LA CLE D OR
Comme vous arrivez tard?
— M. Leclerc vient-il?
— Il vient ! Je vous ai obéi sans comprendre* Expliquez moi vite
— Lyon m'ostracise ou vous déshonore : Ains sommé, je pars demain.
Istar blêmit et crispa ses mains sur le livre qu'elle tenait.
— Vous partez et vous faites venir Leclerc... «Nergal, mon frère, on vous a dit quelque infamie
et vous la croyez..
Elle se figura un affront terrible que le romancier osait, poussé par de calomnieuses voies.
— Plût aux Œlohim, nos pères, que ce fût aussi peu que mon doute jaloux ! C'est le veto de la Province sur notre amour : ce pays de haine ne souffrira pas plus longtemps le spectacle de notre ten-
dresse : pardonnera-t-il même les heures de lumière vécues, malgré son ombre.
— Vous phrasez, Nergal et m'alarmez sans éclaircir l'anxiété... Précisez, qu'a-t-on fait ? Qu'a-t-on dit?... Qu'avez-vous vu ?
— M. Leclerc, — annonça le valet.
Istar, ne réprima pas un geste violent de rage, anxieuse d'ignorer l'intrigue où Nergal la forçait.
— Au nom de notre cœur, Istar, soyez aimable — souffla très vite le romancier.
— • Ma chère Istar — dit Leclerc.
^La longue fréquentation avait fait tomber le mot de Madame.
— ^ Je vous remercie de ne m'avoir pas tout à fait oublié d'autant que vous aviez une compagnie incomparablement plus intéressante que la mienne. Comment allez-vous, M. Nergal?
' — Comme un partant que les réalités de la vie viennent arracher à la passionnante culture d'un esprit dont vous aviez pris soin avant moi.
Le soufflement des chats encolérés, ce bruit étrange qui s'hybride d'un rugissement sourd ajouté de sifflement, fit tressaillir Istar.
M. Leclerc avait voulu caresser le noir félm.
— Voilà un méchant an'ma» — fit-41.
— Vous l'aurez mal caressé, - - dit le romancier et du regard, il appela le matou qui sauta sur une table et de là sur son épaule
M. Capimont entra.
— Ah ! vous voilà donc enfin Leclerc ; on ne vous a plus vu depuis que Nergal est ici :
— En effet, tout ce temps-là, j'ai été indisposé ou pris.
— L'affaire Byne a réussi au delà du vraisemblable, c'est cent mille à partager avec vous.
Pour passer à la salle à manger, Istar voulut prendre le bras de M. Leclerc.
— Oh ! moi je suis de la maison ; cet honneur revient à M. Nergal.
Insensible aux dessous agressifs des paroles de Fassocié, Nergal, persuadé qu il ne vendrait pas sa part de commerce immédiatement, déplia sa serviette avec un air soulagé qui étonna Istar.
Le repas avançant, Leclerc se découvrait moralement et le romancier put lire cette âme écrite de bassesse et d'entêtement ; et voici ce qu'il lut :
Oui, Leclerc avait pensé ruiner Capimont par une brusque retrait de sa mise si Istar continuait à distmguer Nergal. Mais on le conviait au départ de son heureux rival : et il se sentait reconnaissant presque envers le Parisien qui avait docilisé cette vertueuse au péché. Jusqu'ici écrasé sous l'évidente honnêteté . de M«ie Capimont, il n'avait pu redarder son désir : aujourd'hui le chemin ouvert par le romancier, il allait le marcher avec audace.
Au dessert, un peu gris, il lança à l'écrivain :
— Mon cher Nergal, si vos affaires sont mal en point, j'ai toujours un billet de dix mille francs à
votre disposition. La fortune, qu*est-elle, sinon le moyen de favoriser la Beauté et FArt, d'encadrer la femme, ou de protéger lartiste ?
— Mœcenas ! — ironisa Nergal.
Félicie, avec cet impressionisme des enfants, par de brefs coups d'œil, dévisageait les convives, comparant les expressions des visages comme les éclairer Tune par l'autre.
Un bruit sec fit tressauter M. Capimont. Sa femme tenait en chaque main la moitié d'une assiette qu'elle venait de rompre, comme du pain.
— Qu'as-tu donc, chère amie?
