OSTRACISME
Nergal mettait ses gants sur le seuil de Fhôtel des Familles, attendant qu'une voiture passât pour le mener aux Gloriettes, quand il aperçut Valentin qui semblait hésiter depuis quelques minutes à l'aborder.
Le Lyonnais, brusquement décidé, s'avança :
— Ne me dis pas d'injures et donne-moi cinq minutes.
Une telle préoccupation se lisait dans l'attitude de son ex-ami que Nergal acquiesça d'un mouvement de tête.
Ils traversèrent la chaussée, marchant quelaues temps silencieux sous les platanes.
— Ecoute, Nergal. Je puis être étourdi et léger et brouillon; mais j'ai bon cœur et je t'aime. Que j'aie ou non fait écho aux potins de M"''' Aynes, question à débattre. Je veux simplement te mettre en garde contre toi-même. M"'^ Istar a été une sainte calomniée ; soit, mais depuis plus de quinze jours elle passe,
au su de tout Lyon, ses après-midi entières avec un beau garçon à peu près célèbre. Ce personnage, présenté d'abord à deux cents personnes, n'en reconnaît pas une seule dans la rue tellement il est absorbé : quant à la dame des Gloriettes, elle ne sort plus et quitte toutes ses habitudes.
Valentin fit une pause.
— Ce n'est pas tout..... Celles qui, à tort ou à raison, ont prétendu malhonnête M^^® Capimont saisissent l'incomparable occasion qui appuie leur dire : et plus dangereux encore, les prétendants de la Pénélope, ceux qui furent des éconduits, vont bientôt demander compte des refus qu'ils ont essuyés. Enfin, M. Leclerc ne vient plus ni aux Gloriettes, n'est-ce pas, ni au bureau; il a même annoncé son dessein de céder sa part d'associé de la maison Capimont. Or, cette attitude, qu'il n'a aucun droit de prendre mais qu'il prend quand mêm.e, signifie qu'il s'en va à cause de toi : ce qui fait dire à tout le monde : « Vous voyez bien qu'il était l'amant de M"^^ Istar puisqu'il vend sa part au moment où la maison gagne énormément, sa commandite était un entretenage déguisé. »
Nergal avait pâli; il serra la main de Valentin.
— Merci ! — dit-il.
Alors le Lyonnais, ému et reconnaissant, sortit de sa poche une liste.
— Je savais bien retrouver mon Nergal ; voici une liste de visites à faire et de cartes à mettre.
Le romancier fit un mouvement dédaigneux.
— Un Parisien peut se moquer de dame Province; une femme, jamais : fais ces sacrifices et puissent-ils pallier seulement le mal consommé déjà.
Le romancier ôta son chapeau, la tête subitement alourdie, et d'une voix étranglée :
— Tu crois, Valentin, qu'il faut que je parte, et vite?
— Ce soir ou demain ! Même, aie des témoins qui certifient ton départ, sinon on te dira caché aux environs.
- — La province est immonde !
— Soit ! Pour l'heure elle est la plus forte, elle te tient par le cœur; cède.
Le coup était si rude et si imprévu que TŒlohite en restait assommé.
— Tu Taimes donc bien, — dit Valentin apitoyé.
— Merci encore de l'alerte, Valentin; notre différend est effacé à jamais; et sois demain à la gare pour le rapide du matin.
Il sauta dans un fiacre qui passait et d'abord, au télégraphe, libella :
« Impossible de venir avant sept heures, envoyez un express à M. Leclerc pour avoir le plaisir de dîner ce soir avec lui. »
Puis, la liste de Valentin à la main, il commença ses visites.
Partout il dut essuyer des ironies barbelées
— Aristide de l'amour! la province est lasse de jvous savoir heureux, — lança M""® Aynes.
Chez M"^" Vioreau :
— Vous reviendrez bientôt, j'en suis sûre, ne serait-ce que par charité pour cette pauvre M"^® Istar.
— Évidemment, — répondait-il, — Lyon ne possède pas beaucoup de professeurs de littérature de ma force, sans vanité. Mais M"^^ Capimont, si douce qu'elle soit, s'ennuierait à h longue de ma pédagogie; je lui ai tracé un programme de lecture, et j'emporte la conviction qu'elle s'ennuiera beaucoup moins désormais.»
Partout, avec un grand naturel, il parla d'une culture supérieure que Capimont avait souhaitée : et qu'il devait interrompre, rappelé par une faillite d'éditeur qui compromettait ses intérêts matériels.
Hormis les pointes, qui ne lui furent pas épargnées, on fut bénin : il partait, c'était là l'important.
]y[me Poitevinière lui fit sentir que l'opinion l'exilait pour sa déplaisante attitude.
A sept heures du soir, il arriva aux Gloriettes, les neris tordus et dans un de ces états d'âme où l'on ferait n'importe quelle sottise pour se détendre.
Mais toute sa colère se résolut en angoisse, quand il s'avoua que c'était la dernière fois qu'il franchissait ce seuil.
Il se sentit défaillir et resta un grand moment appuyé aune colonne du péristyle avant de sonner.