à une borne. Oh! les plaisants niais de chrétienneté, qui bornent étant Français leur prochain du Midi à Vintimiglia, et leur prochain du Nord à Mouscron. Figurez-vous Jésus-
Christ, de naissance juive, n'apportant , sur la terre que des volontés d'égoïsme collectif, des revanches, des représailles et la nouvelle fortune d'un peuple dont le rôle a fini! il ne serait plus qu'un prophète après d'autres. A une époque où de notables polémistes chrétiens osent déclarer génie et grand ce néant qui a nom Bismarck parmi les monstres, il est dangereux mais utile de manifester le plùs hautain mépris pour tout ce qui est égoïstement national. La Prusse apparaît justement détestable comme protestante et comme militaire : en paix, ils embéguinent les mœurs, en guerre il font verser des' fleuves de larmes^ œuvre laide et méchante, comme la nôtre, du reste, aux colonies. Le salut du monde exige l'abaissement teuton, et n'estce pas plaisant cette imbécillité française qui préfère parler au nom de sa vanité, au lieu de simplement montrer qu'elle est encore pour un temps le grand Verbe d'Occident.
Non, Mosché n'était pas un vulgaire patriote juif, un simple Juda Macchabée; Israël ne fut qu'un moyen sous sa volonté et non pas un but.
On le sait, l'Egypte jouissait de la plus grande civilisation, quand un fils de patriarche, louseph, fut vendu par ses frères à des marchands qui l'emmenèrent au pays du Nil. Là, les prêtres de Phré (le Soleil) l'achetèrent, reconnaissant sur lui un signe d'élection; il devint l'intendant de cette compagnie de Jésus, reçut la prêtrise, mais refusa de faire profes-
sion. La Compagnie épouvantée pour son influence, de voir échapper un si grand esprit, le voulut perdre, et l'accusa d'insurger le sacerdoce contre le Pharaon; deux ans de Saint-Office; puis un moment d'effroi ou d'embarras chez le monarque, on se souvient alors du prisonnier hébreu : on l'amène, il parle éloquemment, il prouve à Apophis l'iniquité de la politique égoïste, c'est-à-dire nationale; il le peut d'autant plus qu'il a affaire à un usurpateur, un roi pasteur kananéen qui, privé de traditionnalisme, sent le besoin de se faire aimer, et le fils d'Iaqob inaugure le gouvernement théocratique; et les jésuites d'alors, ou vaincus ou séduits par ce beau génie, le font' général de l'ordre, ce qui est exprimé par son mariage avec une fille de prêtre Héliopolien. Selon les desseins de Dieu, il avait implanté les Hébreux en Gessen.
D'après la Genèse, plus de quatre siècles passent. Tout à coup, un saint patriotisme enflamme Ramsès, celui-là est de dynastie nationale, comme Philippe II d'Espagne; comme lui, il veut chasser les Juifs, car ils ne sont pas nationaux, et le clergé égyptien, comme le clergé espagnol, dut pousser à l'extermination au nom d'Osiris et dlsis. Les autodafé, comme la noyade des enfants mâles, sont les fruits du patriotisme tel que le braille, par les rues, Paris quand il est saoul.
A qui fera-t-on croire que pour avoir tué un Égyptien qui frappait un Hébreu, celui que la fille du Pharaon traitait en fils fut obligé de fuir? Le texte
jLstar
nous raconte qu'il cacha le cadavre dans le sable et qu'au lendemain, comme il s'interposait entre deux Hébreux querelleurs : « Qui t'a établi sar et juge sur nous? dit l'un. Ces deux scènes expriment que Mosché tenta de faire un concordat théocratique, à l'exemple de louseph, et vainement; ensuite, que les Bene-Israël d'alors ou ne le considéraient pas comme de leur race, ou le supposaient traître et lié à la cour. Un sens initiatif se cache aussi dans le secours qu'il prête aux sept filles du cohène à la fontaine de Midian ; en tenant compte du soin qu a pris le rédacteur de judaïser Mosché, on n'aperçoit en lui à cette période qu'un savant humaniste, un mage que toute injustice révolte. Les termes de la scène du buisson ardent démontrent que Mosché n'est pas Hébreu : « Je suis l'Œlohim de ton père... et le prochain théurge ». — « Qui suis-je, moi, pour que je tire les Bene-Israël de Misraïm ! »
Intelligemment, plusieurs pages blanches ou semées de points devraient précéder ceci : « Quand les Archetypes furent, les Etres ministériels des Forces modalisèrent la Substance en volatil ou éther et en fixe ou matière. » Le saint livre s'ouvre en traité de physique transcendentale, pour nous décourager d'oser jamais dépasser le déterminisme de la cause seconde et que nous limitions respectueusement notre théodicée aux relations de créature à Créateur.
Au sixième chapitre du Bereschit, le premier verset, énonce le fait le plus considérable de l'évolution
Jstar
humaine : « Les Bene-Œlohim virent que les filles de l'homme étaient exquises, et après délibération, iis en choisirent qu'ils épousèrent. »
Or, les Bene-Œlohim, ce sont les anges; pour épouser des mortelles, ils durent se corporiser et partant subir les conditions terrestres. lahvé, immédiatement, réduit la vie à cent vingt ans ; or louseph et Mosché sont morts à cet âge. De ces amours des anges naquirent les Guibborim, les grands, chefs ou géants.
Cette étrange aventure se synchronise avec les traditions grecques; les Guibborim sont les Titans, et Prométhée le chef des Bçne-Œlohim terrestrisés. .
L'intellectuel, lassé par les petitesses versatiles de la femme, méconnaît ce qu'elle devient, le cœur une fois fécondé. Vraiment, une admiration où entre de la stupeur s'emparera de tout esprit à l'évocation de ces Eves dont le désir d'amour, déçu par les rustauds de ce temps, darda si avide cfu'il dépassa la sphère humaine et porta un tel vertige jusqu'aux purs esprits qu'ils tombèrent du ciel dans leurs bras tendus. Oh! pour le poète, quelle rêverie, ces lumineuses nuits de Kaldée où la femme primitive, en ses insomnies lascives, offrait son giron aux baisers des étoiles, les bras ouverts à l'inconnu d'en haut, toute frémissante de son désir du grand.
Pour le penseur, quelle clarté sur le 'rôle volatil, incitatif de la féminité que cette nouvelle curiosité de l'Eve, qui oublie les suites de ses audaces, l'incorn-
^star
gïble é vincée del'Edenqui s'étale, beauté dans la nuit, attendant la fécondation du mystère et provoquant le Nou veau, s'appela-t-il Douleur.
Étrange excellence de l'instinct; avant que les hommes dressent la grande tour de leur orgueil, le cœur de la femme bat jusqu'au ciel, rompt l'équilibre d'une légion céleste et la précipite en terre, dans le plus grand mirage de passion qu'on ait imaginé. Par trois fois, la femme décide du sort du monde : curieuse d'Eden, amoureuse d'Ereck, et en finalité rédemptrice, vierge mère de Dieu même.
L'apocryphe d'Hahnock, dont nous avons la version éthiopienne et la grecque, au septénaire, raconte : « Il arriva que des filles naquirent aux hommes belles et élégantes; et lorsque les anges, les enfants des cieux, les curent vues, ils en devinrent amoureux; et ils se dirent entre eux : « Choisissons des amantes mortelles « et ayons des enfants avec elles ». Alors Samyaza (Satan), le prince de ces anges, se récria : « J'aurai la c< responsabilité du crime comme chef. » Ils jurèrent et se lièrent par de mutuelles exécrations; au nombre de deux cents ils descendirent sur Arady (Ereck). » M. Cahen, dans sa Bible si estimée, a poussé la niaiserie jusqu'à écrire, à ce passage culminant d'intérêt : « Les fils des grands virent que les filles du peuple étaient belles. » Quelque chose comme « la vilaine est jolie », d'un seigneur de François 1% a i'Hugo. Le poète initié du second Faust eut la vision obscure de la vérité, dans sa création orphique
34 Isfar-
de FEuphorion, fils de Faust le Guibbor et de rCElohite Hélène. Chacun des chefs de ces décuries célestes apprit aux hommes quelque modalité d'idéal : Azazyel enseigna la coquetterie, Tart de se peindre les sourcils et de monter les gemmes en bijoux. La suite du texte compris ésotériquement nous peint la venue sur la terre de l'idéaliste jusqu'en sa formule la plus moderne.