— Un peu de migraine, je ferai tout à l'heure un tour de terrasse, et l'air du soir me remettra.
Leclerc se leva, galant :
— Belle dame, nous avons fini, je pense, et si vous voulez mon bras pour aller voir lever la lune.
— Vous êtes delà maison, M. Leclerc ; cet honneur ou cette corvée revient à M. Nergal.
Au ton ambigu, Leclerc ne sut que comprendre ; son optimisme, ce soir-là, s'étendait à tout. Il passa son bras sur celui de Capimont.
— Vous disiez donc que l'affaire Byne... Nergal cérémonieux, sous le regard inquisiteur de Félicie, s'inclinait devant Istar, qui du geste l'invitait à la suivre.
Un clair de lune pleine argentait tout, métallisant le fleuve d'où s'élevait un brouillard lumineux.
— Eh bien ? — fit âp rement la Juive dès qu'ils eurent fait quelques pas.
— Eh bien ! Leclerc qui ne s'est associé avec votre mari que pour s'approcher de vous, Leclerc, ce millionnaire lyonnais assez épris pour jeter quinze cent mille francs dans la balance de la vie passionnelle, a mis cette clause en son traité : si M. Capimont veut déchirer Tacte de société, il doit rembourser à trois mois. Or, il avait hier déjà annoncé son dessein de sortir de la maison, et d'en sortir à cause de moi; car vous avez en lui un vaniteux qui se console en compromettant de ne posséder pas. Ironie ! La suspicion qui pèse sur vous, à son profit, lui rapporte trente pour cent, puisque votre mari fait de bonnes affaires.
— Je ne comprends pas, — fit Istar; — si le remboursement immédiat ne peut avoir heu qu'à la volonté de mon mari...
— Votre mari vous aime ; le jour où il découvrirait,— et ce dessillement n'est pas difficile, — le dessein
de Leclerc, son tempérament sanguin éclatera ; il ' cessera d'être commerçant, il sera amoureux et fou. A sa colère, à ses reproches, Leclerc dira partout :
« Ce Capimont ! je me méfiais de son caractère endiablé ; je n'avais mis qu'une clause contre son tempérament: je n'ai prévu que le cas où il m'enverrait promener ; il m'y envoie : qu'il paye : Je ne peux subir l'insulte d'un pareil fou ! » Payer c'est la ruine : plus de luxe pour vous : Capimont insupportable et nulle dot à Berthe,
• — Quelle horrible trame I
— Elle sort de Fordinaire, basée sur la psychologie, non sur la chicane. Leclerc a vu plus profond qu'un Gobseck, y. a vu en Rodin. J'aurai la femme ou je passerai pour l'avoir : le jour où la femme s'apercevra qu'on me croit heureux, elle voudra me repousser ; quelques lettres anonymes à un homme violent, ii ne peut une minute déplus avoir d'intérêt commun avec le larron de son honneur, et se ruine lui-même dans l'élan indigné de séparer nos fortunes.
— Horrible !
— Ce n'est pas tout, ma pauvre sœur. La ruine de Capimont, c'est l'acte public que Leclerc entretenait le luxe des Gloriettes : et comment n'y pas croire, puisque dès qu'il sort de votre maison elle croule.
« Si vous n'étiez pas en cause, il faudrait admirer cet homme qui a tout prévu : il n'a pu faire écouter une parole d'amour, mais on croit que vous lui appartenez ; le jour où vous voulez rompre l'intimité, il prend une attitude qui le sacre amant éconduit. Il faut un an ou deux de dissimulation pour sortir de ce guêpier : que Capimont prépare son remboursement et n'éclate que la somme prête.
« Pour vous, d'affreux moments et inévitables se présenteront. Jusqu'ici, vous museliez cette bête-là par un mot que Thomme épris accepte « Personne ». Aujourd'hui, il entendra « pas vous » et ce mot là, nai ne le subit. Vous arrêteriez plutôt ce courant que de faire croire à Leclerc que vous n'avez pas reçu
mes baisers, et rhumanité, à part un millier d'exceptionnels, pense comme Leclerc. M^^^ Valentin, la meilleure des Lyonnaises a dit pour votre défense: ceci : « Je ne crois pas qu'elle se soit complètement donnée, car je n'en vois pas possibilité de circonstance. »
Ainsi tout ce que Lyon vous accorde encore de vertu, c'est celle-là qu'on ne peutperdre sans verrous,
La noble femme regardait couler le fleuve.