Les femmes conçurent des êtres si extraordinaires que leur entendement dépassait celui des terrestres de trois cents coudées ; rien ne les contentait, il devint impossible de les satisfaire; ils se tournèrent contre les terrestres, qu'ils abandonnèrent pour leur vulgarité; ils disaient aux oiseaux: « vous rampez »; aux fauves : « vous êtes fades »; aux reptiles : « vous êtes sans souplesse»; aux poissons: « vous nagez comme des morts;... nous, notre vol; nous, notre force; nous, notre bond; nous, notre fluidité sont bien autres. »
Voilà donc le plus ancien témoignage de l'état d'âme, dit Baudelairien : quand l'homme ne s'amuse pas aux bagatelles du monde sensible, il devient monstre ou saint. D'après le pseudo Hahnock, les mirages de Tau delà cherché les égarèrent jusqu'au crime. Ces exceptionnels devinrent bientôt de tels éléments de désordre que lahvé réduit leur vie, comme au Bereschit, et semble, par sa résolution du Déluge, viser encore plus les bâtards célestes que les terrestres eux-mêmes. Le Seigneur dit à Michaël : « Quand leurs fils (des anges) qui leur sont plus chers qu'eux-
2 star
mêmes seront exterminés, eux, tu les livreras aux courants dynamiques aveugles ; car ils ne sont plus des anges et ne sauraient être hommes, et il s'appelleront daïmons (intermédiaires) et tantôt feront œuvre de lumière, tantôt œuvre de ténèbres, suivant l'heure des fatalités de la Faute. »
La rébellion des esprits célestes n'est donc pas un fait antérieur à la création, mais la cause immédiate du Déluge; et leur péché est d'arnour, autant que d'orgueil. Satan voulut souffrir, aimer et se dévouer; il comptait pli^er sa nature à la condition humaine, et sa nature ne pouvait pas plier; semblable aux captifs de Michel-Ange, ses beaux traits se contractèrent sous les liens charnels; et il fit peur, lui qui avait perdu le ciel pour être aimé. Méconnu, incompris, il devint méchant et la Norme l'écrasa, qui ne permet pas de changer de sphère.
Au chapitre LXVIII d'Hahnock, saint Michel dit â saint Raphaël : « Mon esprit se soulève et s'irrite contre la sévérité du jugement secret contre les Anges ; une aussi terrible sentence est insupportable à mon cœur »; et saint Raphaël : « Quel cœur n'en serait point ému; quel esprit ne compatirait! Ils ont offensé le Seigneur des esprits, en se conduisant comme des Dieux »; et plus loin... Oh! les nobles griefs formulés : « Tenemne révéla l'amertume et la douceur, l'écriture, l'usage de l'encre et du papyrus. Par lui, on a vu se multiplier ceux qui se sont égarés I dans leur vaine sagesse; car les hommes n'ont point
Is tar
été créés pour cod signer leurs idées au moyen de Fencre sur papyrus. »
Ne dirait-on pas le réquisitoire éternel de l'ordre contre Tagitation du poète et du penseur? Si maintenant, effrayés de cet ésotérisme, on dresse la tradition du diable médiéviste, saint Denys, que personne dans l'Eglise entière n'oserait contredire, parle des anges déchus avec une grande douceur : il nie que les démons soient mauvais, « ils ont simplement faibli dans la conservation de leur principe; ils délaissent d'habitude et d'opération les biens divins; ils ne sont qu'imparfaitement bons ; ils séduisent et corrompent, quoi? ce qui est corruptible. Ce nest pas lày -pour tout, en tout, un mal » conclut hardiment l'Aréopagite.
Maintenant, le Thomiste nous dira que la volonté de l'Ange adhère fixement et immuablement, leurs dons subsistant en intégrité; il en résulte que le Verbe des Bene-Œlohim vibre toujours entre ciel et terre, et qu'une grande douleur les poind depuis les siècles d'être accusés de tous les péchés du monde. Il serait temps non pas de les prier, la droite de Dieu les a marqués, mais de prierpour eux; la droite de Dieu ne s'étend jamais pour barrer la charité, et si le vulgaire a lieu de plainte contre les démons, qui oserait dire que les troubles qu'ils apportant ne sont pas les vengeances paternelles, représailles du martyre de leur descendance assassinée chaque jour par les terrestres?
Le Déluge ne fut pas universel; il le parut aux
Sémites et on est bien forcé religieusement de s'avouer, à son intensité locale de la Mésopotamie, comme au grand châtiment de la Pentapole, que les rives de FEuptirate et du Tigre ont eu plus de pensées et plus lustes, plus de passions et plus vives qu'aucun lieu du monde ancien et antérieurement à tout autre.
A considérer la Bible de tous les peuples, ni le Rig, ni l'Avesta, ni le King, ni l'Edda, ne présentent a somme de vérité éclatante au Sepher Bereschit; mais si la Thora hébraïque l'emporte de tout, elle doit être appelée kaldaïque, quant aux doctrines. Ces vigilants, comme les nomme Hanohk, ces veilleurs de la pensée, vulgairement dits astrologues, qui s'attardèrent à lever la tête au ciel et à en percer les mystères, au lieu de la courber pour découvrir les trésors de la terre et la rendre productive, Accadiens ou Soumirs apparaissent les premiers esprits abstraits, les plus anciens interrogateurs de l'inconnu; et tel est le résultat de leur investigation intellective, que sa récupération devient pour le gnostique du xix^ siècle le plus désirable résultat. A Ledrain restera l'éternel honneur d'avoir restitué douze cents ans d'histoire et ressuscité, parmi les Sémites du Nord, des physionomies morales certaines à cette date où le reste de la terre appartient aux Nomades et aux Nimrouds. Au Louvre trône la statue de diorite du roi architecte Goudea, qui porte écrit en cunéiformes sur son pagne que dès l'enfance il s'occupa du ciel et que, devenu patèsi, il méprisa les
œuvres de brute et se consacra à la méditation et à Felévation des temples; c'est plus solennel, plus grandiose, mais aussi dédaigneux de la gloire militaire, qu'un roi Réné, trois mille ans avant Jésus-Christ.
Quoique insuffisamment démontré ici, on y affirme l'identité de dix patriarches d'Adam à Noah et d'AIoros à Xisouthros avec les dix familles chinoises, et partant l'identification des Abrahamides Kasdim : ceux-ci considérés comme proto-sémites, en remplaçant l'épithète de judéo-chrétien, donnée par le marquis de Saint- Yves, par celle pour nous plus exacte de kaldéo-chréiiens.
Israël n'a été qu'une garde noble créée, exercée par Moschépour sau ver le mystère. Comme samère le confia au courant du Nil, il confia à l'évolution Israélite les vérités enfermées dans les sanctuaires et condamnées à la stérilité : la nationalité juive fut la vivante corbeille qui sauva la tradition primitive ou Kabbale. L'Église, semblable à la fille du Pharaon, accueillit et vivifia le trésor de la Théodicée. Aujourd'hui que le flux luthérien inonde les marches vaticanes, un Démiurge viendra-t-il? Comme Jésus était vraiment le Messie, il ne saurait paraître qu'à la loggia de bénédiction, urbi et orhi, il s'appellera le feu ardent, et consumera les impures larves protestantes et maçonnes^
Un catholique conçoit mal l'absurde croisade récente contre les Juifs i de l'Exode à la messiation, ils ont porté le plus sacré dépôt : en la personne du rabbin Pierre, ils ont déposé l'Arche sur les épaules
aryennes et n'ont plus existé que par leurs malheurs ; ils n'existent plus, aujourd'hui, descendants méconnaissables de la vieille garde du Verbe Kaldéen et devenus les plus habiles des modernes dégénérés. Leur langue même avec ses douze lettres zodiacales primitives, portées à vingt-deux sur les théraphim, était la langue des initiés ; Mosché la leur apprit, parce que cet idiome du Sacré-Collège antique, où le nom est nombre et le nombre arcane, permet d'écrire par dedans et par dehors.
Quoique la situation de la Kaldée permette d'y placer la première population, et que le grand mélange de races qui s'y fit autorise à en faire le point de départ de toutes les initiations, il y aurait une inutile violence de la logique à voir des Kasdim, dans les Orphée, les Cakya-Mouni, les Zoroastre. Toutefois, à simple vue de psychologue, l'humanité se divise en matériels et intellectuels. Ce qui différencie lé plus vivement un homme d'un autre, est sa façon d'envisager la vie. Ceux qui peuvent s'enivrer avec du vin et se nourrir l'esprit d'un journal appartiennent à une partie différente des chiméristes; l'homme qui rit du rire dit gaulois, l'homme pratique et de bon sens pour personne n'est consanguin de Job ou de Faust. Il y a donc des humains qui bornent leur horizon à la terre et qui ne rêvent rien autre que santé, fortune et gloriole; qui troquent leur conscience contre une consigne et trouvent le monde bien fait, pourvu qu'ils y aient bonne place. Au contraire, les autres mortels
obsédés d'au delà cherchent à travers les mirages de la Foi ou de TArt, le courage de vivre la vie. Les uns semblent autochtones et les autres en exil; aux premiers Texistence est le bien suprême, les seconds aspirent à une vi^ supérieure dont la notion les obsède comme un souvenir obscurci mais certain.
Eh bien ! ce mortel presque étranger sur la terre, céleste bâtard, descend des Guibœlohites ou mieux des Œlohites.
Ne serait-ce que la désignation d'une catégorie, le mot se peut accepter; il est plus, la formule d'un fait évident pour le chrétien : ou déchirer la Genèse, ou l'accepter.
Si les traits, le nom, la faculté d'abstraction réunis en un moderne apparaissent encore de nos jours, et que le Kaldéen s'aperçoive, même sous la culture latine, comment l'hérédité œlohimique ne paraîtraitelle pas?
Déjà, en cette éthopée (1), le voile du péché originel a été déchiré ; ici revient encore et plus hardie l'épithète de faute heureuse ! la chute d'Adam, un vertige d'ambition d'entité; la taute de Satan, un vertige d'expansion; le premier homme croyait assum.pter en prévariquant ; l'Ange savait descendre en aimani: une mortelle. Satan et sa légion voulurent faire précipiter en leur personne un peu du ciel sur la terre.
(i) V. L'Initiation sentimentale: prologue, p. 13 et suivantes*
(N. de TE.)
Ce serait idiot de dire les Bene-Œlohim en éréthisme, puisqu'ils étaient in-sexuellement androgynes et sans corporéité. Le bélître qui verrait dans la descente sur Ereck des concupiscents ordinaires serait digne d'une incurable et ridicule ityphallie. Timidement, peut-on hasarder comme mobile, un criminel essai de messiation. Satan se dut enivrer de l'idée, noble en ellemême, qu'il changerait la face de la terre et que lahvé pardonnerait la transgression, en faveur de Taboutissement. Au même degré, l'orgueil le poussa : il n'était que Prince des anges, mais prince instauré par Dieu, lui devant tout, nu de mérites; il convoita le principat humain et ses douleurs. D'après la tradition, il ne pouvait monter plus haut qu'il n'était dans la hiérarchie: une seule voie s'ouvrait encore devant son orgueil : se dévouer aux hommes.
Il serait impie d'absoudre un méfait qu'on nous présente comme la plus immédiate cause du Déluge; au reste, ce qui importe à une nouvelle théorie de l'aristie, c'est l'éternelle conséquence des amours des Bene-Œlohim et des Bene-Kasdim. Les élus de tous les temps, de tous les peuples, de tous les pays, mages, saints, artistes, poètes, rêveurs et mystagogues sont des rejetons lumineux ou obscurcis de la descendance angélique. Sera-t-il possible un jour d'élucider l'ethnique d'un Orphée? Du moins l'épithète d'Elohite désigne tous les esprits aquilins et les cœurs hypertrophiés d'idéal.
louseph, comme Mosché, sont Elohites bien plus
Jstar
que Kaldéens; et n'est-ce pas une question de droit judiciaire, de concéder les préoccupés du ciel, petits-fils des Anges terrestrisés. La concordance Sémite et Arya a été dite ici (1) entre Symposion et le Bereschit ; mais la violence que Ton fait au public en le forçant aux mystères n'aurait point d'effet, sans un morcellement et une dispersion qui le rendent assimilable. Aristophane et Hahnock disent la même chose selon leur différent génie; le poète grec ne donne pas la chute angélique; au commencement humain, vague épithète qui exprime la relativité de son initiation, il y avait trois genres; d'où était venu le troisième? il l'ignore. Quant à l'élément surhumain et troublant, les deux textes s'accordent, et l'androgyne force Zeus à le dualiser, comme l'ŒIohite oblige lahvé à réduire la vie humaine, qu'on pourrait entendre par la virtualité obscurcie en eux à la suite de la désobéissance. Or, Tessence étant immodifiable, les esprits œlohimiques même déchus, restent androgynes et ce dernier mot doit s'entendre comme superlatif d'entité écjuilibré en force» Saint Thomas enseigne que l'ange ne peut qu'un seul acte d'adhésion; ceux donc qui ont adhéré à la transgression incarnative adhèrent immuablement aux Lois de l'humanité. Par conséquent, entre les anges restés anges et nous, se meut une humanité angélique, perpétuellement en
(i) V. Curieuse, La Flirtation platonicienne^ p. 14.
(N. de l'E.)
double et contraire attraction : intellection céleste, passionnalité humaine, voilà leur épouvantable châtiment. Comme TAréopagite l'affirme, les diables ou démons ne sont pas mauvais, ils sont hommes par l'âme, c'est-à-dire souffrants et par là égoïstes, injustes et parfois furieux.
Si le spiritisme n'était pas le plus souvent une simple spermatorhée fluidique, une prostatorhée du système nerveux, il deviendrait un formidable [péché surtout au sexuel. D'abord, rien ne séduit comme l'établissement d'un commerce avec les Œlohim intermédiaires; et certes, leur illumination paraît précieuse ; qu'on y songe ils sont inconsistants, jaloux, inquiets, troubleurs, hommes en un mot. Cependant le sentiment paternel demeure vivant à travers la fluctuation de tous les autres, et les anges déchus aiment leur descendance d'un immense amour: le mal qu'ils ont pu faire à l'humanité n'a été qu'en châtiment de ce que les hommes ont fait souffrir à leur petit-fils ; et comme en cela ils exécutent la Norme, Dieu les laisse agir. Sept fois malheur à quiconque opprime l'Œlohite; et M. de Bismarck a armé contre lui de formidables légionnaires par la mort du roi Louis de Bavière, ce noble et doux rêveur de la race Hamletque pure et non croisée, hélas! avec celle des Forunbras.
Si Dieu avait exterminé tous les Œlohites, et comme annulé le Verbe de Satan, il eût dès lors pardonné; la durée du dam implique la parabole du méfait;
et Baudelaire qui n'était pas initié, mais à certaines heures voyait comme les grands poètes, a senti le grand cœur de Satan battre sous sa mamelle ; et il a osésefairel'avocatde l'Archange calomnié sans pouvoir donner de raison, mais entraîné par un lien mystérieux. Ouvrir les métaphysiciens c'est voir s'évaporer dans un sourire du Vinci la grossière image du Malin; à sa place Lucifer-Prométhée. Je l'ai dit, les Anges déchus sont passionnels, et partant hautains, peu miséricordieux : quand les terrestres osèrent s'adresser à eux ils les dupèrent, outrés de cette insolence comme des fils de roi qui seraient priés par un Sancho Pança de lui tenir le pied pour se remettre en selle. Il est impossible de déterminer les points de relation de nous à eux; cependant l'injustice de l'opinion cléricale, et l'oppression de leurs petitsenfants les ont seules amenés à toutes ces manifestations injustes et terribles qui remplissent un Goërres.
Que personne n'aille comprendre ici une rature sacrilège sur la décision divine ou quelque incitation à communiquer avec les daïmons. Leur crime dépasse notre entendement, mais il fut commis par amour pour nous, ils se sont perdus mais dans la lumière. Il faut les plaindre et même les aimer un peu : seulement jamais, au plus grand des jamais, il ne faut les tenter, c'est-à-dire leur donner accès affectif, les appeler conjurativement : leur amour néfaste, comme celui de la femme, absorbe non pas la santé, ni ia fortune, mais l'entendement.