D'un mouvement subit elle ouvrit son corsage. Sa main fiévreuse fouilla Fentre d'eux de ses seins, et présenta la clef d'or à Nergal.
— Mon frère, la moindre parole me jetterait hors de moi-même, et je ne pourrais pas rentrer au fumoir. Ne m'approchez pas je tomberais dans vos bras; ne me regardez pas, je fondrais en larmes : pas d'adieu. Mais la foudre peut éclater sur ma fille et sur moi et réduire mon honneur et les Gloriettes en poudre, je vois clair mon devoir désormais.
Elle mit la clef d'or aux mains de son frère :
— A personne !
Elle s'enfuit, après cela, pour échapper à l'émotion où elle défaillait : Nergal, effaré et douloureux, la vit chanceler, puis se raffermir et la porte d'entrée se referma sur la dolente.
L'écrivain s'épouvanta : il prévit que cette femma avait épuisé avant sa venue toute la résignation dont elle était capable.
Au fumoir, Capimont et Leclerc causaient, Istar s'était retirée sur son divan, dans Fombre;
Nergal, trop oppressé pour parler, vit avec une lucidité maladive, le dénouement du drame desGloriettes : Istar morte, Capimont mort, Leclerc mort, il vit les trois cadavres à ses pieds; et presque halluciné, il n'apercevait pas les signes d'approcher que lui faisait Istar.
Elle rappela.
— M. Nergal, venez que \e vous parle.
Et à voix basse :
— Demain matin venez, entrez par la serre. Votre train ne part qu'à dix heures, et à neuf heures mon mari est déjà en ville.
Il acquiesça sans remarquer l'œil de Capimont, inopinément soupçonneux et surveillant tous les signes d'appel et le chuchotement de sa femme.
La Juive ne cédait pas seulement au désir de le revoir une dernière fois, elle ne se sentait pas la force d'entendre son adieu : et, terrifiée à la sensation qu'elle pourrait éclater en sanglots devant Capimont, elle s'était résolue à cette invite imprudente.
Nergal prétexta de la fatigue pour se retirer pres-^ que aussitôt : il souffrait intolérablement de se prévoir l'ananké de cette maison, impuissant à rompre le courant de mort qui sortait de lui et enveloppai d'anneaux gordiens la femme aimée avec le mari e le traître.
Il dit un simple adieu à Istar.
— Je suis migrainée, M. Nerga.1^ excusez— moi de ne pas me lever pour vous serrer la main; tous mes vœux vous accompagnent.
Capimont reconduisit Técrivain jusqu'au perron. Sombre, il semblait avoir une question sur les lèvres et après la poignée de main le rappela.
— Monsieur Nergal. . .
— Seigneur Capimont, — dit le jeune homme.
— Rien ! Je croyais que vous aviez oublié votre styck. Bon voyage
Nergal, ce soir, ne fit aucune attention aux faux dormeurs des bancs du quai, il dévala d'un pas lugubre et traîné, zigzaguant en homme ivre, à l'état assommé.
Pour la dernière fois il chemmait ce cher chemin nocturne : et le penseur se terrifia devant la brièveté des moments lyriques, étonné que l'homme ne se précipite pas sur le bonheur lorsqu'il est présent pour s'en gorger à la manière dont un animal s'approvisionne d'eau.
On a besoin d'un lest de joie à dépenser aux morosités noires : à l'inverse de la seiche qui, poursuivie, jette de l'encre, le psychologue doit réserver du souvenir rose ou rouge pour en teinter les funèbres moments.
Il compta les soirées des Gloriettes et admira la rencontre du nombre et de l'idée : dix-sept. Combien de centaines de jours s'écouleraient encore avant qu'il fût heureux dix-sept soirées de suite? Il se reprocha
ce mouvement d'avidité; il croyait trop au pressentiment corroboré de gnose, pour espérer une nouvelle intimité avec Istar : et l'amant eut un peu de honte à concevoir, dans le feu même de son amour, de possibles joies avec d'autres êtres quand le plus beau deî ceux rencontrés allait mourir ae Favoir aimé.