Au reste, ils savent leur immédiatité néfaste, puisque jamais d'eux-mêmes ils ne se manifestent à leur descendant, ils savent trop la fatalité qu'ils traînent partout; seulement leur cœur est humain, avide d'autres cœurs, ils n'auront pas plus le courage de refuser le nôtre offert, qu'un amant la femme qui se donne, dans l'insouci des conséquences.
Toutes les tentatives d'obtenir leur aide les insultent, à moins qu'on ne soit de leur sang : et dans ce dernier cas, ils se passionnent et nous perdent. Prier pour eux, les laver de toutes les boues que le vulgaire a jetées sur leur nonî, vous les concilient à jamais sans les attirer.
Un mystique contemporain, en proie un moment de telles circonstances qu'il pouvait croire tout l'enfer à ses trousses, eut l'idée de dire soir et matin un ave pour Satan, ajoutant : « Anges fidèles, priez Marie pour les anges déchus. » Sitôt, tout changea, et à un point tel que le mystique troublé, crut avoir péché, et consulta le T. R. P. Alta. « Allez en paix, — dit le dominicain, — ^* votre seul péché a été de croire qu'une miséricorde était en vous qui n'était pas en Dieu ; quant à l'efficacité, elle est logique ; un mouvement du cœur, c'est pour Satan ce que serait pour un lépreux le baiser d'une reine ; et pensez-vous quel dévouement inouï animerait le ladre, à cette caresse: « Personne ne te toucherait du gant, et tu mourras « sans une caresse ; prends ce baiser de femme « couronnée. »
Faut-il le répéter encore, Satan a un cœur humain; si on le flatte et on l'honore, il veut mériter ces honneurs, et nous illuminer, oubliant qu'il est obscurci : si l'on crache à son nçm il se dresse furieux et méchant; si on le plaint sans l'honorer, et si on l'aime pour sa souffrance, il reconnaît son fils, et de tout le pouvoir que Dieu lui laisse, il nous défend ; notre ennemi il le guette, attendant l'heure où le péché le lui livrera, et lors il frappe comme on frapperait pour venger son enfant,
Satan et sa légion sont en activité perpétuelle, en activité passionnelle, avec un libre arbitre aussi restreint que le nôtre, et comme nous faisant du bien et du mal.
Le cataclysme Atlantique représente singulièrement une version Kelte du Déluge, et comme l'exode laplus extrême du monde primitif. Cette race inquiète, aventureuse, tourmentée, que Hahnock nous peint insupportable à la terre, est bien celle qui la première a dû émigrer vers les terres boréales pour se développer sans contact des terriens ou mortels ordinaires.
Le mythe ionien des sept Pléiades fils d'Atlas, le Guibbor et d'Œther ou des anges, nous représente le colossal fils de Prométhée en Satan, conduisant les Titans (ou Bene-Œlohim terrestrisés) à une messiation sacrilège. Hésiode, concordant avec l'ésotérisme kaldéo - chrétien , le dit condamné à la vie douloureuse du monde intermédiaire puisqu'il était tombé du supérieur et que son essence ne lui perrnettrait de conserver la terrestrité.
L'Atlantide serait donc le continent visé parla colère divine et qui a succombé entièrement : grâce seulement eût été faite aux élohites orientaux, moins impossibles d'orgueil fou.
En l'état actuel de la science, la plus haute antiquité de civilisation appartient à la race et au pays des Kasdim, et non pas sur l'interprétation de textes apocryphes mais parles monuments même du Louvre. L'Exode Atlante a marqué son passage et sés quarantaines Sinaïquespar ces monuments mégalithiques : mene-hiers, cromlechs, nurhs-gards, dolmens, dont les premiers en forme d'obélisques n'ont pu être érigés que par un jeu du dynamisme et de la statique, impossible à nos savants. Qui sait, si le Kelte Atlante, au pigment décoloré par le changement d'atmosphère lors de la grande catastrophe diluvienne ne s'est pas fragmentairement sauvé aux rives américaines où la nouvelle influence climatologique aurait rougi la race?
Pour se V ayer un chemin respectueux à travers la forêt de mythes que la pensée humaine a cultivés sur son passé, il faut désemmêler le croisement des lianes, et non les couper à coup de théorie : on ne saurait donc que proposer une opinion, non pas l'imposer sur ces hyperhistorismes. Aussi, sans notion sacrée ni profane sur l'éthnique initiale de l'univers, ne doiton . commencer l'investigation qu'à la chute des Anges : et î1 apparaît alors une humanité noire ou jaune, les Chamiques et Touraniens d'après le
Déluge, en face de là Race suprême des Gûibœlohites qui épandra deux rameaux, plus distincts au métaphysique qu'au physique, le Sémite et l'Arya : il y a moins de distance entre le radjah hindou et F Anglo- Saxon, qu'entre deux Latins, l'un juif, l'autre gaël.
La circoncision dont on a niaisement exagéré le côté hygiénique est le formel symbole de l'activité mâle au sens sxH*élevé de virilité expansive; ne voiton les circoncis contemporains se couronner de la seule couronne positive, en un temps immonde, l'or: tandis que l'Arya ou slave ou latin s'hystérise.
Comme les Bene-Œlohim étaient androgynes de substance, ils durent se corporiser hommes ou femmes à volonté : or autant Mosché ou Akiba nous semble fils d'Œlohite mâle n'accordant jamais l'initiation à la femme, autant le Kelte et ses Druidesses le nerveux Hindou, le Grec lui-même avec sa Diotima, ses Pythies et ses Hypathies, le Romain avec son culte de la Vierge nous semblent Œlohite féminin; ce que Saint- Yves a dénommé Dorien et Ionien.
Les corollaires du Péché Angélique seraient tous jugés insanes ; il demeure pour tout esprit adhésif à Rome ou à la Kabbale, ou seulement aux hypothèses de l'idéalité, que les conséquences du Verbe Satanique dureront jusqu'à sa révulsion totale au Bien.
Une hérédité multiforme revêt les Œlohites d'une fatalité grandiose et déplorable. Le monde qui ne les comprend pas, hait ces étrangers qui lui dissembient
tant, et les crucifient jusqu'à leur mort. Eux, dignes fils de Prométhée, illuminent le présent de leur charité, et laissent derrière eux des phares aux feux célestes, aux signaux divins, comme les Atlantes semaient leur route de ces prodigieux miliaires, les mene-hirs.
Au-dessus du Sar, du Pharaon, du César, au-dessus du Daoudiste, du Stuart, du Valois, du Bourbon, saint ou génie, ou seulement malheureux, mai s d un malheur immense, l'Œlohite avec le devoir de lumière a le droit de dédain sur les terrestres et de mépris devant Nimroud. Tous ses efforts sont vains d'aimer au-dessous de lui; il ne saurait trouver l'amour qu'en son propre sang et avoir d'autres amis que ses frères, d'autres amantes que ses sœurs. Combien rare la rencontre de ces rares et sublimes incestes : et s*il fallait un exemple contemporain de FŒlohite, privé de sœur, quel plus éclatant que le noble roi Loiiis de Bavière assassiné par le Nimroudiste Bismarciî.
PSYCHOLOGIE d'uN PSYCHOLOGUE (1)
Nergal avait trente ans, les six mille livres que veut Stendhal pour l'honnête homme, la réputation d'être beau et une aube de gloire.
Seulement, il devait écrire deux romans annuels ; ses traits archaïques de Mède ou de Florentin s'encadraient mal dans les mœurs contemporaines; et si les uns le sacraient « génie » d'autres le niaient totalement de l'idée à la phrase.
Dominé par Saturne, en combativité avec le Soleil, il se substantait de lui-même se solitarisant sans souffrir; Vénus lui créait des besoins d'expansion,
(i) Dans l'économie de Véthopée, le roman titré NERGAL, consacré à la peinture de la librairie et du journalisme, et à la représentation d'un début dans les lettres, devrait être paru avant le pré sent ; mais les mœurs littéraires ne permettent pas, au sens de Fauteur, de publier ce tableau avant qu'il ressemble moins.
(N. de VE.)
un goût du luxe et des formes antithétique à l'isolement méditatif. Mars, en dernier, lieu l'extravasait polémiste solaire , c'est-à-dire violent pour ses croyances abstraites. Intolérant d'admiration, ligueur de catholicité, il se résignait aux plus évitables duperies de la vie.
Nergal n'était ni écrivain, quoique sa principale affaire fût d'écrire, ni romancier malgré l'adoption de la forme Honorienne : il était intellectuel, c'est-à-dire puissant dans toutes les voies de cérébralité; il eût traité avec une compétence égale la loi harmonique des sphères ou la pondération d'une ordonnance; théologien et anthropologue, aussi penché sur le physique que l'attention tendue vers l'hyperphysique, il concevait l'intellectualité un grand orgue où il faut jouer de tout le clavier, voix céleste ou bombarde, suivant la rencontre.
Jusqu'à l'heure où il vint à Paris, Nergal se nourrit du passé : jeune homme vieilli d'esprit par douze années de lectures les plus diverses, sa première impression fut celle de son péril : il se sentit hors cadre social ; et l'or manquant qui ploie les lois et les malveillances, il vit deux saints : le génie ou la sainteté. Au premier plus facile il se résolut. Restait le choix de son expression : il avait la le monument de crétinisme que l'Ecole normale ose donner aux béj aunes français pour de la philosophie; il avait vu le P. Ventura attribuer le magnétisme au démon et les évêques fulminer au sérieux le roman-feuilleton que
Renan a écrit sous le titre de Vie de Jésus; méprisant la pensée laïque de son temps, en désaccord avecl'exotérisme romain, la profession de l'idée pure lui parut impossible: écrite elle n'intéresse personne; pour la parler il faut être examiné, ce qui lui rappelait à la fois la grande colère et la grande risée de sa vie : le conseil de revision et le baccalauréat.
Un soir d'été, au crépuscule, il émergeait de la tabatière, sa seule fenêtre, attentif au formidable remous de la bonne ville; la nuit tomba sur sa rêverie, et une évidence sillonna sa pensée comme les éclairs de chaleur sillonnaient devant lui le ciel lourd. Pyramide Kheopsienne surplombant les clochers, dominant les dômes, la Comédie humaine s'illumina comme la pièce d'apparat d'une pyrotechnie d'anniversaire impérial. « Voilà la cathédrale moderne », s'exclama-^ t-il, et il s'inclina « Salve et Gloria, Papa Balzac», le pape du dix-neuvième siècle, l'éponyme encore contesté, incontestable pourtant, le Noah qui a construit une arche éternelle à toute la bestiaire et à tout l'angélisme des dernières phases latines.
Il se résolut au roman, com.me il eût pris le crayon à la Renaissance; l'époque le voulait plus que lui.
Comment vient au sauvage l'idée de se tailler un arc et des flèches, l'art de l'archer? La vocation de Nergal ne fut rien que l'instinct de la conservation.
Sachant l'homme mauvais de naissance, mal comprimé sous la double pression du prêtre et du gendarme, il entra dans la vie active sans croire à la
justice des juges, à la bonté des philantrophes ; avec la plus vive sensation de l'insécurité, et une égale peur du bandit et du policeman, du ulhan et du lancier. Il n'avait jusque-là demandé à la société que la tolérance ; et la province Favait refusé : de longs cheveux, quelques idées personnelles échappées à ses lèvres d'ordinaire fermées avaient hérissé la bourgeoisie méridionale.
Il lui fallait du crédit, pour sa justification : il formula donc à tout venant la promesse d'art dont on sourit mais qui fait tolérer les jeunes personnalités. Il s'engagea à devenir glorieux, et sa parole fut si affirmative que des femmes Taimèrent, que des hommes l'aidèrent: il s'ouvrit un crédit moral.
Du reste, cette indifférence de Paris, la simple nonméchanceté du passant lui semblaient exquises, au sortir du crépitement de haine, de la mousqueterie de médisance qu'on appelle les rapports provinciaux. Il remercia Dieu, qu'il y eut au monde une ville où chacun est si occupé de lui-même qu'il oublie de torturer son voisin ; il espéra découvrir des Civilisés parmi les Barbares français.
Replié sur soi, concevant des psychologies héroïques, il œuvra. Une stupeur accueillit son début, tranquille négation de tout ce qui est debout et honoré, exaltation enthousiaste de ce qu'on rebute et méprise. Gautier offrait ses droits de citoyen pour voir Julia Grisi sortir du bain : Nergal eût payé pour qu'on les lui ôtât. Lamartine jurait et sacrait en
charretier quand il recevait les feuilles d'avis des contributions : Nergal n'eût voté que la baïonnette dans les reins. Bafouant le positivisme, marchant d'un pied insulteur sur les sophismes républicains, d'un revers d'idéalité souffletant toute l'évolution positiviste, et acclamant le progrès de demain d'un « Finis Polonia! » il s'hostilisa moins les athées et es maçons que les tenants du passé.
Par un besoin d'équité supérieur même à ses plus chères filiations, il commençait une apologie catholique, par la promesse de dévider au soleil de Dieu les entrailles des inquisiteurs, s'ils revenaient un jour, et se levait, l'Evangile ouvert contre la formule Nimroudique de de Maistre. Or, par-dessus tout, il haïssait la Force aveugle, et son origine Kaldéenne éclatait en acharnement contre Bonaparte, l'avatar des Brutes assyriennes aux lourds chariots, les Ramollot à barbe calamistrée, aux muscles prodigieux d'Isdubar.
On ne comprit pas son exécration de l'oncle et son indulgence pour le neveu : refuser la gloire aux conquérants, refuser aux peuples et aux rois le droit de conquête; refuser sa participation aune œuvre nationale et déclarer anathème le prélat patriote: en fautilplus pour ameuter laplus généreuse et aussi la moins subtile part du public. Celui qui écrivait : « Même coupable ou folle, la France doit être sacrée pour l'univers entier » fut traité de Prussien : comme d'orgueilleux le fanatique qui eût abandonné son œuvre
pour l'honneur de faire le va-et-vient des épreuves de Balzac. Nergal fut méconnu aussitôt que connu; et du jour où il eut parturé, il se découvrit une faculté nouvelle et qui est la caractéristique de l'exceptionnel.
Ce dualisme de spectateur et d'acteur aux mêmes actes de la vie, ce doublement de la personnalité où Ton est deux, un qui souffre, vibre et rit, et un autre qui analyse la souffrance, note la vibration et reste grave : ce phénomène lorsqu'il présente la simultanéité du lyrisme d'impression et de la synthèse de jugement marque le plus haut degré de l'individualisme. L'œuvre de cérébralité se fait d'intériorité : au lieu de s'extravaser on se résorbe; l'homme devient le lieu, la matière, le texte de l'œuvre. L'esthétique ne sera jamais qu'un « moi » conquérant des autres; et il serait scientifique de dire d'un lassant personnage : son « moi » n'éclate point assez.
Conquérant ou inventeur, exégète ou tribun, ['Exceptionnel s'oriente vers un lieu, une loi, un texte,
Le théologien, Lacuria, le mage de Guaïta, l'épopte Saint- Yves, le sinologue Adrien Peladan, le linguiste Ledrain empruntent à la nature spéculative de leur activité^ une indifférence presque entière du renom. Ascendante au divin, au mystère, appliquée à des reconstitutions philologiques, l'intellectualité ne s'enfièvre point : il n'y a là rien du cœur. O la force des immédiatités ; le plus noble des illustres a-t~il palpité aussi fort aux veilles décisives d'une nation
qu'à la seule bouderie de rAimée? Nelson gardait son sang-froid à l'abordage et pendant la tempête, mais au froncement de sourcil d'Emma?...
L'empire du monde un jour flottait sur les eaux, mais Cléopâtre souriait : Actium témoigne que notre cœur nous meut plus violemment que Tidée. Aussi le poète met-il en œuvre de plus vives parties de luimême que le savant, si vives que la critique le torture et que l'indifférence le peut tuer. On ne saurait citer une nombreuse production continuée sans succès.
La parturition cérébrale analogique à la gestation montre le cerveau comme l'utérus fécondé par une vibration aux ondes prolongées, gestées, portées et après une période d'informité fœtale, une formation lente, jusqu'à mise bas de la Chimère.
Or la fausse couche, redoutable en haut comme en bas, met en question la vie de l'être qui engendre, et l'ombilication du Verbe ne se coupe pas comme celle de la chair; les coups portés à l'œuvre, l'auteur les reçoit infiniment douloureux. Le succès, c'est un accouchement heureux, délivrance organique qui récupère les forces vives dépensées ou risquées. Les bourgeois, s'ils étaient savants, découvriraient dans l'irritabilité du poète, une réclamation purement biologique.
Au jeu de longue paume, celui qui lance a plus de fatigue si le ballon tombe que s'il est reçu du partenaire : iï y a eu rupture de mouvement et la projection dynamique au lieu de décrire une parabole
en retour, fuit dans le sol. C'est donc toujours très hardi de lancer son cœur au public et courir un risque capital qu'il retombe lourdement; le circonstantiel est remédiable, le potentiel, non.
Les drôles de la Révolution, gens de lettres ratés, se sont refait une destinée dans le sang, par la blague ; le marquis de Pescaïre, assez médiocre poète, reste comme guerrier : gausserie! vraiment il suffit d'être brute et avocat à la fois pour jouer les premiers rôles de 1793 à 1887; quant à d'Avalos, il a le mérite de sa femme, et celle-ci, l'amour de Michel- Ange. Le Bonaparte aussi, impuissant à bien écrire, a excellemment tué; quand on n'est bon à rien en ce monde, on fait encore un soldat ou un député : on est Mac- Mahon ou M. Grévy.
Nergal n'avait pas le besoin de l'approbation; sans avis sur, son œuvre il gardait une seule certitude : qu'il appartenait à la plus noble race de la terre. Le comte de Gobineau^ rare et grand esprit que le public ignore, a écrit un volume pour se filier à travers les pirates au dieu Odin, ce mythe de l'extrême exode keltéenne. Nergal considérait son nom de dieu babylonien comme un heaume plus étincelant que tous ceux de la salle des croisades; mais bâtard céleste, il ne demandait à l'humanité inférieure, que la paix.
Un pavillon du palais de Ferrare, où tout soin matériel cesse, et récréation au sortir des spéculations transcendantes; la compagnie de princesses continentes et perverses: aux rayons propices de
leurs yeux fauves il eût élevé ses chimères et ni le juge ni le reître n'eussent troublé Faumônier profane, le confesseur souriant des Monna Lisa. Oui, rien de plus enviable qu'une vie subtile et calme, pleine de musique, de pensées et d'odeurs, dans un décor noble, illustré de femmes fières et lourdement parées.
S'il quittait ce rêve d'une existence de chapelain intellectuel, il se concevait en Mars solaire; et trop profond pour croire tenir en échec longtemps la fatalité de laideur qui opprime ce monde, il ne parlait plus de vie souhaitée, mais de mort de choix.
Lors, étudiant éperdu du sanscrit et des prophéthies védiques, il allait galvanisant les radjahs, fomentant le honteux sacerdoce hindou, déchirant avec l'épée d'Agni l'œuvre abdiquative du Boudha et détournant sur TAnglo-Saxon les ferments Thugistes. Par une claire nuit, des météores parcouraient le ciel du Gange, éteints par l'éclat des poignards levés et bientôt disparus dans les entrailles de l'Anglais endormi. Au lendemain, il prévoyait des catholiques aidant de leur armée les prétendus chrétiens d'Angleterre à rejouger le pays de P».am; son œuvre, vaine pour le monde, pour lui était un sublime bûcher.
En cotte de mailles d'or, semée de perles, fleurie de diamants, coiffé de la tiare de ses ancêtres et portant l'ostensoir eucharistique, seul, sur un cheval blanc, au chœur de mille prêtres, dans le nuage des encens, soleil humain réfractant et révulsant le soleil plané-
nétaire, il s'avançait contre rOccident, armé seulement de l'Hostie.
La balle d'une brute tuait le cheval blanc, et lui marchait toujours sur les bandits occidentaux, avec un petit bruit d'anneaux d'or froissés : et des perles tombaient dans l'herbe à chacun de ses pas. Alors le descendant d'un croisé assassinait à bout portant, le pontife kaldéo-chrétien : il roulait dans la poussière avec son Dieu; et là, semblait un moment la châsse resplendissante de la pensée du monde.
Oh! mourir ainsi pour la justice qui ne veut pas qu'une race opprime une autre race ; mourir Sémite en chevalier de l'Inde, cette douce femme rêveuse ; mourir artiste dans le décor d'un Sinaï; mourir Elohite en costume et en office d'Archange; mourir moderne pour le passé et contre Caliban pour l'idéal. Ou bien encore il se complaisait à un retour en Kaldée, à l'édification d'une tour babylonienne à sept étages en retrait, sur Ereck; et là, soit à une vie de patesi métaphysicien, soit à une action occulte pour déposséder de tout pouvoir la Nimroudique race, celle qu'on nomme Calibane aujourd'hui.
C'étaient là ses songeries ; dans la réalité de la vie, il admirait la moindre bienveillance et parfois, rentrant d'un bal ou d'une cohue, il se félicitait de n'avoir été insulté ni assommé, comme si l'insulte et la brutalité étaient l'accueil occidental envers l'écrivain, « Il faut faire la preuve de son droit, avant de crier à l'injustice », disait-il souvent. Lorsqu'il eut
donné cette preuve, il borna ce droit à ne ressembler qu'à lui-même. Assimilateur des milieux, toujours bon et toujours lyrique, sans haine que celle de la brute prétorienne, septembriseuse ou Haussmaniennet héore de son temps, il n'y collabora pas : sa main, qui ne pouvait toucher aux gubernations, il la retira de l'œuvre du siècle. Philosophe de l'orgie romaine de Couture, voyageur qui assiste aux révolutions d'un peuple étranger, cosmopolite, Français parce que l'Italie est morte, Parisien pour se croire Athénien, spectateur qui payait à la décadence latine deux volumes annuels pour avoir un fauteuil pendant le Crépuscule des cuistres; on l'eût surpris et insulté en le priant de monter sur le tréteau français et dy tenir un rôle : il aurait plutôt quitté le théâtre, c'està-dire le pays ; les honneurs de ce temps déshonoraient à ses yeux; hôte de l'occident latin il lui payait son droit de séjour en écriture artiste, rénovant les chimères éternelles; l'appeler concitoyen, compatriote, collègue, confrère l'exaspérait. Son ipséité était absolue, il n'adhérait qu'à Rome, avec des restrictions de discipline.
Le Kaldéen, au reste, soit qu'il joue la main indicatrice de l'avenir, soit qu'il claironne un rappel au passé, toujours anachronique, paraît fou s'il devance et maniaque s'il recule vers une véritée laissée en arrière par la marche humaine. Malheureusement le Kaldéen n'est pas toujours un. Œlohite, apportant la justification de son ombrageux hiérarchisme; pour
refuser le devoir national du lieu où Ton vit, il faut accomplir le devoir universel de l'être conceptif : parcourir la Ravenne sublunaire avec les allures Dantesques, sans les sextines ou le Convito de l'Alighieri, c'est le rôle d'un muet qui se jurerait missionnaire.
Nergal point égoïste, ne pouvait aimer qu'à hauteur de race, comme il ne savait œuvrer qu'à horizon de héros. Plusieurs années, il continua à Paris la vie presque soHtaire qu'il menait jadis en province; incapable de se mêler à la foule, de faire nombre, en quelque rencontre que ce fût : il attendit pour se montrer le moment précis où son nom connu et prononcé lui donnait le droit de ne pas se masquer, de parler et de se vêtir en Nergal, c'est-à-dire en indépendant, qui se met du velours et débite sa pensée, sans souci que l'un est ridicule et l'autre impertinent. D'abord, il œuvra, comme nage un homme à la mer, comme marche un égaré ; comme le bouffon qui évite la corde par des lazzis. Il se comparait volontiers à la Schézarade des Mille et une Nuits qui sauvait sa vie par son imagination du roman parlé ou de Daoud incantant la fureur de Schaoul.
A. l'entendre décomposer les rouages du succès, ce dissecteur de Pâme humaine paraissait le plus grand clerc aux choses de la vie; au réel, le prodigieux théoricien était une volontaire dupe. « La conception m'intéresse et m'émeut; faire la métaphysique de n'importe quel verbe, fût-ce parvenir. Oui, niais la pratiquer m'écœure et je suis comme un grand sei-
gneur qui aime mieux être volé par ses gens que se défendre. » Profond observateur, on le découvrait maladroit et ingénu aux choses du monde et du temps. Cet orgueilleux ne s'encolérait jamais aux traîtrises et aux injustices personnelles; Gulliver dédaigneux des taquineries de Lilliput, il n'était sensible que si on touchait à Dieu ou aux dieux. A cela, nul mérite ; il fallait chez l'adversaire une parité de stature pour l'émouvoir; il souriait, se lisant traité de pouilleux lui vêtu de soie, s'environnant de parfums pour subtihser sa pensée; il souriait, traité de Ponson du Terrail ou d'écrivain fumier; et ce sourire c'était la sérénité de l'intellectuel qui jette l'œuvre en pâture à la méchanceté humaine et sauve sa personne.
Ce qui décida le romancier une fois connu, à sortir de sonhypogée5 ce ne fut pas seulement l'idée de combattre l'influence saturnienne, ni de recevoir du monde luxueux cet affinement de la sensation qui en art s'appelle le goût : ce fut un besoin d'expansion.
Honteux à chaque mésalliance de son cœur ou même de ses sens, ne croyant pas que l'homme supérieur puisse sans déchoir accepter la volupté banale; voulant même au péché ne pas descendre en la personne de la partenaire, il se mondainisa, à la recherche de ses sœurs.
Nergal n'éprouvait pas auprès de la femme le grand vertige des passionnés : au bord de ce lac changeant et dangereux son œil plongeait, clair et percepteur du fond. Il semblait lire celle qui lui plai-
Tstar
sait, comme le texte difficile d'une langue à lui familière; puis, si la vie multipliait ces intimités, il écrivait sur ce cœur féminin d'ineffaçables chimeries, plutôt que sa propre image : et lors cette âme frappée à son scel ne pouvait plus se substanter dune autre et restait veuve.
Nergal savait le secret des joies d'orgueil, apothéosant l'âme et le corps, si bien qu'au sortir de son culte minutieux, les volages se récusant, les successeurs paraissaient rustres et sots. En ce lyrisme de l'attentivité, l'écrivain gardait possession de lui-même. A la femme il demandait la satisfaction de son cœur avide, et la joie de ses yeux; il préférait son livre en de belles mains que compris : et cependant il ne croyait pas à la femme. Il la jugeait irresponsable; absurdes le reproche du mari trompé, la rage de l'amant quitté. Cette indulgence était faite du mépris de l'homme.
Oser l'amour, le luxe pie plus fou qu'on puisse ici bas se permettre, et l'oser sans une double vocation de soi et des circonstances, folie! Aux phénomènes d'attraction il n'y a rien autre à faire qu'à être attractif : le devoir et le raisonnement n'y valent aucunement : la volupté, pour lui, se produisait à certaines heures de polarisation spéciale qu'il fallait vivre, mais non pas prolonger.
Au-dessus des sensations, une sentimentalité Témouvait sans le troubler, dès que l'âme était profonde ou la beauté notable. II respectait chez une fiiie
le dessin de sa lèvre, le ton de sa peau ; la bonté chez une vieille femme. Singulièrement, ce grand parleur qui ne redoutait guère l'aventure des causeries, ayant croisé le concetto et le paradoxe avec les plus grands esprits de son temps s'ennuyait de discourir entre esprits masculins, sinon de génie : « La société des hommes me fatigue », disait-il. Les mêmes discours qui, tenus avec ceux de son sexe, lui cassaient la voix, ne le laissaient pas de débiter en un cercle féminin. Il s'assimilait l'expir nerveux des femmes, tandis qu'en vertu de ce physisme. les électricités de même nom se repoussent : ie mude masculin Topprimait ou du moins ne le dilatait pas, inassimilable. De cet impressionnisme particulier se déduisait l'horreur du café et du cercle.
Calme, à moins qu'on ne le provoquât par quelque ignarerie blasphémant un saint de son calendrier, Léonard ou Dante, on ne pouvait le dire ni nerveux, ni colère. Mais l'aristie de ses vibrations lui interdisait des côtés de la vie moderne. L'atmosphère du bureau du journal et de lupanar lui étaient douloureuses : le cinq à sept du boulevard journaliste, impossible.
Au lendemain de la vision de la tabatière, Nergal ayant décidé de sa vie, sortit de sa malle le Bœdeker des débutants de lettres : les Illusions Perdues.
Sur la terrasse des Feuillants il vit des onanistes, des pierreuses, des camelots jouant aubouchon, et plus Soin flotter des rubans de nourrices ; il se fit indiquer
Isiar
ie Jockey, et plusieurs heures il vit entrer et [sortir des gens assez laids et horriblement mal vêtus. Il déjeuna rue de Rivoli demanda au garçon où l'on voyait les élégantes ; on lui indiqua la rue de la Paix ; là, il fut intéressé, sans éblouissement : dans un grand luxe de boudoir, ces femmes devaient intéresser. Le soir, harassé, il alla au Grand-Opéra pour trois francs cinquante, n'écouta pas le Guillaume Tell cent fois entendu en province, loua des jumelles, et commença à ne plus comprendre Balzac. « Evidemment, pensa- *t-il, je souhaiterais être dans la loge de madame d'Espard, mais ni elle, ni de Marsay par eux-mêmes ne valent; ce sont deux vides élégants que je méprise du moment qu'ils ne me servent pas, outres vaines à surnager dans ma nage d'écrivain.... Je ne veux ni être entretenu, ni entrer dans un bureau, ni faire partie d'un journal; madame d'Espard ne représente pour moi que du plaisir de vanité... et comme elle sera la dernière en qualité d'élégante, c'est-à-dire de niaise, à me lire, je dois attendre dix ans pour jouir d'elle, c'est-à-dire pour entrer chez elle, avec mes tics, la forme d'habit qui me plaira, et mon franc parler d'humaniste. »
Nergal n'espérait ni une protection de femme, ni bon hasard, il ne se demanda pas même s'il aurait du talent : il n'avait que la foi de sa race œlohite. Pourvu d'une pension familiale de trois mille francs par an, il ne fit jamais de feu l'hiver et eut toujours des gants ; il s'interdit le quartier latin, non pas pour sa
séduction certes, mais pour la vulgarité atmosphérique des ébats qui s'y font. Sans enthousiasme, sans défaillance, il fit tout ce qui concerne l'homme de lettres, sauf les visites : jaloux de sa personnalité et laissant plus aisément marché de son œuvre. Il ne lut jamais une ligne à personne; vécut beaucoup au Louvre, dans l'intimité des maîtres et aussi par gout du luxe : là, devant la Joconde ou la Ferronnière, il trouvait Dieu sévère de l'avoir fait naître, quand sa famille était éteinte, toutes ses sœurs mortes. Il rencontra, non pas Lousteau, mais le phraseur qu'on rencontre toujours et qui fait la tirade de Lousteau au Luxembourg, et lui répondit: « Oui, je sais que la prostitution est un mode de parvenir, mais pour moi Lucien de Rubempré et Lousteau sont des filles. » 11 n'avait jeanais cru qu'on lût les manuscrits et collectionna d'abord les trente lettres de refus de son premier roman ; quand il parut, au bout de deux ans de fourrière, et que la vente et le renom apparurent, il n'eut point de joie. L'argent gagné lui était odiéux, il eût voulu le donner et non pas l'employer; avili de travailler même cérébralement il eût souri aux tentations de Vautrin. Parfois il se posait cette question : « S'il me plaisait de faire une immortelle, le puis-je? » et bientôt il se raillait, convaincu de son entité, il n'osait croire à son génie ; il concevait si haut que l'exécution le convulsg^t d'insignifiance. A une relativité de perfection il s'arrêtait de fatigue, conscient d'un mieux au bout de l'effort que sa las-
situde repoussait et dépris par la possibilité impossible d'un degré en plus dans la vision personnelle : écrasé par le cinquantain de roman à écrire, s'il vivait jusqu'à soixante ans, car il ne pensait pas obtenir jamais la vogue, bornant son espoir à la seule agglomération des dix mille liseurs qui pensent au-dessus de leur temps.
Quand son éditeur lui demanda une dédicace pour M. Achille Héman, le gérant de la succursale Lévy, du Boulevard, il s'ébahit, et céda; naais lorsqu'on lui conseilla de rendre visite à quelqu'un du Figaro, il dit non. « Mes livres, je ne peux les envoyer à n'importe quel membre de la prostitution littéraire, puisque j'en suis, hélas, un dicterius : ma personne reste en dehors, je suis leno de chimères écrites, non pas prostitué moi-même. » A son neuvième roman, avec la vente à dix mille, Nergal n'avait jamais été même nommé par le Figaro, et ce silence, avec celui du Temps et des Débats, était sa grande vanité.
Une caricature du Caprice-Belge le représentait tournant le dos à une foule de lecteurs, et au bas cette légende retournée de Gavarni : « Pamélus, ce n'est pas dans tes moyens. »
Exécré des protestants, en suspicion et menacé d'index par les catholiques, il ne savait pas écrire dix dages sans injurier la république et les démocratismes: ses fidèles c'étaient tous ceux qui aiment l'art pour lui-même; et ce croyant trouvait ses admirateurs parmi les sceptiques qui disaient : « Nous
Faimons malgré sa foi, comme nous respectons un Botticelli quoiqu'il représente la madone. »
A l'abord de ses livres, le lecteur recevait l'impression d'un auteur qui se soucie peu de plaire au premier lisant. Nergal, au détour d'un chapitre, rencontrait une idée générale, lui prenait le bras, flirtait avec elle, pendant dix pages, en un parfait oubli de l'agacement de ceux habitués au roman -feuilleton ; ou bien, un lyrisme intempestif enlevait brusquement la page, Farrachait au livre ; elle n'y tenait que par le brochage.
On percevait, à ne pouvoir s y méprendre, qu'il se gaussait de l'humeur des gens et leur donnait, sans mégarde, ce qui lui passait par Tesprit, au moment de l'écriture.
Entre le fanatisme et la détraction il souriait, collectionnant éloges et blâmes, avec une impartiale insensibilité d'orgueil : et même c'était le seul comique qui le forçât presque à rire, le feuillettement de ces opinions où génie heurtait idiot; où on l'appelait tantôt Balzac et tantôt Ponson; et successivement, évangéliste et vidangeur. Ces extrémités de critique s'expliquaient assez bien: au-dessous du syndicat des journaux du Boulevard, il y a le syndicat des chopes cénaculaires : et ne payer aucun tribut, même de poignées de mains, ni aux burgraves qui font la vente, ni aux margraves qui dispensent le prestige, cela insultait les deux pouvoirs monopolisateurs de succè
Ista
Remerciant avec exagération du moindre suffrage, se tenant pour obligé de quiconque appréciait, Nergal intimement se souciait fort peu de plaire techniquement aux lettrés. « C'est de vous : et je n'ai plus de jugement sur l'œuvre, mais un élan vers V nomme ». Cette réponse féminine à son interrogation lui ensoleillait l'âme : il se moquait bien d'obtenir justice de ses mérites; il avait obtenu des Barbares français, une permission de séjour et établi un commerce suffisant de ses vieilles chimères pour se gileter en toile d'argent, fumer du dubèque, collectionner des photographies et des livres.
Dans ce qu'on appelle le monde, il s'était fait tolérer comme un chat angora, qui miaule à volonté et bizarrement; on ne l'accusait ordinairement que de cinq choses, d'être Prussien, antiphysique, fou, impuissant et entretenu; il n'avait jamais été forcé de se servir du revolver qu'il portait toujours; les boulevardiers n'avaient pas tendu de cordes dans les rues pour le faire assommer à l'instar des méridionaux ; et, stupéfait de tant de mansuétude, touché jusqu'aux larmes de la douceur parisienne, il ne prononçait jamais le nom de Paris sans un adjectif de louange.
La bonne ville, celle où nul n'avait attenté à sa vie; la bonne ville où on ne l'insultait que par la voie de la presse ; la bonne ville où il pouvait échapper au contact des terrestres, au commerce des méchants!
Il n'appréhendait rien, convaincu de la puissance de son entité, personne ne le pouvait enrayer avant l'accomplissement, d'il ne savait quel geste du Verbe ; prescient d'un rôle à jouer dans la comédie humaine ignorant son acte.
Rien n'insultait plus acerbe que son sincère étonnement devant la paix dont on le laissait jouir, car il ne Tachetait d'aucune concession;, doublant l'exceptionnalité du langage de rexcentricité du costume.
A une grande dame, à la fin d une soirée : « Je souhaite revenir; chez vous la méchanceté est presque supportable et l'on ne méprise qu'à moitié les écrivains », et ce disant, il ne plaisantait pas; grave, très loin d'une ironie. Telle son opinion sur l'humanité et la civilisation moderne qu'il s'extasiait, blanc parmi les Peaux-Rouges s'attendant au poteau de torture et au scalp. « Je suis Empyréen, précipité en costume de clov^n sur la terre, et qui a obtenu permission de séjour, parmi des êtres d'une autre série, inférieure et partant hostile; et vous ne voulez pas que je sois reconnaissant, surtout après avoir connu la province immonde, le sauvage Languedoc.
« Bénie soit la Ville où j'ai rencontré mes frères, I les Mérodack, les Alta, les Nebo, les Agûr, les Tanneguy; mais les princesses mes sœurs où sont-elles; vivrai-je privé de l'incestueuse douceur de leurs baisers ? » Maintenant que la déception des débuts ne
le harassait plus, arrivé au point de n'avoir qu'à livrer deux manuscrits par an, sans souci de presse ni de vente, son cœur battait avidement.
Inquiétant par la complication de sa nature, décourageant par une impression de volatilité infixable, il séduisait cependant, suscitait l'ambition d'entrer en son âme si noblement orientée vers l'au delà; comme il l'avait dit à Saïgas, doué d'une onction mélancolique qui lui ouvrait les âmes, il donnait plus encore l'envie de se confesser que de se dévêtir; et sa douceur lui valait une sorte de dîme sentimentale qu'il prélevait imperceptiblement, même sur l'amoureuse d'autrui, propriété subtile, vertu de sa nature solaire.
Un moment, ce parfait Ariste chancela en ses nobles volontés, en ses obligations d'Œlohite : un vertige de dévouement, une erreur d'âme allait le jeter à la grande négation de toute destinée, au mariage précaire, au ménage conseiller des défections d'attitude ; Mérodack parut alors :
— Je viens, au nom du Sang et du Nom, et du Nombre, vous représenter avec mon profond respect, puisque presque seul des derniers Œlohites latinisés, vous avez œuvré et montré au soleil un soleillement d'art, que la croix de saint Jean ne se quitte pas comme un hochet, et qu'aucune femme ne doit être la vôtre que choisie parmi les princesses nos sœurs.
-~ Oui, répondit Nergal, mon devoir d'amour,
c'est l'inceste, je le sais, mais mon cœur impatient s'éprend vilainement par besoin] d'expansion : où rencontrer ma vraie sœur?
— Songez, reprit Mérodack, que quelque part une femme de la race sainte vous attend, qui vous garde son cœur, et qui mourra désespérée, sans jamais connaître le seul être qu'elle peut aimer.
Et Mérodack raffermit en ses nobles volontés, en ses obligations d'Œlohite, son frère Nergal.
La veille du départ pour Lyon, Mérodack et Nergal, silencieux rêvaient au sommet de la tour Saint- Jacques :
— Frère, — dit le Mage, ~ les cinquante-deux mètres de ce mene-hir, depuis bientôt quatre siècles, ont vu passer bien des vainetés, et des multitudes mânes : il demeure beau et ferme, parce que sa forme cubique, son symbole égyptien, en fait un exvoto aux Keltes Atlantes; le Verbe multiplié aux alignements de Karnak, se dresse, phallus sacré, audessus du grouillis moderne; véritable phare que Flamel érigea, au milieu de Lutèce, microcosmie humaine. Le carré, c'est la mère Kaldée; le pylône, l'affirmation de lunité divine et de l'exceptionnalité humaine.
O cher daïmon de lumière, oriente-toi sur cette tour, notre acropole, elle te dira la parole Atlante et la parole Ereckéenîie : il n'y a qu'une force, l'entité; il n'y a qu'une fécondation, le Verbe; il n'y a qu'une charité pour l'Œlohite, l'entendement de
sa lumineuse disparité; foule ton temps à genoux, c'est-à-dire en priant, et monte, monte toujours à travers la nuit, jusqu'à ce que tu entendes dans l'atmosphère seconde résonner la marche Atlante (1).
(i) Ce chant del'Exocte prjimuveâ vio être supprimé, à cause de son étendue, et se trouvera dans les Proses lyriques ou dans la Victoire du mari, tome VI de la décadence latine pour octobre 1888.
(N.derE.)
î TVRH
T Jl
LA